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PTy IM» ^
Ifearbart Collège l/brarg
KROM THE FUND OF
OHARLES MINOT
(Oten •( 1S*S).
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RE CUEIL PÉRIODIQUE
PAMlSS\l^T r.E 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS
PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER
UN AN, 35 FR. — 6 MOIS, 18 FR. — UN NUMÉRO, 2 PR, 50
NOUVELLE SÉRIE
TOME CENT TREIZIÈME. - CENT QUARANTE-NEUVIÈME DE U COLLECTION
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3. —
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54. —
71. —
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1Î3. —
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1»> I^lVRAlftOIV. ^ lO OCTOBRE ISSY
1. HÀLPLAQOET ET DENAIN. — fin M^* DE VOQUé, i% l'Intltot,
n. NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS, par le prince
IVapoléon C" A. DE PONTMARTIN.
m. LES INVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN
FRANCE LÉON L0R0I8, liriU.
• IV. MÉMOIRES DU COMTE \i^ VILLËLE K DELORME.
V, PERDU, ^ RÉCIT DB LA VIE DB PROVINCE DANS LA
Nouvelle-Angleterre, par Sarah O. JeweU.... TH. BENTZON.
VI. NOS ÉCOLES MILITAIRES. — SAINT-CYR. — II... A. DE QANNIER8.
Vil. LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIII- SIÈCLE,
I>' APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS. — FIN GEORGES BEAURAIN.
rm. REVCE DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.
IX, CHRONIQUE POLITIQUE AUGUSTE BOUCHER.
X. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
^ PARIS
BXJFIEAUX DU CORRESPONDANT
29, RUE DE TOURNON, 29
1887
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LE CORRESPONDANT
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CORRESPONDANT
RECUEIL PÉRIODIQUE
RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE
— SCIENCES —
LITTÉRATURE — REAUX-ARTS
TOME CENT QUARANTE-NEUVIEME
DB LA ooLLionoir
fVOVTBIXB SÉRIE. — TOMB CEIST TaElZlÈME
PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
29y RUB DB TOURNONf 29
1887
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MALPLAQUET ET DENAIN'
u
L'année 1712, qui vit la fin des longs revers de la France, débuta
sous les plus fâcheux auspices. Menacé dans sa capitale, réduit aux
expédients financiers, exposé aux humiliantes propositions de
Fennemi, Louis XIV se vit encore frappé dans ses plus chères
affections, dans l'espoir de sa race et de sa dynastie. Il semble que
la Providence ait voulu Tatteindre dans toutes les grandeurs dont il
avait tiré vanité, dans toutes les faveurs dont il avait abusé, et
qu'avant de récompenser sa résignation et sa fermeté, elle ait voulu
les soumettre à une dernière et cruelle épreuve. On sait avec quelle
grandeur d'âme il la supporta. On n*a pas oublié la mémorable
scène de ses adieux à Yillars. Le vieux roi accablé, non abattu ; le
dirétien humiliant son orgueil repentant et courbant sa tête sous le
cbâtiment d'en haut ; le souversûn redressant la sienne sous l'insulte
faite â sa couronne et raidissant toutes ses énergies dans un suprême
et patriotique effort. « Dieu me punit, dit-il à Vîllars, je Tsû bien
mérité, m^ suspendons nos douleurs sur les malheurs domestiques
et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux de l'État » Il
remet alors à Yillars le commandement suprême et les destinées de
la France, lui exprime toute sa confiance en sa valeur, mais, éclairé
par les dures leçons de l'expérience, il prévoit l'éventualité d'une
défaite; il demande â Villars ce qu'il lui conseillerait de faire de sa
personne si sa dernière armée était battue, et la route de Paris
ouverte â Tennemî. Le maréchal dominé par l'émotion, par l'em-
barras, gardait le silence... « Eu attendant que vous me disiez votre
pensée, reprend le roi, je vous apprendrai la mienne.. . je connais la
Somme, elle est difficile à passer; il y a des places : je compterais
me rendre à Péronoe ou à Saint-Queatin, y ramasser tout ce que
* Voy. le Correspondant du 25 septembre 1887.
l'* UTKAISOlf. 10 OGTOBaB 1887. 1
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4 MALPIAQUET ET DENAIN
j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr
ensemble ou sauver l'État, car je ne consentirais jamais à laisser
Fennemi approcher de ma capitale, » — « Les partis les plus glorieux
sont souvent les plus sages, répond Villars, je n en vois pas de plus
noble que celui auquel Votre Majesté est disposée, mais j'espère
que Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à cradndre de telles
extrémités. » Quelques jours après, encore sous Témotion de cette
scène et des responsabilités qu'elle lui révélait, il se rendait à
l'armée. Il en reprit le commandement le 20 avril.
Presque au même moment le prince Eugène revenait de Londres,
ayant complètement échoué dans sa tentative pour arrêter le mou-
vement pacifique qui entraînait la nation anglaise : il se fixait à
Bruxelles pour y activer la reprise des hostilités.
La retraite de Marlborough et le revirement de la politique
anglaise mettaient Villars directement aux prises avec Eugène.
Eûtre ces deux hommes va se jouer la dernière partie du long
conflit qui depuis dix ans ensanglantait l'Europe. Souvent déjà ils
s'étaient rencontrés, dans la paix et dans la guerre : ils avaient
appris à se connaître, à s'estimer mutuellement à leur juste valeur.
Leurs premières relations dataient de 1687, de la campagne de
Hongrie : ils avaient combattu le Turc côte à côte, fourni ensemble
la brillante charge de Mohacz : Eugène avait alors vingt-quatre ans :
mais l'œil compétent de Villars avait deviné en lui le capitaine *.
Les guerres qui suivirent ne les avaient pas mis en face l'un de
Tautre, et lorsqu'ils se retrouvèrent à Vienne en 1698, ils se retrou-
vèrent avec plsdsir : une sorte d'intimité s'établit entre eux, sans
doute par l'aifinité des contraires : ils n'avaient rien de commun, si
ce n'est l'amour de la guerre et les audaces du champ de bat^lle.
Eugène, aux brillantes qualités militaires qu'il tenait de la maison
de Savoie, ajoutait une distinction de manières, puisée dans les
élégances de l'hôtel de Soissons, une fioesse réservée et non sans
calcul, qui semblait provenir des origines italiennes de sa famille
maternelle. Son regard pénétrant avait discerné les défauts de Vil-
lars ; en attendant l'occasion de les mettre à profit, il s'en amusait :
il goûtait cette nature vive, personnelle, transparente, cette gaieté
communicative, ces saillies originales; il recherchait volontiers la
compagnie du ministre de France, alors que la cour l'évitait, jouait
gros jeu avec lui; Villars, très sensible aux attentions d'un prince
iTanssi bonne maison, et qui perdait si galamment son argent, ne
• € H a beaucoup de courage, écrivait-il alors, plus de bon sens que
d'emity assez d'étude, cherchant fort à se rendre bon officier et très
camiiie cBe le devenir un jour. H a de la gloire, de Tambition et tous les
^tiiHiiAi d'un homme de dévotion. »
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MÂLPLAQUET ET BENAIN 5
douta jamais des sentiments qu'il avait cru lui inspirer : il ainudt
sincèrement Eugène et se croyait payé de retour : il se plaisait &
asssQuler leurs deux carrières : c< Vos ennemis sont à Yiennei les
miens à Versailles, lui dit-il en le quittant en 1701 ; je suis persuadé
que vous me souhaitez toutes sortes de bonheurs, comme de mon côté
je vous désire toutes les prospérités qui ne seraient pas contraires
aux intérêts du roi ». La guerre n'avait pas altéré ces sentiments :
elle n'avait pas fait à la vanité du capitaine de ces blessures qui ne
guérissent pas : Villars n'était ni à Blindheim, ni à Turin, ni à
fiamillies : à Halplaquet, l'honneur avait été également partagé
entre les deux adversaires : Villars était resté convaincu que, sans la
blessure qui l'avait éloigné du champ de bataille, il aurait fini par
remporter la victoire et Eugène avait la bonne grâce de ne pas le
contredire. La campagne qui allait s'ouvrir, en renversant les rôles,
ne devait pas brouiller les acteurs : et après dix-huit mois d'une
lutte où l'un n'eut que des succès, où l'autre n'éprouva pas d'humi-
liation directe, ils purent se retrouver à la table du même congrès,
discuter et signer ensemble l'mstrument diplomatique qui rendait la
paix à TEurope, qui réconciUdt leurs souverains et scellait leur
mutuelle amitié.
Au oiois de mai 1712, tous deux, en abordant le terrain, avaient
le sentiment du dénouement prochain. Ils comprenaient que le pre-
mier choc fixerait l'issue définitive de cette longue guerre. Le
moment dédsif était arrivé. De part et d'autre il fallait une bataille
gagnée : à F Autriche, pour retenir ses alliés et frapper le coup qui
aurait couronné toutes ses victoires : à la France, pour triompher
des dernières hésitations de l'Angleterre et faire aboutir les négo-
ciations d'Utrecht. Pour l'Autriche, les instants étaient précieux, et
Eugène était décidé à brusquer les opérations. Louis XIV, au con-
traire, qui négociait secrètement la neutralité de l'armée anglaise,
avait intérêt à temporiser, et Villars devait éviter le combat jusqu'à
nouvel ordre.
Rappelons brièvement la situation des belligérants.
Des trois lignes de forteresses qui défendaient la frontière fran-
çaise, l'ennemi occupait les deux premières, celle de Lille-Tournay-
Mons et celle de Aire-Béthune-Douai-Bouchaîo. Valenciennes,
Maubeuge et Namur, il est vrai, avaient encore des garnisons fran-
çaises, mais ces garnisons, isolées, relativement faibles, ne pouvaient
en rien gêner ses opérations. Le quartier général du prince Eugène
était à Tournay.
L'armée française était cantonnée sur la ligne Arras-Cambrai-
Landrecies, le gros autour de Cambrai, où se trouvait le quartier
général de Villars. Cette ligne était toute artificielle ; aucun cours
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<; 3fALFLA{)UIT ET DERàlN
d'eau, aucune Buite de hauteurs n'eo assurait la solidité. Dans
teute la Fégion nord-est de la France, on ne le sait que trop, les
BÎyiëres ont une direction perpendiculaire à la frontière «t offrent à
rinvasioo des routes toutes traoées. Parmi ces chemins naturds,
les vallées de l'Escaut et de la Sambre se font renapqu^ par des
fitcilités particulières : elles aboutissent toutes deux au même
plateau, d*où la vallée de TOise descend à sou tour et conduit
directement à Paris une armée victorieuse. Cette route est celle que
choisit Eugène et qu'il résolut de s'ouvrir jusqu'à la capitale de la
France ^ : mais, suivant la tactique du temps, il ne voulut s'avancer
qu'à pas comptés, en déblayant la route des forteresses qui l'obs-
tnuaient encore, en assurant par de solides ouvrages ses communi-
cations et ses approvisionnements. Il résolut donc d'assiéger le
Quesnoy, puis Lanadrecies. Valenciennes empêchant ses convois de
remonter jusqu'à Bouobain le cours de l'Escaut, il tourna et
masqua cette place par tout un système de communications forti-
fiées. Marcbi^anes sur la Scarpe fut choisi comme dépôt ^néral :
des balandffesj graBdes embarcations de mer, parties d'Anvers, y
oonduisaieiH sans obstacles les grains, les munitions, les grosses
pièces de siège, tout le matériel nécessaire. L'ancien camp que Villars
^vait fait à Denain fut agrandi, complété, puis relié à Marcfaiennes
par deux lignes d'épaulements entre lesquelles les convois purent
cbculer sans avoir rien à craindre ni de la garnison de Valenciennes,
m des coureurs français. A Denain, sous la protection du camp
fetranché, deux ponts traversaient les eaux profondes et les bords
marécageux de l'Escaut : sur la rive droite du fleuve, une nouvelle
ligne allait rejoindre et suivre la petite rivière de TËcaillon dont la
vallée menait directement au Quesnoy et à Landrecies.
Parallèlement à l'Écaillon une autre petite rivière, la Selle, se jetant
dans l'Escaut presqu'en face de Denain, offrait une seconde ligrre de
protection : ces deux cours d'eau n'ont que quelques mètres de
largeur, mais leurs eaux sont profondes, encaissées, et ne peuvent
* La pensée d*Bugène ressort bien clairement de sa correspondance,
oonaervée aux archives de Vienne : il insiste pour une action prompte et
vigoureuse» de nature à déjouer Les projets des Anglais : il se croit sur de
battre Villars : après la prise du Quesnoy et de Landrecies « rien n'em-
pêchera plus de pénétrer au coeur du royaume » (in das Herz dièses Kôni'
greiches einzudringen , Eugène à Sinzendorf, 2 juillet 1712). Quelques jours
iq)rè8 il emt>ie un projet en français où se lisent les lignes suivantes :
« Si on a, comme il n'en faut pas douter» le bonheur de bien battre les
Français, on peut, pendant quelque temps, détruire la plus grande partie
de la France, marchant jusques à Paris, et hiverner ensuite sans aucun
risque derrière la Sambre, entre Maubeuge et Ijandrecies. » On voit à quel
Ranger la France a échappé par la victoire de Denain.
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MÀLFLÂQCET ET BENÂiN 7
être traversées que sur des ponts. Lears vallées, ccmmae celle de
YEscaut, sont d'ailleurs peu profondes et ne creusent dans la grande
l^atne de Flandre que des dépressions insignifiantes : paitout le
pays est ouvert, uniforme, les reliefs arrondis, tes pentes adoucies;
la vue s'étend an k>in; nul terrain n'est plus propre aux évolutions
des années, mais nul aussi ne se prête moins aux surprises et aux
mouvements dissimulés. Vers Landrecies seulement, le terrain se
relève, les reliefs s'accentuent un peu, et une grande forêt, la forêt
de HorniaU couvre la place en venant du Quesnoy.
Eugène employa le mds de mai à faire tous ces préparatîfe.
Villars, de son côté, ne restait pas inactif; avec sa vivacité ordi-
naire, il visitait tous les postes, étudiait les positions, tenait tout
le monde en éveil; son activité épistolaire n'était pas moins grande
et elle n'était pas sans inconvénients : chaque jour, il écrivait au
Toi, à Voysin, des dépêches interminables où toutes les éventua-
lités, tous les plans, tous les systèmes étaient prévus, analysés,
discutés, avec la nûnutie d'une discussion géométrique. Dans son
désir de ne rien laisser au hasard, de pousser la prévoyance et
l'attention à ses dernières limites, il dépassait la mesure, manquant
de méthode dans l'exposition, entremêlant ses descriptions tech-
niques de boutades et de saillies, il soumettait à de fatigantes
épreuves l'attention et la patience de ses correspondants : la vue
claire des choses se perdait un peu dans ce dédale d'arguments
contradictoires, et la faculté d'action s'émoussait au contact pro-
longé des objections accumulées. Voysin, qui avait la direction plus
nette et la plume plus vive que Chamillard, laissait quelquefois
percer son impatience. Dn jour que Villars, prenant trop à la lettre
les instructions prudentes du roi, proposait de prendre sur la
Sensée, et autour d^Arras, une position défensive, Voysin lui écrivit
le 17 mai S non sans malice, que dans cette situation excentrique^
« la sûreté serait plus grande d'éviter tout combat, n'étant pas pos-
sible aux ennemis de venir l'y chercher », et il ajoutait : « Quoique la
conjoncture présente ne demande pas qu'on cherche à engager de
grandes actions, il ne faut pas néanmoins les éviter au point d'en
donner des marques publiques et de laisser faire aux ennemis tout
ce qu'ils voudraient... s'ils vous fournissent une belle occasion de
prendre vos avantages sur eux, vous savez que le roi vous a laissé
toute Tiberté d*en profiter. »
J'ai cherché ces occasions-là dans l'empire, écrivait Villars de son
côté *, quand j'y ai été; très aise quand je les ai trouvées, très fâché
* Peiet, Mémoins^ militaires, etc., XI, p. 447.
a Ibid,, p. 445^.
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« mâlpuquet et denaln
quand je les ai manquées, et j'aimerais mieux, pour le service du roi,
donner une bataille entre Mons et Bruxelles, qu'entre Bapaume et
Péronne. Je vous dirai sur cela, monsieur, qu'il y a des gens dans les
armées qui écrivent volontiers qu'il n'y a rien à craindre, que l'on
donne des desseins chimériques aux ennemis. Il arrive quelquefois à
ces mêmes gens, si libres dans leur taille, quand ils ne répondent de
rien, que dès que l'affaire roule sur eux et que l'ennemi parait, la
tète leur tourne et qu'ils disent pour tous ordres à ceux qui sont aux
leurs : a Faites, vous autres, comme vous voudrez. » U y en a d'au-
tres qui, pour tout prévoir, ne diminuent point le mal, veulent être
préparés sur tout, au hasard de donner quelqu'inquiétude à leur
maître et fatiguent le ministre de plusieurs réflexions importantes :
leur vivacité sur ce qui leur manque pourrait porter à croire en eux
trop de circonspection, mais Ton a vu toujours ces mêmes gens,
fermes et tranquilles dans les plus grandes actions, y donnant les
ordres très nettement, rassurant tout le monde par un air gai et
serein, former et exécuter heureusement lés projets les plus hardis et
les plus dirSciles... Voilà, monsieur, des portraits assez fidèles.
Ces extraits peuvent donner une idée du caractère de la corres-
pondance qui s'échangeait entre Villars et la cour, et des digres-
sions qui en entravaient la clarté. Pourtant, la lumière se fit peu à
peu dans les esprits et l'accord dans les volontés; on finit par
reconnaître que, selon toutes les probabilités, Eugène remontait la
rive droite de l'Escaut pour marcher à l'Oise : il fut convenu que
Villars le suivrait par la rive gauche, prêt à le combattre aussitôt
que les circonstances tactiques et politiques le permettraient.
Le 26 mai Eugène passa l'Escaut sur huit ponts, et, laissant, dans
le camp de Denain, treize bataillons hollandais et trente escadrons,
sous les ordres du comte d'Albermarle *, vint se mettre en bataille
sur la Selle, la droite à Neuville sur l'Escaut, la gauche à Villiers.
n entraînait avec lui l'armée anglaise : le duc d'Ormond qui la
commandait, depuis la disgrâce de Marlborough, se trouvait dans
un cruel embarras; tenu par Bolingbroke au courant de ses secrètes
négociations avec Torcy, il ne voulait ni les dévoiler en refusant de
marcher, ni les compromettre en prenant part à une attaque contre
l'armée française ; honnête homme et plus soldat que diplomate, il
dissimulait mal ses scrupules sous des prétextes insuffisants. Eugène
eut bientôt deviné le secret de son hésitation : il n'en devint que
plus pressant, plus désireux d'engager, malgré lui et par la force
d'un fait accompli, son allié suspect. Ormond avait subi l'ascendant
* C'était aussi un Hollandais, du nom de Van Keppel, qui avait suivi
Guillaume d'Orange en Angleterre et y avait reçu un titre anglais.
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MÀLPLÂQUËT £T DENÂl^T 9
de cette volonté supérieure : îl avait marché le 26 à son rang dans
l'ordre de bataille. Le 27 il participa par quelques escadrons aux
reconnaissances de cavalerie; mais le 28, il ne put éviter un éclat.
Eugène, continuant son mouvement en avant, se trouvait à la hau-
teur de Cambrai et de Solesmes. Villars, de son côté, s'était déployé
le long de F Escaut, entre Cambrai et le Catelet; ses positions
n'étaient pas naturellement très bonnes, et il n'avait pas cru devoir
les fortifier. Eugène jugea l'occasion favorable à une attaque : il
vint trouver Ormond avec les députés hollandais et lui proposa de
se porter rapidement sur la gauche de Villars et de la tourner en
passant entre les sources de l'Escaut et de la Somme; attaqué en
flanc et à revers par des forces supérieures, n'ayant pas, croyait-il,
le temps de faire un changement de front, Villars serait certaine-
ment battu : il fallait marcher sans délai. Mis au pied du mur,
Ormond se troubla, laissa échapper une partie de la vérité et pria
les chefs alliés de suspendre toute opération offensive jusqu'à ce
qu'il eût reçu de Londres des lettres qu'il attendait de jour en jour.
A cette demande, Eugène et le député Vegelin ne purent retenir
leur indignation : une scène assez vive s'en suivit; Eugène alla jus-
qu'à accuser Ormond de connivence avec l'ennemi. « Un chef aussi
vigilant que Villars », dit-il, n'aurait pas laissé son armée sans
protection, dans d'aussi mauvaises positions, s'il n'avait su qu'il ne
serait pas attaqué K Onnond ne savait que répondre, il affirma
pourtant qu'aucun engagement ne liait son gouvernement au roi de
France et, pour preuve à l'appui, il se déclara prêt à soutenir
l'armée alliée, si elle était attaquée. Dès le lendemsûn, il appuya
son dire en envoyant au-devant d'une reconnaissance française un
détachement qui ramenait quatre-vingts prisonniers.
Ormond ne pouvait pas avouer qu'une correspondance s'était
établie entre Villars et lui ; elle avait pour prétexte un échange de
prisonniers; mais, dans le fond, elle répondait aux négociations pen-
dantes. Dès le 25 mai Villars écrivait ^ : « Je ne pouvais recevoir de
plus agréable nouvelle que celle qui m'apprend que nous ne sommes
plus ennemis » ; et Ormond lui répondait le lendemain, au moment
de passer l'Escaut : « Vous n'avez rien à appréhender de notre
marche, au moins je puis répondre pour l'armée de la reine que
j'ai l'honneur de commander. »
Villars pouvait donc se croire à l'abri d'une attaque et négliger
ses précautions habituelles. Mais il n'était pas libre lui-même d'at-
taquer : les instructions du roi, aussi bien que les avis secrets
* Ormond à Boiingbroke, 29 mai 1712.
' Cette lettre, ainsi que la suivante, se trouve dans les papiers d'Ormond.
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10 fMLPLAQUBT ET DENAIN
d'Ormond lui interdisaieirt toute offensive *. Cette situation bizarre
était toute à Tavautage des alliéfi ; elle les obligeait à renoncer à une
bataille dont le résultat, à tout prendre, était fort douteux et leur
assurait, pour le siège des places qu'ils convoitaient, une sécurité
absolue. Eugène se hâta de profiter de ces circonstances favorables.
Abandonnant toute idée de combat, il ?e porta vers le Quesnoy, qui
fut investi sans obstacle le 8 juin. Ormond ne fournit à Tannée
d'investissement aucun contingent de troupes à la solde de l'An-
gleterre *, mais il s établit, avec tout son corps^ à Cateau-Cambrésis,
entre Villars et les assiégeants, couvrant entièrement leurs opéra-
tions. Mis ainsi à l'abri de tout danger, Eugène poussa activement
ses approches ; en même temps il ne négligea rien pour ruiner les
ressources matérielles et morales de son adversaire : des partis de
cavalerie menés avec une extrême vigueur, parcoururent la Picardie,
la Champagne, brûlant les récoltes, rançonnant les habitants, inter-
ceptant les convois, semant la terreur jusqu'aux portes de Paris.
L'inaction de Villars en face de cette activité menaçante était
faite pour étonner ceux qui en ignoraient les motife. A la cour, à
l'armée, des propos désobligeants circulèrent : Saint-Simon les
recueillait avec un malveillant empressement. Villars commençait
à souffrir lui-même de l'attitude qui lui était imposée ; il chercha
à en sortir et sonda Ormond sur ses inteatians, il lui écrivit le
10 juin qu' « ayant des mesures à prendre pour faire agir l'armée
du roi », il le priait de lui faire connaître « ses positions » et de
lui « expliquer à quoi il pouvali; s'en tenir ))• La réponse d'Ormond
fut ambJguë. Villars insista :
Je suis très aise d'apprendre, écrivait-il le 11 juin, que vous n'avez
pas donné un seul homme des troupes qui sont à la solde de la reine,
tous les avis nous confirmant que Tinvestiture du Quesnoy était com-
posée de troupes également prises sur les deux armées; mais, mon-
sieur, je dois vous demander encore un éclaircissement : si toutes les
troupes qui sont à vos ordres ne s'opposeront pas aux entreprises que
l'armée du roi tentera certainement sur celle du prince Eugène, si
elle veut continuer le siège du Quesnoy; je n'attends que la réponse,
< St-John écrivait le 28 mai à Torcy : a En cas que le prince Eugène et
les députés des Etats, ce qui n'est pas fort vraÎBemblable, s'opiniàtreraient
à vouloir assiéger quelque place, quoiqiie l'armée de la reine n'y con-
courrait pas, le duc d'Ormond doit alors prier le M. le maréchal de Villars
de ne rien entreprendre contre eux, et de ne pas l'obliger par là à entrer
en action. »
2 II ne put pourtant pas refuser la coopération de sept bataillons et de
neuf escadrons qui, quoique placés sous son commandement étaient à la
solde de la Hollande. (Ormond à St-John, 8 juin 1712.)
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hâlplaquet et denâlx t\
qffie je vea» supplie de vouloir bietn me donner positive aur cda, pour
me jneltre en mouvement. Yons comprendrez aisément, monsieur, cpse
le roi vejani Tarmée da prinee Eugène entreprendre un si^ et
saehaat que celle qui est à vos ordres ne doit agir directement ni
indîrectcflient contre celle que j'ai l'honneur de commiander, me sau-
rait très mauvais gré de demeurer dans l'inaction. Je vous supplie,
JûOflsieur, que la réponse dont vous voudrez bien m'honorer sur cela,
ne me laisse aucun doute.
Ormood répondit le lendemain de manière à dissiper tous les
doutes*
... J'ose bien espérer, monsieur, que vous continuerez, dans les
mêmes conditions^ d'en attendre le résultat (des négociations) et que,
nonobstant la mine qu'on fasse de vouloir pousser le siège du Quesnoy,
vous éviterez, de votre côté, tonte occasion de m' obliger d'user dé la
force, soil pour me défendre, soit pour assister M. le prince Elugène,
ce que je ne saurais nC empêcher de faire en cas quil fût attaqué,
La réponse était aussi claire que possible et ne permettait pas
à Villars d'agir : il renonça à toute attaque» avec l'assentiment de
la cour. « Le roi, lui écrivît Voysin le 13, approuve fort que
vous preniez le parti de ne point faire marcher son armée, jusqu'à
ce qu'on soit mieux éclairé de ce qui s'est fait en Angleterre. »
De ce côté aussi la lumière ne tarda pas à se faire : lés négo-
ciations menées par Torcy avec une grande activité, avec une
remarquable intelligence de l'intérêt présent de la France et de
la situation des partis en Angleterre, aboutirent bientôt à une
entente. Moyennant la promesse d'une renonciation formelle de
Philippe V à la couronne dé France, et la remise temporaire de
Ihinkerque entre les mains des Anglais, une suspension d'armes dfe
deux mois était stipulée. L'armistice devait être employé à négocier
la paix générale sur des bases déjà presque convenues, et devait être
prolongé au-delà de deux mnis, si ceîa était nécessaire. Cet arran-
gement*, signé le 17 juin par Bolîngbroke à WMtehall^ par Torcy
Je 5Î2, à Marly, fut adressé le jour même à Vîllars, afin qu'il' en
réglât avec Ormond l'exécution immédiate. Ormond se renxfit te
25 au matin an quartier général' des alliés et s'efforça d'amener
Eugène, ainsi que les députés hollandais, à lever le siège du
Quesnoy, les menaçant, en cas de refus, dé se retirer avec toute
Va^mée qu'il commandait*. Il fut assez mal reçu et assez surpris
* Voy. le texte dans Pelet, X, p» 469:
* Ormond à Ylllars, 25 juin 1712,
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12 MâLPLâQUET et DENAIN ^
du peu d'effet de sa menace : il eût Texplication de cet échec
lorsque, de retour à Cateau-Cambresis, ayant communiqué à ses
chefs de corps auxiliaires les ordres de la reine, il les trouva très
peu disposés à lui obéir. Eugène avait agi sur eux, sur leurs gou-
vernements, il avait parlé à leurs passions, à leurs intérêts, à leur
honneur militaire. Ormond comprit qu'il serait abandohné par eux
et ne réussirait à détacher de l'armée alliée que le corps anglais
proprement dit, c'est-à-dire à peine douze mille hommes : il eut la
loyauté d'en prévenir immédiatement Villars, tout en lui demandant
de lui remettre Dunkerque *. Villars, qui trouvait que douze mille
hommes de moins à combattre ne valaient pas l'abandon d'une
place aussi importante, éluda habilement la question et s'empressa
de prévenir la cour. Voysin approuva fort sa réserve ; il trouvait
lui aussi que le marché était tout à l'avantage d'Eugène et s'em-
pressa de retirer Tordre de livraison de Dunkerque*. Tout sembla
remis en question. Torcy écrivit à Bolingbroke que Dunkerque avait
été cédé comme gage d'une suspension d'armes générale, que le
roi, par amour pour la paix, voulait bien restreindre l'armistice à
l'armée anglaise, mais qu'il s'attendait à ce que toute l'armée aux
ordres du duc d'Ormond se retirât de la lutte. Bolingbroke, qui
lui aussi tenait essentiellement à la paix, fit la seule chose qui fût
en son pouvoir, il promit de faire auprès des alliés une démarche
impérative, et s'ils refusaient, de se séparer publiquement d'eux,
de leur supprimer tous les subsides de l'Angleterre et de faire une
paix séparée avec la France :
La reine, écrivit-il à Torcy le 30 juin, qui jusques icy a gardé des
mesures avec ses alliés, poussée par eux à des extrémités comme
celle-ci, se croira justifiée devant Dieu et les hommes en continuant
les négociations ou à Utrecht ou ailleurs, sans se soucier s'ils y con-
courent ou non. Ainsi, monsieur, vous devez compter, et j'ai ordre de
vous promettre, au nom de Sa Majesté, que si le roi très chrétien
mette la ville, citadelle et forts de Dunkerque entre les mains de la
reine, quoique toutes les troupes étrangères ou une partie de ces
troupes refusent d'obéir aux ordres du duc d'Ormonde, et de se retirer
avec lui, Sa Majesté ne balancera plus à conclure la paix particulière,
laissant aux autres puissances un terme dans lequel elles pourront se
soumettre aux conditions du plan dont la reine conviendra avec Sa
Majesté très chrétienne. Voici, monsieur, la paix entre les mains du
roi.
* Cette lettre et la réponse de Villars ont été publiées par Pelet, XI, 176.
2 Voysin à Villars, 27 juin 1712. Pelet, XI, 478.
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ïâLPUQOET et DENâIN 13
Louis XIV avait trop de sens politique pour hésiter : à ses yeux
la question était plus diplomatique que tactique : rompre la grande
alliance, briser cette .chaîne de fer qui depuis dix ans étreignait
la France, semer la division dans Tarmée ennemie et jeter le dé-
sarroi dans l'Europe entière, étaient des résultats qu'il ne croyait
pas acheter trop cher par le sacrifice momentané d'une place isolée.
Torcy adressa le 5 juillet à Londres le consentement absolu du roi;
en même temps il invita Villars à remettre Dunkerque à Ormond,
contre la déclaration de l'armistice et le retrait des troupes an-
glaises. Quand cet ordre arriva au camp de Noyelles, le Quesnoy
venait de capituler. On s'attendait à une plus longue résistance :
M. de Labadie, qui commandait la place, était un oilicier de mérite
que secondait un brigadier de valeur, M. de Damas. Mais pou-
vût-on lui demander une bien grande persévérance à se défendre,
lorsqu'on apportait si peu d'empressement à le soutenir : en voyant
l'inaction, inexplicable pour lui, de l'armée de secours, il put croire
que la cour était résignée ou indifférente à la chute du Quesnoy :
pour le détromper, on le mit à la Bastille.
La déclaration de l'armistice était subordonnée à l'occupation de
Dunkerque. Ormond prenant ses instructions à la lettre, refusa
de proclamer la suspension d'armes avant que la ville ne fût
remise aux autorités anglaises : Villars, de son côté, ne voulait livrer
la place qu'à bon escient : pour concilier ces responsabilités,
échanger les correspondances et accomplir les formalités néces-
saires, il fallut encore une dizaine de jours; dix jours d'une cruelle
inaction pour Villars, d'une fébrile activité pour Eugène. Le prince
eut le temps de concentrer ses moyens d'action pour le siège de
Landrecies, tout en continuant son habile propagande auprès des
troupes allemandes auxiliaires et de leurs gouvernements : aux
menaces anglaises il répondait par des promesses, s'engageant au
nom de l'empereur à payer la solde refusée par l'Angleterre, faisant
luire aux yeux de tous l'espérance de succès que la chute rapide
du Quesnoy et la mollesse apparente de Villars semblaient pro-
mettre faciles. Enfin le 15 juillet nu soir il donna Vordre de marche
pour le lendemain, et le fit publier dans tous les campements : le
16j à quatre heures du matin, il était à la droite de l'armée atten-
dant l'effet de ses démarches : il eut la satisfaction de voir toutes
les troupes auxiliaires venir se ranger à leur place de bataille : Prus-
siens, Hanovriens, Saxons, Danois, enlevés par le prince d'Auhalt
et le duc de Wurtemberg abandonnèrent successivement Ormond
et se mirent sous son commanflement ; tout s'ébranla dans la direc-
tion de Landrecies. Le général anglais ne put retenir auprès de lui,
outre ses troupes nationales, qu'un bataillon et quatre escadrons de
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n ÏÀLPUQUET ET D8NÂIN
Holstein et le petit régiment liégeois de Walef-dragons. Un peu
mortifié de cet abandon, il se porta le lendemain à Avesnes-le-Sec,
où il publia la suspension d'armes et prit tristement le chemin du
Nord : les portes de toutes les villes gardées par les Hollandais se
fermèrent devant lui : il ne put s'arrêter qu'à Gand où se trouvait
une garnison anglaise. En même temps le général Hill venu direc-
tement d'Angleterre avec un petit corps de troupes débarquait à
Dunkerque et s'y établissait.
Villars retrouvait enfin sa liberté d'action, le terrain était déblayé
devant lui de tous les obstacles que la politique et la diplomatie y
avaient accumulés : il n'avait plus à résoudre qu'une question miii*
taire, il n'avait plus qu'un seul objectif, joindre l'ennemi et le com-
battre. Depuis quinze jours, dans l'inaction forcée des camps, toutes
les solutions de ce problème avaient été longuement discutées entre
l'armée et la cour : trop longuement même, car l'abondance des
avis avait fmi par produire la confusion, et la multiplicité des objecr
tions, l'hésitation ; seul le roi avait conservé une remarquable net-
teté de vues et montrait une décision qui éclate dans ses dépêches,
dans celles de son actif interprète Voysin : il avait deviné les pro-
jets d^Eugène sur Landrecies et, dès le lendemain de la chute da
Quesnoy, il ordonnait à Villars de défendre à tout prix la dernière
place qui séparât encore l'ennemi de la vallée de l'Oise. De tous les
systèmes discutés par Villars, il n'en avait retenu qu'un, celui que
le maréchal avait d'ailleurs proposé en première ligne, et qui con-
sistait à marcher sur la Selle et à offrir la batdlle à l'ennemi : il
l'approuvait <c comme étant la démarche la plus honorable et la
plus hardie ». Mais, écrivait Voysin de sa part, le 6 juillet, a il
ne suiTit pas de faire une démonstration qui marque l'envie de com-
battre », il faut combattre et plutôt « risquer l'événement d'un
combat que de souffrir que l'ennemi se rende maître de Landrecies ».
Villars avait donc Tordre, au premier mouvement d'Eugène vers
Landrecies, de ne pas se contenter de se mettre dans la plaine,
derrière la Selle, où il était douteux qu'Eugène vînt le chercher,
mais de passer cette rivière près de sa source, et d'aborder résolu-
ment l'ennemi pendant^sa marche : le terrain serait plus coupé, plus
couvert, moins propre aux manœuvres de la cavalerie, mais cela
même était un avantage, la cavalerie alliée étant notoirement supé-
rieure à la cavalerie française, tandis que l'infanterie d'Eugène
était diminuée de tous les bataillons occupés à garder les longues
lignes qui protégeaient ses communications du Quesnoy à Mar-
chiennes.
L'éloignement de Marchiennes était le côté défectueux des com-
binaisons d'Eugène; la grande distance qui séparait l'armée de siège
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MÂLPLÀQUET ET DBNADi 15
de son dépôt était un embarras et un danger; ce point faible n'avait
point échappé à la perspicacité de Tétat-major français : couper
cette ligne, isoler rennemi de ses ressources, c'était le moyœ le
plus sûr d'arrêter sa marche. Voysin aurait voulu qu'on tentât
cette opération avec un détachement ; dès le 1*' juillet, il la recom-
mandait à l'étude de Villars. Mais tant que l'armée alliée était
massée entre le Quesnoy et Valenciennes, l'attaque des lignes était
ateolument impossible : posté sur les hauteurs de Quérénaing, à
ô kilomètres à peine de Denain, en un point d'où il découvrait tout
le pays, Eugène pouvait suivre le mouvement de l'armée française
et porter dans ses retranchements des forces assez nombreuses pour
y défier tous les assauts. L'opération était impraticable. Villars la
jagea telle; un conseil de guerre, réuni le 3 juillet, la repoussa à
l'unanimité : Voysin se résigna et l'attaque par la haute Selle
:ht décidée. Sur ce point, les ordres du roi étaient formels : il les
confirma le 10 juillet; la susprasion d'armes avec les Anglais n'était
pas encore officiellement déclarée, mais cette considération n'arrê-
tait pas le roL Au premier mouvement d'Eugène sur Landrecies,
ViUars avait ordre d'inviter Ormond à s'écarter de sa route, si le
général anglais refusait de s'éloigner, Villars devait passer outre, et
CTgager le combat, a au hasard que les Anglais y fussent mêlés »,
plutôt que de laisser échapper une occasion que le roi considérsôt
comme suprême et décisive ^ .
Il semble donc que le 16 juillet dans la journée, en apprenant
d'Ormond qu'Eugène marchait sur Landrecies et que lui-même
sféloigneraût le lendemain, Villars n'eût qu'une seule chose à faire,
exécuter les ordres du roi et aborder l'ennemi pendant sa marche
de flanc. 11 hésita pourtant. Fût-ce irrésolution, effet d'une per-
plexité, à tout prendre, assez naturelle? Fût-ce intuition soudaine
d'un meilleur parti à prendre et qui fut pris quelques jours plus
tard. La lumière ne se fera jamais complètement sur les sentiments
qui agitèrent l'esprit mobile du maréchal, au moment de jouer sur
une dernière carte les destinées de son pays qu'il aimait, et sa
réputation de capitaine, à laquelle il tenait démesurément. Saint-
Simon a cru à un moment de défaillance et l'a qualifié avec sa
sévérité habituelle. Pour nous, qui savons faire la part des fai-
blesse humaines et qui n'ignorons pas de quel poids, dans les
guerres malheureuses, pèse sur les caractères les mieux tronpés,
la responsabilité du commandement suprême, nous suspendrons
notre jugement; nous laisserons parler les faits eux-mêmes, et nous
ne croirons pas avoir diminué les droits de Villars à la reconnais-
» Le roi à Villars. Marly, 10 juillet 1712. Pelet, XI, 492.
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16 IIÀLPIÂQUET ET DENÂIN
sance de Thistoire, s'il résulte de notre exposé sincère, que, pour
sauver la France, il dut, non seulement triompher de difficultés
exceptionnelles, battre un ennemi redoutable, mais commencer par
se ^ainc^e lui-même.
Le 18 donc, au lieu de se porter résolument en avant, comme le
lui commandaient les ordres du roi et la raison stratégique, Villars
convoqua un conseil de guerre. Montesquiou, Puj ségur, Albergotti,
Geoffreville et d'autres officiers généraux * y assistaient; il essaya
de faire approuver par eux son projet de marche sur la basse Selle;
il avait l'espoir d'y attirer l'ennemi à un « combat de plaine où »,
disait-il, « la valeur de la nation peut avoir la première part. » Le
conseil fut unanime à repousser ce projet; tous les officiers présents
offrirent de signer de leur nom leur opinion. Ils furent également
tous d'avis qu'il fallait secourir Landrecies au plus tôt, et pour cela
se porter sans tarder sur la Sambre, en tournant la Selle par sa
source. C'était aussi, nous le savons, le plan recommandé par le
roi : Villars ne pouvait faire autrement que de se soumettre, il le
lit de bonne grâce. 11 fut convenu qu'on marcherait le lendemain.
En rendant compte au ministre de cette séance, Villars disait qu'il
avait eu le regret de constater dans l'armée certains symptômes de
faiblesse ; mais, se hâtait-il d'ajouter, « au premier coup de canon
tiré, tout le monde retrouvera son ancienne valeur. »
Le lendemain 19, tout s'ébranla, l'Escaut fut passé entre Crève-
cœur et le Catelet; mais on fit très peu de chemin, il semblait que
Villars s'avançât avec répugnance dans une direction qu'il n'avait
pas choisie. Le 20, Tétape fut plus sérieuse, les troupes marchaient
avec entrain, elles sortaient avec joie de leur longue inaction, et
l'ardeur renaissait avec le mouvement. Villars s'arrêta à Cateau-
Cambrésis et déploya son armée le long de la Selle, avec l'espoir
qu'Eugène viendrait l'y attaquer; il l'attendit toute la journée du 21,
se contentant d'envoyer dans toutes Içs directions de nombreux
partis de cavalerie; lui-même alla de sa personne reconnaître les
positions de l'ennemi. Il constata que son adversaire avait active-
ment employé les inexplicables délais qu'il lui avait laissés. Eugène
avait partagé son armée en deux corps : l'un tenait Landrecies
investi et s'entourait d'une ligne de circonvallation déjà presque
achevée; l'autre, placé sous son commandement immédiat, couvrait
les opérations du sièçe dans des positions très bien choisies;
déployée le long de l'Ecaillon, elle avait sa droite à Bermerain, sa
^ Parmi eux sa trouvait le marquis de Silly, le correspondant secret de
Voysin, qui envoya au ministre un compte-rendu de la séance, lequel se
trouve au Dépôt de la guerro, vol. 2380, n^ 15.
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MàLPLâQUET £T DENAm 17
gauche à la Sambre, la forêt de Mormal derrière. On travaillait
acliyement à un retranchement destiné à fermer le passage entre
la source de l'Écaillon et la Sambre. 11 était évident qu Eugène était
décidé à attendre l'attaque des Français et à ne pas se laisser
distraire de son objectif, la prise de Landrecîes. Villars comprit
qu'il arrivait trop tard, et qu'il ne pouvait, sans de grandes diffi-
cultés, enlever les positions retranchées de l'ennemi; il prévînt la
conr des obstacles qu'il rencontrait, et demanda de nouveaux ordres.
En attendant le retour de son courrier, il chercha, dit-il * « à
défaut d'une bataille dans un pays ouvert, une occasion qui fût
aussi nuisible aux ennemis qu'une bataille ». Sa pensée fut ainsi
ramenée aux lignes de Marchiennes, que son instinct militaire lui
désignait comme le véritable point d'attaque. Tant que l'ennemi
san'eillait ces lignes avec toute son armée, on ne pouvait sérieuse-
ment songer à les forcer; mais maintenant qu'en se rapprochant
de la Sambre, il s'était éloigné de Denam, n'éiîdt-ce pas là qu'il
fallait frapper le coup décisif? Villars se le demandait avec une
intensité d'attention croissante. La veille même il avait reçu du roi
une lettre qui indiquait les mêmes préoccupations : « Ma première
pensée, écrivait Louis XIV 2, avait été dans l'éloignement où se
trouve Landrecies de toutes les autres places d'où les ennemis
peuvent livrer leurs munitions et convois, tC interrompre leur corn-
mtmication en faisant attaquer les lignes de Marchiennes^ ce qui
les mettrait dans l'impossibilité de continuer le siège. Mais comme
il m'a paru que vous ne jugiez pas cette entreprise sur les lignes
de Marchiennes praticable, je m'en remets à votre sentiment et je
ne puis que vous confirmer mes précédents ordres que je vous ai
donnés pour empêcher le siège de cette place. » Le même jour
Voysin écrivait au comte de Broglie : « S'il était possible dans ce
grand éloignement (de Landrecies à Marchiennes), d'attaquer les
lignes de Denain pour couper la communication, ce moyen paraîtrait
le plus assuré et le moins hasardeux, pour les obliger à lever le
siège, et vous feriez bien d'écrire vous-même à M. le maréchal de
Villars. » Ainsi la véritable pensée du roi était l'attaque de Denain
et, en insistant sur la marche vers Landrecies, il croyait se conformer
au sentiment de Villars; celui-ci de son côté n'exécutait que par
obéissance une opération qu'il jugeait très dangereuse; curieux
exemple des malentendus qui peuvent se produire par l'abus de la
correspondance et l'interversion des rôles. Le rôle du ministre est
de préparer l'instrument de guerre, non de le manier. Sa fonction
* Villars au duc d'Ormond, 25 juillet 1712.
* Le roi à Villars. FoAtainebleau, 17 juillet. D. G., 2580, n^ 5. '
10 ocTOBBE 1887. 2 •
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18 MàLPLâQUET et DENADr
est de bien choisir les chefs, non de les diriger; le devoir des chefs
est de commander effeciivement et de savoir prendre la responsabi-
lité de leurs mouvements. Villars en sollicitant chaque jour des
ordres, en affectant, dans sa fatigante correspondance, une excessive
défiance de lui-même, avait obligé le ministre à sortir de sa réserve,
à dicter les opérations de détail; on en voit les inconvénients.
Heureusement, sous la pression de circonstances impérieuses, la
lumière se fit dans T esprit de Villars, son instinct d'homme de
guerre se réveilla et lui inspira les habiles manœuvres qui devaient
assurer le succès. Le roi d'ailleurs n'entendait pas entraver son
initiative; tout en insistant avec énergie pour une action vigoureuse
et prompte il lui écrivait * : « C'est à vous à déterminer et le temps
et le lieu de l'action et à prendre tous les meilleurs arrangements
pour y réussir. » Le 21, autorisé par ces paroles et par les regrets
mêmes du roi, Villars se décida à faire attaquer Denain par un
détachement de son armée, l'opération fut fixée au 22; MM. de
Broglie et de Vieuxpont furent chargés de la diriger. Le prince de
Tingry , qui commandait dans Valenciennes, eut l'ordre de sortir avec
la garnison de la place et d'aborder à revers les Hgnes ennemies,
tandis que les deux généraux les attaqueraient de front.
J'ai été voir, écrivit Villars le 21 au soir, comment nous pourrions
attaquer le camp de Denain, à quoi Ton n'a pu songer que dans le
temps que nous éloignions Tarmée ennemie de l'Escaut, car, lors-
qu'elle y avait sa droite, on ne pouvait le tenter avec aucune appa-
rence de succès. Je compte donc faire demain toutes les démarches
qui pourront persuader l'ennemi que je veux passer la Sambre, et je
tâcherai d'exécuter le projet de Denain, qui serait d'une grande utilité.
S'il ne réussit pas, nous irons par la gauche; je suis assez bon servi-
teur du roi, pour garder la bataille pour le dernier. Elles sont, comme
vous le savez, dans la main de Dieu, et de celle-ci dépend le salut ou
la perte de l'État; je serais un mauvais Français et un mauvais servi-
teur, si je ne faisais pas les réflexions convenables.
Cependant l'inaction de Villars avait éveillé l'attention vigilante
du prince Eugène; il était informé, en outre, que la garnison de
Valenciennes avait pris les armes; il conçut quelque soupçon et
pour parer à toutes les éventualités, il fit rapidement reprendre à
la droite de son année, les anciennes positions de Quérénaing.
Le 22, au matin, une partie de ces troupes, jointe à des détache-
ments du camp de Denain, se porta sous les murs même de Valen-
ciennes et fit un grand fourragé. Devant ce déploiement de forces,
< Le roi à Villars. Fontaiaebleau, 21 juillet 1712. D. G.
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MALPLAOUET ET DENAIN 19
Tingiy ne crut pas pouvoir sortir de la place ; Broglie, averti à temps,
renonça à l'attaque. « Ces deux massieurs ont jugé l'entreprise
impossible, écrivît le soir même Villars à Voysin : j'en suis très
fiché, mws quand ceux-là refusent, je n'irai pas offrir la commission
à d'autres. Cette affaire ne pouvant s'exécuter, j'ai marché à la
Sambre. »
On peut aisément se figurer les impressions de la cour en rece-
vant coup sur coup ces dépêches contradictoires : le 20, hésitation
â attaquer sur la gauche et demande de nouveaux ordres; le 21,
annonce du projet sur Denain; le 22, abandon de ce projet, et
reprise des vues sur la Sambre. A la première de ces lettres, le roi
répondit par un blâme contenu et attristé. « Les ennemis ne man-
queront pas de profiter du temps que vous leur donnez, la chose
demande une détermination plus prompte... Vous pourriez prendre
YOtre parti sur mes précédentes lettres, sans demander de nouveaux
ordres... Je ne crois pas pouvoir mieux m'expliquer que j'ai fait
par mes lettres précédentes. Mon intention n'est pas de vous engager
à faire ce qui est impossible; mais tout ce qu'il est possible d'entre-
prendre pour secourir Landrecies et empêcher que les ennemis se
rendent nôtres de cette place, vous devez le faire * ». La réponse
à la seconde dépêche de Villars indique un mécontentement crois-
sant et blâme formellement la reprise du pi-ojet sur Denain. C'est
Voysin qui fut chargé d'exprimer le sentiment du roi sous une
forme confidentielle et amicale ^ : il représenta au maréchal la grave
responsabilité qu'il assumait en différant l'attaque et eiposant Lan-
drecies à être pris faute de secours. « Je souhaite fort que votre
dessein sur le camp de Denain réussisse promptenaent, mais si cela
manquait, vous auriez peut-être grand regret dans la suite... et si
après toutes les réflexions que vous faites, Landrecies se trouvait
pris, il semble que vous en prenez sur vous f événement et les
suites. » Cette fois, le reproche tombait à faux ; quand il arriva à sa
destination, Villars était maître de Denain. Sortant enfin d'une
attitude qui avait trop duré, il avait su prendre sur lui Tévénement,
et la victoire avait justifié son initiative.
Comment ce revirement subit s'opéra-t-il, comment ce projet
sur Denain, rejeté d'abord par Villars, adopté ensuite et aban-
donné par lui le même jour, fut-il repris de nouveau et victorieuse-
ment exécuté? Les ennemis de Villars, en tête desquels ou ne
s'étonnera pas de trouver Saint-Simon 3, attribuèrent ce change-
^ Le roi à Villars. Fontainebleau, 21 juillet 1712. Pclot, XI, 71.
* Voy. le texte complet de la lettre dans Pelet, IX, p. 74.
' On connait le procédé invariable de Saint-Simon, qui consiste à dire
que toutes les batailles gagnées par Villars auraient été évitées ou perdues
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20 MALPUQUET ET DENAIN
ment à Tintervention du maréchal de Montesquieu, qui aurait
triomphé des hésitations de Villars et l'aurait décidé à attaquer les
lignes. Le lieutenant général de Vault, le grave et consciencieux
auteur du grand travail historique publié par Pelet, incline vers la
même opinion ; il base surtout son sentiment sur le silence gardé
sans rinterventioa d*un de ses subordonnés. A Friediingen, Magnac; à
Hochstaedt, Dusson; à Denain, Montesquieu. Ce dernier, voyant les
hésitations de Villars, aurait écrit à la cour pour proposer l'attaque de
Denain, aurait reçu du roi l'approbation de son projet et Tordre secret de
l'exécuter, m^me malgré Villars : ainsi aurait-il fait, entraînant son chef
inerte, qui suivant la queue de la colonne, ne serait arrivé à Denain que
longtemps après la victoire gagnée. Tout ce roman s'évanouit devant les
pièces officielles. La correspondance de Montesquieu avec Voysin est au
Dépôt de la guerre; on n'y découvre pas trace de la mission qui lui aurait
été donnée; bien plus, il résulte des documents analysés ci-dessus que
Montesquieu, au conseil du 3 juillet, se prononça contre Texpédition de
Denain; à celui du 18, il insista pour la marche sur Landrecies, et que le
21, la cour, loin de donner Tordre de marcher sur Denain, blâma formel-
lement Villars d'avoir repris un projet qu'elle avait conseillé, il est vrai,
mais qu'elle avait positivement abandonné. Il n'y a au Dépôt de la guerre
qu'une lettre du roi à Montesquieu du 27 juillet, le félicitant simplement
de la part qu'il avait eue « dans le projet et dans l'exécution » et remar-
quant qu'il ne lui a « rien dit du détail de Taction » ; une lettre de Voysiu
du môme jour, félicitant Montesquieu « du concert avec lequel il a agi
avec le maréchal de Villars o, et enfin une réponse très courte de Montes-
quieu, du 29, dans laquelle il mentionne la peine qu'il a eue à faire
exécuter une marche « qui n'était du goût de personne dans l'armée ».
(Voy. ces pièces dans Pelet, XI, 503 et suiv.) Ce n'est que douze ans
après, à l'occasion de sa nomination comme chevalier de Tordre, que
Montesquieu rédigea, avec ses souvenirs, une relation de la bataille assez
malveillante pour Villars. (Pelet^ XI, 539.) Il y reconnaît néanmoins
qu'il passa TEscaut avec lui et l'attendit peur attaquer le retranchement
du camp. Il prétend qu'entre le passage de TEscaut et l'assaut, Villars
pensa à se retrancher, idée tellement absurde qu'elle n'est pas admissible :
il prétend enfin, que l'armée étant encore près de Cambrai, c'est-à-dira
vraisemblablement dans les premiers jours de Juillet, il propesa à Villars
d'aller attaquer Denain en passant la Sensée au bac d'Aubencheul par une
marche secrète et que Villars ne goûta pas cet avis. Si ce projet fut proposé,
ce qui est fort douteux (puisque le 3 juillet Montesquieu se prononçait
publiquement contre une opération analogue), Villars eut bien raison do
le rejeter : il était impraticable; la marche d'une armée entre Bouchaia
et Douai occupées par Tennemi ne pouvait pas être secrète pour les garni-
sons de ces villes; elle ne pouvait davantage être dérobée à Eugène, campe
entre Valenciennes et le Quesnoy avec toute son armée. Le corps français
engagé dans le quadrilatère Bouchaiu, Douai, Marchiennes, Denain, avec
Tennemi maître des ponts de l'Escaut sur son flanc, était exposé, en cas
d'échec, à un désastre irréparable. N'oublions pas eniiu que Saint-Simea
lui-même a infirmé le témoignage de Montesquiou en nous disant
(VII, 110) qu'il avait le goût de Tintrigue, des voies détournées et des
instruments subalternes.
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MALPLAOUET ET DEMAIN 21
par VUIars après l'action et TabscDce au Dépôt de la guerre de tout
rapport adressé par lui sur la bataille du 24 : cet argument s'écroule
devant ce fait, que nous avons retrouvé en Angleterre dans les
papiers d'Ormond la relation même du maréchal; écrite quelques
heures après la victoire, elle a tous les caractères de la sincérité* :
il en ressort que Villars, n'ayant pas réussi le 18 et le 19 à amener
l'eooeml à un combat dans les plaines de la basse Selle, ne se
soucia jamais de l'aborder dans ses positions retranchées devant
Landrecies et que toutes les démonstrations qu'il fit du côté de
cette place n'eurent d'autre but que d'y attirer l'ennemi et de
l'amener à dégarnir le point qu'il avait résolu d'attaquer. Nous
retrouvons dans cette conception stratégique la manœuvre favorite
de Villars, et la marque de son empreinte : c'est la manœuvre
de Friedlingen et de StoUhofen, celle qui avait assuré la prise de
Kehl et devait assurer celle de Landau : à savoir une série de
mouvements trompant l'ennemi, puis, au moment favorable, une
contre-marche rapide portant toutes les forces concentrées sur le
point secrètement choisi, enfin une attaque si brusquement et si
vigoureusement menée, que la position était enlevée avant que
l'ennemi, revenu de son erreur, ait eu le temps de la réparer. Le
plan est bien de Villars : qu'il ait hésité, mis longtemps à le
discerner, à l'adopter, paru faiblir avant de l'exécuter, soit I Tout
homme a ses imperfections et nous n'avons jamais dissimulé celles
de Villars : que dans ces heures d'angoisse solitaire et d'intimes
perplexités, il ait été bien conseillé et utilement soutenu par Mon-
tesquiou, nous l'admettons sans peine. Montesquiou avait de
réelles qualités militaires; dégagé des responsabilités du comman-
dement en chef, il avait l'esprit plus libre et la décision plus facile.
Villars le consultait dans toutes les circonstances importantes, tous
ses mouvements étaient concertés avec lui : il reconnut loyalement -
la part qui lui revenait dans la conception et l'exécution de l'opé-
ration sur Denain; mais de même que vaincu il eût seul porté la
responsabilité de la défaite, vainqueur, il a droit à la meilleure part
de gloire.
Le 22 juillet, nous l'avons déjà dit, Villars était à Cateau-Cam-
brésis. C'est là que, vers midi, il reçut les rapports de Broglie, lui
annonçant qu'il renonçait à attaquer Denain. 11 lui fut alors
démontré que l'opération sur ce camp, telle qu'elle était comprise
dans le cabinet du roi, c'est-à-dire une diversion exécutée par un
détachement, était impossible. Pour prendre Denain, il fallait en
* Nous Tavons imprimée à la suite du tome lU des Mémoires de Villars.
» Villars au roi, 24 juillet. Villars à Voysin, 29 juillet. (Pelet, XI, 496, 50G.)
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J
22 MALPUQOET ET DENAIN
écarter Tennemi et y employer toute rarmée. Qu'on donnât suite
au projet ainsi modifié, ou que l'on se décidât à essayer de débloquer
<lirectement Landrecies, il fallait se porter sur la Sambre. C'est ce
que fit Villars; dans l'après-midi il passa la Selle> et laissant sa
gauche au Cateau, il s'établit avec sa drcrite au petit village de
Mazingbien, sur la Sambre. Informé de ce mouvement, Eugène,
sans quitter son quartier général de Bermerain, rapprocha aussi sa
gauche de la Sambre et garnit de troupes et d'artillerie le retran-
chement à peine achevé qui joignait cette rivière à la source de
l'Ecaillon. L'attaquer dans ces positions était fort difiTicile; le seul
moyen d'aborder l'ennemi avec quelques chances de soccès était
de passer la Sambre, de tâcher d'empêcher Eugène de la passer à
son tour, et d'attaquer la circonvallation de la rive droite. Alber-
gotti et Geoffreville, qui avaient été reconnaître le terrain, déclaraient
l'opération praticable. Villars l'adopta en apparence. Dès le 23 au
matin les colonnes se massèrent sur les bords de la rivière; on
commença ostensiblement des ponts au Catillon et près de l'abbaye
de Fémy, le bruit se répandit dans le camp que la bataille était
proche et y excita tous les esprits. Cependant la pensée de Villars
était ailleurs et son parti était pris. Une fois bien ^ddé, il n'hé^te
plus : l'homme d'action se réveille, il se retrouve avec ses qualités
d'activité, de décision, de prévoyance. Enfermé avec Montesquioia
et ses cinq officiers d'état-major* Contades, Puységur, Beaujeu,
Monteviel et Bongars, il combine avec eux tous les détails de la
journée du lendemain. L'opération est des plus délicates qui se
puisse tenter. Il faut faire devant l'ennemi, et à son insu, une
marche de flanc de huit à neuf lieues, passer une rivière et enlever
des retranchements bien défendus, avant que l'ennemi ait eu le
temps de venir prendre l'assaillant en queue. La première condi-
tion du succès est le secret le plus absolu; pour tromper l'ennemi,
il convient d'abord de tromper les siens : « Toutes les ruses petites
ou grandes 2 » sont bonnes et ne sont pas négligées. Aucun des
chefs de corps n'est prévenu ; tous croient à une attaque sur Lan-
drecies et s'y préparent : Albergotti vient môme la discuter avec
Villars; il la trouve très hasardée, il croit de son devoir d'en
signaler à son chef les dangers : a Allez vous reposer quelques
heures, M. d' Albergotti, se contente de lui dire Villars, à trois heures
du matin vous saurez si les retranchements de l'ennemi sont aussi
bons que vous le croyez. »
On travaille bruyamment aux ponts sur la Sambre, des escouades
< Oa les appelait alors officiers du détail,
^ Mémoires de Villars, lit.
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MALPUQUET ET DEMAIN 23
ouvrent des passages pour rartillerie dans les bois de Fémy, sur la
rive droite, d'autres coupent des fascines pour combler le fossé
de la ârconvallation, tous les travaux s'exécutent avec entrain
et ardeur. Poussant la prévoyance plus loin, Villars n'envoie pas
de courrier à Versailles; il a mandé la veille au roi qu'il renon-
çait provisoirement à l'entreprise sur Denain, il le laisse dans l'in-
quiétude ^ que lui cause cette nouvelle évolution; s'il écrit, ce sont
des billets destinés à tromper l'ennemi *. Vers midi, il envoie tous
ses hussards battre la plaine entre l'Escaut et la Selle jusqu'à la
hauteur de Bouchain, aGn qu'aucun coureur ennemi ne puisse passer
d'une rivière à l'autre et surprendre le mouvement qui se prépare.
Eugène avait été informé des dispositions prises sur la Sambre ;
tout semblait lui démontrer que l'intention de son adversaire était
de débloquer Landrecies; mais la longue inaction de Villars lui
faisait douter de son audace : il ne quitta pas son quartier général
de Bermerain. Néanmoins il prit, à tout événement, ses dispositions
de combat, serrant sa gauche sur la place, rappelant à lui le corps
de droite, sauf six bataillons qui furent laissés dans les lignes
de Thiant, sur la rive droite de l'Escaut.
Cependant le jour tombait : le moment d'agir était venu ; les
officiers de détail vont porter les ordres de marche à tous les chefs
de corps. Ceux-ci croient à une erreur et protestent, mais les ordres
ëtaieot formels, on obéit; les soldats, voyant qu'on leur fait tourner
le dos à l'ennemi, croient à une nouvelle défaillance; des murmures
se font entendre; Montesquiou, qui préside lui-même à l'exécution
des détails, est obligé d'insister. A l'entrée de la nuit, tout s'ébranle
sâon l'ordre convenu. En tête marche Vieuxpont avec trente
bataillons^ une brigade d'artillerie et les équipages de pont. Broglie
le suit avec sa cavalerie : il a pour mission de surveiller la colonne
et d'empêcher qu'aucun hooune ne s'en détache. Albergotti vient
ensuite avec vingt bataillons et quarante escadrons. Coigny effectue,
avec sa cavalerie, une démonstration sur la rive droite de la
Sambre, en face de Landrecies ; puis, aussitôt la nuit close, il repasse
sans bruit la rivière et fait l'arrière-garde de l'armée. On marche
toute la nuit sans obstacle, parallèlement à l'Escaut et à la Selle,
^ Le roi attend votre courrier : ce ne sera pas sans quelque espèce
dHnquiétude. Voysin à Villars, 23 juillet. D. G.
*I)c ce nombre est un billet écrit à M. de Saint-Frémoat et dont
l'original est au Dépôt de la guerre. Saint-Frimont commandait la place
de Maubeuge et n'était pas sous les ordres directs de Villars. Villars
lai annonce qu'il va passer la Sambre : s'il avait réellement eu cette
intention, il eût commis une grave imprudence en la consignant sans
motif dans une lettre insignifiante qui avait toutes les chances d'être inter-
ceptée par les coureurs ennemis.
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24 MALPLAQCET ET DEXAIN
dans la plaine qui sépare ces deux cours d'eau. Au point du jour,
c'est-à-dire vers quatre heures du matin, les têtes de colonnes
atteignent TEscaut, près du moulin de Neuville : les soldats sont
fatigués de cette longue marche dans les ténèbres ; les chevaux qui
traînaient les lourds équipages de pont, exténués et de qualité
médiocre, n'ont pu suivre : il se produit un temps d'arrêt qui amène
un moment d'hésitation : on parle de camper sur place et de se
retrancher. Montesquiou combat cette idée absurde; Villars, accouru
dans sa chaise de poste, occupe gaiement le temps en faisant
manger aux troupes une bouchée. Cependant les pontons ont rejoint;
on procède fiévreusement à la construction de trois ponts. Il est
sept heures du matin : les éclaireurs ennemis commencent à paraître
de l'autre côté de l'Escaut. Il n'y a pas un instant à perdre, il y va
du salut de l'armée et de la France.
Vers le même moment, Eugène, prévenu du mouvement de Vil-
lars, s'est rapidement porté à cheval, avec quelques officiers, sur
une hauteur d'où il pût découvrir l'armée française. Parmi les
aides de camp qui l'accompagnent se trouve le jeune Maurice de
Saxe, le futur vainqueur de Fontenoy, alors âgé de dix-sept ans,
volontaire au semce de l'empereur; il nous a laissé un récit de
cette chevauchée matinale ^ Eugène voit des régiments français
massés dans le coude de l'Escaut : il ne leur suppose pas l'intention
de passer la rivière ni la hardiesse d'attaquer ses retranchements ;
Villars n'a plus de ces audaces. « Allons dîner », dit-il à son escorte.
S'il avait compris ou mieux jugé son adversaire, il pouvait lui
créer les plus sérieuses difficultés; il avait le temps de ramasser
une force suffisante et d'atteindre l'armée française à cheval sur
l'Escaut, c'est-à-dire dans la position la plus dangereuse de toutes.
(( Elle était perdue, » écrit le maréchal de Saxe. La confiance
injurieuse d'Eugèùe la sauva : il devait payer cher ce mouve-
ment de dédain. A peine était-il à table qu'un courrier d'Alber-
marie vint lui annoncer que les Français avaient passé l'Escaut et
faisaient mine de l'attaquer. Il était dix ou onze heures : Eugène
saule à cheval et court à bride abattue vers Denain en donnant à
ses troupes l'ordre de se former et de le suivre. Mais il était trop
tard : l'occasion était perdue.
Villars, aussitôt ses trois ponts achevés, avait fait passer Broglie
et sa cavalerie. Celui-ci ramenait sans peine quelques patrouilles
ennemies, se portait au galop à Escaudain, à travers la plaine unie,
y abordait la double ligne qui menait de Marchiennes à Denain, ce
chemin fortifié que l'ennemi, dans sa confiance dédaigneuse, appe-
* Rêveries du maréchal de Saxe, liv. II, ch. v.
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MALPLAQDBT ET DENAIN 25
lât déjà a le grand chemin de Paris » ; il franchissait avec ses
chevaux Tépaulement dégarni de troupes, trouvait un convoi de
pain qui cheminait vers Denaîn sous la protection de deux batail-
lons, tombait sur l'escorte, la dispersait, s'emparait des voitures,
et, s'ëtablissant solidement en travers de la route, coupait la com-
munication avec Marchiennes. Pendant ce temps, le corps de
\ieuxpont a passé l'Escaut à son tour. Villars a défilé en tète de
la brigade de Navarre; il est à cheval; il a mis son buffle des
jours de bataille, celui « qui lui porte bonheur )). Son entrain se
communique aux soldats, qui traversent gaiement, dans la boue
jusqu'aux genoux, les marais qui bordent le fleuve. Les colonnes se
forment dans la plaine, la traversent sans obstacle, pénètrent à la
suite de Broglie, près d'Escandain, entre les lignes fortifiées. Lais-
sant Hontesquiou les disposer pour l'attaque à mesure qu'elles
arriveront, Villars retourne aux ponts; le défilé des troupes est trop
lent à son gré. Il s'attend à voir paraître Eugène par la Selle et
tomber sur son arrière-garde; crainte de surprise, il la fait mettre
en bataille, appuyée aux lignes que l'ennemi a faites Tannée précé-
dente autour de Bouchain. Les troupes attendent ainsi leur tour de
passer l'Escaut.
Ces précautions étaient inutiles. Eugène n'a pas pris au sérieux
l'opération de Villars et n'a pas fait le mouvement qui aurait pu
A gravement la compromettre. Arrivé seul de sa personne à
Penain, vers midi, il a vu les têtes de colonnes françaises en marche
et compris sa faute. 11 s'est hâté de faire sortir du camp la cava-
lerie, désormais inutile, ainsi que les bagages en danger, et d'y
faire entrer les six bataillons qui gardaient les lignes de Thiant ; puis,
recommandant à Albermarle de tenir jusqu'à la dernière extrémité,
il est retourné au galop au-devant de ses troupes presser leur
marche.
Tout l'avenir de la journée dépend de la célérité : la victoire
sera au premier qui atteindra les ponts qui joignent le camp de
Denadn à la rive droite de l'Escaut. Bientôt les colonnes autrichiennes
apparaissent sur les hauteurs de Quérénaing : il leur faut moins de
deux heures pour arriver. Montesquieu les voit; il n'a encore dis-
posé pour l'attaque que trente-trois bataillons; il veut les lancer en
avant sans attendre Villars et le reste de Tarmée. Contades, le fidèle
major général de Villars, le supplie de ne pas faire à son chef l'in-
jure et le chagrin d'attaquer sans lui ; Montesquiou attend ; Villars,
prévenu, accourt avec Albergotti; on décide l'assaut immédiat;
Albergotti demande à faire des fascines pour combler le fossé du
camp : a Croyez-vous, lui répond Villars en montrant l'armée d'Eu-
gène, que ces messieurs nous en donnent le temps? Les fascines
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26 MALH.AOUBT ET DENAIN
seront les corps des premiers de nos gens qui tomberont dans le
fossé. » Et il donne l'ordre de marche.
Les trente-trois bataillons sont disposés en onze colonnes; chaque
colonne de trois bataillons déployés, précédés des grenadiers et
piquets qui forment comme une quatrième ligne; dans l'intervalle
des colonnes sont les petites pièces de campagne qui tirent tout
en marchant. A la droite des lignes sont les deux maréchaux de
France, à la gauche, Albergotti. Les officiers généraux sont dis-
tribués dans les colonnes, les colonels marchent en tète de leurs
régiments. Ce sont, outre ceux que nous avons déjà nommés, le
prince d'Isenghien, le prince Charles de Lorraine, le marquis de
Mouchy, le duc de Mortemart, MM. de Dreux, de Nangis, de Tour-
ville, qui fut tué, de Meuse, qui fut blessé, Brendlé, Rosel, La Vallière
et tant d'autres, l'élite de l'armée et de la noblesse françaises.
Ainsi que l'a prédit Villars, le premier coup de caoon a disâpé
toutes les hésitations des derniers jours. L'infanterie, vigoureuse-
ment menée, voyant clairement le but et sentant la gravité des
circonstances, a retrouvé ses incomparables qualités offensives. Elle
marche en ordre admirable, comme à la parade, l'arme au bras sans
tirer un coup de fusil : son canon seul envoie de temps à autre
d'inoffensîves volées. L'artillerie du camp répond, au contraire, par
de meurtrières déchai*ges; les boulets, puis la mitraille font, dans
les rangs, de sanglantes trouées. Arrivées à portée de mousquet,
les colonnes sont accueillies par le feu le plus vif: elles continuent,
sans broncher, leur marche ferme et silencieuse; à vingt pas, le feu
redouble; plus de quinze cents hommes déjà jonchent la terre. Deux
bataillons seulement hésitent et a font un coude » ; les trente autres,
poussés en avant par l'ivresse communicative de la charge, descen-
dent dans le fossé, toujours l'arme au bras, et escaladent le retran-
chement palissade. Les Hollandais, stupéfaits, dominés par l'ascendant
moral de cette fière attitude, n'attendent pas le choc; ils reculent.
Le torrent humain bondit par-dessus l'épaulement et déborde de
toutes parts; fusillés à bout portant, poursuivis la baïonnette dans
les reins, les- Hollandais tourbillonnent; ils courent à l'Escaut; le
pont de Denain s'écroule sous la masse accumulée des premiers
fuyards; il n'y a plus d'issue; tout est tué ou pris. Le comte d'Al-
bermarle a essayé en vain de tenir avec un petit groupe d'hommes
déterminés dans les cours de l'abbaye : il est cerné et obligé de se
rendre; il remet son épée à Villars lui-même, ainsi que le prince
d'Holstein, le prince d'Anhalt et plusieurs officiers généraux.
Eugène, arrivé sur la rive droite de TEscaut avec ses premières
colonnes, ne peut qu'assister impuissant au désastre. Le pont de
Prouvy n'a pas été coupé : il y court; mais Tingry, sorti de Valea-
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MÀin^OUET ET DENàlN 27
dénués avec sa garnison, Toccupe en force. Eugène engage à
travers le fleove une fusillade sans effet; rinfaaterie française à
Tabri derrière les retranchetnauts conquis, y répond yictorieuse-
meot; après avoir inntilemeat fait tuer sept ou huit cents hoannes,
Eugène renonce à passer le fleuve, et mordant ses gants de dépit,
donne Vordre de la retraite.
Tel fat le combat de Denain : combat justement célèbre, parce
que ses conséquences dépassèrent de beaucoup les résultats immé-
diats de la joarnée; un camp retranché enlevé d'assaut, dix-sept
bataillons ennemis détruits, beaucoup de canons pris, des troph^s
nûlitaires, c'étaient certainement des avantages sérieux et glorieu-
sement acquis, mais ils laissaient intacte l'armée d'Eugène, dont la
isaaae prindpale n'avait été entamée ni dans son organisation ni
dans son prestige et restait redoutable. A ne juger que les appa-
rences extérieures des choses, il semblait que le coup ne fût pas
décisif et qu'Eugène pût, par un effort énergique, en réparer les
effets. Mais on sait le rôle des causes morales dans les péripéties de
la guerre ; la confiance en soi et dans les instruments dont on dis-
pose, cet élément primordial du succès, a changé de camp : dans
rarmée française, si pronpte à renaître, elle réveille toutes les
qualités de la nation; Villars lui-même, qui a toutes les aptitudes,
bonnes ou mauvaises, de la race, retrouve l'activité, la décision,
les inspirations qui paraissaient sommeiller; les coups se succèdent,
rapides, pressés, frappés au bon endroit; dès le soir même de la
bataille, Broglie a couru avec sa cavalerie investir Marchiennes;
maïs la place est forte, entourée de marais, il faut un siège en
r^\e. Villars, voulant reconnaître la part qui revient à Montesquiou
dans le grand succès de la veille, le charge de le conduire; en six
jours de tranchée, la place est forcée, sa garnison prisonnière de
guerre, cent quarante balaodres chargés de vivres et de munitions,
soLumte pièces de canon, le matériel de siège, toutes les ressources
accumulées à grands frais par Tennemi, sont pris ou noyés dans la
Scarpe. Eugène lève le siège de Landrecies et, abandonnant sa
grosse artillerie, remonte da côté de Mons. Saint- Amanl, Douai,
le Q jesnoy, Bouchain, sont repris coup sur coup, sous ses yeux,
sans qu'il tente aucun mouvement pour sauver ces conquêtes chè-
rement achetées; c'est à son tour d'hésiter et de regarder faire.
Paralysé par les Hollandais découragés, sans argent pour maintenir
la ûdélité des troupes auxiliaires, il abandonne la campagne. A
Utrecht, les plénipotentiaires français ont relevé la tête, la paix se
signe avec la Hollande et la Savoie : la France a retrouvé sa fron-
tière du nord. L'Autriche n'accepte pas l'échec, elle n'a pas renoncé
à entamer la frontière du Rhin et à garder colle des Pyrénées; elle
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n VàLPLâQUET et DENAIN
veut continuer la guerre, mais l'impulsion partie de Denain se
continuera aussi. Villars, Tannée suivante, dans une dernière et
brillante campagne, prendra Landau et Fribourg, devant Eugène
paralysé et impuissant; il assurera à la France ses frontières néces-
saires et effacera la trace de neuf années de revers.
Une seule journée a amené ces grands résultats : c'est son titre
à l'attention de l'histoire, la juste cause de la notoriété et de
la gloire qu'elle a attachées au nom de Villars. Mais ce serait
n'envisager les choses que d'un seul côté et manquer à la jus-
tice, que de ne pas associer à cette gloire tous les éléments
qui ont concouru au succès. Mis à la tète de troupes vaincues et
dénuées de tout, en face de deux adversaires redoutables, Villars a
su, en trois années d'efforts, luttant contre des difficultés inouïes,
triomphant de ses propres défauts, résister d'abord avec honneur,
puis vaincre avec gloire ; mais cette armée, dont il a su mettre en
œuvre les qualités assoupies, qu'elle n'était pas sa valeur! Cette
cavalerie qui disputait si brillamment l'effroyable champ de bataille
de Malplaquet, cette infanterie qui le quittait en si bon ordre, et
qui, trois ans plus tard, enlevait, l'arme au bras, les retranche-
ments de Denain, c'étaient les régiments que le patient génie de
Louvois avait créés, où le sentiment militaire, l'esprit de sacriGce,
la fierté du métier, la cohésion des soldats et des officiers, étaient
poussés à un point qui ne fut jamais dépassé ; et, au sommet de
celte forte organisation, comme le cœur faisant vibrer tous ces
cœurs, inspirant et résumant toutes les énergies de la patrie,
Louis XIV. Fort de son pouvoir incontesté, appuyé sur un peuple
fidèle, plus grand dans l'adversité que dans la prospérité, espérant
contre toute espérance, il soutient les courages, dirige la résistance,
veille à tout ; quand le chef d'armée devenu modeste, hésite, dis-
cute, il presse, réfute les objections, montre l'occasion favorable,
désigne le point à frapper, exige le combat et impose la victoire. Si
la France envaiiie, menacée dan3 son existence, a retrouvé ses
frontières et son honneur, sachons le reconnaître, c'est qu'elle avait
une armée, un capitaine et un roi.
VoGûÉ.
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NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
PAR LE PRINCE NAPOLÉON »
Les détracteurs de Napoléon Bonaparte ont fait fausse route
dans ces derniers temps. C'est à grands traits, par les grandes
lignes, d'après le mal qu'il a fait et qu'il a légué, qu'on doit le
juger et, au besoin, le condamner, et non pas par les petits côtés
qu'exploitent les commérages de salons, la chronique des frondeurs,
les médisances des mécontents et les passions de parti. Le journa-
lisme peut avoir ses reporters en un temps où mieux vaut être
bien informé que bien inspiré ; l'Histoire n'en a pas. Elle étudie de
haut la vie des hommes célèbres, leurs actes publics, ce qui, dans
leur physionomie et leur caractère, explique leur influence sur leur
pays et leur temps. Elle croirait déchoir, si elle regardait, par le
trou de la serrure, leur chambre à coucher ou leur cabinet de toi-
lette. Ceux qui, sous prétexte de rapetisser Bonaparte, s'athar-
nent à le déchiqueter, ont tort de négliger deux détails de quelque
importance; le premier, c'est que sa mémoire est punie par où il a
péché, et que le silence imposé, sous l'empire, à tous les organes
honorables et avouables de la publicité dut nécessairement multi-
pUer les anecdotes apocryphes, les nouvelles à la msdn, les gazettes
clandestines, et créer à la curiosité ou à la malice des contempo-
rains un soupirail, pour suppléer aux portes et aux fenêtres; le
second, c'est que, faudrait-il croire à toutes les calomnies accu-
mulées contre la vie privée de Bonaparte, contre Bonaparte en
pantoufles et en famille, il serait encore moins vicieux que César,
lequel fait pourtant, à sa date, une assez bonne figure. « César, a
dit Chateaubriand, l'homme le plus complet de l'histoire, puisqu'il
réunit le triple génie du politique, de l'écrivain et du guerrier. »
Ces paroles sont de 1825. A cette époque, on ne s'était pas encore
demandé si, par hasard, chez le captif de Sainte-Hélène, l'écrivain
ne serait pas presque l'égal du législateur et de l'homme de guerre.
* Calmann Lévy.
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30 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
Quoi qu'il en soit, ces éplucheurs de lauriers, que le prince Napo-
léon appelle spirituellement les déboulonneurs de la Colonne^ ont
fait beau jeu à l'avocat contre les accusateurs. Si son prodigieux
ciieot doit être définitivement condamné, que ce soit devant lea
grandes assises de l'humanité, avec la conscience publique pour
réquisitoire, et non pas en police correctionnelle, entre un étudiant
qui aurait insulté un sergent de ville et un ivrogne qui aurait battu
sa femme.
Avant d'aborder ce que le plaidoyer a de révoltant pour les
royalistes et de contraire à la vérité historique, passons rapidement
en revue les écrits auxquels réplique le prince Napoléon. M. Taine
d'abord : sa longue et laborieuse étude sur Napoléon est indigne
de son talent. On a peine à reconnaître l'éminent auteur des
Origines de la France eonle^nporaine^ dans ces procédés de dissec-
tion à l'aide d'instruments de chirurgie qui ne sont pas même
de t>onne trempe. Si vaste que soit l'amphithéâtre, le cadavre
est trop grand pour y tenir. — « M. Taine, dit le prince Napoléon,
est un entomologiste. La nature l'avait créé pour classer et décrire
des collections épinglées. » 11 y a du vrai dans cette appréciation
excessive. L'esprit de système, chez M. Taine, cesse d'être une
méthode pour devenir un tic. Même au point de vue purement
littéraire, rien de plus pénible pour le lecteur que ces perpétuels
renvois, qui coupent la page en deux parties égales; l'une pour le
texte original, l'autre pour les documents à consulter. Maintenant,
quelsf sont, généralement, ces documents, — je ne dis pas ces
autorités^ — qu'invoque M. Taine?
Le plus sérieux de tous, se rencontre dans les Mémoires du
prince de Mettemich. Mais, si le prince de Metternkh fut un per-
sonnage éminent, n'est-il pas un juge ou un témoin quelque peu
suspect? Pour les hommes d'État, qui, pendant les quinze premières
années du siècle, dirigèrent la politique des grandes puissances
européennes, Bonaparte devait être un effroyable cauchemar. Sans
cesse, à coup de victoires, il humiliait leur patriotisme, déchirait
leurs programmes, bouleversait leurs plans. 11 jetait son arithmé-
tique à travers leurs calculs, l'imprévu à travers leurs prévisions,
l'invraisemblable à travers leurs vraisemblances. Ses conquêtes et
les annexions qui en résultaient, avaient pour effet, en accroissant
démesurément la France, d'amincir en proportion les autres em-
pires et, par conséquent, de diminuer l'importance des oûnistres
comme des souverains. Bonaparte tenait les chancelleries dans ses
mains, et se faisait si com plaisamment un jeu de les aplatir, qu'on
pouvait le soupçonner de rêver la monarchie universelle. Dès lors,
quoi d'étonnant si les hommes d'État dont je parle le prirent de
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NAPOLÉON ET SES DATRACTEURS 3t
plas efi plus en haine, et si cette haine s'exhala plus tard en accusa-
tk>DS injustes et en calomnies? Chacun d'eux y apporta son caractère
pardcalier : Pozzo di Borgo, ses rancunes héréditaires et ses animo-
sités de famille; M. de Metternich, le sentiment d'une mission qui
flattait son orgueil; il se croyait prédestiné à soutenir le vieux monde ^
que Bonaparte ne se lassait pas de décrocher. A ses yeux, — et ce
n'est pas ie livre du prince Napoléon qui lui donnerait un démenti, —
son liMTQÎdable antagoniste personnifiait la révolution; la révolution
transformée, assouplie, domptée, servile sous ce nouvel aspect de
despotisme, mais vivace et prête à reparaître plus tard avec tous
ses éléments de désordre, de rébellion, de destruction et d'anarchie ;
la rëvoludon d'autant plus intimement liée à son maître, d'autant
pins pressée de lui lécher les mains, que, en la ramassant agoni-
sante dans la boue du Directoire et dans le sang de la Terreur, il
l'avait sauvée au moment où, de guerre lasse, elle allait se livrer
i la royauté.
Après le prince de Metternich, nous n'avons plus qu'à descendre.
Ce qu'on peut faire, dire ou écrire de plus charitable en faveur de
ïabbé de Pradt, c'est refuser de le prendre au sérieux. VAumâ-
mer du dieu Mars^ ainsi qu'il se qualifiait lui-même, eut à peine
mérité d'être aumônier d'un corps de garde de soldats du train.
Guêpe du coche impérial, courtisan greffé sur émigré, il y avait en
lui du faiseur, de l'intrigant, du hâbleur et du libelliste; souvent il
èdiappait à l'odieux par le ridicule. 11 écrivit avec aplomb : « L'em-
pereur a été surpris laissant, du plus profond d'une noire rêverie,
échapper ces paroles mémorables : « Uq homme de moins, et
« j'étais maître du monde. » Quel est donc cet homme qui, partici-
pant en quelque sorte du pouvoir de la divinité, a pu dire à ce
moment : Non emiplius ibis ? — Cet homme, c^était moi I » L'homme,
âîroDS-iions à notre tour, cpii a pu écrire une pareille énornEnté,
est jugé et classé; je m'étonne également que le prince Napoléon
ait cru devoir réfuter un pareil témoignage, et que M. Taine ait
eru pouv(»r l'invoquer. Cette vanité phénoménale, cette habitude
de jactance, cette incroyable satisfaction de soi-même, fusaient de
raÛ>é de Pradt un fort mauvais diplomate ; car, lorsqu'on est trop
content de soi, on offre à autrui une prise trop facile; l'on n'a
que bien peu de chance de réussir à déguiser ou à taire sa pensée,
lorsqu'il sofi&t d'un compliment ou d'une flatterie pour amener à la
trahir. La méfiance est une des plus essentielles vertus diploma-
tiques; et comment pourrait se méfier celui qui a trop de confiance
en sa propre sagacité? On le trompe par cela même qu'il lui
aenible impos^Ie d'être trompé. L'abbé de Pradt, dans son am-
bassade en Pologne, entassa indiscrétions sur maladresses; il com-
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32 NAPOLÉON IT SES DÉTRACTEURS
pliqua de mauvais vouloir son incapacité présomptueuse ; il échoua;
son échec le mit en disgrâce, et sa disgrâce en fit un ennemi de
l'empereur. Il n'y a rien là que de logique, et le discrédit du per-
sonnage achève d'invalider ses diatribes.
J'ai lu, dans le temps, les Mémoires de Miot de Mélito; je croîs
même en avoir rendu compte. Le prince Napoléon nous fait remar-
quer que ces Mémoires posthumes furent publiés longtemps après
la mort de l'auteur, par son beau-fils, M. de Fleischmann, général
allemand, très hostile à Bonaparte. S'ils renferment, surtout à
propos du meurtre du duc d'Enghien, quelques détails accablants
pour le meurtrier, ils ne font ni aimer ni estimer Miot, dont
l'impiété grossière déborde à chaque page de son livre. Bourrienne
est pire encore. On ne peut que mépriser les palinodies d'un secré-
taire intime, qui, comblé des bontés de son maître, initié à quel-
ques-uns de ses secrets d'intérieur, le vole impudemment, est pris
la main dans le sac, congédié comme un valet infidèle, et se venge
dans des Mémoires gorgés de fiel, où quelques vérités s'entremê-
lent de beaucoup de mensonges. C'est l'éternelle histoire des
femmes de chambre, confidentes de leur maîtresse, profitant de ses
confidences pour faire tripler leurs gages et se faire donner robes
et chapeaux, et, le jour où on les chasse parce qu'elles ont comblé
la mesure, s'acharnant à flétrir la réputation de celle dont elles
exploitaient la confiance.
Femme de chambre indiscrète ou vindicative ! Ces mots furent
prononcés lorsque parurent les Mémoires de M"' de Rémusat.
La situation de cette femme d'esprit était fort délicate. En 1802,
à l'époque de U refonte, M. et M"' de Rémusat étaient fort pauvres.
Un coup de baguette du magicien, encore premier consul, bientôt
empereur, fit du mari un fonctionnaire quelconque, attaché à la
maison consulaire, de la femme une dame pour accompagner, plus
tard dame du palais. C'était la fortune et la pleine lumière succé-
dant à la gêne et à l'obscurité. Que se passa-t-il dans l'imagination
fort éveillée de cette femme de vingt-deux ans, beaucoup plus
jeune que son époux, qui ne ressemblait guère à un héros de
roman? Le prince Napoléon aurait mieux fait, selon nous, dans
l'intérêt même de sa cause, de s'abstenir de toute allusion à une
légende très peu authentique, d'après laquelle M"** de Rémusat,
fascinée, éblouie, comme presque toutes ses contemporaines, par
la gloire du Premier consul, aurait rêvé d'être sa Montespan. Quand
on se plaint des cancans d'antichambre, (le ïï^ot est de lui), il rie
faut pas être cancanier. Egérie, oui; Montespan, non. La note
juste se trouve dans ces quelques lignes : « La plupart de mes
compagnes étaient plus belles que moi... Il semblait que nous
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NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS 33
cassions fait tacitement cette sorte de pacte, qu'elles cbarmement
les yeux du Premier consul, quand nous serions en sa présence, et
moi je me chargerais de plaire à son esprit. »
Rien de plus difficile que de pénétrer, à l'aide d'inductions et de
conjectures, dans la vie intime de Napoléon Bonaparte et ses
secrets amoureux. Pour qu'un souverain ait une maîtresse en titre,
U faut que sa grandeur l'attache au rivage, et c'est l'effet contraire
que produisait la grandeur du héros des campagnes d'Italie et
d'^ypte. Sa gloire était trop remuante pour lui permettre de se
fixer sur un jeune visage, de faire d'un caprice une passion et
d'une passion un lien. La nature même de son génie excluait ces
délicatesses de sentiment, ces tendresses de cœur, ces effusions
où une âme se livre tout entière; menue monnaie blanche de
l'amour qui n'a pais toujours l'occasion de se solder en Ungots. II
n'était donc pas tout à fait déraisonnable de se figurer que le jeune
conquérant alternerait entre des fantaisies sans conséquence qui le
distrairaient de la maturité de Joséphine et seraient uniquement
déterminées par les agréments extérieurs, et une affection plus
calme où il se reposerait de ses fatigues en s'appliquant à n'avoir
que de l'esprit. M"" de Rémusat, spirituelle, sérieuse, presque
savante, finement enjouée à ses heures, modèle de la causerie de
salon, ambitieuse surtout pour son fils, put, sans invrsdsemblance,
prétendre à ce rôle tempéré, où pas n'était besoin de jouer les
gnmdes coquettes pour être jeune première. Son illusion dura peu.
La situation de M. de Rémusat et la sienne à la cour du nouvel
empereur s'effacèrent de plus en plus : « Je finis, dit-elle, par
souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des
erreurs de quelques-uns de mes calculs. » En outre, le voyage à
Boulogne, les longues causeries en tête à tête, les commentaires
malicieux qui suivirent, alarmèrent la jalousie de la pauvre José-
phine, dont les soupçons pouvaient se comparer à des papillons
qui voltigent, ne sachant où se poser. Les liadsons purement spiri-
tuelles sont charmantes; mais elles ont cet inconvénient, que, dès
que l'innocence en devient suspecte, elles sont plus vite sacrifiées
par le principal intéressé ; ce qui, entre parenthèses, est bien humi-
liant pour l'esprit.
On comprend que, dans de semblables conditions et avec de tels
antécédents, les Mémoires de M"* de Rémusat portent tous les
caractères de la plus évidente partialité. Même dans les circons-
tances ordinaires, les femmes sont rarement impartiales, parce que
la sensibilité xïQ l'est pas. Il y a toujours, à côté^ un détail inaperçu,
un motif de préférence, une impression nerveuse, qui trouble le
jugement. Qu'est-ce donc, lorsque tout se ressent d'une vive
10 OCTOBBB 1887. 3
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34 NAPOLÉON ET SES DÉIRÂGIEDRS
blessure, rambition maternelle, la vanité féminina» les intérêts de
fortune, et lorsque, l'idole tombée, chaque page hostile devient
une lettre de crédit auprès du nouveau gouvernement? Ce que Ton
comprend moins, c'est que, dans une famille où tout le monde a ou
avait de l'esprit, on idt exposé M°^ de Rémusat, par une publica-
tbn imprudente, à un parallèle inévitable entre ses Lettres et ses
Mémoires; ses Lettres^ écrites an jour le jour^ pendant la période
d'illusion, d'enthousiasme et d'espérance, et ses Mémoires rédigés
après coup, sous l'influence d'importuns souvenirs, de déceptions
et de rancunes; ses Lettres où l'on rencontre des pages telles que
celle-ci : « Quel empire, mon ami, que cette étendue de pays
jusqu'i Anvers! Quel homme que celui qui peut le contenir d'une
seule maini Combien l'histoire nous en offre peu de modèles!...
Voilà de quoi causer la surprise et l'admiration; voilà de quoi
réchauffer des imaginations généreuses, et je sens que je ne suis
pas encore vieillie pour cette sorte d'exaltation... Ajoutez à tout
cela une suite d'actions nobles et généreuses, des mots toujours
bien placés, pleins de grandeur et de bonté, tant que le cœur jouit
aussi de cette gloire et qu'il peut la joindre à tout l'orgudl national
qu'elle nous inspire.. « Le coeur se serre quand on mesure la terrible
distance où il est de nous en ce moment. Dieu l'accompagne I voilà
ma prière ordinaire, — et nous le conserve^!... w — et les Mémoires
où on se heurte à des phrases telles que celles-ci : « Rien n'est si
rabaissé que son âme; nulle générosité, point de vraie grandeur;
je ne l'ai jamais vu comprendre ni admirer une belle action. Tous
les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Ronaparte
parmi ceux qui tendent à les rabaisser... Il y a, dans Ronaparte,
une certaine mauvsdse nature innée qui a particulièrement le goût
du mal, dans les grande-s choses comme dans les petites... Il n'y
avait pas une femme qui ne fût charmée de le voh: s'éloigner de la
place où elle était. » Etc., etc. — N'allons pas plus loin; les aigles
n'ont pas affaire avec les pies-grièches.
Le prince Napoléon s'est donné le plaisir de poursuivre et de
prolonger ce parallèle. C'était de bonne guerre, et ceci nous amène
à faire dans son livre une distinction essentielle. II a raison contre
les textes qu'il réfute; il a tort contre lui-même : Expliquons-nous.
Si le prince Napoléon s'était borné à contredire, à confondre tout
ce qui, chez les détracteurs de son oncle, accuse la haine, le
ressentiment, la mauvaise foi, sa cause serait presque gagnée, et,
tout au plus, pourrions-nous regretter qu'elle fût gagnée pa^ un
avocat aussi peu sympathique.
Mais il a commis deux fautes qui renversent tout l'échaEsuidage
de ses raisonnements, de ses réfutations et de ses répliques. Re-
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IAF0£tO2l BT SBS ItTRÂfiTIURS S5
prochant à ses antagonistes d'avoir tout sacrifié à lenr ptssidn
haineose, il s'est montré hii-mème encore pins haineux à l'yard
ifantres adrersaires plus recommandables, plus respectables que
i'abbé de Pradt, Hiot et Bourrienne. Ayant i soutenir la réputation
d'homme d* esprit que lui a faite son entourage, et que nous n'arons
jamais eu occasion de vérifier, il nous a exhibé un Bonaparte
sentimental, pleurnicheur, un Bonaparte en sucre et en pâte
tendre, tel qn'aursûent pu le représenter, en 182/i, un Béranga*
de pacotille, et, en 18M, un mélodrame de la Porte-Saint^Martin ;
et, comme si ce n'était pas assez de cet énorme contre-sens, un
Bona4>arte à la fois héroïque et paotique.
Gomment un prince si intelbgent, que S^te-Beuve, dans sa
correspondance avec la princesse Mathilde, a qualifié, sans rire,
d'aigle et de lion (I), ne s'est-il pas dit que, du moment que les
haines d'autrui deveimient son principal argument, il devait &ire
taire les siennes, sous peine de ne plus rencontrer que des incré-
dules? Or nous lisons dès les premières lignes : «c De 181 & à 1830,
tout a été mis en œuvre pour salir la mémoire du chef de la Grande
Année, du défenseur de la grande nation. La passion sincère et
la passion vénale ont rivalisé de zèle; la littérature officielle s'est
jointe à la littérature des pamphlets. )> En vérité, il faoEt croire,
en ce cas, que cette mémoire fut bien difficile à salir, ou que nés
souvenirs nous servent bien mal. Dès Tannée 1817, Béranger
pindarisâût librement et pubhquemrat en l'honneur du glorieux
vaincu de Waterloo, et, parmi ses chansons, ce ne sont pas celles-
là qui furent poursuivies . Le Mémorial de Sainte-Hélène et surtout
le recueil intitulé Victoires et Conqttêtes^ circidaient partout, et
âisaient les délices des bourgeois conmie des guerriers. Casimir
Delavigne obtenait des succès de vogue i l'aide de ses Messe-
TiienneSj oh^ bien différent du prince Napoléou, il ne reprochait à
Bonaparte que d'avoir, étant fils de la liberté, immolé sa mère. Le
Constitaiionel^ à peine fondée recrutait des milliers d'abonnés en
amalgamant le jeune libéralisme et le vieux bonapartisme. A la
tribune de la Chambre des députés, le général Foy avait toute
Bberté pour exalter, dans sa phraséologie sonore, Arcole et Marengo,
Ansterlitz et léna. Lamartine et Victor Hugo, alors ardemmoat
royalistes, s'inspiraient, dans des strophes immortelles, cte la gloire
impériale. L'un, après avoir foudroyé le meurtrier du duc d'En-
gÛen, se ravissût en finissant, et demandait, si, chez les honmies
de cette taille, le génie n'était pas une vertu; l'autre se livrait sans
réserve, et le futur auteur des Châtiments célébrait, dans ses
premiers accès de lyrisme. Napoléon, le soleil dont il était le
Memnon. Un peu plus tard, mais toujours sous la Restauration»
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36 NAPOLÉON ET SES DÊTRiGTEURS
il adressait à la Colonne, — sans perdre un centime de sa pension,
— une première bouffée de poétique colère contre l'ambassadeur
d'Autriche, qui refusa un moment à nos maréchaux les titres gagnés
sur les champs de bataille. Dans les cabinets de lecture, — je puis
l'attester de visu, — on s'arrachait les Mémoires, quelquefois
apocryphes, souvent stupides, qui donnaient des détails sur la
cour impériale, et sur la vie, la physionomie, les habitudes, les
costumes de l'Empereur. Ces Mémoires, fort peu littéraires, étaient
aussi à la mode que les romans de Walter Scott. En 1823, l'ouvrage
de Philippe de Ségur, — Histoire de Napoléon et de la Grande
Armée, — produisit une sensation extraordinsdre, eut presque
autant d'éditions* qu'un chef-d'œuvre de M. Zola ; mais, comme
l'admiration s'y tempérait de quelques critiques, l^auteur se battit
en duel avec un autre général, plus spécialement atteint de chau-
vinisme. En 1826, dans une exposition publique au profit des
Grecs, où je rencontrai plusieurs personnages officiels, — le comte
Auguste de Forbin, M. de Chabrol, M. Cailleux, le duc Sosthènes
de la Rochefoucauld-Doudeauville, — nous comptâmes, nous autres
collégiens plus ou moins libéraux, c'est-à-dire plus ou moins bona-
partistes, une cmquantaine de tableaux, qui, s'ils ne reproduisaient
pas positivement la figure du grand homme, se rapportaient tous à
ses victoires, aux épisodes de ses guerres, et surtout aux regrets que
l'épopée légendaire devait naturellement laisser aux malheureux
Français, condamnés à un jeûne de gloire, médiocrement adouci par
la prospérité de l'industrie, de l'agriculture et des finances, par les
charmes de la paixi la certitude du lendemain et le triste plaisir de
cpnserver auprès de soi fils, frères et maris, au lieu de les offrir
en holocauste au gigantesque consommateur de la chair à canon.
Cette maudite Restauration était si impitoyable que, lorsqu'on
apprit aux Tuileries la mort de Napoléon Bonaparte, Louis XVIII,
celui de tous nos princes qui avait le plus souffert du fait du
Premier consul, dit au général Rapp, qui se détoumsdt pour
pleurer : « Rapp, ne cachez pas vos larmes; elles vous honorent,
et votre reconnaissance envers celui qui n'est plus m'assure de
votre dévouement. » Il est vrsd que Louis XVIII était un sceptique
au cœur sec, tandis que Napoléon Bonaparte, comme chacun sait,
étsdt un prodige de sensibilité.
Poursuivons : « En 1814, nous dit le prmce Napoléon, quelques
émigrés, épave de nos révolutions et de nos guerres, enfin victo-
rieux après tant de défaites, acclament les envahisseurs qu'ils
appelaient depuis vingt-cinq ans. Ils veulent fêter la présence de
l'étranger en jetant bas l'image du défenseur de la France. Leur
.corde infâme se brise. »
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KAPOLÈON £T SES DÉTRACTEURS 3^
Grand Dieu I tant de fiel entre-t-il dans Técritoire princîère d'oà
sortent tant de récriminations spécieuses contre le fiel de H. Taine
€t de M"* de Rémusat, de Miot et de Bourrienne, du prince de
Jfettemich et de Tabbé de Pradt I
Singnlier raisonneur! étrange citoyen!
Quoi! tu veux qu'on t'épargne et tu n'épargnes rien!...
Qoelqnes éoiigrés ! Biais c'était la France entière, depuis Cha-
teaubriand jusqu'à Gamot, depuis les plus humbles paysans de nos
campagnes à demi désertes, tout étonnés de n'être pas morts,
jusqu'aux généraux, aux maréchaux de l'empire, qui, brisés de
iatigue, de plus en plus effrayés de ce vertige de conquête qui
avait fini par lasser la fortune et où s'éclipsaient à la fois le
génie de Bonaparte et son étoile, préféraient désormais le repos
sans gloire à la gloire sans repos. Un cri de délivrance s'échappait
de tontes les poitrines. Il semblait à tous que, après un immense
étouffement, les poumons dilatés aspiraient une vivifiante gorgée
d'air libre et pur. Cette vieille et écœurante fiction des Bourbons
ramenés par les baïonnettes étrangères, des Bourbons rentrés
dans les fourgons de l'étranger, elle n'existait pas alors. On l'in-
yenta lorsque, grâce aux Bourbons, on ne souffrit plus et on n'eut
plus peur. Ils ne furent pas ramenés par les armées ennemies,
mais par l'honmie fatal dont les folies avaient attiré ces armées
jusqu'aux barrières de Paris et au cœur de la France. Us ne furent
pas ramenés par Alexandre, Wellington, Schwarzenberg et Blûcher*
mais par la nécessité que quelqu'un s'interposât entre nos vain-
queurs et notre pays, que ce quelqu'un ne fût ni Blûcher, ni
Alexandre, ni Schwarzenberg, ni Wellington, et que des mains
françaises, héritières, non pas de quinze ans, mais de quinze siècles
de gloire, fussent appelées â cicatriser les plaies saignantes de la
France. Seuls, les Bourbons pouvaient faire ce qu'ils firent, réparer
ce qu'ils réparèrent, pacifier ce qu'ils apaisèrent. Seuls, ils pou-
vaient avoir le privilège de transfigurer, de nationaliser nos
dé&ites, de façon à permettre aux générations futures de se de-
mander û ces désastres marquaient dans notre histoire une date
néfaste ou une date heureuse. Seuls enfin, ils étdent en mesure de
nous indenmiser de ce que nous perdions, si tant est que ce soit
perdre que de payer par le sacrifice d'une ruineuse et Sanglante
chimère la possession des véritables biens. Il faut croire qu'ils s'y
entendaient; car, malgré les complots, les perfidies ou les fureurs
de l'opposition, la guerre incessante des journaux, des satires et
des quolibets, ils donnèrent à la France quinze années dont le
souvenir nous est rendu plus amer par nos humiliations et nos
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^ KAPOLËON ET 8BS D£TRAGT£URS
misères actuelles. Quand ils tombèrent, renversés par une cofnspi-
ration de journalistes et d'avocats, le budget, déjà bien débonnaire,
allait encore être adouci; l'impôt du sang, déjà bien léger, allait
encore être allégé. On allait nous restituer cette rive du Rhin à
laquelle nous ne pouvons songer aujourd'hui sans frémir de dou-
leur et de rage. L'accroissement continuel de la fortune publique
secondé, dans le gouvernement, par une sage économie et une
admirable probité, enrichissait à la fois l'État et les particuliers.
L'incomparable génie financier de M. de Villèle rassurât les acqué-
reurs de biens nationaux, coupait court à une situation fausse,
accordait aux émigrés une satisfaction légitime, rétablissait l'équi-
libre dans la propriété foncière et en augmentait la valeur d'un
tiers dans l'espace d'une année. Enfin, comme si les Bourbons
avaient tenu à nous rendre par surcroît ce qu'on les accusait de
nous avoir pris, la conquête d'Alger, si glorieuse, si expédidve, si
bien menée, si indifférente aux colères britanniques et aux traîtrises
du journalisme français, ouvrait de nouveaux horizons, préparait
une pépinière de soldats, d'officiers et de généraux ; plus féconde,
à elle seule, que les stériles conquêtes du premier Empire et les
victoires funestes du second.
A ces quinze ans, ajoutez les dix-huit ans de la monarchie de
Juillet qui, à distance, semblent les continuer au lieu de les dé-
mentir. C'est à peu près la même durée que celle des deux Empires,
y compris le Consulat. Eh bien, dites-nous de quel côté sont les
bienfaits, de quel côté les maléfices; dans quelle période du siècle
un gouvernement si régulier, si sage, si économe, si paternel, que,
même en tombant, il laisse la France intacte, riche, honorée, prête
à se reprendre à une vie nouvelle; dans quelle phase un gouver-
nement si désordonné, si excessif et finalement si fou, que sa chute
est accompagnée de calamités épouvantables, que sa ruine se com-
plique de celle du pays et que l'on ne sait pas si, dans cet horrible
désastre, il représente la cause ou l'effet. Les deux Empires ont
fatalement fini de même, par l'invasion; mais, la première fois,
l'immense malheur a été réparable, parce que les Bourbons étaient
là; au bout de quelques années, les blessures étaient guéries. La
seconde fois, le malheur s'est aggravé de catastrophes plus dou-
loureuses encore qui ont envenimé et enveniment les plaies : c'est
que les Bourbons n'y étaient plus. M. de Bonald a eu bien raîsoa
de dire : « Quand Dieu veut châtier la France, il éloigne les'
Bourbons, comme le père de famille, quand il veut châtier ses
enfants, éloigne la mère. » Ah! si les peuples sont ingrats, s'ils
sont injustes, que ce soit pour nous un motif, un devoir de redou-
bler de justice et de gratitude l
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NAPOLÉON JBT SES DÊTRiGTEUAS 39
Le prince Napoléon a le triste courage d'assimiler à l'abominable
aime de Guataye Conrbet, odieosement grotesque, ivre d'atbéisme,
de communalisme et d'orgueil, renié énergiquement par les artistes
les plus républicains, déboulonnant la Colonne au milieu des rica-
nements de nos vainqueurs, la très fâcheuse et très coupable ten-
tative de 161&, où une poignée d'énergumënes avaient à leur tête
le sieur Maubreuil, aventurier de la pire espèce, célèbre par ses
absurdes incartades et le légendaire soufflet appliqué à la joue
impassible de M. de Talleyrand; un de ces hommes que tous les
partis ont le droit de récuser, parce qu'ils les déshonoreraient tous.
Il est yrai que le courage n'a pas manqué, — cette fois, — au
prince Napoléon. Nous lisons dans sa courte préface : « De la
retraite où j'écris ces lignes, je vois les montagnes de cette Savoie
que j'ai contribué i donner à mon pays. » Gomment? Est-ce l'épée
à la main? Est-ce en se dévouant i faire le bonheur d'une princesse
de Savoie? Dans tous les cas, nous ne lui conseillerions pas de s'en
vanter. Parler de cette médiocre et problématique adjonction à des
gens à qui l'on a fut perdre les admirables provinces de l'Est,
c'est exactement comme si on disait à un passant : « Je vous prends
votre montre, mais je vous offre un cigare. » Or qui pourrait
douter du iataJ enchaînement qui relie Solfériuo à Sadowa, Sadowa
à Sedan, Sedan au traité de Francfort?
La baine du prince Napoléon contre les Bourbons de la branche
aînée est instinctive, collective et, comme on dit dans les rédts
d'incendies, sans accidents de personnes. C'est le sentiment d'ua
révolutionnaire à outrance, flatteur de démagogie, passionnément
hostile à h religion, à l'Église, à la cour de Rome, détestant, chez
1^ Bourbons, tout ce qui lui manque pour leur ressembler. Sa
haine contre les princes d'Orléans est plus personnelle et, par
conséipienty plus aiguë. Peut-être, lui, si prudent en d'autres cir-
constances, a-t-il commis une légère imprudence en nous donnant
envie de nous rappeler certain épisode où il justifia assez mal les
éj^thëtes léonines décernées par Sainte-Beuve au frère de la prin-
cesse Mathilde. — « Le souvenir de Napoléon, nous dit-il, a fait la.
révolution de Juillet (?){; arrivée au trône par une usurpation du
P^l^nent, la branche cadette des Bourbons, après avoir égale-
ment violé le droit monarchique et le droit populaire, voulut s'a-
briter derrière les traditions de l'Empire. Incapable de les com-
prendre, elle sut les exploiter »
Autant de mots, autant d'erreurs (soyons poli); la révolution
de Juillet, que je n'ai pas envie de glorifier, — au contraire I — fut
eaentiellement boiu'geoise. Or si j'accolais l'épithète de bourgeoîâ
^ souvenir de Napoléon Bonaparte, son digne neveu ae fâcherait,,
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10 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
J'étais à Paris, un peu partout, dans les rues, dans le jardin du
Luxembourg, sous les galeries de FOdéon, sous le balcon du Palais-
Royal. Le bonapartisme ne concourut à cette révolution en habit
noir que par l'odieux appoint qu'il avait apporté, pendant la
comédie de quinze ans, aux passions libérales. S'il y avait été
pour tout, les tètes chaudes auraient proclamé le duc de Reichstadt,
et personne n'en eut l'idée. Quant à l'exploitation des souvenirs^
— et non pas des traditions^ — de l'Empire, alors même que Louis-
Philippe et ses ministres auraient voulu l'omettre ou s'y opposer,
ils auraient eu la main forcée par l'imagination populaire, par la
badauderie parisienne, enchantée de voir sur ses théâtres la redin-
gote grise, le petit chapeau, la prise de tabac à même de la poche
du gilet et de contempler, au musée du Luxembourg, la bataille
d'Aboukir et la bataille d'Eylau. Aux yeux du roi et des hommes
d'État de cette époque, ces exhibitions purement théâtrales et pitto-
resques ne pouvaient avoir d'autre conséquence que de restituer
à la France la jouissance publique, quasi officielle, d'une gloire
qui avait coûté bien cher et qui ne pouvait se faire pardonner qu'en
renonçant à toute récidive. La nouvelle monarchie employait et ne
put pas ne pas employer les serviteurs de l'Empire qui n'étaient pas
encore tout à fait sous la remise; mais, parmi eux, vous n'en auriez
pas trouvé un seul qui rêvât autre chose que le retour des cendres
de Napoléon, se croyant sûr, hélas ! que ces cendres héroïques ne
recèleraient plus le moindre feu. Tel était le sentiment du maréchal
Soult comme du général Gérard, du duc de Trévise comme de
H. de Montalivet, de Bugeaud comme de Lobau. Le duc de Reich-
stadt, conGsqué par M. de Metternich, mourait de langueur &
Vienne, au printemps de l'année 1832; et plus tard, convenons-en,
tes deux sottes équipées de Strasbourg et de Boulogne semblaient
fedtes, dans toute l'acception du mot, pour empailler la gloire des
Aigles de la Grande Armée.
« La constitution de 18&8, nous dit plus loin le prince Napoléon,
donna au peuple le droit de nommer son chef, et le premier acte du
peuple fut de confier le pouvoir à un Napoléon. »
Ce n'est pas ce qu'il eût fait de mieux, répondrai-je, et la suite
ne l'a que trop prouvé. Mais est-ce bien sûr? L'élection du
10 décembre 1848 fat à la fois sincère, spontanée, improvisée et
excessivement complexe. Comment expliquer que, en avril, le suf-
frage universel, si cher au prince Napoléon, eût élu une Assemblée
mi-partie de républicains et de royalistes, et que, au mois de
décembre de la même année, ce suffrage ait nommé, à une majorité
énorme, le prince Louis Bonaparte, qui, si ce vote avait été confié
à cette même Assemblée, n'y aurait pas obtenu trente voix? Je me
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NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS 44
souviens d'un passage bien spirituel de la correspondance de
M"* Swetchine. Elle écrivait avec un bon sens prophétique : « Je *
n'augore rien de bon de ce vote; il me fait songer à un homme
atteint de strabisme, qui regarderait à droite et à gauche, ne pou-
vant r^[arder droit devant lui. Il est négatif plutôt qu'aflirmatif.
Il indique ce que la France ne veut pas (la république), et non ce
qu'elle veut. Que peut-on espérer d'un vote où se rencontrent, avec
les bonapartistes, toutes les nuances du parti monarchique, bon
nombre de républicains, et tous les socialistes? » — Rien de plus
juste. Le général Cavaignac, candidat de l'Assemblée, avait, aux
journées de juin, sauvé Paris et peut-être la France. Mais on ne lui
pardonnait pas ses opinions républicaines et sa profession de foi en
l'honneur du vote régicide de son père. On pardonnait encore moins
au pauvre Lamartine, le cygne émissaire de la république de
Février, destiné à voir ses torts dépassés par ses expiations. La
chute des princes d'Orléans, [quoique bien imméritée, était trop
récente pour que l'on pût songer au duc d'Aumale ou au prince de
Joinville; d'ailleurs, légalement proscrits, ils se seraient diminués
en acceptant la présidence d'une république, qui n'existait que parce
que leur père ne régnait plus. Nommerai-je le comte de Chambord?
Ce sendt manquer de respect à cette auguste mémoire. Pour nous, le
duc de Bordeaux ne pouvait plus s'appeler que Henri V.
On le voit, ce fut, pour ainsi dire, de cette quantité d'affluents
négatifs que se composa, dans les urnes du 10 décembre, le débor-
dement de 5 ou 6 millions de suffrages. Je retrouve dans mes sou-
venirs deux détails minuscules, msôs significatifs. Je représentais à
cette époque, au conseil général du Gard, un chef-lieu de canton,
comptant environ 1200 électeurs. Quand je partis le 15 novembre,
le prince Louis-Bonaparte n'avîdt pour lui que deux braves culottes
de peau. Le 10 décembre, il eut 935 voix, contre 6 à Lamartine,
53 au général Cavaignac et 28 à Ledru-Rollin. Lorsque j'arrivai à
Paris, où je collaborais à Y Opinion publique , journal d'avant-garde,
légitimiste, je trouvai mes collaborateurs et amis décidés à tout
plutôt qu'à voter pour le prince Louis. Ce mot d'ordre persista
jusqu'au 9. Le 10 au matin, le nom du prince brillait en tête de
notre première page. Ce fut une traînée de poudre; d'une poudre
qui, DMJheureusement, devait, vingt ans plus tard, servir à charger
les fusils prussiens. Quant aux autres plébicistes, gros de millions^
qui suivirent le coup d'État, — sans excepter celui du 8 mai 1870,
deux mois avant la guerre, quatre mois avant la déchéance, — toute
leur valeur consista à prouver le zèle des préfets, la dodlité des
maires et la platitude des populations.
Encore un mot sur la Restauration de 1814, que le prince Napo-
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42 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
léon traite avec tant de mépris et de sans façon. Quelques émigrés!
quelques épaves ! quelques revenants, doublés de caricatures! Trois
ou quatre bouchées du Charivari ou du Figaro d'alors ! Je viens de
lire les 365 numéros du Journal des Débats de 1814. Les Bertin
étaient royalistes, mais sans fanatisme, ainsi qu'ils le prouvèrent
plus tard. D'ailleurs, même en faisant la part de l'exagération, de
l'exaltation du sentiment monarchique, surexcité par une longue
attente, de cruelles souffrances et une succession de coups de
foudre, nous disons hardiment : « On n'invente pas ces choses-là.
Ce n'est pas la majorité de la nation qui s'abandonne à des trans-
ports enthousiastes ; c'est la nation tout entière. Ce n'est pas sur lea
figures nobiliaires des marquis et des duchesses du faubourg Saint-
Germain que rayonne l'allégresse; c'est sur les visages populaires.
Ce n'est pas le groupe des écrivains royalistes, — les Chateaubriand,
les Bonald, les Michaud, les Nodier, — qui accapare le privilège
d'exprimer le sentiment universel. Camot envoie une adhésion
chaleureuse et signe le comte Carnot, chevalier de Saint-Louis.
V Esprit (^usurpation et de conquête, de Benjamin Constant, fait
écho à la terrible brochure de Buonaparte et les Bourbons^ de M. de
Chateaubriand. M"' de Staël publie un ouvrage parsemé d*alli>-
sions transparentes : Portrait d'Attila^ avec cette épigraphe : « II
n'a vécu que pour tromper ; il n'a trompé que pour régner ; il n'a
régné que pour détruire. » — Les théâtres regorgent de spectateurs,
qui ne sont pas tous, j'imagine, des éclopés de Coblentz ou des
invalides de l'armée de Condé. Chaque théâtre a son à-propos^ salué
par des bravos frénétiques et des acclamations unanimes. Le spec-
tacle devient plus grandiose et plus émouvant lorsque le Théâtre-
Français joue Athatie, Héraclius^ la Partie de chasse de Henri /F,
le Retour d^ Ulysse (du Lys), et que Louis XVIII occupe la loge
royale avec Madame, duchesse d'Angoulême. Et l'Opéra I Œdipe à
Colone!,. Écoutez: « Le public avait les yeux fixés sur l'Antigone
française, quand Derivis a chanté ces beaux vers :
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins;
Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des oharmes ;
Elle les partageait, elle essuyait mes larmes..., etc., etc.
« Mais c'était au roi qu'il appartenait de donner à cette juste
application toute la solennité qu'elle pouvait recevoir. Madame était
debout : le roi s'est levé devant elle; il a applaudi à plusieurs
reprises, en attachant sur l'auguste orpheline un regard tendre et
inefl'able qui s'est éteint dans quelques douces larmes. Les cris
de Vive le roil vive Madame! retentissaient dans toutes les parties
de la saJle, Il ne s'apaisaient que pour recommencer avec plus de
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KAFOLiOIf ET SES DÉTRAGTEUES .43
force; on les entendait encore, à demi étouffés par les pleurs d'at-
teudnssemeut» de reconnaissance et de joie... »
Tonte la page est de ce ton. Qui a signé ces lignes ardentes?
MartûnvUle? Saint-Victor? le comte O'Maliony ? Duvicquet? un des
zelanti du parti royaliste? Non ; Charles Nodier, un fantaisiste char-
mant, trop sfûrituel pour être fanatique.
Si l'on nous reprochait d'abuser ici de l'attendriss^nent, du
sentimentalisme monarchique, nous répondrions : A qui la faute?
Le prince Napoléon a fût pleurer son oncle, sans s'inquiéter de
savoir s'il ne risquait pas de nous faire songer au crocodile, quand
nous ne voulions nous souvenir que du lion. Soyons sincère et
restons dans la mesure. S'il s'agit de victoires, de conquêtes, de
trophées, de tout ce qui ne fsdt pleurer que les mères, nous nous
inclinerons. Mais, sur un autre terrain, sur le terrain arrosé de
larmes, est-ce que le sttnt lacrymse rerum^ traduit en français, ne
s'applique pas mieux à la captivité du Temple, au martyre de
Louis XVI, de Marie- Antoinette, de Madame Elisabeth, à cette
reine forcée de raccommoder elle-même sa dernière robe noire et
traînée au supplice dans le tombereau du crime, au sublime tes-
tament de l'auguste victime du 21 janvier, au jeune Louis XVII,
livré, pendant sa lente agonie, à tous les raffinements de cruauté
de ses bourreaux et de ses geôliers, à l'héroïque orpheline, si
simple dans sa grandeur, si résignée dans ses souffrances, parta*
géant sa vie entre la charité et le pardon, priant pour ses persécu-
teurs, profitant de sa tardive délivrance pour venir retrouver le vieux
roi sans asile, presque sans pain, traqué de royaume en royaume,
et dont elle devient la consolatrice et l'appui, qu'aux déchirements
(sic) du divorce avec l'impératrice Joséphine, à la grossesse de
Marie-Louise, à la naissance et aux premières dents du roi de
Rome? Le prince Napoléon est impitoyable pour les objets de notre
culte; il écrit avec une invraisemblance qui va jusqu'à l'absurde,
quand on songe à ces terribles dates de 1791 et 1792 : « Pas un
nK>t (sous la plume de M. Taine) de l'appel de la royauté à l'inter-
vention étrangère, des lettres de la reine, assistant aux conseils
pour pouvoir transmettre aux généraux autrichiens l'indication
des mouvements de nos armées. » (?) — Le prince Napoléon, quoi
qu'on en ait dit, n'a peur de rien. Il ne craint ni le péril ni les repré-
sailles. Que penserait-il pourtant, si nous opposions à ses calomnies
contre notre reine tout ce que la médisance a raconté au sujet de
certaines princesses de sa maison? Il a écrit avec un courage digne
d'une meilleure cause : « Un des plus vifs souvenirs de ma jeunesse
est le récit, fait par mon père, de l'arrivée de notre famille dans
une pauvre maison des allées de Meilhan, sans ressources, sans
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14 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
appui, dans une misère profonde. Ces proscrits, victimes de leur
amour pour la France, n'avaient pour guide que leur mère... »
Que penserait-il s'il connaissait sur ce point délicat la légende
marseillaise, dont je n'ai jamais cru un mot? Mais, que voulez-vous?
tes sœurs de Napoléon était si pauvres... et si jolies!...
Dans l'entraînement universel dont nous parlions tout à l'heure,
tes généraux ne restaient pas en arrière. Je n'ai pas besoin de
mentionner Oudinot, Victor, Macdonald : cela va sans dire. Le
malheureux et coupable Ney fut très sincère en 1814, quand il se
rangea passionnément sous le drapeau de la royauté; cœur héroïque,
tête faible, il ne prévoyait pas l'étourdissement et la fascination
du retour de l'île d'Elbe. Royaliste par raison, il redevint bona-
partiste par hallucination. Mais Augereau, le rude soldat républi-
cain, l'homme du 18 fructidor! — « Le 24 avril, à midi, nous
dit un historien consciencieux et véridique, on rencontra près de
Valence le maréchal Augereau. Napoléon et le maréchal descen-
dkent de voiture et allèrent au-devant l'un de l'autre; ils s'embras-
sèrent; mais, tandis que le premier ôta son chapeau, le second resta
la tête couverte... Il tutoya l'empereur en lui reprochant X ambition
insatiable à laquelle il avait sacrifié la France... Augereau, les
mains derrière le dos, le laissa partir sans même porter la msûn à sa
casquette de voyage, et quand l'empereur fut monté en voiture,
il lui fit pour tout adieu un geste équivoque... » Avouons que, si
vraiment, comme l'assure le prince Napoléon, Bonaparte s'était
assimilé la révolution et la république, il dut regretter, ce jour-là,
que ses chers républicains fussent si mal élevés.
Le prince Napoléon proteste contre cette phrase cruelle de
M. Taine : « Napoléon Bonaparte est lâche en Provence. Quand il
se rend à l'île d'Elbe, il a peur, et ne songe pas à s'en cacher. »
Le prince ajoute : « Je ne crois pas devoir discuter la lâcheté
de Napoléon (il y aurait là, en effet, de quoi le mettre hors de lui-
même) je me borne à signaler l'autorité sur laquelle M. Taine
s'appuie : c'est la Nouvelle relation de fitinéraire de Napoléon de
Fontainebleau à File d'Elbe^ par le comte Waldbûrg-Truchsets,
commissaire nommé par le roi de Prusse!... Je n'ajoute rien. »
•Soit! récusons le commissaire nommé par le roi de Prusse; mais
l'historien que j'ai déjà cité ajoute que Napoléon fit appeler le
sous-préfet d'Aix. Ce sous-préfet était l'excellent M. du Peloux,
ami de ma famille, lié avec les Tascher de la Pagerie, le plus
modeste et le moins partial des hommes, plus favorable qu'hostile
à la cause bonapartiste. Quarante ans après, en 1854, au début
du second Empire, répondant à mes questions, il me raconta en
détail ce triste épisode. « Napoléon, me disait-il, était pâle, trem-
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NAPOLÉON ET SES DÉTRiCTEORS tf
blant, presque livide. A un quart de lieue d'Orgon, il crut nécessaire
à sa sûreté de prendre un déguisement. Il se revêtit d'une mauvaise
redingote bleue, se couvrit la tète d'un chapeau rond avec une
cocarde blanche... Puis il eut l'idée de revêtir l'uniforme autrichien
du général Kolher, et, pour dérouter les soupçons, il sollicita de ses
compagnons de route des marques de familiarité. Il demanda au
cocher du général Kolher de fumer et au général de chanter et de
siffler dans la voiture... » A quoi bon continuer? Ce que M. du
Peloux ne disait pas, c'est que ce fut grâce à son admirable énerve
que l'empereur put échapper aux furies vengeresses et implacables
d'Orgon, de Lambesc et de Saint-Canat.
Ici nous plaiderions volontiers les circonstances atténuantes. Si,
pendant ce navrant itinérmre, le vainqueur d'Arcole, de Blarengo
et d'Austerlitz, éprouva quelque défaillance, qui pourrait s'en
étonner? Sa santé, si nous en croyons le général Philippe de Ségur
et d'autres témoins indiscutables, était, depuis 1812, sujette à des
crises étranges qui expliqueraient ses alternatives de vigueur et
d'abattement. Sa peau cesssdt de fonctionner, son sang cessait de
circuler; une agitation nerveuse s'emparait de tous ses organes*
C'était comme une interruption de la vie normale au profit d'une
fièvre entremêlée d'évanouissements, de syncopes, de somnolences
et de visions. Après avoir retrouvé tout son génie dans la] prodi-
gieuse campagne de France, il venait de traverser des épreuves
eûroyables. Les adieux de Fontainebleau, les sanglots de ses vété-
rans, l'embrassade du général Petit, toutes ces images d'un passé
de gloire à januûs perdu l'avsdent disposé à cet état de l'âme où
se détendent tous les ressorts de la volonté. L'homme le plus
brave est toujours obligé de se forcer un peu pour rester impertur-
bable, pour opposer cette bravoure aux situations les plus diverses.
Napoléon avait affronté sans pâlir de glorieux périls, en harmonie
avec son ambition, son orgueil et sa grandeur. Cette fois le danger
était ignoble, pire que le poignard de Ravaillac, pire que la machine
infernale; il se personnifiait sous les traits de femmes du peuple,
affolées, enragées, prêtes à le déchirer sans merci, aussi furieuses
et moins poétiques que les Bacchantes qui déchirèrent Orphée. Le
prince Napoléon nous dit : « Atteint plus encore dans son patrio-
tisme que dans sa personne, l'empereur fut, il est vrai, douloureu-
sement affecté par le déchaînement de ces odieuses passions. » C'est
I)ossible, mais c'est inutile; sur ce chef d'accusation, la cause est
entendue.
11 en est d'autres où le plaidoyer du prince Napoléon se brisera
contre l'évidence, contre l'histoire, contre le témoignage de tous
les contemporains. L'ambition est presque une vertu quand
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46 NÀFOLfiON ET SfiS DiTRiGTBDRS
rhomme qui a conscience de sa force subordonne ou du moins
associe cette ambition aux iotârèts, à la grandeur, au salut de sa
patrie. Est-ce ainsi que l'a comprise et pratiqué Bonaparte? Se
sacrifimt*il à la France lorsque, en haine de la monarchie qui lui eût
barré le chemin, il envoyait Augerean, déjà nommée accomplir le
crime de fructidor pour lui préparer les voies, au risque de replonger
son pays dans le gouffre d'une nouvelle Terreur, organisée par les
jacobins? Se sacrifiait-il à la France, lorsque, après une paix con-
clue, il cherchait aussitôt un prétexte pour la rompre, procéda à
des levées en masse, et, finalement, verser à flots le plus pur et le
plus noble sang de la France en des guerres insensées? Se sacrifiait-
il, au milieu des épouvantables désastres de la campagne de Russie,
lorsque les orpbdines, les veuves et les mères des milliers d'officiers
et de soldats morts de froid et de faim, ensevelis sous la neige,
destinés à n'avoir d'égaux en souffrance que les victimes de Jules
Favre et de Gambetta, purent lire le fameux 29'' bulletin, que je n'ai
pas sous les yeux, mais qui pouvait se résumer ainsi : « La Grande
Armée a péri; mais ce qui doit consoler les Français, c'est que
l'empereur n'a jamais joui d'une meilleure santé » ? Préférût-il la
France à son égoïsme, à sou ambition, à son orgueil, lorsque,
la sachant paisible et prête i cicatriser ses blessures sous une monar-
chie tutélaire^ il s'échappait de l'île d'£lbe et débarquait au golfe
Jouan, sûr, — même en adoptant la chance la plus favorable, le
gain de la première bataille, — que l'Europe, encore sous les armées,
n'en démordrait pas, qu'il allait exposer sa patrie à une seconde
invasion, plus horrible, plus exigeante, plus destructive que celle
de 181&, et que, dans cette lutte dont le dénouement n'était que
trop facile à prévoir, la France épuisée, meurtrie, agonisante, aurait
encore à tirer de ses veines taries les dernières gouttes de son sang?
J'ai déjà dit un mot, d'après le prince Napoléon, de la sensibilité
du grand empereur, de sa faculté lacrymatoire. Son neveu nous dit :
« Il pleura au chevçt de Lannes, son ami mourant. Il pleura en
apprenant la capitulation de Baylen; il pleura en se séparant de
Joséphine. » Le panégyriste aurait pu ajouter que Gros, dans son
admirable tableau de la bataille d'Eylau (presque aussi perdue que
gagnée) nous avait montré l'empereur, contemplant, les larmes aux
yeux et les yeux levés au ciel, l'effrayant champ de bataille, jonché
de cadavres, qui, vingt-quatre heures auparavant, auraient eu le
droit de lui dire : « Cœsm% morituri te salutant! » Cette sensibilité,
purement physique et nerveuse, ne signifie rien, quand elle ne prend
pas sa source dans les profondeurs de l'âme, quand elle ne s'explique
pas par la délicatesse de l'esprit et du cœur. Chez Napoléon Bona-
parte, cette délicatesse brillait par son absence. Il l'abandonnait aux
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juimiasi BT SES DferRAcrfiDRS ti
boomes ordmaires. Ses brutalités inyolontaîres on voulues, qui
iâisaîent peut-être partie de son programoie impératif et de son
goût d'intimidation, se combinaient chez lui avec un vice d'éducation
première : « Je n'ai jamais pu faire de lui un homme bien élevé »,
disait fit)idanent le prince de Talleyrand après une scène violente
o& h mahre l'avût traité comme le dernier des valets. Ses colères
étaient à la fois olympiennes et grossières. Elles tenaient tout
ensemble de Jupiter tonnant et du rustre. Ses caresses laisaaâent
preœentir la griffe sous le vetours. U tirait l'oreille jusqu'au sang,
pour ne pas en perdre l'habitude.
Rouvrons les Mémoires de Chateaubrismd, afin de mettre le
génie en présence du génie. Dans ces Mémoires^ si beaux quand
ils ne scmt pas offensifs, l'illustre écrivain tient, à propos de Bona--
parte, un tout autre langage que dans Buonaparte et les Bourbons.^
U est atteint de la contagion de sa grandeur. Il entend, le
20 mars 180A, un homme et une femme crier : « Jugement de la
commission militaire qui condamne à la peine de mort le nomjué
Louis-An toine-Henri de Bourbon. »
Le nommé!... La haine du cabinet de Berlin, ajoute Chateau-
briand, sortit de cette origine. Quelques jours après, le prince
Louis de Prusse écrivait à ftP* de Staël en commençant son
billet par ces mots : « Le nommé Louis de Prusse fait demander &
madame de Staël, etc., etc. » Louis de Prusse I €k)mment écrire ce
nom sans un serrement de cœur, sans rappeler quelle fut l'attitude
de Napoléon à l'égard de la reine Louise et quelles effroyables
représailles elle préparait à l'avenir? C'est surtout vis-à-vis la fai-
blesse et le malheur que lui manquaient ces délicatesses dont
nous parlions tout à l'heure. Que serait-ce si nous rappelions les
souffi^nces et la captivité du pape Pie VII, ce modèle de sainteté,
de résignation et de douceur? Le prince Napoléon, qui se devrait à
lui-même, à ses amis et à ses anciens convives du Vendredi-Saint,
d'être complètement indifférent en matière de religion, vante
chaleureusement le Concordat. Il a raison ; mais que devenait la
pensée conciliante et réparatrice qui avait dicté le Concordat^
lorsque l'empereur opprimait le chef de l'Église, lorsqu'il lui faisait
subir les plus cruelles tortures, l'emprisonnait à Fontainebleau,
créait un schisme et ne trouvait de place dans Rome que pour k
trône d'un enfant? Si l'empire avait duré quelques années de plus,
ce schisme serait devenu la reli^on de l'État. C'est que ce maître
es diespotisme ne pouvait supporter, même dans les consciences ^
les âmes, une autorité indépendante de la sienne. La tiare lui
faisait ombrage, comme les antiques couronnes dont il avait coiffé
ses frères, incapables d'ajuster leurs têtes à cette royale coiffure.
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4s KiPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
Il lui fallait une Église dont il eût été le dieu, un pape qu'il eût
gouverné à sa guise, des évêques et des prêtres que rien n'aurait
distingués des popes de l'Église russe. Qu'on me permette de céder
encore une fois à ma manie et d'évoquer ici un de mes souvenirs
de jeunesse. Pendant mes années de droit, — de 1831 à 1834*, —
j'allais souvent au musée du Luxembourg, où étaient exposés les
tableaux de Gros, et d'où l'on n'avait pas encore enlevé le portrait
de Pie VII, par David. Louis David avait été ré^cide et terroriste ;
mais c'était un grand artiste,et ce portrait m'a toujours paru un des
chefs-d'œuvre de la peinture moderne. J'étais saisi par le contraste
de ces batailles où le sang rougissait la neige, où les morts et les
blessés, aux visages cadavériques ou contractés par la douleur,
s'amoncelaient [au premier plan, scènes terribles dominées par la
figure un peu théâtrale de Bonaparte, avec le pâle visage de Pie VII,
où se révélait une ineffable expression de tristesse, tempérée par
la sérénité du chrétien, du pontife, qui sait que son royaume n'est
pas de ce monde, mais que les divines espérances consolent des
angoisses d'ici-bas. Ma jeune imagination trouvait dans ce contraste
un symbole. Ce pape infirme, désarmé, isolé dans ce cadre comme
dans le monde, n'ayant d'autre défense que son droit, sa foi, sa
faiblesse et sa bonté, ce pape, qui n'avait fait de mal à personne,
persécuté dans son innocence et son malheur, représentait à mes
yeux une puissance invisible, idéale, supérieure, destinée à prendre
un jour sa revanche contre l'énorme puissance qui l'opprimait en
donnant asile à la famille de son oppresseur, mise au ban de toutes
les chancelleries européennes.
Bonaparte ne voulait de la religion que comme moyen de gou-
vernement. Il ne comprenait pas la vraie piété sur laquelle il
marchait comme sa botte aurait marché sur une sensitive. Or la
piété est la plus exquise^des délicatesses de l'âme, celle qui a Dieu
pour objet. C'est pour cela que, même dans les classes les plus
inférieures, il est bien rare de rencontrer la grossièreté chez une
personne sincèrement pieuse. C'est pour cela que les femmes s'y
entendent mieux que nous. Les femmes, ai-je dit? Napoléon a-t-il
su se faire aimer d'elles Je ne le crois pas. On chante dans je ne
sais quel opéra-comique : « La pitié n'est pas de l'amour I >»
L'admiration, non plus, n'est pas de l'amour. — « On assure que
la duchesse, votre mère, ne m'aime pas, disait l'empereur au
comte Louis de Narbonne. — Sire, elle n'en est encore qu'à l'admi-
ration », répondait le fin courtisan. L'admiration dont il s'agit ici
n'est pas, bien entendu, celle d'une vieille duchesse. Bonaparte a
pu et dû inspirer l'enthousiasme, une exaltation sur laquelle il
était facile de se tromper, mais qui restait toute dans la tête. Il y
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AAPOliœi R SES DÊTRACTEUBS U
uvait deux raisons pour qu*U ne fût pas aimé dans la vérûii'::
accpptioû du mot. Il apportât dans ses relations arec les f«=^ ^
wn sentiment dominateor, et elles devinaient qvTû les
ou du moins qa*il les rédoîsait à Il^onneur denfanter et
les conscrits de l'avenir, ce qui est d*une excdlente
De suffit pas aux femmes sentimentales. Bonaparte s*est fu or
telle part dans l'histoire, qu'il n'en reste plus pour le roaor.
Bonaparte sentimental, n'en déplaise au prince NapûriiL* ^i
invraisemblable. Bonaparte pacifique l'est encore pSos. Le pr:i:r
Napoléon a toujours passé pour un homme d'esprit, « sxr-.:-j'
pour le contraire d'un homme naïf. Son livre, je me ici?- àt r
jeconnaitre, est écrit d'un bon style, simple, net, correcu ^«ïir
aossi loin de la sédieresse voulue de M. Taine que des scrrAirr^
de l'école nouvelle et de l'emphase à laquelle poank awsneîn a^
laisser entraîner un défenseur de la gloire impériale < à la trtna^îi^
fut parfois emphatique. Les hommes d'esprit oe doirei-t pa» mir-
jours se figurer qu'ils ont affaire à des imbéciles. Le piûce Xior-
Jéon écrit avec sang-froid : « Voilà donc cette gigaptesqae a=Li'.-
tien, cette soif de la domination, cette passion sanguinaire! Li
paix, il l'offre, il la demande^ dès qu'il a vaincu. La paix esa 1S05.
la paix en 1807, la paix en 1809, la paix en 1812, la paix en 1815,
qui donc la désire, sinon lui? » Mais d'abord, répondrai-je, plus
vous alignerez de traités de paix, plus nous aurons le droit de
sons rappeler le nombre effrayant des guerres que ces traités
terminaient... provisoirement. Les enfants n'ont jamais plus de
plaliûr à se rouler dans le ruisseau ou dans la poussière que
lorsgn'on vient de leur mettre une jaquette neuve. On dirait vrai-
ment que Napoléon Bonaparte n'a conclu, accepté ou proposé tant
de paix que pour avoir le plsûsir de les rompre. Voyons 1 La guerre
d'Espagne! si maladroite à la fois et si coupable, parsemée de tant
de violcnices, d'iniqtdtés, de pillages, de sacrilèges, si attentatoire
au droit des nations, si justement signalée par l'histoire comme
réaniasant toutes les conditions désirables pour inaugurer le
déclin de la fortune impériale. En 1809, Cambacérès, le plus clair-
voyant des politiques groupés autour de l'empereur, émettait le
vœu qu'il épousât une princesse russe plutôt qu'une archiduchesse
d'Autriche, parce que, disait-il, connaissant bien son maître, nous
aurons inévitablement la guerre avec le souverain dont nous n'au-
rons pas épousé la fille ou la sœur, et la guerre avec l'Autriche
m'effiajenut moins qu'avec la Russie. » Hélas! l'événement dépassa
ses prévisions sinistres. Arrêtons-nous un moment à cette année
1810, qui, au dehors et officiellement, sembla marquer l'apogée de
ïemjnre, tandis que les termites rongeaient déjà les pieds d'argile
^0 ocTonM 1887. 4
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bO KAPOLÊON ET SES DÉTRACTEURS
du colosse. L'Angleterre, à bout de ressources, TEspagne et l'Italîê
sous le sceptre de rois improvisés et délégués par l'empereur,
TaUiance avec l'Autriche, la Prusse ayant encore à cicatriser les
blessures d'Iéna, la Russie tenfie en respect par le lointain, par le
voisinage de la Pologne, par le prestige de Napoléon, auquel
Alexandre lui-même n'avait pas échappé... Pour qu'une guerre
sortît de cette situation, il fallait que Bonaparte fût la guerre
incamée! «Tomber, nous dit le prince Napoléon, d'un trône comme
le sien à la principauté de l'île d'Elbe, quelle chute pour Napo-
léon! Pourtant il eût accepté le sacrifice; il aurait vécu là, si on
l'y eût laissé vivre et si le cri de la France n'était pas venu
retentir sur son rocher. A cet appel passionné^ il répond avec sa
décision ordinaire. » Le cri de la France! Appel passionné!...
Ahî c'est trop fort! Et où était-elle, cette France? Était-ce la
France des campagnes, forcée d'interrompre le sillon commencé et
de compter le peu d'hommes valides qui lui restaient encore, en se
disant que bientôt il ne lui en resterait plus ! Était-ce la France des
grandes villes? Biais Marseille, Bordeaux, Lyon, Toulouse, n'étaient
pas encore résignées à subir cet épilogue de l'Empire, quand fini-
rent les (^lent-Jours ! Le cri passionné de la France? Alors, pour-
quoi Bonaparte, débarquant sur une plage déserte, eut-il soin
d'éviter les lieux habités, de suivre des sentiers de traverse dans
les montagnes des Basses et des Hautes-Alpes? Pourquoi ne conv-
mença-t-il à respirer et à espérer que lorsqu'il aperçut les premiers
uniformes, c'est-à-dire la France militaire se cUsposant, une der-
nière fois, à étoufl^er le vœu, le cri de la France rurale, industrielle,
bourgeoise, travailleuse, populaire? Je ne crains pas de me ti-omper
en affirmant que, à cette date fatale, sur trente millions de Français,
il n'y en avait pas cinq cent mille qui désfarassent le retour de
l'Empereur, et pas deux millions pour qui ce retour ne fût un sujet
de douleur, d'angoisse et d'épouvante. Ce fut un complot, une
explosion militaire, ou plutôt encore une apparition extraordinœdre
qui donna le vertige aux survivants de nos grandes guerres, dépaysés
dans la paix. Ce fut aussi une ébullition de vanité, chez les maré-
chales et les duchesses ,de l'Empire, offusquées des airs de supé-
riorité des grandes dames d'ancien régime et furieuses de se sentir
moins bien élevées que les la Rochefoucauld et les Montmorency.
Le prince Napoléon ajoute : « Il ne poursuit plus le rétablissement
de l'ancien empire. 11 sent qu'il faut à la nation des libertés et un
régime plus large. Il se plie aux événements; sa bonne foi est
entière. Qui appelle-t-il dans ses conseils? Benjamin Constant, â
qui il confie la rédaction de l'acte additionnel. » Benjamin Cons-
tant, que les plaisantins de l'époque appelèrent Benjamin incons-
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NAPOLEON ST SES DJ^TRiGTEURS 51
tant! Uaoteur de V Esprit (Ttisurpation eu de conquête j qui n'ayaît
pas un an de datel Benjamin Constant, déconsidéré déjà, et que
cette incroyable palinodie acheva de discréditer I Benjamin Cons-
la&t, dont, à ce moment, un sourire de W" Récamier aurait fait
ad libitum^ un ultra^ un bonapartiste, un jacobin, un catholique,
an ][Nn^estant, un mahométan ou un juif!
Pttsonne ne prit au sérieux cet aae additionnel et ces velléités
de lijbéralisme. Si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, il
serait infaillibl^nent revenu à ses intincts de despote, de même
que Napoléon III, dont l'Empire libéral s'effondrait déjà de toutes
parts, serait revenu à la constitution de 1852, si la guerre de 1870
avût Uen tourné. Ceci me ramène à la question qui, selon moi,
domine ce débat. A quoi bon discuter sur le plus ou moins de
sentiments pacifiques de Napoléon Bonaparte? La guerre, une
goerre permanente, sans un et sans frein, était la condition même
de sa destinée, de sa puissance, de sa grandeur, de son génie.
La guerre foudroya son empire : la paix l'aurait tué, et, si un vieux
proverbe a pu dire : « Tout est bien, qui finit bien », — la guerre
à perpétuité est condamnée à prouver tôt ou tard que tout est mal,
qui iuût mal. Napoléon III était arrivé à cinquante ans sans faire la
gaerre. U n'^ avait ni le tempérament, ni la vocation, ni le talent.
U avsut dit, sincèrement peut-être : « L'empire, c'est la paix! » —
Et cependant il a suffi qu'il s'appelât Bonaparte, qu'il fût le neveu
du grand empereur, qu'il dût sa couronne au prestige de son nom,
qu'il recueillit les traditions ou mît en pratique les Idées yiapoléo-
mennes^ pour que la guerre, cause de son avènement, devînt la
nëceasîlé de son r^e, déterminât sa chute, et qu'il se trouvât un
jour dans l'alternative ou de mourir de langueur en donnant à la
France les libertés propres à le renverser, ou de périr de mort
via/ente en risquant son dernier enjeu sur une mauvaise carte. Et
quelles guerres! La guerre de Crimée, au moins inutile, entreprise
au profit des Anglais, où le climat, le choléra et les maladies déci-
nièreot ceux qu'épargna l'artillerie de Totdeben, et où nous nous
aliénâmes les sympathies de la Russie, notre meilleure, notre plus
sûieaUiëe; la guerre d'Italie, coupable, impie, plus funeste dans
ses stériles victoires que d'autres guerres dans leurs défaites; abou«
tissant à nous faire tomber dans le piège de l'insidieux Cavour et
nous créant, pour les heures d'adversité, d'une part un levain de ran-
cunes, de l'autre un ferment d'ingratitudes; la guerre du Mexique*,
inseosée, ruineuse, tragique, hérissée de sombres présages, noyée
dans le sang de Maximilien; la guerre de 1870, qu'il était si facile
d'énttt et où se révéla, dans toute son horreur, la prédestination
ttipoJéooîeune, suite des u>éës du même nom. S'il plaisait à la
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52 NiPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS
France d'essayer d'une troisième expérience, plus ça changer^dt,
plus ce serait la même chose. Des causes analogues produiraient
des effets semblables. Ce troisième empire achèverait notre ruine...
Mais que dis-je? je me trompe; grâce à la troisième République,
conséquence du second empire, il n'aurait plus rien à ruiner.
En 1848, on nous disait à satiété : « Au moins, ne confondez pas
le prince Louis Bonaparte avec son frère, affilié aux sociétés
secrètes, mort dans l'insurrection de la Romagne. » Et, onze ans
après. Napoléon III déclarait la guerre à l'Autriche, sous la pression
du carbonarisme italien!
Le chapitre intitulé Correspondance de Napoléon /•' contient
un détail assez curieux. Le prince Napoléon, président de la com-
mission, fit éliminer Prosper Mérimée; à titre d'athée? Pas préci-
sément; c'eût été tirer sur les siens. « Mérimée, nous dit-il, était
un sceptique (!) et un cynique. Il aimait à se moquer de tout,
surtout de Napoléon P'. » Je ne m'en étais jamais aperçu. Mérimée,
rencontrant dans la Correspondance une lettre quelque peu gau-
loise, voulait absolument qu'on la publiât. La pudeur du prince
Napoléon ne pouvait y consentir. Il exigea la démission de l'auteur
de Colomba. Voyez pourtant ce que c'est qu'un esprit tourné à la
malveillance I Je croirais plutôt que le prince, qui détestait l'Impé-
ratrice, — laquelle le lui rendait bien, — se sentait mal â l'aise à
côté de Mérimée, qu'il savait fort avant dans l'intimité de la belle
souveraine, et qui s'intitulait lui-même le Bouffon de t Impératrice.
Qui ne connaît le joli mot de celle-ci au jeune prince impérial, qui
lui demandait la différence entre un malheur et un accident : « Mon
enfant, je vais te l'expliquer : un accident, ce serait, par exemple,
si le cousin Napoléon tombait dans un puits ; un malheur, c'est si
on l'en retirait »?
Il existe un point sur lequel nous sommes parfaitement d'accord
avec le défenseur ou le panégyriste de Napoléon I", Il ne néglige
rien pour nous prouver ou nous rappeler que le trait dominant de
son oncle fut le génie révolutionnaire, qui, grâce â lui, se trans-
forma sans abdiquer; que sa principale gloire est d'avoir, avant,
pendant et après le Consulat, refoulé la monarchie, qui allait revenir,
telle que la voulaient Malouet, Mallet du Pan, Monnier, etc.; que
l'homme du 18 Brumaire fut moins le réparateur, le dompteur du
jacobinisme, rétablissant le principe d'autorité, assurant l'ordre,
relevant les autels, reconstituant les hiérarchies sociales, que la
Révolution faite homme. Elle lui permit de l'avilir en la personne
des républicains de la Convention et de la Terreur, de la repétrir à
sa guise, de remplacer les échafauds par les champs de bataille,
d'être, en un mot, un inflexible despote, pourvu qu'il la protégeât
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KAFOLÉOll ET SES DÉnULCTEURS 53
contre île retour de la royauté, que Ton devinât le bonnet rouge
sons le diadème, et la carmagnole sous le manteau impérial; pourvu
qull lui ladssât la chance de renaître un jour, non pas, grand Dieu!
au profit de la liberté, qu'elle n'aima pas plus que lui, mais au
profit de la démocratie, en attendant pire. Oui, nous sommes d'ac-
cord; mais alors le mot de M""" de Staél, qui nous avait si fort ré-
Yoltés — Robespierre à cheval I — ne serait plus aussi ntonstrueux ;
il ne s'agit que de grandir le cheval et d'atténuer Robespierre.
Il y a là de quoi faire réfléchir les hommes qui, dans le parti
bonapartiste, représentent la Droite, avec tous ses attributs les
plus précieux; dévouement à la religion, rappel des congrégations
religieuse, guerre aux ruineuses folies de la laïcisation, revanche
de la morale et de la décence publiques odieusement outragées en
politique et en littérature, assainissement de la société, menacée
de tomber en putréfaction; relations respectueuses et cordiales
avec la cour de Rome, etc., etc. En admettant que le prince Victor
soit à l'état de rupture complète avec son père, — ce qui, par
parenthèses, ne serait bien honorable ni pour l'un ni pour l'autre, —
Û y aurait toujours la fatalité du nom, la tyrannie des souvenirs,
ta complicité révoludonnaire, les corrosifs démocratiques ; il y aurait
toujours ces deux faits accablants : l"* que les idées napoléoniennes,
ruminées de 1815 à 1851, et appliquées de 1851 à 1870, nous ont
coûté 20 milliards, ont abouti à la troisième invasion, aux incen-
dies et aux massacres de la Commune, aux ignominies de la troi-
sième république, à la mutilation de la France, à l'apothéose de
Gambetta, acclamé de son vivant et déifié après sa mort, pour avoir
aggravé des trois quarts les pertes de nos armées, les souffrances
de nos soldats, les horreurs de l'invasion, les frais de la guerre et
les exigences de la Prusse; 2* que, dans le livre du prince Napoléon,
toat ce qui est vrai, incontestable, est justement ce qui rétablit la
communauté, la responsabilité, l'assimilation, l'identité, entre
Bonaparte et la Révolution, tout ce qui le représente comme le
sauveur de la Révolution plus encore que de la société. Pour nous,
nous n'avons jamsds été plus aCtrmis dans nos principes monar-
chiques et dans nos sentiments royalistes qu'après avoir lu ce
rolume dont l'auteur prouve avec talent qu'un bonapartiste, quoi
qu'il fasse, ne peut être qu'un révolutionnahre.
30 septembre. Armand de Pontmartin.
P. S. — Cet article était écrit au moment où je reçois le premier
volume des Mémoires de M. de Villèle. J'y trouve, notamment au
sujet du retour de l'île d'Elbe, des pages admirables et accablantes
pour le crime de l'oncle et le plaidoyer du neveu.
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LES INVALIDATIONS
EN ANGLETERRE ET EN FRANCE
I
L'opmion et la presse se sont occupées, plus d*uDe fois, notam*
ment au début des dernières législatures, de la question de la véri^
fication des pouvoirs des membres du Parlement.
Tous les esprits impartiaux et sensés, étrangers aux intrigues
des politiciens, ont été frappés de Tagitation et de la stérilité des
séances consacrées aux élections contestées ; ils ont été sdnsi ame*
nés à se demander s'il était réellement indispensable au régime
parlementaire, que les assemblées législatives décidassent de la
validité des pouvoirs de leurs membres. Ce droit, légitime sans
doute et qui n*est pas sans avantage, tant qu'il reste pratiqué avec
sincérité, ne dégénëre-t-il pas en abus odieux lorsqu'une majorité
tyrannique et sans conscience le transforme en machine de guerre
destinée à écraser la minorité?
Ne semble-t-il pas plus conforme à l'équité de confier ce soin à
un pouvoir placé en dehors ou, du moins, à côté des agitations
politiques et dont le verdict aussi impartial que peuvent l'être les
décisions humaines, ne froisserait pas le sentiment de la justice et
rehausserait même le prestige d'un mandat soustrait dès lors aux
complaisances comme aux rancunes des coteries parlementaires?
Une telle pensée, insphrée par le gros bon sens auquel il répugne
de voir le même tribunal juge et partie, ne semble pas sans séduc-
tion pour les adeptes, hélas I de plus en plus rares, de la justice et
du vrai libéralisme : beaucoup trouveront que c'est parfait eE
théorie; mais dans la pratique, s'écriera-t-on, n'est-ce pas le
renoncement à l'une des prérogatives essentielles des assemblées
politiques, la restriction du droit parlementaire?
Nous nous proposons de répondre à cette objection en indiquant
comment le Parlement britannique, assurément aussi soucieux de
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LES mYALIDÀTIONS EK ANGLETERRE ET EN FRANGE 55
ses droits, aussi jaloux de ses privilèges qu'aucun autre, est arrivé
pea â peu à reconnaître qu'il y avait avantage à abandonner à des
juges pris hors de son sein, la vérification des pouvoirs de ses
membres. La Cbambre des communes a-t-elle été diminuée par le
fait de cet abandon? La grandeur de son rôle, son prestige dans le
inonde entier en ont-ils été affaiblis? N'est-elle plus en état de sou-
teolr la comparaison avec les Parlements des autres pays, arec
notre Sénat et notre Cbambre des députés par exemple? C'est ce
que chacun a le droit d'apprécier.
Il
L'Ulster peut être considéré comme le boulevard du protestan-
tisme en Irlande, et la ville de Londonderry ou Derry est à juste
titre réputée la place forte du protestantisme dans rÛlster.
Lorsque Jacques I" entreprit, au commencement du dix-septième
sîèele, la. piœiiation de FUlster, il donna aux douze grandes corpo-
rations de Londres, le comté et la ville de Derry qui faisaient partie
des terres confisquées sur les comtes de Tyrone, de Tyrconnel et
leurs aQlés; elles y envoyèrent immédiatement des colons qui
prirent possesâon des meilleures terres et repoussèrent les Irlandais
dans les marais, dans les terrains sablonneux et stériles ; la ville de
Derry fut fortifiée avec soin et repeuplée exclusivement d'Anglais.
Les indigènes n'avaient pas le droit d'habiter dans l'enceinte des
Tilles fortifiées; pour mieux affirmer leur domination, les corpo-
rations de Londres firent prendre, au comté et à la ville, le nom de
Londonderry, qu'ils ont gardé jusqu'à ce jour et qui figure dans le
titre d'une grande famille irlandaise : Castlereagh, qui représenta
l'Angleterre au congrès de Vienne en 1815, appartenait à cette
famille; le marquis de Londonderry est actuellement vice-roi dlr-
lande.
Les nationalistes n'ont jamsus accepté cette addition d'origine
étrangère et disent toujours « Derry » .
En 1641, lors de la grande insurrection dans laquelle la plupart
dès colons anglais établis dans l'Ulster furent massacrés, Derry,
grâce à sa situation sur les bords du lac Fayle, grâce à ses fortifi-
cations, put donner asile à un grand nombre de fugitifs et résister
à tous les eflForts de sir Phelin 0*Neil.
PJos tard, en 1688, elle ferma ses portes à la garnison de troupes
cadtholiques que le vice-roi Robert Talbot, comte de Tyrconnel,
voulait y faire entrer au nom de Jacques II, et elle proclama Marie
et Guillaume IlL
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5S LES INYÂLIDATIOxNS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE
Plus de trente mille protestants, craignant le renouvellement des
scènes sanglantes de 1641, vinrent se réfugier dans les murs de
Perry, qui soutint un siège de cent cinq jours, dirigé d* abord par
Hamilton, puis par de Rosen; malgré la présence de Jacques II,
qui était venu lui-même presser les opérations, l'armée royale ne
put triompher de la résistance des habitants, et dut se retirer
lorsque Kirke eut réussi à faire pénétrer dans la ville trois navires
chargés de vivres.
Ces souvenirs ont rendu Derry chère aux protestants, aux loya-
listes, aux orangistes, qui la considèrent presque comme une ville
sainte; ils y célèbrent tous leurs grands anniversaires avec éclat.
Mais, en raison du développement beaucoup plus considérable de
la population catholique, il s'est produit ce fait très curieux, déjà
signalé par Mgr Perraud, dans ses belles études sur l'Irlande, que
Derry, bientôt partagée également entre protestants et catholiques,
en est arrivée à compter un nombre beaucoup plus considérable de
ces derniers.
Cependant, jusqu'en 1886, les protestants étaient restés maîtres
du collège électoral de la ville; la dernière réforme avait sans
doute, en élargissant la base du suffrage, diminué leur majorité,
mais ils avaient encore réussi en 1885, à faire élire un conservateur,
M. Charles E. Lewis, qui avait battu de 29 voix sur 3619 votants,
M. Justin Mac-Carthy, l'un des membres les plus distingués du parti
du Home Rule.
M. Charles E. Lewis représente Derry depuis plusieurs années ;
il est né à Wokefield (Yorkshire) en 1825, et a exercé la profes-
sion de solicitor.
Quant à M. Mac-Carthy, c'est une figure assez intéressante pour
que nous entrions dans quelques détails à son sujet.
Né à Cork, en 1830, d'une bonne famille, il reçut une instruction
solide; à dix-sept ans, il écrivait et traduisait le latin, lisait le grec
couramment. Attiré vers le journalisme, il entra, en 1847, au
Cork Examiner comme reporter; ce fut en cette qualité qu'il eut
à rendre compte du procès d'un des chefs de la jeune Irlande,
Smith O'Brien. Pendant ses loisirs, il s'occupait de littérature et
d'histoire et devint bientôt membre de la société historique de Cork,
fondée par des patriotes zélés pour développer l'étude des tradi-
tions irlandaises : il y eut comme collègue sir John Pope Hennessy,
qui occupait dernièrement les fonctions de gouverneur de l'île
Maurice, dont la révocation brutale a fait quelque bruit.
Avec la fougue et l'ardeur de la jeunesse, Mac-Carthy avait
embrassé les doctrines de John Mitchell qui, dans son journal,
Y United Irishman^ prêchait alors le recours aux armes et l'insur-
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LES INVALIDATIONS £N ANGLETERRE ET EN FRANGE 57
recûon; il passa même, un jour, de la théorie à la pratique et
attaqua, avec quelques amis, — c'était en 1848, — un poste de
police à Coppoquin.
La tentative échoua misérablement; les jeunes conspirateurs
eurent \a chance de ne pas être arrêtés, et ils ne renouvelèrent pas
leur folle équipée.
En 1851, Mac-Carthy vint chercher fortune à Londres, ses dé-
marches restèrent infructueuses, et il fut heureux de retrouver sa
place de reporter, à Cork. L'année suivante, il entra, avec le même
emploi, au Northern Times^ le premier journal anglais de province
qui ait paru quotidiennement, et qui venait d*être fondé à Liverpool.
Ses études ne se ralentirent pas dans sa nouvelle résidence ; il
apprit seul le français, Titalien et l'allemand; il fit en public des
lectures sur des sujets littéraires et prit place enfin parmi les rédac-
teurs du Northern Times; il collaborait encore à ce journal, lors de
sa disparition, en 1860.
Blac-Carthy revint encore à Londres, non plus seul cette fois,
car il avait épousé, à Liverpool, en 1855, une femme sdmable et
dévouée, miss Charlotte Almann; la fortune du jeune ménage, à
son arrivée dans la grande ville, ne dépassait pas 10 livres sterling.
Cette fois, le jeune journaliste réussit et il fut engagé, comme
reporter parlementaire, par le Moming Star^ dont M. Bright était
TuD des principaux actionnaires. Plusieurs recueils littéraires, entre
antres la Westminster Meview^ reçurent en outre sa collaboration.
Ses essais attirèrent l'attention de John Stuart Mill qui désira le
connaître et \e protégea d'une manière chaleureuse et efficace.
En 1865, îl devenait le rédacteur en chef du Moming Star^ dans
lequel il déiendit avec éclat et persévérance la cause irlandaise ; ses
preimers romans datent également de cette époque.
Trois ans après, H. Bright, avec lequel il s'était intimement lié,
ayant vendu sa part de propriété dans le Moming Star^ Mac-Carthy
donna sa démission de rédacteur en chef; il put alors accepter les
oGDres qu'il avait reçues d'aller faire des lectures en Amérique. Son
succès fut très vif, très fructueux, si bien que ce fut seulement
en 1871 qu'il rentra définitivement à Londres, où il devint presque
aussitôt le principal rédacteur parlementaire du Daily News. Il
accomplit, avec autant de zèle que de talent, la tâche difficile et
fatigante qu'il avait assumée; il n'en trouva pas moins le temps
d'écrire une Histoire contemporaine {History ofour owntimes) dont
les deux premiers volumes parurent en 1878 et obtinrent un succès
prodigieux en Angleterre et en Amérique.
Aux élections de 1880, Mac-Carthy fut élu membre du Parlement
pour le comté de Longford (Irlande); il fut des plus ardents parmi
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58 LES INYALIDÂTIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE
ceax des Home-rulers qui se décidèrent alors à confier à M. Parnell
la direction de leur parti dont le clief, depuis la mort d'Isaac Butt,
était un banquier protestant, M. Shaw, membre du Parlement pour
le comté de Cork.
C'est à cette époque, au moment même où il obtenait enfin la
récompense de ses efforts et de ses travaux, qu'il perdit la com-
pagne de ses années de lutte et d'épreuves; elle mourut d'une
maladie de langueur, lui laissant deux enfants, un fils et une fille.
Mac-Cartby a pris rapidement une place considérable à la Chambre
des communes : instruit et travailleur, il parle avec beaucoup de
clarté et de précision, souvent même avec éloquence; sans un débit
défectueux, il sendt un des meilleurs orateurs du Parlemeat : il est
vice-président du groupe des Home-rulers.
Tel est l'adversaire redoutable que l'on avait opposé à M. Lewis
et dont il avait eu tant de peine à triompher.
Lorsque M. Gladstone eut prononcé la dissolution du Parlement,
après l'échec de ses projets en faveur de l'Irlande, les deux con*
currents se trouvèrent de nouveau en présence et, cette fois encore,
M. Lewis l'emporta, à trois voix de majorité seulement.
M. MacCarthy ne s'avoua pas vaincu, et il; adressa à la Chambre
des communes, suivant les formes ordinaires, une pétition par
laquelle il demandait l'invalidation de M. Lewis pour fauits de cor-
ruption et manœuvres illégales.
Comment allait être jugée une telle protestation, émanant d'un
membre de la petite phalange irlandaise, qui avait successivement
combattu et entravé l'adoiinistration des cabinets conservateurs ou
libéraux et s'était ainsi attiré l'aversion des deux grands partis tour
à tour en possession de la majorité dans la Chambre des communes?
C'est ce que nous allons examiner.
Voici comment s'effectuaient les vérificatioas des pouvoirs jus-
qu'en 1868 : au début de chaque législature, le speaker de la
Chambre des communes nommait un comité général composé de
six membres astreints à la formalité du serment; ce comité dressait
la liste des protestations contre les élections et choisissait, dans
toute la Chambre, six, huit, dix ou douze membres appelés à pré-
luder les commissions chargées de l'examen de ces protestations.
Les autres membres de la Chambre étaient répartis ^n cinq
tableaux portant chacun un numéro tiré au sort; le comité général
prenait, pour la formation de chaque commission spéciale, éx
membres sur le premier tableau, et ces six membres, à leur tour,
choisissaient leur président parmi ceux de leurs collègues qui avaient
été désignés, comme nous venons de le voir, pour remplir un tel
oifice« La commission, ainsi constituée, prêtait serment à la taUe
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tes INVAUDATIOIIB ER AJIGLETERKK ET IN FRAlfGE 59
de la Chambre des communes et procédait ensuite à Texamen des
pétitions, entendant des témoins sous la foi du serment, ce que
n'aonûtpu faire constitutionnellement la Chambre elle-même, rece^
Tant les explications des parties qui pouvaient prendre et prenaient
toujours des avocats, dont un certain nombre avaient la spécialité
de ces sortes d'affaires.
La commission statuait ensuite et soumettait sa décision à la
Chambre des communes, qui la sanctionnsdt sans la discuter. L^
eombinaisons assez angulières et compliquées prescrites pour là
formation de la commission avaient pour objet d'assurer l'impars-
âalitë du jugement; néanmoins, ce but était loin d'être atteint.
Un avocat anglais d'une grande réputation, le serjeant Ballan-
t;neS qui avait plaidé devant les comités du Parlement, dit, en
^et, dans ses souvenirs ^ ; « Beaucoup de gens supposaient que
trop souvent les décisions des comités dépendaient moins des faits
que de la composition du tribunal, et c'est certainement ce qui est
arrivé pendant les dernières années ; si un membre, cédant à l'inspi-
ration de sa conscience, votait contre son parti, il était presque con-
sidéré comme un traître. »
Depuis longtemps déjà de vives réclamations s'étûent élevées
contre ce mode de vérification des pouvoirs; l'opinion publique
ae prononçait en faveur d'une réforme qui mit le droit et la justice
au-dessus des querelles des partis et des agitations parlementaires.
On proposa donc d^enlever à la Chambre des communes le droit
dé vérifier tes pouvoirs de ses membres; on se heurta tout d'abord
à une opipoaltion très énergique ; les adverssdres de cette innovation
déclarèrent que c'était un des privilèges les plus précieux de la
Chambre, destiné à assurer sa complète indépendance et qu'elle ne
devait s'en dessaisir à aucun prix.
Les partissms d'une réforme répondaient que la compétence et
Hmpaulialité du tribunal étaient plus importants qu'un principe
consititutionnel dont la valeur se trouvait singulièrement réduite par
le changement profond qui s'était opéré au profit des communes
dans la balsmce des pouvoirs publics.
HxL 1867, un comité fut chargé d'examiner la question, et Tannée
suivante il déposa un rapport dont les conclusions tendaient à
ce que, dans Favenir, les pétitions en matière d'élection fussent
portées devant un juge unique pris parmi les magistrats des cours
supérieures de Westminster, qui trancherait à la fois les questions
de forme et de fond, déclareradt s'il y avait eu corruption et attri-^
buerait & qui de droit le siège contesté.
' Mort récemment.
* Sdmt expériences of a Barristers's Hfe.
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€0 LES INYÂLIDÂTiONS SN ANGLETERRE ET EN FRANGE
Ce projet fut favorablement accueilli par le public et par la
Chambre des communes elle-même : mais il rencontra une opposition
très vive d'un côté tout à fait inattendu. Les juges des cours supé-
rieures le condamnèrent à l'unanimité et refusèrent d'accepter une
juridiction incompatible, dans leur pensée, avec leurs fonctions judi-
ciaires et qui, en livrant à la suspicion leur impartialité, était de
nature à diminuer leur autorité morale. Le lord chief justice^ sir
Alexander Cockbum, écrivit une lettre dans ce sens au lord chan-
celier, et le gouvernement crut devoir abandonner le projet et le
remplacer par un autre consistant à créer une cour spéciale.
La Chambre des communes persista à penser qu'elle ne pouvait
se dessaisir d'un droit aussi considérable sinon au profit de la pre-
mière autorité judiciaire du royaume et, après un Certadn noinbre
d'incidents qu'il serait trop long de rapporter ici, elle vota une loi
portant que les protestations contre les élections seraient soumises
à un juge désigné d'après un roulement établi entre les trois cours
supérieures de Westminster pour la Grande-Bretagne et celle de
Dublin pour l'Irlande.
La loi de 1868 a été appliquée sans changement jusqu'en 1879 et
a donné d'excellents résultats. Nous n'oserions pas soutenir que les
décisions des juges aient toujours été absolument irréprochables, ce
serait reconnaître à ces magistrats une infaillibilité à laquelle ils
sont eux-mêmes loin de prétendre : on peut, toutefois assurer d'une
façon générale qu'ils ont fait preuve d'une grande impartialité et
que leurs arrêts ont le plus souvent donné satisfaction au public
exempt de parti pris.
C'est ce que démontra une enquête faite en 1875 sur l'application
de la loi; le rapport concluait simplement à ce que les pétitions
fussent examinées par deux juges au lieu d'un seul. Cette légère
modification fut réalisée par une loi de 1879 (15 août).
L'accord entre les deux juges est indispensable pour que l'élec-
tion contestée soit annulée : s'il y a divergence entre eux, la pro-
testation devient caduque par cela seul, et le résultat de l'élection
reste tel qu'il a été proclamé par le retuming of/icer ou commissaire
de l'élection et communiqué par celui-ci au prudent de la Chambre
des communes. 11 n'y a pas encore eu, du reste, depuis l'application
de la loi de 1879, d'exemple de désaccord entre les deux juges.
Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la loi de 1868 visait égale-
ment un autre point, la répression des fraudes et de la corruption
en matière électorale; elle avait eu peu d'efficacité sous ce rapport
et, en 1883, elle fut complétée par diverses dispositions plus
sévères qui furent très vivement combattues, notamment par
M. Ch. Lewis, le concurrent heureux de M. Mac-Carthy.
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LES UYTâUDâTIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE 6t
Conformément à la nouvelle législation de 1868 et 1879, la péti-
tion de M. BlaoCarthy fut donc renvoyéet par le speaker de la
Chambre des communes, à la cour de Dublin, qui désigna pour
l'examiner les juges [O^Brien et Murphy. Le 20 octobre 1886, ils
vinrent Siéger à Derry, dans la crown-courtj accompagnés par le
maure de la ville.
H. Mao-Carthy était représenté par un avocat des plus distingués
the Mac-Dermot, c(mseil de la reine, assité par MM. D. B. Sullivan
et Fealy.
Ce dernier est un desfmembres les plus distingués du Parlement,
où il est entré sous les auspices de M. Parnell : bon orateur, tra-
vailleur infatigable, sa compétence dans les questions d'affaires est
incontestée. M. Healy en a donné des preuves dans la discussion du
Land act pour l'Irlande, en faisant adopter notamment une clause
qui a pris son nom{et]en vertu de laquelle aucune augmentation de
loyer ne pourrait être exigée en raison des améliorations apportées
sur le fond par le tenancier. Cette disposition, dont les fermiers ont
tiré un grand profit, le rendit très populaire, si bien |qu'en 1883
il réassit à se faire élire à Monoghan, en plein Ulster, ce qui sem-
blait impossible. En 1885, il a été nommé dans la circonscription
sud du comté de Derry.
Les avocats de M. Lewis étaient le serjeant Peter O'Brien,
MM. William Mac Langblin, conseil de la reine, John Ross et Mac-
Corkell.
L'attomey général était M. French. The Mac-Dermot, après
quelques incidents de procédure soulevés par les avocats de
H. Lewis et résolus contre eux, exposa les faits de la cause en don-
nant lecture de la pétition de M. Mac-Gartby ; il fit remarquer que
la majorité obtenue par M. Lewis avait décru à chaque élection et
que la question^était de savoir si elle n'avait pas complètement dis-
paru au demier|Scrutin.
a En effet, disait-il, six mineurs, plusieurs francs-bourgeois
(freemen) n'ayant pas leur résidence à Derry, ont pris part au scrutin «
et ont voté pour M. Lewis; en outre, des bulletins ont été annulés à
tort, et enfin plusieurs électeurs ont été corrompus par les agents
de M. Lewis. »
The Mac-Dermot faisait remarquer qu'il y avait lieu de sus-
pecter à bon droit les résultats coostatés pai* les autorités locales
de Derry, attendu qu'elles avaient commencé par attribuer 103 voix
de majorité au candidat conservateur et avaient dû reconnaître
ensuite qu'elles avaient compté à son profit 50 bulletins portant
le nom de M. Mac-Cartby.
Des témoins furent entendus; ils subirent, selon l'usage, un inter-
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62 LES IKVÂLIDiTIOi^S EN ANaLETËlRB ET EN FRANCE
rogatoire et un contre-interrogatoire ; leurs dépositions établirent
tout d'abord que cinq mineurs avaient effectivement pris part au
scrutin.
En France, suivant une jurisprudence assez singulière de la
Chambre des députés, cinq voix auraient été retranchées à chaque
candidat, ce qui les aurait laissés exactement dans la même situar-
tion qu'auparavant; d'après une autre jurisprudence plus ancienne
et plus explicable, on aurait retranché cinq voix à M. Lewis, mais
sans que M. Mac-Carthy pût en profiter pour prétendre être élu»
Cela tient à ce que le vote est absolument secret en France et
qu'il est de toute impossibilité de savoir comment tel ou tel électeur
a voté.
En Angleterre, le vote est bien secret également; msus, en cas
d'enquête, le secret peut être divulgué et voici comment : les buU^
tins de vote sont remis aux électeurs le jour même du scrutin par le
retuming officer; ils sont détachés par lui d'un registre à souche,
et portent imprimés dans une colonne les noms de tous les candidats
avec un espace blanc devant chacun d'eux; au verso figure le
numéro de l'électeur sur la liste électorale.
Lorsqu'un électeur se présente pour voter, le returrdng officer
timbre son bulletin avant de le lui remettre et inscrit au registre à
souche, sur le talon du bulletin, le numéro de Félecteur : celui-ci se
rend alors dans l'un des compartiments disposés dans la salle de
vote; il y trouve un crayon avec lequel il fait une croix devaût le
nom du candidat pour lequel il veut voter ; puis il plie son billet et
vient le déposer dans l'urne.
On s'explique alors que, le registre et les bulletins étant conservés,
un simple rapprochement suffise pour qu'il soit facile de constater le
candidat pour lequel a voté tel ou tel électeur. Sur l'ordre des
juges, la production du registre et des bulletins relatifs à l'élection
de Derry fut faite par le bureau de l'Échiquier d'Irlande {Hanaper
office)^ qui a la garde de ces documents, et il futr econnu que les
* cinq mineurs avaient tous voté pour M. Lewis.
Ce premier résultat donnait donc à M. Mac-Carthy une majorité
de 2 voix, 1879 contre 1877.
La question des non-résidents qui avaient pris part au scrutin
fut tranchée conformément aux conclusions des conseils de M. Lewis,
et leur vote fut déclaré valable.
Quant aux 13 bulletins annnulés par le retuminç officer^ les
juges en réservèrent im pour l'examiner à loisir, ils en attribuèrent
un à H. Lewis et maintinrent l'annulation des 11 autres.
M. Mac-Carthy n'avait donc plus qu'une majorité d*une voix.
Le fait de corruption restait à examiner; dans Taudknce du ven«
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LES INYÀUDÂIlOfiS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 63
dredi 22 octobre, un certain Robert Neely vint déposer qu'il avidt
reçu de Mac-DOToaot, l'un des agents de M. Lewis, une lettre
amteoaat un mandat de 4 livres sterling, qu'une fois ce mandat en
sa possession, il avait fait le voyage de New-Manls en Ecosse, où il
habitait à l'époque de l'élection, pour venir jusqu'à Derry voter en
faveur de M. Lewis.
Ce n'est pas sans difficulté que le témoin avait fini par confesser
la vérité, et il avait fallu pour lui arracher ses aveux toute l'insis-
tance et toute l'habileté de M. Healy.
A l'ouverture de l'audience du samedi, le serjearU O'Brien vint
déclarer en son nom et au nom de ses collègues qu'ils abandonnaient
l'ailaire, attendu qu'ils regardaient comme prouvé qu'un acte de
Qorroption avmt été commis sur im électeur par un agent officiel de
H. Lewis.
Tout d'abord, on fut surpris de cette décision : elle était pourtant
très compréhensible. M. Lewis ne pouvait plus espérer qu'il lui
semi attribué de nouveaux suffrages; il était certain, au contraire,
que les juges lui retrancheraient la voix de Robert Neely et celle de
Mac Dermot, ce qui assurerait à M. Mac-Gartby une majorité de
En continuant la lutte, il s'exposait à un grand danger; il pouvait,
en effet, être liû-même reconnu coupable de corruption et perdre,
par suite, ses droits à l'éligibilité pendant sept ans. Or il n'entendait
nullement renoncer à entrer à la Chambre des communes, et la
preuve, c'est qu il a été récemment élu dans la circonscription de
North Autrin et qu'il a formellement refusé de céder sa place à
M. Goschen.
Le juge O'Brien déclara quQ son collègue et lui avsdent besoin
de réfléchir avant de rendre leur jugement; il demanda en même
temps aux habitants du Derry de ne se livrer à aucune démons-
tcation de nature à troubler la paix publique.
Le jugement fut rendu le lundi suivant : il établissait que, par
suite de la vérification opérée, la majorité se trouvait transférée de
H. Lewis à M. Justin Mac^Carthy et déclarait, en conséquence, ce
dernier valablement élu. Ce jugement fut transmis au speaker de
la Oiandure d^ communes, qui n'eut qu'à le faire enregistrer dans
les arciiives.
Le résultat du procès fut accueilli avec enthousiasme par les
catholiques de Derry ; ils illuminèrent leurs maisons dans la soirée
du lundi, tirèrent force fusées et suspendirent, dans les rues de
^&ars quartiers, des lampes avec des verr^ de couleur; grâce à ces
illuminations, leurs danses durèrent jusqu'au jour et, si leur joie
fit bruyante, elle n'eut rien d'agressif, et l'ordre ne fut pas troublé.
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64 LES INVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE
Quelques jours plus tard, les mêmes avocats, the Mac-Dermot,
Sullivan et Healy allaient à Belfast défendre, devant le baron Dowse
et le même juge 0*Brien, la cause de M. Sexton, nommé dans la
circonscription de West-Belfast et dont l'élection était contestée par
son concurrent malheureux, M. Haslett; la cour se prononça en
faveur de M. Sexton.
N'est-il pas permis de se demander si, en France, soit à la
Chambre des députés, soit au Sénat, les choses n'aursdent pas
tourné différemment?
Une expérience déjà trop longue ne nous autorise-t-elle pas à
croire que si des membres appartenant à la minorité de ces assem-
blées se fussent trouvés dans la situation de MM. Mac-Carthy et
Sexton, ils eussent été celui-ci invalidé et celui-là débouté de. sa
demande?
Examinons d'abord le cas offrant le plus d'analogie avec ce qui se
passe chez nos voisins, c'est-à-dire celui où une enquête est
ordonnée : comparons, par exemple, l'enquête à laquelle se sont
livrés les juges O'Brien et Murphy à celle que cinq sénateurs ont
faite, il y a deux ans, dans le Finistère, en laissant au lecteur le
soin de décider de quel côté du détroit se trouve la recherche
sérieuse, impartiale de la vérité.
Il est bien entendu que nous ne faisons point de personnalités ;
nous étudions deux méthodes.
En Angleterre, les juges siègent en audience publique; les parties
intéressées sont présentes, assistant soit personnellement, soit par
représentation, à l'audition des témoins; elles les interrogent,
discutent leurs dépositions, font entendre d'autres témoins, si elles
le jugent à propos. En un mot, la cause est instruite publiquement
et contradictoirement par des juges qui sont supposés n'appartenir
à aucun parti politique.
Dans le Finistère, nous avons vu cinq sénateurs, tous républi-
csdns, procéder à une enquête secrète sur l'élection de quatre col-
lègues, tous conservateurs, qui n'ont jamais été admis à assister à
l'audition des témoins et qui n'ont pas même pu avoir connaissance
de leurs dépositions pendant le séjour de la commission d'enquête
en Bretagne; et quand, postérieurement, ils ont apporté au Sénat
des certificats démontrant la fausseté des allégations dirigées contre
eux, (c des certificats ne valent pas des témoins » , leur a-t-on répondu.
Dans tout cela, où. est la justice? où est la garantie pour les
élections contestées et soumises à l'enquête? où trouve-t-on l'impar-
tialité et le vrai libéralisme? Est-ce dans notre démocratie républi*
cdne ou dans la monarchique Angleterre?
En France, à direvrai, les en quêtes électorales, dont la première
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LES LNVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 65
ne remonte pas au-delà de 1842 ^ ne sont pas ordonnées pour
éclairer le Sénat ou la Chambre : sauf de bien rares exceptions^
leur but est uniquement politique. Aussi, la plupart du temps, les
membres dont l'élection est contestée, préfèrent-ils l'invalidation
pure et simple, immédiate, à l'appareil de l'enquête. Ils savent que
oeUe-cin'a d'autre objet que d'intimider leurs partisans, de préparer
de longue main l'élection de leurs concurrents, lorsque les chances
de ceux-ci ne paraissent pas suffisantes dans le cas d'une prompte
inralidation.
Si quelques esprits naïfs ont pu croire à l'impartialité de l'enquête
prescrite dans l'exemple que nous venons de citer, l'aveu dépouillé
d'artifice du principal organe républicain du Finistère a dû dissiper
leurs honnêtes illusions. « Tous les républicains sérieux du dépar-
tement, dit ce journal 2, ont vu dans l'enquête sénatoriale At précieux
moyens de combat mis à la disposition de notre parti, non seule-
ment pour cette élection, mais pour celles qui Cont suivie ou la
suivront. »
H s'agissait peu, on le voit, de se faire une opinion impartiale sur
l'élection : ce qu'on poursuivait, c'était avec la revanche des can-
didats battus, l'anéantissement pour l'avenir du parti monarchique,
tout en profitant de l'occasion pour infliger une leçon au clergé
breton dont la docilité ne paraissait pas suffisante.
Au bout de six à sept mois de comparutions et d'interrogatoires,
de manœuvres et d'intimidations, les électeurs sénatoriaux du Finis-
tère, avec une énergie dont on ne saurait trop les louer, ont affirmé
de nouveau leur volonté par la réélection des mêmes candidats.
Pour cette fois du moins et grâce au caractère persévérant de la
race biietonne, les précieux moyens de combat ont fait long feu.
Lorsqu'il n'y a pas enquête, les procédés sont plus expéditifs :
on se préoccupe, tout d'abord, dans le bureau chargé de l'examen
de Télection et, plus encore, dans la Chambre elle-même lorsqu'elle
statue sur le rapport du bureau, de savoir quelle est l'opinion du
député contesté : fait-il partie de la majorité, il ne court aucun
risque, sa validation est certaine. S'il appartient à la minorité, une
seconde question se pose : Y a-t-il espoir d'empêcher sa réélection?
Si cette question est résolue affirmativement, l'invalidation est sûre ;
àans le cas contraire, la majorité hésite et généralement se résigne
à la validation ; quelquefois cependant la passion l'emporte et lui fait
invalider des députés dont la réélection n'est pas douteuse pour peu
* Enquête ordonnée le 9 août 1842 sur la proposition de M. Odiloa
Barrot, sur les élections de MM. Pauwels, Floret et Allier, élus à Langres^
Carpentras et Embrun.
^ Le Finistère, numéro du 22 décembre 1886.
10 OGTOBBB 1887. 5
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66 LES INVAUDATIONS M iNGLETEREK ET £N FRANGE
surtout que le concurrent battu soit tenté de recommencer La lutte.
Est-il un seul député républicain qui ose soutenir sérieusement
que la politique ne joue pas le principal rôle dans le jugement rendu
sur les élections contestées?
Lorsqu'à F Assemblée nationale» la majorité conservatrice invalida
des députés républicains, -^ elle usa pourtant de sa force avec uoe
modération que les Chambres n'ont guère imitée depuis 1876, — les
politiques de gauche et leurs journ^iix ne criaient><ils pas à l'injus-
tice, au scandale?
Devenu majorité, le parti républicain voit eu cela, comme sur
maints autres points, les choses d'un autre œil; avec sa merveilleuse
aptitude à appliquer sa maxime : a Débarrassons-nous de ce qui nous
gène », tout en invoquant les grands principes, il érige la pratique
jusqu'alors fort rare * des invalidations en système destiné à corriger
les erreurs du corps électoral.
Qui ne se souvient des interminables discussions de vérifications
de pouvoirs des Chambres de 1876, 1877, 1881? Nous ne voulons
pas parler de la Chambre actuelle qui n'appartient pas encore à
l'histoire.
* Sous la moûarchie de Juillet, la Chambre des députés de 1839 prononça
cmq invalidations; la Chambre de 1846, six invalidations sur 459 membres :
tous les députés invalidés par ces deux Chambres, MM. de Luynes, Desha-
meux, de Girardin, Mexnadier, d'Houdetot, Convers, Drault, Haller-CIa-
parède. Portails, Sieyès, sauf un seul M. Drouillard, furent réélus.
L'Assemblée constituante de 1848, qui comptait 900 membres, fit sept
invalidations et ordonna quatre enquêtes, dont deux précédèrent les inva-
lidations de MM. Laissai et Gent comprises dans le chiffre de celles-ci.
L'Assemblée nationale de 1849, comptant 804 membres, fit sept invali-
dations, dont six dans le même département de Saône»et-Loire ; elle rejeta
toutes les demandes d' enquête.
8ou3 rSmpire, le Corps Législatif de 18S7 prononiga les invalijdations de
MM. de Gambacérès, Dabeaux, Pissard, Bartholoni et de la Ferrière : les
quatre premiers furent réélus.
Le Corps législatif de 1863 invalida MM. Boi telle, de Bulach, Pelletan,
Bourcier de Villers, Bravay et Isaac Péreire, après avoir fait une enquête
«ur les élections des deux derniers dans le Gard et les Pyrénées-Orientales.
Le Corps législatif de 1869 invalida MM. Gourgaud, Marion, Isaac
Péreire» Rouxin et de Sainte-Hermine, il ordonna trois enquêtes.
L'Assemblée nationale, composée de 753 membres, prononça, à la cons-
titution de la Chambre, quatre invalidations, celles de MM. Chaix, Marc-
Dufraiese, Mestreau et Lamarte. A la suite d'élections partielles six inva-
lidations, celles de MM. Laget, Lambert, Jacques Deregnaucourt, Turigny
et de Bourgoing : elle ordonna deux enquêtes, une dans la Nièvre, sur
rélection de ce dernier, et une autre dans Vaucluse, à laquelle il a** pas été
donné suite, les députés de ce département ayant donné leur dômissioo.
La Chambre des députés de 1876 prononça dix-neuf invalidations et
quatre enquêtes.
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LES INYÀLIOATIONS EN ANGLITIRRB IT Ef IBÀNCK 67
A-t-OD calculé le nombre d'heures, la quantité de séances absor-
bées par les vérifications de pouvoirs des députés élus le lA oc-
tobre 1877? Les 363 se complaisaient à cette triste besogne beau-
coup plus longue naturellement avec le scrutin uninominal, puisque
Sélection de chaque député donnait lieu à un rapport particulier,
à une discussion spéciale : sous l'empire du scrutin de liste, au
coQlraîre, un seul et unique rapport comprend la députatiou entière
d'un même département.
Réunie dans les premiers jours de novembre 1877, la Chambre
terminait à peine au mois de juin 1878 ses exécutions, qui s'élevè-
rent à près de cent et qui occupèrent plus de la moitié des séances
pendant près de huit mois! Malheur au député élu contre un
des 363! Le chiffre de la majorité était-il minime, il suffisait d'un
<ïéplacement de quelques voix pour que son concurrent fût élu. Sa
majorité était-elle considérable S les gardiens intègres et vigilants
<ie la sincérité et de la moralité du suffrage universel y voyaient
une preuve manifeste de la pression administrative. Dans l'un et
Fautre cas, les députés conservateurs étaient renvoyés à leurs
électeurs, car il était assurément malaisé d'échapper à ce dilemme.
Ijn système semblable pratiqué à outrance ne ressuscite-t-il pas,
en vérité, un nouveau genre d'élections à deux degrés? Pour nombre
de députés, condamnés à une série d'invalidations, la première
épreuve devant le suffrage universel est peu de chose à côté de la
comparution devant un juge que la passion politique seule anime.
Aucune atteinte plus rude n'a été portée à la considération du
régime par\ementaire que l'usage fait par les majorités républi-
caines des dernières Chambres du droit de vérification des pouvoirs.
Les motifs qui, en outre de la passion, ont servi de mobile à leurs
décisions ont été souvent si mesquins, parfois si inavouables, que
l'autorité même du juge souverain a été profondément entamée. La
Chambre des députés examine-t-elle avec conscience la régularité
des élections, le public ne croit plus à son impartialité : il y a
désormais cx)mme un cas de suspicion légitime.
Les deux Assemblées parlementaires agiraient donc sagement en
» déchargeant d'une tâche qu'elles ne peuvent accomplir dans des
amditions d'impartialité et d'équité suffisantes, pour suivre l'exemple
que leur a donné la Chambre des communes en Angleterre.
« A quoi bon, disait un membre de la Chambre des communes,
par la vérification des pouvoirs, recommencer dans la Chambre,
Fagitatton électorale? A quoi bon échanger, comme premier salut,
* Plusieurs conservateurs qui avaient réuni de 4 à 6000 voix de majorité,
comme M. Tinay dans la Haute-Loire entre autres, chiffre énorme au
scratin d'arrondissement, ont été invalidés.
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-es LES INVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE
«ntre les membres qui arrivent, des accusations véhémentes et
inaugurer des débats d'affaires par des débats de passions? La Iw
électorale, comme toutes les lois, doit être appliquée par les tribu-
naux; la grande majorité des élections étant incontestée, cela suffit
pour que la Chambre se constitue et se mette au travail sans délai;
elle y gagne de la concorde et du temps '• »
Il y a, d'ailleurs, un précédent dans notre propre pays; aux termes
de la loi de 1871, les conseils généraux vérifiaient eux-mêmes les
élections de leurs membres : bien que la politique soit supposée ne
pas entrer dans les assemblées départementales, on sait qu'elle n'est
pas étrangère à leurs décisions. Aussi, les abus signalés plus haut
^'y produisirent et entraînèrent des réclamations si vives, que TAa-
.semblée nationale fut saisie d'une proposition tendant à transférer
au Conseil d'État le jugement sur les élections départementales
contestées.
On cita, lors de la discussion de cette proposition, des exemples
frappants de partialité et d'injustice, mais ce fut M. Limperani,
député de la Corse, aujourd'hui conseiller à la Cour de Paris, qui
eut l'honneur de décider l'adoption de la loi.
Et cependant il était monté à la tribune pour la combattre comme
absolument inutile : « On peut très bien s'arranger avec la loi
actuelle, disait-il ; tenez, en Corse, les bonapartistes et les républi-
cains se partagent à peu près par moitié le conseil général, et cepen-
dant nous n'avons jamais de querelle au sujet des élections contes-
tées; nous sommes convenus que nous les validerions toutes sans
exception et sans même examiner les faits allégués par les protesta-
taires. »
Cette argumentation singulière eut l'effet diamétralement opposé
à celui que M. Limperani poursuivait, et la loi fut votée le 31 juil-
let 1874.
Depuis cette époque, toutes les protestations contre les élections
au Conseil général ont été jugées par le Conseil d'État. Ce grand
corps est entièrement à la nomination du gouvernement, il est exclu-
sivement composé de fonctionnaires dévoués au pouvoir. Néanmoins,
par ce seul fait qu'il est un tribunal, ses décisions sont plus accep-
tables et plus équitables; aussi, les plaintes contre ses verdicts sont
devenues moins nombreuses et moins vives que sous l'ancienne
législation.
Le Conseil d'État, il faut lui rendre cette justice, écarte générale-
ment, en cette matière, les raisons politiques et juge surtout d'après
les faits. Récemment, il a, en invalidant une élection dans la Nièvre,
* Les usages du Parlement anglais, par M. Maurel-Dupeyré, chef des secré*
taires-rédacteurs, 1870.
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LES iHTAUDATIOlfS IN ANGLETERRE ET EN FRANCK 69
eûlevé aux républicains la majorité dans le Conseil général de ce
département. Croit-on que la majorité républicaine de cette assemblée
aorait assez respecté le droit et l'équité pour prononcer une invali-
dation dans de semblables conditions et se suicider dnsi de ses
propres mains? Personne ne le supposera.
Nous savons fort bien que, dans la plupart des pays soumis au
régime parlementaire, chaque Chambre législative a le droit exclusif
de vérifier les élections de ses membres; l'exemple de TAngleterre,
qtal est le pays par excellence du parlementarisme, n'en semble pas
moins décisif.
Ce n'est pas le seul pays, d'ailleurs, ob les Chambres aient
renoncé à ce privilège.
En Suède, le citoyen qui proteste contre l'élection d'un membre
de l'une ou l'autre Chambre réclame un extrait du procès-verbal
de l'élection et doit, dans le délai maximum d'un mois, s'il s'agit
de la première Chambre, dans le délai de huit jours, s'il s'agit de la
seconde, remettre au gouvernement provincial un appel adres.^ au
roi. Par un arrêté rendu public, le gouvernement provincial fixe un
délai rapproché au cours duquel les intéressés sont invités à lui
fournir des explications au sujet de l'appel en question. Le dossier
de l'affaire est ensuite adressé au roi, qui le soumet à l'examen de
la cour suprême et statue ensuite sur l'élection d'après Tavis de cette
cour.
En Hongrie, la loi électorale du 26 novembre 1874 dispose, dans
son article 89, que les élections contestées seront jugées par la
cour royale.
En Portugal, la loi du 21 mai 1884 décide que, d'une façon
générale, la Chambre vérifiera les pouvoirs de ses membres : mais
elle ajoute que le jugement d'une élection contestée dans les assem-
blées primaires ou dans les commissions de dépouillement sera
déféré, si quinze députés le réclament, à un tribunal spécial composé
du président du tribunal suprême de justice, de trois membres de
ce même tribunal, désignés par le sort et de trois juges de la Cour
d'appel de Lisbonne également tirés au sort. Les séances de ce tri-
bunal de vérification des pouvoirs sont publiques ; il entend des
témoins, ordonne des enquêtes, s'il y a lieu : les parties intéres-
sées peuvent assister aux débats et recourir au ministère d'avocats.
Les décisions du tribunal sont souveraines.
Au Canada, l'acte du 26 mai 1874, qui ne contient pas moins de
67 articles, règle la procédure en matière d'élections contestées et
décide que les protestations seront jugées par la Cour suprême de la
province où a eu lieu l'élection.
Enfin, l'État de Pennsylvanie, dans sa nouvelle constitution.
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70 U» IKTAUDiTIONS EfC ANGLETERRE ET EN FRANGE
ratifiée par un plébiscite du 2& décembre 1873, a déféré aux tri-
bunaux le jugement de toutes les élections contestées.
Dans les autres pays, il est vrai, le parlement reste souverain juge
de la validation des pouvoirs de ses membres; mais l'exercice de
ce droit est généralement accompagné de garanties destinées à sau-
vegarder les minorités.
En Italie, par exemple, une commission spéciale ou junta, com-
posée de neuf membres, est nommée, dès la réunion d*une nouvelle
Chambre, à T effet d'examiner les élections contestées pendant toute
la durée de la législature. Les sommités de tous les partis^ minorité
comme majorité, sont désignées, d'un commun accord, pour faire
partie de cette commission dont les décisions empreintes de l'im-
partialité la plus absolue sont toujours ratifiées par la Chambre.
On voit que le système sur lequel nous appelons l'attention de»
esprits pénétrés des idées de justice, soucieux de la dignité du Par-
lement, fait peu à peu son chemin et nous inclinons à croire qu'un
jour viendra où il sera adopté dans tous les pays soumis au régime
parlementaire.
En ce qui concerne la France, il est évident qu'un pouvoir aussi
important, aussi considérable ne pourrait être confié qu'à la Cour
de cassation : le tribunal suprême aurait seul l'autorité et l'impar--
tialité nécessaires pour remplir une aussi haute mission. Les éleo^
tions au Parlement étant avant tout politiques, le Conseil d'État,
corps politique, ne semble pas compétent, malgré les précédents
tirés des Conseils généraux pour les juger en toute impartialité.
On objectera que cette réforme touche à la Constitution et néces*
siteralt par suite la réunion du Congrès. D'accord : cet événement
devant se produire dans un avenir plus ou moins rapproché, la
question pourrait être étudiée préalablement dans chacune des deuK
Chambres et faire l'objet de propositions qui seraient soumise au
Congrès lors de sa prochaine réunion. Le pays, honnête et impartial*
plus soucieux de voir le Parlement se consacrer aux discussionsr
dWaires que perdre son temps en débats stériles et irritants, petl
enclin à maintenir les prérogatives ou privilèges de ses mem*-
bres, qui lui semblent parfois exagéré», î^plaudirait, sans aucAin
doute, à une semblable réforme; elle vaut tout au moins la peine
d'être sérieusement examii>ée. Il n'est pas conforme au bon sens et
à la logique qu'elle soit écartée péremptoirement sous le prétexte
qu'elle touche à la Constitution : l'oeuvre de M. Wallon n'est pas
parfaite assurément, même pour les partisans de la forme républi-
caine; qu'elle sœt au moins perfectible pour le temps pendant lequel
nous devons encore la subir,
Léon Loaoïs.
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MÉMOIRES
DU
COMTE DE VILLÈLE
La lanuUe du comte de ViUèle se dispose à publier les Mémoires
laÎBsés par l'illustre mioiâtre de la Restauration; ils formeroBt
quatre volumes qui parattroat par intervalles d'ici à deux années,
et dont le premier sera mis en vente le mois prochain K Une com«-
muBÎcation bienveillante nous permet d'en placer dès aujourd'hui
les principaux passages sous les yeux de nos lecteurs. C'est le récit
de la jeunesse de M. de Villële, le tableau mouvementé de ses
années d'exil à l'Ile Bourbon et enûn l'esquisse de ses débuts dans
la carrière politique à h Chambre de 1815. Partout, dans ces cu-
rieuses pages d'histoire, Thomme d*État se retrouve, avec sou
caractère intègre, ses principes inflexibles, sa haute raison, ety
qu'il raconte des anecdotes, trace des portraits ou formule des
jog^meuta, î\ est impossible de n'être pas saisi de l'accent de con-
^ction profonde ett de fiëre sincérité qui anime sa parole.
L'auteur commence par se justifier, dans une courte préface,
d'écrire des Mémoires. — Il m'a toujours paru, dit-il, qu'il était très
difficile aux historiens éloignés des faits qu'ils racontent d'arriver i,
une rigoureuse exactitude ; aussi « suis-je convaincu que, lorsqu'il
existe des Mémoires écrits par les contemporains, ou mieux encore
par les hommes qui ont été mêlés aux événements, la lecture de
ces Mémoires est préférable à celle de l'histoire elle-même, surtout
quand les documents de ce genre, sur une même époque, nous
Tiennent d'écrivains placés dans des situations différentes et appar-
tenant à des opinions opposées. En un mot, quand je le puis, j'aime
mieux faire moi-même l'histoire que de la recevoir toute faite. »
' Librairie académique DHler. — Emile Peniii,'[successeur.
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72 MÉUOIRES DU COMTE DE YILLÈLE
Il ajoute : « Quoi qu'il en soit de mon opinioD sur l'utilité des
Mémoires, ou me permettra du moins de penser avec Montaigne
que c*€st toujours plaisir de voir les choses écrites par ceux qui
ont essayé comme il les faut conduire.
« J*ai été mis par les circoustances en position de faire cet essai ;
je crois pouvoir être utile en rendant compte de ce que j'ai vu, su
ou fait dans le cours de ma vie politique. A défaut d'utilité, je m'es-
timerai encore heureux de faire plaisir à ceux qui me liront; ils
peuvent compter sur ma véracité.
c( Quelques motifs plus sérieux encore me portent à entreprendre
ce travail. J'ai servi des princes malheureux et qui seront proba-
blement mal jugés dans l'avenir, comme ils l'ont été depuis leur
chute. Je suis du nombre de ceux qui les ont vus de près à toute
heure et en toute occasion, qui ont connu leurs dispositions cons-
tantes, leurs pensées les plus intimes et leurs vues les plus secrètes.
Abandonner leur mémoire à la discrétion de leurs ennemis et des
nombreux détracteurs du malheur, ce serait manquer aux devoirs
que m'imposent la justice et la reconnaissance. J'ai moi-même des
enfants pour lesquels la réputation de leur père est un bien pré-
cieux; j'ai des amis, d'anciens collègues, intéressés à ce que la
marche politique, les actes auxquels ils ont plus ou moins parti-
cipé, ne soient pas livrés sans défense aux attaques de ceux qui
ont suivi des voies divergentes ou opposées. J'ai été invité par
plusieurs d'entre eux à écrire ces Mémoires. Maintenant qu'il me
reste quelques loisirs après avoir heureusement rempli mes derniers
devoirs de père de famille par rétablissement de mes enfants, je
Tais rechercher, parmi les documents que j'ai conservés, ceux qui
pourront m'aider à rassembler mes souvenirs. Je commence donc
cette œuvre de longue haleine, ne sachant trop si à mon âge je puis
avoir l'espérance de la terminer. »
Ma famille est originaire du Lauraguais, qui faisait partie de la
province du Languedoc. Dès le douzième siècle, Arnaud de Villèle
possédait des terres et fiefs en Lauraguais.
Jean de Villèle acquit la terre de Morvilles, dans le comté de
Caraman, le 13 août 1390. Depuis cette époque, elle n'a cessé
d'être possédée par ma famille et d'en être la demeure constante
et le principal patrimoine; les actes de tout genre qui sont en ma
possession le prouvent incontestablement. Après avoir été partagée
entre plusieurs branches collatérales, cette terre s'est trouvée
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLS 73
réunie en totalité entre les mains de mon père, comme elle Test
aofoard'hui dans les miennes.
Je suis né le 14 avril 1773 à Toulouse, rue Sainte- Glaire, maison
BrassaUlëre, maintenant rue de la Fonderie, n"* 26. Le mariage de
mes parents n'avait précédé que de quatorze mois ma naissance;
mon père, Louis-François-Joseph de Villële, était âgé de vingt-trois
ans, et ma mère, Anne-Louise de Blanc de la Guizardie, dont la
famille était originaire du Rouergue, avait à peine atteint sa vingt-
deuxième année.
Mes premières études se firent diez mes parents avec un pré<
cepteur ecclésiastique. Je suivis ensuite comme externe les cours
de sixième et de cinquième au collège royal, et je finis par y entrer
comme pensionnaire, ayant obtenu une des bourses fondées en
favenr des élèves qui les gagneraient au concours.
Je quittai le collège de Toulouse en mars 1788. Mon père désirait
vivement que je suivisse la carrière de la marine militaire, où l'on
ne pouvaùt entrer après Tâge de quatorze ans; il me conduisit à
VÉcole de marine d' Alais, et le 15 mai je fus examiné par le célèbre
M. Monge. Le nombre des candidats était disproportionné à celui
des places à donner, et il fut recommandé à l'examinateur d'être
très sévère; on n'exigeait alors que l'arithmétique, la géométrie et
la statique. M. Monge ne manquait jamais de demander la démons-
tration du carré de l'hypoténuse; je la lui fis de trois ou quatre
manières différentes.
Le principal de l'École d' Alais écrivit le lendemain à mon père
« qu'il regardait mon admission comme assurée, que M. Monge avait
été très satisfait de mon instruction et encore plus de mon intelli-
gence, que si je fusse arrivé plus tôt à Alais, j'aurais certainement
eu les succès les plus brillants, et que je n'avais besoin pour être
admis ni de protection ni de faveur » .
Le jeune homme fut alors dirigé sur TÉcole de Brest, où son intelli-
gence et son application lui gagnèrent promptement les sympathies de
ses supérieurs.
L'hiver que je passai ainsi sous un climat si différent de celui
de notre Midi, était précisément l'hiver de 1788 à 1789, si connu
par son excessive rigueur; j'en fus incommodé au point d'être
obligé de passer un mois à l'hôpital militaire.
Je passai le 5 mars 1789 un examen que me fit encore subir
M. Monge; cet examen roula sur les deux trigonométries et les deux
premières sections de la navigation ; il ne me manqua plus pour
passer à la seconde classe que le temps d'embarquement exigé par
rordonnance.
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74 MÉMOIRES DU GOMTB DE YILLÈLK
Bîentôi reçu élève de seconde classe et embarqué sur U fr^ate
YEngageaniey que commandait M. de Lajaille, il partit pour Saint*-
DoHiiogue où le bàliment oondiûsait un nouveau gouverneur.
Noua étions partis de France quatre jours après la prise de la
Bastille, ce premier succès de la violence contre le droit, des pasr-
dions aveugles contre la saine raison, des vaines théories contre la
sagesse de Texpérience, et de Torgeuil du moment contre la maturité
du temps. Quand nous arrivâmes à Saint-Domingue, cette belle
colonie touchait à Tapegée de la prospérité matérielle, mais était
en proie à une vague inquiétude, peut-être inséparable d'un si haut
degré de bien-être. Comme dans la métropole, le dégoût et la
déprédation des jouissances réelles se joîgmûent à un besoin fantas*
tique de changement fomenté dès longtemps par 1^ philosophes
et les écrivains du sîëde qui touchait, à son terme.
Rien au monde n'était comparable au spectacle qu'offrait alors à
Saint-Domingue le développement de la culture et du commerce,
fruit d'une bonne administration. La fécondité du sol était inépui*
sable, son étendue était immense, comparée à la consommation
possible des précieux produits de son exploitation. Moins de la
moitié de la. colonie était cultivée, et non seulement elle suffisait à
l'approvisionnement de la France en sucre, café, coton, indigo, et
au débouché des vins, farines et objets manufacturés de la métro-
pole, mais encore elle fournissait à celle-ci des nooyens d'échangar
avec les populations du oentre de r£an)pe«
Observateur réflédii et attentif à s'instruire, le jeune of&oier cherche
à se rendre compte du mécanisme administratif et commercial de la
colonie : « Mais,.dit41, n'étant âgé que de seize ans, comment auraïsrje
porté de sérieuses investigations sur. un pareil sujet? n 11 ajoute :
Tel était le spectacle qu'offrait alors cette île naguère presque
déserte; le Français, malgré sa légèreté naturelle, et peut-être
même à cause d'elle, et par elle, s'y montrait éminemment propre
i la colonisation; et, bien qu'on lui ait souvent contesté cette qualité,
Vhiâtoire de Saint-Domingue ne restera pas. moins à jamais une
preuve évidente de la fausseté d'une pareille opinion*
En novembre 1790, Ylllèle quitta Saint-Domingue, où les événe-
ments révolutionnaires de France allaient avoir un eontre-eonp si
ikoeste, et le dernier j.our de décembre il débarquait, à Brest, où Teffoiv
veicence des esprits foisaii à. l'équipage de la frégate le plus mauvais
accueil.
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fiÙIQlBlES DU OOHTE DE Y1LLÊ££ 75
3*ècrivaiB le lendemain à ma famille : « Les officiers de terre et^
de mer sont obligés de s'habiller en bourgeois, leur uniforme les
eipossint à de continuelles insultes de la part de la population. »
Je fus narré de cette disposition des esprits et pénétré en même
temps du danger dont serait pour mes parents et pour moi-même
un 6ë}Oor msif soit auprès d'eux, soit même dans un port en France.
Je /leur demandai donc, bien qu'au lendemain d'une campagne de
diz^liuit mois, la permission de me rembarquer immédiatement avec
M. de Saint-Félix, mon compatriote, ami et aliié de ma f&mille.
M. de SaintnFélix commandait, dans l'escadre qui était sur la rade
de Brest, le Taisseau le Tourville^ et il aTsût reçu du ministre de
la manne la promesse d'être bientôt appelé à diriger en chef la
division iw?ate cpii devait aller stationner dans les mers de l'Inde.
L'aolofsation que je demandais ne tarda pas à m^anriver; mes
parents s'estimaient trop heureux, dans des cireomtanees'si mena-
çantes, de me voir aller moi même au-devant d^un parti aussi m-
sonnable. Ils savaient que je n'avais embrassé la carrière de la
marine que par pure obéissance, et depuis que je la suivais je
n'avais cessé de leur en peindre l'inutilité pour moi. Je n'avais, leur
disais-je, aucune ambition et ^ne faisais aucun cas des avantages,
plus imaginaires que réels à mes yeux, de l'avancement, des grades
et des distinctions, récompenses auxquelles il me faudrait sacrifier
le bonbeur de la vie de famille et qui me feraient perdre ainsi mes
plus belles années.
Je n'étais encore âgé que de seize ans et quelques mois;.m2Ûs,
sans avoir assez d'expérience ni de connaissances acquises pour
pouvoir apprécier à l'avance toutes les conséquences des grands
événements qui se préparaient, j'avais cependant. assez de rectitude
dans l'esprit pour être frappé des avantages du parti que la Provi-
dence semblait m'offrir en ce moment. C'est en effet à cette déter-
mination cpie mes parents ont dû la conservation de leurs biens
durant la tourmente révolutionnaire : la production de mon certificat
d'embarquement sur un bâtiment de TÉtat leur a constamment suffi
pour échapper à la coofiacation. C'est gràûe encore â cette déter-
mination que j'ai pu moi-^même éviter la cruelle alternative de
n'expatrier, Gomme presque tcms lesimembresdu corps dans lequel
je servais, ou de me soumettre à ides principes et des foli^ que mon
oear et ma raison ont toujours également ré^urouvés...
La marine royale comptait alors quatre-vingls vaisseaux de haut
bord et un nombre double de frégates et de corvettes ; nos arsenaux
renfermaient tous les objets nécessaires à leur armement, rangés
«vec ordre, étiquetés et entretenus de manière è pouvoir être portés
i bord du bâtiment auquel ils appartenaient, aussitôt que Ton recc-
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76 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLËLB
vrait l'ordre de le mettre en état de prendre la mer. Cette belle
armée navale, réunie à celle que possédait l'Espagne, était égale,
sinon supérieure à celle de l'Angleterre...
La France s'était ainsi relevée des désastres éprouvés sur mer
pendant les dernières années de Louis XIV, de l'abandon de nos
intérêts maritimes, sacriBés à ceux de l'Angleterre sous la Régence,
et de la perte d'une partie de nos colonies sous le règne de Louis XV.
De même qu'il m'a été donné de voir la prospérité et la chute
de Saint-Domingue, de même ma destinée m'a fait assister aux
derniers moments de notre grandeur maritime, et m'a également
rendu témoin des premiers coups portés à ce précieux assemblage
de force et de richesse, que des passions aveugles ont si prompte-
ment anéanti. Il faut avoir vu ces passions à l'œuvre pour croire
qu'une nation puisse se précipiter elle-même d'un si haut degré de
splendeur, et persévérer ensuite dans des voies si évidemment
contraires à tous ses intérêts matériels et moraux I
II
Nous appareillâmes de la rade de Brest le 26 avril 1791 et moml-
lâmes à l'Ile de France le 31 juillet. Ces trois mois passés ainsi entre
le ciel et F eau, sans relations avec la terre que menaçaient des
bouleversements inouïs, me semblèrent un temps de calme et de
repos bien nécessaire à mon cœur flétri par de si tristes et de si
pénibles spectacles...
Deux jours après notre arrivée, il nous fallut assister avec toutes
les autorités à un service solennel pour Mirabeau. Je rapporte ces
détails insignifiants en eux-mêmes, que je trouve consignés dans
ma correspondance avec ma famille, parce qu'ils servent à reporter
le lecteur au milieu de l'atmosphère de cette époque. Trois semaines
après, arriva dans la colonie la nouvelle de la fuite du malheureux
Louis XVI et de son arrestation à Varennes.
Bientôt, là comme à Saint-Domingue, se fait sentir le contre-coup
des événements révolutionnaires. L'esprit d'insubordination et de
révolte éclate non seulement dans la colonie, mais parmi les équipages
eux-mêmes qui refusent d'obéir à leurs officiers; et les Anglais profitent
de ces désordres pour humilier notre pavillon et pour détacher de nous
les colonies qu'ils convoitaient.
Il semble, dit M. de Villèle, que la Providence, en vue du
poste élevé auquel je devais être un jour appelé dans ma patrie,
se soit plu à me rendre témoin, dans les diverses parties du globe,
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILliLE 77
de Vempressement de nos éternels rivaux, les Anglais, à faire
tonmer au profit de leur puissance l'état de désorganisation, de
démence et de faiblesse où nous avait jetés la révolution.
Passé de l'île de France à l'Ile Bourbon avec son amiral et ami^
U. de Saint-Félix, le jeune officier y trouva les mômes ferments révo-
lutionnaires, qui ne tardèrent pas à amener les plus dramatiques péri-
péties et à mettre en danger la vie même de ceux qui étaient traités
d'aristocrates par une population en délire.
Les dernières nouvelles que j'avais reçues de ma famille remon-
taient à près de quatre ans; elles étaient du h décembre 1793. Les
lettres de mon père étaient datées de la prison de la Visitation à
Toulouse, oix il était détenu comme suspect; ma mère m'écrivait
également de Toulouse, où elle était venue s'établir pour prodiguer
à mon père les soins que réclamait sa situation et pour se soustraire
elle-même aux dangers qu'elle eût courus à la campagne. Ces tristes
nouvelles et le silence de trois ans qui les avait suivies, étaient de
nature à m'inspirer les plus vives inquiétudes sur le sort de mes
parents et à me faire considérer comme un danger de plus pour
eux la tentative que je pourrais faire d'aller les rejoindre. Quant à
leur fortune, il n'était guère possible d'y compter, un hasard seul
pouvait la leur avoir conservée.
Si la position des lies de France et de Bourbon était compromet-
tante pour les fortunes acquises, d'un autre côté, les ventes à vil
prix des habitations de ceux qui retournaient en France offraient
aux acquéreurs une occasion presque certaine de s'enrichir. Ou
pouvait ainsi, en liant intimement son sort à celui des colonies,
acheter des propriétés à des conditions assez avantageuses et avec
des termes de paiement assez éloignés pour avoir l'espoir, par un
travail intelligent, d'en solder le capital avec les revenus.
Une proposition de ce genre lui fut faite, et, avec l'approbation de
M. de Saint-Félix, il Taccepta. La combinaison devait, au bout de six
ans^ le rendre propriétaire d'une habitation lui rapportant un revenu
net de 10 à 12 000 francs.
L'exploitation, dirigée avec intelligence, produisit de tels résultats,
qu'avec l'excédant des recettes l'actif propriétaire put ajouter de nou-
velles plantations de cafés et de girofliers.
Cependant, les navires montés par de hardis aventuriers que les
ports de France expédiaient pour nos lies et qui, par leur marche
supérieure, échappsdent aux croiseurs anglais, m'apportadent de loin
en loin des nouvelles moins arriérées de ma famille etj me four-
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7g MÉMOIRES DU COMTE DE HLIÈLE
nissaient quelques occasioDS de lui écrire. Je savais mou père
délivré de sa longue déteotiou et toute ma famille établie à Moi**
villes, où elle pouvait désormais vivre eu paix et avec quelque
aisance. Mes parents ne réclamaient pas encore mon retour auprès
d'eux, mais ils le regardaient dans l'avenir comme tin port de salut
et une consolation pour tous, après une si longue et si terrible
tourmente, lis se flattaient déjà de l'espoir que la position dans
laquelle ils me savaient me permettiait de revenir en France avec
quelque fortune lors de la paix générale; ils songeaient à employer
les fonds que j'aurais pu acquérir à constituer la dot de mes sœurs,
ce qui leur permettrait de me substituer à leurs droits sur la terre
de Morvilles, qu'ils désiraient ardemment conserver dans la famille.
Sous l'empire de ces idées, le jeune colon se livra avec plus d'ardeur
que jamais à une vie laborieuse dont les fatigues ne tardèrent pas à
dlércr sa santé, et après la récolle de 1798, il éprouva des troubles
d'estomac et des oppressions nerveuses qui exigèrent la sérieuse
intervention du médecin. Celui-ci ordonna un temps de repos absolu,
et pour chasser de son esprit les tendances mélancoliques auxquelles
il était enclin par ses souflPrances, il lui conseilla d'aller passer un mois
au sein d'une famille considérable de l'île, qui désirait vivement le con-
naître et qui lui faisMt offrir gracieusement l'hospitalité, la famille
Desbassayns, dont Thabitation était une résidence délicieuse. Après
quelques hésitations, il accepta.
Je n'eus qu'à m'en féliciter; il était impossible de trouver dans la
colonie uue famille plus recommandable sous tous les rapports : bon
ton, bonne tenue, capacité remarquable chez les chefs de la famille,
union touchante parmi les enfants, opulence solidement assise et
sagement maintenue, attentions délicates dans une hospitalité
naturelle et facile. Mon estomac se remit, mes oppressions se dis-
sipèrent, mon cœur se dilata; le bien-être et la satisfaction la plus
douce remplacèrent chez moi la mélancolie. Quand nous repartîmes,
ma guérison était complète.
Mais parmi les membres de la patriarcale famille où il venait de faire
un si heureux séjour, une jeune personne, douée des qualités les plus
rares, M"« Desbassayns, avait particulièrement attiré son attention, et,
de son côté, il avait su, sans effort, gagner sa sympathie. Elevée en
France, elle lî'avait aucune répugnance à y retourner ultérieurement
et à s'y fixer dans la famille de l'homme qu'elle aurait choisi. M. de Yil-
lèle Tépousa le 13 avril 1799, jour où il accomplissait sa vingt-sixième
année.
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MtÊtXm W GOHTB DB YtLLÈLË 79
Par SDÎte de mon entrée dans la famille la phis considérable de
rUe, je fus noaimô dépoté à l'Assemblée coloniale qui gouvernait
eo réalhé le pays. Cette position m'a. fait prendre, en effet, durant
phsiears années, une large part dans Tadministration de la colonie;
die m'a fait acquérir la connaissance et l'habitude des affaires
pobliqoes dans un gouvernement d'assemWées délibérantes; elle a
développé en moi des facultés dont j'ai été par la suite appelé à
faà^ usage sur un bien autre théâtre, dans la position la plus
éièvée et par suite ta pins périlleuse...
Bien qfu'à mon début dans la carrière oratoire, je pris une large
|»rt aux débats coloniaux, et je ne puis me rappeler sans quelque
ergneil les éloges flatteurs que le respectable M. de Malartic crut
devoir m'adresser après la première séance. Il y joignit un compli-
ment qui me fut moins agréable : Languedocien comme moi, il me
reconnut pour un compatrkKe à mon accent, et j'en fus quelque peu
désappointé, m' étant figuré que dix années d'absence avaient dû
effacer dans ma prononciation tont ce qui sentait le pays natal.
Vers la fin de janvier 1802, un aviso apportai File Bourbon la nou-
velle inattendue de la signature des préliminaires de la paix d'Amiens,
avec des décisions du gouvernement consulaire relatives à Témancipa-
tion des esclaves. M. deYillèle se trouvait alors président de l'Assemblée
coloniale.
Nous rédigeâmes une adresse à Bonaparte lui-même, que je signai
comme président. Après avoir exposé tous les motifs qui nous
faisaient juger l'émancipation subite et simultanée de nos esclaves
incompatible avec la sûreté de nos propres vies, nous terminâmes
l'adresse en déclarant que, si le Premier consul persistait dans la
fatale disposition que son ministre nous annonçait, nous nous ense-
velirions sous les ruines de la colonie pour repousser ses soldats,
plutôt que de mourir en lâches sous les coups de nos esclaves
comme les colons de Saint-Domingue. On nous rapporta que,
quand l'adresse avait été présentée à Bonaparte, il l'avait déchirée
et mise en pièces avec colère.
Peu après, M. de ViDèle écrit à son père :
Figurez- voos votre fils introduit par son mariage dans la pre-
mière classe dea habitants du pays et presque aussitôt choisi par
eux pour être le défenseur de leurs principes et de leurs intérêts
conservateurs, sous une forme de gouvernement aussi contraire à
ce bot que le sont les institutions purement démocratiques. Repré-
sentez-vous-le doué ou afiligé d'un cœur de feu, d'une imagination
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90 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLËLB
féconde, d'un esprit prompt à saisir et à juger, d'une assez grande
facilité à exprimer fortement ses pensées en public, accompagnant
ce qu'il dit d'un accent de probité et de conviction intime qui
persuade et qui lui tient lieu d'éloquence, et vous ne serez pas
étonné qu'il ait été porté, entraîné comme malgré lui, à jouer un
des principaux rôles dans les tristes scènes politiques qui se sont
succédé dans ce pays.
«... Nous avons eu le bonheur de sauver la colonie et de la con-
server à la France; mais combien il m'en a coûté de sacrifices! et
malgré ces heureux résultats, que la paix vient enfin de consolider,
il m'est resté le plus profond dégoût pour ce fatras politique et
une antipathie prononcée pour les aflaires publiques. Une des pre-
mières leçons que je donnerai à mes enfants, c'est de s'en mêler
le moins qu'ils le pouiTont; elles fournissent rarement l'occasion de
faire le bien et, avec les meilleures intentions du monde, elles vous
entraînent souvent, même à votre insu, à faire le mal ; elles con-
viennent aux esprits inquiets, remuants, ambitieux et aux cœurs
dura et impitoyables; elles doivent être antipathiques à Fhomme
honnête, paisible et dont le cœur est sensible et bon. »
m
Peu de mois après mon mariage, quelle n'avait pas été ma sur*
prise de voir arriver à Bourbon mon frère, que mes parents m'avaient
envoyé de Bordeaux pour le soustraire à la conscription et aux dan-
gers du désœuvrement dans des temps si difiiciles! Il s'est établi
dans la colonie où il a épousé la plus jeune des sœurs de ma femme.
Vers la fin de cette année 1799, M. Desbassayns fut frappé d'une
attaque d'apoplexie; il vécut une année entière sans recouvrer
ses facultés, et ce ne fut que le 15 octobre 1800 que cet excellent
père fut enlevé à sa famille.
Le 30 août 1800, ma femme donna le jour à un fils, le seul que
nous ayons conservé; il reçut, sur les fonts baptismaux, les noms de
Louis-Henri. Des trois filles que la Providence nous a données,
l'aînée naquit le 6 juillet 1804, c'est notre fille Louise, aujourd'hui
M"'' la comtesse de Neuville; les deux plus jeunes, Henriette et
Sophie, ne sont nées que depuis notre retour en France. La pre-
mière a épousé M. de Pons et la seconde M. le vicomte Drouilhet de
Sigalas.
... Le 1*"" avril 1805, j'écrivais à mes parents :
t( Nous venons de recevoir par la Bellone tous les Moniteurs de
1804. J'en ai lu tout ce que j'ai pu en lire, car il y a tant de choses
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MÈHOmES DO COMTE DE VILLÈLE 81
dégoûtantes par leur platitude, qu'on esl forcé de les passer. Malgré
ces fréquentes omissions, cette lecture m'a laissé un fonds de
tristesse que je ne puis surmonter; je ne puis chasser l'opinion qui
m'en est restée que ni la révolution ni la guerre ne sont près de
finir; et comme pour vous, pour nous, pour nos enfants qui crois-
sent en âge et dont l'éducation ne peut se faire ici, pour notre
fortune qui souffre de toutes ces incertitudes, notre retour en
France devient de plus en plus nécessaire; je vais dès cet instant,
in'occuper sérieusement d'aller vous rejoindre, sans attendre la
cessation de la guerre. »
Ce ne fut que dans les premiers jours de février 1807 que nous
fimes retenir notre passage sur un bâtiment américain allant à
New- York, et le 14 mars nous nous embarquâmes. Avec des regrets
et des déchirements de cœur infinis, dont le souvenir me sera
toujours présent et qui m'ont causé le chagrin le plus long et le
plus profond que j'aie jamais ressenti, nous quittâmes tout ce
ce que nous connaissions et aimions depuis un si grand nombre
d'années.
Nous perdîmes bientôt de vue pour la dernière fois cette lie
fortunée, où j'avais été si bien accueilli, où j'avais passé les plus
belles années de ma vie, joué un rôle honorable, trouvé une famille
et des amis incomparables, que je quittais avec l'incertitude de les
revoir jamais.
Le 14 juin nous débarquâmes à New- York. Le repos que récla-
mait la santé de ma feoune et de mes enfants après un si long
voyage, nous retint dans cette ville pendant un mois environ. Je
profitai de ce séjour, à l'exemple de tous les Français qui passaient
par New-York, pour aller présenter mes hommages au général
Moreau. Cet homme célèbre avait une expression de physionomie
qui annonçait une grande douceur de caractère et une haute capa-
dté; ses manières étaient pleines de noblesse et de dignité; il
s'exprimait sur toutes choses avec facilité et modération. Quand il
sut que j'avais quitté la France depuis dix-neuf ans, il me dit :
« Ahl monsieur, que vous la trouverez changée! » Il jouissait dans
la ville de New- York d'une considération universelle, et quand il
passait dans les rues, tout le monde s'arrêtait pour le voir et lui
faire honneur, témoignage d'estime et de déférence dont est fort
avare ce peuple républicain.
EnGn M. de Villële partit pour la France avec sa famille et le 22 août
1807 û débarquait à Bordeaux.
î<ous montâmes dans la diligence de Toulouse, et le 31 août au
soir j'étais dans les bras de mes parents et au milieu de ma famille
10 OCTOBRE 1887. C
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«2 liMOlRËS DU COïïn DB VILLÈLK
réunie pour nous recevoir. Je ne chercherai pas à rendre tous les
sentiments divers que me fit éprouver cet beureuic retour après dix-
neuf années d'absence. L'aînée de nés sœurs n*avaii point quitté
mes parents; mes sœurs Méianie et Emilie avec leurs maris,
MM. d'Encausse et de Beauregard, étaient venues partager notre
joie. Pour nous soustraire à Tempressement de tous nos amis, nous
partîmes dès le lendemain pour Morviiles, afin de jouir plus libre-
ment à la campagne du bonhear de cette réunion de famille.
Mes parents m'avaient depuis longtemps fait connaître leur inten-
tion de me céder la terre de Morvilles à mon retour en France. Par
suite de la révolution, du long emprisonrament de mon père, des
séquestres et du pillage de Morvilles par l'armée révolutionnaire en
1798, le bien était grevé de plusiiears rentes; des légitimes étaient
en outre dues à mes tantes, et les dots de mes sœurs n'étaient pas
encore payées; je ne devais devenir propriétaire qu'à la condition
d'acquitter ces différentes charges. Pour régler toutes ces afiaires,
je me rendis avec mon père à Préscrville chez M. Pons de Vier,
homme de loi capable et expérimenté, conseil ordinaire de ma
famille dans les questions importantes. Après une longue confé-
rence, au moment où nous nous disposions à sortir, M. Pons de
Vier tira mon père à l'écart et lui dit : ce Monsieur de Yillèle, vous
n'aurez plus besoin de moi pour vos afiaires, vous avez là un fils
pour qui il est inutile de les étudier, il les devine. » On m'a tenu
souvent des propos semblables pendant ma carrière ministérielle,
et je les aurais volontiers pris pour des flatteries à l'adresse de mon
habit, si je ne m'étais rappelé le mot de M. Pons de Vier...
Dans le courant de l'année 1812, j'appris qu'un membre de la
famille Montmorency était venu dans notre pays et y avait orga-
nisé une sorte d'association secrète, dont les membres se vouaient
à la pratique des bonnes œuvres et à la propagation des principes
religieux et monarchiques; il se disait autorisé par Louis XVIII et
par le pape, alors prisonnier à Savone. J'ai toujours pensé, sans en
avoir toutefois la certitude, que cette association avait pris nais-
sance dans les prisons de Bonaparte, et que MM. de Polignac, de
Rivière et Mathieu de Montmorency en avaient été les promoteurs
et les directeurs sous l'inspiration des cardinaux, dont les uns
étaient retenus en captivité, les autres en exil dans diverses villes
du royaume. Ainsi les précautions prises par le gouvernement
impérial pour sa sûreté auraient servi à préparer une des causes les
plus efiicaces à mes yeux de son renversement définitif; ce fut en
efiet dans ces affiliations ignorées que les partisans du souverain
pontife et du roi légitime puisèrent leurs forces et leur unité d'ac-
tion. MM. Mathieu de Montmorency et Jules de Polignac m'ont
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE 83
raconté la part que les membres de l'association prirent en 4812
dans la tentative de Laborie et du général Malet; ils m'ont assuré
qu'en cette occasion les royalistes et les républicains s'étaient
entendus pour combiner leurs efforts jusqu'à la convocation des
assemblées primaires, qui« une fois Eonaparte renversé, devaient
prononcer souverainement entre le rétablissement de la République
et la restauration de Louis XVIII. C'est à Faction de cette associa-
tion que Ton doit attribuer les démonstrations royalistes de Bor-
deaox, Toulouse, Troyes, Nancy et Paris en 1814, lors de l'occu-
pation de ces villes par le^ alliés, bien éloignés jusque-là de la
pensée de rétablir les Bourbons. C'est par elle encore que l'on peut
expliquer l'ensemble remarquable qui exista sous la Restauration
dans la marche du parti royaliste, aussi longtemps qu'il fut dans
l'oppositioD, enfin les divisions qui éclatèrent pendant mon minis-
tère et qui préparèient la catastrophe finale de celui de M* de
Polignac.
Telle fut, à mon avis, la seule organisation qui existât réellement
dans le sein du parti royaliste; mais, quant à ce qu'on a appelé
l'infloence de la congrégation, du parti prêtre et des Jésuites sur la
marche du gouvernement, je suis convaincu que ce sont autant
d'mventions des ennemis de la légitimité pour nuire au pouvoir
qu'ils voulaient renverser. Ni l'un ni Tautre de nos deux rois n'ont
jamais fourni le moindre prétexte à ces bruits ridicules, et, loin
d'avoir de la propension pour les Jésuites, leur entourage avait
plutôt hérité des préventions de la cour de Louis XV et de Louis XVI
contre cet ordre célèbre.
M. de Villèle, bientôt nommé membre du conseil général, prit une
part active aux délibérations de celte assemblée, et, après les revers de
1813,11 excita les propriétaires de son entourage à résister, à son
exemple, aux réquisitions abusives dont ils devenaient Tobjet de la
part du pouvoir impérial.
Depuis que les dépouilles de l'Europe n'alimentaient plus les
armées de Bonaparte, le gouvernement ne cessait de nous extorquer
de Vargent par les moyens les plus honteux et sous les prétextes
les p/us ridicules. Tantôt c'était des cohortes de garde nationale
qu'il fallait équiper, tantôt des cavaliers qu'il fallait monter, tantôt
des réquisitions en nature qu'il fallait racheter. Toutes ces impo-
sitions diverses étaient exigées en argent, réparties sur des rôles
supplémentaires et levées avec les autres contributions par les
percepteurs. Jamais on n'avait ainsi isolé les plus imposés de la
masse des contribuables pour les taxer spécialement; jamais surtout
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81 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE
on n'avait affiché Tarbîtraîre et la violence avec autant de cynisme.
L'armée du maréchal Soult ayant été rejetée en deçà des Pyrénées,
vers le mois d'août 1813, les exactions n'eurent plus de bornes.
Des résistances commencèrent bientôt à s'organiser dans les classes
les plus opprimées, et des bandes de conscrits réfractaires se réu-
nirent sur plusieurs points pour s'opposer de vive force aux pour-
suites de la gendarmerie.
Ce fut vers cette époque qu'un émigré qui venait d'Angleterre,
M. de Perrin, arriva un soir à Morvilles. Il demandait asile pour une
nuit, afin d'aller plus loin remplir une mission du roi Louis XVIIL
Nous n'eûmes pas l'indiscrétion de lui demander son secret, mais
nos principes et nos sentiments lui inspirèrent sans doute une
entière sécurité, car il nous fit la confidence de l'objet de son
voyage. Il alla même jusqu'à ouvrir devant nous le double fond de
sa montre, où était caché un papier contenant deux lignes de la
main du roi pour lui donner créance. Je me souviens que nous
nous enqutmes avec un vif intérêt de la situation de la famille
royale, sur laquelle nous n'avions reçu aucun détail depuis de
longues années : nous ignorions même que M""* la duchesse d'An-
goulëme n'eût pas d'enfants.
Quelques mois encore, et la marche rapide des événements allait
ramener le prince exilé sur le trône de ses pères, et préparer un
nouvel ordre de choses, qui devait m'arracher à l'heureuse obscurité
où j'avais vécu jusqu'alors.
IV
Le 2 février vers midi, la population toulousaine fut avertie que
le pape, le vertueux et vénérable Pie VU, allait traverser la ville,
venant de Fontainebleau et se dirigeant, ou plutôt étant dirigé vers
l'Italie. Les rues voisines de l'hôlel de la poste aux chevaux furent
bientôt remplies d'une foule immense, mais le bruit ne tarda pas à
s'y répandre que l'autorité ne permettait pas à la voiture de Sa
Sainteté d'entrer dans la ville, que le maître de poste venait de
recevoir l'ordre d'envoyer ses chevaux relayer à la porte des Mi-
nimes. En un instant les rues furent désertes et la population cou-
vrit les promenades publiques, qu'allait nécessairement avoir à
traverser la voiture de l'illustre prisonnier. J'y courus avec ma
femme qui, comme toutes les mères, se sentait heureuse de pouvoir
obtenir la bénédiction papale pour ses enfants qu'elle conduisait
avec elle. Ce fut un beau spectacle, même pour ceux qui compre-
naient le moins tout ce que renfermait d'important au point de vue
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE 85
rài^enX) moral et politique, la délivrance dont nous étions témoins.
C'était en effet un spectacle significatif et touchant à la fois que
celui de ces immenses avenues, qui, de la porte des Minimes à celle
de Saint-Michel, entourent la moitié de la ville, couvertes de cin-
quante nulle individus, hommes, femmes et enfants de toutes les
dasses, de tous les âges; les infirmes s'y faisaient porter; on y
Toyait les enfants à la mamelle, que pas une mère, pas une nour«
rice, n*eût voulu oublier. La foule se jetait k genoux du plus loin
qu'elle apercevait la voiture, et se prosternait avec respect devant
le Saint-Père, dont la main ne cessait de la bénir. Malgré les pré-
cautions prises par l'autorité pour laisser ignorer à la population
ce passage si rapide, il ne fut pas sans utilité pour la ville : le
temps employé i relayer et le peu de distance du village où le pape
passa la nuit, furent mis à profit pour solliciter une foule de dis-
pensa nécessaires à des consciences troublées par les saturnales de
la Révolution ; peu de demandes furent rejetées, et cette indulgence
du Souverain Pontife, si opportune dans un pareil moment, con-
tribua à ramener au bercail un grand nombre de brebis égarées,
gui, sans elles, eussent peut-être été perdues sans retour. Le passage
du pape fut suivi, dès le 7 février, de celui de plusieurs cardinaux,
qui furent moins sévèrement traités et reçurent l'autorisation de
s'arrêter dans la ville; on put les visiter, on pu connaître l'état de
dénùment dans lequel le gouvernement les laissait; et une quête à
domicile, immédiatement organisée, pourvut abondamment à tous
leurs besoins.
Six semsÂnes après, un autre événement du même genre fournit
aux habitants de Toulouse, l'occasion de joindre à cette manifesta-
tion de foi religieuse un témoignage de leurs sentiments royalistes.
Ce fut le 17 mars que s'arrètèfent dans la ville le roi Ferdinand VII
et ses augustes frères, venant de Valençay et se rendant en Espagne.
A peine la population en fut-elle informée, qu'elle envahit l'hôtel de
France, où ils étaient descendus, et la place sur laquelle cet hôtel
est situé : les plus empressés de la foule pénétrèrent jusque dans les
appartements des princes, virent à plusieurs reprises ces intéres-
santes victimes de la plus odieuse des trahisons, et eurent la satis-
faction de pouvoir sans danger laisser échapper de leurs bouches le
cri, qui depuis si longtemps n'avait pu se faire entendre, de : Vive
le Roi ! Vivent les Bourbons I
M. de Yîllèle raconte ensuite la bataille de Toulouse, qui se passa
pour ainsi dire sous ses yeux, et il ajoute :
Le mouvement royaliste devint alors général. Les femmes, qui,
depuis plusieurs jours, malgré la présence des autorités impériales,
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86 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLS
s'étaient occupées à faire des cocardes blanches, en apportaient sur
ks pkces publiques des corbeilles pleines, que Ton vidait aussitôt
avec empI1e^4seInent. Bientôt un drapeau blanc fieurdeiysé fut arboré
sur le Capitde; un autre fut porté à la tète <le la garde na;tkii!ttile,
quâ, suivie du corps municipal, sortit de la ville pour se roidre att
quartier général de Wtllington... En même teoips, on brisa daos
les lieuK publics les bustes de Bonaparte; le médaillon placé sur le
jfrontispice du Capitole fut aixaché et traîné jusqu'à la Garonse,
les cocardes blanches devinrent de plus en plus muiibreuses et le
pavillon blanc flotta sur tous les édifices publics et à presque toutes
les fenêtres des pai'ticuliers...
jU . de Perria, le môaie qui était venu Tannée précédente à Mor-
villes comiBe agent secret du roi, se rendit auprès du marécàal
SooJt pour remplir une mission que lui avait coôfiée le duc d'An-
goulême. M. de Perrin nous raconta, à son r^our, que le maréchal
en le voyant lui avait dit sans autre préambule qu'il l'engageait à
s'estimer fort heureux de a'étre arrivé qu'après les nouvelles offi-
cielles, car autrement 11 se serait vu dans l'obligation de le faire
fusiller; que maintenant il était disposé à remlendre.*. Ayant reça
communication du projet de constitution voté par le Sénat, ie
nxarécbal Soult ajouta : « le ne demande pas mieux que de servir
le roi, mais un roi puissant et non un roi de cire; dites à Hdmsei-
gneur le duc d'Angoulême que mon armée et moi, nous sommes
aux ordres de Sa Majesté pour marcher sur Paris et la (débarrasser
de tous ces faiseurs-là, en les jetant hors de la galerie du Luxem-
bourg, comme Bockaparte a £ait passer ceux des Conseils par les
fenêtres de Saint-Cloud. Jeoe connais que c^ à £tire, car je ne
suis pas, je le répète, pour un roi de cire. » Là-dessus il le congédia,
et cette conversation me fut rapportée peu d'heures après, par
celui-là môme qui venait de Tentendre...
Le 10 mai, nous apprîmes à Toulouse la promesse &ite par le
roi de l'octroi d'uoe coostitutîon. Fortement préoccupé dès ce
moment des nouvelles vicissitudes révolutionnaires que cette direc-
tion péiilleuse semblait préparer pour l'avenir, je me retirai à la
cajnpagne, et c'est là que, pressé par «une conviction qu'il m'était
impossible de renfermer en moi-même et entraîné par mon dévoue-
nient au roi et mon amour pour mon pays, je rédigeai les Observa-
tions sur le projet de constitution adressées à MM, les députés de
la Haute-Garonne, par un habitant de ce département. Je datai
cet écrit du 20 mai 181â et je le signai : J. de Vn-LÊrJE, membre
du conseil général...
Tel fut mon premier acte politique de quelque importance.*.
. Ce ne fut que ie 13 juin que je reçus à la campagne la Charte
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MËMOiAES DU GOMTJS D8 VILIÈLE 87
constitutioDoelle, qui me parut, pour me servir des erpresâîons que
je retrouve sur mes tablettes, « plus mauvaise encore que je ne
Faorais pensé, et bien dangereuse pour son auguste auteur et pour
mon pays ». Je me renfermai, dès lors, dans k plus complet éloi-
gnement des affaires publiques, et je ne m'occupai plu$ que des
soios de ma famille et de mon agriculture, dont m'avaient trop
lon^mps distrait les grands* évéoemeats qui, depuis le commen-
c^Beat de Taimée, avaient changé la lace de la France.
Noos arrivons à 1814 et à la première Restauration. M. de Yillèle
se montre extrêmement sévère pour la politique de concession ou
plutôt de conciliation que suivit alors Louis XVlIi, et pour eeux qui
la M conseillèrent; ses jugements sur ce point sont empreints non
seulement d'exagération, mais de réelle in^stice. Il n'épargne pas
même le roi, dont il reconnaît la haute et inflexible dignité, mais qui
Im parait fléchir défdorablement sur le reste.
Citons cet hommage au caractère et au sentiment royal du prince.
J'ai sa d'une manière positive qu'à la suite de la prenûère visite
que l'empereur de Russie rendit à Louis XVIII aux Tuileries, il se
plaignit smèrement de la dignité que le Roi avait montrée en cette
occasion : a Louis XIV, disait Alexandre, ne m'aurait pas autrement
reçu à Versailles dans le temps de sa plus grande puissance; on
aurait dit que c'était lui qui venait de me replacer sur mon trône.
Son accueil a produit sur moi le même effet qu'un seau de glace
qu'on m'eût jeté sur la tète. » Limpression qu'avait laissée cette
visite dans l'esprit du Czar ne resta pas longtemps ignorée des
révolutionnaires; ils l'exploitèrent avec tant d'habileté, qu'à dater de
ce jour, Alexandre parut traiter avec une espèce de préférence les
mesures de la famille Bonaparte revenus à Paris et les hommes les
plus ïmperisaiis du régime impérial. Il suffit cependant d'avoir conna
le tact et l'excessive délicatesse de Louis XVIII pour être sûr que,
tout en conservant dans cette entrevue la dignité qu'il devait à son
caractère, à sa couronne et à son pays, le Roi ne négligea rien de
ce que la reconnaissance lui imposait d'égards envers celui à qui la
France et l'Europe étaient redevables de leur délivrance. Mais il eût
Wte être Français pour apprécier cette conduite, et l'empereur
Alexandre, malgré l'élévation, la droiture et la magnanimité de son
caractère, ne possédait pas ce tact, ce sentiment exquis des conve-
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88 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE
nances qui distingue uotre nation et qui était si spécialement le
partage de Louis XVIII.
... Il me reste à parler d'un acte des souverains alliés qui devait
avoir pour la France de désastreuses conséquences : celui par
lequel l'empereur Alexandre déclara, le 4 avril, qu'il laissait à
Bonaparte le choix d'un lieu de retraite pour lui et sa famille.
L'avenir du pays avait été livré à la Révolution par la déclaration
du 31 mars; celle du h avril enlevait à la nation toute garantie
contre le retour de Bonaparte et contre le rétablissement du régime
militaire sur lequel il avait fondé son despotisme... Rien ne peut
justifier l'imprévoyance des cabinets étrangers, le peu de connais-
sance qu'ils montrèrent du cœur humain et l'oubli des moyens
gouvernementaux les plus simples et les plus usuels.
Un Français qui s'était établi en Cochinchine et avait été fort
bien traité par le souverain de ce pays, à cause des services qu'il
lui avait rendus dans une guerre, nous raconta, quelques années
après, le fait suivant. S'étant décidé à revenir en France sur les
nouvelles du retour du Roi et de la pacification générale, il fit part
de son projet au prince cochinchinois; celui-ci voulut se faire
raconter en détail les événements qui venaient de se passer en
Europe. Ayant appris la chute de Bonaparte, la restauration des
Bourbons, le maintien par Louis XVlIi de l'armée, des généraux
et des fonctionnaires de l'empire, enfin l'établissement de Bonaparte
à l'île d'Elbe, le monarque dit à notre compatriote : « Vous vous
abusez étrangement; il est impossible qu'à votre arrivée en France,
vous n'y retrouviez pas Bonaparte et la guerre. » Le bon sens de ce
barbare était bien supérieur aux lumières de tous les hommes d'État
de l'Europe...
Louis XVIII, malgré l'esprit, le tact, la délicatesse, la ferme
dignité, et même cette hauteur convenable dans le chef de la pre-
mière maison royale du monde, qu'il a montrés sur le trône, était
donc porté par caractère à n'attacher qu'une faible importance aux
concessions de la déclaration de Saint-Ouen. Il se trouvait en
outre placé sur un terrain désavantageux pour s'y refuser, par la
ligne politique qu'il avait suivie avant la révolution. Sa conduite,
à cette époque avait été la conséquence des fâcheuses impressions
qu'il avait reçues dès l'enfance. Le rang élevé de Louis XVI et les
avantages physiques du comte d'Artois, avait rendu ces deux
princes, auxquels il se sentait supérieur à tant d'égards, l'objet
de sa constante émulation, peut-être même d'un sentiment de
jalousie. « Comment voulez-vous que le Roi pardonne à son frère
de marcher, » disait un jour, avec autant d'esprit que de malignité,
M. de Sémonville, en voyant Louis XVIII roulé dans un fauteuil
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLËLE 89
par un valet de pied, tandis que le comte d'Artois marchait auprès
de lui, leste, dispos et plein de grâce comme un jeune homme de
vingt-cinq ans. Ces dispositions peu fratemeltes avsdent, dès 1788,
jeté Louis XVIII dans l'opposition à l'Assemblée des notables, et
amené, en 1789, ses liaisons avec les partisans des institutions à
l'anglaise et les monarchiens de l'Assemblée constituante. Les révo*
lutionuaires, en 1814, sentirent tout l'avantage que leur donnaient
les antécédenls du Roi : ils surent en profiter.
Arrive le retour de l'île d'Elbe, que M. de Villèle accuse « les fourbes
et les traîtres » de l'entourage royal d'avoir sourdement préparé, en
mèqcie temps que « les fautes accumulées » par le gouvernement.
Je ne puis me résoudre à mettre sous les yeux de mes lecteurs
les tristes détails de cette catastrophe, l'attentat le plus coupable et
le plus Insensé dont un peuple ait jamais été la victime. Les consé-
quences en furent aussi honteuses que funestes pour tous. Bona-
parte, qui en était le principal auteur, y perdit comme homme de
guerre le prestige, dont ses prodigieux succès l'avaient entouré
jusque-là. Il reprenait les armes au moment où toutes les forces
militaires de l'Europe, auxquelles il n'aurait pu résister dans sa
plus grande puissance, étaient encore rassemblées ; il arrivait avec
une poignée d'hommes, pour chercher les débris dispersés et démo-
ralises de sa vieille armée, à laquelle il était redevable de tout ce
qu'il avait été, et qu'il allait conduire à une entière destruction,
après en avoir inutilement compromis l'honneur, la loyauté et la
gloire; il plaçait ses maréchaux et ses généraux, en récompense de
tant de &àè\es services, daos la dure alteiiiative de trahir le Roi
mx de l'abandonner lui-même. Il avait protesté, en abdiquant, de
fiOtt dévouement au peuple français, et, au bout de quelques mois,
il venait montrer, par l'acte le plus égoïste, combien le touchaient
peu les intérêts les plus précieux de ce peuple. Il basait sa politique
extérieure sur une prétendue entente avec l'Autriche, dont quelques
jours devaient suffire pour prouver la fausseté ; il se trouvait réduit
à gouverner à l'intérieur en s'appuyant sur les Fouché et les Carnot
et en se soumettant aux caprices des fédérés. Enfin il termina son
échauffourée par la honte de survivre à la défaite de Waterloo et de
se livrer lui-même, à bord du Bellérophon^ à ses ennemis les plus
constants et les plus acharnés. La fortune sembla ne s'être plu à
relever si fort au-dessus des destinées ordinaires que pour le pré-
cipiter plus bas, et le fîdre descendre au rôle des plus vulgaires
aventuriers.
J'appris le 9 mau-s, à Morvilles, le débarquement de Bonapai-te
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90 MÈlfeiRES DU COMTE DE TILLËLK
i Ctimes, et je partie sur-le-champ pour Toulouse. Les jeunes gens
des malleupes familles de la ville s'empressèrent de s'enrftier dans
des corps de volontaires royaux, et Ton organisa des souscriptions
pour aider le Roi dans la lutte. Je me fis inscrire dans le corps
destiné à se rendre à Glermont pour couper la marche de Bonaparte
sur Paris, et je souscrivis pour une somme de 20 000 francs.
J'envoyai ma démission de maire de Morvilles, sur une circulaire
du nouveau préfet qui exigeait le serment & Bonaparte...
Le A mai deux royalistes furent assassinés dscns les rues, sous
prétexte qu'ils avaient arraché des proclamations affichées sur les
murs par ordre du gouvernement. Enfin l'autorité militaire leva ua
emprunt forcé sur les plus forts contribuables, spécialement sur les
royalistes; les uns étaient taxés i 11 000 francs, les plus maltraités
à 15 000. Je reçus pour ma part une lettre d'avis; mais je me gardai
de l'ouvrir, bien décidé à n'en faire aucun cas.
Ainsi s'écoulèrent les Cent-Jours. Le 25 juin arriva la dëfsdte de
Waterloo, et le 13 juillet une estafette apporta une dépêche annon*
çant l'entrée du Roi dans Pans.
Le 19 juillet, le maréchal Pérignon, resté fidèle au Roi pendant
les Cent-Jours, vint reprendre le commandement dans la ville, où
les farandoles, les danses et les feux de joie se succédèrent jusqu'i
une heure avancée de la nuit; la population tout entière était au
comble du bonheur.
Mgr le duc d'Angoalème, revenant d'Espagne, fit son entrée &
Toulouse, le 23 juillet, au milieu des acclamations de tout le peuple,
qui s'était porté à sa rencontre et qui l'accompagna jusqu'à la
préfecture. Peu d'instants après son arrivée, je reçus de sa part
une invitation à diner adressée à « M. de Villèle, maire de Tou<*
lonse », et j'appris que le prince, en vertu des pemvoirs extraor»
dinaires dont le roi l'avait investi, venait d'appeler M. de Limairac
à la préfigure de la Haute-Garonne et de me nommer maire de la
ville. Je me rendis immédiatement auprès de Monseigneur pour le
prier de me dispenser de remplir ces fonctions, auxquelles j'avais
d'autant moins de droits que je n'étais pas propriétaire dans la ville;
mais il ne voulut point agréer mes excuses.
Le 23 août s'ouvrirent les opérations du collège électoral du dépar-
tement pour le choix de ses députés ; elles se terminèrent le 25 par la
nomination de M. de Villèle.
11 fallut bientôt me préparer à gagner la capitale, afin d'assister
à la session des Chambres convoquées pour le 25 septeari)re. Je
voulus, avant de partir, me démettre cte mes fonctions de maire,
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UiiiOmïB DU GOUTK DE YILLÈLB 91
qui me senUaieBi incompatibles a^ec la députation. Mes conci*
toyeos ea jugèrent autrement et me pressèrent tellement de renoncer
Sl àooDer BMt démisëon, que je finis [>ar me rendre à leurs instances.
I^ fatal asservissement, dans lequel le système de centralisation
plaçait les administrations locales, faisait considérer un protectear
à. Paris comme beaucoup plos utile aux intérêts de la ville qu'un
xnaire assidu et s'occupant journellement des aiaires courantes de
la moDicipalité.
Je partis le 18 septembre, avec toute ma famille, dans la diligence
de Paris, et je n'arrivai dans la capitale que le 25 au soir, tant se
jHnok>Dgeait à cette époque u» voyage qui se feit aujourd'hui avec
tant de cétérilé.
VI
Ia conduite du Koi à l'époque de la seconde Restauration paraît
inexplkable pour quiconque n a pas été en position d'en apprécier
les véritables motifs. On se demande comment le prince qui, en
Tenlrant en France, a publié le 25 juin 1815, à Gateau-Cambrésls,
une proclama/lion si pldne de sens et de dignité, a pu, troiâ jours
après, à Caii^)rai, en signer une si humiliante et si féconde en con-
nèquences révolutionnaireg. On se demande comment Louis XVIU,
retenu aus portes de sa capitale par le général en chef de l'armée
anglaise, avec l'insolente alternative de prendre la cocarde trico-
lore et Foucbé pour ministre^ ou de repartir pour Gand, a cédé sur
la seconde des conditions qui lui étaient imposées, après s'être pro-
noiicè » invinciblement contre la première. Gomnent a-t-il pu
consentir à l'entrée du régicide Fouché dans son ministère, ce Roi
si plein de noblesse et de dignité, qni demanda à se faire porter
sur la mue que les Prnssiens^ préparaient peur faire sauter le pont
â'iéna, et prévint ainsi la consommation de cet acte de vandalisme
et VhuiBitiatî<)D de sa capitale par les étrangers? ce même Roi qui,
en allant à Notre-Dame pour remercier Dieu de sa rentrée dans ses
Ëtats, eut le tact et la délicatesse d'empêcher que l'on ne chantât
le Te Deimtj distinguani; ainsi entre le devoir de rendre grâces d'un
Inenfait et Hnconvenance de se réjouir au milieu des calamités
pabtiques? Si je ne croyais utile à mon pays de connaître les causes
de ces tristes événements, je m'abstiendrais d'en donner ici une
explication, affligeante comme toutes celles qui tendent à révéler
les inflrmités de la condition humaine.
Le Roi, comme on le concevra aisément, ne m'a jamais parlé des
nM>tifa qui le déterminèrent à se soumettre à prendre Fouché pour
ministre et à repoussa irrésistiblement le changement de cocarde :
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92 MÉMOIRES DU COMTE DE YIUÈLE
j'eD suis donc réduit à de simples conjectures. L'une de ces con-
cessions était passagère, Tautre d'un effet durable, et l'esprit de
Louis XVIII avait certainement assez de perspicacité pour saisir à
l'instant cette difîérence; mais son noble caractère avait aussi trop
de délicatesse pour ne pas sentir tout ce qu'il y avait d'humiliant,
d'odieux et de flétrissant, à subir Fouché. C'est dans l'excès même
de cette honte et dans la jalousie dont nous avons déjà eu l'occasion
de signaler l'existence entre le Roi et son frère, que peut se trouver
l'explication que nous cherchons. Les préférences de l'émigration
et du faubourg Saint-Germain pour M. le comte d'Artois, et les
récriminations qui, à Gand, obligèrent le roi à sacrifier M. de Blacas,
venaient de donner un nouvel aliment aux dispositions peu frater-
nelles du monarque. Fouché, ayant compris dès le commencement
des Geut-Jours que la perte de Bonaparte était inévitable, avait su
se concilier à un degré inconcevable la faveur du faubourg Saint-
Germain, par les ménagements qu'il avait eus pour M. de Vitrolles,
alors prisonnier à Vincennes. Il s'était en outre préparé par là un
appui auprès de M. le comte d'Artois, et l'on assure que ce prince
se trouva même entraîné à faire une démarche auprès du Roi en
faveur de l'entrée du régicide au conseil. Il est probable qu'en
cédant au vœu publiquement connu du faubourg Saint-Germain et
au désir manifesté par son frère, Louis XVIII crut rejeter sur des
coteries malveillantes et sur un rival préféré par les royalistes la
honte d'une concession que, sans cette considération, il eût peut-
être repoussée avec autant de fermeté que le changement de cocarde.
Je ne donne pas cette explication comme certadne, mais il est très
vraisemblable que ce fut là un des motifs qui influèrent sur la
détermination du Roi.
... Je viens d'indiquer une faiblesse de Louis XVIII qui ne fut
pas étrangère aux fautes dont je recherche en ce moment les
causes. Plein de perspicacité, de facilité et d'esprit, ce prince était,
par suite de sa complexion, de ses longs malheurs, et peut-être aussi
de quelque imperfection de son caractère, porté à une certahie
indifférence, je dirais presque à une certaine répulsion pour les
affaires. Quand ses ministres venaient lui en parler, il lui était
difficile de leur dissimuler qu'ils l'ennuyaient. Le Roi était donc
tout disposé à laisser prendre à ses conseillers les décisions les
plus importantes, même le^ plus contraires à son opinion person-
nelle, puisqu' après tout c'était à eux qu'en revenait la responsabi-
lité. Il y mettait toutefois une condition : il fallait sauver les appa-
rences, et il fallait que chaque jour le Moniteur portât que Sa
Majesté avait consacré une heure ou une heure et demie aux
affaires de son royaume. En réalité, cette heure se passait d'ordi-
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MEMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE 93
naire eo conversations, complètement étrangères aux questions
politiques, mais du reste on ne peut plus attachantes ; le roi aimait
à raconter, et il excellait en ce genre; ses récits se prolongeaient
le plus souvent jusqu'à ce que Thorloge eût marqué le temps pen-
dant lequel il voulait que le public crût qu*il s'était occupé
d'affaires sérieuses. J'aurai l'occasion dans la suite de parler de
tant d'autres actes qui, sans cette explication, nuiraient à la juste
appréciation des qualités supérieures de Louis XVIII, qu'il faut
bien dès à présent faire l'aveu de ses faiblesses. Voici du reste ce
que je tiens de la propre bouche de ce prince. Dans un des
moments d'abandon, du moins apparent, qu'il savait amener avec
tant de tact et de mesure, il m'a avoué que, doué naturellement
d'une fermeté invincible eu face du public, il en était entièrement
d^urvu dans le tête-à-tête, et qu'il n'avait jamais su ni pu refuser
ce qu'on lui demandait sans témoins.
... Le Roi, pour accréditer les nouvelles formes constitutionnelles
et honorer quelques villes principales dont il avait reçu des témoi-
gnages de dévouement, avait nommé les trois princes de sa famille
pour présider les collèges électoraux de Paris, Bordeaux et Lille.
M. le comte d'Artois, en qualité de président du collège électoral
de Paris, eut à subir la mortification de proclamer la nomination du
légicide Fouché comme député, sur les lieux mêmes témoins de la
condamnation et du supplice de son malheureux frère : suite déplo-
rable et expiation providentielle de la faiblesse avec laquelle Mon-
sieur s'était laissé entraîner par de mauvais conseils à seconder
l'entrée de ¥o\ichë dans le ministère. II en est en politique comme
en morale, ies actes amènent inévitablement leurs conséquences,
et les iâutes sont toujours punies.
M. le duc d'Orléans, loin d'être appelé à présider un collège
âectoral, restait pendant ce temps à Londres, où il s'était réfugié
pendant les Cent-Jours. Ce prince avait hésité à quitter Lille avec
le Roi lors de la rentrée de Bonaparte, et il avait tenu publiquement
certains propos qui étaient revenus aux oreilles de Louis XVIII. Il
avait dit qu'il ne ferait personnellement aucune difficulté de re«
prendre la cocarde tricolore avec laquelle il avait fait ses premières
armes, et il avait exprimé le regret de voir compromettre incon-
sidérément ses droits d'expectative à la couronne par les fautes des
princes de la branche aînée. Le Roi ne pouvait ignorer d'ailleurs
que les représentants envoyés à Wellington pour traiter de la
capitulation de Paris, avaient proposé de déférer la couronne de
France au duc d'Orléans. Le séjour prolongé du prince en Angle-
terre fut considéré avec raison conmie un exil temporaire infligé par
Louis XVIII.
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91 MÉMOIRES DU COMTE DE VILLÈLE
Les révolutions commencent d'ordinaire avec le prétexte de sou-
lager les peuples des charges résultant pour eux des abus de leurs
anciens gouvernements; mais c'est pour leur faire toujours payer
cher, de leur bourse et de leur sang, la confiance accordée à des
ambitieux, qui ne cherchent qu'à s'emparer du pouvoir et à s'enrichir
aux dépens de la fortune publique. A l'époque qui nous occupe, on
trouva au ministère des flnances les traces d'une soustraction
commise par les agents de la liste civile de Bonaparte, au moyen
de traites de bois, et s'élevant à la somme de 12 646 000 francs.
Dans le même moment, on saisit à Trieste les bagages de M°*^ Murât,
qui venait de perdre le trône de Naples par suite de la participation
de son mari à la tentative des Cent-Jours; on trouva dans ces
bagages 1 800 000 ducats en or, douze quintaux de vaisselle d'ar-
gent, des diamants pour une valeur de 3 millions et une grande
quantité de tableaux et d'antiques. L'or, la vaisselle et les diamants
furent laissés à M"' Murât : les souverains alliés auraient cru porter
atteinte à leur propre dignité en traitant comme des voleurs d'an-
ciennes têtes couronnées; mais les tableaux et les antiques parurent
appartenir d'une façon plus incontestable au pays d'où ils pro-
venaient, et furent rendus à la cour de Naples.
Le mouvement d'opinion royaliste manifesté par les élections amena
la retraite du cabinet, que M. de Villèle, dans son intransigeance,
appelle tantôt a le ministère anglo-révolutionnaire », tantôt « le minis-
tère régicide »• Les Chambres allaient s'ouvrir.
Les circonstances où se trouvait le pays devsdent nécessairement
donner aux étrangers une grande influence sur le choix du nouveau
cabinet. Maîtres de la capitale et de toutes nos places fortes, ils
s'étaient même occupés d'un projet de morcellement du territoire
et n'y avaient renoncé que par l'impossibilité de s'entendre sur le
partage. Dans de telles conjonctures, M. de Talleyrand, représen-
tant de l'alliance anglaise, ne pouvait être remplacé à la présidence
du conseil des ministres que par le représentant de l'influence
russe. Il sembla qu'on n'avait fait entrer le duc de Richelieu au
ministère de la maison du Roi dans le cabinet précédent, qu'afin âe
le tenir en réserve, hors de la sphère des affaires, mais assez en
évidence pour faciliter son élévation à la présidence du nouveau
conseil. Il fut appelé à ce poste important à la satisfaction générale
de tous les amis du Roi et de tous les bons Français, émus par la
crainte des malheurs dont le pays était menacé. A des manières
nobles et distinguées, à des habitudes de grande simplicité, à des
sentiments pleins de loyauté et de franchise, le duc de Richelieu
joignait la réputation de bon militaire et d'administrateur habile;
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ifiilOHrES DU COMTE BB VILLËLC 95
cette éermère ^alîté Partout paraissait i l'abri d« plus léger doute,
depuis que la Crkuée avait acquis une si grande importance sous sa
bfiUaote administration. Tout, jusqu'à son nom, semblait promettre
i II France un grand ministre, une saine dirv^ctkm psiîtîque, enfin
Tafliaoce la pins utile dans les circonstances présenles, et la seule
exemple de dangers, cetle de la Russie. Par suite de l'approibation
que ce choix rencontrait dans le public, le bruit s'était répandu que
l'empereur de Russie, voulant surmonter les hésitations du duc à
accepter le pesant fardeau du minislèDe, Im aivait donné la promesse
fbnnelle de faire renoncer les alliés à toute idée de moroellement de
la France; on ajoutait même que kCear, pour gage de sa parole,
avait remis à II. de Richelieu la <^arte sur laquelle se trouvaient
tracées les divisions esquissées en vue de ce funeste partage. La
situation était alors si désespérée que Ton crut généralement &
re]cactiiude de ce récit.
B n'f eut pas jusqu'i l'^évatîon de M. Decazes au ■nnistère de
la police, qm ne fût «uvmgée avec plaisir, quoique ce dernier eût
été préfet de police sous Fouché. Ce jeune bomBœ, l^r^ insinuant,
actif, possédant nn talent spécial pour s'élever par tous les petits
moyens de soci^, de coterie et d'intrigue, avait obtenu, sous l'Em-
pire, une place dans la magistrature par la protection d'une des
sœurs de Bonaparte; depuis le retour du Roi, il fusait sonner très
baoi son refus de serment pendant kis Gent«Jonrs. Enfin il venait
de donner une idée de son caractère par le tour qtr'il se vantait
confîdentî^ea^nt d'avoir joué au précédent ministère, dont il était
Fagent; il prétendait avoir poussé Fauché et ses coUègaes i, offrir
leur âèmîsùofi au Roi, sachant bien, quant à lui, que le monarque
était décidé à accepter cette offre avec empressement.
JU faut convenir, du reste, que M. Deeazes avait joué d'adresse
OIS de bookeur en se Cai^nt placer à ia préfecture de police sous un
Bsinîstre régicUie. Louis XVUI, auquel les relations personnelles
avec Fouché étaîmt naturellement odieuses, devait néôeasairement
préférer le travail direct avec son préfet de police, ce qui flattait
chez eelui^i l'ambition de devenir le favori du prince, dont le faible
sous ce rapport n'était que trop connu* On parlait déjà dans le
pQMie, sans doute par suite de quelque indiscrétion volontaire de
M. JDecazes, du commencement de f&venr dont il jouissait auprès
du Roi, et la haine qu'on potte toujours aux favoris des princes
étant encore dirigée contre BL de Blacas, cette prétention fut con*
sidérée par les gens de bien comme un moyen propre à les rassurer
contre le rappel du favori déchu ; elle contribua ainsi à l'accueil
finroraUe que reçut dans le public la nomination du nouveau
nuBÎstre de la police.
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€6 MÉMOIRES DU GOMTE DE YILLÈLE
Nous voici à Tenlrée en scène de la Chambre introuvable, qui a toute
Tadmiralion de M. de Villèle, el Fauteur des Mémoires, avec la
rudesse de touche dont quelques portraits viennent de donner l'échan-
tillon, continue d'apprécier aussi sévèrement les hommes et les choses.
Il drape un peu tout le monde dans ces pages acrimonieuses,;où le Roi
et les princes ne sont pas mieux traités que les ministres et les cour-
tisans.
Délivré par Télection de la Chambre des députés du ministère
révolutionnaire et de l'influence anglaise, le Roi, comme je l'ai
monti*é plus haut, ne pouvait manquer de chercher un nouvel appui
au dehors dans une alliance directement opposée, celle de la Russie.
Le choix du duc de Richelieu répondait admirablement à ce besoin
de la situation ; mais le changement du ministère devait naturelle-
ment amener une autre conséquence, que l'origine et le nom de
l'ancien gouverneur de la Crimée semblaient rendre inévitables;
c'était pour le gouvernement de rompre à l'intérieur tout pacte
avec les principes révolutionnaires, en s'unissant à cette assemblée
introuvable que la France venait de donner au Roi, et en se met-
tant à sa tète pour la diriger. Rien assurément n'était plus facile; il
sufGt pour le comprendre de se faire une idée exacte des disposi-
tions de la Chambre.
Il faut se figurer ce que pouvait être une classe entière de la
société, qui pendant vingt-cinq ans avait été, sinon bannie de son
pays, du moins exclue de toutes fonctions publiques de quelque
importance, une classe qui, par ses principes, par ses sentiments,
j'oserais ajouter, par la droiture de son caractère, se trouvait com-
plètement étrangère au mécanisme démocratique introduit en
France* à l'imitation de I* Angleterre, par la Charte de 181 &. Il faut
se représenter trois cent cinquante royalistes, arrivant du fond de
leurs provinces, sans s'être jamais, pour la plupart, occupés
d'affaires publiques, et se trouvant revêtus par la conGance de leurs
concitoyens, de la plus difficile mission dont puissent être investis
les mandataires d'une nation accablée de malheurs sans exemple.
A leur tête étaient naturellement placés les hommes qu'une écla-
tante persécution sous l'empire avaût mis en évidence, comme
MM. de PoHguac, de Puivert et Hyde de Neuville, ou qui avîûent
Srêc<!^domment figuré à l'Assemblée constituante comme MM. de
ouvllle et de Gro^ibois, ou enfin qui portaient un nom historique,
comme les princes de h TrémouiUe et de MontnKMrœcy. Malheu-
it^usomont aucune de ces notabilités ne se trouva douée du caractère
«t dw talonls nécessaires pour exercer une influence dirigeante sur
cotlo foulQ de disputés, non moins empressés d'accorder leur con-
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MÉMOIRES DU COMTE DE VILLËLR 97
fiance que désireux de la bien placer. A peiue fallut-il délibéreff
que la Chaoïbre s'aperçut avec étonnemeût que runiformité dans
les sentiments n'amenait pas une égale unifoimité dans les votes;
elle sentit la nécessité d*agir avec plus d'ensemble, et pour obtenir
ce résultat, nous fûmes tous convoqués un soir chez M. de Puivert,
l'un de nos questeurs. Une fois réunis, un orateur que je ne connaissais
pas encore assez pour en avoir retenu le nom, nous déclara qu'il
était impossible de marcher plus longtemps avec une pareille inco-
béreoce et que, pour remplir convenablement nos devoirs, il étsdt
indispensable que la majorité se nommât des chefs. On procéda à
un appel nominal, et chacun à son tour alla au bureau écrire son
bulletin. Je ne me souviens plus des noms qui obtinrent la majorité,
mais je me rappelle encore une réflexion que je communiquai à mon
voisin : « Il me semble, lui dis-je, que nous prenons là un soin bien
inutile. Des chefs au scrutin I Ils ne se font pas ainsi : c'est la
tiibune qui nous en donnera. »
Voilà la Chambre qu'on a représentée comme venue avec un parti
pris de faire la loi au gouvernement et de renverser tout devant
elle! Je puis certifier qu'elle n'avait d'autre désir que d'aider le Roi
i préserver la France de nouvelles convulsions; qu'elle n'avait
aucune tendance et, je dirai même, aucune capacité pour l'oppo-
sition; qu'un ministère éclairé et bien intentionné en eût obtenu
tout ce qu'il lui eût demandé de juste et de raisonnable ; enfin que
c'est à d'autres causes qu'à l'exaltation, aux prétentions et surtout
aux vues de domination et d'intérêt personnel des membres de la
majorité, qu'il faut attribuer les dissidences fatales qui ont éclaté
entre e\\e et \e gouvernement du Roi.
Le maUeur voulut que le duc de Richelieu, partageant les fausses
idées de l'empereur Alexandre, se persuada que l'ordre et la paix
ne pouvaient être rétablis en France que par des concessions aux
principes révolutionnaires, et que le plus sûr moyen pour le Roi de
conserver sa couronne était d'accorder sa confiance aux hommes
de la Révolutiod. Pour quiconque a connu personnellement le duc
de Richelieu, il est impossible de mettre en doute sa loyauté et ses
bonnes intentions. Ses prindpes étaient essentiellement monarchi*
que»; U avaût même conservé de son long séjour en Russie, plus de
propension pour l'autorité absolue que pour le libéralisme, et ce fut
avec quelque apparence de vérité que des caricatures, postérieures
à cette époque, le représentèrent tenant la Charte dans une main et
le knout dans l'autre. Il existât donc une certaine afiinité entre les
dispositions du nouveau président du conseil et celles des hommes
de second ordre de l'Empire, auxquels il se trouvait accolé dans le
nûmstère, de ceux qui occupaient les postes les plus importants de
10 OCTOBRE 1887. 7
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98 MÉMOIRES DU COMTÉ DE VULÈLE
radministration et qui composaient la majorité de la Chambre des
pairs et la minorité de celle des députés. Le duc de Richelieu ne
pouvait d'ailleurs manquer d'être imbu des préventions que M. de
Talleyrand avait inspirées à l'empereur Alexandre contre les roya-
listes. Même la répulsion que la dignité du Roi avait fait éprouver
au Czar, dès la première entrevue des deux souverains, s'était
jusqu'à un certain point communiquée au duc. Je l'ai entendu
plusieurs fois se servir, à l'égard de nos princes, d'expressions vrai-
ment inconcevables dans la bouche d'un ministre du Roi : « lis
oublient donc, disait-il, qu'ils ne sont venus en France que dans les
bagages des armées étrangères. » cTai dû rapporter ces paroles,
parce qne je ne saurais rien trouver qui fasse mieux connaître les
<Bspositions d'un homme appelé à exercer une si grande influence
sur les affaires du pays. De tout ce qui précède, on peut inférer
combien l'influence de la Russie, que le gouvernement royal allait
subir, devait être hostile à la majorité toute française, toute monar-
chique de la nouvelle Chambre des députés; combien elle favorisait
les vues des élèves de l'école impériale, intéressés à s'emparer du
pouvoir au nom du Roi et de son premier ministre.
M. Laine était un des hommes pour lesquels le duc de Richelieu
avait le plus de penchant. Ces deux âmes, si pleines de loyauté,
devaient se convenir, mais il fallait une tête plus forte que la leur
pour dominer la situation. Celle de M. Laine surtout était trop
impressionnable, trop susceptible d'erreur et d'exaltation, pour ne
pas nuire beaucoup à la direction des affaires. Toute sa conduite
politique ne l'a prouvé que trop bien, et ses qualités, autant et
peut-être plus que ses défauts, ont été funestes à la Chambre de 1815.
On l'a assez bien peint, dès cette époque, en disant que, bourbonien
par le cœur, il était républicain par instinct et par caractère.
Un troisième personnage, plus redoutable, non par la capacité
ni par la consistance, car il n'avait ni de Tune ni de l'autre, mais
par sa position auprès du Roi, dont il devenait chaqjie jour de plus
en plus le favori, c'était M. Decazes. Plus que tout autre, il com-
promit le sort de la Restauration et l'avenir de la France par
l'empire presque absolu qu'il prit sur l'esprit du Roi, et par l'in-
fluence qu'il exerça en conséquence sur la marche du gouvernement
depuis cette époque jusqu'à la fin tragique du duc de Berry. Par
une fatalité qu'on ne saurait trop déplorer, la faiblesse inexplicable
de quelques princes, connue sous le nom de favoritisme, était
poussée, chez Louis XVIII, au point le plus extrême dont probable-
ment on ait jamais vu d'exemple, et, ce qui paraît le plus étonnant,
elle se conciliait dans sa personne avec un esprit éclairé, un sens
droit, un tact exquis et un caractère plein de dignité. On peut lire
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MÉMOIRES DU G0MTJ5 DE YILLÊLE 99
l'ouvrage, écrit par le Roi lui-même, sur sa sortie de France avec
ÎL d'Avaray, son premier favori : le lecteur attentif trouvera dans
cette pubQcalîon les traces de la faiblesse dont nous parlons, dont
sept années du règne absolu de M. Decazes, et plus tard trois ou
quatre d'une autre influence, agissant moins directement sur les
sdTaires du pays et plus loyalement à l'égard de la famille royale,
ne nous fourniront que trop de preuves. J'ai beaucoup réfléchi
sur le favoritisme, afin de chercher à m' expliquer cette inconcevable
aberration de l'esprit humain, et précisément les situations diverses
où je me suis trouvé dans le cours de ma vie m*ont fourni quel-
ques données sur ce singulier phénomène ; des faits, dont f ai été
témcHu dans les colonies, m'ont aidé à me rendre compte de ce que
j ai observé sur le premier trône de l'Europe; je vais donc dire, sur
les causes du favoritisme ce que je soupçonne plus peut-être que
je ne J'aperçois clairement.
Cette faiblesse des princes est certainement de la même nature
que celle qui, chez les particuliers, a reçu le nom d'engouement;
elles affectent Tune et l'autre des personnes saturées de bien-être et
placées en réalité, ou à leurs propres yeux, dans une condition
Supérieure à ceux qui les entourent. Quand on est sûr d'obtenir
tout ce que l'on désire, on en arrive bientôt à la satiété ; quand on
peut tout ce que l'on veut, on n'a plus envie de rien ; quand on
n'éprouve aucun obstacle, on cess^ de jouir. Le dégoût de tout est
donc le fléau des hommes qui ont le sentiment de leur toute-puis-
sance ; une seule chose peut ramener chez eux le désir et la jouis*
sance, c'est la contrariété; c'est d'elle qu'est né le favoritisme.
Remarquez que c'est par l'exigence poussée jusqu'à l'asservissement,
que le favori fonde et consolide son pouvoir ; c'est une sensation
nouvelle qu'il fait éprouver à l'heure^ix qui se dessèche faute de
rien sentir; c'est une occupation qu'il procure au désœuvré mou-
rant d'ennui ; c'est la faim retrouvée par un estomac rassasié, la vie
rendue à un corps sans âme. L'homme blasé sur tout ne peut jouir
que de ce qui lui résiste ; l'obstacle, la contrariété, l'assujettissement,
sont choses nouvelles pour lui : elles lui plaisent et le séduisent par
lear étrangeté. Voyez aussi jusqu'à quel point les favoris abusent
de leur empire, et n'allez pas croire que ce soit Texcès de leurs
exigences qui mette un terme à leur domination; ce n'est que
lorsque les stimulants qu'ils emploient sont émousséspar rhabitudé,
qu'ils sont supplantés par des rivaux, dont les caprices offrent
îattrait de la nouveauté.
J'd eu l'occasion, dans les colonies, d'observer quelques exemples
du même phénomène. Habitants d'un climat d'une douceur admi-
rable, entourés, dès leur enfance» d'esclaves entièrement à leurs
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100 MÉMOIRES DU COMTE DE VILLÈLE
ordres et uniquement occupés à prévenir leurs moindres volontés^
les créoles peuvent, sous le rapport de la supériorité, du bien-être
et de l'absence de toute contrariété, être comparés aux princes et
aux rois les plus absolus. Comme eux, ils sont sujets à l'engoue-
ment; comme eux, ils sont exposés à s'asservir de la façon la plus
humiliante aux fantaisies et aux caprices d'un inférieur, et, chose
remarquable I ce sont les individus les moins méritants, les moins
obséquieux et les plus exigeants qui, d'ordinaire, parviennent à leur
imposer ce joug, dont le despotisme surpasse tout ce que l'on
saurait imaginer. Le rapprochement de ces deux faits m'a mis sur
la voie, pour m'expliquer la déplorable infirmité à laquelle était
sujet Louis XVIII. Nous ne tarderons pas à voir quels maux furent
la conséquence de cette faiblesse d'un roi, si supérieur sous tant
d'autres rapports.
Au nombre des hommes que nous retrouverons sans cesse à la
tète de l'opposition contre la majorité de la Chambre introuvable,
îl faut encore compter M. Pasquier. Dès l'ouverture de la session,
on le vit dans les bureaux, à la tribune et même comme comnûs-
saire du Roi pour la défense des projets de loi, se glisser de nou-
veau dans les affdres dont il aurait dû, par pudeur, se tenir quelque
temps à l'écart, après le rôle qu'il avait joué dans le ministère
Fouché. L'activité, la souplesse, le talent d'intrigue de M. Pasquier
et son mauvais vouloir contre M. le comte d'Artois ont été des plus
funestes à la Restauration.
M. Royer-Collard, esprit fort d'idéolo^e, type de la morgue de
la bourgeoisie jalouse de l'ancienne noblesse, fit, par ses talents et
son influence sur les doctrinaires, dont il était le chef, un mal
d'autant plus irréparable qu'il agissait sur les institutions. Il avait
été, durant la Révolution, l'un des agents de Louis XVIII et se
montrait profondément blessé de ce qu'il appelait l'ingratitude
du Roi, qui n'avait payé ses services inappréciables, du moins à ses
propres yeux, que de la présidence du conseil de l'Instruction
publique.
Tels étaient les principaux adversaires qu'allait rencontrer la
Chambre de 1815 ; le nom du duc de Richelieu, la faveur naissante
de M. Decazes et l'appui de la foule des ambitieux et des aspirants
aux places devaient leur servir à entraîner la seconde Restauration
sur une pente fatale.
Le duc d'Orléans fut rappelé d'Angleterre pour assister à la
séance royale ; il y figura comme prince du sang et y prêta avec
emphase le serment de fidélité à la Charte. Il siégea ensuite avec
les autres princes dans la Chambre des pairs, mais, sur le soupçon
de quelques menées qui s'y tramaient en sa faveur, il reçut an
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLE 101
noayél ordre d'exîl et repartît pour Londres dans le courant d'oc-
tobre.
La Chambre est ouverte le 9 septembre 4815, et M. de Villële
transmet ses impressions à son père dans une série de lettres où écla-
tent la même aigreur et le même mécontentement.
« Une conduite ferme ferait tout marcher ; il est impossible de
robtenir du Roi ni du ministère. Tout va renier sur notre Assem-
blée? Elle est bien composée, mais peut-on tirer le salut d'un
État» inné Assemblée? C'est ce qui me parait fort difficile...
a On nous traite en tout fort lestement; on suit à notre égard le
principe constant du gouvernement royal, oubli total de ses parti-
sans, ménagements excessifs pour ses ennemis...
« Le malbear veut que le roi et son ministère sont toujours prêts
& donner des garanties aux révolutionnaires et ne veulent jamais en
exiger d'eux. Nous avons la majorité dans notre Chambre, mais les
Aspositions du Roi et du ministère rendent notre position bien
pénible. Je ne sais en vérité si, avçc de telles données, il nous sera
possîb/e de faire le bien.
« Croiriez- vous que je n'ai pas encore pu voir le ministre de l'in-
térieur? Ces Messieurs n'aiment pas les royalistes de notre espèce,
et Ton se trompe fort en province en comptant beaucoup sur nos
recommandations, n
Du reste, M. de "^^èle travaille beaucoup et s'acquitte conscien-
deasement de son mandat. Il écrit à son père :
u A peine ai-je déjeuné qu'il faut aller travailler dans les bu-
reaux, de là on passe à F Assemblée; on n'en sort qu'à cinq heures,
et après dtner il faut, les trois qnarts du temps, que je retourne le
am an faubourg Saint- Germain ou à une autre extrémité de la
ville, pour me réunir à quelques collègues de choix et m'entendre
avec eux sur les diverses questions qui nous sont soumises. Voilà
mon genre de vie, je ne sais si je pourrai le continuer longtemps,
fleoreux si ces peines pouvaient tourner au salut de mon pays ; mais
il est malade et une assemblée est si peu propre à le sauver, que je
ne Yois pas l'avenir fort en beau.
Bans une autre lettre du 18 octobre :
« Nos affaires publiques ne vont pas aussi bien que nos santés,
-et elles absorbent tout mon temps. Presque tous les soirs, il me faut
Tester jusqa'à onze heures, et quelquefois minuit, dans des réunions
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102 M&MOIRES DU GQMT£ DE ViLLÈLE
de députés^ où l'oa prépare les matières qui doîvent être souauses
à la Chambre. Cette partie de nos occupations est la plus curieuse.
Il existe peut-être déjà dix ou douze réunions de ce genre, sans
compter celle de M. Voyer d'Argenson» où se rendent exclusivement
les anciens représentants de la Cbambre de Sonaparte ei les autres
députés qui ont des opinions analogues ; vous sentes q(«e je ne vais
pas dans cette réunion-là, mais je suis invité constamment aux
autres^ qui sont toutes dans le sens royaliste. Dans Tune, on drape
les ministres et Ton veut se débarrasser des plus mauvais d entre
eux; dans une autre, on ne voit que conspirations prêtes à éclater,
et Ton croit k France réduite pour tout moyen <ie salut et de régé-
nération i une guerre civile ; dans une troisième, on soutient que
le ministère et le Roi font tout ce qu'ils peuvent tt qu'il faut les
seconder; partout les meilleures intentions du monde, mais la Toor
de Babel y la confusion, non des langues mais des points de vue sous
lesquels on envisage notre situation et les moyens de l'améliorer.
On tirerait le meilleur parti de cette Assemblée, je le disais bier
soir à M. Laine, qui venait de chez le R(h et avouait que Sa Majesté
et lui ne savaient comment la prendre, on en tirerait le plus grand
parti, disais-je, en voulant être royaliste et vigoureux comme cHe,
mais c'est ce que ni le R<m, ni le ministère, ni M. Laine, ne veulent
entendre. Ils se sont malheureosement fourré dans la tète que les
quatre cinquièmes de la France sont révolutionnaires et ennemis
des Bourbons, et là-dessus ils bâtissent un système de ménage-
ments et de faiblesse qui nous perdra de nouveau, si on ne les
oblige à l'abandonner.
« La Cour des pairs annonce de fâcheuses dispositions, les bons
ne savent pas y avoir la majorité, et le duc d'Orléaus se montre à
découvert à la tète des mauvais. Il n'y a que notre Chambre des
députés qui voie juste et veuille marcher droit, mais comment faire
donner une direction par une assemblée de quatre cents personnes,
qui ne connaissent même parmi eux aucun chef autour duquel ils se
rallient, et qui votent à tout hasard suivant les petites manières de
voir individuelles de chaque membre.
« Nous sommes bien malheureux de ne pouvoir sortir de Tornière
où le gouvernement ne cesse de se traîner. »
Une autre lettre à son père se termine par ce joli mot :
« Les Parisiens aiment la Charte, les uns par ignorance et sans
la GCMnprendre, les autres par hostilité contre le gouvernetteot et
comme un élément de faiblesse entre les mains du Roi. £t peurtamt,
comme disait un déimié breton qui étoit hier au^ès de anoi, c il mus
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MiMOIBeS DU QOmE DE YILLÈLE 103
« Uni ex^omcbGV cette harkielle et la faire marcher jusqa'à ce
f qa^eUe <srëve ou qu'elle nous sauy«. »
VII
M. àe Tillèle fit sa première apparilion à la tribane en novembre
1815, au 8a)et de la loi sur la création de compagnies départemen-
taies qoiy en dehors de la gendarmerie, devai^t fournir la garde des
hôtels de préfecture, des archives, des maisons de détention, des
dépôts de mendicité et des prisons.
Yold cofiuneat M. de Yillèle rend compte à son père de ses débuts
oraVoires; on y retrouve Thomme tout entier, Thomme droit mais
morose {ui fait songer à Alceste :
J'^ attaqué la loi et les ministres de front, je Tai fait peut-être
un peu trop yerteoient, c'est du moins ce qu'on m'a reproché; mais
il m'est impossible de me corriger à cet égard. Moi qui suis d'un
naturel si doux dans le commerce habituel et dans la défense de
mes intérêts privés, je m'indigne contre les abus que je vois dans
les affaires du pays avec une telle exaltation, que je sens moi-même
que cela nuit à ma cause et m'empêche de bien exprimer ce que je
sens*. Quw qu'il en soit, j'ai attaqué les organes du ministère et de
la commission qui avaient parlé en faveur de la loi, puis j'ai
attaqué les ministres eux-mêmes sur le système administratif qu'ils
suivaient; j* al plaidé la cause de nos communes, de nos villes, de
nos départements, de nos administrations d'hospices, etc. Mes
raisons, ma véhémence même, ont été assez goûtées pour qu'on ait,
quand je suis descendu de la tribune, demandé llmpression de mon
£scours, ce que l'Assemblée n'avait encore fait pour personne, et ce
à quoi je me suis opposé moi-même en vertu de nos règlements.
Arrive la loi d'amnistie, M. de ViDèle se range du côté des intraita-
bles; Il veut qu'on excepte de la mesure tous les régicides, tous les
ancîess ministres et fonctionnaires de Bonaparte pendant les Cent-
Jours; et il continue à ce propos ses récriminations contre les per-
soimes, en témoignant de quelque découragement :
ic N'étant soutenus, ni par le Roi, ni par le ministère, ni par une
umté de direction, diffîci^ dans une assemblée de quatre cents
personnes, il me semble peu probable que nous réussissions à faire
faéUfÊd cbose de bon. Je vous avouerai que, sous ce rapport, je ne
sm pas sans regretter d'être veau ici, aux dépens de ma traoquil^
lité et de ma fortune, qui en souffrent.
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104 MÉMOIRES DU COMTE DE VILLÈLE
... Ce fut le 5 décembre que se termina le procès du maréchal
Ney, si malheureusement imposé à la Restauration par je ne sais
quelle fatalité; l'exécution suivit de deux jours la condamnation. Si
la réparation pénale du dommage causé a jamais pu justifier la mort
d'un homme illustré par d'aussi brillants services militaires, la fin
du maréchal Ney n'est assurément susceptible d'aucune récrinûna*
tion ; mais je crois qu'il est permis de regretter que le gouverne-
ment n'ait peut-être pas assez senti combien la sortie du royaume
de ce grand proscrit était pour tous du plus haut intérêt ; ce reproche
peut être adressé aussi au maréchal lui-même. De l'instruction de
ce procès ressortit une déposition qui mérite quelque attention :
M. Capelle déclara que le maréchal avait donné à M. de Bourmont
l'assurance que les conjurés avaient d'abord pensé à élever au trône
le duc d*Orléans, mais que les intrigues de la reine Hortense
avaient fait adopter le rappel de Bonaparte.
Que voulait, en somme, M. de Yillèle et quel était son programme
personnel? Il le résume ainsi :
On sera toujours étonné qu'à cette époque féconde en grandes
leçons et en funestes expériences, il ne se soit pas rencontré, en
Europe, un souverain, un homme d'État qui ait reconnu la vérité
cachée sous tant de déceptions et aperçu le seul remède préserva-
teur pour l'avenir. Il fallait s'emparer de l'animosité que la tyrannie
de Bonaparte avait soulevée contre lui, tant en France qu'à l'étranger,
et profiter de sa tentative et de sa chute pour porter un coup mortel
aux idées de la Révolution, dont il était le représentant; il fallait
ensevelir dans la même défaite de Waterloo le turbulent génie de
la guerre perpétuelle et les décevantes théories révolutionnaires.
Il était alors si facile de démasquer et de perdre sans retour les
apôtres discrédités des principes désorganlsateurs, en faisant res-
taurer par les souverains légitimes les antiques libertés, dont presque
tous les peuples avaient joui autrefois et auxquelles ils seraient
revenus, avec la satisfaction de retrouver la réalité, au lieu de
vaines apparences et de trompeuses promesses. Donner des liberté»
publiques, larges et réelles, en évitant tout ce qui pouvait entraver
la marche des gouvernements et compromettre leur existence, telle
était la ligne de conduite tracée par une sage politique. De nouvelles
institutions, renfermées dans ces limites, partout où les anciennes
n'auraient pu satisfaire aux besoins de la situation, auraient assuré,
pour de longues années, le repos et le bonheur des peuples, et
l'humanité tout entière eût payé un juste tribut de reconnaissance
aux souverains, dont la magnanimité lui eût procuré cet inappré-
ciable bienfait.
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MÉMOIRES hH COMTE D£ YIUÉLE 105
Poiir le malhear des princes et des peuples, on se borna à ren-
verser fionaparte et à se prémunir contre son retour; on flatta les
priscipes qui l'avaient porté et soutenu au pouvoir, et on livra le
gouvernement de la France aux Talleyrand et aux Fouché, i la
coterie d^ idéologues connus sous le nom de doctrinaires et aux
jeunes consâllers d'État, administrateurs et magistrats de Fécole
impériale. La nomination de la Chambre introuvable ne tarda pas
à montrer combien on avait été induit en erreur sur la prétendue
nécessité des concessions révolutionnaires. Il était peut-être encore
temps de rentrer dans la voie que j'ai signalée plus haut, mais nous
étions destinés à subir une longue série d'épreuves : l'aveuglement
des rois, la perfidie et l'intérêt personnel de quelques ambitieux,
parWnrent à neutraliser les heureuses et clairvoyantes dispositions
des peuples et finirent par faire dévier le mouvement royaliste
de 18i5.
n trouvait cependant autour de lui des exemples et des exhortations
eapables de l'incliner davantage aux mesures de conciliation et d'apai*
sement. II écrit à son père le 17 décembre :
« Avant- hier je dînais chez le duc de Richelieu ; il y avait peu de
monde. M. de Talara, pair de France, le duc de Richelieu et moi,
nous restâmes bientôt seuls, et il s'établit entre nous une explication
dans toutes les règles sur la situation générale du pays, sur le sys-
tème le plus convenable à suivre pour le gouvernement, enfin et
plus particulièrement, sur le projet de loi d'amnistie. Sur les deux
prenûers points, le duc de Richelieu nous dit qu'absent de France
4lepuis vingt ans, il ne pouvait concevoir et encore moins partager
Texaspëration et l'animosité que montraient en toute occasion, les
mis contre les autres, les divers partis qui divisaient le pays; qu'il
nous avouait que, la plupart du temps, il pensait à part lui que
nous étions fous; que, ruiné lui-même par la République, revenu
en France après un exil des plus longs, n'ayant pu rien recouvrer
des immenses possessions de sa famille, passant comme les autres
deyant son château démoli et son hôtel vendu, n'ayant pu même
obtenir de rentrer en possession des tableaux et des bibliothèques,
qu*il avait reconnus pour lui appartenir dans les musées et les autres
èeux publics, il n'en concevait pas davantage comment le sentiment
de douleur si naturel que devaient éprouver les victimes de pareilles
infortUDes, pouvait entraîner dans un désir de vengeance, dans une
exaspération, dans une exaltation plus propre à ramener de nou-
veaux malheurs qu'à réparer ceux qu'on avait soufferts...
Mais le royaliste iatransigeant ne veut rien entendre, et quand
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106 UÉMOmES DU COMTE DE TILLÊLE
arrive, peu de jours après, révasion de Lavalette, il écrit à son
père :
ff Cette évasion de Lavalette et T impudence de Cambronne ne
sont pas, dans mon opinion, des choses iosigoifiantes; elles se rat-
tachent sans doute à quelque nouvelle trame révolutionnaire, que la
faiblesse insurmontable du Roi, l'aveuglement inconcevable ou la
connivence des ministres, ne nous laissent qu un bien faible espoir
de déjouer. Une fatalité nous poursuit : il est dur de se perdre avec
tant d'éléments de salut* ))
Même note dans une autre lettre du 31 janvier 1816 :
« Le malheur nous poursuit. Le duc de Richelieu est très bien
intentionné, mais il ne connaît ni la France ni les Français. M. Cor-
vette n'est pas du tout un financier, il n'est qu'un avocat. M. de
Vaublanc n'a pas non plus la capacité nécessaire pour être ministre
de rîntérieur. Tout cela entrave la marche dn gouvernement, dans
un moment où il faudrait qoe tous les efforts se rêunisseut pour
l'assurer.
« Le peu d'étendue des vues de ce ministère et son peu de capa-
cité sont une chose bien fatale pour la France.
« Et quand je pense qu'à mon arrivée à Toulouse, il me faudra,
pour me reposer, endosser la mairie, je vous avoue que je préfé-
rerais à tant d'honneurs la petite administration de la terre de
Morvilles. »
Il donne pourtant un bon point à Royer-CoUard à p?q>os de la loi
sur les élections, en citant des paroles du célèbre doctrinaire particu-
lièrement curieuses à rappeler aujourd'hui. Il s'agissait de savoir ai
la Chambre serait renouvelée mtégralemeni tous les einq ans ou bien
seulement par cinquième chaque année :
Après avoir vivement insisté sur les dangers que pourrait pré-
senter le renouvellement intégral de la Chambre dans certains
moments de crise, M. Royer-Collard répondit à l'objection que le
renouvellement partiel ne laisserait au gouvernement ni repos ni
tranquillité, en l'obligeant à travailler chaque année à se conserver
la majorité dans la Chambre. Il conclut, d'une comparaison plus
ou moins exacte entre la Charte et la Constitution anglaise» <lu*il
ne s'ensuivait pas, de ce que le gouvernement anglais ne pouvaii
se passer de la majorité dans les Chambres, que le ministère^ ei
France, se trouvât dans des conditions semblables; il alla caèiui
jusqu'à proférer ces paroles prophétiques, qu'il devait être appela
quatorze ans plus tard, à vérifier si £atalemeat lui-même ea portau
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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLB 107
aa Roî l'adresse des 221 : « Le jour où le gouvernement n'existera
que par la majorité de la Chambre, le jour où il sera établi en fsdt
que ia Chambre peut repousser les ministres du Roi et lui en im-
poser d'autres, qui seront ses propres ministres et non les ministres
du Roi, ce jour-là c'en est fait non pas seulement de la Charte,
mais de notre royauté, de ^tte royauté indépendante qui a protégé
nos pères et de laquelle seule la France a reçu tout ce qu'elle a
jamais eu de liberîé et de bonheur : ce jour-li nous eOmmes en
répubUqueî »
M. de YiUèle était rapporteur de la kn des élecUoas; on voulut en
outre le nommer rapporteur du budget; il refusa, parce qu'il succom-
bait à la besogne, et aussi sans doute parce qu'on n'entrait pas assez
dans ses vues. Il écrit à son père :
•c Nous avons été obligés de faire refaire par le ministre des
finances, de moitié avec les députés des villes de commerce, tout
le travail sur les douanes, de même pour l'enregistrement; fl avait
traité le budget à la mode de Bonaparte. Il a été obligé de le
reprendre en sous-œuvre, parce qu'il ét^ut impossible que tant
d'imperfections pussent résister au raisonnement. M. de Richelieu
nous appelle les raisonneurs; il paraît qu'en Crimée le knout rend
un peu plus souple. »
Et dans une dernière lettre du 8 mars 1816, il ajoute ;
tt H suî&t de connaître le caractère du Roi, Fimpéritie des ministres
et la comy)aon des hommes de l'école de Bonaparte, pour voir
que, sans la crainte de la Chambre des députés, tout marcherait
promptement vers une désoi^anisatioo générale...
« Le Roi ne s'occupe pas de ce qui le regarde, ce qui £ût que nou^
sommes obligés de nous en mêler. »
C'est sur cette noie un peu amère que finit le volume, en laissant
l'impression d'une haute honnêteté, d'une capacité puissante, mais
d'une raideur d'idées et d'une âpreté de caractère qui s'accommo-
daient mal avec les besoins de transaction du temps. Du reste, M. de
YDlèle deraît apprécier plus tard la valeur des passions qu'il partagea
avant d'en être la victime.
Mais nous n'avons nullement la pensée de juger ici M. de Vîllèle ;
nous nous bornons aujourd'hui & le faire connaître en le laissant
parier lui-même. C'est seulement après la publication totale de ses
Mémoms que nous essayerons de porter un jugement d'ensemble sur
Ihomme et sur son œuvre.
H. Delohxe.
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PERDU
RÉCIT DE LA VIE DE PROVINCE
DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE
Depuis nombre d'années le bruit courait à Longfield que miss
Horatia Dane avait eu jadis un amoureux qui s'était perdu en mer.
Peu à peu, d'une façon ou d'une autre, ses connaissances avaient
découvert ou deviné tout le roman. La vie de miss Dane s'était
écoulée dans une sorte de veuvage. Elle avait bien Tair, disait-on,
d'une personne qui a une histoire... Gomme si chacun de nous
n'avait pas une histoire! Mais le silence même qui enveloppait
celle-ci lui donnait plus de prestige.
Les habitants de Longfield témoignaient beaucoup de déférence
à miss Horatia. Sa famille avait été, de génération en génération,
aimée autant que respectée ; elle était la dernière du nom et habi-
tait seule la vieille maison aux pierres de laquelle son cœur sem-
blait presque dévotement attaché. C'était un grand bâtiment carré,
très haut, avec une rangée de fenêtres pointues pratiquées dans le
toit et un porche imposant flanqué de massifs de lilas. Une longue
procession de peupliers la précédait comme deux lignes de senti-
nelles montant la garde de chaque côté du chemin. Le père de
miss Horatia était mort vingt années auparavant; depuis, sa com-
plète solitude ne semblait pas peser à l'orpheline, quoiqu'elle fut
toujours grave et sérieuse avec une certaine majesté lente et une
réserve excessive dans toutes ses manières. Des parents fort âgés
venaient quelquefois de loin lui rendre visite; ils n'apportaient
pas grande gaieté. Un jour cependant, la plus jeune de ses cousines
s'invita gentiment à l'improviste. Fille d'un ingénieur civil, chargé
de la construction de chemins de fer dans le Far-West, elle avait
fait de grands voyages avant que l'idée lui prît de renouer
avec la vieille cousine, qu'elle n'avait pas vue depuis son enfance.
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PERDU 109
Lorsqu'elle parla de ce projet comme d'une escapade, son père se
mit à rire en Favertissant de l'austérité qui régnait dans cet inté-
rieur, où l'on ne s'amusait guère'; mais l'intrépide ne se laissa
point décourager, et, en somme, le temps qu'il lui fut donné de
passer à Longfield fut un temps heureux, heureux — surtout pour
nâss Horatia. Un rayon de soleil était entré chez elle avec le frads
visage et les vingt ans de Nelly. Elle lui demanda timidement
d'abord, puis avec instance de demeurer auprès d'elle tout l'été,
même l'automne, au lieu d'une quinzaine.
Quand les gens du village virent miss Dane regarder affec-
tueusement, à l'église et dans leurs promenades, cette jeunesse
qui portait son nom, ils se dirent que Nelly aurait tout l'argent
de la bonne demoiselle si elle jouait bien son jeu. Mais Nelly
n'avait aucun sentiment mercensdre; elle restait volontiers auprès
de sa cousine parce qu'elle s'était mise à l'aimer. Peut-être même
idéalisait-elle un peu ses qualités. La froideur, qui donnait tant
de prix aux moindres paroles d'approbation sorties de cette bouche
peu prodigue en compliments, lui semblait cent fois préférable
à l'amabilité banale des personnes qu'elle avait le plus souvent
rencontrées; celles-là passaient en cinq minutes de l'indifférence
à l'intimité, puis vous oubliaient également vite. C'est souvent le
cas dans le monde.
Nelly, en outre, sdmait à plaire, et jamais elle n'avait eu autant
de succès qu'auprès de miss Dane et de sa vieille servante Mélisse.
Les deux femmes écoutaient son babil joyeux sans se lasser jamais ;
eWea \a trouvaient adroite comme une fée, l'aiguille à la main;
elles s'émerveillaient de ses toilettes. Nelly était élégante à peu
de frais, raisonnable avec cela, économe et toujours occupée.
Miss Horatia ne cessait de lui rendre cette justice; Mélisse approu-
vait sans résistance, quoiqu'elle fut rarement de l'avis d'autrui, et
le vieux domestique, André, un entêté à qui sa maîtresse même ne
demandait rien sans mille précautions préalables, se serait mis dans
le feu pour miss Nelly. Sans doute miss Nelly n'aurait pu souffrir
la pensée de vivre sa vie entière au milieu de ces vénérables anti-
ques, msds, en passant, c'était fort doux. Elle évitait avec soin tout
ce qui aurait pu choquer les opinions surannées de miss Dane et
ne montrait que le meilleur d'elle-même. Bientôt les gens du village
furent tous de ses amis : une jeune fille fait de rapides conquêtes
à la campagne, quand elle est jolie, avenante et versée dans les
modes de la ville. On subissait d'ailleurs involontairement l'effet
de ce tact qui ne s'acquiert que dans le monde, par un commerce
habituel avec des personnalités diflérentes.
Nelly ne passa pas beaucoup de semaines à Longfield avant
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110 PERDU
d'entendre parler des fameuses fiançailles de miss Horatia. Une de
ses nouvelles amies lui dit d'un ton de confidence :
— Est-ce que votre cousine n'a jamais causé avec vous du
jeune homme quelle devait épouser?
— Non, répondit Nelly, dont la curiosité s*é veilla très vite.
Dès cet instant, elle ouvrit les yeux et les oreilles pour saisir au
vol les moindres indices qui pouvaient se rapporter au roman qu'on
lui avait fait entrevoir.
Mélisse devait connaître mieux que personne les affaires de la
famille. Elle chercha donc l'occasion de Tinterroger.
Un matin que miss Horatia, ayant pris son ombrelle n** 2, —
l'ombrelle i franges, — était descendue majestueusement au vil-
lage pour faire quelques acquisitions qu'elle n'eût confiées à per-
sonne. Mélisse commença d'écosser des petits pois sur le seuil do
la cuisine. Aussitôt Nelly vint par le jardin, d'un air d'innocente
flânerie, s'asseoir auprès d'elle en proposant de l'aider.
— Vous vous verdirez les doigts, dit la vieille. N'en prenez pas
la peine. Je n'ai rien à faire que cela.
— Je a'ai rien à faire non plus, répondit Nelly, se mettant à son
aise sur les marches bien balayées. Si mes doigts sont verts, ils
peuvent se laver. Poussez donc le panier de mon côté ou bien
j'éparpillerai partout les cosses et puis vous me gronderez.
Tout en aidant Mélisse de son mieux, elle cherchait un moyen
de la mettre sur la pente de l'histoire qui l'intriguait si fort.
^- Bon ! s'écria tout à coup la servante, j'ai oublié de dire à
miss Ratia d'apporter des citrons pour mon gâteau. Et nous n'avons
presque plus de moutarde et elle ne peut pas manger son rôti sans
moutarde... tout juste comme autrefois le colonel... Je n'ai jamais
vu de famille avoir le goût de la moutarde autant que celle-là.
Chaque famille, du reste, a ses habitudes. Je m'étais pourtant
endormie hier soir en répétant : citron, moutarde, moutarde^
citron, et ce matin j'ai attaché un fil à mon petit doigt pour ne pas
oublier. C'est à croire que je perds toutes mes facultés.
Il était rare que Mélisse se montrât aussi communicative, Nelly
résolut d'en profiter. Attaquant la question avec courage après
deux minutes de silence :
— Mélisse, dit-elle, quel était donc ce jeune homme que ma
cousine a dû épouser dans le temps? Il est curieux que je n'en
sache rien et que mon père ne m'en ait jamais parlé.
— Je n'en sais pas plus long que vous peut-être, répliqua
Mélisse en épluchant ses pois beaucoup plus vite. Jamais je n'ai
entendu miss Ratia prononcer seuleuieiit son nom. Et pourtant elle
a deviné que je voyais clair..., nous nous entendons. Des bavards^
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PEBDU m
comme il y en a, m'ont dit qu'elle l'avait rencontré pendant une
visite à sa grand' tante de Salem. Il s'appelait Garrick et devait se
marier, parait-il, à son retour du voyage dans lequel il s'est perdu.
II serait devenu alors patron d'un navire... Ohl leur amitié n'a
pas duré longtemps... Les gens n'ont rien su qu'après.
— Vous dites qu'il s'est noyé? demanda Nelly.
— Personne n'a plus entendu parler du navire, qui aura péri tout
entier quelque part dans les mers du Sud; voilà ce qu'on suppose.
Pendant des mois, des années, miss Ratia et toute la famille ont
espéré quand mëme«..,mais aucune nouvelle n'est jamais venue.
Damel le coup a été rude quoiqu'elle n'en ait rien montré. Us
sont comme cela, tous les Dane, ils gardent pour eux ce qu'ils ont
sur le cœur. Vous êtes la première Dane que j'aie vu avoir une
langue bien pendue... Sans doute vous tenez cela du côté de votre
défunte mère. Je sais seulement que cette dent de baleine avec un
vaisseau dessiné dessus, qui est sur la cheminée de sa chambre,
vient de ce jeune Carrick; s'il lui a donné d'autres souvenirs, je
ne les connais pas.
Un silence se fit. Nelly avait le cœur serré en songeant à cette
longue attente du navire perdu et à la vie solitaire de sa pauvre
cousine. N'était-il pas curieux que miss Horatia, si peu capable
d'audaces d'aucune sorte, se fût attachée à un marin, elle aussi?
Neliy avait quelques raisons particulières pour s'intéresser à la
marine.
— Ha foi! reprit Mélisse, ça vaut peut-être mieux... On dit
qu'VL u'^v^l pas déjà si excellent sujet, et quand une femme pos-
sède une bonne maison, comme celle-ci, avec de quoi vivre, elle a
raison d'y rester bien tranquille. Ce n'est pas moi qui donnerais le
certain pour l'incertain, ajouta Mélisse d'un sûr de décision hautaine,
comme si elle eût été assiégée par une armée de soupirants.
Nelly ne put s'empêcher de sourire. U eût été diflicile, en effet, de
venir à bout d'une pareille citadelle.
Les pois verts étaient écossés cependant. Mélisse dit d'un air
mécontent qu'elle serait forcée de flâner jusqu'à l'heure où le dîner
pourrait être mis en train. Pour que Mélisse crût fsure son devoir, il
fallait que chaque partie de son ouvrage s'emboitàt exactement &
l'autre, sans aucune interruption. Elle eût volontiers reproché &
Nelly d'avoir abrégé sa besogne.
La jeune fille, tout en l'écoutant se gourmander elle-même, trem-
pût ses mains blanches dans un bassin de cuivre auprès du puits. U
était encore de bonne heure, le soleil ne devait pas atteindre de
longtemps ce côté de la maison; les volubilis roses et bleus étaient
dans toute leur firaîcheur ; ils couraient sur des fils tendus régulière*
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112 PERDU
ment au-dessus de la feuêtre. Tout était en ordre dans cette cour,
sauf les grandes joubarbes, qui s'échappaient de leur caisse, empié-
tant çà et là, quoi que pût faire et dire Mélisse.
— Ça se fourre partout, répétait cette dernière, et ça ne sert à rien,
mais la mère de Mademoiselle les a rapportées avec elle quand elle
est venue d'Angleterre en Amérique, après son mariage : voilà
pourquoi on les garde.
Tout était souvenir dans la demeure de miss Horatia ; pour cette
raison surtout, Nelly s'y plaisait, elle qui avait été accoutumée aux
cités neuves fie l'Ouest. Sa vie errante et active lui faisait trouver
du charme à cet ensemble de choses immuables qui s'étaient per-
pétuées d'année en année, échappant au changement. Lorsqu'elle
ouvrit la barrière du jardin, qui grinçait comme de fatigue, elle re-
marqua comlien le bois était lisse et poli à la place où tant de mains
l'avaient usé. Le jardin lui-même où elle se promenait maintenant
l'enchantait, bien qu'elle eût vu des jardins plus magnifiques. Il
était à l'ancienne mode avec des plates-bandes d'herbes potagères,
des rangées irrégulières de groseillers, des buissons de roses d'où
jaillissait la hampe élevée des lis, un chèvrefeuille beaucoup plus
vieux qu'elle et des allées droites qui invitaient à la méditation.
Nelly cueillit un petit bouquet de roses tardives et le déposa sur
la table du salon. La large porte du vestibule était ouverte, mais
les volets verts restaient fermés, laissant cette pièce dans les
demi-ténèbres fraîches et un peu tristes qu'aimait miss Horatia,
ennemie déclarée du grand soleil et surtout des mouches. A
peine Nelly, aveuglée par la lumière éclatante du dehors, voyait-
elle assez pour se diriger à travers les chambres. Cependant elle
trouva un verre à Champagne, le remplit d'eau et y plaça ses
fleurs. Puis, s'habîtuant à l'obscurité, elle regarda deux silhouettes
posées sur la cheminée. C'étaient les portraits d'un oncle de miss
Dane et de sa femme. Nelly se rappelait que sa cousine lui avait
dît la veille qu'elle ressemblait à ce vieux monsieur. Vraiment, il
lui était impossible de discerner la ressemblance, mais ces portraits
lui suggérèrent soudain d'autres pensées; elle se détourna brus-
quement et courut droit à la chambre de miss Horatia où il y avait
d'autres silhouettes attachées au mur, des hommes parmi elles,
de jeunes hommes avec le nom au-dessous. Elle les examina très
attentivement. Hélas I ce n'étaient que les frères de miss Horatia.
Peut-être y avait-il quelque part cependant, peinte sur ivoire et
enfermée dans son étui de maroquin, une miniature du fiancé
disparu ; elle espérait bien la découvrir un jour. Cette histoire du
pauvre marin, enlevé si jeune au bonheur, hantait son imagination;
sa cou.iue devenait, pour elle, beaucoup plus intéressante qu'elle
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PERDU 113
ne Vavait été jusque-là. Combiea de larmes elle avait dû verser
avaot d'arriver à cette résignation placide !
itfiss Horatia la surprit plongée dans des réflexions attendries,
mais elle-même ne semblait pas être dans une veine romanesque.
— Il va faire, dit-elle, terriblement chaud, et je me suis tracassée
depuis ce matin, parce que j'avais oublié en sortant de dire à André
de cueillir ces groseilles blanches pour la femme du ministre.
J'avais promis qu'elle les aurait de bonne heure. Voudriez-vous
appeler Mélisse, ma chérie?
Mélisse, qui préparait une tarte, ne se dérangea point sans grogner.
— Comme si le ministre ne pouvait pas attendre... S'agiter
ainsi pour des groseilles blanches I André avait à faire ferrer les
chevaux; il n'était pas près de revenir I Enfin, puisqu'elle n'avait
pas de citron pour son pound-cake^ elle pouvait, à la rigueur,
aller les cueillir elle-même... Il le fallait apparemment.
Nellf laissa miss Dane dans le salon obscur où elle écrivait une
lettre et courut rejoindre Mélisse au soleil, derrière les groseillers.
Son énorme capeline de guingan l'avertit de l'endroit où elle était
à genoux, une corbeille devant elle, se parlant à elle-même, dans
nn vague courroux contre la vie et les ennuis qu'elle apporte.
— Ce que votre cousine veut, elle le veut bien et elle le veut
tout de suite, dit-elle à Nelly, qui procédait à dépouiller l'autre
côté du groseiller ; autant essayer de faire changer de place à la lune
que de hd fûre, à elle, changer d'avis I Elle se sacrifierait, ma
parole, pour ces gens du presbytère qui croient que le monde est
créé pour eux. Ils en reviendront, ils en reviendront! Moi, je ne
ine mettrais pas en quatre comme ça au service de M. le ministre.
Nous ne nons entendons guère sur son compte, miss Ratia et moi.
Ce n'est pas qu'il prêche mal... non, et il est venu me voir quand
j'ai été malade, au moment 0(1 il s'installait ici, et il m'a fait le
bien qu'il a pu, mais croirez-vous qu'en priant le bon Dieu pour
mol, au pied de mon lit, il a répété plus d'une douzaine de fois :
€c Cette vieille servante I... » Cette vieille servante 1 répéta Mélisse
avec indignation, je ne me trouve pas si vieille aujourd'hui
encore et il y a dix ans de cela I Non pas que j'aie la prétention
d'être jeune..., mais on dirait vraiment que je ne me tiens plus sur
mes jambes, que j'aurai bientôt un siècle, quoi I
Nelly se mit à rire, et la figure de Mélisse n'en devint que plus
renfrognée, tandis qu'elle s'attaquait au groseiller suivant.
— Voilà donc pourquoi vous n'aimez pas le ministre?
— J'espère bien, mademoiselle, qu'il ne suffira jamais de pareilles
Tétilles pour me tourner contre un prêtre, lui fut-il vertement
répondu.
10 ocTOBaB 1887. 8
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114 PERDU
— Je me demande, reprit Nelly, si peu encouragée qu'elle fût
à poursuivre la conversation, je me demande si ma cousine ne
possède pas un portrait de ce capitaine Garrick?
— 11 n'était point capitaine, répliqua Mélisse ; j'ai entendu dire
qu'il devait avoir un commandement à son prochain voyage, voilà
tout
— Et vous ne l'avez jamais vu? Il n'est jamais venu chez elle?
— Ma foi, non. Us se sont rencontrés à Salem, où elle passait
cet hiver-là, et puis il s'est embarqué. Tout ce que je sais, c'est
qu'on a offert à miss Ratia plus d'un bon parti; elle a toujours
refusé. Je suppose que son cœur était resté enseveli au fond de
la mer avec lui.
Cette phrase sentimentale dans la bouche de Mélisse parut si
drôle à Nelly, qu'elle se baissa pour cueillir des grappes tout près
de terre, et que, pendant quelques minutes, il lui fut impossible
de poser de nouvelles questions.
— Mais bien des fois j'm vu, j'ai senti, qu'elle pensait à lui,
reprit Mélisse d'un ton ému qui, cette fois, toucha profondément
la jeune rieuse. Elle se trouvait bien seule, allez! Elle et son père,
le colonel, ne causaient pas librement ensemble; elle gardait tout
pour elle. La seule fois qu'elle m'ait dit un mot de sa peine, il
y aura sept ans à la fin de décembre... On avait dressé un bel
arbre de Noël dans la sacristie de Téglise, et elle y alla; j'y allai
aussi. Tout ce qui, dans la paroisse, pouvait marcher, ou seule-
ment se traîner, était là; ces diables d'enfants faisaient un train I...
De mon temps, on leur aurait tiré les oreilles jusqu'à les arracher,
nmis aujourd'hui, on souffre tout à la marmaille. Ils nous cassaient
donc la tète. Voilà que tout à coup je cherche des yeux miss Ratia,
et je ne l'aperçois plus ; on me dit qu'elle était partie. Je rentre bien
vite à la maison... Pas de lumière; la peur me prend, l'idée qu'elle
est malade... Mais c'est elle-même qui m'ouvre la porte, et, la lampe
allumée, je vois qu'elle a pleuré. Je lui demande : — <c Est-ce que
vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle? » Mais elle me répond :
« — Non, non... » Et se remet à pleurer si fort, que cela faisait
pitié. « — Mélisse, me dit-elle, je ne me suis jamais sentie si seule
que ce soir au milieu de ces petits. C'est une chose affreuse que
d'être seule au monde. » Naturellement je ne pouvais rien répondre.
Je lui ai préparé une bonne tasse de thé, qui a paru lui faire du
bien; mais elle ne s'est couchée tout de même qu'à trois heures du
matin, cette nuit-là; et moi je n'ai pu fermer l'œil que lorsque je l'ai
entendue remonter. Damel elle est tout pour moi, miss Ratia. Je
n'ai pas de famille, moi non plus. C'est la mère de mademoiselle
qui m'a prise, orpheline, à l'hospice. Je me rappelle que, quand je
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PERDU 115
suis yenne îcî, j'étais si petite, quTl me fallait un tabouret pour
monter dessus quand j'aidais à laver la vaisselle. On m'a toujours
donné tout ce qu'il me fallait, et je fais tout ce que bon me semble;
si je voulais j'aurais une aide tous les jours. Cela n'empêdie pas
que îe me sois aussi quelquefois sentie seule, et je parie que miss
Ratîa s'en est bien aperçue I
Nelly s'attendrît sincèrement sur l'humble histoire de Mélisse;
elle n'aurait pas cru ce vieux cœur susceptible de loger tant d'affec-
tion. Les gens s'étonneront toujours qu'une châtaigne ne soit pas
épineuse au dedans comme elle Test au dehors. Quand la digne
servante fut retournée dans sa cuisine, elle rentra, elle aussi, mais
pour prendre son chapeau et descendre la longue rue bordée
d'ormes chenus, à la recherche des dtrons oubliés. Ces citrons
furent déposés discrètement sur la table de la cuisine, et personne ne
lui en dit rien ; seulement il y avait, à l'heure du thé, deux déli-
cieux pound'CakeSy l'un rond et l'autre en forme de cœur, sur une
assiette de Chine bleue, auprès de sa tasse.
Après avoir pris leur thé, les deux cousines s'assirent dehors, la
plus âgée sur un fauteuil à dossier droit, la plus jeune sur le pas
de la porte. Les rainettes et les grillons chantaient à l'envi; les
étoUes se laissaient entrevoir parmi les branches, les ormes se
détachaient lourds et noirs sur le ciel, et une petite brise soufflait
le parfum des lis jusque dans la maison.
Miss Horatia frappait les bouts de ses doigts les uns contre les
autres. Sans doute, elle ne pensait à rien de particulier. Elle avait
passé une journée paisible, sauf l'épisode des groseilles; et ces
malhenreux fruits étaient en somme arrivés à temps au presbytère.
Mîss Horatîa avait reçu la lettre d'affaires qu'elle attendait. Il n'y
avait donc rien à regretter dans le présent, rien à craindre pour le
lendemain.
— Ma cousine, demanda Nelly, ètes-vous bien sûre d'être con-
tente de m'avoir ici? Est-ce que vraiment je ne vous dérange pas?
— Certes, non, répondit mîss Horatia, sans aucune manifestation
de sensibilité. La présence de jeunes hôtes m'est infiniment agréable,
quoique j'aie pris l'habitude de la solitude et que j'en souffre
moins que vous n'en souffririez, je suppose.
— J'en souffrirais beaucoup, dit doucement la jeune fille.
— Vous en prendriez l'habitude comme moi, répliqua miss Dane.
Oui, chère, je suis heureuse de plus en plus de votre séjour ici, et
je ne pais me faire à l'idée d'un prochain départ.
ïlle passa la main sur les cheveux de Nelly connue pour s'excuser
d^avoir parlé froidement d'abord, et cette caresse rare produisit son
effet.
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116 PERDU
— Mon père ne me manque pas trop, poursuivit franchement
Nelly, parce que je suis si accoutumée à le voir aller et venir, mais
il y a d'autres p^sonnes dont Fabsence laisse chez moi un grand
vide. Vous ai-je parlé jamais de George Forest?
— Je crois me rappeler ce nom, en effet.
— Eh bien, il est dans la marine, lieutenant; il est parti pour
un long voyage et... il me manque beaucoup... beaucoup... Heu*
reusement je ne tarderai pas à recevoir de ses nouvelles.
— Votre père approuve-t-il ce choix? demanda miss Dane avec
quelque raideur. Vous êtes bien jeune encore, et je déplorersds une
imprudence, une légèreté de votre part. N'exposez pas votre
bonheur à l'étourdie, mon enfant.
— 0ht mon père le connaît bien et fait grand cas de lui... II ne
s'opposera pas... Seulement, George est parti pour si longtemps I
Trois années, je suppose. Il va en Chine et.au Japon.
— J'ai connu de plus longs voyages, dit miss Dane d'une voix
altérée.
Se levant brusquement, elle s'éloigna, mais Nelly la vit revenir
au bout de quelques minutes. Elle lui fit mille questions anxieuses
et bienveillantes, bref en apprit plus long sur la vie et sur les
sentiments de sa jeune amie en cette seule soirée que dans tous
les jours précédents. Le sujet n'était pas épuisé quand Mélisse
apporta les bougeoirs à dix heures, l'heure immuable du coucher
de sa maîtresse. Celte nuit-là d'ailleurs, miss Dane ne se coucha
pas; elle resta assise près de la fenêtre de sa chambre à réfléchir.
La lune se leva tard, et après un peu de temps, nûss Horatia
éteignit les bougies, qui avaient brùlé jusqu'au bout. Chacune des
années qui s'étaient écoulées depuis le dernier et lamentable voyage
de Joe Carrick avait augmenté l'affection qu'elle lui gardait, Horatia
étant de ces femmes qui s'attachent de plus en plus aux souvenirs
du passé à mesure qu'ils s'éloignent davantage. C'est assez naturel
en somme. Les grands chagrins de notre jeunesse deviennent quel-
quefois l'enchantement de notre âge mûr; nous ne pouvons nous
les rappeler sans sourire. Nous découvrons que la vie a été meil-
leure que nous ne l'avions cru, quand nous regardons en arrière.
Miss Dane en était venue à aimer son fiancé mort beaucoup plus
peut-être qu'elle ne l'eût aimé vivant; à force d'y penser, elle avsdt
fait d'un fugitif épisode tout le roman de son existence; elle ne se
demandsdt plus, comme autrefois, s'il eût été bien raisonnable
d'épouser Joe, elle se souciait de moins en moins que ses amis et
voisins, la sachant obstinément fidèle à un souvenir, fissent là-
dessus toute sorte de réflexions. Pauvre Joe Carrick I Si gai, A
beau, si tendre 1 Comme il l'avait regardée ce jour où il sortit du
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PERDU 117
port de Salem sur le Chevalier! Si elle avait pu se douter seule-
ment qu'elle ne le reverrait plus jamais... Cependant ses pensées
cJiangërent de cours à la fia. Dieu, après cette épreuve, lui avait
épargné bien des peines et accordé de nombreuses bénédictions.
— Que la volonté de Dieu soit faite I se dit-elle en rabattant un
Tolet entre elle et le clair do lune.
Tandis qu'elle rallumait sa bougie, elle se sentait presque
ccmpable :
— Quelle réprimande j'adresserais à Nelly, si elle passsdt la
moitié de la nuit à contempler la lunel Je suis vieille... Ces sortes
de choses sont ridicules... Mais la nuit était si belle!... J*aurais
voulu voir la lune briller derrière la cime des arbres.
Nelly cependant dormait du sommeil du juste dans la chambre
voisine.
Le lendemain, à déjeuner, sa cousine était aussi calme, aussi
réservée que jamais, et lui proposa de faire quelques visites dans
Vaprës-dlnée.
Aussitôt Nelly pensa naturellement à la robe qu'elle devait
mettre. Celle qui fut choisie avait besoin de certaines répara-
tions; de sorte que le déjeûner terminé, elle s'établit avec sa
boîte à ouvrage dans la salle à manger, une jolie pièce où miss
Dane passait volontiers la matinée, sous prétexte de surveiller de
là sa cuisine, qui n'avait nul besoin d'être surveillée; en réalité
4i'élait sans doute pour entendre une voix humaine, ne fût-ce que
la voix peu mélodieuse de Uélisse, qui, ce matin-là, par parenthèse,
chantonnait des psaumes tout en vaquant à sa besogne.
Ne//y cependant fredonnait, l'aiguille à la main, une petite
chanson :
Que feras-tu, ma mie, quand je serai loin,
Ma voile blanche ouverte au vent, la mer entre nous?
Et miss Horatia allait et venait, montait l'escalier, redescendait,
occupée de mille rangements.
11 se trouva que la robe avait besoin de plus de retouches que
Nelly ne l'avait pensé d'abord. Les heures s'écoulèrent; tout était
silence dans la maison et dans le jardin, quand soudain un pas
lourd cria sur le sable; puis on frappa très fort à la porte de la
cuisine.
Cette porte s'ouvrit, une voix d'homme demanda si on ne pour-
rait pas lui donner quelque chose à manger.
— Je crois bien que oui, répondit Mélisse. Entrez.
Les mendiants étaient peu nombreux à Longfield, et miss Dane
ne souffrait pas que l'on sortit affamé de sa maison. Mélisse chercha
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118 PERDU
donc dans le garde-manger; Nelly Tentendît placer plusieurs
as^ttes sur la table de la cuisine.
— Ne prenez pas tant de peine, dit Thomme en approchant sa
chaise. On n'est pas difficile! J'ai conché dans une vieille grange
abandonnée, à trois ou quatre milles d'ici, et le sooper n'y vahdt
rien.
— Vous allez loin? demanda Mélisse.
— A Boston. Je suis décidément trop vieux pour voyager à jned.
Si l'on y allait en bateau seulement 1 L'eau et moi nous sommes de
vieilles connaissances. Voilà, ma fm, un royal morceau de bœuf.
Vous ne pourriez pas me donner à présent un pichet de cidre?...
Ceci fut insinué très humblement, toutefois Mélisse ne se laissa
pas attendrir.
— Non, pas de cela, répondit-elle résolument, — et la conversa-
tion devînt languissante.
Miss Dane descendait de sa chambre au moment même.
— Voudriez-vous rester dans la cuisine? lui dit tout bas la vieille
bonne. Il y a là une espèce de mendiant qui a l'air étranger. Je
lui trouve mauvaise mine, et je n'aimerais pas le laisser tout seul.
Le temps de mettre le couvert... Il aura vite fini son repas du train
dont il dévore.
Miss Dane la suivit sans répondre et, en la voyant, le vagabond
se leva à demi.
— Bonjour, madame! dit-il avec une politesse qui n'est pas
toujours celle des gens de cette sorte.
Aussitôt que Mélisse fut loin, il reprit : « Je suppose que vous
n'avez pas de cidre? » mais sans plus de succès que la première
fois, miss Dane ayant remarqué qu'il paraissait avoir déjà beaucoup
trop bu.
— Est-ce loin d'ici Boston? poursuivit-il sans insister.
— Quatre-vingts milles.
— C'est que je voyage lentement. Les marins ne font pas de
bons marcheurs.
— Vraiment, dit miss Dane, vous avez été marin?
— Je n'ai jamais été que cela, répondit l'homme qui semblait
disposé à bavarder.
11 avait mangé comme un chien vorace; on eût dit qu'il mourait
de faim, et maintenant il se reposait. C'était un vieillard pauvre-
ment et malproprement vêtu, la face rouge, les gaules voûtées;
en le regardant bien, on pouvait cependant discerner encore que
ses traits avaient dû être beaux avant la misère, avant Tignominie.
— Je n'ai jamais été que cela, répéta-t-il. Gamin, je me suis
sauvé de chez mes parents pour prendre la mer et f y suis resté
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PEâBU 1L9
jusqu'à ce qu'on m'ait trouvé trop vieux pour servir mêoie de
colamier.
Le fût d'être tnea reçu chez une dame telle que uiias Daue
éleva peut-être ses pensées, pour un instant, au-dessus de leur
mreM ordinaire, qui était des plus bas :
— C'est la boisson qui m'a perdu, ajouta-t-il. J'aurais dû être
autre chose. Personoe ne me méprisait quand j'étais jeune... au
œutnére. Vu été second, tel que vous me voyez, sur un navire de
premier ordres et je ne devais pas tarder à passer capitaine.*.
Hais voilà... le bateau se perdit justement dans cette traversée...
il se perdit corps et biens... Il n'y eut que trois hommes de sauvés;
QSL nous recueillit sur une jonque chinoise. Elle avait la peste à
bord; mes camarades moururent; je £us malade, mais j'en ré-
chappât Noua étions dans un enfer là-dessus, comprenez-vous?
Quand je débarquai seul, je montai sur une vieille coquille de noix
qui prétendait vouloir doubler le Cap et qui se trouva être un nid
de pirates. BreC, je m'en allai au diable avec eux, et depuis j'ai
tPD^ois dégringolé.
— Il n'est jamais trop tard pour se corriger, dit sentencieuse-
meailiëUsse^ qui traversait la cuisine au moment même.
— Cela vous est facile à dire, répondit le vagabond. Moi je suis
trop vieux, le pli est pris. Quoi que je fasse, je m'en vais en
dérive... On finit par n'être plus le maître chez soi. Bah!..,
U se mit à rire avec une insouciance qui serra le cœur de miss
Dane.
— Ne pariez pas ainsi, dit-elle.
— Voyons, madame, franchement, qu'est-ce que vous voulez
que fesse une vieille épave comme moi pour gagner sa vie? Qui
donc m'y mderait, si j'étais tenté d'essayer? Ce ne serait pas vous,
n'est-ce pas? Et encore je ne crois pas que l'on m'ait nulle part si
bien traité. Je suis un homme fini.
Ibis son accent n'était plus sincère; il était retombé à son rang
de mendiant.
— Ne pourriez-vous entrer dans quelque refuge?... Il y en a de
spéciaux pour les marins. C'est chose si triste de voir sans foyer,
errant parles chemins, un homme de votre âge! N'avez-vous donc
pas d'amis, personne qui s'intéresse à vous?...
En parlant miss Dane le regardait avec une fixité singulière ; tout
à coup elle changea . de couleur, ses traits se décomposèrent.
Qœlqae chose l'avait frappée qui l'épouvantait. On pourrait pâlir
ainsi devant l'apparition de quelque spectre effroyable.
— Non, dit l'homme; ma famille était, — vous ne le croiriez pas,
~ une des meilleures de Salem. Je ne me suis plus montré dans
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120 PERDU
la ville où notre nom a été honorablement porté autrefois. Mes
parents sont morts quand j'étais petit, c'est ma grand'mère
qui m'a élevé. Près de quarante ans se sont passés, voyez-vous^
avant que je rentre dans mon pays. J'ai rencontré quelque-
fois dans les ports des gens que je connaissais, mais je les ai tou-
jours évités. La plus grande partie de ma vie s'est passée à
l'étranger. En ai- je vu du pays!.. Tenez, j'avais une bonne
femme en Australie... Je ne sais plus où j'ai tratné mes vieux os.
Partout, il me semble. J'ai dépensé une couple de fortunes, le
diable sait comment... Et me voilà!... nom de...
Il termina par un affreux juron.
Nelly cousait toujours dans la salle]^à manger, mais elle n'eir-
tendait plus. Quelques minutes auparavant la porte ouverte jusque-
là était retombée avec lenteur en gémissant. La pierre ronde que
Mélisse mettait toujours pour la retenir avait été déplacée. Nelly en
éprouva de l'ennui, car elle était curieuse; il n'arrivait plus jusqu'à
elle qu'un murmure confus de voix. N'était-il pas étrange que sa
cousine restât si longtemps à causer avec ce vagabond? De telles
familiarités n'étaient point dans ses habitudes. Sans doute it
demandait de l'argent... Allait-elle lui en donner pour encourager
sa fainéantise et son ivrognerie?
Quelque temps se passa encore puis le vieux sortît, en trév
buchant, de la cuisine.
— Je vous suis bien obligé, dit-il, prêt à s'éloigner. C'est
peut-être la dernière fois qu'on me traite comme si j'étais un
gentleman. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour votre
service?
Il parlait en hésitant, avec le secret désir que son offre ne fût
pas acceptée.
— Non, rien, répondit miss Dane. Non, merci. Adieu.
Et il s'en alla.
Nous avons dit que ce misérable avait été, l'espace de quelques^
minutes, élevé par une bienfaisante influence un peu au-dessus
de lui-même ; à peine avait-il gagné la porte qu'il redevint ce qu'il
était d'ordinaire :
— Du diable si elle ne m'a pas donné un billet de 10 dol-
lars! Elle aura cru qu'il était d'un dollar, pour sûr! Je vais me
sauver le plus vite que je pourrai, avant qu'elle ne s'en soit
aperçue et qu'elle n'envoie quelqu'un après moi!
Des visions de rasades sans nombre et d'autres choses dans
lesquelles le vieux matelot était encore capable de trouver du
plaisir traversèrent son cerveau hébété.
Comme elle me regardait, la vieille damel... Est-ce que je
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PERDU 121
raatais coBnae dans le temps, par hasard? Mais non, je ne suis
jamais venu de ce côté-ci.
£t il poussa le long de^la route poudreuse.
Ce soir-là, il se soûla très fort, et le lendemain il continua sa
route, Dieu sait où.
Cependant Nelly et Mélisse avaient entendu un bruit singulier
dans la cuisine, comme celui que fait un corps en tombant. Elles
s'élancèrent pour trouver miss Horatia évanouie, ce qui ne lui
était jamais arrivé. La chaleur, expliqua-t-elle, et nuis toute la
matinée elle avait eu un peu mal à la tète. GetteTaiblese était
venue brusquement..*.
Elles l'aidèrent à regagner le salon, Mélisse lui apporta un cor-
âaJ, Nelly se nût à l'éventer pendant qu'elle gisait sur le canapé.
Un instant elle appuya tendrement sa joue ronde et fraîche contre
la main amaigrie de miss Horatia. Jamais elle n'a su le bien qu'elle
aurait fait ce jour-là.
Tout le monde oublia le vieux vagabond au milieu de l'émoi qui
suivit sa visite, tout le monde, sauf miss Dane qui se rappelait avec
im frisson d'horreur l'instant précis où elle avait découvert, dans
son r^;ard, dans sa voix, quelque chose qui lui était familier.
Presque aussitôt elle l'avait reconnu, lui, son premier, son
imique amour... Les années l'avsdent terriblement changé... Il
a^était bien nommé une épave, une épave sans valeur, informe,
irréparablement dégradée, qui, morceau par morceau, s'englou-
tissait dans l'abtme.
Et eUe l'avait aimé I Depuis elle y pensa souvent. Et elle l'avsdt
regreivë pendant des années! Et elle avait pu se croire ûmée
encore plus qu'elle n'aimait, n'ayant jamais douté que le navire
perdu ne se fût englouti en même temps qu'un cœur fidèle...
Peu à peu elle s'habitua au fardeau de ce nouveau secret ; elle
Dnémit en se représentant la vie qu'elle eût menée avec lui, elle re-
mercia Dieu de lui avoir épargné tant de honte et de désespoir.
La distance entre eux était devenue immense. Cette femme si.
généralement estimée, dont l'existence tout entière avait été irré-
prochable et bien gardée, comprenait à peine ce que c'est que
Vinlaime, avant d'avoir vu échouer, à sa porte, l'homme qui avait
été Joe Garrick. Lui qu'elle avait toujours vu jeune et d'une char-
mante élégance, avec les yeux djm souvenir, être réduit à cet état
de décrépitude, de malpropreté sordide! Dieu merci encore, il ne
t'avait pas reconnue, elle... La position eût été trop pénible ppur
tons les deux I Et cependant elle songeait avec une surprise at-
tristée qu'elle ne se serait pas crue changée aussi complètement.
Combien leurs deux routes dans la vie avaient été différentes I
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PERDU
Ene le plaignait, elle pleura snr lui plus d'une fois; elle eût dcmné
beaucoup pour appreudre qu'il était mort- Déchu à ce degré 1.,.'
Pourtant, il aurait pu être, avec cette volonté si énergique et ce
courage, un brave et honnête homme. Msds toute sa force avait
été tournée contre le bien.
— Que Dieu lui pardonne I répétait à chaque instant miss Ho-
ratia.
Une sorte de remords la poursuivait; peut-être n'aundt-elle
pas dû le laisser partir, peut-être n'aurait-elle pas dû le perdre
de vue ainsi pour toujours.
Hélas I il lui eût été impossible de faire 'autrement. La jndé
qu'elle ressentait pour lui ressemblait à celle que Dieu peut avoir
pour le pécheur. Elle avait pitié des entraînements auxquels il
avait cédé, elle avait pitié même de ses vices volontaires, elle
souffrait. C'en était fait de son roman. Néanmoins, les gens du
village en parlèrent encore tout bas aux étrangers. Ni Nelly ni
Mélisse ne surent de quelle façon navrante elle avait perdu,
pour la seconde fois, celui qui l'avait aimée. Personne ne s'a^^erçut
du moindre changement; la fidèle Mélisse remarqua seulement
que la dent de baleine avait disparu de sa place dans la cfaamhre
de miss Dane, qui vieillissait à vue d'œil, au dire de ses amis.
Maintenant, elle est tout de bon une vieille femme. Mais, bien
qu'elle reconnaisse que quelque chose manque à sa vie, elle se
montre aussi tranquillement satisfaite que jamais du sort que lui a
fait la Providence. C'est le contentement de l'hiver f^tôt que celui
de Tété; les fleurs sont depuis longtemps fanées, ensevelies sous
la neige.
Sarah 0. Jewett.
Traductmi de Th. Bentzon.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES
SAINT-CYR
PRESIIÈRE PARTIE {fin)
Saint-Cyr après la guerre de 1870. — L'organisation de 1873. — L'élévation des
pregfHBmes et M. laies Siimn. — LVinganiastioo actuelle et le décret do 1883. *-
L'enseignement à Saint-Cyr en 1887.
On âte avec raison, coiBfme un exemple de ce que peuvefnt la
lîrBîtë et la volonté chez nn penpie décidé à tout pour reprendre
le rang dont une guerre malheureuse l'a dépossédé, la conduite
de Isc Prusse après 1806.
Le désastre d'Iéna, la défaite d'Auerstsedt et la débâcle qui 9h-
Vîrent ces deux journées ayaimt amené l'anéantissement à peu
près complet de la monarchie de Frédéric U. Ses armées détraites,
son trésor perdu, ses places occupées, que demeurait-il i la
Prusse au commencement de 4807? Et cependant des houmies
comme Schamhorst, comme Kleist, comme Blûcher ne désespé-
rèrent pas de la patrie. Grâce à leurs efforts, grâce à des cosibi-
naisons judicieuses et prévoyantes, la nation, secouée dans sa
torpeur, s'apprêta généreusement pour de nouvelles luttes, et dès
1813, à la mort de Schamhorst, elle étsût assez forte pour entrer
à nouveau dans une coalition dirigée contre la France. Sans doute,
à cette époque, la Prusse souffrait encore de blessures récentes ;
sans doute aussi elle ne put apporter à ses alliés que d'assez faibks
moyens, il n'en est pas moins vrai que cet appoint fut tel, que
Napoléon dut en tenir compte; et qui sait s'il ne fut pas la goutte
d'eau qui fift déborda le vase?
Vu peu plus tard, en 1815, quand tout le nK)nde en Europe
ne parta pkis que de paix, ne songea plus qu'au repos, nous
voyons la Prisse entamer Tœuvre lente de réorganisation qui la
mènera, cinquante ans plus tard, à Sadowa et à 1870.
^ Vo7« le CoJT&^mdaU du 25j8epiembrd 1887*
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124 NOS ÉCOLES MIUTAIRES
L'histoire, racontant un jour comment la France, au lendemain
de 1870, essaya de se relever d'un désastre inouï dans son histoire,,
ne nous trouvera pas sans doute inférieurs à la Prusse. Elle ne
dira pas sans étonnement l'élan avec lequel notre pays, en proie à
un système politique aussi démoralisateur que la république, put
payer en trois années cinq milliards de francs à son vainqueur, et
organiser du jour au lendemain une armée refaite de toutes pièces,
munie à nouveau de tous les accessoires, de tout le matériel, des
rouages multiples sans lesquels ne marche plus une armée moderne.
Dans cette reconstitution générale de l'élément militaire, nos-
écoles spéciales devaient être tout naturellement l'objet d'une
attention particulière. Cependant, comme l'organisation de 4870
était bonne, on jugea convenable de n'y toucher qu'avec prudence,
et les remaniements effectués à Saint-Gyr au lendemam de la
guerre portèrent de préférence sur les matières que devait com-
prendre l'enseignement.
Les modifications organiques se bornèrent à mettre à la tète de-
chaque compagnie un capitaine, alors qu'avant la guerre il n'y
en avait qu'un par division ; à créer, en outre des professeurs ûtx^
laires de chaque cours, quatre professeurs adjoints.
En ce qui concernait la cavalerie, un décret du président de la
République en date du 8 mai 1873 décida que dorénavant tous les
élèves de première année serviraient pendant un an dans l'infan-
terie et que, seulement à la fin de la première année, il serait établi
une liste d'aptitude à la cavalerie par une commission composée
Du général commandant l'École,
Du commandant en second.
De l'officier supérieur chargé des exercices de la cavalerie.
Et d'un des officiers instructeurs.
Les élèves inscrits sur cette liste devaient exercer, d'après leur
rang de passage en première division (deuxième année), leur droit
d'option pour la cavalerie, et la liste définitive était formée ea
prenant sur cette liste, d'après leur rang, le nombre d'élève»
nécessaire pour le recrutement en officiers des armes à cheval.
Quant aux remaniements qu'on fit subir aux méthodes d'ensei-
gnement, ils furent plus importants.
Tout d'abord, les anciens cours de mathématiques, d'histoice
générale, de physique et de chimie — les seules chaires occupées
par des professeurs civils — furent définitivement supprimés. La
vérité est qu'ils demeuraient d'une inutilité réelle, s'adressant à
des jeunes gens qui avaient poussé leurs études, au collège, biea.
au delà des matières enseignées dans ces cours. Quant aux autres
branches de l'enseignement, — branchées purement militwes, —
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 125
comme rartilleriey la fortification, l'art militaire, elles dareot se
pWer ara méthodes pratiques et, disons le mot, terre à terre, dont
on était an peu trop sorti à la fin de l'empire.
En artillerie, on parla un peu moins de l'histoire des armes chez
les anciens et l'on donna aux élèves quelques détails de plus sur
la construction des canons Lahitolle ou de Bange. En fortification,
l'ëpure traditionnelle dd front de Vauban dut faire place à la
fortification polygonale et à l'étude des types modernes construits
en Al/emagne, en Autriche, à Anvers, d'après les idées de notre
grand Hontalembert.
En art militaire, on ne consacra plus que quelques heures à
l'étude des formations grecques et romaines, et, sans abandonner
complètement l'étude de la stratégie, on enseigna aux élèves les
opérations pratiques du service en campagne. Quant à l'histoire
militaire, elle négligea Arbelles, Leuctres et Mantinées pour étudier
en grand détail Sadowa, Gustozza et les diverses batailles de i870.
L'étude de la géologie entra, avec quelque exagération peut-
être, dans le cours de géographie, et il n'y eut pas jusqu'à l'admi-
nistration et la législation qui ne fussent enseignées d'une façon plus
pratique.
Quant aux programmes d'entrée, ils avaient encore été renforcés.
D'après l'instruction pour l'admission à l'École en 1873, ces pro-
grammes comprenaient à l'examen écrit :
Une composition de littérature française,
Une composition d'histoire.
Un croquis de géographie,
Une version latine,
Une composition mathématique portant sur une ou plusieurs ques-
tions mathématiques,
Un calcul logarithmique.
Le tracé d'une épure de géométrie descriptive,
Un tbtoie allemand.
Un dessin d'imitation,
Un lavis à l'encre de Chine.
Jamais les examens n'avaient été aussi chargés, et les hommes
les plus compétents signalèrent l'inconvénient qu'il y avait à grossir
outre mesure la somme des matières exigées d'un candidat de seize
ans.
« Si vous comparez le concours d'admission en 1810 à ceux de
1830 ou de 1873, écrivait à cette époque M. Jules Simon, vous
TOUS convaincrez qu'on lui a fût faire un terrible chemin.
« C'est d'abord un programme tout uni qu'un élève ordinaire
peut préparer en un an sans trop de fatigue. Peu & peu les
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126 NOS ÉCOLES lULUid&ES
exigences augmentent, et aujourd'hui elles sont telles, qu'il faut se
fatiguer et s'épuiser pour passer un examen passable. Ce n'est pas
que l'École elle-même ait absolument besoin qu'on sache tout cela;
mais c'est l'examinateur qui, ne sachant plus comment choisir,
augmente la part du hasard pour diminuer d'autant la sienne. S'il
n'y a qoe vingt questions, tout le monde les étudiera; s'il y en a
deux cents, le meilleur élève en possédera au plus cent cinquante.
Assurément, c'est un malheur pour ce dernier de tomber sur ce
qu'il ne ssdt pas; mais la consdence du juge est à couvert. Cela est
dans la logique du système ; il est impossible qu'on n'arrive pas à ce
résultat. 11 est aussi dans la logique du système qu'aux difticultés
qui naissent du programme, l'examinateur ajoute celles qui naissent
d'une certaine façon de poser les questions et d'argumenter contre
l'élève. On en vient à diercher les questions les plus captieuses,
qui sont loin d'être les plus importantes. Il n'y a pas de concours,
en quelque genre que ce soit, qui n'aboutisse, à la longue, à cette
conséquence; et pourtant, quand on en est là, on va directement
contre le but qu'on se propose, et l'art de subir un examen se
substitue à l'étude sérieuse et réellement efficace. »
Que pourrions-nous ajouter à ces paroles si profondément vraies?
Quoi qu'il en fût des objections qu'avait soulevées l'élévation des
programmes d'entrée à Saint-Cyr en 1873, on laissa les choses en
l'état jusqu'en 1882, époque à laquelle furent effectués à Saint-Cyr
d'importants remaniements.
Non seulement les programmes d'admission furent légèrement
simplifiés, — comme on le verra un peu plus loin, — mais encore,
le système d'enseignement fut largement remanié et mis en entière
concordance avec les principes tactiques contemporains.
Comme Saint-Cyr est placé aujourd'hui encore sous le régime
inauguré en 1882, nous nous arrêterons avec quelque insistance
sur le décret d'organisation de cette dernière année, tant en ce
qui concerne la constitution intérieure de l'École qu'au point de
vue du régime des examens d'entrée.
L'état-major de l'École comprend aujourd'hui :
1 général de brigade, commandant,
1 colonel commandant en second,
1 chef de bataillon d'infanterie commandant le bataillon,
1 major,
1 capitaine trésorier,
1 lieutenant adjoint au trésorier,
1 aumônier.
Le bataillon, scindé en deux demi-bataillons et huit compagnies
<:ompte comme cadres :
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NOS ÉOOLCS MUITÀlRtSI fTT
8 capitsdoes,
8 lieutenants,
1 lieutenant, directeur des exercices d'escrime et de gymnastique*
8 adjiKlants d'infanterie,
1 clairon major,
1 caporal clairon,
16 clairons.
D'après le règlement de 1882, l'option des élèves pour la cava-
lerie n'a plus lieu à la fin de la première année comme cela avait
été fixé en 1873, mais bien aux examens de Pâques, c'est-à-^fire
environ au bout de six mois de séjour à l'École. Les élèves com-
pris sur cette liste — établie généralement de façon à compter un
nombre de cavaliers supérieur d'un quart aux besoins présumés de
la cavalerie — reçoivent des leçons spéciales d'équitation jusqu'à
la fin de l'année scolaire.
Le cadre de la section de cavalerie comprend :
1 chef d'escadron, commandant,
2 capitaines instructeurs,
ft lieutenants instructeurs,
1 vétérinaire,
3 adjudants sous-instructeurs,
6 maréchaux des logis, sous-instructeurs adjoints.
Viennent ensuite les cavaliers de manège et ce qu'on appelle le
cf petit état-major », c'est-à-dire le personnel nécessaire pour
soigner les chevaux de l'École, un personnel d'artillerie et du génie
pour le tir du canon ou les travaux de fortification, 12 sergents
prévôts d'escrime, 6 sergents moniteurs de gymnase, 1 vague-
mestre, etc.
Le personnel attaché à l'enseignement est composé de
1 lieutenant-colonel, directeur des études,
2 capitaines sous-directeurs,
4 adjudants, surveillants.
Plus d'un certain nombre de professeui-s du grade de chef de
bataiUoo, assistés chacun de quatre professeurs-adjoints du grade
de capitaine.
Comme nous le disions plus haut, les cours de Saînt-Cyr ont été
établis de façon qu'un élève puisse, à la rigueur et dans des cir-
constances spéciales, être nommé soi^-lieutenant au bout de sa
première année d'études. Ce principe, qui était admis déjà avant
1870, a été, depuis la guerre, appliqué d'une manière plus judicieuse.
Cest ainsi, — comme nous l'avons dit également, — que toutes les
chaires d^es ont été supprimées, sauf celle de littérature, et que
l'enseignement est devenu purement militaire.
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m NOS ÉCOLES MlUTAIRES
La constitution organique de Saint-Cyr» telle que nous venons
de la donner, est l'œuvre de M. le général Campenon, et il faut
considérer également comme l'œuvre de cet officier général les
règles pour l'admission à l'École, telles que son successeur au
ministère, M. le général Billot, les fit approuver par le président
de la république, le 9 février 1882.
D'après l'instruction qui porte cette dernière date, certaines
modifications furent apportées à ce qui se passait depuis 1873.
Depuis 4882, nul ne peut être admis aux compositions s'il ne
justifie de la possession du diplôme de bachelier es sciences ou du
certificat de première épreuve du baccalauréat es lettres. Un avan-
tage de vingt points est accordé aux candidats pourvus, soit du
diplôme de bachelier es lettres complet, soit du diplôme de bache-
lier es sciences et du certificat de première épreuve du baccalau-
réat es lettres. La production des deux diplômes complets entraîne
un bénéfice de cinquante points.
Les compositions écrites se font généralement à la fin de juin
dans les villes suivantes : Alger. — Besançon. — Bordeaux. —
Brest. — (îaen. — Clermont-Ferrand. — Dijon. — Douai. — Gre-
noble. — La Flèche. — Lorient. — Lyon. — Marseille. — Mont-
pellier. — Moulins. — Nancy. — Paris. — Poitiers. — Rennes.
— Rouen. — Toulouse. — Tours. — Versailles.
Elles comprennent :
1"" Une composition française de la classe de mathématiques élé-
mentaires (2* année) *.
2^ Un thème allemand. Les caractères allemands doivent être
employés pour l'écriture de ce thème 2.
3** Une composition mathématique comprenant une ou plusieurs
Questions, et un calcul logarithmique avec les tables de Callet à
sept décimales.
â"* Le tracé d'une épure de géométrie descriptive d'après des
données numériques, dont le sujet est pris tantôt dans la géomé-
trie descriptive et tantôt dans les plans cotés.
5*» Une épreuve de dessin d'imitation comprenant : l"" la réduc-
tion au trait d'une académie dans une proportion donnée; 2"" la
copie ombrée d'un paysage (genre Galame) ^.
* Cette composition, appréciée autrefois au point de vue du style et de
l'orthographe, ne Test phis qu'au poiut de vue du style. Toutefois le correc-
teur donne à l'orthographe une note fictive et si cette note n'est pas 10 au
moins, le candidat est exclu.
3 A partir de 1888, le thème allemand devra être fait sans dictionnaire.
' A partir de 1888, la réduction de Tacadémie sera remplacée par uix
dessin d'après la bosse. .
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 129
6"" Un lavis à teintes plates et à teintes fondues, exécuté & l'encre
de Chine.
Comme on le remarque, la version latine a été exclue de ces
épreuves, et il faut voir là une concession à cette tendance moderne
d*aprës lesquelles les humanités seraient rayées des programmes
universitaires.
Cest un fait qui nous parait regrettable, car jusqu'ici les lettres
avaient été en/aveur dans l'armée, où elles demeuraient un passe*
temps dans la période d'activité, une consolation quand l'heure du
repos avait sonné. Les mains qui tiennent l'épée ont souvent manié
la plume avec une grâce dont on ne les aurait pas cru capables,
témoins ces cent et quelques traductions d'Horace dues à des
officiers, à des militaires de tous grades, dont un nombre respectable
de vieux colonels.
Les examens oraux sont passés par les élèves reconnus admis-
sibles, — c'est-à-dire ayant faut avec succès les compositions
écrites, — devant une commission qui, après avoir commencé ses
opérations à Paris, se transporte ensuite à La Flèche, Rennes,
Poiders, Toulouse, Nîmes, Lyon, Besançon et Nancy.
Les matières exigées pour les examens oraux sont, très sommai-
rement résumées :
V arithmétique^ depuis la numération décimale jusqu'aux racines,
en passant par les fractions, les proportions, les noaà)res décimaux
et Je système métrique.
Valgèbre. Calcul algébrique, fractions. Équations du premier et
du deuxième degré. Maxima et minima. Logarithmes. Extraction
des racines cubiques.
La géométrie. De la ligne droite et du plan à la mesure des
surfaces. Polyèdres, cônes et cylindres. Sphère. Section plane*
Courbes usuelles : Ellipse, parabole, hyperbole, hélice. Sections
planes du cône droit à base circulaire.
Géométrie descriptive. De la représentation du point, de la
droite et du plan, avec surface de révolution. Projections stéréogi'a-
phigaes et de'Mercator. Intersection d'un plan et d'un cône de
révolution.
Géométrie cotée. Projections cotées, notions sur les surfaces
topographîques.
Trigonométrie rectiligne. Arcs positife et arcs négatifs. Révo-
lution des triangles.
Mécanique. Cinématique. Dynamique.
Cosmographie. Sphère céleste. De la terre. Du soleil. Mesure du
temps. Système de Copernic. Ld de Kepler.
Physique. Pesanteur. Chaleur. Magnétisme. Électricité. Lumière.
iO OCTOBKB 1887. 9
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130
NOS ÉCOLES inLITÂIRES
Chimie. Corps composés et corps simples. Acides, bases, corps
neutres. Métaux.
Géographie, Les continents. L'Europe. La France. Constitution
géologique, hydrographie et orographie. Chemins de fer, routes,
canaux.
Histoire. De Henri IV à 1870.
Langue allemande. Thème au tableau. Lecture et explication
d'un texte et d'un manuscrit. Conversation.
Les coefficients attribués à chaque composition, c'est-à-dire le
chiffre par lequel on multiplie la note attribuée à chaque compo-
sition ou chaque examen oral sont les suivantes :
Composition française 16
Composition mathématique et calcul logarithmique . 10
Épure 6
Dessin d'imitation 3
Lavis à l'encre de Chine 2
Thème allemand 5
Total. ... 42
Les compositions étant cotées de 0 à 20, suivant leur force, sup-
posons qu'un candidat ait obtenu, pour sa composition française, 12.
On multiplie 12 par le coefficient 16, ce qui lui donne 192 points.
Un autre qui aura eu 14 obtiendra 224 points. Au point de vue de
l'examen d'entrée, il convient donc que les élèves soient forts
surtout dans les matières dont le coefficient est élevé, puisque la
liste d'admission est établie d'après le total des points. Prenons,
par exemple, deux élèves, l'un très fort en littérature, l'autre très
fort en mathématiques, et supposons qu'ils aient obtenu les notes
suivantes pour les diverses compositions écrites :
Premier élèye
Kombi^
de
points
Composition fran-
çaise 20X16 «=320
Composition mathé-
matique. . . . 5 X iO « 50
Épure 4 X 6 — 24
Dessin 10 X 3 = 30
Layis 6x 2« 12
Allemand. . . . 16 X 5 — 80
"5Î6
Denzlème élève
Composition fran-
çaise 5 X 16
Composition mathé-
matique,
Épure. .
Kombr«
de
pointa
-= 80
Dessin.
Lavis. .
Allemand
20 X 10 = 200
45 X 6== 90
15 X 3= 4S
20 X 2= 40
10 X 5« 50
loi
On voit que le premier, bien que n'ayant qu'une seule note 20,
un seul 16, et tout le reste égal ou inférieur à 10, obtiendra cepen-
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m^ ÉCOLES MIUTÀIRES
131
dant, à l'écrit, un nombre de points supérieur au second élève qui a
obtenu deux 20, deux 15, un 10 et un 5 *.
Cette supériorité attribuée à la composition française est une
juste compensation pour la suppression de la version latine, et il
faut espérer que, grâce à elle, le niveau littéraire de notre grande
École miKtaîre ne décroîtra pas sensiblement.
Le calcul que nous venons de fsdre pour les examens écrits est à
répéter pour lés examens oraux dont les coefficients sont :
SCIE5CBS MATHEMATIQUES
Arithmétique iO
Algèbre et trigonométrie ... 10
Géométrie 10
Géométrie descriptive .... 7
Géométrie cotée 3
Mécanique 10
Cosmographie 10
SCIENCES PHYSIQUES
Physique 10
Chimie 5
LETTRES
Histoire 14
Géographie 14
Allemand 10
Anglais (facultatif) 2
En ce qui concerne l'aptitude physique qui donne lieu à trois
examens d'équitation, de gymnastique et d'escrime, le coefEcient
est de 2 pour chaque note.
Aussitôt que le chiffre des candidats à recevoir a été déterminé
par le ministre, la liste des admis est arrêtée, puis publiée par le
Journal officiel quelques jours avant la rentrée. Cette rentrée a
lien généralement dans les derniers jours d'octobre.
Dans l'Écdle même, les cours suivis par les Saint-Cyriens sont,
ainsi que nous l'avons dit déjà, purement militaires, à l'exception
du cours de littérature, pour lequel on a conservé un professeur de
l'Université.
Les matières embrassées par ces cours sont l'artillerie, la forti-
fication, la topographie, l'art et l'histoire militaires, la géographie et
la statistique, la législation et l'administration militaires, la litté-
rature française, l'allemand et le dessin.
Enseignées d'après les méthodes les plus récentes et suivant cet
esprit pratique que nous avons signalé déjà un peu plus haut, les
diverses branches des sciences militaires étudiées à Saint-Cyr cons-
tituent un faisceau bien amalgamé qui, comme niveau intellectuel,
surpasse sans doute tout ce qui a été obtenu jusqu'ici.
*I1 y a lieu de tenir compte ici que les notes au-dessous de 10 sont
portées pour mémoire seulement et n'augmentent pas le nombre de points du
candidat. Malgré cette restriction, le premier élève dont nous parlions plus
haut aurait encore l'avantage sur le second. En déduisant les trois notes
iûfériaires à 10 du numéro 1, on obtient 430 points; en défalquant Vunique
ûote au-dessous de 10 du numéro 2, on arrive seulement à 425 points.
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132 NOS EGOLES MIUTAIRES
Au surplus, ce n'est point seulement au point de vue de ren-
seignement que l'École a gagné sur ce qu'elle était jadis. Sous le
rapport du bien-être individuel, de l'hygiène, des soins donnés
aux élèves, de grands progrès ont été effectués, et de nouveaux le
seront encore.
Il faut dire d'ailleurs que les douceurs apportées dans la vie des
élèves n'empêchent pas que le régime général ne soit rude et que
l'ensemble de l'existence menée par ces jeunes gens ne constitue
un véritable entraînement. On s'en rendra compte dans la deuxième
partie de ce travail.
DEUXIÈME PARTIE
LA VIE A l'école
I. Lo régime des compagnies de cadets sons Tancienne monarchie. La brimade sous
le premier Empire, f— IL La brieiade , de la Restauration à aujourd'hui. —
m. La vie à Saint-Cyr. Les cours. Les triomphes. La garde. La salle de police.
L'infirmerie. — IV. La vie en 1887. Une journée d'hiver. L'École à l'extérieur.
L'Ébole à Chàlons.
Pans les pages qui précèdent, nous avons donné l'organisation
officielle de Y Ecole militaire en prenant cette institution à ses pre-
mières années et la conduisant jusqu'à nos jours; cependant l'étude
que nous avons entreprise serait incomplète si, après^ avoir dit ce
qu'est Saint-Cyr d'après les règlements, nous n'examinions sa vie
propre, sa physionomie intime, son originalité particulière, si nous
ne disions enfin, ce qu'est la vie saint-cyrienne.
Comme nous l'avons fait pour la première partie, nous remon-
terons aux origines, et, en étudiant ce que fut, il y a deux cents
ans, la vie dans les compagnies de cadets, ce qu'elle devint à
l'Ecole de Pâris-Duverney, un peu plus tard à Fontainebleau,
nous trouverons que, à peu de choses près, les mœurs ont été les
mêmes à toutes les époques, que les traditions ont survécu aux
réorganisations officielles et même aux révolutions politiques.
I
Au temps de Louvois, les compagnies de cadets souffrirent de
deux plaies qu'il fut impossible au ministre de guérir complète-
ment : la manie des duels et les brimades. On se battait entre
cadets, malgré les édits, malgré les lois sévères qui réprimaient
alors les combats individuels, on se battait avec fureur et, dès 1685»
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 133
OB dut fusiller, ni plus ni moins, deux cadets de la compagnie de
CharlemoDt, convaincus d'avoir pris part à un duel qui avait toutes
les apparences d'un meurtre.
Quant aux brimades, elles florissaient dans la pleine ardeur de
leur jeunesse; mais, remarque particulière, elles avaient pour vic-
times non pas les cadets les plus imberbes, comme cela a lieu
aujourd'hui, mais les habitants inoflensif^ des villes qui avaient le
bonheur d'abriter ces hôtes turbulents.
Le dix-huitième siècle vit continuer ces abus.
On était loin cependant des mœurs militaires de Philippe YI, de
Charles VII, et l'on n'en avait qu'un vague souvenir de cette ordon-
nance d'Henri II défendant aux gens de guerre de « breusler les
poultres et ais des maisons violentement, à seule fin de cuire les
aliments et chauffer les cuisines, comme aussi violenter les femmes
et filles et torturer le paulvre hoste^ ». Pourtant, messieurs les
militaires avûent encore certaines privautés que nos jeunes cadets
eussent aimé à voir ne point se perdre et, ce qui se passa à Effiat,
Vannée de la création des treixe écoles préparatoires dont nous
avons parlé plus haut, est un exemple du dévergondage auquel
se livraient sdors les ancêtres de nos Saint-Gyriens actuels.
Dans la nuit de Noël 1777, vers onze heures et demie, une quin-
zaine de cadets de l'École préparatoire dirigée par les religieux
Oblats du Saônt-Esprit, escaladent les murs et se répandent un à
un dans la ville. C'est l'heure où la messe de minuit, suivie à
cette époque avec une ponctualité qui n'est guère de mode aujour-
d*bm, a fait sortir de chez eux la plupart des habitants : il fait un
froid intense, cinq ou six degrés au-dessous de zéro. Enveloppés
dans leur manteau, garantis d'ailleurs par l'obscurité, les jeunes
gens se glissent silencieusement dans les rues. Us se sont partagés
les quartiers, et chacun dans chaque rue se livre au manège sui-
vant. Un cadet s'arrête à la première porte qu'il rencontre, tire
de sa poche une longue cheville de bois, l'enfonce vigoureusement
dans la serrure avec un petit maillet, puis va à la maison suivante
et a^t de même.
Pendant ce temps-là, les bons Oblats chantaient Matines sans se
douter de la singulière occupation à laquelle se livraient leurs élèves.
Ce qui se passa une heure plus tard est difficile à raconter. La
moitié de la population dut renoncer à rentrer sous son toit, et force
fat aux voisins qu'un hasard heureux avait épargnés, d'ouvrir leurs
portes aux pauvres victimes de cette singulière plsdsanterie.
* Dépôt de la guerre. YieiUes archives. Recueil des ordonnances concer-
nant les gens de guerre.
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m NOS ÉCOLES MILITAIRES
Avec une préméditation horrible, les jeunes farceurs avaient ea
soin de cheviller tout spécialement les maisons des divers serruriCTS
de la ville, de façon à être bien assurés qu'aucun crochet importun
ne serait disponible pour défaire leur œuvre.
Il y eut naturellement grand bruit autour de cette aiïaire, et le
lieutenant de police, qui avait eu personnelletoent à souffrir de la
brhnade que nous venons de dire, fit un rapport au ministre pour
signaler à sa colère la conduite des coupables. Il y avait eu enquête^
€t Ton attendait la décision du comte de Saint-Germain, quand,
avaut que rien ne fût arrivé encore, la vengeance prématurée des
perturbateurs se fit sentir d'une façon imprévue.
Dans une des dernières nuits de janvier, M. le lieutenant de
police dormait d'un sommeil profond dans l'hôtel qu'il occupait rue
Chartronne, quand de discrets coups de marteau retentissent sur
le volet de sa fenêtre située au premier étage. Inquiet, il s'éveille»
saute à bas de son lit et se demande ce que ce peut être. Il hésite
tout d'abord à ouvrir. Les coups redoublent, timides, à peine sen-
sibles, mais répétés cependant comme venant de gens qui insistent,
n se décide enfin, ouvre la fenêtre, pousse le volet et met le nez
au vent. En cet instant un énorme pinceau humide vient s'abattre
sur ses deux joues, l'aveuglant et l'enduisant d'une matière noirâtre
qu'il reconnaît bientôt pour du goudron.
Il n'avait pas eu le temps d'apercevoir les deux mauvais plai-
sants, qui leur coup fait s'étaient enfuis à toutes jambes, emportant
avec eux le maillet et le pinceau, l'un et l'autre emmanchés à
l'extrémité de longues perches, avec lesquels avait été perpétré
l'attentat.
Le malheureux lieutenant de police ne pouvait douter de la
main qui avait porté ce coup : il fit de cette nouvelle avanie l'objet
d'un rapport fulminant qui s'en fut à Paris rejoindre l'autre, el
bien qu'aucune preuve ne soit demeurée de la sévérité du ministre,
il est permis do penser que les coupables furent vertement punis.
Quelques mois après, l'École militaire était rétablie dans l'établis-
sement de Pâris-Duverney.
La vie, dans cette école, n'était guère plus gaie qu'aujourd'hui,
et en ce qui concerne l'éducation, on en avait établi le régime de
façon à policer le plus possible les moeurs des jeunes gentilshommes
qu'on avait entrepris d'y dresser. Mais, soit que les maîtres fussent
impuissants à faire observer le règlement, soit que ces règlements
demeurassent par eux-mêmes insuffisants pour le but qu'ils se
proposaient d'atteindre, la discipline de la première école militaire
fut généralement relâchée, à l'instar de la vie privée et même de
la vie publique du dix-huitième siècle.
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SOS ÉCOLES MILITAIRES 135
C'est de cette époque que date l'origine des brimades d'ancien
à jeune, brimades dont une des plus redoutées était le cheval fondu ^
une distraction qui ne pouvait avoir lieu heureusement que l'hiver.
Oa faisait un tas de neige, auquel un sculpteur plus ou moin»
habile donnait grossièrement la forme d'un cheval, on invitait
ensuite un cadet de première année à monter, dans une tenue des
plus légère, sur ce bucéphale improvisé, et la victime devait rester
en selle jusqu'à ce que la chaleur de son corps eût fait fondre sa
monture. On s'imagine aisément les bronchites et les pleurésies qui
devaient succéder à de semblables exercices d'équitation.
Les officiers voyaient et laissaient faire : cependant, nous dit
Vîntendant Paris de Meyzieu, « c'étoient tous des militaires aussi
distingués par leurs mœurs que par leurs services »; mais sans
doute ils jugeaient que c'étaient là d'inoffensivés plaisanteries.
Les cadets avaient chacun leur chambre, et bientôt la mode vint
des brimades de nuit qui pouvaient s'exercer avec une plus grande
liberté encore que celles de la journée. Les choses en vinrent au point
qu'on dut installer des factionnaires et commander des rondes pour
empêcher les abus qui ne pouvaient manquer de se produire. « A
rheure du coucher, nous dit encore ici Paris, l'on pose des senti-
nelles d'invalides dans les salles où sont distribuées les chambres
une à une, et toute la nuit il se fait des rondes comme dans les
places de guerre. On peut juger par cette attention du soin que
i'on a de prévennr tout ce qui pourroit donner occasion au moindre
reproche. C'est dans la même vue qu'un des premiers et des prin-
cipaux articles des règlements porte une défense expresse aux
élèves d'entrer jamais, sous quelque prétexte que ce soit, dans les
chambres les uns des autres, ni même dans celle des officiers et
des professeurs, sous peine de la prison la plus sévère. »
A la suppression de l'École militaire, les traditions se perdirent»
et l'ËcoIe de Mars ne vécut pas assez longtemps pour en créer de
nouvelles. Aussi quand l'installation d'une nouvelle École à Foû-
tain^leau vint à nouveau réunir sous un même toit un certain
nombre de jeunes gens destinés à vivre de la même vie, les mœurs
fiaient nouvelles et empruntèrent aux éléments révolutionnaires le
cachet particulier qui distingua cette rude époque.
la véritable brimade prit alors naissance, et elle se développa
rapidement avec des raffinements de cruauté incroyable chez des
jeunes gens que la solidarité militaire eût dû réunir au lieu da
diyiser. Les malheureux nouveaux étaient soumis à des trai-
tements véritablement barbares. En plein hiver, on les attachait
avec une corde qui les serrait au-dessous des bras, et on les pendait
à moitié nus par une fenêtre, exposés au froid, à la neige et à la
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136 NOS ÉCOLES MILITAIRES
pluie. La presse, qui consistait à pousser un recrue * dans le coin
d'une chambre et à lui faire supporter le poids de cinquante ou
soixante élèves jusqu'à ce qu'il eût une ou deux côtes enfoncées,
était une distraction très goûtée.
Cette manie de tourmenter les conscrits se convertit en une
véritable rage, quand le chiffre des numéros matricules qu'on don-
nait à chaque élève à son entrée — et qui naturellement avait
commencé par l'unité — approcha du chiffre mille. Le malheureux
qui entra avec le numéro 2000 fut jeté par les fenêtres. Pourquoi?
parce qu'il était trop conscrit. Cette belle raison avait tant de poids
parmi les élèves, que, à l'arrivée du numéro 3000, on n'eut qu'un
moyen de lui éviter le sort réservé à ses trois zéros, ce fut de le
faire accompagner pendant huit jours par un caporal et quatre
hommes chargés de veiller sur sa vie.
Le régime officiel de l'École était d'ailleurs pour tous d'une
sévérité et d'une rigueur excessives.
« Nous passâmes l'hiver de 1805 sans feu et sans capotes, a
écrit dans ses Souvenirs le général baron Girod (de l'Ain); nous
nous levions tous les jours à cinq heures du matin ; notre temps
était entièrement rempli (sauf les heures de récréation et celles
des repas) par les études, les exercices militaires, jusqu'à neuf
heures du soir, heure à laquelle nous devions être couchés. Chacun
de nous avait sa couchette garnie d'un matelas de soldat, d'un
traversin et de draps pas trop grossiers, qu'on changeait tous les
quinze jours. Nous faisions nous-mêmes nos lits et balayions à tour
de rôle ou par corvée les chambres, corridors, escaliers et jusqu'aux
latrines. Enfin nous étions soumis au même régime que les soldats
casernes, mangeant, comme eux, à la gamelle, mais avec cette diffé-
rence que nous ne faisions pas nous-mêmes notre soupe, allant
seulement la chercher toute faite à l'économat, d'où nous appor-
tions le pain dans des sacs, le vin dans des brocs, la viande et les
légumes dans de grandes gamelles de fer- blanc. »
Les pommes de terre, les lentilles et les haricots composaient,
avec de la viande de médiocre qualité, le fonds de l'ordinaire;
quant à la boisson « jamais, dît encore ici le baron Girod, la Brie
n'a fourni d'aussi mauvais vin que celui que nous buvions ».
Il était absolument défendu, à cette époque, comme aujourd'hui,
de faire venir aucun comestible des restaurants du dehors et,
• comme aujourd'hui encore, les élèves de Fontainebleau étaient
obligés d'imaginer les stratagèmes les plus abracadabrants pour
arriver à forcer la consigne.
* Nous rappelons que dans tout le cours de ce travail nous écrirons recrue
au masculin, (Orthographe saint-cyrienne.)
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50S ÉCOLES MILITAIRES 137
k cette date, le système des promotions n'était pas observé
réguliëremeot comme on Ta fait depuis, et les élèves arrivaient indi-
yidaellement à TÉcole à toutes les époques de Tannée. Il était
d'usage que chaque entrant, l'un des premiers jours de son arrivée,
régalât ses camarades de chambrée (on était huit par chambre), et
toute la sévérité du général Bellavène ne put jamais détruire cette
coutume au maintien de laquelle les anciens tenaient énergique-
ment. On gagnait à prix d'argent les domestiques ou les ouvriers
attachés à l'École, et ce n'était qu'avec des peines infinies et au
poids de Tor que l'on se procurait de quoi fournir à ces repas
clandestins. Au milieu de la nuit, on se relevait en silence; on
venadt, à moitié nus, se raoger autour de la table ronde scellée au
milieu de la chambrée, et dans l'obscurité la plus complète, on se
partageait religieusement ces mets d'autant plus délicieux qu'on
avait couru les plus grands dangers pour se les procurer.
En 1805, les élèves avaient surtout à se défendre d'un certain
portier qui joignait à ses fonctions de cerbère inflexible celle
d'adroit surveillant. Le général Bellavène avait trouvé un moyen
ingénieux d'exciter le zèle de ce pauvre diable, père d'une nombreuse
famille, c'était de lui attribuer toutes les victuailles de contre-
bande sur lesquelles il pourrait mettre la main. 11 parait que ce
corsaire d'un nouveau genre faisait journellement de forts jolies
prises.
(1 Les élèves nouveaux étaient ordinairement l'objet de quelques
mauvais tours, — le baron Girod est indulgent, — que les anciens
se plaisaient à leur jouer, pour éprouver leur caractère : ces sortes
d'épreuves tombaient le plus souvent sur ceux dont les manières
ou la tournure offraient quelque ridicule, ou pour me servir du
terme usité, quelque chose de godiche. » Les duels étaient fré-
quents, et comme plusieurs avaient eu une issue funeste, on retira
aux élèves la baïonnette dont, faute d'épée, ils se servaient pour aller
sur le terrain. La difficulté fut tournée par l'emploi de fleurets
démouchetés, mêmes de bâtons au bout desquels on enmianchait
des pointes de compas et nous laissons à deviner si des blessures
faites avec de telles armes étaient dangereuses.
Après le transfert de l'École de Fontainebleau à Saint-Cyr, ces
mœurs ne changèrent point, et, s'il en faut croire un autre témoin
oculaire, le régime ofliciel de l'École fut loin de s'adoucir. « Nous
menions, écrit l'auteur anonyme auquel nous faisons allusion, la
yie la plus propre à nous rendre malades ou insensibles à toutes
les intempéries : car, pendant le rigoureux hiver de 1812, nous
n'eûmes jamais pour nous vêtir d'autre vêtement que le frac et la
culotte que nous portions en été. Dès huit heures du matin, au mois
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138 NOS ÉCOLES lOUTÂlRES
de décembre, quand le jour luisait à peine, on aous conduisait trois
fois par semaine à l'exercice soit du fusil, soit du canon, et là sous
des flocons de neige ou mordus par la bise, nous rivalisions pendant
deux heures avec nos frères aînés de Moscou. N'étant pas encore
dignes de geler en Russie, on nous essayait à Saint-Cyr. Le détail
d'une seule de nos journées donnera l'idée de toutes les autres, car
elles se succédaient toujours les n^mes dans leur triste monotonie.
« En hiver comme en été, à quatre heures et demie du matin,
l'inexorable tambour faisait retentir les voûtes de l'ËcoIe* Au mo*
ment du phis doux sommeil, quand, par l'heureux privilège de la
jeunesse, nous retrouvions dans nos sooges les illusions du foyer
domestique, le fatal instrument venait bruyamment les mettre en
fuite. Il fallait, sans hésiter, quitter la chaude atmosphère du lit,
se jeter sur les carreaux glacés de nos dortoirs et se laisser pénétrer
par un humide et froid brouillard, hôte assidu de ces vastes salles
où jamais le feu ne fut admis. Heureux encore quand on pouvait se
rendre paisiblement dans les combles, pour y étudier à la lueur de
quelques lampes. Plus d'une fois je me suis vu contraint de prendre
le fusil et d'aller passer mes deux heures d'études au peloton. »
Le peloton de punition, — qui dure encore aujourd'hui, — se
tenait déjà à cette époque sous un hangar de la cour Wagram,
qu'on a de nos jours, baptisé zinco (de la couverture de zinc qui a
remplacé la tuile du premier Empire) . Là, depuis cinq heures da
matin jusqu'à sept et sous la garde d'impitoyables sergents dont
la cruauté était proverbiale, les condamnés devaient demeurer
immobiles, au port d'arme.
Quel jues intervalles de repos, plus ou moins courts, plus oa
moins rares, suivant Thumeur du jeune bourreau chargé de com-
mander le peloton, interrompaient seuls le supplice auquel il
présidait. Parfois, un nouveau venu, incapable de supporter plus
longtemps sa torture, se laissait tomber de faiblesse et de désespoir,
— ce que les anciens appelaient alors faire la carpe frite^ — mais
s'il n'était qu'à moitié évanoui, on lui faisait boire un grand verre
d'eau claire et on le remettait sur pieds.
A sept heures, rentrée dans la chambre pour V astique et à huit
heures l'inspection. C'était là surtout que s'acquérait le droit
d'aller au peloton. II serait trop long d'indiquer toutes les minu-
tieuses vétilles qui pouvaient amener cette redoutable condam—
nation, nous ne parlerons que de la manière de faire son lit.
Il fallait qu'il présentât l'aspect d'un paralléiipipède à angles
droits parfaitement régulier, et que le traversin, roulé sous la
couverture, formât un cylindre, sans pli, accompagné de deux
oreilles irréprochables. Ce n'est pas tout : cette couverture dei^t
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NOS ÉCOLES MiLITMRES 19»
offrir un dessin agréable et varié, laissé du reste à la libre recherche
des élèves. Aussi voyait-on chaque recrue, armé tous les matins d'un
pogoe et d'une brosse, travailler sa malheureuse couverture,
relevant les brins de laine d'un côté, les courbant de l'autre, pour
arriver à représenter un vase de fleurs, des arabesques, un tom-
beau, quelque chose enfin qui pût satisfaire le sergent instructeur.
Xprès quoi, debout, la tète fixe, immobile, le petit doigt à la
couture de la culotte, tous attendûent leur sort. Alors le terrible
sergent passait d'un air sombre, jetait un regard sur Vhomme et
sur le lit et, si un pli le choquait, si un dessin lui déplaisait, s'il
avait quelque chose contre l'élève, ou si seulement il était de
mauvaise humeur, sans dh'e un mot, il arrachait la couverture^
jetait le lit à terre, et tout était à recommencer. Plus, bien en-
tendu, \e peloton pour le lendemain, sans explication ni réclamation
possible.
A la Restauration, quand, après un intervalle de deux ans pen-
dant lequel l'École militaire fut simplement préparatoire, Saint-Gyr
redevint un établissement spécial au recrutement direct des officiers^
les brimades firent leur réapparition à l'École, mais avec quelques
adoucissements.
La détente générale qui s'était emparée de tous les esprits devait
paiement se produire à Saint-Cyr, et effectivement, les violences
qui avaient eu leurs plus beaux jours à Fontainebleau, — les défenes-
traUons par exemple, — disparurent complètement. Ce serait cepen-
dant une erreur de croire que la brimade fut alors supprimée. Tous
les témoins oculaires, — dont beaucoup vivent encore, — sont una-
mmes à déclarer le contraire, et nous avons toutes raisons d'ajouter
foi à leurs témoignages ^
Les gradés exerçaient à cette époque une autorité réelle, même
sur leurs camarades de promotion, leurs cocons ^ comme on disait
alors (co-conscrits), et comme cette hiérarchie était difficilement
admise par les galettes ^, il s'en suivait généralement à la sortie
* « Après deux années de mathématiques, j'arrivai à Saint-Gyr, le 16 no«^
Tembre 1826, avec le numéro 9, sur environ deux cents élèves admis. J'y
dns subir d'abord les vexations traditionnelles d'anciens à conscrits. Le sort
de ceux-ci était fort dur à cette époque, t (Général comte de Martimprev,
Sauvenirs d'un officier (Téiat-major, Paris, Quantin. 1886. Introduction, p. vi.)
' £lève portant les galettes ou épaulettes sans franges des compagnies du
centre: galettes est synonyme à SaintrGyr, actuellement encore, d'élève
afEectant de négliger toutes les études ne concernant pas uniquement le
métier militaire, et par conséquent n'obtenant aux examens qu'un clas*
sèment inférieur. Les galettes ont toujours af&ché un certain dédain pour
iea gradés, qu'ils accusent d'obtenir leurs galons grâce à des études en
dehon du métier militaire, et par conséquent peu dignes d'intérêt.
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140 NOS ÉCOLES UIUTÀIAES
de l'École, même entre élèves de la même promotion, de fréquents
duels*.
Nous ayons dit déjà que la monarchie de Juillet avait été pour
Saint-Cyr une période orageuse. Au point de vue des mœurs inté-
rieures, ce fut un retour vers les coutumes du premier Empire, et
la brimade revêtit à nouveau une violence qu'elle avait un moment
abandonnée. On en jugera par ce que nous allons dire au chapitre
suivant.
II
L'entrée à Saint-Cyr de chaque promotion de nouveaux avsùt
lieu, à cette époque, pendant une période qui a varié, suivant les
temps, de huit à quinze jours. Au contraire de la promotion des
anciens, qui rentraient le même jour, à heure fixe, réunis, à
l'entrée du village ou à la descente de la gare, en un seul ba-
taillon, les recrues arrivaient à l'École individuellement escortés
la plupart du temps du père, de la maman, de la soeur, et quel-
quefois de deux ou trois amis, Saint-Cyriens en herbe.
Le conscrit rentrait avant les anciens ou après eux.
Quand il arrivait à l'École avant les élèves de première divi-
sion, les choses se passaient mieux : il avait un, deux, trois jours
pour se faire à sa vie nouvelle, prendre un air un peu moins
godiche; mais quand il y arrivait après la rentrée des anciens, les
débuts dans la cour Wagram demeuraient généralement pénibles.
En ISM les choses se passaient de la manière suivante. La
première visite était pour le général. Un tambour de service con-
duisait ensuite le nouveau venu chez le perruquier, dont les
ciseaux avaient bientôt fait de faire disparaître cheveux, barbe et
moustaches : les premiers (barbe et longs cheveux) étaient pros-
crits par la sainte ordonnance du 2 mai 1833; quant aux mousta-
ches, on eût pu à la rigueur les conserver, mais on savait que
les anciens s'y opposaient, et il fallait en passer par ob voulaient
ces messieurs.
On allait ensuite au magasin d'habillement où un sergent plus
ou moins grincheux vous faisait endosser l'uniforme dont l'État
« « Cet honneur (celui d'être gradé) imposait des devoirs, car alors les
gradés à Saint-Cyr exerçaient- une autorité permanente sur leurs camarades
dans les salles d'études, les mouvements en ordre et les dortoirs. En outre,
mon numéro de classement m'appelait à être chef d'études de la première
division. J'eus le commandement de la deuxième compagnie, et comme IL
me fallait choisir entre la faiblesse, qui m'eût déconsidéré, et une sévérité
extrême, qui serait l'occasion de nombreuses inimitiés, je pris la sévérité
pour règle. Elle eut comme conséquences plusieurs rencontres à ma sortia
de l'École.
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NOS ÉGOLCS MILITAIRES !4I
TOtis faisait cadeau moyennant la 'modique somme de 750 francs»
déposés au préalable chez le trésorier; on tous mettsdt sur la tête
un immense shako cylindrique d*une hauteur démesurée, on plaçât
SOT vos épaules les deux galettes S auquel vous donnait droit
votre qualité de jeune conscrit, puis, ainsi ficelé, on vous envoysdt
i la salle des visites ^ dire un dernier adieu à la famille appeléîe i
juger de votre métamorphose.
L'effet était généralement spontané : la mère et les sœurs
s'écriaient d'une voix : Dieu ! qu'il est laid I Quant au père, surtout si
c'était un ancien militaire, il ne manquait pas de trouver son fils
superbe.
Les adieux terminés, votre guide, toujours le tambour, vous
conduisait au cabinet de service :
« En chemin, écrit M. Raoul de la Bajre, vous aviez déjà,
dans les corridors, rencontré deux ou trois anciens qui le bonnet
de police sur le côté, la main dans leur fausse-manche 3, vous
avaient regardé d'un œil farouche et s'étaient ensuite éclipsés pour
aller dans la cour répandre la nouvelle de votre arrivée...
« On vous attend avec impatience. A peine avez-vous paru,
qu'une vedette vous signale en criant : Un recrue! Ce mot produit
un effet magique : aussitôt le cercle des promeneurs est rompu,
soixante anciens se précipitent sur vous. La terrible brimade com-
mence, il faut boire le calice jusqu'à la lie. « Votre nom, monsieur I
« votre nom! » s'écrient, en vous bousculant et d'un air de furie,
vingt anciens à moustaches, dont la tête est couverte d'un bonnet
de police cassé, crasseux, cutotté comme une vieille pipe et posé
d'une manière tellement oblique, qu'il masque tout le sourcil et
une partie de l'œil droit. « Votre nom, volaille! votre nom, vilsûn
recrue! » vous disent-ils en vous mettant le poing sous la gorge.
« Votre nom, Monsieur! » cent fois, deux cents fois, jusqu'au com-
mandement de roulement *. » Allons, monsieur, tâchez de vous
« dépêcher, \ officier ^ s'impatiente. » Et le recrue, dans son effroi,
répète son nom avec volubilité jusqu'à ce que sa langue desséchée
ne puisse plus articuler de son. « Oh! quel nom monsieur! vous
«auriez bien fait de le laisser au magasin et d'en prendre un autre.
« A Venvers, maintenant, peut-être sera-t-il moins laid »... Les
' £paulettes sans franges.
* Parloir.
' Sorte de tablier couvrant le haut du corps, et destiné à préserver la
tonique pendant les travaux à Tétude.
* Roulement, synonyme de : cessez, assez.
5 Les Saints-Gyriens de deuxième année et même les recrues entre eux
ne se désignent jamais autrement : a Cet officier a fait ceci, cet officier est
allé là *, pour dire : J'ai fait ceci, je suis allé là.
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142 NOS ÈGOL£S MILITAIRES
premiers anciens, fatigués, laissent la place à d'autres. — « Qu'ètes-
« vous venu faire ici au bahut spécial ' ? » Et le recrue, dans son
ingénuité, de répondre : « Je suis venu dans l'espoir d'être officier. »
A ce mot, la fureur des anciens est à son comble; eux seuls se
réservent ce titre. « Officier 1 vous, monsieur! jamais! vous ne sere?
« que caporal-tambour, au bout de trente ans de service, et avec
« notre protection encore. »
Une batterie de tambour venait mettre fin au supplice du mal-
heureux recrue, et cette première brimade ne se renouvelait géné-
ralement plus. Il est vrai qu'il y en avait d'autres tout aussi
désagréables et plus pénibles même, mais elles ne produisaient
plus l'impression de triste surprise du premier jour.
La récréation, la table et le dortoir étaient les trois endroits où
s'exerçaient le plus facilement les brimades. On a vu en partie ce
qu'elles étaient en récréation ; à table, le reaiie devait généralement
s'attendre à manger plus souvent avec son épinglette ^ qu'avec sa
fourchette, à donner à son ancien une partie de son vin, voire
même de sa portion de viande, à faire la salade, à découper d'un
bout de l'année à l'autre. Le souper terminé, l'on se rendait dans
les salles de jeux ou de récréation, le demi -bataillon de droite
comprenant les chameaux (les anciens) dans l'une, les graines (les
recrues) dans l'autre. Au milieu de ces salles se trouvait un rond^
un cercle, semblable à la corbeille des agents de change à la
Bourse de Paris, dans lequel se tenaient les gradés. Le rond était
accessible aux seuls anciens, en franchir le seuil eût été pour un
recrue un signe d'audace qu'il eût payé par la plus dure expiation,
et de nombreux duels n'ont pas eu d'autre cause que la violation
de cet impénétrable sanctuaire.
Au dortoir, une fois la ronde des adjudants terminée, les anciens^
qui vivaient à cette époque à part des recrues, rendaient de fré-
quentes visites à leurs conscrits. Au milieu d'un sommeil profond
on se sentait violemment enlevé par les quatre coins de son drap
et l'on retombait le nez sur la planche, avec un matelas et une
paillasse sur le dos. Une autre fois il fallait faire l'exercice, nu
comme un ver, avec le shako sur la tête et la giberne en bandou-
lière. Le lendemain on était invité à monter sur la petite armoire
ou bahut que chaque élève possède à la tête de son lit, et, dans
cette singulière tenue d'exercice qu'affectionnaient particulièrement
les anciens, — pour leurs recrues, — on devait prendre pendant un
^ Le bahut, c'est Saint-Gyr, le hazar^ c'est le lycée ou le collège.
2 Longue épingle qui servait à débourrer la cheminée dans le fusU
modèle de 1842.
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NOS ÉCOLES MIUTàlRCS 14S
quart d'benre la position du génie sur la colonne de la Bastille ou
celle du petit saint Cyr dans la chapelle de TÉcole.
Tout cela» en somme, était assez inoffensif, et généralement les
recrues qui s'y soumettaient de bonne humeur voyaient au bout
d'un mois terminer leur peine. Les récalcitrants étaient plus malheu-
reui, mais les anciens se tenaient tellement entre eux et avaient
à leur dîsporftion de tels moyens de répression, qu'il n'y a pour
ainsi dire pas d'exemple de recrues, à cette époque surtout, qui
n'aient dû, conune on dit vulgairement, « mettre les pouces ».
Généralement la saint Sylvestre était une époque d'apaisement
et il y avait peu d'anciens qui ne l'acceptât pour telle. Quant au
113, c'est-à-dire au cent treizième jour avant la fin de l'année sco-
lah-e, il marquait d'ordinaire le terme général des brimades pour
tonUà une promotion. Accorder son 113 était de la part d'un élève
de deuxième année, déclarer qu'il renonçait à brimer ses conscrits.
Généralement, à part les brtmeurs de profession qui ne désar-
maient jamsds, les anciens accordaient toujours le 113 avant la
date véritable; quant à cette dernière, elle était toujours solennisée
avec une pompe particulière. Les recrues s'y préparaient par le
jeune et l'abstinence. A table on leur faisait réciter de plaisantes
prières et de burlesques litanies composées pour la circonstance.
Dans les dortoirs, les anciens ordonnaient des promenades noc-
turnes, dans la tenue obligatoire que nous avons dite, et qui pre-
naient le titre de Rogations.
Enfin, au jour dit, avait lieu dans la cour Wagram un défilé
général de tons les recrues, devant un petit quinconce au milieu
duquel apparaissaient clouées à un arbre, depuis un temps immé-
morial, deux galettes, symboles de l'uniforme saint-cyrien. On pas-
sait en s'inclinant avec respect, puis il fallait sauter une dernière
barrière, formée de chaînes d'épinglettes; après quoi le recrue,
régénéré, était proclamé digne non pas d'être ancien, mais d'as-
pîrer,-dans un temps très éloigné à le devenir. A partir de ce jour,
les élèves de première année avaient le droit de bahuter^ c'est-à-
dire de recoudre à leur bonnet de police le gland qu'on les avait
contraint d'enlever, de porter leur coiffure sur l'oreille, de salir
leur fausse manche, etc.
Il y avsdt, à Saint-Cyr, sous la monarchie de Juillet et même un
peu plus tard, des types d'élèves que nos générations n'ont pas
connus et qui n'étaient pas sans avoir un cachet pittoresque.
En premier lieu venait le bahuteur. Le bahuteur avait une idée
fixe, c'était d'être le plus sale dans sa tenue, le plus culotté, le plua
débraillé possible. Il pensait imiter ainsi le type du grognard de
l'Empire, qui demeurait son idéal. Il aimait le tabac et Teau-de-vie,
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14i NOS ÉCOLES MILITAIRES
il paysdt 10 francs une pipe d'un sou bien culottée, il se faisait scier
une dent pour encastrer cette pipe, qui ne le quittait que le plus
rarement possible. Avec cela, un profond mépris pour tout ce qui
était études générales, c'est-à-dire ce qui n'était pas école du peloton .
Très bon soldat d'ailleurs, adroit tireur, très beau sous les armes,
il se faisîdt gloire de rester fine galette et eût rougi de porter le
moindre galon sur son bras. Le bahuteur * était un brimeur à mort.
L'opposé du bahuteur était le potasse ^ ou travailleur^ nommé
aussi mauvais soldat^ parce que, s'occupant uniquement des
sciences professées dans les cours généraux, il affectait un cA'tain
mépris pour le port d'armes, les exercices et le terre à terre du
métier. L'ambition du potasse était de devenir gradé, /)eaz« de lapin
suivant l'expression du bahuteur^ et généralement, ses désirs étaient
satisfaits, le nombre des bahuteurs l'ayant toujours emporté à
Saint-Cyr sur celui des travailleurs.
Enfin, entre le bahuteur et le mauvais soldat venait un troi-
sième type participant de l'un et de l'autre, le fanatique^ qui avait
pris pour devise la sage maxime d'âpre laquelle la vertu est
également éloignée des deux extrêmes.
L'époque dont nous venons de parler, — période qu'on peut cir-
conscrire entre 1830 et 1850, — fut la période prospère du café
Hollandais. Cet établissement, dont la plupart des Saints-Cyriens
actuels ignorent jusqu'à l'existence, était situé au Palais-Royal, dans
la galerie Montpensier et servait de point de réunion aux élèves de
l'École au jour exceptionnel où il leur était permis de venir à Paris,
Les sorties, il y a cinquante ans, étaient beaucoup plus rares
qu'aujourd'hui, et d'ailleurs un petit nombre d'élèves était appelé
à en profiter. Il fallsdt, pour jouir de cette faveur, avoir obtenu dans
les divers cours une certaine moyenne, pour laquelle les bahuteurs
affectaient un profond mépris. Ces derniers ne quittaient guère
l'École qu'aux sorties galettes^ ainsi nommées par ce que tous les
élèves, en particulier les porteurs d'épaulettes sans franges dites
galettes — c'est-à-dire les moins appliqués — en jouissaient indis-
tinctement, quelles qu'eussent été leurs moyennes de cours. Ce jour-
là « ces officiers bahutaient comme des tigres », au café Hollandais
et sur les boulevards : lisez qu'ils promenaient leur uniforme dans
Paris, le nez au vent, l'œil assassin, persuadés qu'ils « épataient
profondément le pékin ». L'estaminet de la galerie Montpensier
était, dans de pareilles occasions, obligé de fermer hermétiquement
^ Sous le deuxième Empire le bahuteur devint le vieux bahut : <t Un tel est
très vieux bahut, » lisez : « H n'est pas possible d'avoir une tenue plus
négligée. »
^ On dit aujourd'hui ;>otoWKr.
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M08 tCOUS MILITAIRES 145
ses portes à Télément civil qui se fut trouvé exposé à de graves
avaoies : c'étaient de véritables saturnales, qui d'ailleurs rappor-
taient gros an propriétaire de cet établissement. On cassait nombre
de pots, mais on payait royalement, et « ces officiers » ne connais-
saient pas d'autres moyens de faire aller le commerce.
La rentrée du soir, en chemin de fer, — une nouveauté à cette
époque, — donnait lieu à des scènes de tumulte inénarrable. Le
Saint-Cyrien d'alors n'était pas aussi facile à conduire qu'aujour-
dTiai, l'esprit n'était pas le même, les violences étaient à la mode,
et les employés de la gare, peu soucieux de recevoir quelque
horion, avaient pris le parti sage de laisser « ces officiers » agir
en maîtres. Là encore, et comme au café Hollandais, on payait sans
marchander, et les dégâts matériels causés dans chacun de ces
rojages, wagons éventrés, vitres brisées, coussins lacérés, étaient
toujours soldés sans la moindre discussion.
Le voyage n'était pas moins accidenté. A chaque station de la
ligne de Paris à Saint-Cyr, à chaque arrêt, c'étaient des cris et des
vociférations qui eussent fait penser à une invasion de barbares.
A Believue, entre autres, on interpellait avec insistance et dans un
style peu académique une certaine « madame Dubois » dont la
légende est aujourd'hui perdue. Heureusement les habitants des
diverses localités placées sur la voie ferrée, Clamart, Believue,
Bleudon, etc., étaient au fait des habitudes saint-cyriennes, et lais-
saient passer le torrent sans s'émouvoir.
En 18^3, quand fut supprimée dans l'armée l'épaulette sans
franges, qui demeurait légendaire à Saint-Cyr sous le nom de
galette^ Ja promotion d'Isly décida de faire à ce vieux souvenir des
funérailles solennelles, et elle s'en fut en grande pompe en enterrer
un spécimen dans le quinconce, petit bosquet de la cour Wagram,
dont nous avons parlé déjà.
On prononça sur cette tombe des discours émus, puis toute la
promotion entonna une ronde écbevelée, en chantant la chanson
composée pour la circonstance et qui est demeurée célèbre à Saint-
Cyr sous le nom de Galette.
Je doute que Béranger ou Victor Hugo eussent consenti à signer
ces couplets, car les rimes n'y sont pas toujours riches et quelques
chevilles la déparent; néanmoins la Galette est demeurée encore
aujourd'hui la chanson favorite du Saint-Cyrien, et une histoire de
l'Ecole militaire serait véritablement incomplète sans elle.
La void donc, avec ses incorrections :
Noble Galbttb que ton nom
8oit immortel dans notre histoire,
10 OCTOBRE 1887. 10
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146 NOS ÉGOLKS IRUTilRES
Qu'il soit ennobli par la gloire
D'une vaillante promotion.
Et si dans Tavenir,
Ton nom doit reparaître,
On y joindra peut-être
Notre grand souvenir.
On dira qu'à Saint-Cyr,
Où tu parus si belle,
La promotiou modèle
Vint pour t'ensevelir!
Toi qui toujours dans nos malheurs
Fut notre compagne assidue.
Toi qu'hélas! nous avons perdue,
Reçois le tribut do nos pleurs.
Nous ferons un cercueil
Où sera déposée
Ta dépouille sacrée.
Nous porterons ton deuil.
Et si quelqu'un de nou(s)
Vient à t'ofîrir en gage,
Ij' officier, comme hommage.
Fléchira le genou.
Amis, il faut nous réunir
Autour de la Galette sainte.
Et qu'à jamais dans cette enceinte
Vive son glorieux souvenir.
Que son nom tout-puissant,
S'il vient un jour d'alarmes.
Aux six cents frères d'armes
Serve de ralliement,
Qu'au jour de la tempête
A défaut d'étendards
Nous ayons la Galette
Pour fixer nos regards.
Soit que le souffle du malheur
Sur notre avenir se déchaîne ;
Soit que sur la plage africaine
Nous allions périr pour l'honneur,
Soit enfin qu'un ciel pur
Reluise sur nos tètes
Et que loin des tempêtes
Nos jours soient tous d'azur,
Oui, tu seras encor,
O Galette sacrée,
La mère vénérée
De l'épaulette d'or.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 147
Au commencement de TEmpire, les scènes de désordre qui
s étaient passées en 1848 firent sentir la nécessité d'établir à Saint-
Cyr une discipline un peu moins rigoureuse que celle sous laquelle
rÉcoIe a?ait vécu jusque-là. En même temps les généraux comman-
dants s'efforcèrent de rendre à la brimade le caractère plus bénin
qu'elle avait eu généralement sous la Restauration. Ils y arri-
vèrent en partie. Depuis 1850, grâce à une surveillance plus
minutieuse, grâce à des conseils donnés à propos, grâce aussi à
des adoucissements dans le régime intérieur de l'École, adoucis-
ossements parmi lesquels il faut compter l'augmentation des jours
de sortie, c'est-à-dire la facilité pour le jeune Saint-Cyrien d'aller
reprendre sa place au foyer paternel, de s'y retremper dans la vie
de famille, la brimade perdit tout caractère de violence et de gros-
sièreté. Certes, on brimait encore, même en 1870, mais en réalité,
ces taquineries étaient la plupart du temps anodines, et ces vexations
avouent le bon côté de former des caractères parfois mal assouplis,
mal préparés à la vie commune du régiment.
Lfâ lits retournés, les omelettes de compas, de bottes ou de
pièces d'armes, certaines factions montées dans la cour, au sommet
des colonnes qui soutiennent le zinco^ les promenades nocturnes
dans le costume d'Adam constituaient le fond du sac des bahutcurs-
brimeors, des vieux-bahuts du second empire.
Cette dernière période, qui va de 1850 à 1870, pourrait être
appelée à Saint-Cyr l'âge d'or de Y omelette . L'omelette I il faut que
ivous expliquions ce mot.
On appelait et l'on appelle encore ainsi à l'École un mélange,
rei^idvi W p\us mextriçable possible, d'objets généralement de même
sorte appartenant à divers individus, de façon que chacun ne
puisse rentrer dans son bien qu'après de longues et minutieuses
recherches.
II y avadt des omelettes de compas, des omelettes de pièces
d'armes, des omelettes de bottes, des omelettes d'effets, tout un
vocabulaire enfin généralement introuvable dans le meilleur livre de
cuisine.
L'omelette de compas ne se faisait généralement qu'une fois,
mais d'une façon telle, qu'il eût été impossible de la recommencer
une seconde.
Le lendemain de leur rentrée à Saint-Cyr, chaque élève nouveau
recevait par les soins de la direction des études une boîte de
compas, des règles, des équerres, des pinceaux pour le lavis et
différents autres ustensiles de bureau. La plupart du temps, dès le
second jour, les anciens profitaient d'un moment où les recrues
étaient à l'exercice ou à une manœuvre quelconque pour pénétrer
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lis NOS ÉCOLES MIUTÂIRES
dans leurs salles d'études, dévisser tous les compas, les épointer,
les tordre, puis amonceler en un énorme tas les pièces dis-
jointes de tous ces instruments. Quand les conscrits rentraient, ils
essayadent tout d'abord de remettre de l'ordre dans ce salmigondis
d'un nouveau genre, mais bientôt on reculait devant la tâche, et
finalement on lançait dans la cour les débris, la plupart mutilés de
cette ferraille désormais hors de service.
L'omelette de pièces d'armes était plus délicate et plus redoutée.
Les brimeurs qui voulaient se livrer à ce genre d'exercices profi-
taient généralement d'une récréation, montaient dans les dortoirs,
dévissaient toutes les pièces de vingt à trente fusils, puis les jetaient
en un tas dans un coin. Il fallait se reconnaître absolument dans
ce dédale, car le chien d'un fusil n'allait pas à un autre et d'ailleurs
toutes les parties de l'arme portant gravé un numéro spécial et
unique, l'adaptation de la capucine ou du ressort de gâchette
n° 4524 sur le fusil 4525 eût valu huit jours de salle de police à
l'auteur de ce subterfuge.
Mais l'omelette la plus curieuse était certainement l'omelette de
bottes.
Elle se pratiquait généralement dans la cour, à la fin d'une
récréation, dans un coin voisin du manège appelé le 240 *.
Dix minutes avant de monter aux études ou aux dortoirs, les
anciens facétieux qui avaient décidé de faire une omelette de bottes,
conduisaient ou envoyaient au 240 une cinquantaine, parfois une
centaine de recrues. Là, ils ordonnaient à leurs victimes de se
déchausser, et bientôt cent ou deux cents chaussures s'étageaient
dans l'angle des deux murs en une immense pyramide.
Au premier coup de tambour annonçant la fin de la récréation,
les brimeurs disparaissaient au galop, et comme le moindre retard
à arriver sur les rangs eût occasionné au retardataire une punition
de consigne, les malheureux recrues enfilaient les deux premières
bottes venues, puis couraient ainsi chaussés prendre leur place.
Inutile de dire que celui-ci avait deux bottes du pied droit, celui-là
deux bottes du pied gauche, qu'un petit pied nageait dans une
immense empeigne, qu'un pied trop grand avait peine à s'enfoncer
dans une tige trop étroite. C'était tellement comique, que les
victimes elles-mêmes finissaient par rire. Quant aux officiers, qui
affectaient de ne rien savoir, ils ne dédaignaient pas de prendre
part à la plaisanterie par quelques observations placées à propos :
« Monsieur un tel, qu'avez-vous donc? Allons, au pas, on dirait
que vous marchez sur des œufs. »
^ Les murs de la cour Wagram étaient numérotés de 10 en 10 mètres.
Le numéro 240 se trouvait près du manège, dans le coin nord-ouest.
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NOS ÉCOLES HIUTÂIRES 149
Al Y époque dont nous parlons, le quinconce avait été enlevé de la
eour Wagram et l'aspect monotone de ce vaste rectangle n'était
plus coupé que par quelques rares arbres dans lesquels, de temps
en temps un recrue récalcitrant était invité à grimper pour y passer
sa récréation. Il y avait quelquefois huit ou dix conscrits ainsi
perchés dans les branches, et certains anciens poussaient la cons-
tance jusqu'à passer eux-mêmes leur récréation au pied de l'arbre,
I>our être bien certain que leur victime ne s'échapperait pas.
Dans cette même cour Wagram, une des brimades les plus humi-
liantes, ou tout au moins réputée telle, était celle qui consistait à
parquer les recrues dans un cercle, ou entre quatre points indiqués
d'une façon quelconque sur le sol, et à les obliger à n'en pas
sortir. Quatre anciens se promenant en chiens de berger autour des
limites fixées, suffissent pour faire respecter la consigne.
Or, un beau jour de 1866, une brimade de ce genre faillit avoir
des suites fâcheuses.
Les recrues avaâent été agglomérés, comme nous venons de le
dire, et tout d'abord, cédant à la force de l'habitude, ils s'étaient
laissés parquer sans résistance. Cinq ou six anciens espacés de loin
en loin surveillaient « ces hommes * ». Mais voilà que tout à coup,
des crîs se font entendre : « A bas les brimeurs, à bas la brimade » ,
et les conscrits franchissant l'enceinte factice dont on leur a interdit
de sortir, envahissent la cour. Les cinq ou six anciens sont impuis-
sants à rétablir l'ordre, bien qu'à leurs cris toute la promotion de
deuiième année, même les plus indifférents soient accourus, décidés
à faire respecter ce qu'ils appellent naïvement leur droit. Injonc-
tion, prière, tout est inutile : à la suprême indignation des anciens
u ces hommes retoquaient en masse » .
Peu s'en fallut qu'une bataille générale ne s'en suivît, vingt
provocations furent, sur-le-champ, lancées et relevées, et au point
d'exaltation où en vinrent subitement les esprits; on pouvait tout
oraindre, quand le général, s'étant mis adroitement de la partie,
réussît à sauver la situation par une manœuvre pleine d'habileté.
Flattant l'amour-propre des anciens, les amadouant, leur adressant
quelques-unes de ces bonnes paroles qui ont tant d'action sur des
jeunes têtes de vingt ans, il leur persuada qu'ils avaient là une
occasion unique de prendre dans l'histoire de Saint-Cyr une posi-
tion privilégiée. Cette révolte avait été malencontreuse, maladroite,
le général le reconnaissait, mais les anciens n'avaient-ils pas là
roccasion de se montrer généreux; généreux pour leurs conscrits,
généreux pour les promotions à venir, n'était-ce pas le moment de
< Par opposition à « ces officiers ». — Eq style de caserne « un homme »
est un soldat.
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150 NOS ÉCOLES MIUTÂIRES
déclarer que, de leur pleine volonté, la promotion de Puebla* avait
aboli la brimade.
Les anciens n'acceptèrent pas la proposition du général : toute-
fois, une transaction eut lieu et, moyennant de légères concessions,
les élèves de seconde année consentirent à laisser en paiz leurs
recrues. Quant à ces derniers, conséquents avec eux-mêmes, ils
jurèrent ce jour-là que, n'ayant pas consentis à être brimés, ils
renonçaient, pour l'avenir, à brimer leurs futurs conscrits : vote
célèbre qui fut inscrit, en lettres d'or, sur une plaque de marbre,
scellée, l'année même, sur le mur du réfectoire. (Salle d'escrimte
actuelle).
Le général de Gondrecourt se flattait d'avoir remporté là un bril-
lant succès, et c'en eût été un, en effet, s'il avait pu obtenir que la
promotion du Sultan tînt réellement sa promesse. Malheureuse-
ment, il n'en fut rieni Gomme il fallait s'y attendre, ces mêmes
jeunes gens qui s'étaient montrés récalcitrants aux vexations tra-
ditionnelles de l'École n'eurent rien de plus pressé, une fois passés
anciens, que de les ressusciter au plus vite.
Moins pointilleux que leurs aînés, les recrues de 1868 et de 1869
courbèrent la tête devant la coutume et, sauf, dans cette dernière
promotion, un élève qui refusa la brimade et préféra, plutôt que de
l'accepter, se faire renvoyer dans un régiment 2, le régime habituel
reprit son cours normal, avec les atténuations que nous avons dites.
Après la guerre de 1870, les brimades essayèrent de relever la
tête, mais la tradition était perdue, et la présence à la tête de
l'École d'un homme comme le général Hanrion, ennemi particulier
de ce genre de plaisanteries, devait contribuer à la faire disparaître
entièrement. La séparation absolue des anciens d'avec les recrues»
les peines les plus graves infligées pour la moindre taquinerie, une
surveillance incessante, amenèrent promptement l'extinction d'une
coutume qui d'ailleurs n'avait plus, à l'École même, de chauds
partisans.
Aujourd'hui, la brimade ne vit plus à Saint-Gyr qu'à l'état de
légende et ne consiste plus qu'en des appellations plaisantes ou
des taquineries de collège.
Où sont les bahuteurs d'antan!
A. DE Ganmiers.
La suite prochainement.
' Il est d'usage à Saint-Cyr que chaque promotion adopte un nom.
2 II s'appelait de Bourville. Caractère généreux et fier, de Bourville
accepta son renvoi dans un régiment sans murmurer. On lui tint compte
de sa situation spéciale et il fut nommé sous-lieutenant en même temps
que ses camarades, le 14 août 1870 : il fut tué à Sedan.
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LES CURÉS DE CAMPAGNE
AU XVllP SIÈCLE
D APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS'
Maintenant que nous connaissons le presbytère et ses hôtes,
son mobilier et ses revenus, disons comment on y vivait. Chacun,
à cette époque, £adsait son pain chez soi. Il en était ainsi chez les
curés. Nous trouvons en effet, chez celui de Pontenx, en 1774,
« deux tamis à passer la farine, un demi-boisseau de froment
dans un sac, une mait et deux pelles de four de boids ». La même
année, à Bouricos ^, le curé n'a pas de four, mais le seigneur du
lieu, affermant une maison, réserve, au profit du curé, le droit « de
faire cuire son pain au four ^ ».
La culture de la vigne était, à cette époque, assez commune dans
ces parages, ce que nous prouvent nombre d'actes où les parties
sont qualifiées de « vignerons ». Nous avons vu certains curés
dimer sur le vin. Mais on sait que, dans certains pays, la dlme se
percevait au pied de la vigne. Le curé devait donc alors faire faire
lui-même son vin. Il semble en avoir été ainsi notamment à Pontenx,
ou, en outre de a une barrique de vin blanc de Langon et de deux
harrils de vin rouge... contenant ensemble quarante pots » qui
figurent dans le chai du curé, on trouve, dans une maison spéciale
lui appartenant, tous les instruments nécessaires à la fabrication
dn vin et des fûts ; « un pressoir aveq sa trape, anguile, vis, anneau
de fer, un douil, deux membreuses de chenue, deux tins, une com-
porte, un entonoir de fer-blanc, un autre de boids, une pelle de
* "Voy. le Correspondant du 25 septembre 1887.
* Bouricos, aujourd'hui quartier de Pontenx. Autrefois paroisse du
<iiocèse de I^.
* Arch. notariales. (Acte du 11 septembre 1774.)
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152 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIIl* SIÈCLE
boids, un gimbelet pour percer les barriques » . Et près de ces ins-
truments : « douze barriques de vin blanc, trois barriques de via
rouge et une demi-barrique de blanc servant douiiiage, et six vieilles
barriques vuides ». Évidemment le curé ne consommait pas tant de
vin. Il en vendait. En 1738, un laboureur de Mimizan doit 30 livres
au curé d'Aureilhan, « prix d'une barrique de vin qu'il lui a
liurée* ». En 1771, un vigneron d'Aureilhan reconnaît devoir aux
héritiers du curé « 200 livres pour du vin que ce dernier lui a
vendu 2 ». En 1774, une débitante de Mimizan a en cave du vin
que lui a pareillement fourni le curé ^.
Concurremment avec le pain, le vin et les légumes qu'on récoltsût
au jardin, la volaille et le cochon étaient la base de l'alimentation
du curé à cette époque. On se rappelle ce curé de Mimizan qui,
en 1778, regrettsdt son jardin et son pré envahis par les sables et
qui lui servaient à « faire élever de la volaille et un cochon,
objets », ajoute- t-il « sans lesquels il est impossible de vivre dans
ce pays ». Et, continuant : « La privation de ces deux objets,
a réduit le suppliant à la plus grande misère. » Chez le curé
de Pontenx, on trouve « un charnier avecq la moitié d'un cochon
salé et un pot de cochon confy ». Chez le curé de Mimizan en 1739,
on trouve « un jambon et une épaule de cochon... dans une auge
sous la cendre* ».
Cependant, comme les curés recueillaient, par la dlme, des che-
vreaux et des agneaux; comme, par ailleurs, ils possédaient sou-
vent des troupeaux de vaches et de brebis, il est bien certain que
la viande de ces divers animaux figurait assez souvent sur leur
table. En 1770, le curé d'Aureilhan achète « trois quartiers de
mouton, à 30 sols le quartier, probablement pour célébrer cette
fette qu'il devait donner chez luy le jour de Saint-Moumolin
(«c, — : Mommolin)^ ». — Le curé de Pontenx a « un crochet
de fer pour suspendre la viande » et « un garde-manger garni de
caneva » . Pour les jours maigres, il y avait le poisson de mer ou
d'eau douce qui, en raison du voisinage de l'Océan et des étangs,
ne devait pas faire défaut. En 1722, nous trouvons le curé de
Mimizan achetant du poisson à un pêcheur du lieu*, et le curé de
Pontenx laisse, en 1774, dans sa « dépense, trois morues seiches ».
— Enfin, il y avait le gibier, et principalement le gibier d'eau, sî
* Arch. notariales. (Acte du 8 avril 1738.)
a Ibid, (Acte du 6 février 1771.)
3 Ibid. (Acte du 6 mai 1774.)
^ Ibid. (Acte du 10 novembre 1739.)
» Ibid, (Acte du 17 juillet 1770.)
• Ibid. (Acte du 10 avril 1722.)
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LES GURfe DE CAMPAGNE AO XYIU* SIÈCLE 153
abondant autrefois dans les Landes. — En 1773, le prieur de Mi-
mizan eiige d'un de ses fermiers, par an, « six paires de béccasses,
quatre brochets et dix paires de chapons gras*. >» — 11 y aura
aussi <c deux livres de burre salé dans un petit barril et une bou-
tdUe d'huyle fine » . D'ailleurs, nous avons vu que le curé de Pon-
tenx avait « deux buretes de cristal aveq porte huilier ». Le vi-
naigre figurait donc parmi les condiments en même temps que le
sel, le poivre et l'ail, et si M. le curé possédait un « moutardié »,
c'était apparemment pour y mettre de la moutarde. Le matin, M. le
carë fsdt un premier déjeuner. Il a « deux livres de chocolak » à
cet effet. Après le repas, il prend du café. Il a « douze livres de
caffé des Iles » dans un sac. La gouvernante le grillait elle-même
dans la a pouele à caflfé », qui figure, à côté du « moulin à calTé »,
panni la batterie de cuisine. Il a d'ailleurs « trois pains de sucre ».
On ne dit pas qu'il ait eu des liqueurs, quoiqu'on trouve, dans son
mobilier « le dessus d'un calj^ret en bois de mûrier » ; et l'eau-de-
vie que vendaient les débitants était parfois de qualité tellement
inférieure qu'elle « n'était bonne que pour les douleurs des ani-
maux- ». — Mais, l'après-midi, s'il y a quelque >âsiteur, on se mettra
au « triq-traq » que nous voyons dans un coin de la salle à
manger c< aveq ses dames de boids et cornets de cuir », et l'on
prendra le thé à la mode anglaise qui, à cette époque, s'implantait
en France, car M. le curé a « un quart de livre de thé dans une
boete de fer blanc ». Puis, le soir, s'il fait froid, la gouvernante,
avant qu'il ne se couche, passera le « chauffe-lit » dans les draps.
La sobriété dau^ le boire et dans le manger est, pour un homme
d'Église, une vertu capitale, et nous sommes convaincu que nos
curés la possédaient. Toutefois, quoique sobre, on peut être sou-
dainement malade au milieu de la nuit, et les « chirurgiens » de-
meurent loin. Aussi, M. le curé, qui est homme de précaution, a-t-
îl sous la main « un opital de cuivre rouge, une seringue d'étain
aveq son assortiment dans son étuy », et enfin, dans un coin de la
chambre « une chese dholande de comodité peinte. » La campagne
est tranquille, et l'on y dort à l'abri des voleurs, aussi le « fusil »
qui, du reste, est à la cuisine, est-il pour le curé, nous en sommes
cert^n, beaucoup plus un instrument de plaisir, dans ce pays de
franchises et de libertés, qu'une arme défensive. Au reste, s'il
entend quelque bruit insolite, M. le curé, pour peu qu'il ne soit
pas peureux, pourra sortir et faire le tour de son jardin ou de sa
cour, flanqué de la gouvernante, qui tiendra « la lanterne de fer
* Arch. notariales. (Acte du 4 juin 1773.)
« Ibid, (Acte du 6 mai 1774.)
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154 LES GURÊ3 DE CAMPAGNE AU XYIU' SIÈCLE
blanc » ou « le phalot ». Le lendemain, M. le curé se lèvera et
reprendra sa vie de chaque jour parfois remplie, souvent inoc-
cupée, sans doute, à une époque où nous nous figurons, nous,
gens d'un autre âge et quasi d'une autre civilisation, qu'on n'avait
pas, comme maintenant, tant d'occasions de tuer le temps.
Et à ce propos, les curés de campagne, à cette époque, étsûent-
ils instruits et travaillaient-ils? Il ne faudrait pas poser de règle
générale et répondre affirmativement. Mais il est incontestable que
certains, non autrement que de nos jours, étaient instruits et
travaillaient. Quelques-uns, après des études universitaires plus
ou moins longues, n'avaient passé au grand séminaire qu'un
temps très court. Celui-ci un an, celui-là « dix-huit mois, selon
la coutume »; cet autre, quatorze mois; ce dernier, trois mois
seulement. — Et il ajoute : « fu monseigneur de Besons et mon-
seigneur de Flurian n'en exigèrent pas davantage. » Il s'en trouve
qui « n'ont jamais pris », comme ils disaient, (( leurs degrés ». Mais
bon nombre sont docteurs en théologie, et on trouve un curé de
Mimizan, qui fait sonner assez haut son titre de « maître es arts ^ ».
L'habitude du latin, qu'on cultivait à cette époque plus que main-
tenfet, pouvait rendre les vieux auteurs familiers à ceux qui ne
dédaignaient pas les lettres profanes, aussi ne devons-nous pas
nous étonner si le curé de Mimizan, procédant à une enquête à
Bias, à propos d'une difficulté entre le curé et les habitants, et
ayant à signaler la divergence d'opinions des témoins, s'écrie sans
coup férir :
Scindîtur incerlum studia in contraria vulgus *.
Le curé d'Aureilhan, en 1776, scelle son testament mystique de
son « cachet ordinaire ». Ce cachet représente Vénus et Cupidon,
la mère remettant à son fils l'arc et la flèche classiques. Les deux
personnages sont nus ou drapés si légèrement, que toutes les
formes transparaissent. L'usage habituel d'un tel cachet dénote chez
un prêtre une certaine liberté d'esprit, en même temps qu'un goût
éclairé pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité 3.
Les « conférences » n'avaient généralement pas lieu, mais la
plupart des curés possédaient une bibliothèque qui, pour ne point
approcher des sept cents volumes laissés par la servante janséniste
de la famille de Royer-Collard*, n'en suffisait pas moins à leur travail
* Arch. notariales. (Acte du 28 octobre 1772.)
a Virgile, Enéide, liv. II, vers 39.
' Arch. notariales. (Acte du 24 janvier 1776.)
• Babeau, Artisans et Domestiques, p. 277.
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LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIU* SIËaE 155
Ci à leur récréation intellectuels de chaque jour. Ils déclarent pos-
séder tantôt « le rituel, les ordonnances, le catéchisme du diocèse,
leprocessîonal, etc. », tantôt « les livres convenables à leur état ».
Mais, en 1731, le curé de Pontenx aura « V Histoire de FEglise^
par Fleury, Bourdaloue, — la Somme de saint Thomas, Cornélius à
Lapide, Y Ecriture sainte ». — La même année, à Mimizan, le curé
Booty qui, ayant voyagé, a beaucoup vu, beaucoup appris et sans
doute beaucoup retenu, déclarera posséder « pour plus de 600 francs
{sic) de bons livres de différentes langues »; et en 1774, un autre
curé de Pontenx laissera la plus belle bibliothèque, peut-être, qui
se soit vue au dix-huitième siècle chez un curé de campagne. Il est
curieux et important d'en donner le détail : — « Le Bréviaire ro-
main, en deux volumes, l'un d'été, l'autre d'hiver; un autre en
cpatre volumes, impression de 1750; le diumal romain; un volume
de la Bible en latin, in-S"*; le Dictionnaire de Joubert ; un volume
de Y Ordonnance sinodalle du diocèse de Bordeaux; un volume de
la Gvide des pécheurs; sept volumes manuscrits en latin; le
TraUé des sacrements; le Dictionnaire de Danet; Y Instruction des
prêtres; un volume des Lettres de M. Arnauld dAndilly; Long-
bardi Senientiœ^ en un volume; un volume des Sermo?i$ de lavant ,
par Lopes; Avis au peuple; un volume intitulé : Proprium sanc-
torum; le Traité du vrai mérite; Y Histoire ecclésiastique^ en
trente-huit volumes, y compris quatre intitulez table generalle des
matières; Discourts sinodeauQ^^ en trois volumes; huit volumes
des «SS^rmon^ du père Massillon; un volume des Psaumes, du même
auteur; Betraite ecclésiastique, en un volume; Méditation chré-
tienne; Méditation ecclésiastique^ en cinq volumes; deux volumes
du Concile de Trente; deux volumes du catéchisme dudit concile;
vingt volumes des Œuvres de Bossuet ; quatre volumes des Pronnes^
de Joly ; quatre volumes du Petit prorme; un volume intitulé :
Begia Pamassi; un volume sur toute sorte de sujets ; Confessions
de saint Augustin, en un volume; le Nouveau Testament, en un
vohime; Instructions sur F Evangile^ en un volume; un volume
du Traité du Sacrement de pénitence; un volume du Discours de
l histoire ecclésiastique; Histoire des Juifs, en cinq volumes; six
YOimDes du livre Bésolutions de plusieurs cas de conscience; trois
volumes du Missionnaire paroissial; deux volumes de Y Histoire
vnwerselle; deux volumes du livre F Oracle des nouveaux philo-
sophes; deux volumes des Lettres persanes; sept volumes du livre
Theologia dogmatica; un volume intitulé : Prœlectiones theologicâs
de graiia; trois volumes intitulés : Praelectiones theologicœ de sep-
tem ; quatre volumes intitulés : Theologia Scoty; un volume intitulé :
Theologia redacta; deux volumes Institutiones théologien; trois
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156 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVm* SIÈCLE
volumes de théologie; trois volumes àes Pseaumes paraphrazés ;
quatre volumes des Vies des saints Pères; deux volumes de la Vie
des clercs; un livre intitulé : le Provincial; un livre Caiechismos
ordinandos; Catéchisme de Montpelier^ en deux volumes; His-
ioire de la Bible^ in-4**; et vingt et un volumes de différents livres
détachés*. »
Que le curé puisse trouver dans le voisinage un bourgeois riche
et oisif, il fera « venir en société les gazettes de loys », ce qui lui
coûtera, pour sa part, 6 livres par an 2, ou toute autre feuille
périodique. Il aura aussi une correspondance suivie avec sa famille
ou quelque ami. Le curé de Pontenx, en 1774, laisse « une liasse
de trente-sept papiers, lettres missives », que le notaire inventorie.
Il aura un « Uvre de raison » contenant « quatre-vingt-dix-huit
feuillets foliotés, commencé le 15 décembre 1758 », et qu'il ne
tiendra peut-être pas très régulièrement, car il est « majeure partie
en blanc ». Cependant, il y fera une place aux domestiques, sui-
vant l'usage du temps 3, et il écrira cette note, la dernière avant sa
mort : « L'an mil sept cens soixante-quatorze et le vingt-trois oc-
tobre, est entré à mon service en qualité de valet, Jean Dufort, etc. * »
Mais si l'on veut avoir une idée des vicissitudes d'une eidstence
de curé à cette époque, il faut lire cette page pleine d'humour, que
nous a laissée le curé Bouty, déjà avantageusement nommé : « Bap-
tisé à Dax (où il est né) le 13 octobre 1672, il a fait ses basses
classes soubs les Barnabites (dudit lieu), et soubs les Jésuites, à
Agen. Il a fait sa philosophie à Toulouse, soubs le père Garaurague»
jésuite, et quatre ans de théologie soubs le père Palaci, jésuite,
dictant le matin, et soubs le père Dumance, dictant le soir, et &
l'Université, soubs M. de Casamajou, dictant le matin, et soubs
M. de Rolye, vicaire général, dictant le soir. Il a pris son bacca-
lauréat soubs M. de Casamajou, il a fait quatorze mois de sémi-
naire à Auch, soubs le père Dega; de là il a été vicidre pendant
quelques mois à la Boheire, diocèse d'Ax (l. Dax) , d'où il sortit
pour aller en Espagne avec M. le maréchal de Berwik. Il y a resté
onze ans d'un côté, et de l'autre trois ans, à l'occasion d'un de
ses oncles, pendant lesquelles trois années il a étudié en théologie
encore soubs le père Sainte-Rose, jacobin, à Valladolid et à Sala-
manque, toujours nanti des exeats des prélats. De là il est venu en
France, il a resté trois ans à Poy et Buglose, en qualité de vicaire
* Ces détails, comme la plupart de ceux concernant la nourriture, sont
extraits de Tacte du 31 décembre 1774. (Arch. notariales.)
2 Arch. notariales. (Acte du 7 juillet 1770.)
* Le Livre de famille, par Gh. de Ribbe, p. 159.
* Arch. notariales. (Acte du 31 décembre 1774.)
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LES CURES DE GÂypAGNE AU XYUl* SIÈCLE 157
de MM. de Saint-Lazare, d'où il a été fait prieur de Sindères, par
Mgr l'évêque d'Ax, lequel prieuré il a permuté, etc., et est venu à
Himlzan; il n'a point d'autre domestique que deux valets. Il est
nanti du rituel, ordonnances synodales et du catéchisme du dio-
cèse. Il est tellement assidu aux conférences ^ qu'il a plu à
Mgr l'Archevêque de Bordeaux d'aujourd'hui, de témoin synodal
qu'il fut fait par Mgr d'Argenson (quoiqu'il en soit indigne), le
^ire ricaire forain de la première congrégation de Buch et Bom.
Deo grcUias -, »
Il serait à souhaiter que tous les curés eussent eu une vie pareil-
lement aventureuse, si c'eût été pour eux une raison de posséder
cet entrain et cette bonne humeur.
Quelles étaient les occupations des curés? Ceux-ci n'étaient pas»
comme de nos jours, conCnés dans le seul domaine ecclésiastique.
Non seulement ils avaient à exercer les fonctions curiales, mais ils
agissaient encore à de certains jours : l"" comme officiers de l'État
dvil; l"" comme officiers ministériels. Nous allons nous arrêter un
instant sur chacune de ces trois sortes d'attributions.
Lear premier devoir naturellement était de dire la messe. Pour-
tant Us semblent ne l'avoir pas dite rigoureusement tous les matins.
« On dit messe basse », avoue un curé de Bias en 1731, « tous
les jours, autant quil est possible; les dimanches, la messe parois-
siale, le prône, le catéchisme; les grandes fêtes (seulement), une
grande messe, la procession, le catéchisme et les vêpres, d Nous
avons vu plus haut qu'on chantait vêpres « quand on pouvait
retir^T \^ gens du cabaret » . Il faut croire que les jours de fêtes
les paroissiens se faisaient un devoir de quitter le cabaret
pour i'église. « Quand on ne fait pas le prône, on explique l'évan-
gile du jour. D Quant au catéchisme, l'heure où il a lieu varie
suivant les pays. A Bias, « on le fait à deux heures ». A Pon-
tenx, « on le fait exactement pendant la messe ». Au Yignacq,
«c après la messe ». En tout cas, il a lieu toujours le dimanche.
<c Autrement », explique le curé du Yignacq, « je ne pourrais
çJbliger personne i venir les jours ouvriers à cause de l'éloigné-
meut des midsons ». Cependant, durant le carême, M. le Curé,
* Sous la responsabilité d'un curé de Pontenx, lequel afQrme, en 1731,
qa' « il n*y a pas de conférences dans le détroit », nous avons pu dire plus
haut que ces réunions ne se tenaient généralement pas. Il ressort toutefois
de la déclaration du curé Bouty, ainsi que d'autres documents auxquels
nous renvoyons le lecteur, qu'elles avaient lieu de temps en temps. (Voy.
les procès- verbaux de visite d'église déjà cités. Arch. de TArchev. de
Bordeaux.)
^ Procès-verbal de Téglise de visite de Mimîzan, 1731. (Même source.)
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158 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVlll^ SIÈCLE
redoublant de zèle, essaye de le faire tous les jours. Mais il avoue
que « les enfans n'y viennent guaire disant qu'ils sont trop loing ».
L'instruction religieuse variait nécessairement suivant l'intelligence
et l'exactitude des enfants, comme aussi avec les soins que lui
donnait le curé. En 1731, Mgr de Maniban, archevêque de Bor-
deaux, visitant l'église de Gastes et interrogeant les enfants, ne
les trouve « qu'à demi instruits ». Quelques jours plus tard, au
Vignacq, il les trouve « bien instruits » . Pour les offices, on ne
saurait non plus établir de règle générale. A Mimizan, la même
année, « on a la grand'messe les dimanches et (êtes, la plupart du
temps messe chantée, suivant la bonne disposition du curé ». A
Pontenx, « on fait l'instruction et l'explication de l'évangile tous
les quinze jours et en carême tous les dimanches et fêtes ». Malgré
les habitudes de débauche signalées maintes fois par les curés, on
peut dire que la population était religieuse. A Pontenx, « on ne
chante pas aux offices », mais généralement on vient à la messe.
« Un tiers n'y assiste que de quinze en quinze jours, parce qu'il
faut garder (la maison) chacun à son tour », dit le curé de Pontenx;
mais cet usage est tellement passé dans les habitudes, que les
curés ne le trouvent pas mauvais. A Mimizan, « il ne se pratique
pas d'indécences aux processions, par la vigilance du curé. Tout
le monde s'y tient en dévotion » . Les sermons semblent avoir eu
moins de succès. « J'en appelle à témoins », dit le curé de Mimizan
en 1731, « tous ceux qui y ont presché », et les cinq ou six per-
sonnes qui y assistent, consistent « en coiffes et chappeaux ».
Presque tous les paroissiens d'ailleurs font leurs pâques. Les curés
ont encore l'habitude de compter les habitants par le nombre des
communiants. On sait que ce nombre est en général le cinquième
de la population. A Pontenx, en 1731, sur une population de trois
cents communiants, « certains manquent ». A Mimizan, la même
année, « tous ont rempli leur devoir pascal ». Et le curé ajoute :
« sive digne, sive indigne, Deus scit. » Il faut pourtant citer le
Vignacq où, à la même époque, sur une population de plus de
cinq cent vingt communiants, « beaucoup n'ont pas fait leurs
pâques ». Il faut aussi remarquer la sollicitude du curé qui dit :
« Huit ou neuf ne se sont pas présentés du tout quoy qu'on les ayt
auertis. » Ce mot, joint aux autres explications données ailleurs^
nous montre chez les curés un grand esprit d'indulgence et de
conciliation que nous retrouverons encore quand nous parlerons
de leurs rapports avec la population. Ainsi ils avertissent les retar-
dataires, ils tolèrent qu'un tiers des paroissiens manque la messe
tous les quinze jours; le vendredi saint, ils envoient le sacristaia
« dans toutes les maisons pour faire adorer la crois à tous ceux qui
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LES CUKÉ5 DE CAMPAGNE AU XVIIP SIÈCLE 159
n'oi^t pas pu assister à Toffice * » . Ces attentions et ces complaisances
prouvent entre paroissiens et curés une union et une communauté
de sentiments qu'on chercherait vainement de nos jours, même dans
les pays les plus religieux.
La tenue à l'église était bonne, sauf exception. On n'y avait pas
toujours les sujets de distraction qu'on signale à Bias en 16ii5, ob
le curé Agasse se plaint de ce qu'il « esloit souentes fois troublé
pendant le diuin seruice par le son et tintamarre des clochettes
appeodues aux colz des beufz qui paissoint dans le simetière, joi-
gnant une vitre fort basse vis-à-vis du grand autel ». C'est dans
la même église et la même année que le curé, à cause de l'obs-
corité, « en alant et reuenant de la procession et baillant leau
beniste au peuple, bronchoit souuent avec grand danger de donner
du nais (sic) à terre, ce qui luy auroit esté a grand scandale et
tourné en risée ». Les choses s'y passaient au reste tout à fait en
famille. Comme il n'y avait pas de sacristie et « leglize et le pres-
bîtère estans plains de puple (les jours de fêtes), les prêtres estoint
constrainctz se reconcilier là (à l'église) a la ueue et ouye d'un chas-
cun et auec une très grande incommodité ». — « Le peuple a prins
Geste mauuaise habitude de se donner le bon jour tout haut dans
leglize lors qu'ilz y arriuent, s'entredemendant lestât de leur santé et
affaires ^ », ce qui prouve qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Ces habitudes de « caquet et babil » à l'église sont de tous les temps.
En dehors des cérémonies du culte, le curé avait les baptêmes,
raariages et enterrements, qui, dans les paroisses populeuses, se pré-
sentent fréc^uemment. Il portait aussi les sacrements aux malades.
Bn 1 783, les habitants de Bias se plaisent à reconnaître que depuis
l'arrivée du curé, « il n'est mort aucun habitant sans en être
muni ». A cette époque de fortes croyances, on ne trouvait pas
ridicule que le prêtre sortît, vêtu de ses habits sacerdotaux. A
Pontem, « on porte le saint Sacrement aux malades en surplis avec
étole blanche; le clerc marche devant avec une lanterne et une
clochette ». La sainte hostie est placée dans un « porte-Dieu de
vermdl ou d'argent renfermé dans une bourse de soie blanche »
que le prêtre se suspend au cou « av€C un ruban ou un cordon ».
U ajoute : « Nous montons à cheval quand il faut aller loin. » Cette
dernière explication qui semblerait étrange en tout autre pays est
oatordle dans les Landes, où il n'est pas rare de trouver des mai-
sons distantes de l'église de une heure et demie à deux heures de
marche à travers sables et bois.
^ Brouillon d'un procès-verbal de Tisite de Téglise de Bias, 1731. (Arch.
citées.)
* Interdit pour le curé de Bias. (Même source.) ~
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160 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVUl* SIÈCLE
Comme officier de l'état civil, le curé avait à rédiger les atles
de naissances, mariages et décès. On sait que le concile de Trente
prescrivit la tenue de ces registres, dans sa session vingt-quatrième.
Le Rituale romanum donne tout au long la forme dans laquelle les
actes devaient être rédigés. En France, cependant, cette prescrip-
tion parait avoir été devancée, au moins quant à la tenue du
registre des naissances, par l'ordonnance de Villers-Cotterets, rendue
par François P' en aoCit 1539. Mais ni le concile ni le roi ne
pouvaient fsûre que ces registres fussent rigoureusement tenus à
une époque où il n'y avait pas de contrôle et surtout pas de sanc-
tion sérieux. Aussi présentent-ils partout des lacunes regrettables.
Il faut certes fEÛre la part du temps et des événements. Un grand
nombre durent disparaître à diverses époques dans les incendies,
les guerres, ou par suite de la négligence des curés. De nos jours,
où tout se fait avec ordre et méthode, on pourrait citer maintes
communes où les registres du commencement du siècle sont déjà
en très piteux état. On ne doit donc pas s'étonner de trouver, sur
des cahiers du dix-huitième siècle, des déclarations dans le genre
de celle-ci : « Je soubsigné, curé de Saint-Michel de Bias, déclare
avoir ramassé avec tous les soins qu'il m'a été possible tous les
fragments des registres des bâtemmes, mariages et sépultures que
MM. les Curés, mes prédécesseurs, ont laissé en feuilles volantes. »
Il est bien vrd qu'alors un double devait être adressé chaque
année au greffe de la sénéchaussée comme msdntenant au greffe
du tribunal, mais cela ne se faisait pas. « Etant même inutille »,
continue le curé de Bias, « de demander aucun exemplaire au
greffe... le greffier m'ayant déclaré qu'il n'en avoit jamds reçu * ».
Ailleurs, on trouve les actes « en partie tous à lambeaux ». A Pon-
tenx, en 1731, on trouve « des registres de près de cent ans »,
mais ceux de près de « vingt ans sont perdus; les curés qui éteint
de ce temps-là sont morts, ou ils ne les ont pas écrits, ou on les a
volés ». Quand ils sont tenus, ils contiennent des irrégularités
nombreuses. Les interversions de dates sont très fréquentes, ce
qui prouve que les curés ne rédigeaient pas les actes au jour le
jour. Quelquefois même le quantième manque. On trouve des actes
inachevés, d'autres où le nom de famille n'est pas indiqué. Quand
l'acte est rédigé par un curé voisin en l'absence du titulaire, il y a
de grandes chances pour qu'il figure dans deux paroisses : au domi-
cile des parties et au domicile du curé. De ces irrégularités naissait
un fait assez curieux, c'est que personne ne connaissait exactement
son âge. On trouve même un curé qui déclare avoir quarante-
* Cahiers de Tétat civil de Bias, 1740.
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LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XYin* Sl^iE 161
quatre ans environ. Par contre, ces actes contiennent souvent des
tenseignements qu'on néglige maintenant, exemple : Tindication
des morts subites, sans sacrements, etc. Au registre des mariages,
les curés indiquent les fiançailles. On y trouve surtout ces notes
parfois précieuses touchant les événements marquants survenus
dans la paroisse, que Bonaventure Despériers, au seizième siècle,
recommandait aux curés de ne point omettre*. Ainsi, disait cet
homme vraiment inspiré par le génie de l'histoire, « il n'y aura
pays, ville, village, bourg, église, château, maison, famille, mon-
tagne, colline, terrier, fontaine, soit chaude ou froide, douce ou
salée, prés, bois, vignes, etc., qui n'aie chacun son livre ou, pour
le moins, son chapitre en plus grand livre, laquelle chose donnera
un singulier plaisir à ceux qui viendront après nous ». Nous ne
saurions trop regretter que tous les curés n'aient pas suivi d'aussi
sages conseils.
Ils fournissaient naturellement, du reste, quand cela était pos-
sible, les extraits qui leur étaient demandés. Nous avons trouvé
quelques-uns de ces extraits et un entre autres où la signature du
curé était légalisée par l'évêque ; le secrétaire contresignait comme
d'habitude 2.
Comme officier ministériel, les fonctions des curés étaient res-
treintes. Ils avaient droit de recevoir les testaments. Mais ils ne
semblent avoir été chargés de ce soin que rarement. Nos recher-
ches dans les minutes notariales ont embrassé une période de près
de soixante ans et, comme nous l'avons dit plus haut, elles ont
porté sur plus de deux milliers d'actes. Sur ce nombre, on compte
ânq testaments seulement reçus par les curés, le premier en 1719,
le dernier en 1730. Ce nombre tout à fait dérisoire permet de con-
clure que cette coutume qui, au moyen âge, avait contribué à la
fortune du clergé, ainsi que le dit M. Babeau, tombait en com-
plète désuétude au dix-huitième siècle. La forme de ces testaments
rédigés par les curés était restée très ancienne, témoin celui qui,
passé en 1727, commence ainsi : « Au nom de Dieu soit Amen.
Sçachent tous presens et a uenir que, etc. '. » La formule religieuse
par laquelle débutaient tous les testaments à cette époque se
retrouve dans tout le cours du siècle. Seulement, elle se simplifie
déplus en plus. Une fois le testament reçu, le curé en faisait la
dépôt entre les mains du notaire.
• Discours non plus tnélancoliques que divers de choses mémetnent qui appar*
Hennent à notre France, eh. xv.
* Arch. notariales. (Acte du 8 mai 1772.)
^ Arch. notariales. (Acte du 8 octobre 1727.)
10 OCTOBRB 1887. Il
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162 LES CURtS DE CAMPAGl^ àU XYIII* SIÈCLE
VI
Par ces différentes fonctions, les curés étaient en rapports jour-
naliers avec les populations. Quel était donc le caractère de ces
relations? La matière est ample et les renseignements ne font pas
défaut. Cependant, ici comme dans tout ce qui précède, nous
devons nous borner à ne montrer que les faits les plus intéressants
et les plus concluants. A tout seigneur, tout honneur. Les rela-
tions des curés avec les nobles n'étaient point toujours, contraire-
ment à ce que peuvent penser les gens que la passion politique
rend sourds et aveugles, d'une cordialité à toute épreuve. Et d'abord,
quand le seigneur était « huguenaut », comme s'en plaint le curé
de Pontenx en 1729, on comprend que les relations aient été plus
que froides. De même, quand le curé était tenancier du seigneur,
ainsi que nous en avons vu quelques exemples, cet état de dépen-
dance devait nuire à la cordialité des relations. Les curés, en
général, ont plus ou moins à se plaindre du seigneur, et vice versa.
A Mimizan, en 1731, il y a contestation entre eux, à propos d'un
chemin dans le cimetière. Le seigneur « intente procès au curé »,
— dit celui-ci, — « pour des vétilles ». Le curé fait allusion en ces
lignes à un acte que le seigneur lui avait fait signifier l'année pré-
cédente et par lequel celui-ci le sommait de lui rendre « les droits
honorifiques » qui étaient dus, dans les églises, aux seigneurs
hauts-justiciers. Un droit qui créait assez souvent des inimitiés
entre seigneurs et curés était celui, que les premiers avaient, de
faire peindre à l'extérieur et à l'intérieur des églises, en cas de
deuil, une « ceinture funèbre » appelée « litre », sur laquelle, de
distance en distance, on plaçait les armoiries. Ce droit de « litre »
est assez singulier et mérite d'arrêter un instant notre attention.
On le trouve d'ailleurs un peu partout. Du Cange en cite des exem-
ples aux quinzième et seizième siècles; la Bruyère en parle en son
chapitre ix des Caractères. En 1732, MM. de Lorbehaye, seigneurs
de Montataire, le possédaient *. On en trouve des exemples en
Ponthieu^, et, dans le midi, à Saint-Martin de Camiac, à Saucats,
àRieufret, à Sadirac, à Espiet, à Lugasson, à Saint-Émilion, etc. 3.
On pourrait multiplier les citations. Revenons au pays de Born. A
Sainte-Eulalie, au dix-huitième siècle, le curé parle d'une ceinture
funèbre avec les armoiries du seigneur^. A Mimizan, en 1731, le
* Hist. d'un. vieux château de France, par le baron de Coudé, p. 456 et 457.
^ Nos pères, par le marquis de Belleval, p. 46.
3 Mémoires de la Société archéologique de Bordeaux, par L. Augier, t. VIII.
* Procès-verbal de visite de Téglise de Sainte-Eulalie. (Arch. de TArch.
de Bordeaux.)
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LES CURÉS DE CAMPAONK AD XYIH* SIÈCLE 163
aeàgneur attend qu'on fasse blanchir l'église pour la faire « litrer ».
Et défense au curé de faire blanchir sans l'en aviser. Lors des visites
des évoques, on constatait la présence ou l'absence de ces ceintures
fanèbres, et les curés s'expliquaient sur ce point dans les réponses
qu'ils adressaient périodiquement aux questions posées par l'arche-
Tèché sur l'état de l'église et la situation du curé. Mais déjà au dix-
septième siècle, le clergé combattait ce droit au nom du respect dû
aux choses saintes et de l'humilité chrétienne. On trouve dans le
pédagogue chrétien^ imprimé en 1671, une formule curieuse que
les missionnaires proposaient à la signature des seigneurs et patrons
des églises. On s'y élève avec violence contre ceux qui « arborent
scandaleusement dans l'église les trophées de l'orgueil du monde
avec tout son appareil, c'est-à-dire des écussons garnis de tigres,
de iyoDS, de léopards, de dragons, de satyres et jusqu'à des sales
nudités et autres spectacles horribles plus convenables aux temples
des idolâtres qu'à l'habitation des fidèles et au palais de l'oraison ».
Et on voulait qu'ils jurassent solennellement « de faire biffer, cor-
rompre et supprimer toutes les peintures vulgairement appelées
Ktre et autres ceintures indécentes dont eux ou leurs prédécesseurs
avaient souillé, noircy et diffamé le dedans et le dehors des églises ».
Nous ne savons si les missionnaires recueillirent beaucoup de
signatures et d'engagements de ce genre, mais il est permis d'en
douter.
Cependant on peut citer des exemples de bonne intelligence entre
seigneurs et curés. Vers 1663, on trouve, au Vignacq, un curé qui
coxito'ûi. ai bien ses intérêts avec ceux de la dame « seigneuresse
Isabelle de Saiote-Maure comptesse dusaa * et du Vignacq » , qu'on
peut dire de lui « qu'il est homme de sa maison* ». Nous avons
vu, en 177ii, un seigneur de Bouricos réservant, dans le bail d'une
maison, le droit, pour le curé, de faire cuire son pain au four.
En 1770, le seigneur de Pontenx écrit au curé à propos de la
publication des bans de sa fille une lettre très courtoise et qu'il
termine par cette formule : « Mille pardons, monsieur, de la penne
^pj^ je vous donne. J'ay l'honneur dettre avec la plus parfaite con-
sidération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur 3. »
Maïs peut-être sont-ce là des exceptions.
Nous avons vu déjà en différents endroits ce que les curés
pensaient des habitants et ce que ceux-ci pensaient des curés.
Nous avons constaté le degré de dévotion des populations et décrit
* Uza (Landes), canton de Castets.
' Requête pour Pierre de Neu risse, juge de la baronnie de Magesc.
/Archives citées.)
' Lettre missive. (Arch. de i'Arch. de Bordeaux.)
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164 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIU' SIÈCLE
les attributions des curés en tant que ministres du culte, officiers
d'état civil et ministériels, on peut donc, d'ores et déjà, se faire
idée du caractère des relations qui existaient entre eux. Les habi-
tants avaient besoin de leur curé, pour ainsi dire journellement, et
il est permis de croire que, sauf de très rares exceptions, ils trou-
vaient près de lui une assistance et un dévouement de chaque
instant. C'est ce que nous prouvent, en dehors des faits déjà cités
et auxquels nous renvoyons le lecteur, une quantité d'actes de toute
nature, passés au presbytère, ou auxquels le curé assiste tantôt
comme témoin, tantôt comme conciliateur, tantôt simplement pour
faire honneur aux parties. Comme exemples de ce dernier cas, on
pourrait citer une foule de contrats de mariage qu'on signe à la
maison « curialle » et où le curé intervient comme conseil et ami
des futurs. En 176& à Mimizan, on trouve un menuisier qui, par
acte de dernière volonté, institue le curé son exécuteur testamen-
taire, « le priant de vouloir bien ce charger et luy rendre]ce dernier
scruice* ». En 1769, c'est une femme qui, originaire du Médoc»
nomme le curé son procureur fondé à Teffet de « faire faire inven-
taire et liquider les successions de ses auteurs^ ». Le curé faisait
plus : il prêtait de l'argent et des vivres à ceux qui venaient lui en
demander. En 1704 et 1705, le curé de Bias écrit cette note sur le
cahier des naissances : v Le 15 décembre j'ai prêté deux boisseaux
seigle à N. Meule. » — « Le 26 décembre j'ay prêté un boisseau
panis à Pierre Clavier, il me payera comme ie vendray l'autre. »
En 1770, le curé de Sainte*EuIaUe prête pour 216 livres d'argent et
de grain que le débiteur doit rendre dans un an. En garantie celui-ci
hypothèque tous ses biens, meubles et immeubles'. La même année,
à Mimizan, le curé prête 700 livres, mais il faut croire qu'il a
ensuite des difficultés pour rentrer dans son avance, car il fait faire
un (( commandement au débiteur et lui lance une assignation, en
vertu de lettres de committimus émanées du procureur au parle-
ment de Bordeaux 4 ».
Mais comme il n'y a cependant pas de règles sans exceptions, il
nous reste à citer quelques faits qui établissent que les relations
n'étaient pas toujours aussi bonnes entre curés et paysans. Nous en
avons d'ailleurs trouvé déjà quelques exemples dans ce qui précède,
depuis ce f;uré de Bias qui taquinait ses paroissiens à propos de
réparations à faire au presbytère et se portait même, sur eux, à des
voies de fait, jusqu'à ce curé de Mimizan engagé dans un procès avec
* Arch. notariales. (Acte du 14 mars.)
* Ibid. (Acte du 5 mai 1769.)
3 ihid, (Acte du 16 juin 1770.)
-• Arch. notariales. (Acte du 13 août 1770.)
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LES CURÉS DE CAMPAGNE k\} XVQi* SIÈCLE 165
deux de ses paroissiens à propos d'un paon lui appartenant. En 16&5,
c'est un autre curé de Bias qui est condamné à rendre à la fabrique
(t tous les aigneaux » qu il lui a pris « ou la valeur d'iceux, comme
aussy largent appartenant à la ditte fabrique » et à qui on enjoint
de « busser la liberté à ses paroissiens pour esUre les fabriqueurs^ ».
En 1720, c'est un vicaire de Sainte-Eulalie qui prend trois quin-
taux de résine appartenant à la fabrique ^. En 1772, le curé de
Ifimizan détient « les vazes sacrés, les ornemens et livres » de
l'église de Bias qu'il a desservie pendant de longues années. Il a
même aussi perçu des revenus. Quelque sommation qu'on lui fasse,
on ne peut rien lui faire rendre. Il est vrai que les ornements ont
été tellement confondus avec ceux de l'église de Mimizan que le
partage est aujourd'hui difficile. C'est ce qu'allègue le curé à qid
Ton va faire un procès 3. En 1774, le curé de Saint-Paul s'empare
d'un jardin appartenant à la fabrique et dont jouit habituellement
le sacristain. On charge « le sindiq titulaire de la fabrique d'agir
près du curé pour obtenir la restitution du jardin, mais le syndic
ne fait rien, si bien que les habitants, « ennuyés de sa négligeance
et de son morne silence », le somment d'avoir à assigner le curé
« sous trds jours * ». En 1775, le même curé « fait élever de son
autorité privée, une palissade qui intercepte un chemin peubliq ».
La communauté est obligée de nommer un « sindiq spécial pour
introduire contre le curé une action en réintégrande ^ ». Lorsque
quelque sujet de brouille était survenu entre le curé et ses parois-
siens, ces petites vexations devaient être nombreuses. Et comme
la communauté avait, à cette époque, des droits et une initiative
qu'elle a perdus depuis, des procès s'engageaient qui ne faisaient
qu'augmenter la discorde. Si le curé voulait la guerre, les habitants
la lui rendaient. D'ailleurs on trouve des exemples d'antipathie se
manifestant par des procédés beaucoup plus violents. De tout temps
il a existé une race de gens nourrissant contre le prêtre une haine
sourde. En 1722, le curé de liUmizan se rend chez un pêcheur pour
acheter du poisson. On ne veut pas lui en donner. Le curé répond
qu'il ira en prendre lui-même. Le pêcheur « luy dit qu'il n'auoit
qu'à y aller, mais que, pour luy, il nozeroit, attandeu quil auoit esté
grondé le jour auparauant par ses consorts parce qu'il luy en auoit
baillé ». Le curé se rend au courant ou à l'étang, prend du poisson
' Onlonnance contre certaines entreprises du curé de Bias. (Arch. de
l'Arch. de Bordeaux.)
* Arch. notariales. (Acte du iO septembre 1720.)
» Ibid, (Acte du 4 avril 1772.)
* Ibid. (Acte du 29 novembre 1774.)
» Ibid. (Acte du 23 mars 1775.)
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166r LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XYUI* SIÈCLE
et le paye, probablement parce que le droit de pêche appartensdt
à quelques pêcheurs par bail ou autrement. Les « consorts » inten-
tent au curé un procès dont la raison ne doit évidemment être
dierchée que dans une inimitié déjà existante ^ En 1686, une
foule de meurtriers assassinent à Saint-Paul le frère du curé,
racontent les actes de l'état civil du lieu. Le curé, ayant entendu
tirer deux coups de pistolet, sort du presbytère pour porter secours
à la victime, mais la panique est si grande, qu'il ne peut décider
une trentaine de paroissiens qui se trouvaient alors sur la place
publique à l'accompagner sur le théâtre du crime. La victime prie
son frère de le confesser. Le curé obéit et, sur sa demande, le mou-
rant pardonne à ses assassins. Il expire quelques instants après
« dans les plus vifs sentiments d'amour de Dieu et de douleur de
ses fautes ». Et, en marge du registre, on lit cette note significative :
a Les dits assassins ont été de tout temps, ou leurs prédécesseurs,
ennemis mortels de MM. les curés et de tous les prestres. » Aa
Vignacq, vers la même époque, le curé est en butte aux mauvais
procédés d'un individu. Tous deux se rencontrent un jour et
l'homme dit au prêtre : « C'est à toi, coquin, que je vais couper
les oreilhes ». — « Et il se rue et lui baille plusieurs coups à la teste^
aux bras, d'où grande eDfusion de sang. » Le curé se réfugie chez
un hôtelier. Un autre jour, nouvelle rencontre et nouvelles insultes.
Le curé est assis « tremblotant, près du feu » . Survient un « aduocat
en la cour et enquesteur en Guienne » qui demande à l'homme :
« Que fais-tu là? » « Lequel luy auroit repondu qu'il auroit fait
venir du vin pour boire et il lui plaisoit de faire collation, et esmeu
de colère, reniant et blasphémant le saint nom de Dieu, il auroit
dit au prêtre : « Tu es icy, coquin, ivrogne et bougre, c'est à toi
« que je cerche et te vais couper les oreilles. » — « Et se seroit
rhué sur le plaignant... et l'auroit acoleté et prosterné par terre sans
l'assistance des personnes présentes. » Et le « lambaut » d'infor-
mation, auquel nous empruntons ces détails, ajoute : « Voyant
ledit empeschement », l'homme « auroit dit auoir batu d'autres
parêtres que led. plaignant et qu'il estoit coustumier de ce faire * ».
VII
Cependant, au milieu de tant de travaux et de peines, les curés
voyaient un jour venir à eux, « la mort, toujours à moitié chemin
' Arch. notariales. (Acte du 10 avril 1722.)
2 Lambaut dlntormation au sujet de quelques excès. (Arch. de rArcherv.
de Bordeaux.)
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LES CURÉS DE CÀMPA6ME AU XYIII* SIËaE 167
de quelque chose », a dit Lamartine *. Alors ils mettaient,
en hâte, ordre à leurs affaires temporelles. Quelquefois ils prennent
euj-mèmes la plume et écrivent ou font écrire, « par une main
a/fidée, leur testament mystique et secret » . Et pour que ce qu'U
contient ne soit révélé qu'après leur mort, ils le cousent ou le
bouclent avec du ruban noir et le scellent, à cire ardente, de leur
<c cachet ordinaire ». Nous avons été assez heureux pour mettre la
main sur trois de ces testaments qui n'ont jamais été ouverts, les
exécuteurs testamentaires à la réquisition de qui l'ouverture en
devait être faite n'en ayant sans doute pas eu connaissance cru
étant morts peut-être avant les testateurs. Ces trois testaments
reposent, concurremment avec un quatrième émané d'un riche
bourgeois du pays, parmi les minutes que nous avons analysées,
fis se transmettent de notaire à notaire depuis un siècle et plus,
toujours entourés de soins et de respects qui font le plus grand
honneur aux dépositaires. Les héritiers ont, depuis longtemps,
disparu, les £amilles se sont éteintes, n'importe. Les notaires qui se
succèdent luttent de discrétion, et les quatre testaments mystiques
de Mimizan demeurent intacts sous leurs rubans vieillis. On vient
les voir, on les retourne, on lit l'acte de suscription, on examine
les cachets; ils ont l'attrait du mystère : puissent-ils le garder
longtemps encore !
L'un date de 1776. Il vient d'un curé d'Aureilhan et est bouclé
eu sept endroits différents par des bouts de ruban noir de 22 mil-
limètres de large. Sur les quatorze cachets de cire noire, on voit
l'empTeinie à laquelle nous faisions allusion plus haut : Vénus
remettant ses armes à Cupidon. Un autre est de 1773 et émane
d'un curé de Parentis. Il est cousu par un ruban noir large de
27 millimètres, scellé aux deux bouts par un cachet de cire rouge.
Dans le cartouche surmonté d'une couronne de comte, on distingue
trois lettres entrelacées. Enfin un troisième remonte à 1767 et est
dû à un curé de Pontenx. Il est bouclé par neuf bouts de rubaa
noir de 22 millimètres. Sur les dix-huit cachets de cire rouge qui
l'entourent se trouvent des armoiries dont voici la description :
ECU ovale écartelé, aux premier et quatrième, à deux léopards, un
et un, aux deuxième et troisième à la face frottée ; en abîme, sur le
tout, un écu au léopard. Timbre : couronne de duc, croix archiépis-
copale, chapeau d'évêque et dix houppes.
Mais, d'autres fois, ils ont recours au tabellion pour rédiger
leur acte de dernière volonté, et alors nous sommes initiés à ce
qui se passait en pareil cas. Leur première disposition est naturel-
^ Discours aux jardiniers.
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168 LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVUI* SIÈCLE
lement une fondation de messes. Quelques curés pourtant s' mi
dispensent. On peut citer, comme exemples, le curé de Mimizan en
1743 * et celui de Bias en 1739 ^. Mais en 1688, un curé de Mézos»,
veut « trois cents messes basses dans Tannée de son décès* ».
En 1732, un curé de Bias lègue aux capucins de Dax « &00 livres
pour huit cents messes*». Et en 1771, le curé de Bouricos veut
« quatre cents messes basses de Requiem », à payer « au fur et
à mesure® ». M. le curé n'a pas plus confiance qu'un simple
paysan. Ce n'est pas pour rien qu'il est de Tanabelle, au diocèse
de Saint-Flour!
Pour les « honneurs funèbres », ils sont requis comme par tous
les testateurs, « suivant l'état et condition », ou encore : « avecq
toute la descence chrétienne dhue à son état ». — Le curé de
Mimizan en 1743 s'en remet, sur ce point, à la discrétion de sa
servante. Quelques-uns font des legs à la fabrique. Le curé de
Mézos laisse, en 1688, « trois ruches à miel, les chevreaux agneaux
de dîme et 40 livres ». — Le curé de Bias, en 1739, lègue aux
« frairies («c, lisez confraîries) de Saint-Michel, de Bias, de Saint-
Nicolas et du Saint-Sacrement, de Mimizan, 5 mesures de millet
chacune ».
Une fois ces arrangements religieux pris, ils font des legs à di-
verses personnes. Certains curés semblent avoir tenu peu de cas
de leur famille à l'heure suprême de la mort. Cela vient probable-
ment de ce qu'ils s'en trouvaient éloignés et qu'ils n'entretenaient
pas de relations avec elle. Ainsi le curé de Bias, en 1739, évalue
son hérédité 200 livres, et pourtant il ne laisse à ses frères et
sœurs, ainsi qu'aux autres ayants droit à sa succession, que 5 sols
à chacun. Le curé de Mimizan, en 1743, ne parle pas même de
ses parents. Son hérédité vaut 300 livres. On trouve cependant
un curé de Bouricos qui lègue à son frère, « marchan qu ia-
cailleur », 300 livres, et à son neveu, « marchan du cotté de
Paris », 120 livres. Mais ces libéraKtés n'en étaient réellement
plus, puisque l'argent légué avait déjà été prêté auparavant par
le curé à son frère et à son neveu. Il n'y avait donc qu'une simple
remise de dette. Et de plus, le curé avait près de lui une nièce
qui, vraisemblablement, avait entretenu au presbytère l'esprit de
famille. « Pour ses bons et agréables services », son oncle lui lègue
* Arch. notariales. (Acte du 5 février 1743.)
a Ibid, (Acte du 10 novembre 1739.)
* Mézos (Landes), canton de Mimizan.
* Note de M. le curé de Mimizan.
^Ibid.
* Arch. notariales. (Acte du 17 mai 1771.)
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LBS CUfitS DK GàMPAGNI AU XYIII* SIÈCLE 169
la jooissaDce d'une chambre « ainsi que tous les effets qu'il lui a
achetés depuis qu'elle est près de lui ». Quant aux autres héri-
tiers, ils auront 5 sols, suivant la coutume. G'étsût l'habitude
au temps ancien de léguer 5 sols ou quelque autre somme insi-
gnifiante aux héritiers qu'on voulait exhéréder. Le commentateur
de la coutume de Bordeaux, Pierre Dupin, en 1728, faisait re-
monter cet usage aux Romains, chez lesquels on en trouve des
exemples. Entre autres celui de cette dame dont parle Cicéron
daos son pro Cecina^ qui léguait à l'un de ses héritiers la
soixante-douzième partie de sa fortune. On prétendait bien que cet
usage était ridicule et qu'une institution d'héritier pour une
somme aussi minime était proprement une exhérédation. Martial
l'avait dit en son temps :
Idem te moriens heredem ex asse reUquit :
Exheredavit te, Philomuse, pater.
Cette coutume n'en existait pas moins dans toute la France,
et Ton cite nn arrêt du parlement de Toulouse du 28 mars 1600^
quia reconnu cette institution comme bonne*. Kn tout cas, dans^
le pays de Bom, on poussait la dérision plus loin encore et sou-
vent, avec les 5 sols, le testateur léguait « la bourse pour les
tenir 2 j>, ou encore : « un verre d'eau, le tout payable pendant l'an
du décès». »
Les plus favorisés parmi les légataires sont les domestiques. Un
curé de Bias^ après avoir donné au curé de Mimizan, chez lequel
il meurt, « demi-barrique de vin, un petit coffre qui est dans sa
chambre couuert de pau de cheure a clef, tous ses liures, une
épaule et un jambon de cochon », legs évalué 60 livres, laisse « à
son valet six de ses chemises de toille de lin presque neuves, son
chapeau, nn vieux surtout de drap couleur de muscq, une faux
avecq son marteau, avecq 6 liures d'argent, ce pour luy tenir lieu
de ses gages et pour récompense de ses services » . (1 donne encore
« à la servante du curé de Mimizan quatre aunes et demi de
cadis noir, quatre aunes de sargette noire, deux aunes de sau-
nûère », et à la fille de cette femme « huit aunes d'estamine marron
et huit aunes de sargette marron auecq les fournitures nécessaires;
plus un habit ou justaucorps d'un drap pagnon noir, ce pour les
bons et agréables services qu'elles luy ont rendu pandant sa ma-
* Commentaire sur les coutumes générales de la ville de Bordeaux et pays
bourdelois, par B. Automne, revu et augmenté par Dupin, 1728, p. 308 et 309.
* Voy. notamment acte du 28 septembre 1759.
* Voy. notamment : Acte du 1«' février 1776. (Arch. notariales.)
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tTO LES CURÉS DE GâMPâGNB AU XYIU* SIËGL8
ladie. » Et le curé de Mimizan, en 1743, institue sa servante, la
même qui avait déjà profité de ce legs du curé de Bias, « son hé-
ritière générale et universelle et son exécutrice testamenteresse ».
Son hérédité ne se nK)ntait qu'à 300 livres, et il ne payait pas sa
servante. Il ajoute en effet, comme nous avons vu plus haut que
l-a fait le curé de Bias : « Et ce pour luy tenir lieu de ses gages et
en récompense de ses bons et agréables services, etc.. »
Quelquefois le curé, affaibli par Tâge, résigne sa cure au
profit d'un autre prêtre plus jeune. C'est ce que fait, en 1736,
le curé d'Aureilhan, après trente-sept ans d'exercice dans la pa*
roisse. Et il avait réellement senti sa fin prochaine, car il meurt
quatre mois après la date de la résignation. Son successeur est
agréé et prend possession quelques jours après K D'autres fois la
mort arrive « comme un voleur», suivant l'expression de l'Écriture.
En 1704, le curé de Saint-Paul meurt « nayant pu recevoir les
sacremens de pénitance, ny de très sainte Eucharistie, mais bien
l'absolution après auoir donné des signes réitérans et aiant reçu
lé sacrement de l'extrême-onction 2 ». En 1747, un autre curé de
Saint-Paul, l'abbé Mac-Enery (un Irlandais), « tombe du haut du
lambris de l'église, et expire deux jours après sans avoir repris
connaissance 3 ». En 1780, à Bias, le curé meurt « comme subite-
ment, sans avoir reçu aucun sacrement^ ». Quoi qu'il en fût, les
inhumations se faisaient avec une certaine solennité. En 1688, le
curé de Mézos veut « huit messes le jour de son enterrement » ,
ce qui suppose que huit prêtres durent y assister. Le droit de biner»
en effet, était peu commun à cette époque, de même qu'au dix-
huitième siècle. En 1770, c'est par exception que M. de Rolye nous
apprend que le curé de Bouricos avait le « bisendié » {sic, lisez bis
in die) ^. Mais le curé fait preuve d'une curieuse prévoyance. Il ne
veut pas que ses confrères se dérangent pour rien, et il alloue
« 30 sols à chacun de ceux qui en voudront prendre » . De plus»
il veut que « réfection corporelle » leur soit « honorablement »
donnée. Au bout d'an, il y aura pareillement huit prêtres et
réfection corporelle et 15 sols pour chacun. Et ce n'est point li
un fait isolé; le curé dit agir « selon la coutume ». A l'inhumation
d'un curé de Saint-Paul, en 1703, assistent trois prêtres qui disent
« grand'messe avec diacre et sous-diacre pro defunctis corporc
présente ». En 1739, le curé de Bias exige que les fabriqueurs dea
* Arch. notariales. (Actes des 30 avril et 13 août 1736.)
* Actes de l'état civil de Saint-Paul, à. Bias, année 1704,
' Registre de la fabrique de 8aint*Pauï, annéel747.
* Actes de letat civil de Bias.
* Lettre missive de M. de Rolye. (Arch. de l'Arcîi. de Bordeaux.)
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LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIll^ SIECLE !7l
coofraîries, auxquelles il a fait des legs, « portent le jour de son
ei^errement, le luminère de la frairie ».
n était de règle que les curés fussent inhumés dans l'église et
principalement dans le chœur. On sait que cet usage était très
ancien. Mais il n'y avait pas que les curés et les seigneurs, ou
autres personnages ayant droit de banc et de sépulture qui fussent
admis à cette faveur. Chacun pouvait l'obtenir moyennant une
légère rétribution à la fabrique. On a longuement parlé des incon-
Ténients que présentaient ces sépultures. Et de fait, elles étaient
zme source d'abus et de désordres, indépendamment des dangers
qu'elles pouvaient offrir pour la santé publique. On connaît le
d^sin de Bernard Picart, qui vivait à la fin du dix-septième siècle
et au commencement du dix-huitième, représentant une inhuma-
tion dans une église. Ce dessin, tiré des Cérémonies et coutumes
religieuses de tous les peuples du monde et reproduit par Paul
Lacroix, permet de se faire une idée très exacte de la manière dont
se payaient les choses en ces occasions. On y voit défiler les assis-
tants qui se passent, de la main à la main, le goupillon. La scène,
apparenmsent, se passe à Paris. Dans les Landes, un usage très
anden remplace, de nos jours encore, la cérémonie de l'eau bénite
jetée par les membres de la famille et les amis sur le cercueil. C'est
la poignée ou pellée de terre que, dans l'ancienne Gaule, les Aqui-
tadnS'Tarbelles jetaient déjà, chacun à son tour, sur les restes de
leur compagnon mort^ Il est curieux de rapprocher cet usage
anden de la Gaule de celui absolument semblable qui existe chez
les Juifs ^.
Or, il arrivait que, par la négligence des curés ou des fabri-
quenrs, l'église conservait longtemps la trace de ces sépultures.
En 1626, on signale à Gastes « deux sépultures despauées »; à
Pontenx, à Sanguinet^, à Salles *, à Biscarrosse &, pour la même
raison, l'église est « descariée en quelques lieux ». Parfois même,
Jes tombes s'élèvent au-dessus du niveau du pavé de l'église. On
trouve à Belliet ^ « une sépulture esleuée de terre de demy pied,
qa'il faudroit réduire au niueau du paué »;à La Teste^, « une
s^lture à lentrée (de l'église), esleuée de terre d'ung grand pied,
* Chroniques de la cité et du diocèse d'Acqs, par A, Dompnier de SaAiviac.^
p. 25.
^ Scènes de la vie juive, dessinées d'après nature, par Bernard Picart,
publiées en 1884, par Durlacher, in-f», scène XVI.
* Sanguinet (Landes), canton de Parentis-en-Born.
* Salles (Qironde).
* Biscarrosse (Landes), canton de Parentis.
« Belliet (Gironde).
' La Teste (Gironde).
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m LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVm* SIÈCLE
incommode le passage »; à Biscarrosse, « une sépulture dans le
cœur (sic), esleuée de terre de trois pieds et proche du grand autel
de six ou environ, qu'il faudroit réduire*... » Il nous est aisé de
placer, au point où nous en sommes, dans une de ces tombes
« descariées », quelqu'un des curés que nous avons « pris par la
main », en même temps que le notaire, à leur arrivée dans la
paroisse et que nous avons suivis jusque-là. En reconnaissance
des documents qu'ils nous ont laissés et qui nous ont servi à
reconstituer leur vie de chaque jour, nous jetterons sur leur cer-
cueil la traditionnelle poignée de terre et nous leur souhsdterons,
avec le poète, qu'elle leur soit légère à jamais.
Et maintenant, dirons-nous avec M. Babeau, « nous sommes loin
de croire que nous avons rassemblé tous les témoignages qui se
rapportent au sujet. La matière est abondante : nous n'avons fait
que l'effleurer même pour le coin de terre dont nous nous sommes
plus spécialement occupé. Certains points toutefois demeurent
acquis d'ores et déjà, notamment en ce qui concerne la situation
financière des curés. Nous avons vu que la plupart étaient à la
portion congrue et que cette portion congrue ne s'est pas élevée
successivement à 300, 500 et 700 livres de plein droit, comme on
avait pu le croire jusqu'ici ». Quant aux charges, M. Paul Lacroix,
entre autres, n'avait-il pas dit, dans un ouvrage d'ailleurs si juste-
ment estimé, que « le clergé séculier et régulier n'avait rien à
débattre avec les agents du fisc et qu'il se déclarait virtuellement
exempt de toute espèce de taille ou ^redevance fiscale * » ? Nous
avons prouvé cependant que les curés, dès le dix-septième siècle
et en plein dix-huitième, payaient les « déâmes au roi et les
quartières à monseigneur », et que les agents du fisc ne les épar-
gnsdent pas, au besoin, plus que les simples paysans. Il suffit donc
de se mettre à l'œuvre, de ne rien dédaigner, de ne pas craindre
de se baisser pour ramasser les plus petites glanes : la persévé-
rance aidant, c'est ainsi que se forment les plus belles gerbes. Et
pour finir enfin cet article sur les curés par une parole d'Église,
nous dirons aux travailleurs, aux travailleurs surtout qui, relégués
au fond des provinces, se plaignent de n'avoir pas de documents
sous la main : « Cherchez et vous trouverez. »
Georges Beaurain.
* Visite en Tarchiprêtré de Buch et Bom, 1626. (Arch. de FArch. de
Bordeaux.)
« Ouv. cité, p. 143.
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REVUE DES SCIENCES
Décoo vertes et inventions : Un nouveau générateur d*électricité. — Moteur
et générateur pyro-magnétique d'Edison. — Transformation directe de
l'énergie du charbon en énergie électrique. — Piles thermo-électriques.
Leur faible rendement. — Variation de Taimentation sous l'action de la
chaleur. — Les premiers essais de Menlo-Park. — Premiers généra-
teurs thermo-électriques à bon rendement. — Avenir de l'invention. —
Yoitnres à vapeur. — Tricycles de promenade. — Chaudière et foyer à
pétrole. — 18 kilom. à l'heure sur route. — Traction des bateaux en
rivière. — La locomotive à eau. — Agronomie : exploitation du sol. —
Les rendements intensifs. — 50 quintaux de blé à l'hectare. — Influence
d^ assolements. — Rotation quinquennale et rotation de Norfolk. — La
produaion du blé en 1887 dans les différents États d'Europe. — Méde-
cine : Un nouveau traitement de la phtisie. — Les inhalations à l'acide
fluorhydrique. — Ethnographie : Les Achantis à Paris.
M. Edison est toujoars Tinventeur original que Ton sait. M. le pro-
fesseur Barker a lu à la dernière réunion de TAssociation américaine
poor ravancement des sciences, une note de M. Edison sur un nou-
veau générateur d'électricité. On ne saurait, en réalité, rien avancer
d'exact sur l'avenir de ce nouveau prodoclenr d'électricité, mais on ne
peut qu'aùmirer la souplesse et la fertilité de conception du célèbre
inventeur américain. Les machines dynamos dont on se sert en ce
moment pour engendrer l'électricité ont un bon rendement d'environ
W pour 100; on ne saurait exiger beaucoup plus; mais, en réalité,
elles exigent, pour fonctionner une chaudière, un moteur à vapeur
on à gaz, si bien, qu'en définitive le rendement définitif est grevé de
tontes les pertes qui résultent de la transformation du charbon en
travail mécanique et de celui-ci en travail électrique. Il est clair
qoe si l'on pouvait supprimer les intermédiaires et obtenir l'électri-
cité âirectement par la combustion du charbon, on abaisserait con-
sidérablement le prix de l'éclairage électrique ou de la force motriiJe.
Beaucoup de physiciens y ont consacré leurs efforts et jusqu'ici y
ont perdu leur temps. Les piles thermo-électriques, qui avaient fait
concevoir beaucoup d'espérances, n'ont rien donné en pratique. On
se rappelle le principe des piles de Seebech, de Melloni, de Bec-
querel, damond, Noé, etc. Quand on chauffe deux métaux réunis
par une soudure, on produit une différence de potentiel entre lea
trions chaudes et les régions froides,* et un courant électrique. Oa
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174 REVUE DES SCIENCES
a ainsi réalisé de petits calorifères qui, en chauffant, engendraient de
Télectricité. En fait, on n'est jamais parvenu ainsi à transformer
même 1 pour 100 de l'énergie du charbon en énergie électrique. Selon
lord Ragleigh, qui a discuté la loi du rendement de la pile thermo-
électrique, un couple fer-cuivre travaillant aux limites de température
les plus élevées possibles pour ces deux métaux ne pourrait trans-
former que 1/300* de l'énergie du charbon en énergie électrique.
En étudiant ce sujet, un ordre de recherches tout différent s'est pré-
senté à Tesprit de M. Edison. On sait qu'il suffit de faire varier l'iu-
tensité d'un aimant à portée d'un conducteur métallique pour engendrer
dans ce fil un courant électrique; c'est là le principe des machines
dynamos. Par rotation, des bobines de fils s'approchent et s'éloignent
d'aimants fixes ou d'électro-aimants ; il en résulte une variation de
l'intensité du champ magnétique et la génération de courants électri-
ques. M. Edison a songé à produire cette variation du champ magné-
tique non plus par rotation, c'est-à-dire par action mécanique néces-
sitant un moteur, mais directement par la chaleur, par la combustion
du charbon. Et, en principe, l'idée est toute simple. L'aimantation des
métaux magnétiques et en particulier du fer, du nickel et du cobalt»
est considérablement diminuée par l'élévation de température. D'après
Becquerel, le nickel perd tout son pouvoir magnétique à 400 degrés,
le fer au rouge cerise et le cobalt au blanc. Par conséquent, on était eu
droit de penser qu'en chauffant un de ces métaux et en le refroidis-
sant brusquement, en le soumettant rapidement à des variations de
température dans le voisinage d'une bobine de fils conducteurs, on
déterminerait la production de courants électriques dans cette bobine.
Tel est le principe du nouveau générateur pyro-magnétique Edison.
Pour bien juger dans quelles limites il était applicable, M. Edison
construisit d'abord un moteur thermique d'une forme très simple,
qu'il a appelé moteur pyromagnétique. Imaginez un puissant aimant
en fer à cheval disposé horizontalement. Entre les deux pôles, placez
par la pensée un faisceau de petits tubes de fer groupés verticalement
de façon à pouvoir tourner autour d'un axe vertical. A l'aide d'une
soufflière, on injecte de l'air chaud à travers ces tubes de façon à Iqb
porter au rouge, et à l'aide d'écrans en terre réfractaire, placés de part
et d'autre des tubes, on empoche l'air chaud de traverser un certain
nombre de ces tubes. Il est clair qu'une portion du faisceau sera rendue
insensible au magnétisme et ne sera pas attirée par l'aimant; l'autre
le sera, et le système tournera.
Le premier moteur réalisé a été chauffé par deux becs à gaz Bunsen,
et engendrait 1 kilogrammètre 3 par seconde. On en construit uix
-second en ce moment qui pèsera 700 kilogr. et devra développer^
environ 3 chevaux-vapeur.
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REYUE DES SCIENCES 175
La machine génératrice des courants n*est qu'un groupement de
plusieurs machines analogues à la précédente. Il est clair que, si autour
du faisceau de tubes de fer dont l'aimantation est sans cesse modiQée
par la chaleur et le froid, on enroulait des flls conducteurs, on créerait
dans ces fils un courant électrique. M. Edison groupe ensemble huit
éléments, huit électro-aimants et huit faisceaux de tubes sur un
plateau circulaire; tout l'ensemble tourne autour d'un axe vertical.
Comme précédemment, de Tair chaud est injecté dans tous les tubes;
mais une plaque de garde tournante en terre réfractaire masque Tin-
Iroduction de la chaleur dans quatre faisceaux à la fois, en sorte que
quatre d'entre eux son échauffés et quatre sont refroidis. Des bobines
entourent les faisceaux et sont traversées par les courants engendrés,
qui vont se redresser et qu'on recueille ensuite. Tout le système
tourne à 120 tours par minute ; il y a 120 échauffements et 120 refroidis-
sements. L'aimantation maxima du fer à la température ordinaire est
représentée par 1600; elle est encore de 4360 à 220**; il n'y a aucun
avantage pratique à refroidir au-delà de cette température ; on pourra
donc augmenter encore la vitesse de rotation.
Voici les conclusions mêmes que M. Edison tire du fonctionnement
de celte première machine : a L'économie de production de l'énergie
électrique à l'aide de la chaleur par le générateur pyromagnétique,
sera au moins égale et probablement plus grande que celle réalisée
par aucune des méthodes actuellement employées. Mais, à poids égal,
la puissance du nouvel appareil sera moindre. Pour fournir 30 lampes
de 16 bougies dans une maison d'habitation, il faudra probablement
\m générateur pyromagnétique pesant 2 à 3 tonnes. Mais, comme le
nouvel appareil n'empêche pas d'utiliser l'excès de charbon pour
chauffer la maison elle-même, qu'il ne faudra aucune surveillance
pour l'entretenir en bon fonctionnement, ce générateur a devant lui
un vaste champ d'application. »
La nouvelle invention de M. Edison présente, en effet, un haut
intérêt; c'est la première fois qu'on arrive dans cette voie à un résultat
sérieux. Il est très probable que, au moins pour les petits éclairages de 10
à 20 bougies, le générateur pyromagnétique sera susceptible de rendre
des services. L'appareil, tel que nous le connaissons, a besoin encore
d'élre expérimenté longuement. Comment se comporteront les fais-
ceaux sans cesse chauffés et refroidis; que prendra de force l'injection
d'air chaud, etc. ? Ce sont là toutes inconnues qui nous obligent à faire
des réserves. Mais l'inventeur américain nous a habitués à vaincre
tant de difflcultés réputées insurmontables, qu'on peut espérer que le
nouveau générateur électrique ne restera pas seulement un très inté-
ressant appareil de physique.
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176 REVUE DES SCIENCES
11 y a longtemps qu'on cherche à établir des petites voitures ?i vapeur
pour la campagne et môme pour la ville. Depuis les grandes voitures
de M. Bollée, la question a progressé, et Ton est bien près d'atteindre le
but. C'est le tricycle qui aura hâté la solution. Le tricycle ou véhicule à
trois roues est d'une extrême légèreté. Il devait venir à l'idée de le
faire marcher mécaniquement. On a essayé de l'électricité, et l'on
fait effectivement des tricyles électriques ; mais l'électricité fournie par
des accumulateurs coûte cher; le poids est considérable et l'on ne
trouve pas partout le moyen de charger les accumulateurs. On devait
fatalement en revenir à la vapeur. Les foyers au pétrole ont fait faire
un nouveau pas à la question. On a construit depuis quelques années
différents tricycles à vapeur avec chaudière et foyer alimenté au pétrole ;
il n'est pas absolument rare de rencontrer à Paris et dans la banlieue
de petites voitures légères conduites mécaniquement. MM. Roger de
Montais et l'Héritier viennent, à leur tour, de réaliser un type très
simple et qui mérite au moins une courte description.
La voiture ressemble à un grand trîcyle avec une directrice à l'avant;
les deux grandes roues ont i"»,20 de diamètre; la roue d'avant O^^dS.
Le voyageur a devant lui une pelite chaudière sans tuyau, ne dégageant
aucune fumée ni aucune odeur et revêtue de façon que sa chaleur est
interceptée. Dans le siège et au-dessous du voyageur est placé le réser-
voir de pétrole renfermant iO litres, ce qui permet une marche de
dix heures consécutives. Un peu en arrière se trouve une bâche d'eau
de 34 litres de capacité. Il y a en a pour deux heures et demie de
marche. Ce réservoir est en deux parties, Tune renferme de l'eau froide,
l'autre de l'eau constamment échauffée par l'échappement de la vapeur.
Le réservoir d'eau chaude sert à alimenter la chaudière; celui de l'eau
froide, sert à condenser la vapeur quand on veut traverser un village
ou quand on est en présence d'un cheval effrayé. Enfin, tout à fait eu
arrière, se trouve le moteur qui ne pèse que 40 kilogr. Il est vertical,
à deux cylindres de 6 centimètres de diamètre et 10 de course. Il est
placé à l'arrière pour équilibrer le mieux possible le poids de la chau-
dière. Les réservoirs d'eau et le voyageur sont placés directement au-
dessus de Tessieu. La commande des roues est obtenue par une chaîue
de Gall.
Le voyageur a différents robinets à sa portée pour purger les cylin-
dres, alimenter, condenser, changer de vitesse, etc. A gauche, il a sous
la main un frein supplémentaire dans le cas ou le frein ordinaire, mû
par le pied, deviendrait insuffisanl. Enfin à portée de la main droite est
installée la poignée de direction. On introduit le pétrole dans le foyer
et l'eau dans la chaudière pendant la marche. La chaudière construite
par M. L. Mors est en cuivre rouge; elle a 40 centimètres de diamètre
et o7 centimètres de hauteur; elle vaporise 16 litres d'eau à l'heure. La.
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RSVUK DES SCIENCES 177
sarface de chauffe est obtenue par 18 bouilleurs verticaux dont les
parois sont chauffées par rayonnement au moyen de brûleurs à pétrole.
Le réchaud placé sous la chaudière a 10 centimètres de hauteur et
35 environ de largeur : il porte 18 brûleurs correspondant aux bouil-
leurs. Le réchaud allumé, en 15 minutes la voiture est prête à partir.
Avec une seule personne, on peut faire avec la voiture de MM. de Mon-
tais etTHéritâer 18 kilomètres à Theure, et avec deux personnes, en-
viron i5 kilomètres. Ce dispositif est bien étudié; nous n'oserions
prétendre que ce soit là encore une voiture vraiment pratique, parce
qu!'û faut conduire une machine, graisser, etc. Mais assurément un
petit véhicule, réduit à son expression la plus simple, faisant facilement
ses trois lieues à Fheure, constitue déjà un véritable progrès. Nous
approchons de l'heure psychologique où la voiture à vapeur passera
dans Ja pratique courante.
Un ingénieur allemand, M. Wernigh, vient.de réaliser un système
de remorquage ingénieux dans les rivières dont le courant atteint^ une
certûne vitesse. Au lieu d'opérer le touage, comme chez nous, avec
un bateau à vapeur qui relève une chaîne pendante au fond de Feau,
il utilise le courant pour faire marcher le toueur. Sur un cadre sont
installées deux grandes roues flotteuses à palettes. Le courant fait
tourner les roues, et celles-ci entraînent des poulies au nombre de
trois disposées longitudinalement entre elles. Les poulies, en tour-
nant, baient le câble ; tout le système progresse en prenant son point
d'appui sur le câble qui se relève à Tavant et plonge de nouveau à
l'arrière. Ce toueur ou locomotive à eait, selon l'expression de l'inven-
teur, porte un gouvernail et remorque un ou plusieurs bateaux. Quand
on a un train à remorquer, on accole ensemble deux et trois locomo-
tives à eau. L'aoteur dit que, dans son système, on utilise 35 pour
iOO de la force empruntée au courant. Les roues de moulin ont un
rendement égal à 30 pour 100; il est vraisemblable que la locomotive
à eau n'utilise guère que 25 pour 100. Mais, encore dans ces limites
de rendement, il est possible que, dans certaines circonstances, la
locomotive à eau puisse rendre des services à la navigation. Ajoutons
au point de vue historique que l'invention n'est certainement pas alle-
mande, car au commencement de 1870 M. Picard a expérimenté sur la
Seine, à Paris, un système de remorquage à peu près idenlique. A
chacun son bien.
Par ces temps de crise agricole, on ne saurait trop s'occuper des
méthodes qui sont susceptibles d'augmenter le rendement de la terre.
Mous avons dernièrement montré quelle influence remarquable exerçait
sur la culture du blé le choix judicieux des variétés et des engrais.
M. P.-P. Dehérain, dans une note à l'Académie des sciences, vient
10 OCTOBRE 1887. 12
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178 HEYUE DES SCIENCES
d'insister aussi sur le rôle des assolements. La rotation généralement
adoptée dans le nord de la France dure cinq ans ; elle s'ouvre par une
plante sarclée, betteraves ou pommes de terre auxquelles succède un
premier blé qui occupe le sol la deuxième année ; au printemps, on y
sème du trèfle; on en tire deux coupes la troisième année; rompu ï
l'automne, il fait place au second blé après lequel arrive une avoine
pendant la cinquième et dernière année. Or, dans cette rotation, selon
M. Dehérain, deux récoltes sont mal placées. Le premier blé succède
mal aux betteraves; Tavoine au second blé. En eflet, M. Dehérain, i
Grignon, a opéré en faisant succéder le blé non plus aux betteraves ou
à l'avoine, mais au trèfle ou au maïs. Or, dans ces conditions, il a
obtenu en quintaux métriques par hectare.
Blé de Bordeaux après betteraves 26
— après trèfle 35
Blé d*Ecosse après betteraves 30
— après maïs 40
Blé à épi carré Scholey. . . après betteraves 29,5
— ... après maïs 40,5
Enfin, cette année en 1887, MM. Dehérain et Porion ont obtenu, &
Wardrecques, avec du blé à épi carré Porion, après betteraves 46 ; après
trèfles 53,8. Cette récolte sur 70 ares est la plus forte qu'on ait encore
obtenue.
Les différences relevées sont considérables. Les nitrates sont pro-
duits dans le sol par un ferment aërobie qui ne fonctionne que dans
une terre bien aérée; or Témiettement du sol ne peut être obtenu que
par un travail soigné, impossible à exécuter quand le blé succède à la
betterave. Si Tautomne est humide, l'arrachage des racines est pénible
et laisse le sol piétiné par les chevaux, écrasé par les charrues; on
laboure hâtivement pour semer de môme. La récolte est mauvaise.
La désastreuse récolte de 1879, qui n'a donné que 79 millions d'hecto-
litres de blé, a suivi l'automne pluvieux de 1878.
Dans Tassolement quinquennal, l'avoine arrive, après le second blé,
la cinquième année, sur une terre fatiguée, et sa place paraît bleu
choisie, car l'avoine est peu exigeante. Mais, si l'avoine ne réclame
que peu d'engrais, elle ne donne de bonnes récoltes que dans un sol
bien dépouillé de plantes adventices contre lesquelles elle se défend
mal. Et, en effet, d'après les expériences de Grignon, l'avoine de Brie
a donné seulement 14 q. m. en 1881, sur un sol envahi par les mau-
vaises graines et 11 q. m. en 1882, et il a suffi, en 1883, delà changer
de place pour que la récolte remontât à 29 q. m. L'avoine trouve un.
sol facilement envahi quand elle survit au blé. Lorsqu'on pratique
l'assolement de quatre ans, en usage en Angleterre et désigné sous
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REVUE DES SCIENCES 179
Je aom de rotation de Norfolk, tous ces inconvénients disparaissent,
ainsi qu'il résulte des essais de Grignon. Aux betteraves succède
l'avoine semée seulement au printemps sur une terre bien préparée
et dépouillée, à l'automne, des plantes adventices par les sarclages
qu'exige la betterave. Le blé succède au trèfle qui occupe le sol la
troisième année, mais le laisse libre dès le commencement de Tau-
iomne. Après les betteraves, l'avoine donne de bonnes récoltes, sans
qu'il soit nécessaire de lui distribuer aucune fumure. Ces données
ont été bien vérifiées par M. Dehérain, et il serait à souhaiter qu'on
les vérifiât. Les rendements de blé dépassent rarement 20 à 25 quin-
taux. Il serait bien beau d'arriver à 30 ou 40 quintaux pour le blé et à
35 ou 40 quintaux pour l'avoine géante. C'est possible, puisque
MM. Dehérain et Porion obtiennent des rendements encore supé-
rieurs. C'est aux agronomes et aux agriculteurs à entrer résolument
dans cette voie qui aurait des résultats si féconds pour la richesse de
notre pays.
D'après les documents de la direction de l'agriculture, la récolte de
blé serait, en 1887, de 110 millions d'hectolitres, soit, au moins,
de 2 millions et demi supérieure à celle de 1886. Il y a progrès. Nous
ne tenons pas la tète dans la liste de production des États de l'Europe,
mais nous occupons un bon rang. Yoici, en effet, d'après les résultats
signalés au Congrès international du commerce dos grains et farines
qui se tient chaque année à Vienne (Autriche), le relevé des évalua-
tions pour la récolte de froment en 1887. Si l'on représente par 100 la
récolte moyenne pour chaque pays, la dernière récolte serait repré-
sentée par les coefficients suivants : France, lOo; Angleterre, 120;
Hollande, 100; Danemark, 100; Russie septentrionale, 95; Russie
centrale, 118; Prusse, 102; Suisse, 110; Autriche, 117; Hongrie, 126;
Italie, 90; Moldavie, 90.
On ne saurait trop encourager les recherches des expérimentateurs
qui essaient de trouver un remède contre la phtisie; nous ne con-
naissons encore aucun traitement qu'on puisse qualifler d'efficace,
mais ce n'est pas une raison pour ne pas indiquer ceux qu'on propose &
mesure qu'on les met à l'étude. En voici encore un que nous men-
tionnerons sous réserves. M. Garcin, mettant à proflt des remarques
antérieures, faites à la cristallerie de Baccarat par M. Michaux, et à celle
de Saint-Louis par M. Seller, sur l'heureuse influence de l'acide fluo-
rhydrique dans la tuberculose pulmonaire, a institué une série d'expé-
riences pour contrôler l'action de ce gaz. Dans l'espace d'une année,
sur cent tuberculeux à difi'érents degrés, il aurait constaté trente-cinq
cas de guérison, quarante et un cas d'amélioration et seulement dix
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180 REVUE DES SCIENCES
décès. Le procédé employé par M. Garcin consiste à faire séjouri&er
pendant une heure, tous les jours, les malades dans une cabane mesu-
rant 6 mètres cubes d'air saturé d'acide fluorhydrique. Cette satura-
tion s'obtient en faisant passer un courant d'air, à l'aide d'une pompe,
dans un bocal en gutta-percha, contenant 300 grammes d'eau dis-
tillée et 100 grammes d'acide fluorhydrique. La dose d'acide doit,
d'ailleurs, varier avec les malades; ceux qui sont légèrement atteints
acceptent facilement 20 litres par mètre cube, tandis que ceux qui
sont gravement malades ne peuvent guère supporter que 10 litres
et après passage dans un second flacon laveur. Au bout de quinze
minutes, il est bon de renouveler la saturation, car elle disparaît irfes
rapidement. Sous l'influence de cette médication, assure M. Garcia,
les quintes de toux deviennent plus rares, l'expectoration so modifie,
les sueurs nocturnes disparaissent. Quant aux bacilles, on constate
qu'ils deviennent, chaque jour, plus rares et qu'ils finissent par faire
défaut dans les sécrétions. Ces résultats seraient bien remarquables,
mais on a déjà dit avoir obtenu des effets analogues par d'autres
inhalations, et jusqu'ici la liste des vraiment guéris nous parait biea
courte.
Pendant le cours de leurs guerres africaines, les Anglais ont ren-
contré les plus vives résistances de la part d'un peuple énergique de
l'Afrique occidentale, les Achantis. Ce sont les représentants de ce»
populations que l'on a pu voir depuis deux mois au jardin d'Acclima-
tation de Paris, où se sont succédé depuis quelques années les Nu-
biens, les Esquimaux, les Galibis, les Kalmoucks, les Fuégiens, les
Gauchos, les Lapons, les Araucaniens, les Peaux-Rouges et les Cin-
ghalais. La caravane de cette année comprend vingt Achantis, douze
hommes et huit femmes ou jeunes filles. Les Achantis sont grands,
bien taillés et vigoureux. Leur corps couleur bronze est sans cesse
assoupli par des frictions huileuses; ils ont la taille simplement en-
tourée d'une ceinture en peau de hôte, des colliers au cou, des brace-
lets au bras et aux jambes. La chevelure est noire et crépue. Le
guerrier porte une couronne de peau sur la tête avec deux grandes
cornes fixées sur le côté du front; les autres Achantis ont sur la tête
une touffe de plumes assujettie au moyen d'une monture de coquil-
lages. Les femmes sont moins bien faites que les hommes. L' Achantis
est monogame; il peut vendre sa femme au besoin. Seuls les nobles
peuvent avoir plusieurs femmes. Le roi entretient trois mille trois
cent trente-trois femmes, et ce nombre prescrit par l'étiquette est
toujours au grand complet. Les Achantis sont très sanguinaires. La
mort d'un noble a de terribles conséquences pour ses esclaves, car
la coutume veut qu'un certain nombre de ses serviteurs soient im-
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REVUE DES SCIE5CES 181
moles. C*est alors une fuite générale dans les champs et dans les
forêts» mais les esclaves fugitifs sont presque toujours pris; ils sont
décapités, et leur corps accompagne le défunt jusqu'à la tombe. Les
sacrifices humains ont d'ailleurs lieu régulièrement chaque année
à des dates fixées par les prêtres ou moUas. Ces prêtres jouissent
d'one très grande influence sur les Achantis qui, comme tous les noirs,
sont très superstitieux. Leur religion est une sorte de fétichisme mêlé
de quelques pratiques de Tislamisrae. Le roi est investi d'un pouvoir
absolu. U habite la capitale Goumassie. Non seulement il confisque à
sa guise les biens des grands, mais il peut encore leur enjoindre
Torire de se suicider. Il envoie à celui qu'il veut faire disparaître du
poison ou un glaive, et si le sujet refuse d'obéir, il est noyé en com-
pagnie d'un chien. Goumassie est une ville de 100 000 âmes; en 1873,
la défense contre les Anglais y fut héroïque. On trouve çà et là, dans
la ville, des pyramides de crânes humains régulièrement disposés.
Le royaume des Achantis est décrit par les voyageurs qui l'ont
ptrconru comme un des plus beaux que Ton puisse citer par ses
richesses et par la magnificence de sa nature. On y trouve en abon-
dance la canne à sucre, le dattier, l'oranger, l'ananas, le cocotier,
le bananier, le maïs, le millet, le manioc, l'igname, le riz, le coton,
le caféier, le pahnier, l'arbre à beurre, l'arbre à lait, etc. Mais la véri-
table richesse du pays, c'est l'or. La cOte voisine des Achantis s'appelle
du nom significatif de côte de Vor (Guinée). On soumet l'or des
pépites à la fusion, on transforme le métal fondu en grenaille en le
jetant dans l'eau, et cette grenaille sert de monnaie. Les animaux
domestiques sont les bœufs zébus de petite taille, de grands mou-
tons à longues iambes, des chevaux presque nains, des poules et des
chiens. Dans les grandes forêts vit toute la faune équatoriale : lions,
panthères, buffles, rhinocéros, hippopotames, singes, etc. Les éléphants
sont nombreux, on les chasse activement; l'ivoire est avec l'or la
principale richesse du pays. Les Achantis ont très bien supporté leur
séjour à Paris; malheureusement l'inclémence de la température va
les chasser du jardin d'Acclimatation ces jours-ci. U n'était pas inutile
de résumer id brièvement ce que les voyageurs nous ont appris sur
cette guerrière peuplade de l'Afrique occidentale.
Henri de Parville.
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CHRONIQUE POLITIQUE
8 octobre 1887.
La nouvelle frontière de la France, à FEst, a été arrosée de sang
français. Non daiis un combat, Dieu merci I Ce n'était qu*un assas-
sinat, mais un assassinat commis par un soldat allemand. Cinq
chasseurs suivent un sentier, le long de la limite qui sépare les
deux nations; ils sont sur le territoire de Vexincourt. Ils reviennent
au logis, leur fusil désarmé. Soudain ils entendent trois coups de
feu qui éclatent, d'au-delà la frontière, et deux hommes tombent. Tua
tué, l'autre blessé grièvement. Le meurtrier, caché derrière un arbre,
s*était placé là en sentinelle, pour surveiller, parait-il, les braconniers
du pays. Il a tiré sur ces chasseurs qui passaient paisiblement coaune
il eût tiré sur des chevreuils ou des loups. Il sera traduit devant un
tribunal militaire, qui se souviendra, nous l'espérons, du temps où il y
avait « des juges à Berlin ». Quant au pauvre traqueur qui est mort,
atteint le premier par Tune des balles de ce soldat sauvage, sa veuve
reçoit du gouvernement allemand une indemnité de 50 000 marks.
M. de Bismarck s'est empressé d'en décider ainsi; et, par là, il a lui-
même reconnu, diplomatiquement, tout l'odieux du iait et de la cause.
En offrant à la France cette réparation, M. de Bismarck a voulo.
que l'acte tragique de Vexiqcourt ne se changeât pas, de peuple 4
peuple, en une querelle nationale : il le devait à la France offensée ;
il le devait également à l'Em^ope indignée; il l'a dû à l'Allemagne
étonnée. Mais, s'il souhaite sincèrement la paix, M. de Bismarck peut-
il ne pas s'accuser d'avoir, depuis huit mois, tant irrité les cœurs»
aiguisé les craintes, excité les griefs, amassé les menaces et comme
préparé la brutalité des événements, sur cette frontière où le vain-
queui' et le vaincu de la veille se regardent face à face, attendant
tous deux que l'histoire y recommeace et y achève son oeuvre?
La France a su, en cette circonstance, rester aussi calme qu'elle
l'avait été après l'incident de Pagny-sur-Moselle. L'attentat s* est
aggravé pourtant. Il n'y avait eu à Pagny-sur-Moselle qu'une arres-
tation, dans un guet-apens. A Vexincourt, il y a une embuscade et
un meurtre. On appréhendait au corps M. Schnœbelé, sur le terri-
toire allemand. On blesse M* de Wangen, on tue M. Brignon, sur
le territoire français. La sagesse de la France a donc été bien naéri-
toire. Par quelle preuve, elle, le peuple le plus ardent et le plus
prompt jadis à venger ses injures, pouvait-elle mieux attester 2t
l'Europe qu'elle ne veut pas la guerre? Il est vrai, malheureusenaent.
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CHRONIQUE POLITIQUE 18S
qu^lâ sagesse avec laquelle la France veille, à la frontière, sur sa
destinée, lui manque, dans sa vie intérieure. La Chambre va
rouvrir ses portes. Le ministère y retrouvera la même majorité
incertaine, faible, incapable d'assurer au gouvernement un len-
d€main ; les radicaux, aussi impatients, aussi furibonds que jamais ;
les conservateurs décidés, certainement, à s'abstenir de toute hos-
tilité systématique, mais défiants et prêts à demander à M. Rouvier
commeiït il accorde avec ses discours, avec ses promesses et ses
serments oratoires, la politique qu'il pratique ou laisse pratiquer
par ses agents dans les provinces où ils viennent de vivre. Cet
état d^ choses ministérielles inquiète les ministres, ce semble,
tout autant que M. Jules Ferry, qui ne prononce plus une harangue
sans faire leur apologie en les plaignant, sur le ton du protecteur
arrogant et hargneux que, par tempérament, il excelle à figurer. 11 se
marmure, autour de l'Elysée, que M. Rouvier congédierait volon-
tiers deux ou trois ministres impotents, incapables; qu'il les
remplacerait par des républicains plus radicaux; qu'il abdique-
rait la présidence du conseil, pour prendre modestement le por-
tefeuille dont il est le plus amoureux, celui des finances, et que
M. de Freycinet, reconquérant la faveur de M. Grévy, reparaîtrait
dans toute sa gloire, sinon dans toute sa force. Nous ignorons si
ce sont là des desseins qui peuvent plaire à M. Jules Ferry.
Ce qui est sûr, c'est qu'après avoir déclaré assez indiscrètement
qu'une dissolution de la Chambre serait nécessaire le jour où
M. Rouvier perdrait le pouvoir, M. Jules Ferry s'est écrié, devant le
cercle. ^\«Vier de Saint-Dié : « Nous voilà menacés d'une nouvelle
crise pour h rentrée. Elle aura plus de gravité qu'aucune autre. »
Avec quelle aisance M. Jules Ferry prophétise la tempête! On dirait
que cet aigle abattu a besoin d'un grand vent pour rouvrir ses ailes
et se relever au ciel de la République...
M. Jules Ferry a beaucoup parlé, pendant ses loisirs parlemen-
taires, dans cette ville de Saint-Dié, où il a son peuple, un bon
peuple, pour l'entendre. Depuis le jugement sarcastique dont il a
frappé le général Boulanger, son orgueil lui fait croire, apparem-
ment, qu'il est le justicier suprême de la République et qu'un mot
de sa bouche suffit à la condamnation d'une doctrine, d'un régime,
d'un homme. Cette puissance vengeresse de sa sommaire éloquence,
il a voulu l'exercer contre Monsieur le comte de Paris aussi,
en censurant son programme constitutionnel. Que M. Jules Ferry
mâe, dans cette diatribe, l'insolence à la mauvaise foi, l'insolence
est une qualité de trop. Dénaturer, falsifier le programme de
Monsieur le comte de Paris^ M. Jules Ferry le pouvait : il restait
ficWc à une habitude d'avoeasserte perfide dont il a donné, du haut
de la tribune, à la Chambre et au Sénat, plus d'un mémorable
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184 CHRONIQUE POLinQCE
exemple. Mais, même dans Tiûsulte, l'efTort de son imagination le
trompe; il ne sait que reprendre à M. Thiers deux devises outra-
geantes qui, tournées contre Monsieur le comte de Paris, n'ont pas
de sens. Il y a plus de nouveauté, il n*y a pas plus de justesse à
dire que, pour Monsieur le comte de Paris, « la Monarchie, c'est
n'importe quoi. » La formule, quelque ingénieuse qu'elle ait pa
paraître à M. Jules Ferry, ne caractérise pas, en vérité, le pro-
gramme si explicite et si net de Monsieur le comte de Paris. Rien
de moins vague que ce programme. S'il est un reproche qu'on puisse
adresser au prince qui l'a tracé, ce n'est pas d'avoir dissimulé sa
pensée, caché ses intentions, ni même omis ses raisons. Les hon-
nêtes gens de tous les partis ont loué sa franchise et sa loyauté.
Mais il faut que M. Jules Ferry se rassure. La Monarchie pourra
être « n'importe quoi »; encore sera-t-elle, sous les auspices de
Monsieur le comte de Paris, quelque chose de plus, pour l'honneur
et la prospérité de la France, que la République ne Ta été sous
les auspices de M. Jules Ferry. « N'importe quoi! » soit. Ce
qu'elle ne sera pas du moins, c'est un gouvernement qui subor-
donne la politique nationale à la politique coloniale; qui gaspille
la fortune et disperse les forces de la France dans des aventures
où ne le conduisent que les conseils de M. de Bismarck souriant,
ricanant; qui porte au Tonkîn le drapeau attendu sur les Vosges;
qui compense Sedan par Langson; qui insulte aux soldats tombés ;
qui fait la guerre, sans autorisation ni déclaration ; qui trompe le
Parlement et qui ment à la France, pour lui tirer son argent et
son sang; qui, despotique avec hypocrisie, supprime la Vibcrlé de
conscience dans l'école et la justice ordinaire dans les tribunaux ;
qui, plus lâche encore que sectaire, trouble, par un vain besoin
de basse popularité, la paix reli^euse du pays; qui opprime le
pauvre jusque dans l'hôpital, sur son lit de mort ; qui dépense un
milliard dans des expéditions lointaines, closes seulement par des
traités sans gloire et sans profit ; qui laisse au Trésor un déficit
annuel de 500 millions; qui n'a pas plus de constance que de pré-
voyance dans sa diplomatie et qui isole la France, sur toutes
ses frontières. Voilà un gouvernement que la Monarchie de Monsieur
le comte de Paris, fùt-elle un « n'importe quoi », n'imitera pas
de la République de M. Jules Ferry...
Nul doute que M. Jules Ferry, avec toute sa vaillance et toute sa
faconde, n'assiste M. Rouvier, au Palais-Bourbon, dans la lutte si dan-
gereuse qu'il prévoit. C'est un secours dont M. Rouvier aura besoin,
aussi bien pendant le débat du budget que pendant les interpellations
dont il va être assailli. Car, malgré sa prestigieuse dextérité, M. Rou-
vier n'a pas préparé le budget parfait qu'il s'était vanté de nous
présenter après les vacances : il avait promis de l'équilibrer en
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GHROmOUE POLITIQUE 185
n'opérant que des économies, et c'est en opérant par un moyen
plus ou moins direct un emprunt qu'il assure cet instable équilibre I
La France est la nation la plus endettée du monde : sa dette s'élève
au chiffre effrayant de 31 milliards. Ce chiffre, la République veut-
dle donc Taccroltre eucore? En 1879, sous le règne du dernier
mmVstère formé par les conservateurs, les recettes ont été de
2965 551 890 francs; les dépenses, de 2 869 344 705. Il y av^t un
excédent de 96 207 185. Pas de budget extraordinaire alors; l'impôt
fournissait seul à l'État ses ressources. Cette année, le 28 mars,
If. Dauphin proposait pour l'an 1888 un budget dans lequel
le^ recettes devaient être de 3 253 583 183 francs, les dépenses de
3253104 738, l'excédent de 478 445. Ainsi, en neuf ans, la Répu-
blique, celle que gouvernent les a vrais » républicains, avait aug-
menté de 384 millions les dépenses et de 66 les recettes; c'était un
dè&citde 318 millions. Gomment M. Dauphin comblait-il ce déficit?
Par un emprunt de 182 millions et par des impôts nouveaux qui lui
auraient rapporté 136 autres millions. M. Rouvier ne veut pas
d'impôts nouveaux. Il prétend économiser 120 millions sur le budget
ordinaire et réduire à une somme de 122 millions, ou même de
100 millions, le budget extraordinaire, lequel ne s'alimente que par
l'emprunt. Mais ce n'est pas assez de courage encore. Il reste
toujours un déficit et voilà pourquoi on annonce, autour de M. Rou-
vier, tantôt un emprunt de 800 millions, tantôt la conversion de
l'ancien 4 1/2. Avec 800 millions, la République liquiderait tout,
à entendre les partisans de l'emprimt. En convertissant la rente,
elle ne ^^xiLe^aât, selon leurs calculs, que 170 millions, et c'est
une somme insuffisante pour équilibrer le budget. Le dilemme ne
doit-ilpas sembler douloureux à M. Rouvier? Ajouter aux 800 millions
31 milliards déjà dus par la France ou bien continuer à élargir le
déficit? Et si, demain, la guerre surprenait la République dans ce
désarroi de ses finances, serait-ce la banqueroute? La banqueroute,
non seulement pour les créanciers de l'État, mais pour la patrie,
pour ses armées^ pour son drapeau?
Le mal ne se manifeste pas moins dans le régime financier
de la République, dans sa procédure budgétaire, que dans cet
emploi effréné de son argent et ce ruineux exercice de son crédit.
Qui gouverne nos finances? Le ministre, avec le contrôle du Par-
lement? Non. C'est une commission de 33 députés, qui s'est
arrogé une sorte de pouvoir absolu pour ordonner elle-même les
recettes et les dépenses. Elle a pris au ministre tous ses droits, son
initiative, sa liberté; il n'est plus que son auxiliaire, un simple
commis qui élabore un projet éventuel et qui, principalement, ras-
semble les pièces, indique les chiffres. Elle ne lui laisse que la
responsabilité. Mais, cette omnipotence irresponsable des Trente-
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186 CHRONIQUE POUTIQUE
trois, M. Rouvier pourrait-il s'en plaindre? C'est lui qui l'a leprenrier
revencliquée, dans la Chambre. « La commission du budget, disait-
il en 1884, a la mission d'établir le budget de l'État, d'en régler
l'équilibre. )> Qu'elle connaisse tout sou mandat, sa préroga-
tive, sa puissance, elle le lui prouve aujourd'hui comme il le
prouva lui-même à M. Tirard et à M. Sadi-Carnot. Elle s'ingère
dans l'administration, chez tous les ministres. Pas un détsûl
où elle ne porte son examen et ne mette la msûn. Pas de ser-
vice ministériel qu'elle ne prétende réorganiser et qu'à la barbe
du ministre, elle ne désorganise. Écoutez cette lamentation
d'une gazette républicaine : « Chaque jour voit tomber sous la
hache une direction, une inspection, un bureau, une subven-
ticm. » Et quelle autorité spéciale la commission a-t-elle? Avec
quelle conscience s'acquit te-t- elle de sa tâche? Sur les trente-trois
potentats républicains qui forment, pour le plus grand bien du
budget, ce petit Comité de Salut public, onze sont des journalistes
et plus de vingt, par une étrange insouciance de leur terrorisme
financier, ne siègent jamais. Ils ont été neuf pour décider qu'on
expulserait des lycées les aumôniers; neuf aussi, pour supprimer
le budget extraordinaire des travaux publics : encore, parmi les
neuf, en est-il un qui, majestueusement, n'a pas voté. Trois fois»
au printemps de cette année, leur variable majorité a changé d'avis
et changé son rapporteur, dans une même délibération. Bientôt,
dans la Chambre, une autre majorité changera telle ou telle
décision des commiacairps, _sûit_des Neuf, soit des Trente-trois,
et voilà comment, outre le désordre qui règne dans les iloances
de la République, le budget se bâcle, de retard en retard, à la
dernière heure. Déjà il est certain qu'il faudra, en 1887 comme
en 1886, recourir aux douzièmes provisoires. Et maintenant. Mon-
sieur Ferry, nierez-vous que la réforme que Monsieur le comte
de Paris médite de faire dans un système financier si vicieux ne
soit justifiée par l'expérience? Combien de temps vous faudra-
1-il pour compléter l'anarchie financière de la République, concur-
remment avec son « anarchie parlementaire »?
La République s'était proclamée doctrinalement le gouverne-
ment le plus économique du monde. Elle ne se targuait pas moins
d'être, par une sorte de privilège constitutionnel, le régime de la
vertu. On sait déjà, par certains témoignages péremptoires, com-
bien cette honnête prétention était excessive ou même fictive. S'il
fallait dresser, avec l'histoire de notre troisième république, la liste
de tous les démocrates corrompus ou corrupteurs, qui, après avoir
pipé le sufi^rage universel, ont volé l'État, le dénombrement serait
long. Hier encore, on estimait que la fraude, avec la connivence
des fonctionnaires républicains qui la favorisent ou qui la tolèrent.
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GHRCHOQUE POUTIQUE m
a coûté, en une seule année, plus de 60 millions au Trésor. Hier
aussi, on chassait de V hôtel de ville de Marseille toute une bande
de fripons qui exploitaient, dans les bureaux de la municipalité, la
boDoe foi du public oa qui pillaient la caisse. Hier encore, à THôtel
de Titte de Paris, les radicaux se renvoyaient d'un groupe à l'autre
le nom de M.. Marsoulan, qui trafiquait de son crédit municipal.
Et c'était un Crouzet, un docteur Castelnau, qui devenaient, parmi
les /oumalistes, Vcpprobre du parti républicain, comme l'avaient
été, parmi les sénateurs ou les députés, les Jacotin, les Ordi-
naire, les Bonnet-Duverdier, les Leconte. On pouvait même en-
taidre, tous les matins, M. Rochefort accusant trois ministres d'être
des « tripoteurs » et d'avoir dupé, dans telle ou telle société finan*
cière ou industrielle, leurs crédules actionnaires. Que de scandales !
Mais, entre tous, le plus douloureux, c'est, assurément, le scandale
de ce général Caffarel qui a tenu boutique de décorations, au minis-
tère de la guerre; et ce soldat, choisi par le général Boulanger
comme sous-chef de Tétat-major général, a participé à tant d'igno-
minieuses affaires, avec des complices étrangers, qu'on tremble de
découvrir parmi ses vilenies un forfait qui serait une trahison. Le
ministère de la guerre a cessé d'être un lieu sûr : deux fois déjà,
cette année, on a pu impunément y dérober des documents secrets
et les livrer, soit à l'ambassade allemande, soit à un journal pari-
sien. Quoi donc? Sous ce régime de la vertu républicaine, tout
s'aviiit, tout se démoralise, en France? On pourra, sans emphase,
r^iVitï \e iftste mot d'Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri
dans le Danemark? » Et, en quel moment, le doute et le dégoût
viennent-ils ainsi troubler les âmes, presque affaiblir les courages?
k l'heure même oh la duplicité des Ho vas essaie de remettre en
question le traité qui a terminé la guerre de Madagascar ; où la
mort du sultan va laisser le Maroc en proie à une guerre civile
dans laquelle les rivalités les plus âpres menacent de s'élever,
devant la France; où les désordres de l'Orient peuvent provoquer
une guerre européenne, et où, jusque sur nos propres frontières,
grondent de sinistres avertissements. Or c'est surtout dans les
mgiriétudes de la patrie qu'il nous faut, à nous antres Français,
h confiance qui vient de l'honneur.
Combien l'état de l'Europe est précaire et parmi quels périls vît
ht France, le voyage de M. Crispi â Friedrichsruhe sulBrait pour
l'apprendre aux optimistes les plus aveugles. Invité ou plutôt appelé
brusquement par M, de Bismarck, qu'est-ce que M. Crispi est venu
faire à Friedrichsruhe, après le comte Kalnoky? Et qu'est-ce que
M. de Bismarck, en le recevant avec des égards qui flattent si
doucereusement l' amour-propre de l'Italie, a voulu faire lui-même,
àms cette conférence? Régler le sort de la Bulgarie? Récon-
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188 CHRONIQUE POUTIQUE
cilier l'Italie et la Papauté, améliorer du moins leurs rapports et
placer la loi des garanties sous la sauvegarde des puissances? Non,
vraiment. Ces questions ont pu occuper les deux interlocuteurs;
elles n'ont pas été l'objet principal du colloque. Il faut en croire
les journaux allemands, dans l'ostentation de leur franchise brutale :
M. Crispi n'est allé à Friedrichsruhe que pour conclure étroitement
« la triple alliance » de l'Allemagne, de rAutriche et de l'Italie»
alliance que, désespérant de ressaisir l'amitié de la Russie et de
reprendre dans ses chaînes la liberté d'action dont elle se montre
aujourd'hui si jalouse, M. de Bismarck substitue à celle des trois
empires. C'est à peine si M. Crispi lui-même l'a dissimulé aux
gazetiers, sur sa route, en revenant de Friedrichsruhe. S'assurer
l'assistance de l'Italie contre la France, dans une guerre plus
ou moins prochaine; lui marquer son rôle, lui préciser le butin;
confirmer le traité déjà signé par M. de Robilant et réviser
la convention militaire qui complétait ce traité : voilà l'acte de
M. de Bismarck. Lier l'Italie à l'Allemagne dans les mêmes condi-
tions que l'Autriche, pour la même période de temps; obtenir des
promesses nouvelles, dans la Méditerranée et en Afrique ; voilà
l'acte de M. Crispi. En soi, le trsdté de Friedrichsruhe ne modifie
guère celui qui engageait déjà les armes de l'Italie avec celles de
l'Allemagne. Il serait naïf de considérer l'un plus que l'autre
comme un traité purement défensif : l'armée italienne que les jour-
nalistes *ii«w»^ww4^ «A^^nt il^j^ nu gommet des Alpes n'y resterait
pas immobile; on peut s'en fier aux disciples de M. âé^€avour et à
l'art avec lequel l'Italie sait spéculer sur la défaite autant que sur la
victoire. Seulement, pour la France, ce traité de Friedrichsruhe,
qu'on affiche avec tant de fracas devant l'opinion publique, accentue
la menace, et le général Ferron a rempli un devoir hélas I bien
opportun, en visitant, pendant le retour même de M. Crispi, notre
frontière de Nice et de la Savoie.
L'ingratitude de l'Italie désillusionne violemment nos hommes
d'État républicains et leur tristesse ne peut nous être indifférente,
dans une telle conjoncture : l'intérêt de la France nous associe hélas I
à leur déception. Aussi ardemment que Napoléon III, ils ont voulu
non seulement affranchir l'Italie, mais l'unifier. Et aujourd'hui, pen-
dant qu'elle négocie avec eux un traité de commerce, elle négocie
avec M. de Bismarck un traité de guerre I La France a conquis pour
elle, sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino, une por-
tion de son territoire et, aujourd'hui, cette Italie qui revendiquait avec
tant de passion patriotique la Vénétie, condamne l'Alsace-Lorraine à
un esclavage perpétuel ! Il y a plus : l'Italie convoite Nice et la Savoie !
Dieu décidera si la convoitise de l'Italie sera satisfaite ou non par
l'événement. La fortune, cette servante moins infidèle qu'il ne semlble
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CHRONIQUE POUTIQUK 189
de la volonté providentielle et de la logique humaine, pourrait lot
ou tard étonner M. Grispi et M. de Bismarck lui-même. Quant à
M. Crispi, il a trompé la foi démocratique de nos républicains
autant que leur foi internationale. Ils s'étaient imaginé qu'il les
aiderait à laire de l'Italie une amie dévouée de la France. Ils
le croyaient encore, même après s'être aliéné l'Italie à Tunis, par
les soins de M. Jules Ferry. Mais quoi! Crispi, l'ancien révolu-
tionnaire, l'ennemi acharné des rois et des prêtres; Crispi, le
proscrit qui avait trouvé dans notre paj's un asile et l'bospita-
îité; Crispi s'en va pactiser avec M. de Bismarck et même es-
compter avec lui le prix d'une victoire qui, de nouveau, mutilerait
la France! Ce n'est pas tout, non plus. M. Crispi, non content
d'avoir renié, à Rome, son républicanisme d'antan, a contesté
âe?aot un journaliste allemand, à Francfort, l'excellence du prin-
cipe républicain, sa nécessité, son utilité. Il a dit : « Avec et
sous la Royauté, nous sommes un peuple libre et démocratique;
Doos n'avons rien à envier à une république, même à la Répu-
blique française. » Mais il avait dit déjà dans un banquet, le
23 septembre 1877, à Berlin, alors qu'il n'était encore que prési-
dent de la Chambre des députés : a L'Italie, comme l'Allemagne,
doit sa grandeur actuelle à la Monarchie constitutionnelle. Là-bas,
comme ici, la nation s'est groupée autour de la dynastie populaire.
Cest pourquoi, en Italie comme en Allemagne, un lien solide et
durable unit étroitement ensemble le souverain et le peuple. L'Italie
demande à être indépendante de ton? et do chacun* Cette indépen-
dance^ elU ^sx liaohie à la défendre de toutes ses forces. Gare à
celui qui y toucherait!... L'Allemagne a, de l'autre côté des Alpes,
de chauds amis et des frères qui marcheraient à ses côtés, et qui
ont considéré l'alliance avec l'Allemagne comme étant pour l'Italie
une force et un soutien. » Nos républicains l'avaient donc oublié?
Ils ne savaient donc pas que, bigame en politique comme en mé-
nage, M. Crispi est devenu monarchiste, dès qu'il a pu épouser
avantageusement la Monarchie? Et puis, de quel droit reproche-
raient-ils à cet Italien sa versatilité, sa trahison? Si, à Rome, il y a
un Crispi, est-ce qu'il n'y a pas, à Paris, plus d'un Crispin qui,
après s'être métamorphosé naguère d'impérialiste en républicain,
se métamorphoserait demain de républicain en royaliste?...
M. de Bismarck a célébré le vingt-cinquième anniversaire du jour
où il devint le premier ministre du roi de Prusse qui devait devenir,
hii, l'empereur d'Allemagne. Vingt-cinq ans! Il est peu de monar-
chies capables d'assurer une telle durée au pouvoir d'un premier
ministre; pas de république qui n'en soit incapable. On ajustement
Rté cet anniversaire à Berlin; on a justement félicité M. de Bis-
marck de ce gouvernement de vingt-cinq années, pendant lesquelles
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190 CHRONIQUE POLITIQUE
il a pu, avec une fortune croissante, accomplir tant de choses pro-
digieuses. Peut-être l'histoire en louera-t-elle davantage encore
r Allemagne et l'empereur : l'Allemagne dont M. de Bismarck,
même dans ses services les plus glorieux, a plus d'une fois poussé
à bout la patience, tandis qu'il n'a jamais lassé celle du prince qui
Favait su choisir et qui l'a su garder. Mais, en louant le prince, on
peut aussi admirer l'institution. D'une part, M. de Bismarck a été,
entre le roi de Prusse et le peuple allemand, l'homme nécessaire à
leurs desseins; il les a tour à tour assistés l'un auprès de l'autre; il
a porté vaillamment la responsabilité dont le roi l'avait chargé; il a
couvert de son corps la personne du souverain, devant le Parlement.
D'autre part, il n'a pas seulement renouvelé dans la confiance de son
roi la force, l'autorité, le prestige qu'il usait à toutes ses difficultés,
à toutes ses luttes; il a eu besoin, pour modérer son ambition, pour
refréner son audace, pour régler son œuvre, pour appliquer au
bien unique de l'État son dévouement tout entier, il a eu besoin de
sentir au-dessus de sa tète la supériorité d'une puissance immuable,
d'un principe et d'une tradition ; et c'est par là que la Royauté donne
à la grandeur d'un ministre sa juste mesure. Quelle différence, dans
leur pouvoir ministériel, entre M. de Bismarck et les ministres les
plus fameux de notre république, M. Gambetta et M. Jules Ferry I
M. de Bismarck a pu, en ses vingt-cinq années de règne, concevoir,
exécuter, achever de longues entreprises; il a pu mettre dans sa
politique autant de souplesse que de ténacité; il a pu changer,
sinon ses plans et ses carcïï^,~au moîoô ses moyens et ses instru-
ments ; il a pu, selon les leçons de l'expérienee, corriger ses erreurs»
réparer ses fautes. M. Gambetta, M. Jules Ferry, qu'ont-ils put
M. Jules Ferry en est réduit à déplorer, devant son auditoire de
Saint-Dié, l'instabilité ministérielle de la République; à raconter
qu'il a vu, dans le cours d'une seule année, « les chutes successives
de trois ou quatre cabinets, Freycinet après Gambetta, Duclerc
après Freycinet » ; à prédire que, a si la République tombe, par la
répétition périodique des crises ministérielles, dans l'anémie gouver-
nementale, dans l'impuissance parlementaire, le découragement
s'emparera du suffrage universel » ; à déclarer que « la France ne
peut pas supporter longtemps un gouvernement qui ne gouverne
pas. » Et M. Jules Ferry a raison, tellement raison que ses paroles,
son aveu, sa plainte, sont comme un commentaire du programme
de Monsieur le comte de Paris, promettant à la Monarchie nouvelle
im gouvernement qui gouverne et des ministres qui ne soient pas
des fantômes emportés du Palais- Bourbon, au moindre souffle d'une
majorité capricieuse et tyrannique...
Auguste Boucher.
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B1]LLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Le Trelslème siècle littéraire et
scdentifiqae, par A . Lecoy de la
Mauche. 1 TOI. ia-8<» avec filets
ronges. ^Lille, Société de Saint-
Au^stin.)
Ce livre, où, par un rare mélaoge,
réruditioii la plus sûre se mêle à
Tattrait le plus vif, est certainement
réCude la plus lumineuse qui ait été
faite sur Tétat intellectuel d'une
époque aussi importante que peu
connue.
Bans son discours au dernier con-
grès catholique de Paris, M. de Mun
cite Tauteur du Treizième siècle litté-
raire et scientifique au premier rang
de ceux qui «r ont complété, pour la
réhabilitation du moyen âge, Fœu-
vre si magnifiquement eutreprise
parMontalembert », et dont on peut
dire, « comme jadis de Montesquieu,
mais avec bien plus de raison, qu*ils
ont retrouvé les titres de l'huma-
nité 0.
Ces paroles suffiraient à accréditer
M. Lecoy de la Marche auprès du
public, SI l'historien de Saint Lnuis,
de Saint Martin, du Roi René, Tédi-
teur des Œuvres de Suger, des Anec-
dotes d'Etienne de Bourbon, des
Charles du treizième siècle, l'auteur
de la Chaire au treizième siècle et de
la Société au treizième siècle avait be-
soin d'être recommandé. Ce cin-
quième volume, consacré aux hom-
mes et aux choses du treizième
siècle, ou plutôt ce nouvel ouvrage
— car le livre est complet et sans
lien avec ceux qui Font précédé —
est, comme ses aînés, le truit d'une
longue série d'études spéciales;
comme eux aussi, il dissimule sous
la forme la plus littéraire l'aridité
des recherches et n'offre que de
Fajjrément au lecteur.
Tout est agréable, en effet, presque
tout est inattendu dans ce tableau
de l'état intellectuel de la nation
française au siècle de saint Louis.
Qu'il s'agisse de tliéologie ou de phy-
siohgie, de rhétorique ou de poésie.
d'histoire ou de géographie, de mathé*
matiques ou de sciences naturelles,
voire de médecine et de bibliophilie,
l'auteur nous iastruit, nous (^tonne
et mérite le compliment qu'il adresse
aux savants du treizième siècle, « in-
fatigable chercheur, souvent heureux
trouveur j>. En voulez- vous la preuve?
Il a trouvé que la sphéricité de la
terre était enseignée trois cents ans
avant Christophe Colomb, qne la
boussole, les lunettes, Ja poudre à
cfiuion, sont décrites dans des monu«
ments antérieurs de cent ans à la
date généralement assignée à ces
découvertes; il venge de Tignorant
dédain des humaaistes le latin des
saintes Ecritures, la poésie des
hymnes, en démontrant que l'Evan-
gile a créé une langue toute neuve,
d'un tout autre génie -que le latin,
une langue d'où procède le français,
comme notre poésie syllabique et
rimée procède des hymnes, où le
rythme et l'assonance ont remplacé
la po^e métrique.
Co qu'il a ou irouver aussi, c'est
l'anecdote, la citation curieuse qu'il
prodigue à l'appui de ses dires; et
par ces chemin» charmants et entre-
coupés de surprises, sans parti-pris,
sans exclusivisme, sans réaction,
tout naturellement, il amène son
lecteur à conclure avec Lui que le
treizième siècle est supérieur aux
âges précédents sur beaucoup de
points, et inférieur aux âges sui*
vants par quelques points seulement;
mais qu'il est avant tout un siècle
de progrès; qu'enfin, il marque
parmi les grandes époques de l'his*
toire et particulièrement parmi celles
qui ont exercé une influence salu-
taire sur les destinées humaines.
Btnde snr la vie ei les œuvree
du P. Le Moyne (1602-1671), par
H Chérot, s. J. (Alphonse Picard.)
1887. In-8'>, avec portrait gravé.
Cette excellente monographie, l'un
des meilleurs essais d'histoire litté-
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192
BULLEim BIBLIOGRAPHIQUE
raire publiés en ces derniers temps,
fait bien connaître un écrivain jadis
célèbre, tombé maintenant dans un
injuste oubli, et donne sur la société
et sur les idées littéraires du grand
siècle maints détails curieux et par-
fois des aperçus nouveaux. Issu
d*une famille noble de Champagne,
Pierre Le Moyne entra fort jeune
dans l'ordre des Jésuites, dont il fut
l'ornement, pendant plus d'un demi-
siècle, par ses talents non moins que
par ses vertus. Il n'était certaine-
ment pas sans intérêt de remettre
en lumière l'œuvre considérable de
cet auteur à la fois professeur sa-
vant, prédicateur recherché, sage
directeur de conscieaces et qui, mal-
gré les nécessités de la vie religieuse,
sut «border, non sans succès, presque
tous les genres littéraires, dans ses
nombreux ouvrages en vers et en
prose. A part le fameux poème hé-
roïque, Saint Lowys ou le Héros
Christien, — la Galerie des Femmes
fortes, qui compta tant d'éditions, —
la Dévotion aisée, si malmenée par
Fauteur des Provinciales et que de
pieuses personnes se plaisent encore
a lire, — toutes ces œuvres si variées
sont oubliées et dédaignées; on en
ignore môme jusqu'aux titres. Que
de bonnes et curieuses choses, ce-
pendant, le P. Ghérot n'a-t-il pas
su dire à leur sujet, alors qu*ii^tKlio
Pierre Le Moyne, soit comme poète
lyrique et religieux {les Triomphes, la
France guérie, Hymne de la Sagesse
divine, etc.), — soit comme mora-
liste (les Peintures morales, le Sainct
Aumosnier), — soit encore comme
polémiste, politique et historien (ifa-
nifeste apotogétioue^ le Ministre sans
reproche, lArt de régner. Histoire du
règne de Louis XIII (inédite), etc.,
sans parler d'autres productions qui,
par leur diversité et leur nombre,
attestent la fécondité et l'incroyable
activité d'esprit de leur auteur. 9ans
se laisser entraîner, comme il arrive
trop souvent dans ces sortes d'études.
Far une sympathie indulgente à
excès, le P. Ghérot a formulé sur
le P. Le Moyne et sur son œuvre un
plein d'impartialité <%t de
bon sens, oon livre se termine
f^J
une bibliographie aussi exacte qu in^
téressante.
Origine de la livre d^argent,
unité monétaire, par Maurice db
Vienne. (Alphonse Picard.) In-8
de 48 pages.
Dans cet intéressant mémoire,
M. de Vienne étudie toutes les mo-
difications de poids et de valeur
subies par le sou d'argent depuis les
Mérovingiens jusqu'au roi Phi-
lippe l^, qui. vers la fin du onzième
siècle, en fixa le poids officielle-
ment adopté dès 1^ dans tous les
règlements conQ«r..i^utles monnaies.
Les nombreusesYcclierches faites par
l'auteur lui ont permis de signaler
une curieuse permanence des me-
sures populaires traversant les con-
trées et les âges en obéissant seu-
lement à certaines lois fixes de
transformation.
Annuaire de l'économie poli-
tique et de la statistique, par
Maurice Block. (Guillaumin.)
U y a quarante-quatre ans que
cette utile publication fonctionne,
et le volume qui vient de paraître à
la fin de 1887, est le vingt-quatrième
de la collection. Chaque année, cette
encyclopédie derH«at plus étendue
et s'ennchit de matériaux plus va-
riés. La France, la Ville de Paris,
r Algérie et les autres colonies fran^
çaises, les pays étrangers forment les
grandes divisions de l'ouvrage, c^ul
est complété par des variétés bibho»
graphiques, le résumé analytique des
travaux de l'Académie des sciences
morales et politiques et de la Société
d'économie politique, et par une
Revue financière de l'année.
Cette collection est précieuse pour
les hommes d'étude et les publici&tes
qui ont besoin d'avoir sous la main,
et dans un cadre restreint, les docu-
ments répandus dans un grand
nombre de publications diverses et
souvent d'un format incommode.
Uun des gérants : JULES GERYAIS.
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ÉCRIRE à MM. WILL TOURNEUR ET C^.,
BORDEAUX
tKgmm'mmm
CARBONATE DE LITHINE
EFFERVESCENT
CH. LE PERDRIEL
Les sels de lithine, et principalement le carbonate et le citrate,
sont les meilleurs dissolvants des calculs urigues; les eaux de
Carlsbad, Contrexéville. Vichy, etc., doivent à la lithine la propriété
de dissoudre les concrétions arthritiques.
En raison de son poids atomique peu élevé, la lithine possède une
plus grande puissance de saturation que la soude ou la potasse.
M. Garod, médecin du Collège Hospital, professeur à l'Université
de Londres, a publié un ouvrage fort remarquable sur la Goutte, le
Rhumatisme et leur Traitement, ou, pour combattre la diathèse
goutteuse, il assigne la première place au Carbonate de Lithine.
S'inspirant des travaux de Lipowitz, du professeur Trousseau et de
tant d'autres autorités compétentes, le docteur Â. Maistre a écrit :
a II est un mode d'administration des Sels de Lithine que nous
recommandons à nos confrères, non seulement comme très efGcace,
mais encore comme très commode, original et plaisant singulière-^
ment aux malades : nous voulons parler des Granules effervescents
que M. Ch. Le Perdriel prépare et confectionne avec tant de
perfection : 3 grammes de ces petits granules renferment 5 centi-
grammes de Sel de Lithine (carbonate ou citrate); on les fait
dissoudre dans deux ou trois cuillerées à bouche d'eau sucrée ou
non, et on fait boire pendant l'effervescence ou lorsqu'elle vient de
cesser. Ainsi administrés, les Sels alcalins sont beaucoup mieux
supportés par l'économie animale; on renouvelle la dose quatre i
cinq fois par jour, selon les prescriptions du médecin. » ^
(Gazette des Hôpitaux.)
ZiO flacon de 20 doses : 5 francs.
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305. — VI. ÉTUDES D'ART ET D'HISTOIRE. - LÀ CHEVELURE
ET LA BARBE DANS LA SCULPTURE D' DEBROU.
339. — VII. LES OEUVRES ET LES HOMMES, COURRIER DU THÉÂTRE,
DE LA UTTÉRATURE ET DES ARTS VICTOR FOURNEL.
3«8. - Vm. CHRONIQUE POUTIQUE AUGUSTE BOUCHErt.
378. - IX. BULLETIN BIBUOGRAPHIQUE.
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29, RUE DE TOURNON, 29
1887
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RELIfirON, PHILOSOPHIE, HISTOIRE, POLITIQUE, LinÉRATURE, SCIENCES, BEAUX-ARTS
Le Correspondant paraît le 10 et le 25 de chaque mois, par livraison de 12 feuilles.
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Tout ce qui concerne la Rédaction da Correspondant doit ôtre adressé /Vancoà M. LéonLAVBDAN
directeur da Recueil. — Tout ce qui concerne TAdministration du Correspondant doit être adressé
franco à M. Jules GsayAis, gérant, aux Bureaux de la Revue, rue de Tournon, 29.
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LES MANUSCEUTS NON INSERES NE SONT PAS RENDUS
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d'adresse, de faire accompagner leur demande dune bande imprimée, cinq jours
au moins avant le 10 et le 25 de chaque mois. — Ce délai est absolument négbs-
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du journal, 29, rue de Tournon.
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la Toussaint, a décidé que les billets d'aller et retour à prix réduits, délivrés da
samedi 29 octobre au mardi !•' novembre, seront tous indistinctement valables, au
retour, jitsqu'àux derniers trains du jeudi 3 novembre prochain.
Les billets d'aller et retour, délivrés de ou pour Paris, conserveront la durée de
validité qui leur est attribuée lorsqu'elle sera supérieure à celle fixée ci-dessus.
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23 1887 'j
LES ÉMIGRÉS
ET
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
SOUS LE RÈGNE DE NAPOLÉON T' i
CHAPITRE V
lA GONSPIBATION DE GADOUDAL. — LES GRIEFS DE NAPOLÉON CONTRE
MOREAU. — LE DUC D'eNGHBEN. LE GÉNÉRAL PIGHEGRU. — LE
PROCÈS DE MOREAU.
Après avoir mis à prix la tête de Frotté, Bonaparte avait mis à
prix celle de Cadoudal; il avait fait verser chez le banquier les
fonds destinés à acquitter le meurtre. Dès lors, Georges se crut le
droit de viser à son tour la tète de Bonaparte. Entre la tète de
Georges et celle de Bonaparte, il n'y a point balance : celui qui
tuera Georges ne changera rien aux destinées de la France; celui
qui sauvera la France de Bonaparte préservera son pays de ruines
effroyables. Un seul coup aurait empêché la mort de millions de
jeunes hommes et procuré la vie à des millions d'enfants. La
FraDce n'aurait dispersé les squelettes de ses soldats ni sur les
plateaux brûlés de la Vieille-Castille ni dans les steppes glacés
de la Russie; elle n'eût pas éprouvé un temps d'arrêt dans sa
fécondité ni puisé, même dans ses victoires, des germes de déca-
dence. Nos pères n'eussent connu, après de stériles triomphes, ni
les misères des déroutes ni les hontes des invasions. Mais si l'his-
toire a le devoir de scruter les lois mystérieuses qui lient un peuple
à un fléau de Dieu, un homme n'a pas le droit de substituer son
' Voy. le Correspondant des 10 et 25 juillet, 10 et 25 août et 10 sep-
tembre 1887.
2« LIVRAISON. 25 OCTOBRE 1887. 13
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191 LES ÉMIGRÉS ST U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
bras à la main de la Providence, un Français n'avait pas le droit de
sauver par un crime la France de son fléau.
Georges, du moins, avait la générosité de vouloir combattre à
armes égales Thomme qui s'efforçait de le faire assassiner. Son plan
était emprunté à un obscur épiâo le des guerres civiles de l'ÂDgle-
terre, le complotdu Rye-house. En 1683, sous le règne de Charles II,
de vieux soldats de Cromwell s'étaient réunis, pour débusquer subi-
tement de la cour du brasseur Rumbold; ils devaient attaquer
les gardes à cheval qui escortaient, de Newmarket à Londres, la
voiture de Gharlee II, et tâcher de surprendre et dlmmoler le rot
dans cette bataille improvisée. G*est bien ainsi que Gadoudal a
expliqué son plan : il veut « enlever le Premier consul à force ou-
verte, au milieu même de sa garde • ». Il médite une attaque « à
armes égales », qui sera un nouvel épisode de la guerre entre les
Bourbons et Bonaparte. Gette fiction, qui donnait à un meurtre
les apparences d'un combat régulier, parait avoir été acceptée par
le comte d'Artois : ses conQdents, le marquis de Rivière et les
deux frères de Polignac, sont franchemeot dans le coup de main.
Quant au gouvernement anglais, il n'est pas bien certain qu'il ait
approfondi les intentions des royalistes; depuis longtemps il leur
versait des fonds pour leurs conspirations, et il fournit sa subven-
tion pour cette nouvelle tentative sans examiner suffisamment
s'il ne s'agissait pas de l'assassinat pur et simple du chef d'un
pays avec lequel on était en guerre.
L'idée de Georges n'était pas tout à fait irréalisable; maïs il
fallait un secret absolu dans les préparatifs, puis, dans l'exécution,
une rapidité foudroyante. Or le secret n'était pas dans les habi-
tudes des émigrés.
Armand et Jules de Polignac annoncèrent leur départ, firent des
visites d'adieu avant de quitter Londres, et se chargèrent de
commissions pour Paris ^. Les anciens chouans qu'on recrutait se
faisaient remarquer par leurs allures étranges dans les cabarets
et dans les tables d'hôtes. Ils arrivaient par petits groupes; ils
s'attendaient. D'avance, ils étaient signalés à la police par les
agents secrets de Londres, Méhée de la Touche et le capitaine
Donnadieu*. L'ancien jacobin La Ghevardière, devenu l'agent
consulaire de Bonaparte à Hambourg, avait aussi dénoncé le coup
de main qui se préparait^. Les conjurés étaient guettés; quel-
-• NoHce sur Georges Cadoudal, par Joseph Cadoudal, pages 85 et 107.
^ Souvenirs de M«« de Boigno.
^ Ce capitaine Donnadieu est celui qui devint général et qui fut, sous la
HestauratioQ, célèbre par l'emportement de ses oplnioM royalistes.
-* La Ghevardière, jacobin, ami de Robespierre, vice-préshleat de la
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S0U3 LK RÈGNE DE NÂPOliON F 19S
qiies-uD3 furent bientôt découverts et fermés dans les prisons de
Bonaparte.
Ces premiers prisonniers étaient débarqués à la falaise de Bi-
liUe, près de Dieppe, le 21 août 1803 ; ils Curent arrêtés trois mois
après ^ Avec un peu d'aetirité, €adoudaI et ses chouans auraient
pu organiser leur coup de main non seulement durant ces trois
meÎB, nuis aussi pendhsint les deux qui suivirent. Bonaparte et sa
police ne savaient encore rien de précis et, malgré les dénoncia-
tions envoyées de Londres et de Hambourg, n'avaient que des
idées vagues sur le complot qui se tramait.
Foacbé avait déplu à Bonaparte. Son minist^, supprimé depuis
deux ans 2, avait été rattaché au ministère de la justice, dirigé par
Bégnier. Tandis que Moncey centralisait les avis de la gendar-
merie, que Dubois, le préfet de police, étendait ses attributionfl
afin d'accnrftre son pouvoir, Foudié préparait a)n retour, en con-»
servant ses vieux correspondants qui siHvaient les menées des
partis pour le compte de leur ancien chef. Ee Premier consul, le
maître de ces débutants dans la science de la police secrète, com-
prit seul Timportance de c^ aiTestations d'inconnus; il se sentit
nenaeè dans son pouvoir ou dans sa vie. Cet incident réveilla sa
oaiëre^ il ruonna sa vengeance dans la nuit du 25 janvier. Lo
matin, Desmarest recevait Tordre de livrer, k son choix, quatre
des prisonniers du Temple* et de les tuer, s'ils ne révélaient rien*
Puis Bonaparte se ravisa, aux quatre prisonniers il en joignit un
cinquième, et on les traduisit devant une conunission militaire que
pTè^daii le général Duplessis-^. Comment juger cinq hommes pris
au liasard parmi tant de complices? Comment apprécier une cons-
piration dont le but et les moyens étaient encfure inconnus? Les
inealpés eiixr*mèmes savaient Men peu de chose. La commission
ne savait rien ; elle n'avait entce les mains qu'un informe dossier.
Ife sachant rien, elle aurait dû acquitter les cinq accusés, elle
cakna sa consciaace en en acquittant deux, Desol de Grisolles ^ et
Vic^r dit Sans-Pitié ; elle condamna les trois autres à mort, Picota
commisaiou du département de Paris, qui provoqua Texpalsion des giron-
«lins, avait été chargé de missions occultes dans la Vendée. Secrétaire
général de la police après le 18 fructidor, il avait été inscrit sur la liste
des déportés le 18 brumaire, puis envoyé à Hambourg en 1802.
* QuéreUe, le 12 octobre; et Desol de Grisolles, le 2 novembre.
*11 resta supprimé du 14 septembre 1802 au 16 juillet 1804.
^ NoQgarède de Fayet, I, 44, édition de 1844.
* F. 7,6398 et A. Fi^., 116-651. Le rapport était du 10 décembre
piéoédent.
' U avait été le principal lieutenant de Greorges en Bretagne. Il était né
en 1763 à Guérande et il entra en 1778 dans la marine royale.
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196 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRÂKÇÂISE
Lebourgeois et le chirurgien Querelle. Ce dernier avait montré
dans l'interrogatoire une faiblesse dont fut frappé Bonaparte en
examinant le dossier '. Le Premier consul avait Real sous la main :
« Allez au Temple, lui dît-il, interrogez ces hommes, faites-les
parler, mais pas de sursis, entendez-vous, je n'en veux pas 2. »
Puis, quand Real rentra, tout pâle, au bout de quelques heures :
« C'est fini, n'est-ce pas? — Non pas. Georges et sa bande
sont à Paris! » A ces mots, « le Premier consul se tournant à
moitié fit un geste tout à fait italien, une sorte de signe de croix ^ »^
Querelle venait d'avouer à Real que Georges, débarqué avec lui
près de Dieppe, recrutait à Paris une bande destinée à enlever le
Premier consul.
L'imagination de Bonaparte s'exalta devant cette révélation et
lui suggéra un plan gigantesque. En élargissant la conspiration
entrevue, il pourrait rendre odieux avec les Bourbons, avec les
royalistes, tous ceux qui n'avaient pas su plier devant l'idole, les
généraux demeurés l'espoir d'une résistance, les rivaux encore
prêts à lui disputer le pouvoir, mieux encore, les ministres de l'An-
gleterre et l'ancien ambassadeur de Russie; il saurait ainsi, en
arrangeant les choses, se poser en victime en face d'adversaires
suspectés d'assassinat, profiter de l'horreur soulevée contre ses
ennemis et saisir enfin la couronne, objet de ses convoitises.
Depuis quelques mois il médite sur les moyens de se faire pro-
clamer empereur. Il sait bien, comme il le dit à Joseph *, qu'il
obtiendra tout « de la docilité d'une population qu'il méprise... »
Mais il ne méconnaît pas les obstacles. Eh quoil ce confident^
Joseph, son propre frère, menace de se réunir, contre cette ambition
dangereuse, « à Moreau même, s'il le faut! »
Le général Moreau représentait en effet l'esprit d'opposition aux
jacobins serviles, aux royalistes renégats, à toutes les créatures de
Bonaparte. Il était depuis quelque temps, pour des motifs futiles»
brouillé avec le Premier consul. Celui-ci avait déclaré, dans le Monù
teiir^ que la solde de l'armée d'Allemagne n'avait jamais été prise
sur l'ennemi ^. Moreau avait facilement établi que les contributions
imposées aux Allemands avaient été plus que suflSsantes pour payer
* Ce dossier est aux Archives. A. F*v, 116,657.
3 Voy. les Mémoires de Real, publiés sous le titre : Musnier Desclozcaux.
Indiscrétions, l, page 58 ; et ceux de Desmarest sous le titre de : Témoignages
historiques, p. 90.
3 Mémoires de Réal, I, 58.
* Miot de Melito, Souvenirs, II, 104. — Conversation de Joseph avec
Oirardin, Miot et Frévilie, à Plombières, en 1803.
» Moniteur, 12 et 14 germinal, pages 809 et 817.
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sous LE RiGKE DE NAPOLÉON I** 197
la solde et rentretien de son armée; il avait aiosi froissé le Premier
coosul, surpris en flagrant délit de mensonge. Et puis on se disait
à roreille que sans Moreau on ne jouirait pas de la paix. Marengo
D*était pas tout. C'était beaucoup sans doute d'avoir, dans une
journée» écrasé le baron de Mêlas et contraint rAutriche à renoncer
à riialie. Mais ce qui avait achevé de dompter l'Autriche, c'était
Hoheolinden, c'était Vienne menacée, c'était la route ouverte à
l'armée d'Allemagne. Aux yeux des opposants, il s'en fallait de peu
que Moreau et ses lieutenants, Lecourbe et Ricbepanse, ne fussent
Ifô principaux vainqueurs de la coalition. Macdonald suivait Moreau
dans son opposition. Le jeune Ségur, de passage à Augsbourg, avec
son régiment, fut invité à un dîner que Moreau offrait à Macdo*
nald, et, pendant le repas, Ségur put s'apercevoir que bien des
griefs séparaient du Premier consul ses plus célèbres lieutenants. A
ce moment encore, les mécontentements se faisaient jour avec une
entière liberté. Les armées de la république avaient le sentiment
de Fœuvre qu'elles avaient accomplie. Très fières à l'égard des
monardiies européennes, qu'elles avaient humiliées et vaincues,
ell^ se montraient hautaines en face du pouvoir qui s'élevait en
France et qui entendait les asservir aux volontés d'un maître. Dès
le début du consulat, les soldats de Macdonald et de Moreau
avouent épousé la jalousie, les ressentiments de leurs chefs ^
L'armée de Hohenlinden murmurait sourdement, se croyant
sacrifiée à l'armée de Marengo. Ses généraux, comme ses simples
soldats, ceux du moins que le Premier consul n'avait pas envoyés
moont de la fièvre à S.ûat-Domingue, gardaient un culte pour
Moreau, le Breton froid et grave qui ne s'exhalait pas en accès de
colère comme le Corse emporté. De la sorte, Bonaparte n'était pas
le sauveur nécessaire : s'il disparaissait, l'armée se rallierait à
Moreau; il peut donc être utile à Bonaparte que Moreau dispa-
raisse, et, pour qu'il disparaisse, il suffira de le comprendre parmi
les instigateurs du complot avorté.
Cependant Moreau était monté trop haut pour être atteint par la
dénonciation d'un Querelle; il fallait à Bonaparte d'autres déclara-
tions. Aussi, avec sa décision de chef militaire, il donna immédiate-
ment une série d'ordres qui devaient lui procurer d'abord toutes les
arrestations, ensuite tous les aveux nécessaires. Il ferma Paris,
comme Danton l'avait fermé pour les journées de Septembre. Pen-
dant plusieurs jours les barriëras furent closes. Nul ne pouvait
aortir. Des sentinelles postées tous les cinquante pas sur le boule-
Tard extérieur faisaient feu sur ceux qui semblaient vouloir
' HUtoire et Mémoires, par le général comte Philippe de Ségur.
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m LES ÉttIGftÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
s'échapper deTenceinte *. Chaque chef de famille devait donner les
noms des personnes logées chez lui. Peine de mort pour qui
n'aurait pas révélé le nom do ses hôles ^. A la tombée de la nuit,
des sentinelles posées aux carrefours ordonnaient d'exhiber la carte
de sûreté; le Palais-Royal, les théâtres étaient cernés presque tous
les jours 3, et des perquisitions opérées sur les moindres dénoncia-
tions K La police faisaût ses enlèvements sans subir de réclamations
importunes^. En même temps le général Savary était envoyé à la
falaise de Bi ville avec un détachement de gendarmes d'élite pour
arrêter tous ceux qui tenteraient de débarquer; il s'y faisait accom-
pagner d'un ancien chouan, Chappedelaine, chargé de- reconnaître
et de nommer les prisonniers.
Depuis les révélations de Querelle, Bonaparte n'était plus aussi
pressé de faire exécuter les trois chouans condamnés. Il iSt retenir
eniprison et soumettre à de nouveaux interrogatoires tous les sus-
pects qu'il tenait sous sa main , aussi bien Pioger et Desol de Grisolles,
qui avaient été acquittés, que les condamnés à mort Picot et Lebour-
geois; il ordonna de resserrer les prisonniers d'État; il se souvint
du Suisse Christin, secrétaire du comte de Markow, l'ancien am-
bassadeur de Russie, il le fit enlever à Yverdun, en Suisse, contre
le droit des gens et enfermer au Temple*; il voulait lui arracher
des aveux qui compromissent Markow, et commença par lui donner
pour compagnons les condamnés Picot et Lebourgeois. Onze jours
s'étaient écoulés depuis qu'on les avait mis ensemble, le gardien
paraît à la fin de leur dîner : « Messieurs, leur dit-il, vous allez
être fusillés. » Et, en effet. Picot et Lebourgeois sont emmenés et
mis à mort. Cette mise en scène est réglée afin d'intimider Christin ;
celui-d est prévenu qu'il ne peut éviter le même sort qu'en rédi-
geant des dénonciations.
Rien n'ébranla Christin, cpii refusa de parler. Il fut puni par trois
cent quatre-vingt-un jours de mise au secret dans un cachot infect.
C'était là le plus innocent des procédés de torture employés par
Real sur les ordres de Bonaparte. « Mon cher collègue, le Premier
consul désire que vous ne négligiez aucun des moyens qui sont en
* Napoléoa écrit à Davout, le 18 veatôse : « Les barrières soQt investies
<le scatinelles à cinquante pas de distance. Des brigiads s'y sont présentés
et ont été pris et fusillés. » [Correspondance, IX, 351.)
a Samry, H, 39.
3 Rochechouart.
* Lalanne sur Fauriel, p. 19.
5 Rochechouart.
® Archives Woronzow, XIV, 289 et 298. — Archives russes, Corre^poniancc
Christin, préface et pages 13, 496, 784.
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sous LE BÈGNE DE NAPOLÉON 1« 199
voire pouvoir pour déterminer les prisonniers à vous mettre sur la
trace des principaux coupables ^ » Ces moyens paraissent avoir été
de deux sortes : tantôt on écrasait la main du prisonnier dans une
batterie de pistolet, tantôt on l'étranglait, et, alternativement, on
lui rendait le souffle, jusqu'à ce qu'il se décidât à parler.
Les deux systèmes furent appliqués par les soins de Bertrand,
un des chefs de division de la police, aux suspects qui furent ar-
rêtés du 23 janvier au 9 février 180A, et notamment à Picot dit
Lepetit*, et à Bouvet de Lhozier. Picot, dit Lepetit, était le domes-
tkpie de Georges Cadoudal, rien n'était donc plus tentant que de
loi extorquer des aveux qui permissent d'arrêter son maître. « Le
citoyen Bertrand, déclara ce malheureux, a fait apporter un chien
de fusil et un tournevis pour me serrer les doigts. Il m'a fait atta-
cher. Il m'a serré les doigts autant qu'il a pu, les officiers de garde
peuvent le dire. J'ai été chauffé au feu, les doigts écrasés... Voy^z
les marques. » El il tendait aux juges ses deux mains mutilées^.
Real avait transmis à Dubois les ordres confidentiels de Bona-
parte sur la torture; le juge d'instruction écrivit à son tour & R^l :
« Ce que vous avez ordonné par rapport à l'accusé Picot a été exé-
cuté; il a tout supporté avec une résignation criminelle. C'est une
âme endurcie dans le crime et fanatisée. Je l'ai laissé aujourd'hui
à ses souffrances et à sa solitude. Je ferai recommencer demain.
11 a le secret de la cachette de Georges, il faut qu'il le livre**. Aineî
on rétablissait, au profit de Bonaparte, la torture que Louis X'VI
avait abolie, et l'avocat de Picot pouvait dire avec l'emphase du
tenaps : ix On lui a fait subir des traitements qui ne s'exerçaient à
Rome que sur les esclaves ^. »
Bouvet de Lhozier ne supporta pas ces traitements aussi stoïque-
ment que Picot.
Bouvet faisait partie, comme Picot, des suspects arrêtés les 8 et
9 février 1804, à la suite des dénonciations de Querelle. Mais, tandis
que Picot et Querelle étaient des subalternes qui ignoraient la
présence à Paris du général Pichegru, Bouvet de Lhozier, descen-
dant d'un ancien chancelier de Bretagne ®, officier de marine^
investi delà confiance du comte d'Artois'', était le premier conjuré
« Lettre de Real au préfet de police Dubois, 9 février 1804. F. 7,6391.
* Ce Picot n'est pas parent de Louis Picot, exécuté avec Lebourgeois.
' Procès recueilli par les sténographes, IV, 335.
^ Lettre citée par Lalanne sur Pauriel, page 16.
' Procès recueilli par les sténographes, VII, 216.
♦ Bû 1364. F. 7,6395. On a pris sur lui et on trouTe là le carnet de note»
tenu par sa mère Tannée de sa naissance.
7 Fonds Bourbon, 635, f® 42.
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200 LES ÉMIGRÉS ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE
d'importance qui tombait entre les mains de la police; ils emblait
devoir oiTrir moins de résistance et fut mis sur la voie de com-
prendre Moreau dans ses dénonciations. Il paraît s'être à peu près
défendu contre les premières tortures, « mais, écrivait Dubois, on
est sûr de l'amener à des aveux positifs * ». Alors, il fut secrète-
ment, dans la prison du Temple, alternativement étranglé, puis
rappelé à la vie, jusqu'à ce qu'il consentit à déclarer qu'il avait
essayé de s'étrangler lui-même, et que, ranimé par les gens de
police (qui se trouvaient là bien à propos), il se décidât à dénoncer
la présence à Paris du général Pichegru, ses relations avec Moreau
et le rôle de Moreau dans le complot; et ainsi, haletant, au milieu
de la nuit, il écrivit comme étant de lui cette phrase ridicule dictée
par ses prétendus sauveurs : « C'est un homme qui sort des portes
du tombeau, encore couvert des ombres de la mort, qui demande
vengeance. » Ses mains étaient encore enflées des suites des pre-
mières tortures -, mais « cette impudente déclaration prouvait que
dans l'enceinte et la nuit des prisons, la torture avait été plus
efficace qu'à la préfecture de police. » Cette déclaration dictée,
qui exagérait ou qui dénaturait les (ixules et les inconséquences de
Moreau, était accablante pour le rival de Bonaparte.
En réalité, le 23 janvier 180i, Lajolais avait offert à Moreau,
pour le 26, un rendez-vous avec Pichegru. Moreau s'était rendu
au boulevard de la Madeleine où devait avoir lieu l'entrevue. En
route, Lajolais avait avoué que Pichegru serait accompagné de
Georges Cadoudal. En les voyant ensemble, Moreau passa de
l'autre côté du boulevard et l'entrevue fut manquée^. Moreau
pourtant vit deux fois Pichegru, et dans ces deux entretiens il
refusa nettement de travailler au rétablissement des Bourbons,
d'où Bouvet concluait que Moreau désirait travailler pour lui-même,
* Lalanne sur Fauriel.
2 Fauriel, pages 243 et suivantes. —Louis Ducorps fut aussi torturé. (Fau-
riel, page 279.) — Un témoin, Denise Lemoine, ouvrière : « J'ai beaucoup
souffert. M'avoir mis les fers aux pieds, monsieur, à une fîlle de quinze aas ! »
Tout s'est passé dans l'instruction de ce procès avec la dernière barbarie.
Garon : « On m'a fait souffrir tout ce qu'il est possible de soufTrir. »
(Procès, VI, 218.) — La femme Verdet, enceinte de deux mois, est jetée
dans un cachot froid et humide; elle tombe si malade, qu'on ne peut la
juger. La fille Bouvet, couturière, simple témoin, est emprisonnée et
menacée d'être guillotinée. (Procès, V, 314.) — Le témoin Hyvoanet a
été aussi torturé. A peine vient-il d'achever sa déposition que Picot se
lève et crie : « Que cet homme montre ses mains ! Oui, qu'il dise ce qu'on
lui a fait souffrir avaat d'avoir reconnu personne. » (Procès, VI, 112 et
Fauriel, p. 406 ) — Cet incident n'a pas eu de suites. (Journal de Paris,
14 prairial an XII, p. 1668.)
» Fauriel, p. 187.
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sous LE RÈGNE DE NaPULÉOX I*' 201
ensuite il présentait les choses de manière à faire croire que Moreau
avait armé le bras de Georges à son profit. Aussi ce Bouvet aura-t-
il beau se rétracter devant les juges, Bonaparte lui saura toujours
gré de lui avoir fourni le prétexte qu'il demandait. Alors que les
compagnons de Bouvet seront traités avec une impitoyable rigueur,
l'empereur, si cruel pour tous les prisonniers, lui rendra plus tard
sa détention très douce au château de Bouillon *.
Dès qu'il tint la déj)Osition de Bouvet, Bonaparte se crut le
maître : Moreau était compromis dans un projet d'assassinat avec de
misérables chouans. L'armée accucillera-t-elle cette dénonciation
d'un complice inconnu? C'est douteux. Bonaparte est fiévreux
pendant qu'on arrête par son ordre le vainqueur de Hohenlinden;
il se promène à grands pas dans sa chambre^; il s'irrite quand Miot,
le conseiller d'État, qu'il a chargé d'examiner les papiers de Moreau,
dédare n'avoir trouvé pas une preuve, pas un indice, pas un mot
de coupable ^. Il fait recommencer l'examen des papiers par Cuvil-
lier-Fleury, son chef de cabinet*. C'est en vain. On n'a rien trouvé
chez Moreau, rien chez ses aides de camp, rien chez ses officiers.
On n'a que la déclaration souillée à Bouvet de Lhozier. Mais Bona-
parte sait forcer la certitude, lui-même devient dupe de la machi-
nation qu'il a tramée, dès lors on est coupable si l'on ne devient
pas dupe comme lui. 11 assemble son conseil d'État en séance
extraordinaire, et là, au milieu de la stupeur générale, il se pro-
nonce avec violence contre Moreau'^: il écrit au brave Soult :
<^ Moreau s'était décidé à faire venir Pichegru à Paris; il l'a vu
quatre foîs ainsi que Georges ®. » a Moreau a vu deux fois Pichegru
et Georges, » écrit-il le même jour à Davout. Il se soucie peu de
cfâ contradictions, pressé qu'il est de déterminer l'opinion des
chefs militaires, et cela pendant que Moreau est placé sous la sau-
vegarde de la justice. Qu'on laisse au moins la justice suivre
1 instruction du procès, dit-on au Tribunat. « Quoi! s'écrie Bona-
parte, Moreau est coupable et vous ne le considérez pas même
comme accusé ' I »
Bientôt le grand juge va faire afficher le nom de Moreau sur la
« F. 7,6393.
^Constaot, I, 210.
^Miot,II, i35.
*F. 7,6102. — L'enquête a lieu plusieurs mois après la première. Il y a
sept malles de papiers saisis; au bas de la liste est écrit : • J'ai rcçu^
;*i^près les ordres de S. M. TËmpereur, toutes les pièces indiquées dans
teUe liste. Paris, 22 fructidor an XUl. Signé : L. Guvillier-Fleury. »
' Le 15 février. Miot, U, 127.
^Correspondance, IX, 315, 328.
' Miot, II, 127 et suivantes.
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202 LES ÉMIGRÉS ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE
(c liste exacte des brigands chargés par le ministère britannique
d'attenter aux jours du Premier consul », et au nom de Moreau on
ne rougit pas d'accoler la mention, « a envoyé à Londres, même
depuis la guerre, pour conférer avec l'ennemi », lâche et sotte
calomnie, mais il fallait calomnier Moreau, afin de préparer Topi-
nion à le voir livré à des juges.
Pendant ces incidents, les vrais conspirateurs, enfermés dans
Paris, étaient traqués par la police; leur tête était mise à prix.
Tout à coup, avant d'avoir pu découvrir Cadoudal et Pichegru»
Bonaparte fut inspiré par une idée étrange. Puisqu'il avait établi
à sa façon la complicité de Moreau, pourquoi ne comprendrait-il
pas un prince de Bourbon dans le même complot? Et ainsi, avant
d'avoir achevé sa première entreprise, il se précipita dans une
autre, l'enlèvement du duc d'Enghien.
II
Depuis les dépositions de Querelle et de Bouvet de F^hozier, le
Premier consul soupçonnait que le comte d'Artois en voulait à sa
\de. Lui-même avait attenté à celle de Louis XVIII et ne pouvait
trouver étrange que d'autres agissent comme lui. L'instinct du
bandit corse disposait son âme aux représailles. Dans son île natale»
la vengeance passait pour vertu, le pardon pour faiblesse, la justice
apparaissait sous la forme du meurtre; et comme il y avait yen*
detta déclarée entre les Bourbons et Bonaparte, contre la race
ennemie tout était légitime; il ne s'agissait plus que d'épier
l'occasion.
L'idée que le duc d'Enghien pouvait se servir du pont de
Strasbourg comme le comte d'Artois voulait user de la falsdse de
Biville, se présenta un jour à l'esprit du Premier consul.
A cette époque, le jeune duc, tenu à l'écart de toute combinaison
politique, s'adonnait tout entier à sa passion pour la princesse
Charlotte de Rohan-Rochefort, et ce sentiment seul motivait sa
présence dans le pays de Bade. Le cardinal de Rohan avait reçu le
duc d'Enghien au château d'Ettenheim au début de l'émigration,
et'c'est là que son hôte avait connu Charlotte de Rohan. La prin-
cesse avait d'abord suivi le jeune duc jusqu'en Russie, et c'est lui
qui revint auprès d'elle après le licenciement de l'armée de Condé.
Le duc d'Enghien ignorait les entreprises que méditaient les émi^
grés de Londres et l'existence de la conspiration de Georges. Biais
il faisait parfois des promenades sur le Rhin, parfois aussi le goût
de la chasse l'entraînait dans la Forêt-Noire, et il passait plasiears
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sous LE RÊGHE D£ NAPOLÉON l^* 203
jours éloigné d'Ettenheim. Cela suffit pour que les gens de la police
de Bonaparte, habitués à imaginer des complots qui faisaient valoir
leurs services, prétendissent que le prince se rendait fréquemment
à Strasbourg et même qu'il venait clandestinement à Paris. Ému
de tous ces bruits, le Premier consul envoya sur les lieux un sous-
officier de gendarmerie, le maréchal des logis Lamothe, et le chargea
d'espionner l'entourage du prince, de s'enquérir de ce qui se pas-
sait dans la petite ville d'Ëttenheim et dans le château. Le choix
de l'espion fut malheureux ; Lamothe se borna à recueillir les bruits
qui circulaient à Strasbourg et dans le voisinage sans en apprécier
la vraisemblance et sans en contrôler l'exaaitude. A Ëttenheim,
tout le monde lui apprit que le prince s'absentait quelquefois et
qu'il passait des journées à la chasse. L'habile homme ne vit là
qu'un prétexte; il en conclut que le prince, au lieu de se livrer à
des distractions innocentes, se rendait dandestinement en France.
Parmi les rares émigrés, présents à Ettenheim, se trouvait nn vieil
officier dont l'espion mal informé s'exagéra le rdie et l'importance.
Ce personnage était le marquis de Thumery. Trompé peut-être par
b prononciation allemande, Lamothe s!imagina qu il s'agissait de
Dumouriez et là-dessus il bâtit un roman bien invraisemblable qui
ûit le thème de son rapport et qu'il étaya de tous les commérages
soigneusement recueillis. Le général Moncey, commandant en chef
la gendarmerie, porta aussitôt le rapport au Premier consul. Un
second émissaire, le maréchal des logis PfersdorfT, envoyé quelques
jours après le premier, ne renseigna pas mieux le Premier consul ^
Celuî-ci connaissait par Real les intrigues qui se nouaient à
l'étranger, fiéal, chargé, comme on l'a vu, de la police sous les
ordres du grand juge Aégnier, avait reçu de Méhée de la Touche
d'autres rapports sur l'entourage du duc d'Ënghien. Le dernier
lapport de Méhée de la Touche était du 28 février. Real l'avait
tommoniqué le 2 mars, et insistait en courtisan sur le danger
^'offrait la présence du prince auprès de la irontière; quelques
jours après, le 7 mars, il jsignaiait la présence à Qffenbourg, dans
le Toisinage d'Ëttenheim, de deux agents de l'émigration (Marcey
et Trident). Le 10 mars, une lettre officielle des Affaires étrangères,
adressée à l'électeur de Bade, réclamait leur extradition. A peme
* Ponr cette mission si bien remplie, PfersdorfiT fut avancé; l'espion fut
iécoié et devint capitaine : la Restauration, il est vrai, le révoqua en 1814.
Lt révocation ne nous semble pas plus méritée que Tavancement. Le
iQbalieme avait exécuté ses ordres avec llnieiligence que ia nature lui
trait départie. Cependant il était au moins inutile d'accorder à cet homme,
comme on le fit après 1830, une pension ot une chaire de professeur au
collège de âayerne.
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204 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
venait-il de dicter et d'expédier cette dépêche, que Talleyrand se
rendit auprès de Bonaparte; Real Ty avait devancé. Ils le trouvè-
rent impressionné par la lecture du rapport de Pfersdorff : « On
m'a caché, leur dit-il, que Dumouriez est à Ettenheim auprès du
duc d'Enghien. On m'a caché que la baronne de Reich * est cou-
sine de M"® de Massias, femme du chargé d'affaires à Carlsruhe^. »
Puis, s'animant peu àpeu et bientôt transporté de colère, il ajouta :
« On me cache tout, on me dissimule tout. On me trahit. Vous
êtes avec mes assassins. » Ni Real ni Talleyrand ne furent émus
outre mesure, ils étaient habitués à ces emportements. Le nom de
Dumouriez avait suffi pour exciter ces transports. Au fond du
cœur et en dépit de sa supériorité, Bonaparte avait toujours gardé
des sentiments d'envie contre Dumouriez, Hoche et Moreau. Hoche
était mort subitement, le délivrant d'un rival dangereux. II tenait
Moreau. Il croyait tenir Dumouriez. Sur-le-champ il convoque aux
Tuileries un conseil extraordinaire, composé des trois consuls, de
Talleyrand et de Fouché, qui avait reconquis peu à peu l'autorité
et presque les fonctions de ministre de la police.
L'idée d'enlever à force ouverte, sur les domaines de l'électeur
de Bade, le duc d'Enghien et le général Dumouriez, fut émise^ sans
embarras, dès le début de la séance. Ce serait assurément une
violation du territoire germanique, mais la France n'était-elle pas
assez forte pour faire agréer ses excuses? Le consul Lebrun ap-
préhendait l'effet qu'un pareil événement produirait en Europe; il
laissa voir sa répulsion et presque son effroi. Cambacérès eut le
courage de se prononcer ouvertement contre la proposition de
Bonaparte : « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons »,
répliqua Bonaparte au régicide Cambacérès. Au surplus, après
avoir écouté l'opinion de Cambacérès, il entendit à peine le reste
de la discussion et les avis contradictoires. Son parti était pris.
Même avant la séance, il avait mandé aux Tuileries les hommes
dont il voulait faire ses instruments, puis consulté ses cartes
et combiné son plan. Dès que le conseil se sépare, les ordres
sont donnés sans retard. Rien n'est omis, tous les incidents sont
prévus. En présence de Berihier, ministre de la guerre, qu'il
avait retenu, Bonaparte prescrit au général Ordener de se rendre
en poste à Strasbourg sous un autre nom que le sien. Ordener
devra partir de Schlestadt avec trois cents dragons, arriver à
Rheinau sur les huit heures du soir; alors il sera rejoint par
* La baronne de Heich était une émigrée dont Bonaparte redoulait les
intrigues.
* C'est encore une erreur. La baronne de Heich n^était nullement parente
de M™« de Massias. Le rapport de Pftersdorff n^était qu'un tissu d'erreurs.
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fSOUS LE RÈGNE DE NAPOLÉON I"^ 203
quinze pontonniers portés sur les chevaux de l'artillerie légère :
ceux-ci saisiront les bateaux qui devront, avec le bac, transporter
sur l'autre rive du Rbîn les trois ceuts dragons en un seul voyage.
On devra se munir de cartouches et prendre du pain pour quatre
jours. A la même date, à la même heure, Caulaincourt devra se
diriger sur Offenbourg, il enverra des patrouilles sur Ettenheim
pour observer le pays et soutenir Ordener. A Kehl, trois cents
hommes et quatre pièces d'anillerie; à Vieux-Brisach, cent hommes
et deux pièces d'artillerie seront prêts à les appuyer, au besoin à les
secourir. 12 000 francs seront distribués aux soldats, afin que ceux-
ci puissent acheter des vivres sans fouler et indisposer l'habitant.
Secondé par ces trois détachements, Ordener doit cerner Ettenheîm,
enlever le duc d'Enghien et Dumouriez, les conduire à Strasbourg.
Fébrile et passionné, Bonaparte signe lui-même les pièces et dicte
tous les ordres.
Dans la nuit du 15 mars, tout se passe, en effet, suivant le pro-
gramme arrêté. Le Rhin est franchi sur le point désigné; quelques
heures après Ettenheim est cerné; dans la petite ville personne
n'ose tenter de résistance, ni même pousser un cri. Ordener enlève
le duc d'Enghien, le baron de Grunstein, le marquis de Thumery,
ie secrétaire du prince et quelques subalternes. Le roi de Suède»
gendre du grand-duc de Bade, se trouvait depuis quelque temps
à Ettenheim, mais il en était sorti pour se rendre à Carlsruhe auprès
de son beau-père. Ce voyage le fit échapper aux gendarmes de
Bonaparte. Quand il revint à Ettenheim, il fit sonner le tocsin dans
la petite ville et dans les villages, mais déjà les prisonniers étaient
bien loin. En même temps, Caulaincourt, suivant ses instructions,
enlevait à Offenbourg, en plein territoire allemand, le général de
Vauborel, l'abbé d'Aymar, le comte de Mellet, MiM. de la SauUay,
de Roussel et toute une troupe de femmes, la baronne de Reicb,
Thérèse Leiss, sa servante. M"** de Moyria, etc. De son côté, le
préfet Shée emprisonnait à Strasbourg le comte de Toulouse-Lautrec,
l'ancien député Chambé, le marquis d'Agrain et ses filles, M'^" de
Klinglin d'Essert et le général Desnoyers. On saisit les papiers eu
même temps que les suspects.
Bade et l'Allemagne étaient en paix avec la France. On opérait
pourtant comme en pays conquis. On adressa, il est vrai, quelques
excuses à l'Électeur. Celui-ci réserva son courroux pour les op-
primés qui lui valaienl^cette injure : « H est interdit à tout individu,
revenant de l'armée de Condé, ainsi qu'à tout émigré français, de
séjourner dans le grand-duché *. »
* Bourrienne, VI, 182. — L'atlitudo de la cour de Bade s'explique par
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206 LES ÉtfKSBÉS ET Lk SOCIÉTÉ FRAICÇÀISE
Après avoir passé le Rhin, le duc d'Engfaien fut enfermé dans
la citadelle de Strasbourg. On ne l'y laissa pas longtemps. Deux
jours après, sur un ordre impérieux, il était jeté dans une chaise
de poste et dirigé en toute hâte vers Paris.
Le Premier consul avait pu déjà constater les illusions de
«es agents et les erreurs de ses émissaires. En réalité, peu ou
point d'émigrés, pas de rassemblement, pas de Dumouriez, pas de
conspiration. Bans les papiers saisis, presque tous antérieurs &
Tan VIII, pas une ligne, pas un mot qui laissât soupçonner la
participation du prince ou de ses compagnons à l'attentat de
Georges ou à d'autres complots. Mais l'idée de terrifier les roya-
listes, de leur faire connaître que le sang des Bourbons n'avait pas
à ses yeux plus de valeur que le sang de toute autre victime, cette
idée dominait l'esprit de Bonaparte. Résolu à méconnaître les
principes d'égalité, de liberté et de justice que Ja fiévolutton
avait voulu inaugurer dans le monde, il entendait donner satis-
faction aux terribles passions qui l'avaient animée. Le moment
lui semblait venu de rallier à son pouvoir ces terroristes avides
de traitements et de faveurs, qui ne demandaient qu'à se faire
chambellans. Dès son arrivée à Paris, le prince fut enfermé
au Temple; quelques instants après, il en était tiré et on le
dirigea sur le sombre donjon où allait s'accomplir sa tragique
destinée.
Aux termes de la loi. Murât, commandant de la division miJi-
taire, devait former la commission destinée à juger le duc d'En-
ghien, la réunir et ordonner l'exécution de la sentence. Murât
n'était qu'un soldat endurci dans les camps, et sur vingt champs
de bataille, il aurait sans la moindre hésitation attaqué et sabré le
prince, alors que celui-ci chargeait, dans les rues de Zurich, les
grenadiers de Masséna; souvent il pérorait contre les émigrés,
les nobles et les princes, mais il comprit qu'il s'agissait d'une
exécution clandestine et refusa d'assumer la lourde responsabi-
lité qui allait peser sur lui. Il supplia son redoutable beau-frère
d'épargner au mari de sa sœur le rôle odieux qui lui semblait
réservé. Le Premier consul reprochant à Murât sa faiblesse, la qua-
Ja crainte qu'inspirait le grand capitaine; mais, à Paris, l'attitude du
ministre de Bade ressembla fort à la complicité. Ce ministre était le
Laron de Dalberg, déjà le confident, bientôt l'allié de Talleyrand. Tout à
coup, sans cause apparente, sans mérites patents, on le dote de 4 millions,
Oîî le fait duc et séoateur. Quels services secrets doivent payer ces faveurs?
— Le baron de Dalberg n'a pas prévenu Bade qu'on s'agite pour arrêter
les émigrés du Badois. — Le jeudi 15 mars, le baron de Dalberg a été
avisé de ronlèvemcnt, pourquoi n'a-t-il pas soulevé le corps diplomatique?...
(Savary, Mémoires, II, 343, 353 et suivantes.)
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gO§S LB RteRE DE NÀPOLÉOH l-' 207
tifia en termes iDéprisai>t» et finit par lui dire qu'il couvrirait ssl
Iftcheté en signant de sa main les ordres à donner ^
C'est bien par lui en effet que furent désignés les membres de
fat commis^on militaire dont les noms méritent d'être conservés
par rbistoîre :
Le général Hultin, président, commandant les grenadiers de la
garde de» consul»;
Les colonels Guiton, du 1" cuirassiers; Barroîs, du 96* de Hgne^
Ravier, du 18* de ligne; Bazancourt, du 4* d'infanterie légère;
Le commandant Rabbe, du 2* régiment de la garde municipale;
Le capitaine adjudant-major d'Hautancourt, de la gendarmerie
d'élite, rapporteur ;
Le capitaine Molin du 18* de ligne, greffier.
D&ns tous les temps, les despotes ont recruté de ces hommes
cp'un vieux poète français nommait « juges d'enfer ». La commis-
sion nommée et installée par Bonaparte, à défaut de Murât 2, était
absolument incompétente et sans pouvoir, puisqu'elle fonctionnait
an lieu et place des juges ordinaires. D'ailleurs^ il n'existait aucun
modf, on peut dire môme aucun prétexte pour condamner l'homme
que lui livrait Bonaparte. Le duc d'Enghien était prince du sang,
et les lois révolutionnaires qu'on prétendait lui appliquer avaient
banni les princes, de sorte que le jeune duc était un banni cl no»
un émigré. Il venait d'être enlevé non pas en pays ennemi, non
pas en pays conquis, mais sur un territoire ami et chez un peuple
îdlié. Mais le Premier consul s'était prémuni contre tous les scru-*
pules qui pouvaient naître dans les consciences. Il avait enjoint
an général Savary de se rendre à Vincennes, afin d'y régler la
mke en scène de la lugubre tragédie. Savaiy ^ était un de
* L'ordre émané de Napoléon existe encore ; il a été dans les papiers^ do
M. de Mosbourg.
^ 13 octobre 1884. — Collection d'autographes d'Etienne Charavey.
Autographe du 29 ventôse an XII. — Murât transmet le décret de Bona-
parte ordonnant de traduire devant la commission militaire le duc d'En-
giiieo, « préTenu d'avoir porté les armes contre la république ».
* Savary était le mameluck, le chaouch de Bonaparte. Le maître dit do
donner un coup de yatagan, il le donne. Quoi qu'aient pu dire ceux qui
veulent l'excuser, il avait alors l'âge de raison, puisqu'il était né en 1774 :
il avait donc trente ans au moment du crime. Sur ce dévouement les
récompenses ne tardèrent pas à pleuvoir. Chef d'escadron en Egypte,
colonel à vingt-six ans (en 1800), presque aussitôt général de brigade,
récompensé de sa coopération au meurtre, le l**" février 1805, par le grade
de général de division (trente et un ans), il fut fait, le 7 février 1807, grand
aigle de la Jjégion d'honneur avec une pension de 20 000 francs, et créé
duc de Rovigo, en février 1808, avec une dotation de 15 000 francs.
Avec l'éducation que lui avait donnée Bonaparte, ne soyons pas surpris
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!^08 LES ÉMIGRÉS ET LA SOGIËTË FRANÇAISE
ces Séides qui, fasdnés par une admiration enthousiaste pour le
génie d*un homme, font consister l'honneur dans une soumission
aveugle aux volontés du despote qui les emploie. Il était bien
choisi pour la mission qu'il avait à remplir, et il porta aux juges
l'injonction de se réunir, d'interroger, de condamner le prisonnier,,
et si, comme on n'en doutait pas, la peine prononcée était la
peine capitale, ordre lui fut donné de faire exécuter le prince sur-
le-champ.
Pendant que Bonaparte préparait tout pour le dénouement, le
duc d'Enghien, étourdi de son rapide voyage, s'était jeté sur un lit
et sommeillait après un léger repas. Depuis cinq jours, ses geô-
liers successifs lui avaient à peine laissé prendre un peu de nour-
riture et quelques heures de repos; il était exténué de fatigue. On
le réveilla presque aussitôt, le rapporteur d'Hautancourt se pré-
senta pour l'interroger; il était près de minuit lorsque commença
cette instniction dérisoire. Le prince réclama un défenseur, on le
lui refusa. Les règles de la procédure furent violées pour l'instruc-
tion comme pour le jugement. Cette instruction ne consista que
dans un interrogatoire. Les juges, déjà réunis, attendaient que cette
formalité fût remplie. Ils se regardaient effarés et causaient entre
eux à voix basse. L'un d'eux racontait qu'il venait d'être retenu
à la porte du château par les gendarmes pendant une demi-heure.
Un autre paraissait encore plus ému que ses collègues; il s'était
imaginé qu'on l'envoyait à Vincennes pour y être détenu : heureux
ae juge, si sa destinée avait été de n'être que détenu! Enfin le
rapporteur parut, et la commission entra en séance.
Il était une heure du matin; cette nuit de mars était froide et
pluvieuse. Les juges, impressionnés par cette humidité pénétrante,,
s'étaient rapprochés du foyer en se plaçant autour d'une table
ronde, dans une vaste salle qu'éclairaient à peu près les chandelles
fixées dans des lanternes d'étain. Le prince, assis dans un fauteuil
de cuir, faisait face à ses juges. Derrière eux, Savary écoutait l'in-
terrogatoire; le dos tourné contre la cheminée, il pouvait en se
baissant souffler les ordres du maître à l'oreille du président et de
ses assesseurs. Les gendarmes qui gardaient le prisonnier formaient
tout l'auditoire. C'était Hullin qui présidait la commission; Hullin,
le soldat aux gardes-françaises qui, porté par le flot du peuple et
pénétrant l'un des premiers dans la Bastille, avait promis la vie aux
invalides qui baissaient le pont-lcvis devant les assaillants; le vain-
(le le retrouver aux débuts de notre coaquète d'Algérie, le cerveau épaissi
et la gorge rongée par un cancer, signer des sauf-conduits réguliers à des
chefs musulmans, sur sa parole l»s attirer à lui et les faire massacrer.
(Gamilla Rousset, Hevue des Deux Mondes, 1" mars 1885.)
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sous LE RÈGNE DE NÀPOLÉO.N i*' 209
qneur, enivré de ce succès facile, se laissa porter ea triomphe, tandis
que la populace égorgeait ceux qui s'étaient fiés à sa parole. Sous la
Terreur, HuUin était devenu le protégé de Joseph Lebon. D'un pareil
président, le prince ne pouvait guère attendre de délicatesse. Dans
l'interrogatoire, Hullin se montra grossier; sa voix était menaçante ^
Le prince répondit à ses questions avec calme; il nia toute compli-
cité dans le complot de Cadoudal... Au bout de quelques instants,
le président déclara que les débats étaient clos. Les notes de police,
un rapport de Real, la présence de Savary, impressionnaient les juges,
il n'y eut de délibération que pour la forme. Une fois le jugement
rendu, Savary empêcha la commission militaire d'écrire au Premier
consul; il sépara, il renvoya les membres en leur faisant remarquer
que leur démarche risquait fort de déplaire à son maître. Au sur-
plus, leur dit-il, votre affaire est finie, le reste me regarde '. Singulier
jugement où Ton ne vit ni pièces, ni témoins, ni défenseur, où les
juges, soucieux uniquement d'obéir, laissaient en blanc la date et
l'indication des articles de loi qu'ils prétendaient appliquer'. De
quoi le condamné est-il coupable? Le jugement ne le dit pas. En
dépit des prescriptions légales, pas de publicité; tout se passe entre
les complices. La signature du greffier manque même sur la pièce
originale, qui n'est dès lors qu'un papier sans valeur. Deux jours
après seulement, lorsqu'il fallut insérer les documents au Moniteur^
on refit le jugement et sur la pièce remaniée une partie des irré-
gularités disparut ; toutefois le jugement rectifié se termine encore
par un faux manifeste : <c Fait, clos et jugé sans désemparer, les
jours mois et an dit, en séance publique. » On sait que tout s'ac-
compVit à huis clos.
Après l'interrogatoire de Hullin, le prince avait été ramené dans
sa chambre. Une demi-heure après, le gouverneur Harel, une
torche à la main, reparut devant lui, l'invitant à le suivre. Harel,
qui alors coomiandait à Vincennes, était ce même Harel qui, avec
le concours de Barère, avait organisé, puis dénoncé la conspiration
Aréoa et, sciemment, fait tomber des lètes innocentes. On l'avait
payé par le gouvernement de Vincennes. Harel conduisit le pri-
^ Hullin s'est défeado. (Voy. notice Hullin.) — Sa défense est peu con-
cluanle. II a dit qu'il ignorait ce qui! venait faire à Vincennes avec les
autres juges, qu'il avait voulu un sursis, mais que le général qui se tenait
derrière son fauteuil Tavait empêché. Dès que ce fut fini, le général la
renvoyé. Il discuta, puis s'en alla pour attendre sa voiture. « Nous étions
nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au dchons
lorsqu'une explosion se fil entendre.
- Nougarède de Fayet, II, 37. — Notice Hulin.
3 «... lui a appliqué Tarticle .. do la loi du... ainsi conçue... et eu consô-
quc?ace l'a condamné à mort. »
25 OCTOBBE 1887. li
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^10 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
sonnîer à travers les corridors voûtés à la tonr an DîaWe, seule
issue pour pénétrer dans les fossés, que le cortège suivît jus-
qu'au bas du pavillon de la Reine. Une pluie fine et froide con«
tinuait à tomber; on n'entendait aucun bruit, si ce n'est par
moments le murmure des voix d'un groupe d'officiers qui causaient
dans le lointain, sur le pont-levis, en avant de ta porte du bois. £b
face du prince qui s'avançait, des gendarmes d'élite se trouvèrent
postés avec des lanternes. A leur faible lueur, on pouvait voir une
fosse préparée dès la veille; le jardinier Bontemps, requis pour la
creuser, avait utilisé un trou qui se trouvait au pied du pavillon de
la Reine. Cette fosse, la présence des gendarmes, les armes ap-
prêtées, ne pouvaient plus laisser de doute au prisonnier. D^sdl-
leurs, l'adjudant Pelé se présenta aussitôt pour lire la pièce informe
à laquelle ses juges donnaient le nom de Jugement. Ni les gen-
darmes ni les geôliers ne surprirent le moindre signe de feiblesse
chez le descendant des Condé; le corps était épuisé, mais l'àme
restait haute, et le prince se montra digne de ses aïeux. H afvait
réclaaié l'assistance d'un prêtre, qui lai fut refusée. II remit à un
officier un petit paquet, contenant, à l'adresse de la princesse Char-
lotte, une mèche de cheveux, un anneau d'or et une lettre^ puis il
s'avança résolument en face des gendarmes; à trois heures da
matin *, le crioie était consommé 3.
Un jurisconsulte célèbre* a résumé les faits avec précision :
« Surpris par trahison sur un sol étranger, entraîné violemment
vers la France, traduit devant de prétendus juges, qui, en aucun
cas, ne pouvaient être les siens, accusé de crimes imaginaires ,
privé du secours d'un défenseur, interrogé et condamné à huis clos,
mis à mort de nuit dans les fossés de sa prison... L'instruction est
* Savary les a moatrés à Joséphine. (Souvenirs de M»« de Rémusat,
I, 234.) Real a intercepté ces reliques de la victime, qui furent enfermée»
dans un cartoa à la préfecture do police. Jusqu'en 1861, la préfecture de
police avait conservé le carton et les dossiers Enghien. Le carton contenait
toujours la bague et les cheveux destinés à la princesse Charlotte. A cette
époque, Napoléon III a fait demander le carton et les dossiers et les a gardés
jusqu'en 1870. (Lalanne sur Fauriel, préface, page xii). Le tout a dû être
brùié sous la Commune pendant Tlncendie des Tuileries.
2 C'est l'heure qu'indique Harel dans sa lettre à Real,
^ On a retrouvé, en 1816, le jardinier requis pour creuser la fosse deiac
heures après l'arrivée da prince à Vincennes. Procès-verbal d'exhumation,
mars 1816. — « La face était tournée vers la terre, une jambe dans une
position presque verticale et les bras contournés vers le dos... une pierre
assez volumineuse paraissait avoir été jetée à dessein sur la tête, dont le»
os avaient été fracassés... » (Chambelaad, Histoire de Louis de Bourbon,
Condé, m, 425.)
^ Dupin aîné.
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sous LE RÈC5E DE NAPOLÉON I" 211
secrète, le jugement secret, rexécution secrète. Les juges disent
sera exécuté de suite en dépit des lois qui peroiettent le recours. »
Et il conclut : C'est un lionteux et lâche assassinat. Tel fut le
cri de Fopinion auquel répondit du château d'Ettenheim un cri de
désespoir a Seul, sans appui, sans secours, sans défenseur,
accablé d'inquiétude, exténué de besoin, et, après cette pénible
route, sans lui laisser prendre un instant de repos, ils se sont
hâtés de prononcer son jagement pendant lequel le malheureux
s'aasoupit plusieurs fois, il a fini, abandonné de la nature entière,
sans qu'une main amie ait pu fermer ses yeux ^ »
Quelques historiens ont cherché à diminuer la responsabilité de
Bonaparte'. On ne saurait contester que le Premier consul, après
ayoir ordonné le CMip de main d'Ëttionheim, s'est retiré toute une
seodaine à la Ualmaisoii. Aucune raison de sentiment, aucun argu-
Bient de justice, n'avaient pu triompher de ses sombres desseins.
Vainement, dans la journée du 20 mars, Murât avait repoussé
Faf^l du Premier consul et refusé de participer à sa vengeance,
8<maparte, inflexible, avait tout pris sur lui; il avait lui-même arrêté
les détails, dicté et signé tous les ordres. On assure, il est vrai,
que, dans la soirée du 20 mars, l'esprit du Premôer consul était
retonabé dans l'indécision. Devant les supplications ardentes de
Joséphine, de Caulainceurt et devant le refus de Murât, Bonaparte
hésitait. -C'est alors que Joseph serait intervenu; lui aussi aurait
invoqué la raison d'État, mais en faveur de la démence et rappelant
à son frère « qu'il avsût dû jadis aux encouragements du père de
la victime son choix de l'artiUerie et son refus de la marine où son
desûn eût avorté », il ne l'aurait quitté que bien assuré de l'avoir
ramené à des idées plus douces. C'est alors que le Premier consul,
se ravisant, aurait chargé Real d'aller interroger le malheureux
prince^. Si Real s'était acquitté de sa mission, le duc d*£ngfaien
aarait pu être sauvé. Malheureusement, RéaL, exténué de fatigue,
* Lettre de Charlotte de Rohan à la comtesse d'Ecquevilly-Nanroy. Les
derniers Bourbons, p. 206.
2 Lorsque plusieurs complices soat amenés devant une cour d'assises,
oa voit à Tenvi prévenus, défenseurs et ministère public rejeter lo poids
du crime sur celui qui a les pires antécédents. C'est ainsi que Fouché a
souvent subi devant Thistoiro la peine méritée par un pire que lui; Tai-
levTand a été calomnié de môme, Savary également On aurait mauvaise
grâce à entreprendre une réhabilitation de ces trois hommes ; il est pos-
sible cependant d'affirmer que l'àme de Talleyrand était supérieure à celle
de Fouché, laquelle était moins basse que celle de Savary. Mais Bonaparte
était encore plus dépourvu de sens moral qu'aucun des hommes qui l'ont
servi.
3 Histoires et Mémoires, par le générai comte Philippe de Ségur,
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312 LES ÉMIGRÉS ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE
avait été déjà réveillé deux fois pour des motifs de peu d'importance,
alors il s'était enfermé chez lui et avait défendu à ses gens de le
déranger sous aucun prétexte; il n'aurait pris connaissance de
l'ordre qu'à son réveil. Se levant en toute hâte il aurait couru à
Vincennes, et sa voiture croisa celle de Savary ; tout était terminé*.
Que valent ces conjectures? Ce que nous pouvons dire, c'est
qu'à cinq heures, presqu'à ce même moment, Joséphine se réveil-
lant, Bonaparte lui dit : « Le duc d'Enghien doit être mort. » José-
phine pleurant, Bonaparte l'embrassa et ajouta : « Tu n'es qu'une
enfant. » Et le matin même, à huit heures, Joséphine le conta à
M"" de Rémusat *.
Paris ne se doutait pas encore que le prince fût enfermé au
donjon de Vincennes; le bruit du coup de main d'Ettenheim com-
mençait seulement à s'y répandre. Le 21 mars, à neuf heures da
malin, Ségur descendait chez Duroc pour y faire le rapport de
service, et lui-même ne savait rien, lorsqu'il rencontra d'Hautan-
court sur le grand escalier des Tuileries. Cet officier arrivait livide;
il avait l'air égaré, les vêtements en désordre. Ségur lui demanda
la cause de son trouble; il en reçut des réponses qui le firent
frissonner. M. d'Hautancourt parlait en balbutiant de nuit affreuse,
de catastrophe, de coup de foudre. Dans son anxiété, Ségur courut
à Hullin, dont la haute taille se voyait de loin et qui était là, ne
paraissant guère moins agité que d'Hautancourt. Ségur hasarda
une question plus précise : « On dit le duc d'Enghien arrêté? — Ouï,
répondît Hullin, arrêté et déjà mort » ; et aussitôt il ajouta : « Il a
bien fait, il vaut mieux tuer le diable que le diable nous tue ^, »
Alors la funèbre nouvelle se répandit partout. Curée, ancien
conventionnel et devenu tribun, entra dans la salle du Tribunat,
en s'écriant : «Bon, voilà Bonaparte qui se fait conventionnel. » Ce
hurlement de mâtin qui flaire le sang ne semble pas avoir déplu.
Quelques jours après. Curée était chargé de proposer au Tribunat
l'empire héréditaire *.
Le dimanche suivant, on se réunissait aux Tuileries pour la
messe; chacun s'entretenait de l'événement, tous se turent quand
parut Bonaparte, mais les regards ne le quittèrent plus. Durant
la messe, il resta impassible, puis, rentrant dans la salle, il passa
* Miot de Melito, Souvenirs, I, 101.
2 Souvenirs de M"''» de Rémusat. Le récit de M"« de Rémusat offre tous
les caractères de rauthenticité. Si le Premier consul avait réellement
confié une mission à M. Real, il savait qu'elle n'empêcherait pas rexéciUion
de ses ordres antérieurs.
3 Histoire et Mémoires, par le général comte de Ségur.
* Souvenirs de Miot, II, 178.
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sous LE RÊGÎŒ DE NAPOLÉON V 213
lentement devant la nombreuse assistance, s'arrêtant devant ses
familiers pour leur dire quelques mots. Tous s'inclinaient en se
taisant. Alors son attitude se raidit, il devint morne et, au milieu
du silence universel, il s'assombrit de plus en plus *. Deux jours
après le meurtre, il disait à Truguet : « Eh bien, voilà un Bourbon
de moins! J'ai voulu lui épargner les horreurs de la mort en le
faisant fusiller sur-le-champ 2. » A quelques jours de là (3 ger-
minal), le conseil d'État recueillait avidement ces paroles : « J'ai
fait juger et exécuter promptement le duc d'Enghien pour éviter
de tenter les émigrés rentrés qui se trouvaient ici. J'ai craint que
la longueur d'un procès, la solennité d'un jugement, ne réveillas-
sent dans leur âme des sentiments qu'ils n'auraient pu s'empêcher
de manifester, que je ne fusse obligé de les abandonner à la
police et d'étendre ainsi le cercle des coupables ^. » Mais, quelques
mois plus tard, laissant de côté ces prétextes, Bonaparte dévoilait
sa pensée : « Je ne puis me repentir du parti que j'ai pris à l'égard
du duc d'Enghien. Je ne serai tranquille sur le trône que lorsqu'il
n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en est un de moins. Il
était jeune, brillant, valeureux; c'était le reste du sang du grand
Condé, c'était le sacrifice le plus nécessaire à ma sûreté et à ma
grandeur ^. » Un autre jour Napoléon disait encore : « Il ne me reste
qu'à supporter la responsabilité de l'événement. La rejeter sur
d'autres serait une lâcheté dont je ne veux pas qu'on me soup-
çonne-*. » Et en effet, l'histoire ne refusera pas de faire peser la
responsabilité de ce crime sur l'homme qui l'a si hautement
revendiquée.
A peine le duc d'Enghien était-il enseveli dans la fosse de Vin-
cennes, qu'on remit en liberté les prisonniers arrêtés en même
temps que lui, Grûnstein, Schmitt, Vauborel, Toulouse-Lautrec,
Quidor, Duperret et tous les autres... en tout vingt-deux; un vingt-
troisième, Claude William, fut enfermé à Charenton ®. Sur chaque
prisonnier, il y avait un rapport, et nous avons pu constater que
ces rapports ne contiennent aucune charge. La police ne sait rien
sur les arrestations, parce que les ordres sont émanés du cabinet
de Bonaparte ''. On a noté, toutefois, que Grûnstein a posé la main
* Histoire et Mémoires du général comte de Ségur.
2 Miot de Melito, Souvenirs,
3 Ibid,, n, 145.
*lbid., 215.
' Histoire et Mémoires du général comte de Sî^gur. C'est Joseph qui Ta
répété à Ségur.
fi Nouv. acq. fr., 3572, fo 238.
7 Ibid., f» 247. Ces dossiers forment une partie des Archives du ministère
de la police.
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214 LES EMIGRES ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
sur la batterie du fusil du duc, afin de l'empêcher de tirer sur les-
gendarmes qui venaient l'arrêter K
Le meurtre du duc d'Enghien n'était pas le premier de^
crimes de Bonaparte; il avait sacrifié d'autres victimes à ses ven-
geances. Seulement ce fut le premier des crimes avoués; si le^
meurtre fut commis par Bonaparte, l'expiation fut subie par la
France. Du jour au lendemain, l'Europe se trouva transformée.
Hier c'était la paix, aujourd'hui c'est la guerre. La Prusse recher-
chait notre alliance, elle se rejette vers la Russie. Celle-ci s'exalte
à la nouvelle du meurtre; les provocations succèdent aux assu-
rances d'amitié. Le chancelier, prince Czartoryski, annonce l'évé-
nement à tous les ambassadeurs de la Russie; dans ses dépêches,
il emploie le mot meurtre et leur communique les notes remises à
Napoléon. La cour prend le deuil avec affectation.
Les impératrices, enveloppées dans leurs voiles, passent silen-
cieuses devant HédouviUe ^ consterné. La Russie insulte la
Saxe, qui a eu la bassesse de se plaindre du séjour à Dresde du
comte d'Antraigues, un émigré. Elle rappelle son envoyé de Rome^
afin de punir le pape qui a livré du Vernègues. L'Angleterre rugit.
L'Autriche prépare ses armements en silence. Dans toute l'Europe,
les ennemis de Napoléon se cherchent et se rapprochent. C'est
ainsi que va se nouer la troisième coalition. Les harangues offi-
cielles pourront encore saluer le héros du nom de pacificateur;
mais, en réalité, le temple de Janus ne sera plus fermé jusqu'à la
fin de l'empire.
Pendant que les étrangers manifestaient leur horreur, ud
Bourbon, le faible roi d'Espagne, ne craignit pas d'envoyer au
meurtrier les insignes de la Toison d'Or. Aussitôt Louis XVIII se
dépouilla de ces mêmes insignes, en écrivant cette lettre célèbre :
<( Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand cri-
minel que l'audace et la fortune ont placé sur mon trône. La reli-
gion peut m'engager à pardonner à un assassin, mais le tyran de
mon peuple doit toujours être mon ennemi *. »
Napoléon se montra peu ému de la réprobation universelle, mais
il portait en lui un juge que ne gagnèrent point les sophismes de
son esprit ou les propos de ses flatteurs. Son front s'assombrissait
* Le prince \isait le gendarme Chariot qui mit la main sur lui. Cet
exploit de Chariot fit de lui un colooel. On le retrouve à Hambourg à la
fin de l'empire, et^ le premier de toute la garaison, il arbore la cocarde
blanche.
^ Le général Hédouville était alors ambassadeur de France en Russie.
3 Bourrienne, VI, 8. — Cette lettre fut envoyée à l'abbé de Montesquiou,
qui en distribua des copies.
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socs LE RËGRE DE NAPOliON IT 215
toujours lorsque sa pensée se reportait au fossé de YinceDues. A
quelque temps du meurtre, voyant Fontanes triste, l'empereur se
prit à lui dire : « Vous pensez donc toujours à votre duc d'Eogbien?
— Sire, et vous aussi, » répondit Fontanes.
III
Cependant Pichegru avait fini par tomber entre les maîns de la
police; le 6 avril, quelques jours après le meurtre du duc d'En-
ghien, ses gardiens le trouvèrent étranglé dans sa prison.
On sait qu'à la fin de janvier, Paris avait été fermé, que le gou-
vernement avait obtenu du pouvoir législatif le vote d*une loi dont
l'article 1*' était ainsi conçu : « Le recèlement de Georges et de
soixante brigands sera jugé et puni comme le crime principal. » Le
Moniteur, dans ses colonnes, et la police, dans ses placards, compri-
rent, parmi les soixante brigands, Moreau et Pichegru. Pichegru et
Moreau brigands! c'était une de ces déclamations que les dictatures
aiment à jeter en pâture à la foule. Celle-ci atteignit son but. Dé-
sormais Pichegru fut obligé d'acheter à prix d'or Thospitalité d'une
nuit; le dévouement le plus généreux finissait par reculer devant
le danger *. Dans ses courses errantes, Pichegru fut reconnu, mal-
gré son déguisement, par un de ses compagnons d'armes, Leblant,
un ancien officier devenu agent d'affaires -. Cet homme vint à lui.
Au nom de la fraternité militaire, il offrit, sous son toit, un asile
au proscrit. Pichegru accepta et fut aussitôt installé chez son
compagnon d'armes. Alors Leblant se rendit auprès du préfet de
police et lui proposa ce marché : il livrerait son hôte, on lui
compterait 100 000 francs. Déjà la police était riche; sa caisse
était alimentée par les versements des maisons de jeu et d'au-
tres produits semblables. La proposition du traître fut acceptée.
Après avoir acheté Leblant, on séduisit la cuisinière; le 8 ventôse,
à quatre heures du matin, six gendarmes d'élite furent reçus dans
la chambre de celte femme et de là pénétrèrent dans celle de
Rchegru. Leur invasion fut si subite, qu'ils le surprirent endormi.
Mais, quoique hors d'état de se défendre, le général opposa la plus
\iye résistance; il reçut en se débattant deux coups de sabre et
lutta trois quarts d'heure avant de se laisser maîtriser. On finit par
* Le récit de M. Thiers montrant Pichegru trouvant un asile chez
Barbé-Marbois, ministre du Premier consul, est une fable que dément une
lettre de Barbé-Marbois.
2 Cet honnête homme demeurait rue Ghabannais, np 30.
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2IG LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
rentordller dans une couverture, par le lier comme un paquet, on
le jeta dans un fiacre et on le conduisit à cette prison du Temple,
où déjà il avfidt été enfermé sur Tordre du Directoire. Aussitôt
Real, prévenu, se présenta pour interroger le conquérant de la
Hollande.
Entre le prisonnier affaibli par la lutte, par ses blessures, par les
nuits sans sommeil de sa vie de proscrit, et le conseiller d'État
bien doté, bien rente, animé de temps en temps par un petit régal
d'actions de canaux, la partie ne semble pas égale. A distance, les
pièces en main, c'est Real qui déplaît comme de près aussi il
devait déplaire avec son œil rusé et son museau de fouine. Dès les
premiers mots de l'interrogatoire, Pichegru reprend son sang-froid ;
il se redresse, et peu à peu écrase de son dédain le conseiller d'État,
devenu policier. Au grand jour de l'audience, devant la foule
impressionnable, Pichegru sera superbe, son attitude transportera
l'auditoire.
« — Quelles personnes voyiez-vous habituellement îi Londres?
« — Tout le monde.
« — Pourquoi vous cachiez-vous?
« — Parce qu'on m'aurait arrêté.
« — Comment êtes-vous venu d'Angleterre en France?
« — Sur un vaisseau.
« — Où avez-vous logé à Paris?
(( — J'ai eu plusieurs logements dont je ne connais ni la situation
ni le nom.
« — Connaissiez- vous Moreau?
« — L'univers entier sait que je le connais.
« — Savez- vous que Georges est à Paris?
« — Je l'ai entendu crier dans les rues... »
Puis il traite durement Réal, qui, maladroitement, lui fournit
l'occasion de se plaindre de la haine de Bonaparte, de sa conduite
criminelle au 13 vendémiaire, du concours qu'il a prêté au 18 fruc-
tidor.
Dans tous ses interrogatoires, Pichegru montre la môme hau-
teur. On a beau le confronter avec les prisonniers qui ont fait des
aveux, il les accable de son mépris; vis-à-vis d'eux, il reste magni-
fique, tandis que les délateurs tremblants hésitent et balbutient.
On sent conabien la police est irritée de cette assurance et de ce
ton hautain K La rage de Réal et de Dubois ne se peut concevoir.
« On le tortura-. » Réal, qui n'a pu en tirer aucun aveu, finit par
« Fauriel, 288.
^Ibid., 291.
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON l'' 217
ne plus aflfronter son prisonnier. Celui-ci annonce qu'il se réserve
pour les débats publics : « Son langage sera conforme aux
intérêts de la patrie. » Il montrera les secrets ressorts de la cons-
piration, comment la police a su l'attirer, comment Real et Fouché
ont précipité les événements ^..
Pichegru était revenu à Paris pour conspirer, le fait n'est pas
douteux. Moreau, simplement mécontent, et qui, d'ailleurs, aimait
à temporiser parce que tout délai était agréable à sa paresse, avait
réclamé la présence, sinon le concours de Pichegru. De quoi
s'agissaît-il? De montrer aux Français deux de leurs grands capi-
taines, de rendre la liberté au pays et de l'inviter à se choisir un
antre gouvernement que la dictature. Depuis le consulat à vie,
Moreau, devenu opposant, représentait la cause populaire; la
foule peut-être aurait suivi son cheval dans les rues de Paris, si
Moreau, qui était sur ce cheval un fort grand homme de guerre,
n'avait pas été, à côté de son cheval, quelque chose de moins
qu'un homme, une bonne femme étourdie et hâbleuse. Moreau
n'avîût point de parti. Ses amis seuls étaient autour de lui sus-
pendus, comme lui, sur l'abîme creusé par ses irrésolutions homi-
cides. Pichegru rentra en France avec des royalistes et des
Vendéens. Mais, jusque-là, Moreau n'était coupable que d'un rêve
et Pichegru d'une intention ; car le sens profond qui distinguait
Pichegru avait en peu de temps pénétré un mystère que Moreau
méconnaissait. Si Moreau refusait d'écouter Pichegru, c'est qu'il
voulait le pouvoir pour lui-même et attendait qu'on le lui apportât
tout fait.
Des révélateurs la police avait tiré des hypothèses rétractées
dans les confrontations; elle n'avait rien tiré de l'interrogatoire.
On n'avait rien trouvé dans les papiers; c'est Miot qui les a vus
et qui l'atteste 2. On a évité de confronter Moreau avec Pichegru;
on redoute de les mettre en présence dans le débat; on sent que
les griefs de Pichegru ne pourront que sauver Moreau, que celui-ci
devra les invoquer à sa décharge. Les dénégations de Pichegru ne
pourront-elles le sauver lui-même, puisque Moreau s'abstenant, le
complot restait à l'état de projet vague et non réalisé? Pour obtenir
la condamnation de Moreau, il y avait intérêt à faire disparaître
Pidiegra 3.
C'est adnsi que, le 6 avril, les gardiens, étant entrés dans la
prison, s'étonnèrent de ne point l'entendre remuer; ils le touchè-
• Bourrienne, VI,- 25, 30.
^ Miot de Melito, Souvenirs, 1, 134.
* Talleyrand dit à M"»» de Rémusat, à propos |de cette mort : Elle est
arrivée bien à point. (Mémoires de M™» de Rémusat, I, 349.)
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218 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
rent, s'aperçurent qu'il était mort et donnèrent l'éveil aux magis-
trats. Dès la veille, assure-t-on, des témoins avaient été convoqués^
pour constater le décès *. Après les magistrats, six médecins
arrivent. Ils décident, premièrement, que Kche^a est mort;
deuxièmement, qu'il s'est tué. C4ommeût l'ont-ils pu voir? Aucune
preuve de suicide, aucun indice ne sont fournis. Le générd était
étendu sur son lit; il avait le eou étroitement serré par une cra-
vate noire dans laquelle se trouvait passé un bâton d'environ
ho centimètres qui avait servi de tourniquet; le bâton avait été
arrêté par la joue gauche sur laquelle il reposait par l'un de se&
bouts;, il avait fait k la joue une égratignure transversale d'en-
viron 6 centimètres; la face était occhy inosée, les mâchoires ser-
rées et la langue prise entre les dents. La chandelle est à terre,
elle a été renversée et se trouve loin du gadavrc. On n'a paa
son^ à la relever, mais on a eu la précaution de placer dans la
main du mort un volume de Séoèque, et de l'ouvrir à la page oii le
stoïcien a parlé de la mort volontaire.
Cependant Joseph assure que le Premier consul fut surpris de
cette mort, que, loin de pousser Pichegru au désespoir, et le jugeant
lui-même plus infortuné que coupable, il avait fait proposer au
général le gouvernement de Cayenne ^.
D'autre part, Real avoue à Savary avoir procuré le Sénèque-
Quant à Savary même, il juge la version officielle du suicide par
trop absurde, et, dans ses Mémoires^ il improvise une autre expli-
cation. Pichegru a songé au suicide, mais on ne réussit guère à
s'étrangler soi-même, et c'est l'apoplexie, une apoplexie involon-
taire, qui est venue compléter l'œuvre commencée : « Sa tête était
retombée sur son oreiller et avait comprimé le petit morceau de
bois, ce qui avait empêché la cravate de se détendre. Dans cette
situation, l'apoplexie ne pouvait pas manquer d'arriver ^.
On devait, paraît-il, découvrir le suicide de bonne heure. Savary,
qui avait donné ses instructions, a cru qu'elles avaient été suivie»
et dit effrontément qu'il apprit par hasard, à huit heures du matin^
le suicide aux Tuileries. Or ce fut à neuf heures que le porte-clefo
pénétra dans la diambre et découvrit le cadavre raidi.
Dans ses Mémoires^ Savary dit aussi : « Mes gendarme^ y étaient ^
nul n'eût pu commettre le crime qu'ils ne l'eussent aussitôt cons-
taté. » Mais il faudrait savoir d'où venaient ces gendarmes. Parmi
eux on comptait d'anciens gendarmes de la république, recrutés-
* Histoire générale des prisons, VI, 85.
3 Miot, Souvenirs, I, 190.
^ Savary, Méinoires, II, 82.
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SOOS LE RÉGNE DE NAPOLÉON r 210
parmi les vainqaenrs dn 10 août ou les massacreurs de Septembre.
Et si CCS hommes ont été les aatenrs ou les complices du crime?
Il est certain qu'à ce moment, certains gendarmes ont rendu des
services mystérieux et tellement importants, que Bonaparte leur a
fait distribuer une gratification de 33 000 francs à titre de rému-
oëration exceptionnelle.
Fauche^Bonel n'est sans doute pas un téoioîn irréprochable, mais
il a été dans la police ; détenu au Temple, il a longtemps vécu avec
les geôliers, il a fait soigneusement son enquête dans le monde
•des subalternes, et si quelqu'un a su la vérité, c'est lui. Voici sa
o>]ic}osion : a Pichegm a été assassiné ; l'assassinat a été commis
par Spon, brigadier de la gendarmerie d'élite, cpii est entré dans la
prison, accompagné de gendarmes et de deux guichetiers : l'un de ces
<ieox hommes mourut subitement deux mois après le critne; l'autre
était un certain Savard, qm avait travaillé en septembre 1792. »
Spon, qui arait été en Egypte et était l'homme de confiance de
Savary, récitait son thème avec aplomb et n'omettait jamais de
parier du Sénèque*. Au surplus, la yeille du jour où Picbegru fut
trouvé mort, Fauche-Borel jouait aux cartes avec le gardien-chef
du Temple, Fauconnier, dans une pièce voisine de la chambre de
Kchegru. Dans la soirée, ils entendirent dans la tour un bruit de
lutte et de meubles renversés qui dura quelques minutes et leur fit
tomber les cartes des mains. Fauconnier quitta brusquement les
prisonniers pour voir ce qui s'était passé. II revint peu après,
mais son visage était tout effaré, et ses compagnons s'aperçurent
qu en teur parlant ses lèvres trembloltaîent. Il ne voulut rien dire,
iBais le souvenir de cette lutte bruyante, gravé dans les mémoires,
fâdlita ângulièrement l'enquête de Fauche-Borel ^.
IV
Pendant que Pichegru expirait sous la main d'assassins incon-
nos, les Bretons de Georges Cadoudal, les gentilshommes du
coDite d'Artoi» qui se cachaient avec eux, les femmes qui les lo-
geaî^it, tombaîeni tous entre les maiûs de la police. La populace,
entraînée par le succès, les devinait, les dénonçait ou les vendait ^.
En même temps L'instruction se poursuivait contre Moreau.
« Fauche-Borel, IH, t24.
' Ibid, Antraigues n'hésite pas à croire au meurtre de Pichegru. (Voy.
Papiers de Témigratioa. Lettre d' Antraigues à Gzartoryski, vol. 635, P» 75.)
3 Les détails de rarrestation de Cadoudal soQt connus, et nous n'avons
pas cru devoir les reproduire.
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220 LES ÉMIGRÉS ET LV SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Ud triple message au Sénat, au Corps législatif, au Tribunal,
avait annoncé l'arrestation de Moreau, mais le public avait trouvé
que le gouvernement tranchait la question de culpabilité avec trop
de complaisance. Il se demandait si la déposition emphatique d'un
accusé terrorisé devait suffire pour faire réputer criminel le sauveur
de l'armée du Danube et le vainqueur de Hohenlinden. Pourtant,
ni le Sénat, ni le Corps législatif, ni même le Tribunat n'osèrent
protester contre les lois proposant des pénalités odieuses et des
mesures arbitraires. Sur les bancs de ce Tribunat que Napoléon
accusait d'indépendance, une seule voix s'éleva au milieu du
silencp universel. C'était celle d'un frère de Moreau qui affirma
l'innocence du général et demanda qu'il fût renvoyé non pas devant
un tribunal d'exception, mais devant des juges naturels. Ce cri
de protestation fut considéré comme un crime : le frère de Moreau
fut arrêté. Son autre frère, un lieutenant de vaisseau, fut interne
à Morlaix uniquement parce qu'il était son frère ^ Comme les liens
du sang, les liens de l'amitié devinrent suspects. M. Lemerer»
ancien député, vint à Paris pour s'offrir à Moreau comme défenseur;
pour cette démarche, M. Lemerer fut jeté en prison, puis exilé
à Rennes. De proche en proche la persécution s'étendit à tous ceux
qui entouraient Moreau. Fresnière, son secrétaire, fut arrêté et
obtint à grand' peine l'autorisation de suivre Moreau en Amérique^.
Le général lUchepanse, un lieutenant de Moreau, fut privé de
commandement et disgracié. Le général Decaen, un ami de Moreau,
fut envoyé à Pondichéry. Real ordonna d'arrêter Lahorie, ancien
chef d'état-major de Moreau, fit séquestrer ses biens, espionner
tous ceux qui le voyaient; on persécuta longtemps Lahorie, car,
après l'avoir relâché, le 14 janvier 1811 on l'arrêta encore, sans
autre motif que ses anciennes relations avec Moreau. Lecourbe, le
plus glorieux des lieutenants de Moreau, qui avait commandé l'aile
droite à l'armée du Danube, qui avait gagné la bataille d'Hochstaedt,
qui avait conquis les Grisons, chassé les Russes et les Autrichiens
de la Suisse, l'illustre Lecourbe fut rayé des cadres de l'armée,
exilé pendant toute la durée de l'empire; Napoléon l'envoya en
Auvergne, sous la surveillance de sa police, et, comme il venait de
vendre une maison au général Dutreillis, l'empereur fit mettre,
pour l'appauvrir, opposition au payement du prix de vente ^. Mac-
donald, disgracié comme ami de Moreau, resta privé de comman-
dement jusqu'en 1809. Le général Souham fut arrêté, et non
seulement le général, mais sa femme, prévenue comme son mari de
* Correspondance de Napoléon^ IX, 342.
» Nouv. acq. fr., 3556
• Archives de la préfecture de police?. Lalaane sur Fauriei, p. 18.
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sous LE HÈCNE DE NAPOLÉON l^ Tli
conspiration avec le brigand Georges. Oq arrêta aussi les géné-
raux Liébert et Ramel; celui-ci, qui revenait malade et blessé de
Saint-Domingue, fut laissé trente-six heures au cachot. Le général
Dessoles fut obligé de s*exiler près d'Auch et ne rentra au service
qaen 1808. Gaspard Normand, chef d'escadron, fut chassé de
Tarmée, rayé de la Légion d'honneur et détenu quatre ans * : lors-
qu'on l'avait arrêté, comme tant d'autres, il avait eu l'imprudence
de déclarer que, pour lui, c'était un honneur de partager la pro-
scription de Moreau. Napoléon le poursuivit de sa haine implacable ;
« Il ne faut point, écrivait-il, relâcher l'adjudant-commandant Nor-
mand, mais le mettre dans une citadelle ^. »
Moncey fit arrêter, à Besançon, le colonel Deleley, premier aide
de camp de Moreau ^. D'autres aides de camp, Guilleminot, les
ftèiies Marchand, furent persécutés, moins malheureux pourtant
que ceux qui furent mis au secret. Dans une série de lettres qui
ont passé sous mes yeux. Loyer, Rapatel, Badon ville, se plaignent
amèrement des traitements qu'ils subissent. « L'instruction de la
procédure n'a fourni aucune charge contre eux. Cependant on est
informé que, pendant leur détention, ils ont témoigné le plus grand
attachement à Moreau, et manifesté des dispositions peu conve-
nables pour le chef de l'empire *. » Loyer ne sort de prison que
pour être interné à Reims; les autres sont exilés à 30 lieues de
Paris *. C'est, en 'un mot, le parti de Moreau qui est opprimé par le
parti de Bonaparte.
Le récit de ces rigueurs, de ces attentats contre le droit et la
liberté individuelle, était colporté dans les salons de Paris, dans les
cafés, dans les théâtres et dans les lieux publics. Les royalistes
qui regrettaient les Bourbons et les républicains rebelles â la
dictature se groupaient dans un même sentiment d'hostilité; ils
affectaient de blâmer sévèrement la conspiration de Bonaparte
etnUre Moreau*
Le grand juge avait fait subir au prisonnier un long interro-
gatoire, mais Moreau s'était renfermé dans ses dénégations. Alors
le Prunier consul fit transmettre au Sénat un rapport rédigé avec
une partialité perfide; Moreau avait refusé de conspirer pour les
Bourbons, de s'associer à Georges et même de le voir, et les
accusateurs s'efforçaient de compromettre son nom en l'accolant
toujomrs à ceux de Georges et de Pichegru. Pressé d'avilir ce rival,
* Savary, VI, 73.
* Napoléon à Fouché, Correspondance. XI, 93.
* F. 7,6397, 7 vendémiaire an XII, Fouché à Berthier.
* Nouv. acq. fr., 3556, f« 22.
*/W., 1^389.
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222 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
en obtenant de lui des aveux déshonorants, Bonaparte prescrivit
au grand juge d*interroger de nouveau le général et de lui insinuer
qu'il devait se concilier par une entière franchise la clémence du
Premier consul. Moreau refusa de se prêter à ce rôle de suppliant,
et le légiste Régnier échoua dans sa tentative. Alors on essaya du
directeur de la police. Celui-ci, plus liant, plus adroit, voulut à
son tour insinuer à Moreau de désarmer le Premier consul par des
déclarations sincères, et lui laissa entendre que sa vie et sa gloire
étaient intéressées à ce qu'on ne le supposât pas complice d'as-
sassîns; mais il ne put obtenir que Moreau sollicitât la clémence
de Bonaparte. Tout ce qui résulta de l'entrevue, ce fut une lettre
fière écrite par le prisonnier. « L'accusation, disait-il, est absurde.
Je suis â concevoir comment une poignée d'hommes épars peut
espérer de changer la face de l'État et de remettre sur le trône une
famille que les efforts de toute l'Europe et la guerre civile n'ont pu
réussir à y placer... »; il terminait en disant qu'il ressentait « l'in-
quiétude de voir triompher les ennemis qu'attire toujours la célé-
brité ».
Ne pouvant séduire Moreau, on revint à l'idée de le compromettre.
Real pressa surtout Roland, l'un des accusés, qui avait dénoncé
Pichegru, de dénoncer Moreau. « Prenez garde, disait Real, qu'en
continuant de garder le silence vous ne priviez la justice d'aucun
des faits qu'il lui importe de connaître, et que vous nous forciez à
penser qu'au lieu d'être le confident, vous êtes le complice des
hommes que la justice poursuit. » Roland répéta bien les propos
de Pichegru, mais de Moreau il ne put citer que cette réponse
faite â lui-même : « Je ne puis me mettre à la tête d'aucun mou-
vement pour les Bourbons. »
Les débats du procès s'ouvrirent après cette instruction (28 mai
1804) et presqu'au lendemain de la proclamation de l'empire. Les
accusés étaient traduits devant le tribunal criminel et spécial du
département de la Seine, présidé par Hémar. Les douze juges sié-
geaient en simarre; en face des juges, quarante-sept accusés étaient
rangés sur quatre rangs. Un pareil nombre d'accusés ne pouvait se
juger à huis clos; on se contenta donc de supprimer le jury. Les
débats étant publics, l'affluence fut incroyable; pendant quatorze
jours, la bonne compagnie s'y porta avec un intérêt passionné ; le»
femmes à la mode, la belle princesse Dolgorouki, ne quittaient pas
la salle des séances *. La mort du duc d'Enghien, celle de Pichegru,
la suppression du jury, et l'attitude d'un président uniquenxent
occupé de courtiser le pouvoir, redoublait l'intérêt que l'on portait
< Nouv. acq. fr., 3556, f« 408. Bourrienne, VI, 113 et suiv.
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sous LE RÈGNE D8 KAPOliX^ V 223
aux accusés. La foule se les mootrait et se pressait pour les voir.
Tous les regards se portaient d'abord sur Moreau, que ranimaient
1m synapaihies de Lecourbe, de Macdonald, de Saint-Cyr et de
Dessoles, présents dans Taudixoire; ils se fixaient sur cet bomme
de guerre inférieur à sa renouimée dans les incidents de la vie
civile, mais Fetrouvant un front caloie à rap{n*ocbe du danger. Les
royalistes et les républicains, qui remplissaient le pi*étoire, saluaient
à tout propos de leurs applaudissements le vainqueur de Holien-
linden. Un jour, au début de la séance, Lecourbe outra et soulevant
entre ses bras le jeune enfant de Moreau : « Soldats, «'écria-t-il,
voilà le fils de votre général. » Une émotion profonde se répandit
dans toute la salle. Les militaires se levaient, les soldats présen-
taient les armes^ les gendarmes qui entouraient laccusé témoi-
gnaieflt leur respect pour le grand bomme persécuté. Quant à
Pichegru, sa place était vide, mais le nom du conquérant de la
Hollande était invoqué à tout propos par l'accusation comme par
la défense. C'est en vain que les geôliers avaient cru ensevelir sa
mémoire dans l'oubli, son nom retentissait sans cesse dans l'an-
ditoire* bob ombre sembUût encore planer sur les débats.
Après s'être ûxés sur Moreau, les regards des royalistes se repor-
taient sur leur champion, sur Georges Cadoudal, humble par la
naissance, grand par Je caractère, et après lui sur M. de Rivière
et sur MSL de Polignac, les fidèles amis du prince qui exposait
ses serviteurs à des périls qu'il se .gardait de partager. Tous
les accusés entrèrent d'un pas ferme; seul. Bouvet de Lbozierse
miontraît tout décontenancé. On avait assigné comme témoin Mario
de Turgot, femme de Saint-Léger, qui avait loué à Cbaillot une
maison pour Bouvet de Lhozier. Cette amie, qui venait d'exposer
poor le proscrit sa liberté et peut-être sa vie, comparut devant
le tribunal et dit aux juges ren regardant l'accusé : Bouvet^
je ne le reconnais plus. Alors Bouvet, honteux, revint sur ses
dédaratiofis. 11 confessa que ses aveux étsdent basés sur des sup-
pasiûona, et que ces suppositions, il les avait ensuite reconnues
fausses ^ Dès lors l'accusation contre Moreau manquait de base.
Bëgoier avait mandé les défenseurs du général et les avait
invités a à ne se laisser pas aller à de coupables indiscrétions ^ » ;
3 ne réussit pas à les intimider et à les empêcher, notamment,
d'aborder la question de compétence ^. Les avocats avsdent beau
jeu de plaider rincoo^étence; la loi exigeait en effet ou le jury
^Faariel, 179, 341.
^ Nouv. acq fr., 3556, fo 18.
* Audience du 9 prairial an XIL
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m LES ÉMIGRÉS ET LA SOaÉTÈ FRANÇAISE
OU la haute cour, dès lors le tribunal criminel et spécial n'avait
rien à voir dans l'affaire. Le rapporteur Thuriot répondit plaisam-
ment : « La haute cour ne peut être constituée que si le Corps légis-
latif en nomme trois membres ; ira-t-on suspendre le cours de la
justice? N'est-il pas plus naturel et plus juste que la cour crimi-
nelle continue le procès qu'elle a déjà commencé? » Cet argument
suffit à l'ancien régicide pour faire prévaloir une opinion contraire
au texte comme à l'esprit de la loi.
Georges Cadoudal, intrépide sur le banc des accusés comme au
milieu des combats, montra dans ses réponses une énergie railleuse.
Croyant, comme tous les accusés, au meurtre de Pichegru, il disait
à ses juges : « Si l'on me trouve étranglé, ce n'est pas moi qui
aurai pris cette peine. » Feignant de se méprendre sur le nom de
Thuriot, il l'appelait Tue-Roi. A l'entendre, on n'aurait jamais cru
qu'il se savait désigné pour le sacrifice. D'ailleurs, il avouait les
faits articulés contre lui, mais il taisait avec opiniâtreté ceux qui
auraient pu compromettre ses complices ou les royalistes chez les-
quels il avait trouvé un abri.
Moreau avoua ses entrevues avec Pîchegru, mais il déclara que
son seul motif, en se rapprochant de son ancien frère d'armes, avait
été de lui ménager le retour dans sa patrie. Il reconnut que dans
ses entrevues il avait été initié à de vagues projets contre le gou-
vernement, mais ces tentatives lui avaient paru si peu réalisables,
qu'il n'avait pas cru de son devoir de les dénoncer. Bref, il per-
sista dans les explications qu'avait déjà données sa lettre au
Premier consul. Le président Hémar, dans l'interrogatoire, se mit
à reprocher au général républicain les récompenses qu'il avait
obtenues et le taxa d'ingratitude; alors Moreau mit en regard de
ses émoluments les glorieux souvenirs de Rastadt, de Biberach,
d'Engen et, de Hohenlinden, et les acclamations de l'auditoire
apprirent au magistrat que les réponses de Moreau n'étaient pas
moins victorieuses que ses armes. Le récit de ces incidents était
chaque soir colporté dans les salons, comme dans les cafés de
Paris; on était mal venu à traiter sévèrement Moreau. Montrond
se trouvait auprès de M""* Hamelin, lorsque le colonel Colbert vint
lui dire : « Moreau pleure. — A sa place, répondit-elle, vous infec-
teriez de votre terreur tous nos appartements •. » Moreau deuieura
ferme, son langage fut digne : « Juges, dit-il en terminant sa
défense, depuis la victoire de Hohenlinden jusqu'à mon arrestation,
mes ennemis n'ont jamais pu me trouver ni me chercher d'autres
crimes que la liberté de mes discours!... Pouvais-je croire que
* Nouv. acq. fr., 3556, ^ 16.
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON 1« 225
tette liberté fût un^ crime?... Ceux qui conspirent, blàment-ils sî
hautement ce qu'ils n'approuvent pas?... » La cause de Moreau
pouvîdt être perdue devant ses juges, elle était déjà gagnée devant
î*opinion.
A mesure que les débats se poursuivaient, des scènes émou-
vantes venaient impressionner l'auditoire. Tantôt c'étaient des
accusés qui montraient au public et aux juges leurs mains meur-
tries par la torture. Puis un débat touchant s'établit devant le
tribunal entre MM. de Polignac. Armand demanda qu'on épargnât
son jeune frère et s'offrit en victime. Jules s'écria de son côté :
« Celui qu'il faut épargner, c'est mon frère, l'appui des siens,
un père de famille. » Le président Hémar, étranger à tous ces
nobles mouvements de l'âme, dit enfin après douze jours : « Les
débats sont terminés. »
Lorsque les juges se retirèrent, la plus grande incertitude cou-
vradt le sort de Moreau. Les affidés de l'empereur s'agitaient pour
obtenir une sentence de mort; ils voulaient que le rival de leur
madtrc fût humilié par une grâce. Napoléon ne craignit pas d'in-
tervenir lui-même; il pressa Gorvisart, beau-frère de Desmaisons,
de solliciter de ce magistrat, l'un des juges, la condamnation de
Moreau : « Allez trouver Bourrienne, lui dit-il, et entendez-vous
avec lui pour le ramener à des idées plus raisonnables. » Savary
était là, comme il avait été à Vincennes ; il se tenait dans l'anti-
chambre, à portée de l'oreille des juges. Pendant la délibération,
Hémar et Thuriot ouvraient souvent la porte ; on les voyait con-
férer avec lui. Après un de ces entretiens, le rapporteur Thuriot
rentra et insista avec une énergie croissante pour que la peine
capitale fût appliquée à Moreau : « C'est, dit-il, une affaire poli-
tique; il y a des sacrifices nécessaires à la sûreté de l'État, et,
d'ailleurs, si Moreau est condamné, l'empereur fera grâce. — Et à
nous, qui nous la fera? » répondit Clavier, l'un des juges. Dès lors
sept voix contre cinq se prononcèrent pour épargner Moreau. Le
président Hémar, le rapporteur Thuriot, Bourguignon, Selves et
oranger votèrent pour la mort. Martineau, Desmaisons, Rigaut,
Lecourbe, Laguillaumye, Dameuve, Clavier, votèrent contre la
mort. La délibération ayant été suspendue quelques instants,
l'opinion d'un des juges vint à changer, et ils se retrouvèrent
hait contre quatre pour condamner Moreau à deux ans de prison *.
L'emprisonnement fut aussi prononcé contre Jules de Polignac,
* Une intéressante brochure de Lecourbe, Tua des juges, donne tous les
détails de la délibération : Opinion sur la conspiration de Moreau, par
Lecourbe. Paris, 1814.
% OCTOBRB 1887. 15
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226 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Léridao, Roland et Hisay; mais la peine de mort fut infligée i la
plupart des accusés.
L'arrêt fut accueilli avec consternation; on était las des san-
glantes hécatombes, et l'empereur lui-même comprit qu'il lui serait
salutaire de se montrer plus clément que les juges. Il ût grâce
aux dénonciateurs et commua la peine de mort prononcée contre
Rochelle, Armand de Polignac et M. de Rivière. Mais, au premier
moment, lorsqu'il connut les deux années de prison de Moreau,
il ne put pas maîtriser sa colère. A la réception qui suivit le juger
ment, apercevant Lecourbe, l'un des juges, il fondit sur lui avec
emportement, l'appela juge prévaricateur^ le chassa publiquement
et le fit destituer.
Quelques joui*s après, le ïk juin, Bourrienne se trouvait à Saint-
Cloud auprès de l'empereur. Celui-ci, parlant des propos dont l'écho
arrivait jusqu'à lui : « Qu'on parle tant qu'on voudra, dit-il, mais
que je ne l'entende pas. » U se plsdgnit aussi de Lacuée : « Il allait
clabaudant pour Moreau, lui, mon aide de camp. » Arrivant à
Moreau, il s'excusa de son acharnement contre le général sur la
pression que Real lui avait fait subir ; puis, appréciant la conduite
de son rival, il dit qu'il était mou, indolent, lui reprocha de fumer,
d'aimer trop la bonne chère, pas assez la lecture, et d'être beaucoup
au-dessous de sa réputation... ; passant ensuite à ses propres griefs :
<< Il a blâmé tous mes actes, dit-il, tourné en ridicule la Légion
d'honneur, déprécié mes campagnes et mon gouvernement; je suis
sur le trône et le voilà en prison. Bien certainement, je lui aurais
£sdt grâce, mais son nom aurait cessé d'être un drapeau pour ces
imbéciles de royalistes ^ »
L'empereur avait trouvé ses magistrats trop doux; après cette
énumëration des crimes de Moreau, peut-être pourra-t-on les juger
bien sévères.
H. FORNERON.
La fin prochaiaement.
*• Bourrienne, VI, 113 et suiv.
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LE BILAN
DE
LA POLITIQUE COLONIALE
Tant que la politique colouiale était, pour ainsi dire, à Tétat
aîgu, tant que les forces vives de la France étaient engagées à
fond dans les expéditions de Tunisie, du Tonkin et de Madagascar,
toute discussion était difficile, sinon impossible. Le patriotisoid
commandait la plus extrême réserve : il s'agissait non de discuter,
mais de lutter pour tirer d'un mauvais pas Thonneur et la puissance
de la France. Maintenant qu'une accalmie, au moins momentanée,
s'est produite, peut-être n'est-il pas inutile de reprendre la ques-
tion en l'élargissant, de soumettre à un examen d'ensemble les
résultats de la politique coloniale française, en plaçant en regard,
d'une part, les charges que les colonies imposent à la métropole,
d'autre part, les bénéfices qu'elles peuvent lui procurer, et en
faisant porter cette comparaison successivement sur l'Algérie, sur
le groupe de nos anciennes colonies et sur celui de nos nouvelles
possessions. On a dressé le bilan général de la république, il
convient de dresser le budget spécial de nos colonies; il importe
de rechercher si, dans l'état de détresse financière oii nous nous
trouvons, le budget de nos possessions d'outre-mer ne nous offre
pas les éléments d'une notable partie des économies rendues aussi
urgentes qu'indispensables par le gaspillage républicain.
I
Notre empire colonial comprend les pays suivants :
EN ASIE :
La Cocbinchine française avec 60 000^""» de superficie et 1 689 984 habitants.
L'Inde française (Pondi-
chéry, Mahé, Yanaon,
Karikal, Ghandernagor,
Surate, etc.) 508 — 282 723 —
A reporter. . . 60508 1 972 707
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228 LE BILAN DE U POUTIQUE COLONIALE
Reports. . . 60 508 1972707
Le Tonkin avec 90 000^»' de superficie et 9 000 000 habitants,
L'Annam 22 000 — 2 000000 —
Les provinces laotiennes
et le pays des Mois. • 100 000 — 50 000 —
Le Cambodge 10 000 — 1 000 000 —
EN AFRIQUE :
L'Algérie 479 000 — 3 310 000 —
La Tunisie 116 000 — 2100 000 —
Madagascar 480 000 — 4 000 000 —
Sainte-Marie de Mada-
gascar • 165 — 7100 —
La Réunion 2 600 — 169000 —
Nossi-Bé 293 — 9 500 —
Mayotte et Comores. . . 370 — 9 000 —
Obock et Tadjourah. . 1 200 — 22 000 —
Sénégal et dépendances, (indéterminée) — 198 000* —
Établissement ' du golfe
de Guinée, Gabon, de la
Côte-d'Or, Grand-Bas-
sam, Assinie, Porto-
Novo » — » —
Congo français. ... 670000 — ? —
EN AMÉRIQUE :
La Guyane 288 000 — 20 300 —
La Martinique. ... 988 — 167000 —
La Guadeloupe et dépen-
dances 1380 — 183 0002 —
Saint-Pierre et Miquelon. 235 — 5 700 —
EN OCéANIB :
La Nouvelle-Calédonie. . 21000 — 61000 —
Tahiti, Moorea,Tuamotu,
Marquises , Gambier ,
Râpa 3400 — 25000 —
Iles Kerguelen. ... 637 — Inhabitées
Total. . . . 2 348 776 — 24 311 307 —
Les pays compris dans cette nomenclature forment des catégo-
ries très diverses, suivant qu'on les envisage d'après la date de
leur occupation, d'après le Ûen qui les rattache à la France et le
* D*après le rapport de M. Etienne, sur le budget des colonies en 1887 ^
189 584, à la date de 1884.
a Ibid., 200 321, à la date de 1884.
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LE BILAN DE U POLITIQUE COLONIALE 229
régime aaquel ils sont soumis, enfin d'après la natare diverse des
ressources qu'ils peuvent offrir à la colonisation.
Au point de vue de la date de l'occupation, il faut distinguer
trois groupes très distincts :
l"" Les anciennes colonies, débris du vieil empire colonial de la
monarchie (l'Inde, la Réunion, la Guyane, les Antilles, Saint-Pierre
et Hiquelon; en tout, 827 000 habitants);
2*" Les colonies conquises sous le gouvernement de Juillet et
sons le second Empire (Algérie, Cochinchine, Sénégal, Nossi-Bé,
Hayotte, Obock, Sainte-Marie de Madagascar, établissements du
golfe de Guinée et de la Côte-d'Or, Nouvelle-Calédonie, Tahiti^
Marquises, îles Kerguelen; en tout, 5 332 000 habitants);
3^ Les colonies ou pays de protectorat occupés depuis 1870
(TookiD, Annam, Laos, Cambodge, Tunisie, Madagascar, Congo;
en tout, 18 170 000 habitants).
An point de vue de la nature du lien qui les unit à la France,
ces mêmes pays forment également trois groupes :
1** L'Algérie, possession directement unie à la France, assimilée
à la métropole, relevant des différents départements ministériels,
n'ayant point de budget spécial, compose, à elle seule, une classe
spéciale;
2"" Les colonies proprement dites (Cochinchine, Inde, Réunioa,
Nossi-Bé, Mayotte, Sainte-Marie de Madagascar, Obock, Sénégal,
golfe de Guinée, Côte-d'Or, Congo, Guyane, Antilles, Saint-Pierre
et Miquelon, Nouvelle-Calédonie, Tahiti, Hébrides, îles Kerguelen)
relèvent du département de la marine et des colonies : elles sont
placées sous la souveraineté de la France, mais soumises à des lois
ispéciales, à un régime particulier qui varie pour chacune d'elles ; ni
les lois militaires, ni les lois fiscales, ni les lois douanières de la
métropole n'y sont applicables; leur budget est distinct du budget
métropolitain ;
3* Enfin, les pays placés sous le protectorat de la France (Tonkin,
Annam, Laos, Cambodge, Tunisie, Madagascar) composent un
dernier groupe tout à fait distinct des deux premiers : ils restent
nominalement soustrsdts à la souveraineté de la France et relèvent
du département des affaires étrangères.
Si l'on envisage enfin nos possessions au point de vue des
ressources qu'elles peuvent offrir à la colonisation, on reconnaît
qu'elles se rapportent aux trois types de colonies définis depma
longtemps par la sdence géographique et par la science écono-
mique : colonies stratégiques, colonies d'exploitation, colonies de
peuplement.
Les premières sont celles qui, en raison de leur peu d'étendue.
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230 LK BILAN DE U POLITIQUE GOLOHULE
de leur mauvais climat oa de leeir stérilité, ne se prêtent im i rimmi-
gratioD, ni même à des échanges oommercianx actifs et n'ont de
valenr que ocmime peints de relâche ou de ravitaillement pour la
marine nationale, comme positions dominant une mer ou un détroit,
comme arsenaux ou places d'armes destinées à faciliter une expé-
dition maritime. Les Antilles, la Réunion, Mayotte, Nos^-Bé, Obock,
Saint-Werre et Miquelon, Tahiti, les Marquises, les fles Kerguelen,
rentrent dans cette catégorie.
Les colonies d'exploitation peuvent avon* aussi une utilité au
point de vue stratégique; mais leur principal avantage consisite
dans les débouchés qu'elles offrent aux exportations métropolitaines
ou dans le produit de la tnilture par les indigènes : ce «ont, pour
ainsi dire, de vastes fermes ou des comptoirs qu*un petit nombre
d'Européens suffisent à diriger et qui devienn^t facilement des
sources d'abondantes richesses pour la mère patrie ; elles ne peu-
vent presque jamais, en raison de leur climat, être des colonies
de peuplement. Le type de ces colonies est pour l'Angleterre,
nnde; pour les Pays-Bas, Java et Sumatra. Parmi les colonies
françaises, la Cochinchîne, nos comptoirs de Tlnde, le Tonkin,
FAnnam, le Laos, le Cambodge, le Sénégal, les établissements du
golfe de la Guinée, ceux de la Côte-d'Or et le Congo ne peuvent
être que des colonies d'exploitation.
Les colonies de peuplement sont celles qui, par leur étendue,
leur cFimat et la fertilité de leur sol, permettent aux Européens de
s'y établir, d'y cultivCT eux-mêmes, de s'y multiplier, parfois même
d'éliminer à la longue la race aborigène. Nous avons eu autrefois,
en Louisiane et au Canada, les plus belles des colonies de peuple-
ment; l'Angleterre possède actuellement trois des meilleures, ea
Australie, a,u Cap et au Canada. Celles dont nous disposons encore
aujourdTiui sont : la Nouvelle-Calédonie, Madagascar, la Cruyane
dans une certaine mesure, mais surtout l'Algérie et la Tunisie, q»
sont i la fois des colonies de peuplement, des colonies d'exploita-
tion et des positions stratégiques de prenner ordre.
Cette énumération et cette classification ne sont que trop arides;
maïs elles étaient nécessaires pour fixer les idées et pour préciser
les points à examiner. Après avoir ainsi èdsûrd le terrain, nous
aîtons rechercher ce que nous coûtent nos différentes colonies, en
argent et en hommes, et ce qu'elles nous rapportent, au quadruple
point de vue des finances, du commerce, de l'émigration et de
Hnlluence. Nous étudierons séparément l'Algérie, les colonies pro-
prement ^tes et les pays de protectorat.
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LS BIUN d£ U POilTIQUfi OÛLONULE 231
II
De TAIgérie, on ne peut dire id qu'un mot. Le sujet est trop
vaste pour être abordé en quelque sorte éplsodiquerniHit. Il mérite
une élude spéciale et approfondie qui a déjà été faite. Il suffira
donc, pour ne pas paraître omettre un point si important» de cons-
tater sommairement Tétat actuel de notre grande possession africaine.
Sous le rapport budgétaire, on ne peut que s'en référer pure-
ment et simplement aux tableaux annexés au projet de budget de
4888, qui a été déposé, le 22 mars dernier, par le ministère Goblet.
D'après ces tableaux, les dépenses ordinaires des services civils
ont oscillé, en dirans (187/4 à 1884), entre 31 et 46 millions de
francs, et les dépenses militaires entre 51 et 81 millions. Il faut y
ajouter les dépenses extraordinaires des travaux publics, qui ont
Yarié de 10 à 22 millions, soit une dépense totale de 92 millions
au mimmumy de 149 au maximum^ contre des recettes s'élevant
à 33 millions au moins, à 42 millions au plus. D'après le budget
en cours (1887), les chiffres sont les suivants :
Dépenses ordinaires civiles 45 332 491 £r. 1
— extraordinaires civiles (garantie f
d-înlérêts) ^3 658 797 M230402D6fr.
— ordinaires militaires 54 048 968 j
Recettes de tonte nature 43 734 :?03
Excédent des dépenses 79 305 953
De ce tableau, il résulte que les recettes suffisent à couvrir les
dépenses ordinaires des services civils. Quant aux dépenses mili-
taires, il est difficile de déterminer dans quelle proportion exacte
elles dérivent pour nous de Toccupation de l'Algérie : le corps
d*armée spécial que nous y entretenons et qui vient s'ajouter aux
dix-huit de notre territoire européen assure en effet à notre puis-
sance militaire un complément précieux et dont les circonstances
ne nous permettraient probablement pas de nous priver, alors même
que nous n'aurions pas pied sur la terre d'Afrique. On peut donc
admettre que, si notre budget de la guerre se trouve grevé dans
une certaine mesure, du fait de l'Algérie, cet accroissement est
loin d'équivaloir à la totatité des dresses militaires qui se font
dans cette possession.
Quels sont, d'autre part, les avantages que nous retirons de
l'Algérie? Cette possession est placée, sauf de très légères déro-
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232 LE BILAN DE LA POLITIQUE COLONULE
gâtions, sous l'empire du même tarif douanier que la métropole et
nous y faisons un commerce déjà considérable qui semble devoir
prendre une rapide extension. En 1885, nous y avons importé
pour 167 660 000 francs de marchandises, dont lOâ millions de
francs de produits manufacturés, et nous en avons reçu pour
123 555 000 francs de marchandises, soit, en tout, plus de 290 mil-
lions de francs, alors que tous les autres pays réunis ne font, avec
TAlgérie, que pour 124 millions de francs d'échange (55 millions
à l'importation, 69 à l'exportation *). L'Algérie, d'autre part, grâce
à la douceur du climat, à la fertilité de son sol et à sa proximité
de la France, offre des ressources exceptionnelles à la partie déshé-
ritée ou aventureuse de notre population; bien que l'immigration»
surtout l'immigration française, n'y ait pas encore pris tout le
développement que l'on pourrait souhaiter, il ne faut pas perdre
de vue que la population s'y accroît très rapidement (2 400 000
habitants en 1872; 2 870 000 en 1876; 3 310 000 en 1881) et que,
dès cette dernière date, 234 000 Français, sur 470 000 Européens \
y étaient déjà établis. Enfin, au point de vue de notre inûuence
dans la Méditerranée, nul n'ignore combien notre domination en
Algérie accroît nos forces, combien nous aurions à redouter la
présence de toute autre puissance sur cette vaste étendue de côtes
situées en face et à courte distance de notre littoral méridional.
On le voit, les charges que nous impose l'Algérie ne sont pas
sans compensation. 11 n'en va malheureusement pas de même pour
nos anciennes colonies, encore moins pour nos colonies nouvelles,
encore bien moins pour les pays de protectorat, sauf une exceptioa
unique en ce qui concerne la Tunisie.
111
Parlons d'abord des colonies proprement dites. Elles se divisent,
au point de vue législatif, en deux classes : les unes régies, sous
le rapport de leur législation organique, par la loi et les décrets
rendus en conseil d'État (Martinique, Guadeloupe et Réunion);
les autres soumises au régime des décrets simples. En ce qui con-
cerne leur organisation intérieure, elles peuvent également se par-
tager en deux catégories : celles qui sont dotées d'institutions
* Voy., dans les Annales du commerce extérieur {France, Faits commerciaux) ,
VExposé comparatif de la situation économique de la France pour la période
1869-1886.
2 Dénombrement de 1881. {Répertoire de droit administratif, V*. Algérie^
H» 51.)
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LE BILAN DE U POLITIQUE GOLONULE 23}
représcDtatives réglant les questions d'impôt (Martinique, Guade-
loupe, Réunion, Guyane, Sénégal, Inde et Cochinchine), et celles
où ces questions sont réglées par le gouverneur et le conseil d'ad-
mîoistration. Dans les premières, les attributions du pouvoir exé-
cutif sont exercées par le gouverneur, assisté du directeur de
Tintérieur, du chef du service judiciaire, du chef du service admi-
nistratif, du vice-recteur et du chef du service de santé. Le conseil
privé, placé à côté du gouverneur pour éclairer ses décisions, tient
Ueu de conseil d'État. Les conseils généraux, élus par le suffrage
universel, ont, outre les pouvoirs des conseils généraux de la métro-
pole, le droit de voter les impôts, de régler le budget colonial, de
fixer les tarifs de douane ou d'octroi de mer à l'entrée dans chaque
colonie.
Quant au régime financier de nos colonies, il repose sur un
principe extrêmement simple et peut se résumer en deux mots*
Leurs budgets sont, du moins en théorie, absolument distincts de
celui de l'État. Ils comprennent, aux termes de l'article 5 du
sénatus-consulte du 4 juillet 1866 : d'une part, « les recettes de
toute nature autres que celles provenant de la vente ou de la ces-
sion d'objets payés sur les fonds généraux du trésor et des retenues
sur 1^ traitements inscrits au budget de l'État »; d'autre part,
« toutes les dépenses autres que celles relatives au traitement du
gouverneur, au personnel de la justice et des cultes, au service
du trésorier-payeur et aux services militsdres ». D'après l'article 6
du même décret, « des subventions peuvent être accordées aux
colonies sur le budget de l'État. En revanche, des contingents
peuvent leur être imposés jusqu'à concurrence des dépenses civiles
maintenues au compte de l'État par l'article d-dessus et jusqu'à
concurrence des suppléments coloniaux de la gendarmerie et des
troupes. La loi annuelle de finances règle la quotité de la subven-
tion accordée à chaque colonie ou du contingent qui lui est
imposé )>.
Ainsi, de tous les produits des impôts, de toutes les recettes
effectuées aux colonies, l'État ne se réserve que le produit de son
donuône dans la Nouvelle-Calédonie, les retenues destinées à ali-
menter la caisse des retraites et le prix de vente ou de cession des
objets lui appartenant. Il est vrai que la loi prévoit l'établissement
de contingents coloniaux en faveur de la métropole; maûs, en fait,
nous ne voyons figurer au budget de 1887 qu'une somme de
2 637 396 francs provenant de ces contingents (1 809 346 francs
de la Cochinchine, 624 130 francs d'autres colonies et 203 920 fr.
représentant le remboursement des frais de contrôle et de surveil-
lance des chemins de fer coloniaux). Au contraire, l'État assume,
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234 LE BfUN BE U POLITIQUE COLONIALE
SOUS la dénomiDation de dépenses de souveraineté^ ht majeure
partie des dépenses des colonies (armée, marine, justice, traitement
des gOQvemenrs), et il contribue largaaent aux autres dépenses
par les subventions que la loi budgétaire accorde diaque année à
nos colonies.
Quelle est l'importance de ces sacrifices? Le projet de budget
rectifié pour 1888 et le rapport de M. Etienne sur le budget des
colonies pour 1887 nous mettent à même de répondre très exacte-
ment à celte question.
D'après le projet de budget de 1888, il sera alloué au ministre
de la marine, pour le service coloDÎal, des crédits s'élevant à la
somme de 40 740 124 francs et ainsi répartis par chapitres :
1. Personnel de radmînistratioû centrale 377 700 fr.
î. Matériel — 20 000
3. Personnel des services civils aux colonies i 489 610
4. — de ht justice — 1478 417
5. — des cultes — 618589
^ — des services militaires — 6 787 378
7. Ageots des vivres et du matérieL 769891
B« Frais de voyages par terre et par mer et dépenses acces-
soires , 1376829
9. Missions coloniales 70 000
10. Vivres 6 599 567
11. Hôpitaux 2 559 714
ft. Matériel (services civils) 161525
<3. — ( — militaires) 1 706 630
14. Dépenses diverses et d'intérêt général 838 218
15. SubvttitîoD au service local des colonies 2221 153
1«. Ghemta île ler et port de la Réunion (garantie d intérêt), i 311 diâ
17« — de Dakar à 8aint-LouiA I91649(^
18. Routes et cbexmns de fer dans le Haut-Sénégal. . . . 193774
19. Câble télégraphique sous-marin du Tonkin 615 000
20. Transportation (personnel) 5 541705
2î. — (matériel) i . . . . . 1484 600
2Î. Relëgation (personnel) 1300 894
29. — (matériel) 1 301 OÛO
T^tal. . . . 4a 740 124
Eb éèfelqnant de ce total les dépenses concernant le service
pénitentiaire et cetai de la relégation, qiri ne sont pas, i propre-
ment psfcrier, (les «i^nses coloDiaies et qui s'éJèvent ensemble 4
» 688 199 friocs, y reste, pour le service rteltemem colonbJ
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LE BILAS DE U POLITIQUE COLONULK SES
Dms soB intéressant rapport pour 1887, H. Etienne avait déteiw
nûné, en décomposant cette somme, la part afférente à chacune de
nos colonies. Son calcul comfurenait, il est vrai, le service péniten-
tiaire, ainsi que celui de la relégation, et il portait non sur le chiffre
de 41 12Â 0Â9 francs voté par les Chambres, mais sur celai de
il 620 692 francs proposé par la commission du budget. Après avcnr
effectué, de ce double chef, les rectifications nécessaires, on arrive
2aa résultats suivants, peu différe&ts de ceux que doimerait le
projet de budget pour 1888 :
Martinique 2 043 774 fr.
Guadeloupe 2122982
Réunk». 3187 248
8ainte-Marie de Madagascar 35 Od§
Guyane (sans le service pénitentiaire). . 1275162
NouveUe-Calédonie — . . 2 716 485
Sénégal 7 230182
— haut fleuve 3 495 077
Cochinchine 3 238 379
Saint-Pierre et Miquelon 343 667
Tahiti, Marquises, etc 8Î2 9(M
Nosêi-Bé 252 643
Mayotle 487 680
Goaadres 95000
Inde 529020
Gabon 574 264
Congo 1601798
Câble du Tonkin 615 000
Obock 441831
Service commun (administration cen-
trale et divers, non compris les dépenses
de relégation) 1729141
Total. . . . 32 527 184 £r.
Cette somme est bîeii loin de représenter la totalité des charges
gnenaa colonies imposent à ht mère patrie. Il convient d^ ajouter,
toat d'abord, la solde et les frais de transport des troupe» de
marine envoyées de France poar tenir garuiaon dan9 nos pos^
sessioQs lointaioes^ ainsi cfoe les frais> de voyage d'un eenain
nombre de lEmtiooiiaires cotoniavx qui se rendent à kar poste
sor des hâximenta de l'État. Ces dépenses métropolitaiiies sont
impstées non sur le service cokmial, mais sur le service i»»«ym» du
nûûstère de bt marine et des cotocôea. Englobées dans l'ensetiUe
de ce service, elles sont très difficiles à déterminer d'une manière
I
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236 LE BILAN DE LÀ POUTIOUE COLONIALE
précise ; mais nous pouvons nous en rapporter à l'évaluation d'un
homme dont nul ne saurait contester la compétence ni le zèle colo-
nial, M. Le Myre de Vilers, ancien gouverneur de la Gochinchine et
actuellement notre résident général à Madagascar. Il y a quelques
mois à peine, dans Y Atlas colonial de M. Mager, livre consacré à la
glorification de la politique coloniale, M. Le Myre de Vilers fit pa-
raître, sous le Utre de Statistique comparée^ une étude très courte
et de la plus haute valeur, sur les conclusions de laquelle nous
aurons à revenir. Il cherche notamment, comme nous le faisons
nous-mêmes en ce moment, à chiffrer les sacrifices consentis par la
France à ses colonies, et, après avoir totalisé les crédits ouverts
sous la rubrique de Service colonial et qui ne dépassaient pas alors
27 602 &08 francs (budget de 1886;, il y ajoute, en bloc, la somme
de 29 140 926 francs, représentant, d'après lui, la part des dépenses
du Service marine qui sont faites pour les colonies. « Le budget
de la marine ne permettant pas de déterminer par colonies le
montant des dépenses militaires, nous avons dû, dit-il, nous con-
tenter de donner la dépense totale, et il nous a fallu remonter à
1880, le dernier exercice où les crédits se trouvent spécialisés. »
Admettons, contre toute vraisemblance, que, depuis cette époque,
il n'y ait pas eu d'augmentation, nous avons, de ce chef, une nou-
velle somme de 29 l&O 926 francs à porter en dépenses.
Mais ce n'est pas tout. La défense de nos colonies, les transports
à effectuer, pour l'Etat, entre elles et la métropole, nous forcent à
entretenir, d'une part, des stations locales et, d'autre part, deux divi-
sions navales, celle de l'Atlantique sud, celle des mers de Chine,
qui ne sersdent pas indispensables sans cela. Les mêmes motifs
nous obligent aussi à grossir l'effectif de notre marine militaire
dans une proportion qu'il n'est pas possible de préciser, mais qui
ne peut manquer d'être considérsible. Pense-t-on, d'un autre côté,
que la nécessité d'avoir avec nos colonies des relations postales
sûres, régulières et rapides, ne soit pas la prindpale, sinon l'unique
raison d'être des subventions accordées, soit à la Compagnie trans-
atlantique, soit à celle des messageries maritimes? Qui pourrait
nier que l'intérêt colonial motive presque exclusivement Tinserdon
au budget de 1888 des subventions de 9 958 000 francs pour les
lignes de New- York et des Antilles, de 7 093 171 francs pour les
lignes de l'Indo-Chine, de 3 181 504 francs pour celles d'Australie
et de la Nouvelle-Calédonie et de 521 280 francs pour celles de
la côte orientale d'Afrique? Sur cette dépense totale de plus de
20 millions de francs, il n'est pas exagéré d'en mettre la moitié au
compte des charges résultant, pour nous, de la possession de nos
colonies.
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L£ BILAN DE U POLITIQUE GOLONIiLE 237
Résumons-nous :
Comme recettes, 2 443 476 francs de contingents coloniaux*
Gomme dépeases :
Service colonial 31 111 925 fr.
Service marine (dépenses militaires des colonies). • . . 29140 926
Subventions postales dans Tintérét des colonies, au moins. 10 000 000
Stations navales dans Tintérèt des colonies, environ. • • • 10 000 000
Total. . . . 80252851 fr.
soit, en chiffres ronds, 80 millions de francs au minimum^ sans
compter les crédits extraordinaires ni les crédits supplémentaires :
voilà pour les sacrifices d'argent.
Quant aux sacrifices en bonmies, ils sont faciles à déterminer*
Dans son étude sur les colonies, publiée il y a quelques mois par
te Répertoire de droit adrrùnistratif^ M. Dislère, conseiller d'État
^t anden directeur des colonies, donne l'effectif et la composition
4es garnisons de nos diverses possessions. Or il relève : Au Sé-
négal, 3394 hommes; en Cochinchine, 5581; à la Nouvelle-Galé-
dome, 1896, et pour l'ensemble de nos colonies, 15 036, dont un
tiers environ de troupes spéciales (dpayes, tirailleurs annamites
et sénégalais) et les deux tiers, soit 10 000 hommes, de troupes
françaises, envoyées de la mère patrie et prélevées sur notre
armée. Ces 10 000 bonomes, que l'éloignement mettrait dans
rimpossibilité de venir, en cas de péril national, prendre part à
la défense de la France, représentent presque l'effectif d'une divi-
sion, et une division de plus ou de moins peut, sur un champ de
bata^e, décider du succès ou de la défaite.
Ces 10 000 hommes, ces 80 millions sont consacrés à la défense
de quel territoire et de quelle population? Nos colonies, c'est-à-
dire les possessions françaises relevant du département de la
marine, ont, comme on l'a vu plus haut, 1 070 611 kilomètres
carrés de superficie, et seulement 2 882 807 habitants, pas tout à
fait 3 par kilomètre carré. Encore est-il intéressant de savoir com-
ment se décompose cette population si minime. Le travail déjà cité
de M. Dislère répond à cette question. D'après les chiffres qu'il a
relevés pour 1884, nos dix-sept colonies comptent une population
indigène d'environ 2 230 000 habitants, auxquels il faut ajouter
167 000 immigrants (Chinois, Indiens, nègres) , 11 000 transportés
ou libérés, 20 000 personnes composant le population flottante,
et près de 17 000 fonctionnaires ou soldats. La population civile
européenne et française ne dépasse donc pas &50 000 habitants,
dont près de &10 000 dans les trois îles de la Martinique, de la
Guadeloupe et de la Réunion. Nos autres colonies, qui absorbent
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538
LE BIUN DE LÀ POLITIQUE GOLOMÂLE
certainement les trois quarts des 80 millions de dépenses coloniales,
renferment à peine 50 000 Européens, ce qui est loin de signifier
50 000 Fraiiçais. Dans nos établissements de l'Inde, par exemple,
sur une population européenne de près de 3000 âmes, il n'y a que
928 Français; on çn compte 1638 sur 2000 Européens en Cocbin-
chine, 3500 sur Al 00 dans la Nouvelle-Calédonie. A ne considérer
que la population européenne en dehors des Antilles et de la
Réunion, on arriverait donc à reconnaître que moins de 50 000
blancs sont gardés et administrés par plus de 10000 fonctionnaires
ou soldats et noas coûtent annuellement environ 60 millions, soit
un homme de garnison pour 5 habitants et plus de 1000 francs de
dépense par tête de colon. Même en faisant la part belle aux
défenseurs de la politique coloniale, en envisageant toutes nos
colonies et l'ensemble de leur population, indigène ou européenne,
on constate que 2 882 000 habitants soumis à la domination fran-
çaise versent moins de 3 millions an trésor métropolitain et lui
coûtent oificiellement 62 millions et, en réahté, 82 millions de
francs, soit 21 fr. 50 ou 28 fr. 50, suivant la base de calcul
adoptée. Si donc notre domaine colonial arrivait, par malheur, à
prendre un développement tel que sa population égalât celle de la
France et s'il continuait à être administré suivant les mêmes erre-
ments, il coûterait, chaque année, an Trésor, de 800 à 1100 millions.
En regaitl des sacrifices faits par la France pour ses colonies,
il est intéressant et instructif de placer ceux que les colonies font
pour elles-mêmes. Le compte en est bientôt dressé. Les budgets
locaux et communaux de nos dix-sept colonies s'élevaient, en 188/i,
d'après M. Dislère S à 56 463 000 francs, et d'après M. Le Myre de
* Répertoire de droit adîïiinisiratif, voy. Colonies, ii*>» 246 et 247 et tableau D.
Suivant les calculs de M. Dislère, chaque habitant paye, en moyenne, la
somme d'impôts ci-après, dans nos diverses colonies :
Martinique • • . 38 £r. 80
Guadeloupe 29 90
Saint-Pierre et Miquelon 74 70
Guyano • 85 30
Séuôgal 12 00
La Réunion 38 60
Sainte-Marie 9 50
f Nous nous contenterons, ajoute M. Dislère, de faire une observation
sur la part bien faible prise par les colonies dans la dépense totale qu'elfes
entrainent. Alors que, dans la métropole, le contribuable donne à l Eut.
eo moyenne, 34 journées au moins de son travail, les babitanls de la Mar-
tinique fournissent 22 journées, ceux de la Réunion 19, de la Guadeloupr
45 seulement, c'est-à-dire moins de la moitié. Un relèvement des inijuOis
dans ces colonies paraîtrait donc possible; il permettrait de les faire con-
tribuer aux dépenses d'administration et de protection qu'elles nécessiteni . >
Mayotte. â4fr8.o
Nossi-Bé • 26 60
Inde 8 UO
Gochinchine Ift 8o
NouveUe-Calédonio 56 50
Océanie 51 2--
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LE BILAN DE U POLITIQUE COLONULE 239
Vilers, à 54994 331 francs. AppFiqué à la population de la France,
le même régime fiscal ne rapporterait pas plus de 750 ou 800 mil-
lions, au lieu des 4 milliards de francs que nous payons annuelle-
ment. Une série de notices publiées dans un recueil semi-officiel,
h Revue maritime et coloniale^ donnent, pour Tannée 1883, une
analyse complète des budgets de chacune de nos colonies. Comme
on le verra, la plupart de nos impôts n'y existent pas ou n'y attei-
gnent qu'un taux infiniment modéré. Le produit de ces taxes ne
sert à acquitter qu'une partie des dépenses ordinaires des colonies.
Quant aux dépenses extraordinaires (travaux publics, chemins de
fer, etc.), c'est la métropole qui les paye. Le résultat, le voici : la
part contributive de chaque habitant de nos colonies varie, d'après
les calculs de M. Dislère, entre 8 fr. 40« dans l'Inde, et 86 fr. 80
dans la Guyane, elle oscille généralement entre 15 et 39 francs,
alors que chaque citoyen français supporte la charge écrasante de
HO à 120 francs d'impôts généraux, départementaux ou commu-
naux. Tandis que la France plie sous le faix d'une dette de 20 mil-
liards, nos colonies n'en ont pas ; bien plus, elles possèdent toutes
des fonds de réserve, dont le chiffre total dépasse 5 800 000 francs
et que leur envie certainement notre ministre des finances.
IV
Trouvons-nous, dans l'activité de nos relations commerciales
avec nos colonies, une compensation aux sacrifices considérables
qnenous feisonspour elles? Ici encore, les chiff'res, et les chiffres
ofiBcîeb, répondent avec une singulière éloquence. D'après V Exposé
comparatif de la situation économique de la France pour la
période 1869-1886*, voici quel était, en 1884, le mouvement du
commerce des dix-sept colonies relevant du département de la
marine :
Importations de France 63 millions de francs.
— d*ailleurs 58 —
— totales , 121 —
Exportations en France. ... * 122* —
— ailleurs 30 —
— totales 152 —
* Annales du commerce extérieur (France, Faits commerciaux, n» 1 10).
2 Les importations de nos colonies ont donné lieu, en 4885, à la percep-
tion'de droits de douane s'élevant à 36 326 226 fr.|; mais ces droits de
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240
LE BILAN DE U POLITIQUE COLONIALE
Il est, d'ailleurs, à remarquer que les chiffres relevés en 1884^
pour les échanges entre nos colonies et les pays étrangers et publiés
par le ministère du commerce, sont incomplets, car ils ne com-
prennent pas le montant des transactions du Sénégal, de la Guyane
et de rinde. D'après les résultats constatés l'année précédente, il
y aurait lieu d'ajouter, de ce chef, 15 400 000 francs à l'importa-
tion et 12 200 000 francs à l'exportation, ce qui porterait la pre-
mière à 73 millions et la seconde à 42 millions de francs. En 1883^
ces mêmes chiffres étaient respectivement de 77 et de 48 milIions^
de francs; la moyenne des dix dernières années, depuis 1876,.
faisait ressortir 66 millions de francs à l'importation et 38 à l'expor-^
tation. Pour 1885, on ne connaissait encore que le mouvement
commercial des colonies avec la métropole, et ce mouvement accu-
sait un ralentissement sensible des envois de France, qui tombaient
à 58 millions de francs, avec un accroissement correspondant dea
exportations coloniales, qui dépassaient 153 millions de francs. La.
moyenne décennale, depuis 1875, n'avait pas excédé, du reste^
59 millions à l'entrée et 113 à la sortie. Il convient de noter ce
chiffre de 59 millions qui représente la moyenne annuelle de nos-
exportations à destination de nos colonies : il est notablement
inférieur à celui des exportations étrangères; il représente à peine*
un soixantième de notre exportation totale (3425 millions en moyenne^
de 1875 à 1885), un tiers environ de nos envois en Algérie, les^
deux tiers de nos échanges avec la république argentine et à peit
près notre commerce avec le Brésil. Enfin, il n'atteint même pas le-
douane sont loin de constituer un gain pour la métropole : ils portent, eir
effet, pour plus de 30 millions sur les sucres importés de la Martinique, de^
la Guadeloupe et de la Réunion. Or ces sucres auraient rendu davantage-
au Trésor, s'ils avaient été fabriqués dans la mère patrie ou importés de
rétranger. Voici, d'ailleurs, le chiffre des perceptions effectuées sur les
chiffres de chacune de nos colonies :
Tunisie
71 600 fr.
Algérie
152 /i52
Réunion ....
11 630 963
Guyane
3162
Martinique..
11056723
Guadeloupe .
12 222 023
Sénégal
3 572
Mayotto
945 088
Nossi-Bé....
61534
Ste-Marie...
6 442
Indes
96 363
Cochincliîno.
24 371
Tonkin
450
A reporter» •
36 274 743 fr.
Repolit, . .5; 36 274 743 fr.
Nouvelle-Ca-
lédonie . . .
3 222
Autres éta *
blissements
d'Océanie.
111
St- Pierre et
Miquelon •
48134
Golfe de Gui-
Oée
16
Total...
36 326 226 fr.
dont
34 909 709 aux Antilles.
Pour le reste.
1 416 517 fr.
[Tableau général du commerce extérieur de la France en 1885.)
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LE BILA^ DE U POLITIQUE COLONULE 24!
chiffre total des dépenses inscrites pour dos colonies au budget
du ministère de la marine et qui, comme on l'a vu plus baut^
s'élèvent, indépendamment des subventions postales et de TentretieD
des divisions navales, à la somme de 60 millions de francs. Ainsi,
à cbaque franc de marchandises introduites par notre commerce dans
nos colonies, correspond un peu plus d'un franc tiré par l'impôt
de la poche du contribuable français.
Y a-t-il, du moins, tendance à l'accroissement dans le mou-
vement de nos échanges avec nos colonies? Oui, pour l'Algérie,
comme nous l'avons déjà indiqué ; mais, pour les colonies propre-
ment dites, nous constatons, au lieu d'augmentation, une incontes-
table décadence. En 1788, avant que la première république nous
eût fait perdre Saint-Domingue, notre commerce avec nos colonies
se chiffrait par 330 millions de livres; aujourd'hui, en dehors de
l'Algérie, nos échanges ne représentent pas plus de 210 millions et
de 250 en tenant compte des pays de protectorat. D'après des
tableaux graphiques dressés par M. Levasseur, les exportations des
colonies en France ont rapidement progressé de 1853 à 188Â : elles
ont passé de 73 millions à 122; mais les importations de produits
français aux colonies tombaient, pendant la même période, de 66 à
63 millions de francs. Quant aux relations de l'étranger avec les
colonies, elles ont augmenté en proportion inverse : de 1875 à
188A, les importations ont passé de 50 à 78 millions de fi*ancs, et
les exportations de 35 à &8 millions. M. Levasseur fait, d'ailleurs,
remarquer avec toute raison que le mouvement commercial de nos
colonies a, en réalité, beaucoup perdu de son importance depuis
un siècle. « Eu égard, dit-il, à la valeur du numéraire, 330 millions
de livres représentaient, à la fin du dix-huitième siècle, plus de
richesse que 480 millions de francs aujourd'hui, et, eu égard au
total du commerce français, 330 millions formaient presque le tiers
d'un total d'un peu plus d'un milliard, tandis que 480 millions ne
sont pas la seizième partie d'un commerce de 8 milliards. Le com-
merce colonial, ainsi considéré, a donc, relativement à l'état écono-
ZDÎque de la France en général, moins d'importance qu'il n'en avait
dans les dernières années de l'ancien régime. » ^
Si nous recherchons la cause de cette singulière situation, nous
reconnaissons que la première et la principale est le régime douanier
de nos colonies. Nous sommes loin, en effet, de l'époque à laquelle
florissait ce que l'on a appelé le pacte colonial^ régime de monopole
6om lequel les colonies ne devaient acheter et vendre qu'à la
métropole. Maintenu presque sans altération jusque sous le second
< P. 237.
25 OGTOBEB 1887. 16
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m LE BILAN DE L\ POLITIQUE COLONIALE
empire, ce régime dut être modifié lorsque Témancipation de
l'esclavage et le développement de l'industrie sucrière indigène
eurent changé, au détriment de nos colonies des Antilles, les
conditions du travail et de la production. C'est alors qu'intervint la
loi du 3 juillet 1861, qui autorisa Tintroduction des marchandises
étrangères dans les colonies sous le même régime douanier qu'en
France et permit l'exportation des produits coloniaux pour tous
pays. Deux ans après, la loi du 16 mai 1863 accorda la franchise
de droits dans la métropole à tous les produits coloniaux importés
par navires français et autres que les sucres, les mélasses, les
confitures, le café et le cacao. Enfin, le sénatus-consulte du
A juillet 1866 compléta ces mesures, en conférant, par son article 2,
aux conseils généraux des colonies le droit de voter les tarifs
d'octroi de mer sur les objets de toute provenance, ainsi que les
tarifs de douane sur les produits étrangers, naturels ou fabriqués»
importés dans la colonie. La mise en vigueur de ces tarifs était
simplement subordonnée à leur approbation par décret rendu en
conseil d'État. Or voici l'usage que les conseils généraux firent
des pouvoirs qui leur étaient ainsi conférés. La suppression des
droits de douane à l'importation fut votée, dès le 30 novembre 1866,
à la Martinique; le 11 décembre de la même année, à la Guade-
loupe, sauf en ce qui concerne les produits coloniaux, et, le
4 juillet 1873, à la Réunion. Partout, les droits de douane sup-
primés furent remplacés par des octrois de mer applicables aux
marchandises de toute provenance sans distinction, c'est-à-dire aux
importations de la métropole comme à celles de l'étranger, le
produit de ces octrois de mer, étant, d'ailleurs, affecté non à l'acquit-
tement des dépenses coloniales, ce qui apporterait, du moins, un
certain allégement au budget métropolitain, mais bien à la création
de ressources pour les communes de chaque colonie. Cet état de
choses, si défavorable aux intérêts de notre commerce, a toujours
été accepté sans difficultés par le ministère de la marine; mais il a
provoqué, de la part du ministère du commerce, de fréquentes
réclamations. Longtemps négligées, ces réclamations ont fini, sous
le coup de la crise industrielle et commerciale dont nous souffrons,
par recevoir, tout dernièrement, un commencement de satisfaction,
A la suite d'une invitation émanant de M. Félix Faure, alors sous-
secrétaire d'État des colonies, les conseils généraux de la Martinique,
de la Guadeloupe et delà Réunion ont voté, à la fin de 1884, des ta-
rifs de douane exclusivement applicables aux produits étrangers. Ces
tarifs ont été approuvés par décrets des : 16 novembre 1884, pour
la Guadeloupe; 19 janvier 1885, pour la Réunion; et 25 avril 1885,
pour la Martinique. Celui de la Réunion est à peu près identique à
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LE BILAN DE U POLITIQUE GOLONIiLE 243
notre tarif général des douanes; mais il ne porte que sur les
produits de rindustrie, non sur ceux de Tagriculture. Quant &
ceux de la Uartinique et de la Guadeloupe, ils sont limités aux
lissas, \êtements, tabletterie, bimbeloterie, bijouterie, orfèvrerie,
peaux et papier et leurs applications; les droits sont, d'ailleurs, des
plas modérés : ils varient généralement entre 5 et 8 pour 100.
Dans les autres colonies, où les tarifs de douane sont établis par
dëcr^ voici, en quelques ooots, la situation :
Au Sénégal, droits de douane de 15 pour 100 sur les armes, de
10 pour 100 sur les tabacs, de 5 pour 100 sur les autres marchan-
dises, sans distinction de provenance; sur les toiles dites guinées^
droit de 2 1/2 c. ou de 6 1/2 c. le mètre, suivant qu'elles sont, ou
DOD^ de fabrication française;
A Mayotte, à Nossi-Bé, pas de droits de douane;
Au Gabon, droits d'entrée réduits de 60 pour 100 pour les
marchandises françaises;
A la Guyane, droit de douane de 3 pour 100 sur toutes les
marchandises étrangères; droit d'octroi de mer de 1 pour 100 sur
toutes les importations, sans distinction de provenance;
A Saint-Pierre et Miquelon, taxes de douane très faibles, mais
différentielles, suivant qu'il s'agit de marchandises françaises ou
de marchandises étrangères;
A Tahiti et aux Marquises, pas de droits de douane, mais un
octroi de mer de 12 pour 100;
A la Nouvelle-Calédonie, pas de droits de douane, mais un octroi
de mer de 1 pour 100;
ïiii Cochinchine, depuis le 1" juin de cette année, application
du tarif général des douanes, de même que dans l'Annam et le
Tonkin (an. 47 de la loi de finances du 26 février dernier);
Dans l'Inde française, pas de droits de douane, sauf sur certains
spiritueux, sur le tabac et le bétel.
En même temps qu'elles supprimaient les droits de douane à
l'entrée et les remplaçaient par des octrois de mer applicables aux
provenances françaises comme aux autres, plusieurs de nos colonies,
notamment la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Cochin-
chine établissaient sur quelques-uns de leurs produits les plus
importants, en particulier sur le sucre, le riz et le café, des droits
de sortie destinés à exonérer les planteurs de l'impôt foncier. Ces
droits de sortie ne sont pas fort élevés; toutefois leur rendement a
été, en 1883, de 3 à 4 millions de francs *, dont la majeure partie
* A la Martinique, 700 000 fr.; 1200 000 fr.. à la Guadeloupe; près de
800 000 fr., à la Réunion; 351 000 fr., à la Guyane; 15 000 fr., à Nossi-Bé;
une somme indéterminée en Cociiinuhine.
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nu LE BILAN DE LA POUTIQUE COLONIALE
a dû être supportée par le consommateur français, puisque c'est en
France que les exportations coloniales, notamment le sucre, trou-
vent leur principal débouché. Gela ne nous empêche pas d'admettre
«n franchise la presque totalité des produits coloniaux, à leur entrée
en France, et d'accorder aux sucres de cette provenance, à titre de
déchet de fabrication, une détaxe de 2 A pour 100 par rapport aux
sucres des colonies étrangères (loi du 13 juillet 1886).
Ainsi, la situation est des plus simples : nous faisons de notables
faveurs aux provenances de nos colonies, mais nos colonies n'en
font, pour ainsi dire, pas à nos produits; par contre, elles grèvent
de taxes de sortie ceux qu'elles nous envoient. Ajoutez à cela que
les impôts sont proportionnellement cinq fois moins élevés aux
colonies qu'en France, que nous supportons plus de la moitié de
leurs dépenses, que les colons ne sont soumis ni au service mili-
taire ni à l'inscription maritime, et que la milice ne fonctionne
même pas sérieusement parmi eux, sauf à la Réunion.
René Lavollée.
La fin prochainement.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES
SAINT-CYR
DEUXIÈME PARTIE {/in)\.
m
Quel qu'ait été l'efTet de la brimade et si regrettables que soient
les excès dont elle était demeurée le prétexte, nous sommes de ceux
qui la regrettent.
La brimade, une brimade honnête, une brimade mesurée,
formait le caractère, amenait la solidarité, le nivellement des
classes sociales très diverses représentées à Saint-Cyr, apprenait
à devenir philosophe dans un métier où il faut beaucoup de philo-
sophie, demeurait enfin une école excellente avant l'arrivée au
régiment.
La brimade avait encore cet avantage qu'elle créait, dans une
même promotion, une camaraderie absolument intime : les amitiés
qui se nouent dans l'infortune sont les plus durables et, dès leur
arrivée, les conscrits sentaient le besoin de se grouper étroitement.
Là, plus qu'ailleurs, l'union faisait la force.
Aujourd'hui Saint-Cyr est un collège infiniment mieux tenu qu'il
Be l'était il y a vingt et quarante ans. Les jeunes gens y marchent
à la baguette avec une ponctualité qu'on n'obtenait pas jadis. Mais
nous croyons que cette souplesse excessive, surtout si on exagérait
encore le système suivi, aboutirait davantage à former des jeunes
filles que des oflSciers. Actuellement, il n'y a rien de perdu encore,
mais forcer la note serait, pensons-nous, une faute. Qui ignore que
• Voy. le Correspondant des 25 septembre et 10 octobre 1887.
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246 KOS ÉCOLES MILITAIRES
sur le champ de bataille les [meilleurs [soldats sont souvent les
mauvaises têtes de casernes.
La brimade, telle que nous venons d'en faire sommairement
rhistorique, était le côté parliculier de la vie intérieure à Ssdnt-Cyr
et, en somme» tout venait converger là; mais, après avoir con-
sacré un juste souvenir à ce qui n'est plus qu'une légende, il sera
intéressant de voir ce qu'était^ ce qu'est encore la vie à l'École
militaire.
Sous ce rapport, il est singulier de constater que, depuis la
Restauration, le tableau du service Journalier^ c'est-à-dire la
distribution des heures de repos et de travail de la journée, n'a pas
sensiblement changé et nous retrouvons, à très peu de chose près,
en 1887, l'organisation arrêtée en 1818 par le maréchal Gouvion
Saint-Cyr.
Le lever avait lieu à cinq heures en été comme en hiver. On
avait dix minutes pour sauter hors de ses draps, s'habiller, faire
sommairement son lit et descendre à l'étude. Nous laissons à penser
s'il fallait de l'activité pour arriver, en dix minutes, à remplir ces
trois prescriptions. Sous ce rapport, on devenait, au bout de quel-
ques mois, d'une agilité extraordinaire, et, même, les anciens en
arrivaient à earalter le lit cinq minutes, ne se levant qu'à cinq
heures cinq, ce qui constituait un des nombreux privilèges de « ces
officiers. »
De cinq heures dix minutes à sept heures : étude.
Cette séance était appelée sommeil militaire^ parce que, spécia-
lement aflectée à l'étude de la théorie, un doux assoupissement ne
tardait pas à rapprocher le nez de l'élève du livre qu'il avait sous
les yeux. Dans les salles de recrues, les gradés venaient souvent
troubler cette léthargie pleine de charmes; mais, dans les études
occupées par les anciens, qui n'étaient surveillés que par eux*
mêmes, ce n'était, au bout d'un quart d'heure, qu'un immense
ronflement.
Quand, plus tard, après la guerre, on commença à introduire
dans le tableau de service des colles (interrogations) pendant l'étude
du matin, la légende du sommeil militaire fut gravement atteinte,
et, aujourd'hui, les Saint-Cyriens n'ont plus qu'une vague idée du
charme qu'il atteignait jadis.
A sept heures, on montait pour Yastigue^ qui durait de sept à huit.
Vastique^ expression que nous avons toujours eu le regret de
ne pas voir dans le dictionnaire de l'Acadéoue, était le nom général
officiellement donné à la séance dans laquelle il fallait se livrer aux
opérations complexes suivantes :
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IfOS ÉCOLES mUTAIRES 217
!• rare son lit avec un soin partîcaTîer, les arêtes des couver-
tures présentant une ligne droite et aiguë, intersection mathématique
de deux plans. Le traversin devait être rond ou carré suivant les
époques.
y Procéder & une twlettte complète : lavage, barbe, etc. Oh
descendait pour cela aux lavabos qui se trouvaient au re^-de-
chaussée : les anciens s'étaient attribués un côté, aux robinets
dnçud les recrues n'avaient pas le droit de puiser *.
3* Nettoyer ses armes : fusil, baïonnette, sabre de cavalerie on
d'infanterie.
4* Astiquer son fourniment : la giberne, le ceinturon, le sac, le
porte-sabre, cirer deux paires de bottes y compris la semelle.
5* Brosser tous les vêtements placés dans la case, compartiment
carré suspendu à la tête du lit et où l'on mettait ses effets.
6"" Aller à la visite du docteur, si l'on était malade.
7* Aller à la pharmacie, si l'on avait un traitement à suivre en
dehors de Finfirmerie.
8* Aller prendre son café au réfectoire.
Les recrues étaient obligées de faire leur lit consciencieusement
et de fond en comble chaque matin, mais les anciens se permettaient
d'ordinaire le rabattement.
Le rabattement comportait une sdence. Il consistait, après être
sorti du lit au réveil, sans déranger les draps ni la couverture, à
rabattre le tout vers le traversin, sans casser les arêtes de la sur-
&ce. Cela économisait un temps considérable, et tandis que les
rccrwcs fanatisaient, la brosse et la règle en main, pour tracer les
arêtes de leur paraDélîpède, « ces officiers » — lisez : les anciens
— descendaient au réfectoire et prenaient à loisir leur café en
faisant trempette.
Cette trempette enviée et à laquelle les élèves de deuxième année
avaient seuls droit — un droit qu'ils s'étaient arrogé bien entendu
— consistait à tremper dans son café des tartines de beurre, ce qm
constituait un déjeuna* très supportable. Quant aux malheureux
recrue», c'est à peine s'ils avaient le temps d'absorber, debout et en
se brûlant la gorge, leur ration de noir Bquide. Celui qui aurait
voula s'asseoir se fût attiré une verte semonce.
A huit heures moins dix, les anciens passaient leur revue, retour-
naient quelques lits, défaisaient quelques cases, — qu'on avait à
rétablir en cinq minutes, — et à huit heures moins dnq avait liefi
Rnspectîon de l'oflScîer. Il fallait que la tenue fût irréprochable,
« Aujourd'hui, les lavabos sont dans les dortoirs.
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l
248 NOS ÉCOLES MILITAIRES
les boutons devaient reluire comme l'or, les bottes briller comme
un miroir, et si tout cela n'était pas à souhsdt, les punitions de
consigne ou le peloton de punition étaient largement distribués-
En ce qui concernait les lits ou les cases, les officiers distinguaient
facilement quand l'un ou l'autre venait d'être retourné, et géné-
ralement alors, ils avaient l'air de ne pas remarquer que l'acuité
des arêtes laissait à désirer.
L'inspection terminée avec plus ou moins d'avaries, on avait
dix minutes de récréation pendant lesquelles il fallait aller cher-
cher à l'étude le carton où l'on enfermait son cahier de notes pour
les cours. Ces cours commençaient à huit heures dix, pour finir
à neuf heures vingt-cinq : une heure et quart. Ils avaient lieu dans
deux amphithéâtres adossés au zinco et qui donnaient dans la
cour Louis XIV; ce sont actuellement les amphithéâtres des élèves
de première année.
Pour les anciens, dont tous les professeurs étaient militaires,
les séances ne donnaient lieu à aucun incident sauf à des histoires
du genre de la suivante.
En 1862, un vieux maréchal des logis d'artillerie du cadre de
l'École fut nommé adjudant sur place, et comme il était d'usage
qu'un sous-officier de son grade fût présentaux cours pour surveiller
les élèves, P. fut bientôt désigné pour assister précisément à une
leçon d'artillerie. Le professeur était, à cette époque, le commaa-
dant, depuis colonel Roy.
On était au commencement de l'année, le cours était à sa leçon
d'ouverture, et le commandant Roy, qui avait dans son programme
l'historique des armes dans l'antiquité, débuta par ces mots : « Mes-
sieurs, jadis les anciens se servirent comme artillerie de balistes
et de catapultes : leurs armes de main étaient la lance, le javelot,
l'arc et la flèche » et il continua.
L'adjudant P. regarda le commandant avec étonnement : on eût
dit qu'il allait parler. H se contint pourtant, mais, à la sortie du
cours, il ne put s'empêcher d'aborder un groupe d'élèves et leur
dit confidentiellement : « Messieurs, entre nous soit dit, le coul-
mandant vous en conte. 11 vous a dit ce matin que les anciens
se servaient jadis de javelots et de flèches, de balistes, de je ne
sais quoi, et bien, il y a plus de vingt ans que je suis à l'École
et je puis vous garantir que jamais les anciens ne se sont servis de
ces machines-là. »
Ce fut un rire général, et le brave adjudant qui prensdt les an-
ciens du Pirée pour les anciens de Fontainebleau devint légendaire
à l'École.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 249
Chez les recraes, les cours faits par les professeurs civils donnaient
souvent lieu à des séances orageuses, par suite de cet axiome que
«ces officiers » — les recrues se donnaient également ce nom entre
eux— avaient le droit de tout se permettre avec un vulgaire ;>^â:«î.
On ne croirait pas que des jeunes gens de dix-huit à vingt ans,
généralement policés et bien élevés, pussent se permettre, vis-à-
ris d'hommes qu'eussent dû leur rendre respectables l'âge et les
connaissances, les gamineries qui signalaient, à cette époque, les
cours de MM. Picqué, Soûlot, Duhaut, Vallier, Guillemin, Laudren,
Guibout, Gœury, Wachsmuth. — Il n'y a pas de collège mal tenu
où se passent des scènes plus tapageuses. — La plupart du temps les
adjudants de service laissaient faire, et quand le tumulte devenait
trop violent, ils avaient une manière originale de prendre le nom
des perturbateurs. Les amphithéâtres contenaient environ deux cent
cinquante élèves, répartis sur douze ou quinze bancs, s'étageant
en gradins de la chaire du professeur au haut et au fond de la
salle. Les adjudants surveillants tenaient à la main un grand
carton sur lequel étaient inscrits les noms des élèves sur autant
de lignes qu'il y avait de gradins. Quand le bruit devenait trop
intense et que le professeur s'était vu obligé d'interrompre son
cours trois ou quatre fois, le surveillant prévenait qu'il allait
prendre des responsables. Naturellement « ces officiers » s'indi-
gnaient qu'un « bas-off * » se permît de les menacer, et un murmure
accueillait la communication de l'adjudant. Parfois celui-ci laissait
faire; parfois aussi il tirait un trait au crayon d'une extrémité à
laulre de son carton, et, après le cours, les élèves de chaque banc
dont les noms s'étaient trouvés sous le crayon étaient conduits à la
salle de police.
Avec cette manière de faire, qu'on fût ou non au nombre des tapa-
geurs, on avait les mêmes chances d'être puni, de « tomber sous
la ligne » ; aussi chacun s'en donnait à cœur joie et, sachant que
le hasard seul déciderait de son sort, voulait au moins, s'il était
puni, avoir fait du tapage pour son argent.
Les professeurs civils, et en particulier ceux de mathématiques,
élsûent connus à l'École sous le nom de Pendus^ et ils étaient exposés
i des plaisanteries qui n'étaient pas toujours de bon goût. Leur
surnom même faisait allusion à une scène de violence qui avait
îunené jadis plusieurs expulsions de l'École. Le pendu signifiait
spécialement le cours de géométrie descriptive : auparavant on
avait dit le Soûlot^ du nom du professeur,
' Un bas officier, un adjudant sous-officier.
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350 NOS ËGOL£S MlUTÂiaSS
Mais revenons au tableau de service.
Après les cours du matin venait un repos d'un quart d'heure,
puis une étude d'une heure et demie, qui conduisait jusqu'au
moment du déjeuner. Le menu, très peu varié, se composait d'un
potage ou d'une soupe, d'un plat de viande rôtie ou bouillie, de
légumes et d'un dessert; on avait une bouteille d'abondance^ par
tète, et une demi-bouteille de vin pur pour deux. Pendant le
déjeuner, surveillé par le capitaine de jour» on causait à volonté,
mais généralement les recrues étaieut invités à se taire; parfois
aussi ils devaient raconter des histoires croustilleuses de nature à
divertir « ces officiers ».
Après le déjeuner, la récréation durait jusqu'à une heure, et de
une heure à trois avait lieu l'exercice. Après une étude d'une
heure, qui suivait, l'administration généreuse vous octroyait un
morceau de pain pour le goûter, et de quatre et demi à sept on se
rendait à une autre étude pendant laquelle avaient lieu les interro-
gations, l'équitation pour l'infanterie, les cours d'allemand, de
dessin, les séances de lavis. La daose et le chant étaient enseignés
pendant la récréation de midi.
A sept heures et demie, on retournait au réfectoire pour le
souper, dont le menu comprenait une viande rôtie, un légume et
un plat de dessert, avec la même ration d'abondance qu'au repas
de midi.
A huit heures et demie, après trois quarts d'heures de récréation,
le coucher.
Le dimanche, le tableau de service était naturellement modifié.
Après V étude miUlaire^ on se rendait à la messe 2, pour laquelle
était commandé un piquet d'honneur. Les élèves qui avaient droit
de sortie quittaient ensuite l'École après avoir passé une revue
spéciale : quant à ceux qui restaient, ils assistaient l'après-midi à
une marche militaire à l'extérieur, qui durait généralement de deux
à cinq heures.
La vie que nous venons de dire était coupée de temps en teœips
par divers incidents qui profitaient soit à tous en même temps, soit
à un petit nombre à la fois. Parmi les premiers, le principal était le
triomphe; dans les seconds, il faut compter le tour de garde au
poste de l'École, le séjour à l'infirmerie, le séjour à la salle de police.
Le triomphe j emprunté aux coutumes des régiments d'artillerie,
était destiné à récompenser l'adresse des élèves qui s'étaient dis-
* Mélange d'eau et de vin.
2 Aujourd'hui la messe est facultative.
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HOS ÉCOLES MILITAIRES 251
dngaés au tir du «anon. Il existait, — il existe encore à Saint-Cyr,
— en dehors de la cour Wagram et des carrières oh s'exerce la
cayalerie, un polygone au bout duquel était installé la batterie
et qu'on utilisait également pour le tir du fusil. Chaque année,
Texercice du canon était terminé par le tir du mortier, dans lequel
un tonneau placé au bout d'une perche, sert de but. L'élève qui
arrivait à mettre sa bombe dans le tonneau avait droit aux hon-
neurs du triomphe, et cette cérémonie, célébrée, suivant les épo-
ques, d'après un rite particulier, l'était toujours avec une grande
solennité. Il était d*u8age que l'état-major de l'École, le général
en tète y prit part, et la tradition voulait que les punitions fussent
levées.
Sous le premier empire et jusqu'à l'année 1870, à l'instant même
où 'a bombe tombait dans le tonneau, tous les élèves présents au
lîr s'écriaient : « Triomphe I triomphe! », et un certain nombre se
précipitait vers la cour Wagram pour annoncer l'heureux événe-
ment.
Immédiatement et sans ordre le tableau de service était suspendu.
Les deux promotions descendaient dans la cour Wagram et, tandis
que les anciens se ruaient vers le polygone, les conscrits se ran-
geaient face à la porte de la grande carrière sous le comman-
dement delà plus fine galette (le dernier classé) de la promotion.
La fanfare de l'École, précédée du tambour-major, se rendait éga-
temeut au polygone, où le cortège des anciens s'était déjà formé.
Le triomphateur, ht tête couronnée de feuillages et orné de divers
ornements plus ou moins grotesques, était hissé sur un tonneau
porté sur les épaules de quatre de ses camarades. Précédé de la
musique jouant la Saint-Cyrienne, il s'avançait à la tête de sa pro-
motion jusqu'à l'entrée de la grande carrière.
Arrivé là, le tambour-major frappait avec sa canne la porte, qu'on
avait au préalable fermée, et quand on lui avait demandé : Qui vive t il
répondait : Triomphe. On ouvrait alors la porte à deux battants, le
triomphateur s'avançait vers le milieu de la cour et au far et à
mesure que la colonne formée derrière lui par les anciens franchissait
le seuil de la cour Wagram, les élèves se formaient en ligne à droite
et i garnie, dessinant un grand hémicycle. On se joignait ainsi
an conscrits qui se plaçaient derrière les anciens, puis on se diri-
geait vers le général, qui attendait habituellement au haut du perron
opposé à l'entrée de la carrière.
Le commandant de l'École félicitait le vainqueur, annonçait que
les punitions étaient levées et faisait d^xmcber séance tenante une
bouteille de Champagne. On rompait alors les rangs, et les danses,
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252 NOS ÉCOLES MiUTÂlRES
les mascarades, commençsdent jusqu'au dtner. Le repas terminé,
les divertissements reprenaient jusqu'à dix heures, avec feux,
illuminations, flammes de bengale et autres artifices, pour lesquels
Tartillerie donnait complaisamment la poudre nécessaire.
Le Triomphe était autrefois une fête essentiellement improvisée.
Il était rare qu'il y en eut plus d'un par an, et bien des années
n'en voyaient pas, le tonneau au bout d'une perche constituant un
but extrêmement difficile à atteindre.
Les Saint-Cyriens d'aujourd'hui, en gens avisés, ont trouvé un
moyen fort simple de s'assurer un triomphe par an, et la coutume
est, à l'heure actuelle, de déposer, au fond du tonneau-dble, une
cartouche de dynaoûte qu'on fait partir en temps et lieu. La fète
perd beaucoup de son imprévu, mais le choix de la date et du
moment, mis ainsi à la disposition des élèves, leur permet de
donner à la cérémonie une solennité, un luxe de décors qui laissent
loin les réjouissances du passé.
II y a deux ans, le Triomphe revêtît une splendeur particulière,
et l'on peut dire que l'École se prépara pendant six semaines à
célébrer cette grande journée. Pendant six semaines, elle ne ftt
même absolument que cela.
Durant près d'un mois et demi, les salles d'études furent trans-
formées en ateliers de tailleurs. Chaque compagnie de melons * avait
adopté un costume à la confection duquel chacun des élèves tra-
vaillait avec fureur. Telle compagnie devait être en garde écossaise^
une autre en grenadiers Louis XV; les autres avaient adopté des
uniformes à l'avenant; quant aux anciens, ils avaient pensé que
leur dignité leur interdisait cette mascarade, et ils s'étaient con-
tentés de couper les franges de leur épaulette gauche*.
Ce fut réellement un spectacle pittoresque quand, au jour du
triomphe, cet immense cortège s'en fut au terrain voisin du
polygone, — au Marchfeld^ conune disent les Saints-Cyriens d'au-
jourd'hui, — pour y chercher le triomphateur.
Grave et recevant comme un général romain les ovations enthou-
siastes de ses camarades, celui-ci fit son entrée dans la cour Wa-
gram suivant le rite ordinaire, et se dirigea vers le général, qui
l'attendait sous le zinco^ au milieu de ses invités et invitées. Après
le discours d'usage, la fête commença, suivant un programme dont
nous donnons ici le texte.
* Nom actuel des élèves de première année.
3 On sait que les sous-lieutenants portaient autrefois une seule épaulette à
franges (l'épaulette droite).
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NOS ÉCOLES HIUTAIRES
253
PROMO(tion) DES PAVILLONS-NOIRS
TRIOMPHE
1884
FÊTE DE NUIT
FÊTE DE JOUR
Réunion au Marchfeld.
Défilé.
Lecture du discours du Triomphe.
Quadrille général réglé par Gellarius.
Avec le gracieux concours
de la fanfare du cirque Corvi.
Les PavillonS'Noirs, pas
redoublé Méry.
Wagram, id Ziégler.
Le HuTon/ià Gurtoer.
La Ccmargo, id. . . . Lecocq.
La Mascolle, id. . . . Audran.
REPRESENTATION EXTRAORDINAIRE
Au profit des victimes de la Pompe,
donnée
par MM. les Sociétaires comédiens
ordinaires du Zingol,
autorisée par les circonstances.
Avec le concours désintéressé
de M. 0. Mbry
et son orchestre do 30 musiciens^
La Petite mariée, valse
(ouverture). . . . Lbcocq-
Lenclume, polka (entre-
acte) Parlow.
Tout à la joie, polka
(clôture) Fahrbach
ANATOLE DE LA SÈCHE
ou
90 ANNÉES d'internat BT D* ABRUTISSEMENT
DE TOUS LES INSTANTS
Folie, vaudeville, bouffe, opéra -comique,
dramatique et satirique,
par MM. Nemo, Anonyme et Incognito.
M«- Marchfeld,
grande coquette
mère de M"« de I»
Fine.
M"» Petit Bois,
Ingénue
M"« de la Fine, Jean»
femme Intéreeaante.
W Khutnina,
Ingénue
M"* Orange, soaClen de
famille.
MBf. Claudius
Anotole de la Sèche,
vieUlard flgé.
PadanpM
Bmest de la Fine.
ChihovÀo
Galetthanrha, offlcier
Japonais de la mission.
Maxi
Vol la Pompe
tiend-la^main
BolB Oamard.
Officiers, saumâlres, garçons, eic^
ON pleurera
KOTA. On trouvera des mouo?u)ir$ au
vestiaire.
Cette année encore (1887) le Triomphe a été célébré à Saint-Cyr
ayec un luxe de réjouissances que ne connaissaient point les promo-
tions d'il y a vingt ans. La représentation du cirque Loyal a été
des plus brillantes, des clowns désopilants y ont excité Tenthou-
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^hA NOS ECOLES MILITAIRES
siasoae : quant à la course de taureaux, elle est demeurée la nou-
veauté à sensation de la journée.
Des invités nombreux assistaient, suivant l'habitude nouvelle, à
cette fête du Triomphe qui tend de plus en plus à devenir une fête
publique, comme l'était jadis le carrousel.
Les dames en particulier se montrent curieuses de ces repré-
sentations, pleines à la vérité de pittoresque, et le général est long-
temps à l'avance accablé de sollicitations. Que dirait Napoléon I"
de cette introduction, très exceptionnelle il est vrai, du sexe aimable
dans ces cours à l'aspect rébarbatif, où il n'eût jamais voulu voir
que de graves têtes de sergents. Le lendemain du jour oh il avait
inspecté Saint-Cyr, le 28 juin 1809, l'Empereur écrivant au ministre
Champagny les impressions que lui avait laissées sa visite se mon-
trait généralement mécontent de tout ce qu'il avait vu. Et dans la
lettre curieuse que nous avons sous les yeux, nous notons spé-
cialement cette phrase :
« Autre détail qui a vivement choqué l'Empereur. Les croisées
des premières cours étaient remplies de femmes soit du directeur,
soit des professeurs. »
Heureusement que le vainqueur d'Austerlitz dort aujourd'hui aux
Invalides et que le général commandant actuellement l'École est ua
galant homme : tout le monde s'en trouve bien, et les choses n'en
vont pas plus mal.
IV
Comme on vient de le voir, le Triomphe est aujourd'hui une fête
d'une longue préparation et dont les échos se répercutent encore
bien longtemps après la clôture officielle. Autrefois il durait une
après-midi bien juste, et demeurait un éclair de joie dans la vie
monotone de l'École. Nous avons dit qu'avec le Triomphe les
incidents principaux qui jetaient de temps en temps une note plus
gaie dans l'existence absolument terne des Saint-Cyriens étaient le
tour de garde au poste de police, le séjour à l'infirmerie ou à la
salle de police : voyons ce qu'étaient au juste ces diverses
distractions.
Le service de garde qui revenait par promotion deux ou trois
fois dans l'année, permettait aux élèves de passer une journée fort
appréciée. Le poste, installé sous la voûte qui conduit de l'avenue
de Maintenon à la cour Rivoli, vis-à-vis la salle des visites (parloir),
était loin d'être un séjour agréable, mais on y était tranquille un©
douzaine d'heures, et la vie inusitée qu'on y menait tranchadt soir
la monotomie de l'existence journalière. La garde avait été orga—
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NOS ECOLES MIUTAIRES 25&
nisée à Saint-Cyr pour initier pratiquement les élèves au service
d^ places, aux rondes, aux patrouilles, au placement des faction-
naires. Le poste détachait deux sentinelles Tune devant les armes^
l'autre à la porte de l'École, et Télève mis en faction à ce dernier
endroit accomplissait toujours sa tâche avec une conviction irrépro*
cbable. Ainsi, la consigne prescrivait que les cochers conduisant
toute espèce de véhicule eussent à mettre leurs chevaux au pas en
firancbîssant le portique, et cette consigne était si rigoureusement
observée qu'un beau jour le cocher de l'omnibus faisant le service
entre l'École et Versailles eut un de ses chevaux éventré d'un
coup de baïonnette, pour avoir trotté malgré la défense.
La salle de police — Vours^ comme on disait en argot de Saint-
Cyr — était encore un endroit où les gens qui aimaient leur tran-
quillité et la bonne nourriture ne dédaignaient pas de se rendre.
Les élèves punis de salle de police n'étaient pas enfermés en
commun comme cela a lieu dans les corps de troupes, mais chacun
d'eux avait droit à un petit local à part, à une cellule personnelle.
On ayait là une table pour travailler, un lit et un matelas pour
dormir, une couverture et des draps pour s'abriter. D'après la
règle, l'élève puni de salle de police ne devait s'allonger sur son lit
qu'à partir de neuf heures du soir, c'est-à-dire au même moment
où ses camarades se couchaient, dans les dortoirs; or il arrivait
que, grâce à un compromis avec le sous-officier chargé de sur-
yeiller les locaux disciplinaires, le sergent d'ours^ comme on
l'appelait, cette règle était généralement enfreinte.
Sauf dans les moments où il fallait assister au cours ou à l'exer-
cice, le séjour à la salle de police était une sieste perpétuelle et,
comme on pourrait s'étonner de voir des jeunes gens de vingt ans
attacher un si grand prix au repos dont on jouissait « à l'ours »,
nous renverrons le lecteur au « tableau de service » que nous
donnerons plus loin, lui laissant la faculté de tirer lui-même sa
conclusion.
D'ailleurs, un doux far niente ne constituait pas les seuls charme»
de la salle de police. Après avoir avalé, pendant quelques mois,
les gigots desséchés et les poulets étiques dont l'administration
gratifiait deux fois par jour les élèves, ces derniers éprouvaient le
Jbesoin d'offrir à leurs estomacs délabrés quelque chose de plus
scil>stantiel. Non pas que le menu officiel de « l'ours » fût supérieur
à celui du réfectoire : il était, au contraire, très inférieur et réduit
à sa plus simple expression, mais le sergent surveillant était
on bon diable qui, par un autre procédé que l'ancien portier de
Fontainebleau, était arrivé à se faire de jolies rentes.
Moyennant une pièce dont il était convenu qu'il ne rendait pas
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256 NOS ÉCOLES MILITAIRES
la monnaie, le peu farouche cerbère se changeait en un commis-
sionnaire aussi discret que complaisant. Les dindes truffées et les
foies gras trouvaient facilement le chemin des cellules : on obte-
nait même de se réunir à deux, à trois, à quatre pour ces agapes
fraternelles, et Thumidité qui sortait de la paille de ces cachots
sentait toujours le sauteme ou le Champagne.
Les salles de police, vulgairement les ours^ étaient situées au
troisième étage d'un bâtiment donnant d'un côté sur la cour,
de l'autre, sous les combles. Il y faisait, en été, une chaleur
étouffante, aussi, une fois dans leurs cabanons, les habitués de la
ssdson d'été adoptaient généralement une tenue des plus légères
dans laquelle le caleçon de bain lui-même eût paru une superféta-
tion. C'était dans ce costume adamique qu'on se livrait, entre deux
exercices, aux douceurs du repos.
Dans les premiers jours du mois de juin 1867, M"® de C, une
fort jolie femme, débarque, un beau matin, à Saint-Cyr, au bras de
son oncle, le vieux colonel de B., camarade de promotion du
général de Gondrecourt, à cette époque commandant de l'École*
Elle venait chercher à apitoyer le général à propos d'un neveu à elle,
assez mauvais sujet, qui finissait incessamment sa deuxième année
et à propos duquel on redoutait la sécheresse^ c'est-à-dire le renvoi
comme simple soldat dans un régiment. Non pas que l'élève-cava-
lier X. fût une méchante nature, c'était, au contraire, le meilleur
garçon du monde, mais le mépris qu'il avait toujours affecté pour
la pompe (les divers cours), son dédain pour les bas-off (adjudants
sous-officiers), la résistance invincible qu'il avait opposée à toutes
les insinuations des divers pendus (professeurs), qui avaient essayé
de lui inculquer les lois de la topo (topographie) et de la forii
(fortification); tout cela réuni l'avaient conduit à n'obtenir aux
examens de fin d'année qu'un chiffre de points dérisoires. Il avait
écrit à sa belle cousine, lui disant ses craintes et ses angoisses,
car, arrivé au bout du fossé, la culbute l'effrayait, et il se prenait
parfois à regretter de n'avoir pas sacrifié un peu de ses antipathie»
pour décrocher cette épaulettc d'or, objet de ses rêves, et qui
allait peut-être lui échapper.
Le colonel de B., sans dire au général de Gondrecourt le véri-
table motif de la visite intéressée que lui faisait M"* de C, prit un
prétexte quelconque pour expliquer sa venue à Saint-Cyr. Il était
onze heures, le commandant de l'École invita ses hôtes à déjeuner
et M^'^de C.,qui ne demandait qu'à demeurer pour préparer plus
à loisir sa requête se garda de refuser. On se mit à table. Le
général, fort aimable, déploya auprès de sa belle visiteuse toutes les
subtilités d'un esprit qui n'était pas sans grâce, de telle sorte que
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NOS ÉGOLSS inUTAIEES 257
celle-d crut bientôt le moment venu de glisser le nom de son
mauvais sujet de neveu.
— Ah! X., vous le connaissez, madame, fit le général en fron-
çant un peu le sourcil.
— Mais, oui, général. Je connais surtout sa famille. Il va sortir
incessamment n'est-ce pas? JPai vu sa mère; vous ne vous figurez
pas la joie qui s'est emparée de cette excellente femme à la pensée
de voir dans quelques jours son fils sous-lieulenant.
— Heu! heu! sous-lieutenant!
— Hais oui ses épaulettes sont achetées déjà.
Le général flaira un piège.
— X. est un bon enfant, dit-il, mais franchement, il a passé
des examens pitoyables, et je ne sus si le Conseil d'instruction...
— Qu'est-ce que cela le Conseil d'instruction?
— Madame, c'est un vilain tribunal, dont j'ai le malheur d'être
le président, qui décide du sort des élèves au moment où ils sortent
de l'École. C'est le Conseil seul qui accorde ou refuse cette épau-
lette, que M"' X. s'est peut-être un peu pressée d'acheter pour
son fils.
— Comment, un peu pressée? Général, vous m'effrayez, est-ce
qn*il serait possible que mon neveu?...
— Vraiment, je suis désolée d'avoir à vous faire de la peine,
mais je cradns bien que X. ait tout à craindre de la décision du
Conseil d'instruction.
— Et alors...
— Alors il serait renvoyé comme simple soldat dans un régiment.
— Bah, interrompit le colonel, tu es le président du Conseil, et
ta voix est prépondérante. Tu ne vas pas laisser sécher ce garçon-
là, qui au fond fera un très bon officier. J'ai vu la Goumerie *,
qui m'a dit n'avoir pas au point de vue cheval de meilleur sujet
daos son peloton.
— Mon cher, le cheval n'est pas tout; la pompe a ses exigences.
La Barre Duparcq^ s'est nettement prononcé pour la rigueur.
— Ah! général, fit M""* de C. en joignant sournoisement les
mains.
— Allons, reprit M. de B., ne nous parle pas de la pompe : un
bahuteur comme toi. Tu renies donc ton passé, mon cher.
La conversation continua sur ce ton pendant un bon moment, et
S élait évident que le généra) perdait peu à peu du terrain.
M** de C. avsdt une logique qui le déconcertait : elle avait réponse
* C*était un des lieutenants-instructeurs.
^ Le lieutenant-colonel du génie, directeur des études.
25 OCTOBRE 1887. 17
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m nos ÉQOLiS MlIiTAmES
à tout. (Quant tu cotone^ il avait des arguments non moins irrésis-
tibles : il soutenait cette thèse que les fanatiques de pompe
n'avaient jamais fourni que des (^ficiers inférieurs aux buhutewrs^
ou vieux bahuts, comme on disait à cette époque : témoin Gonive^
court, répétait-il avec acharnement.
— Madame, fit enfm Je général, nous sommes au commence*
ment de juin, et nos élèves ne s'en vont qu'^ août : si vous vouliez
morigéner votre neveu, s'il voulait travailler d'anmche-pied d'ici
là, peut-être pourrions-nous arranger les choses.
— Morigéner mon neveu, mais je ne demande que cela. Oti
est-il? Pourrais-je le voir?
Le général tira sa montre.
— Midi et demi, fit-il. Rien ne s'oppose à ce que vous voyiez X-,
il est en récréation : je vais le faire appeler.
II frappa sur un timbre; un vieux sergent de planton parut.
— Faites venir l'élève X., dit le général*
Le planton disparut.
La conversation prit un autre tour : M""^ de G. préparait son
allocution. Quant au général, il n'était pas fâché d'avoir une trêve
qui lui permît de réparer ses pertes.
Un quart d'heure se passa après leqœl reparut le sergeot.
— Mon général, l'élève X. est à la salle de police.
— Pauvre enfant 1 marmura M"° de C.
— A tours ? fit le colonel.
— Qu'est-ce que je vous disais, madame? continua Je général.
Vous voyez, mauvais élève, toujours puni. Je n'y pois rien.
— Ohl général, le pauvre garçon, à la salle de police! En
prison, Dieu! qu'il deit sottffrii* là dedams !
— Mais nuliement, madame. Je vous assure que nos salles de
police ne ressemblent en rien aux geôles de l'Inquisitio^n. J'avais
l'intention de fdre descendre X., mais s'il ne vous -était pas trop
désagréable de monter trois «étages, n(ms pourrions aller voir votre
neveu chez lui, et vous «constaterez vous-même f ne, pour un pri«
saunier, il est très oenvenablement logé.
M"* de C. battit des mains avec une joie enfantine.
— Moi, vœr la saUe de police I C'est eela, j'accepte.
Et elle ajouta '^1 chaoïgeafit de ton :
— Mon pauvre Roger I
Le déjeuner douchait à sa fin, on qmtta la table, et -quekpied
instants aj>rès, ie général, le colonel B, et M"""" de C, prrécédéBi
d'un sergent, arrivaient devant la porte verrouillée qui barricadaât
le corridor sur lequel s'ouvraient les cellules.
A l'apparition du ^néral, le sergent cTaurs^ qui n'avait Jamais
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90B iCâUS ]WIA»K 299
la consdeDce bieii trancpiille, era^ toat d'abord à quelque senuMOce*
mat» en apercevant M** de G.^ il eomprît te but de la Tisite et
eofraDt TivemeDt la porte du couleur, il fit entrer les visiteuFS.
— Où est la cellak de l'élëre X. ? demaude le généffal.
— Numéro 7^ mou général.
— Ouvrez.
Le sergent ssàâi l'énorme trousseau qui pendait à un clou au
mur et, introduisant la clé dans la serrure, il fit jouer le pêne.
U poussa la porte.
A ce moment il sentit une soeur froide lui perler sur le front et
le cri de : ^ vosranffs^/ixe! qu'il allait prononcer pour que son ipn-
sonnîer çrlt la posidon militaire deyant le générai, lui demeura
dans la gorge.
Quaut à Bf^ de C, qm avait tout d'abord avancé la tète pour
mieux voir, elle s'était vivement repliée en arrière en mettant sa
noain devant ses yeux.
Le colonel riait de bon cœur et le général en eût fait sans doute
autant m sa situation ne lui eût commandé de réprimer toute
Mlarité^
Le surveitliBmt de la salle de police ne fut jamais plus sergent (Fours
que ce jour-là, car il attrapa quinze jours de prison pour avoir
toléré qu'un élève s'étendît sur son Ht pendant la journée. Quant &
f Mève X. , il eut huit jours de radiot^^ pour s*étre couché sur son lit
4c Ama une terme non réglementaire » , £sait lelendiemain, le libeBé
de la punition.
Ce qui ne l'a pas empêché d'obtenir avec ses camarades son
éjpaahitt de sous-lieutenant.
Avec les salles de police, l'endroit de l'École où Ton menait la vie
la plus douce étak certainement l'infirmerie.
IKmée un peu en dehors dte TÉcole, séparée d^^elle par de grands
jardins et de frais ombrages, le séjour des malades était envié cte
deux catégories d*élèves très différents : les zélés, les fainéants.
L^ premiers grimpaient ^k Tinfirmerie avec leurs livres, leurs
notes, leurs cahiers, pour être à même de préparer, sans déran-
* Nous tenons cette histoire absolument authentique du colonel de B,
anjottid^hui générai en retpaâte^
^ De supplément, d'où le verbe rabioter,
* L'expression grimper était obligatoire pour désigner Feutrée à rinfir-
merle ou aux salies d^ police. La situation élevée de ces deux ékihime*
mmtSy placé Fun sur un monticule qui dominait la cour Wagram, Fautre
dans les combles, explique cette expression.
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^260 50S iGOLES MIUTÂIRSS
gement, un cours, une interrogation, un examen. Un bon ordi-
naire, les soins affectueux de sœurs de la charité, qui faisaient le
service des malades, ou soi-disant tels, la facilité de se livrer à
Tétude dix Iieures par jour, étaient les avantages appréciés par les
pompiers (travailleurs). Les paresseux emportaient comme les
studieux leurs livres à l'infirmerie, mais ils les déposaient religieu-
sement dans un coin et les laissaient se couvrir d'une noble
poussière.
Ils étaient plus appréciés que les premiers par la sœur Peau-
fine^^ la digne mère supérieure, peut-être par cela même qu'ils
étaient plus mauvais sujets. Du reste l'influence de la respectable
fille de saint Vincent de Paul sur tous ses malades était merveilleuse,
et il n'y a pas d'exemple que sœur Peaufine ne fût arrivée à mener
A la baguette les bahuieurs les plus endurcis. Ces jeunes gens, qui
affectaient dans leur langage le dévergondage de vieux troupiers
mal élevés, qui aimaient à entremêler de jurons obscènes leurs
moindres paroles, redevenaient devant la sœur Peaufine, ce qu'ils
étaient en réalité : des hommes bien élevés. Jamais un mot gros-
sier ni une plaisanterie déplacée. La vieille supérieure eût sa
certainement les mettre à leur place, car ell.e avait, de l'esprit, de
l'autorité et de la repartie, mais elle était surtout adroite, et elle
avait un tact particulier pour conduire doucement et sans n^me
froncer le sourcil les plus récalcitrants.
Après vingt ou trente ans de séjour à l'École, la sœur Peaufine
était devenue tout à fût saint-cyrienne, et il n'y avait pas jusqu'à
Y argot du bahut qu'elle ne possédât sur le bout du doigt.
Il y avait, en effet, et il y a encore un argot à Saint-Cyr, une
langue spéciale intelligible pour les seuls adeptes et à laquelle nous
avons dû forcément déjà emprunter, en les expliquant, quelques
termes.
Le bahuts c'était Saint-Cyr; le bazar ^ c'était le collège, l'éta-
Mssement d'instruction, toute école où l'on se préparait au bahut.
Un monsieur Bazar^ c'était un collégien et par extension un
recrue^ un Saint-Cyrien de première année. Ce recrue a porté d'ail-
leurs, suivant les temps, des noms divers.
Sous le premier empire, on disait un buson ; plus tard, sous la
monarchie de Juillet, le buson devint une graine'^, aujourd'hui on
dit un melon. Quant au collégien qui se prépare à Saint-Cyr,
c'est, pendant la période d'éclosion, un cornichon. Certaines
. * Peaufin, e, expression consacrée pour désigner un joli garçon, une jolie
jQUe. Inutile de dire que le surnom de la digne supérieure âgée de plus de
.soixante ans était une antiphrase.
^ Graine d'ancien.
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NOS ÉCOLES mUTÂIRSS 261
eipressîons ne sont que des diminutifs du mot entier. Ainsi amphi
se dit pour amphithéâtre et, par extension, s'applique à la leçon
qui se fait dans ramphithéàtre.
Les cours de Saint-Gyr sont Vadmini (stration), la forti (fication)
Varl mUi (tairej la topo (graphie), la géo (graphie), la légi (slation),
Varti (lleric).
— Qu'est-ce qu'il y a ce matin?
— Nous avons amphi de topo.
Nous avons déjà vu ce que voulait dire bahuteur. Le verbe
bahiUer signifie fiûir, polir une chose, lui donner son dernier
brillant. Bahuté^ le participe, a divers sens. (Test très bahuté^ c'est
très réussi. Un bahuté^ pris substantivement, signifiait jadis une
tenue de Saint-Gyr faite à Paris chez Paule, Dusautoy ou ailleurs
avec un drap plus fin que celui de l'École, des grenades et des
attentes d'épaulettes en or. On s'en faisait faire un généralement
pour les vacances.
Un bas-off(iz\QT) était le terme peu respectueux qui désignait les
adjudants. M. Broutta, ancien professeur de littérature, avait donné
son nom à toute espèce de conversation ou de discours : un joli
broutta^ un broutta bien senti, d'où était sorti le verbe broutasser^
parler, pérorer et le substantif broutasseur.
Le képi était un calot. Le grand calot ou simplement le calot^
c'était le képi suprême, le képi du général et par extension le
général commandant l'École. On appelait casoar toute espèce de
gent emplumée, et en particulier les poulets étiques qu'on servsdt
frèqueminent à table, « probablement à cause de la sécheresse de leur
chair et de la longueur de leurs pattes, qui atteignaient des dimen-
sions invraisemblables. Il est certain qu'on ne devait pas rechercher,
tout exprès à notre intention, les gallinacés les plus hauts sur pieds :
peut-être la maigreur du corps faisait-elle paraître plus développés
les organes locomoteurs. Quoi qu'il en soit, le surnom donné à ces
volatiles était merveilleusement appliqué, car la famille des autru-
ches pouvsdt seule offrir, proportions gardées, un point de compa-
xsûson suffisamment exacte »
Colle (interrogation), colleur^ coller^ appartiennent au langage
des lycées; mais l'expression comard est tout à fait saint-cyrienne.
Cornard, à Saint-Cyr, c'est la langue qu'Ésope faisait servir à ses
convives, c'est tout ce qu'il y a de meilleur et tout ce qu'il y a de
mauvais. — « Je suis descendu dans la cour, il y a un cornard de
tous les diables. » — Entendez qu'il a plu et qu'on patauge dans
la boue. — « Tu vas à Paris demain, n'oublie pas d'apporter du
^ Tellier, Souvenirs de Saint-Cyr.
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202 NOS taskm maxtiaws
conrard », — va coroArd veut dire de» fnsadisesv une préparation
culinaire qcrelconque. — Da&s une manœuvre^ le commandant
se trompe, il embrouille les uoités daos les unîtéSt les escadroa»
dans les petotaos^ i on dira en parlait ée ee gâK^bi& : le commandant
a fkit ua ceraard de tocis les^ diaUes.
Les exclamations : un jus! un dardi un nœud! signifiaient :
c'est parfait, c'est excellent. Nous avons dit ce que voulait c^re
peaufin^ d'où peaufiner soigner, synonyme de bahuter. hependuy
jadis cours de descriptive, et appliqué par extension à tous les
cours ou professeurs de cours^ civila, signifie aujourd'hui très irré-
vërraeieQsemeDt un cours ou un chargé de cours, qu'il scHt civil
otx miliUttre. Le commandant professeur d'art mîEtaire, n'est pluB^
à Saiîrt-Gyr, que le pendu dcsr^mUi.
C'est d'après, ce sens étendu qu'au êriampàe de cette année, un
élève facétieux a pu répondre, devant le général, à un canaarada
qui lui demandait la différence qui séparait un pendu d'un arro-
sotr r tf L'arrosoir mouille, te pendu sèche. »
Sécher, en argot saint-cyrien, c'est donner des notes tellement
mauvaises à un élève en fin d'année, qu'il soit obligé de faire encore
un an à Técole ou de servir comme simple soldat dans un résu-
ment. Sec^ être sec, tout court, a le sens que nous venons de
dire ; sec ou séché de quelque chose signifie : privé de.
Nous allongerions indéfiniment cette nomenclature si nous vou-
Hyns insérer ici un lexique complet du langage saint-cyrien ; mais
comme les lectetnrs du Correspondant ne tiennent certainement pas
à approfondir cet idiome, nous arrêterons là nos citations.
Autrefois, le Saint-4]yrien mettait un point d'honneur à se
servir, même dans sa correspondance, dans ses conver^tions avec
sa famille ou des étrangers, uniquement du langage de l'École.
A force de s'exprimer dans la langue bizarre dont nous avons
càtê de rares termes, il finissait par s'imaginer que tout le monde
Tentendiât, et il s*étonnait que sa mère ne comprit pas des dépè-
ches ainsi libellées : « Sommes sécbés de la galette promise par
calot. Gomme ai piqué mini en pendu avec Soukt, sortirai pas»
Viens et apporte eornard. Grampton part une heure ^ »
* C'est-à-dire : « Nous sommes privés de la sortie générale promise par
le général commandant, et comme j*ai eu une mauvaise note en géométrie
descriptiN'B awc M. Souiot, le professeur, je ne sortirai pas. Viens et
sqiporte-moi des g&teauK, du chocolat, de la diartreuse, etc., etc. Le
chemin de fer part à une heure. »
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NOS EmSS M(UTÀIRIS 263
Les noms donnés, à Saint-Cyr, aux diverses cours et aux bâti-
ments qui composent rËcole ont subi l'influence des événements
politiqnes dont notre pays a été le théâtre depuis un siècle. De
même que le village de Saint-Cyr étadt devenu sous la Terreur la
commune de Val-libre, la cour Napoléon s'est appelée successivement
coor Royale, cour de la Reine et cour Marengo, la cour d'Auster-
fitz a été précédemment la cour de Monsieur, puis de Nemours.
L'ancienne cour longue est devenue l'avenue Maintenon ; la cour
de rÉgfise, du Dehors ou cour impériale s'appelle aujourd'hui la
tour Rivoli.
Comme nous l'avons dit au commencement de ce travail, l'École
militaire de Saint-Cyr se compose actuellement encore des bâti-
ments élevés par Mansart, il y a deux siècles ^. Mais, dans cet en-
semble imposant de constructions, la vie des élèves est concentrée
^cialement dans quatre corps de bâtiment se coupant à angle
droit, dans lesquels sont les études et la plupart des dortoirs.
Les quatre branches de cette vaste croix se réunissent au pre-
nner étage sur un vaste palier, dit grand carré, qui jouit à rficote
dune célébrité spéciale. C'est sur le grand carré que donne la
diambre de l'officier de garde. C'est au grand carré que sont affi-
cbées toutes les communications que le commandement ou la direc-
tion des études a à faire aux élèves, c'est par le grand carré
qu'arrivent les bonnes ou les mauvaises nouvelles.
Au rez-do-chaussée, les quatre branches de la croix dont le grand
carré occupe le centre au premier étage, sont formés : au nord, par
la salle d'escrime (le réfectoire avant la guerre de 1870); à l'ouest,
par la salle des jeux; à l'est, par des salles d'interrogation, de chant,
éd danse, cours d'allemand, etc., et par le corridor Baraguey-d'Hil-
liers; au sud, par deux amphithéâtres qu'on a ouverts depuis la
guerre pour les anciens. L'augmentation du chiffre des promotions
a rendu nécessaire cette disposition nouvelle.
au premier étage soot les qoatrô grandes études qui exiBtettt
depuis 1808.
Au nord, l'étude Charlemagne, ayant au-dessus d'elle, au deuxième
étage, le dortoir de Montebello réservé aux élèves de cavalerie, et au
traisièiBe éta^ le dortoir de Zaatcha.
A l'ouest , l'étude Henri IV avec le dortoir dinkermann, au deuxième
étage, et au troisième le dortoir d'Isly.
* Pfan le bâtiment neuf bkû depuis la guerre sar une portion de la cour
Wagram et appelé par les élèves Novi^^asar^
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264 NOS ÉCOLES IQLITÂiaES
Au sud, l'étude Louis XIV. Au deuxième étage est le dortoir de
Mageota, et au troisième le dortoir de Constantine.
A Test, l'étude Napoléon, avec les dortoirs de Sébastopol et
d'Alger au-dessus.
Dans le bâtiment nouveau qu'on a élevé, parallèlement à l'ancien
réfectoire, sur une partie de la cour Wagram et que les élèves ont
décoré du nom de Novi-Bazar, se trouvent au rez-de-chaussée, un
réfectoire, au premier étage la salle Horace-Vernet, salle de dessin ;
au deuxième étage, le dortoir de Puebla; au troisième, le dortoir de
Laghouat.
Les leçons ont lieu dans quatre amphithéâtres à gradins, sem-
blables à ceux que l'Université a fait construire dans ses lycées.
Le professeur, assisté d'un ou de plusieurs de ses adjoints, et d'un
adjudant chargé de la surveillance fait un cours d'une heure et
demie, après lequel a lieu une étude dite du cours pendant laquelle
les élèves mettent à jour et complètent leurs notes.
Les salles de travail (les éludes dont nous venons de donner les
noms) sont spacieuses et bien aérées, prenant la lumière par de
hautes fenêtres. Elles sont meublées de longues tables noires, sur
lesquelles travaillent dix élèves se faisant face cinq par cinq, assis
sur des bancs attenant aux tables.
Au mur sont fixés des casiers de bois noir, dans lesquels sont
placés les livres, papiers, compas et effets d'études. Au centre est
la chadre de l'officier surveillant. Des tableaux, des cartes murales
décorent les parois comme dans toutes les écoles du monde.
Nous disions plus haut que quels que fussent les adoucissements
apportés à la vie actuelle de Saint-Cyr, l'existence â l'École constituait
encore à l'heure qu'il est un véritable entraînement et qu'on était
loin d'y goûter le repos efiléminé qui perdit Annibal dans Capoue.
On en jugera par le tableau suivant du service dans une journée
d'hiver.
A 5 h. : Réveil.
A 5 b. iO : Dettcente à l'étude. (Dix minutes pour se lever,
8*habiller, faire sommairement sou lit, etc.)
De 5 h. 10 à 7 h. 10 : Étude. (Pendant cette étude ont lieu aussi des inter-
rogations, des leçons d*escrime, de gymnase, de
manège.)
De 7 b. 10 à 7 h. 20 : Récréation pendant laquelle on prend le café (dix
minutes).
De 7 h. 20 à 8 h. 20 : Astique. On remonte dans les dortoirs faire son lit
à fond, terminer sa toilette, nettoyer et mettre
en ordre les effets d'habillement, armes, etc. L'a8-
tiqae est terminée par une inspection des officiers.
De 8 h. 20 à 8 h. 30 : Récréation (dix minutes).
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 2fô
De 8 h. 30 à 9 h. 50 : Cours. (11 y en a quatre à la fois dans autant d'am-
nhithéàtres. — Ces cours ont lieu par demi-batail«
lons et par division d'anciens ou de nouveaux. —
Ainsi le demi-bataillon de droite (anciens) a par
exemple cours de fortiGcation, pendant que, dans
lamphithéàtre à côté, le même demi-bataillon
(nouveaux) a cours d'art militaire). Dans un troi-
sième amphithéâtre le demi*bataiIlon de gauche
(anciens) assiste à un cours de législation, et dans
un quatrième» on fait au même demi- bataillon
(nouveaux) un cours de géographie.
De 9 h. 50 à 10 h. : Récréation (dix minutes).
De 10 h. à ii h. : Étude.
De 11 h. à midi : Déjeuner suivi d'une récréation. (Cest pendant cette
récréation que sont exercés les élèves punis du
peloton de punition).
De midi à 2 h. : Exercice en armes.
De 2 h. à 2 h. 15 : Récréation (quinze minutes.)
De 2 h. 15 à 4 h. 15 : Cours d'allemand, de dessin, de travaux graphiques
ou interrogations, études.
De 4 h. 15 à 4 h. 45 : Récréation et goûter (30 minutes).
De 4 h. 45 a 5 h. 15 : Conférences et théories par l6É officiers instructeurs.
De 5 h. 15 à 5 h. 30 : Récréation (15 minutes).
De 5 h. 30 à 7 h. 40 : Interrogation (théorie, cours, allemand).
A 7 h. 40 : Diner, suivi de récréation.
A 9 h. : Coucher.
En somme, seize heures sur pied dont quatre seulement pour
prendre ses repas et se reposer. En été, les cours, génénUement
terminés yers Pâques, cèdent la place à des exercices pratiques
de fortification, de topographie, exécutés soit à Tintérieurde l'École,
soit à l'extérieur. Les manœuvres ont alors lieu le matin et sont rem-
placées, dans l'après-midi, par des interrogations : on accorde aux
élèves une heure et demie pour le déjeuner et la récréation de
midi; au contraire, le soir. Us n'ont que trois quarts d'heure pour
le dîner et la récréation qui le suit. De cette façon, les heures de
travail, échelonnées d'une façon différente, demeurent, conune
en hiver, au nombre de douze.
Douze heures par jour, douze heures de travail matériel ou intel-
lectuel, douze heures pendant lesquelles l'esprit ou le corps sont
sans cesse en activité, tantôt l'un après l'autre et tantôt l'un avec
laotre. Et ce n'est pas là du surmenage^ qu'on nous permette
lemploi de ce pompeux barbarisme; en tous cas surmenage ou
1)00, la vie que nous venons de dire a des résultats surprenants
relativement à la santé des élèves. On ne croirait pas, si l'on ne
favait vu, à quel point le régime de Saint-Cyr développe les corps,
donne de la force à des êtres chétifs qui semblaient, en entrant,
n'avoir que le souffle. En quelques mois d'un tel entraînement on
l
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266 NOS ÉCOLES HnrTAlRKS
en arrire à des prodiges d'^activité, de volatilité^ comme on dit à
Saint-Cyr. Dix minutes pour se lever, s'habiller, faire son lit et
descendre trois étages! Cela paraîtra difficile à bien des gens, et
dire qu*au bout de quelques mois, certains Saint-Cyriens trouvent
encore le temps^ dans ces dix minutes, d'aller fumer une cigarette
dans la cour.
Autrefois les exercices en dehors de l'École n'existaient pas ou,
du moins, se bornaient à quelques itinéraires, quelques levés
topographiques, qui, plutôt que des services de travail véritable,
devenaient des occasions de bombance dans les auberges de
Trappes, de Bue ou Rocquencourt.
Aujourd'hui les exercices de service en campagne, les manœuvres
en terrain varié à l'extérieur, ont pris une large place dans les pro-
grammes de l'École, de telle sorte qu'au point de vue pratique,
militaire et théorique, l'enseignement est incontestablement supé-
rieur à celui d'autrefois. Une des plus heureuses innovations est
l'envoi annuel du bataillon à Fontainebleau pour le tir du canon^
le tir du fusil à grandes distances et les manœuvres à feu de divers
genres.
Cette année même, pour la première fois, on a dépassé ce qui
avait été fait jusqu'ici.
Le 6 août 1887, l'École en entier, sous les ordres du général Tra-
HKmd, son commandant, assisté du colonel JoUivet, commandant
en second, des directeurs de l'infanterie et de la cavalerie, avec
tous les cadres des instructeurs^ des professeurs d'artillerie et du
génie, des médecins et des officiers d'administration quittaient
Saint-Cyr en deux trains spéciaux se rendant au camp de Cbâlons
pour y exécuter leurs tirs de guerre.
Les élèves ont été logés dans des baraques entre lesquelles on
avait installé des tentes pour leur servir de lavabos.
Du 7 au 21 ils ont exécuté le tir du canon, qui se faisait autrefois
à Fontainebleau, le tir avec le fusil de 8 millimètres, enfin diverses
écoles de fortification et de travaux de campagne.
On ne peut que donner des éloges à la tendance suivant laquelle
le Conseil d'instruction de l'École s'efforce d'élever sans cesse
le niveau de l'enseigneotent à Saint-Cyr, non plus comme autref(tts
en l'entraînant sans cesse plus haut dans le domaine des études
spéculatives, mais en le développant, au contraire, sur le terrain de
la pratique. Là est certainement la bonne voie, la voie d'un pro-
grès rationnel et intelligent.
A. DE Gankusbs.
La fin prochainement.
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MARIANNE
M. Ferdinand de Saar est une des figures les pins originales de la
littératare contemporaine autrichienne. Il est né à Tienne en 1833.
Pendant dix ans, il a brillammeot servi comme orScier dans Tannée,
iyrès k faix de 1859, il a quitté la carrière militaire pour se con-
sacrer MX lettres, et il a montré aassitôt un rare talent. U a publié
soecessifement des poésies lyriques d*uiie exquise pmreté de forme,
des pièces de théâtre dont plusieurs ont été représentées avec suceès
à Tienne, enfin un recueil de Nouvelles, sous le titre de Nouvelles
d Autriche. Celle que nous publions est prise de ce recueil et donnera
aae idée da taleot poétique et délicat de Fauteur.
La tnductkm est rœurre d'une noble dame, compatriote du poète,
qni, dans la plus haute situation, se distingue par le goût le plus
éclairé des lettres et des arts, et par une connaissance approfondie
de notre littérature.
Ce 15 ami.
Les fêtes de Pâques sont passées, mon cher Fritz, et les salons
de la capitale commencent à se fermer. Ah I combien de fois cet
hiver ai-je pensé à toi et à la tranquille université, où, entouré d'un
groupe de disciples enthoosiastes, tu te voues à la sôence. Moi, en
attendant, j'ai touririllonné dans un cercle d'invitations et d'obli-
gations sociales, qui m'ont arraché à mes occupations régulières
«t m'ont privé ée tout recueillement d'es(»it. J'ai supporté le creux
bavardage, la prétentieuse vanité de mes confrères, et l'indifférence
écrasante de ces riches, qui m'ouvraient d'un air protecteur leurs
pompeux salons. En rentrant maussade et las, à une heure tardive,
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268 MARIANNE
dans mon modeste faubourg, je me sentais envahi par le dégoût
de mon oisiveté frivole. Plus d'une fois, je me proposai de rompre
ces relations, dans lesquelles mes premiers succès m'avaient subi-
tement lancé. Mais, pour réaliser ce désir, il m'eût fallu déployer
plus d'énergie que je n'en possède, et ainsi, quoique de mauvaise
grâce, j'ai enduré le grand monde jusqu'à la fin. Je me réjouis
d'autant plus de m'appartenir dorénavant, et je me renferme comme
une taupe dans la petite maison de la bonne M""' Heidrich. Son
fils l'ingénieur est absent, occupé à la construction d'un chemin de
fer éloigné. L'été dernier, immédiatement après son mariage, il
s'est rendu à sa destination avec sa jeune femme, fille d'un négo-
dant de cette ville. Tout mon entourage dans cette maison bien
connue me salue d'un air familier : les tableaux aux murs, les
bustes jaunis de Schiller et de Goethe, jusqu'au vieux fidèle encrier
sur ma table. Un souflle des jours d'autrefois, où je travaillais avec
amour dans une heureuse réclusion, traverse ma chambre. Il est
vnd qu'elle a un peu perdu, depuis lors, de son aspect clair et sou-
riant. A la place des superbes noyers qui s'étalaient devant mes
fenêtres, une énorme bâtisse aux prétentions seigneuriales, s'élève
et me prive d'air et de lumière. Ma grande rue, qui, comme tu sais,
avait un aspect tout rustique, est encombrée et assombrie depuis
peu par de grands phalanstères avec appartements à louer. Mais
notre jardin me dédommage; il a échappé, jusqu'ici, grâce & Dieu,
à l'alignement général. Mes meilleures inspirations me sont venues
en ce petit coin de terre, que le printemps commence déjà à parer.
Les jeunes pousses de gazon verdissent; l'espalier d'abricots se
couvre de fleurs blanches, le vieux pommier bourgeonne ; un beau
papillon mordoré étalait ses sdles ce matin, sur son large tronc. Je
compte de nouveau m'établir dans le pavillon vermoulu, à l'étroit
canapé en osier et aux chaises détraquées, que tu connais. Là
j'espère rattraper le temps perdu, et prouver à plus d'un sceptique
malveillant, que je n'ai point encore donné au public le meilleur
et le plus profond de moi-même t
Premiers jours de mai.
Me voici dans mon élément. Les lilas et le chèvrefeuille s'épa-
nouissent autour de moi; aucune voix humaine ne pénètre dans
mon jardin, qui se maintient frais et parfumé comme une oasis ^.u
milieu du désert des rues poudreuses qui l'entourent. Les cimes de
quelques arbres s'élèvent si haut, qu'elles ferment l'horizon d*un
côté ; de l'autre, les toits scintillent à travers les verts rameaux et
bien au-delà, l'aiguille de Saint-Étienne nage dans l'azur. Parfois
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VIRUMB 269
le soard roolement d'une voiture» le cri d'un enfant, frappent mon
oreille. Puis, des heures entières, je n'entends que le bourdonne-
ment des actives abeilles et le gazouillement peureux des moineaux
qm se dérobent à l'insolente poursuite du gros chat ronflant. Que
je me trouve bien de cet isolement, de cette paix!
Le souvenir des dissipations et des fêtes s'éteint comme un rêve»
et mes journées s'écoulent dans une douce monotonie. L'œuvre-
difficile qui m'a coûté tant d'efforts, tant d'amers découragements^
et de doutes, va être terminée ; d'anciens plans, rejetés depuis^
fongtemps, ont repris leur attrait, et de nouvelles inventions^
bouillonnent dans mon cerveau, Que me faut-il de plus, pour être
heureux? Toi seul me manque, mon très cher, et je voudrais^
comme jadis passer les soirées avec toi en intimes causeries, dans^
la discrète tonnelle de vigne. Seul et rêveur, j'entreprends par-
fob une promenade après mon travail. Je sors des barrières, da
côté où s'étendent les silencieux cimetières et où l'arsenal s'élève
dans sa sombre gloire. Je monte jusque vers l'antique gardienne des
abords de notre ville, la Spinnerin am Kretiz. De là, mes yeux
errent sur l'immense cité, ceinte des vertes collines qui bordent
le Danube. Je regarde le soleil s'éteindre et de longs trains quitter
h gare, pour s'élancer vers le Midi. Une sensation mystérieuse me
pénètre, quand je rentre à la nuit tombante, et me retrouve dans
les rues populeuses où les enfants jouent devant les portes, quand
je passe devant les fontaines vivement entourées, où garçons et
filles jasent à l'envi, pendant que les ouvriers quittent leurs
iabrique3 en chantant, tandis qu'un carrosse, rempli de dames et
de messieurs parés, vient fendre, de temps à autre, cette foule en
gaieté. En ces heures, je me sens intimement uni et lié à tous ces
êtres qui vivent et respirent autour de moi, et pourtant si étranger
i la terre, planant au-dessus du tumulte et des bruits, des souds
et des espérances, des peines et des joies de ce monde I
Fin do mai*
« L'homme qui recherche la solitude la trouve aussitôt », a dit
Gœthe. C'est vrai en un certsdn sens, mais au fond je me suis
toujours convaincu du contraire. Dès que je croyais le moment
favorable pour me dérober aux distractions de la vie commune,
certaines circonstances survenaient, qui me ramenaient par un
brusque retour, ou bien par degrés insensibles, à quelque centre
social. Ainsi ma douce existence, si remplie de joies tranquilles,
n'est plus aussi solitaire que je l'espérais pour cet été. Le fils de
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270
la maidOD -est revenu avec sa leounei, <fui vient d'être mère. Le
jeune ménage a ramené en outi« une petite fille de six ans, For--
jdbeline abandonnée d'un-coUègue de Heidrich. Gelui-d a terminé
sa constracdon, et est de aMuveau employé dans «in bureau. Leur
arrivée a fait grand btxiH dans le voisinage : om déchargeait
noBiyi>re de ooffres et de caisses; des meubles étaîeiit portés dans
la ooor, pour y être aérés et nettoyés avec fracas, et la petite fille,
aooourae daas le jardin^ dévastait déjà les derniers Klas fleuris. Je
lui «céded ht place et me retirai dans cna chambre, ie songeais avec
Immenr aux suites probables de cet incident imprévu : il me
pamssait certain que mes jours de repos étaîeni comptés, et mon
imaginatioB s'exagérait follement mes ennuis futurs. En effet, dès
que tou<t fut installé, la maison veçnt son aspect tranquille. On
remarque à peine la présence des nouveaux habitants. Tu auras
gardé bon souvenir des allures franches et ouvertes de Heidricb,
qui s'en va dès le matin à ses affaires. M"'' Louise, grancte et Boînoe,
brune, est complètement absorbée par les soins qoe réclame son
pauvre petit enfant chétif et décoloré. Elle l'apporte parfois aa
jardin, pour le faire jouir d'une heure d'air et de soleil. La jeune
mère, veillant sur le sommeil de la frêle créature, offre un t»tt*
chani spectacle. La petite Erni, qu'on élève A la raaiscm, ne me
gêne pas non plus. J'ai toujours eu du goèt pour les enfants.
Aussi j'aime à voir cette fillette, avec son air réjoui, rôder autoar
de moi dans ses heures de récréation, et je la laisse fureter dans
mes livres et mes cahiers. Le soir toute la famille se réunit
autour de la vieille mère qui, auparavant, ne quittait guère sa
diambre, et l'on goûte dans la tonnelle de vigne. J'y viens o[ud-
quefois, m'épanouissant à la vue de cet honnête bonheur, que
j'envie presque dans mes rêves. Une sœur cadette de M"* Louiae
vint se joindre à nous dernièrement, jeune et jolie fille à peine
sortie de l'adolescence. Un beau jeune homme l'accompagnait;
c'est son fiancé, le fils d'un fabricant aisé des environs. Une autre
sœur est, à ce que j'entends, mariée en province. Ainsi tu me
vois daijs l'intimité de braves gens, dont la simplicité a gagné
mon cœur. Quelle différence avec la réserve que m'inspirent inva-
riablement les prétentions du beau monde, ou celles de mes con-
frères en littérature.
Ce 18 juin.
Quel dommage que tu ne puisses voir l'épanouissement actuel
de notre jardin, vraiment éblouissant! Les deux vieux rosiers de
rentrée, qui en ces dernières années ne portaient plus de fleurs.
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MARuniE m
se sont, du» un soudain rajeunissevieiit, tout couverts de bontons
iàni éclos, autour desqu^ biMirddoiieBt des milliers dlnseetes
dorés, à travers les plates bandes tonte» jaunes, bleues ou ronges;
les lis ont ouvert lenrs blancbes corolles. Les nuées de senteurs
(fà se dégagent de tontes ces fleurs chargent d'encens la cbaude
atnosphëre de midi. Le soleil, avec des effets de Inmière mer-
veillenx, répand ses reflets d*or sur le gaao» et les vertes cimes
touffues. Le cœnr s'épanouit à cette jote de vivre qui envahit toute
la création. Mais la plus dence merveille de cet ensemble est un être
cbannantf femme aux grâces viffginates, qui vient chaque jour
en ce jardin. On dirait la fôe, dont l'apparition a amené cette
florakon et ce scintillement magiques. Tn souris, mon cher? Ah !
oontianes ce récit et apfMrends quel rêve déficieux enchante ton ami !
Nous approchions de la Pentecôte, cette îète qui consacre en
quelque sorte l'apogée des splendeurs de l'été. La veille, je m^étais
attardé dans ma chambre plus qu'à l'ordinaire après dîner.
L'avcRieraî-je? j'avais «n peu sommeHlé en parcourant fœuvre
d'uB nouveau poète. En traversant ensuite la cour, f entendis
au jardin une voix de femme, dont le timbre mélodieux m'était
inconnu. Je m'approchai avec précaution de la grille, et regardai
à travers les épais branchages qui la cachent. Un tableau ravis-
saat s'offrit à mes regards. Sur la pelouse du milieu, sous te
vieux pommier, une femme jeune et svehe berçait dans ses bras
l'enfant malade, dont la mère était assise, avec Emi, sur le banc
voisin. Un rayon de soleil qui se jouait dans les rameaux posait
un nimbe d'or sur ses cheveux d*un blond foncé. Elle încKnaît avec
nne espiègle tendresse son visage rosé vers la petite figure pâle
appuyée sur sa poitrine. Puis elle lui prodiguait les plus doux
noms, l'embrassait, le serrant contre elle par un geste char-
mant, tandis que ses deux petits pieds, qui dépassaient Je bas de
sa robe claire, ébauchaient légèrement le rythme d'une danse.
Soudain elle s'arrêta comme enracinée, et une vive rougeur lui
monta au visage. Elle avait découvert Fîntrus. Aussitôt elle court
vers M"* Louise, et dépose le garçonnet sur ses genoux. J'étais
saisi également d'un étrange embarras, ne sachant si je devais
avancer ou me retirer. Enfin je me décidai à passer rapidement
(levant les jeunes femmes, en faisant semblant de chercher un Kvre
ooblié. Au moment où j'allais m'éloigner. M""* Louise me rappela :
— Etes- vous si pressé? Restez un peu avec nous, dit-elle, en
nous présentant l'un à l'autre. M. S., ma sœur Marianne.
Celle-ci, encore rougissante et confuse, s'inclina légèrement sans
me regarder. Pois elle se coiffa d'un petit chapeau qui avait été
sospeodu à une branche et commença à mettre ses gants.
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im MARIANIŒ
— Gomment tu veux déjà partir? demanda M*^* Louise étonnée.
— Oui, mon mari m'attend, dit la gracieuse créature en prenant
son ombrelle, et elle embrassa sa sœur et les enfants.
— Ainsi à demain, c'est convenu, lui cria encore M'* Louise, pen-
dant qu'elle s'éloignait, en lui faisant un rapide signe d'assentiment
Je la suivais des yeux, comme en rêve. M""* Louise se retourna
vers moi en souriant et dit :
— Gomme vous avez effrayé ma soeur! C'est singulier, je ne la
savais pas si sauvage. Le serait-elle devenue en province?
— Est-ce là la sœur que vous m'aviez dit être mariée en province?
demandai-je, encore tout ému de cette apparition inattendue.
— Oui, c'est elle. Son mari, qui est engagé dans une entreprise
industrielle, veut s'établir maintenant ici. Us sont arrivés hier
et sont descendus à l'bôtel ; ils chercbent un appartement dans
notre voisinage.
— Et depuis quand est-ce que votre sœur est mariée?
— Depuis cinq ans. Mais elle a encore ce même air déjeune fille
qu'elle avait le jour où elle parut à l'autel sous son voile de mariée.
Qui dirait qu'elle est plus âgée que moi? Il est vrai qu'elle n'a pas
d'enfants.
Et H""* Louise regarda tendrement son nouveau-né, endormi sur
ses genoux, en rouissant un peu. Je ne répondis pas, et caressai
en rêvant les cheveux bouclés d'Erni, qui s'appuyait sur moi.
— Nous nous sommes toutes deux décidées bien jeunes au
mariage, continua M''* Louise. Emilie fait de même. Une belle-mère
nous rendait la vie dure dans la maison paternelle. Elle faisait
surtout souffrir Marianne, qui fascinsût trop à son gré tous ceux
qui y venaient. Vous n'avez pas idée comme elle est enjouée et
séduisante. Je suis heureuse de l'avoir ici, et nous voulons fêter son
arrivée demain, en célébrant gaiement en famille le dimanche de
Pentecôte. Nous dînerons au jardin et nous nous amuserons ensuite
de notre mieux. Emilie et son fiancé viendront ; vous nous feriez
bien plaisir en étant aussi des nôtres. J'espère que vous trouverez
ma sœur, quand vous la reverrez, moins embarrassée et contrainte.
J'étais devenu toujours plus pensif, ressentant une sourde dou-
leur que n'aurais su expliquer. Mais la perspective de revoir la
jeune femme le lendemain transforma subitement ma vague tris-
tesse en une joie secrète. J'acceptai Tinvitation avec un vif plaisir
et passai le reste de la journée dans une attente inquiète. Gette
agitation intérieure me poursuivit jusque dans mes rêves, et je ne
m'endormis d'un sommeil tranquille que vers le malin. Le soleil
était déjà assez haut quand je me réveillai et m'approchai de ma
fenêtre. Pentecôte s'annonçait par une splendide matinée. Les toits
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G^oglf
MÂRIANlIfi m
8e détachaient avec clarté sur la voûte d'azur, les hirondelles affd-
rées voletaient gaiement de ci et de là; un calme solennel régnait
dans les rues; des femmes et des filles parées sortaient des maisons,
leurs livres de prières à la main. La plus grande partie de la .
population avait quitté la ville dès l'aube, pour se divertir en pleine
campagne, sur les prés verdissants ou dans les forêts ombreuses.
Je pris aussi ma canne et mon chapeau et quittai la maison. Les
aquarelles et les dessins de Geneili venaient d'être exposés; je
voulais leur consacrer la longue matinée. Mais les conceptions
puissantes de l'artiste de génie qui a cherché le beau avec un si
âpre désir ne parvinrent pas à fixer mon esprit. L'image de
ikrianne surgissait sans cesse devant mes yeux et se confondait
avec Vètre fantastique que je me figurais être son mari. J'éprouvais
une certaine répugnance à le rencontrer. Je quittai ainsi l'exposi-
tion, aussi distrait que j'étais venu, et comme il était encore loin
de midi, je me mis à arpenter le Ring. Il y avait longtemps que je
n'étais venu dans ce quartier élégant, et il me sembla que ses
oi^ueiUeux palais me toisaient d'un air froid et sombre. Je trouvais
aux rares passants que je rencontrais le même air d'indifférence gla-
ciale, et j'eus hâte de terminer ma promenade.
En arrivant à la maison, je trouvai la petite société déjà réunie au
jardin. Emi courut au-devant de moi, et je m'approchai en saluant
la mère de Heidrich, qui était assise sous des acacias en fleur,
adossée au mur de la maison voisine. Les deux jeunes femmes
s'occupaient près d'elle à mettre la table. M*^' Louise m'envoya un
petit sourire amical, mais Marianne ne leva pas les yeux. Les
amoureux sortirent de la tonnelle en se tenant par la main, et
Heidrich s'approcha avec son beau-frère, qu'il me présenta sous
le nom de Domer. C'était un grand homme maigre, d'une trentsdnc
d*années environ, aux traits réguliers, mais durs. J'éprouvai un
vague soulagement à sa vue. Nous échangeâmes quelques paroles
pendant que mon regard cherchait involontairement sa femme, qui
se tenait à part, arrangeant un grand bouquet dont elle orna la
table. Elle portait une robe blanche montante, qui moulait délicieu-
sement ses formes d'une délicatesse virginale. Un large ruban vert
clair, aux longs bouts flottants, dessinait sa taille fine. Un ruban
plus étroit de la même nuance retenait ses cheveux qui descendaient
ttës bas sur son front étroit et encadraient gracieusement sa tête
et son cou. On m'avait assigné une place à côté d'elle à table, mais
&ni insista pour rester près de tante Marianne. Heidrich s'était déjà
placé à sa gauche, et, pour ne pas contrarier l'enfant, je m'assis
vis-à-vis auprès de M"' Louise. J'avais Marianne en plein sous mon
regard, et je fus tout d'abord frappé de sa grande ressemblance avec
25 OCTOBRE i8S7. 18
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274 HARUKlfE
sa sœur Emilie. Mais les traits de la jeune fille étaient trop accen-
tués en comparaison de ceux de Marianne. Celie-ci avait le teint
mat, de ce doux velouté qui donne un charme particulier aux tètes
de Greuae, et d'une fraîcheur d'enfant. Ses yeux évilwcDt les
noôens; elle chargeait l'assiette de sa petite voisine avec un soin
affectueux, et mangeait elle-même vite en silence. Son bea«-frère
lui adressait des propos amusants, qui la faisaient sourire. Peu à
peu elle s'anima. Un vin fougueux de Hongrie qu'on servit dans
de petits verres, et dont elle goûta à plusieurs reprises, y contribua
peut-être. Elle se laissa aller à un doux abandon ; je vis ses grands
yeux sombres briller de plaisir, et elle répondait par un rire enjoaé
aux drôleries de Heidrich, dont la gaieté augmentait également.
Le repas terminé, celui-ci se leva et proposa des petits jeux. Hle
frappa des mains en signe de joyeux assentiment et jeta un regard
interrogateur autour d'elle. Les autres, même la vieille mère,
s'étaient gaiement levés; Domer seul, qui avait gardé à table an
silence msuissade, resta sur sa chaise. « Je n'aime guère de paréis
enËaintillages, dit^îl, fumant son cigare par fortes bouffées; je me
bornerai au rôle de spectateur. » On discutait en attendant divers
jeux, que cette vive jeunesse rejetait tour à tour. Le colin-maillard
fut enfin accepté, à une bruyante unanimité. On apporta on mou-
choir; le sort désigna le fiancé d'Emilie; on lui banda les yeux,
et aussitôt on se dispersa pour le taquiner à distance. Je me sentais
singulièrement ému; d'anciens souvenirs d'une heureuse enfance
à demi oubliés, se réveillaient en moi. Sans prendre une part bien
active au jeu, j*admirais l'élasticité de tous ces jeunes corps souples,
la joie naïve de l'enfant et l'aimable vivacité de la matrone. Marianne
était charmante, les joues en feu, sa robe blanche voltigeant parmi
les groupes, qu'elle agaçait avec une verve enhardie, jusqu'à ce
qu'elle fût devenue elle-^nème captive. Après qu'on lui eut bandé
les yeux, elle s'arrêta un instant les bras étendus et respira pro-
fondément. Puis elle se lança avec les ondulations d'un joli léiard*
Ses capricieuses évolutions l'amenèrent près de moi; j^ sentais déjà
le contact de sa main, lorsqu'elle rougit comme une pèche mûre
sous son bandeau, et se retournant, elle saisit brusquement son
beau-frère, qui se mettait un peu intentionnellement sur son
chemin. 11 jura de se venger en faisant racheter par un gros baiser
la liberté de sa prochaine victime. Marianne crut comprendre que
ce discours s'adressait à elle, car posant un doigt sur sa bouche
elle s'échappa comme une flèche à l'autre bout du jardin. Mais le
fripon dont les yeux n'étaient pas bien scrupuleusement bandés,
fit semblant d*hésiter quelques instants, puis se précipita vers elle.
La jeune femme avait de la peine à l'éviter. Elle réussit pourtant à
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UABfAîmi 275
loi ^9ser des miJns au moment où il croyait la tenir, et sautant
par-dessus quelques plates-baades et une basse haie de groseilles,
parvint à se réfbgier panm nous. Soudain elle pâlit, appuya ses
deax mains sur son cœur, et tomba ioanimée. Tous l'entourèrent ;
OQ déoooa sa ceinture, on baigna ses tempes avec de Teau. Elle
revint à elle aussitôt, passa la main sur son front contune pour se
icm^tre, et fut entraînée pâle et alanguie dans la pavillon, dont 1%
porte se referma sur les fenunes et Dorner. Moi, les deux jeunes
gens et l'enfant muet de frayeur, étions seuls restés dehors.
Heidtridi, qui s'accusait d'avoir provoqué cet accident, était fort
inquiet et agité. Sa femme sortit bientôt du pavillon, un sourire
noBaraBt aux lèvres : « Elle va bien, dit-elle doucement, et veut
dormir. » Les autres nous r^oignû*eni avec des mines tranquilles;
Dorner seul avait l'air furieux. II marmottait dans sa barbe des
paroles inintelligibles; son effroi du premier moment s'était trans-
formé en colère. Une longue heure d'attente s'écoula. Enfin la
porte du pavilkm s'ouvrit, et Marianne parut sur le seuil. Elle était
eDcore un peu pâle, mais assura être complètement reviise et
coupa court en plaisantant aux demandes inquiètes et aux excuses
de son beau-frère. On servit quekjues rafraîchissements, tandis
que le crépuscule commençait à se répandre dans le jardin. Mais
on ne parvint plus à ressaisir l'ancien ton de gaieté. Dorner re-
garda sbl montre en déclarant qu'il était temps de partir : il se faisait
tard, et il leur fallait encore reconduire Emilie à la maison. Marianne
se leva sans mot dire, embrassa Louise et prit le bras de son mari;
les fiancés nous dk*ent adieu, et les deux couples s'éloignèrent.
Nous restâmes encore un peu à causer; puis les femmes montèrent
poBr ceueber Emi. Heidrich les suivit bientôt, et je restai seul.
Une nuit tiède, âans lune, répandait lentemeoc ses ombres autour
de moL Les blanches iem^ d'acacias scintillaient mystérieusement
dans l'obscurité; une chauve-souris rasait dans son vol les arbres
imoiolxies; le clœtnt joyeux des promeneurs qui rentraient reten-
tissait au dehors. Je parcourais lentement tous les sentiers enche-
vêtrés du jardin. Les impressions de ce jour m'avaient rendu
rêveur. Je croyais distinguer dans les blanches vapeurs qui flot-
taîest sur la pelouse la robe blanche de Matianne s'accrochant aux
buissons. J'entrai eosnite dans le pavillon, dont la porte était
restée entr'ooverte. Un léger parfum y était répandu. Je m'appro-
chai du canapé sur lequel la jeune fename avait dormi. €n objet
soBjie me glissa entre les doigts : c'était le ruban qui avait orné ses
cheveux. Une douce langueur détendit mes membres; je m'allon-
geai sur les coussins, et, perdu dans mes songes, la soie fraîche
etparfofliée frôlant mon visage, je m'endormis.
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27C MARUNNI
Le lendemain matin, j'étais assis à l'ombre de la tonnelle. J'avais
un livre à la main, mais je ne lisais pas, me laissant éblouir par
le rayonnement de cette matinée. Des papillons blancs se posaient
sur les fleurs, le carillon des cloches lointaines vibraient dans
l'atmosphère; une mésange, transfuge des charmilles du belvédère,
chantait dans les branches. Je crus distinguer, à travers tous ces
iffuiis^ des pas légers et le bruissement d'une robe. Je me levai et
aperçus Marianne arrêtée devant moi, cachant son embarras sous
son ombrelle.
— Pardon, dit-elle d'une voix incertaine, je croyais.*, je cher-
chais ma sœur.
— Votre sœur n'est pas descendue aujourd'hui. Mads il me
semble, madame Dorner, que je vous ai encore effrayée, continuai-
je en la voyant si hésitante.
— Encore? demanda-t-elle en me regardant.
Ce mot m'avait involontairement échappé.
— Je crains du moins de vous avoir désagréablement surpris,
avant-hier, quand vous étiez là, sous cet arbre.
Un léger sourire plissa ses lèvres.
— Ahl oui, dit-elle, j'ai été bien sotte de m'enfuir de la sorte.
Louise m'avait déjà parlé de vous. Mais hier, c'est moi qui vous ai
fait peur.
— Plus que cela; vous ne sauriez croire l'angoisse que j'^
éprouvée. Mais je vois que l'accident n'a pas eu de mauvaises
suites.
£t je regardai avec délices son joli visage redevenu frais et rose*
— Aucunes. J avais eu tort de prendre, contre mon habitude^
un peu de ce vin ; il m'a trop animée. Ne m'avez-vous pas trouvée
très turbulente? ajouta-t-elle un peu timidement.
— Avec toute la grâce d'une enfant folâtre... Si l'on ne vous
savait mariée... ajoutai-je avec un sourire.
— L'on ne s'en douterait guère, fit-elle simplement en achevant
ma phrase, je me sens parfois si enfant!
Et un léger soupir suivit ces paroles, dites sur un ton de
plaisanterie.
— Mais, continua-t-elle sérieusement, je dois chercher ma soeur.
Elle allait s'éloigner en m'adressant un petit salut.
— Attendez un instant, dis-je. Il faut que je vous rende ce que
vous avez oublié hier dans le pavillon.
Et je lui tendis le ruban vert que je portais sur moi. Elle rougit
en le reconnaissant, me remercia d'un signe de tète et quitta le
jardin de sa démarche souple et légère.
Je te l'ai déjà dit, elle vient maintenant presque tous les jours ^
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MAR1AN.NE 277
d'ordinaire aux heures de raprès-midî. Elle travaille dans la ton-
nelle ou y joue avec Erni, qui Tadore avec l'élan passionné des
enfants. D'autres fois, elle aide sa sœur à soigner son pauvre petit
et lui témoigne un dévouement plus chaleureux que sa mère elle-
même. C'est un enchantement général quand elle reste à souper;
elle a un don de gracieux babil et d'enjouement qui nous met
tous en gaieté. Son mari vient assez tard la chercher et, en
sa présence, elle devient gênée et se tait. Ce pédant est choqué
de sa franchise, qu'il trouve inconvenante; la charmante naïveté
de Marianne lui parait niaiserie pure. Il lui fait brutalement en-
tendre qu'elle manque d'éducation et d'esprit. Ainsi il nous pro-
posa dernièrement un jeu de cartes, le seul amusement qui soit
de son goût. Chacun devait déclarer le nombre de points qu'il
tenait en main. Marianne n'en venait à bout qu'en les comptant
du doigt. Domer, impatienté, lui arracha brusquement les cartes
des mains et les jeta sur la table, lui disant qu'elle devrait au moins
savoir compter. Je frémis d'indignation. Marianne se tut, mais,
peu à peu, la honte lui monta au front et le couvrit de rougeur.
Tous les siens furent péniblement affectés de cette petite scène,
qui causa un embarras général. La présence de Dorner nous
déprime tous; personne ne hasarde devant lui un propos confiden-
tiel, une plaisanterie. Le chat de la maison lui-même le déteste et
le fait, pour avoir été chassé à coups de canne lorsqu'il venait
chercher ses miettes accoutumées sous la table. Quand cet homme
sec et dur prend le bras de la gracieuse jeune fenune pour l'em-
mener, et que je croîs sentir ses beaux yeux m'envoyer un adieu
mnet, alors mon cœur se serre et je voudrais qu'il me fût permis
d'arracher cette adorable créature à ce maître si peu digne de
l'apprécier!
Fia de juin.
Tu penses que je suis en train de m'engager dans une folie en
devenant sérieusement amoureux de cette jeune femme. Et si
c'était le cas? Si.... mais ne crains rien, mon bon ami! Tu devrais
ne pas ignorer que mon cœur sait pratiquer le renoncement; oui,
j*ai même appris à en goûter les joies. Cela te parait étrange? Cela
doit être, car autrement... Mais, juges-en toi-même en lisant la
saite de nos relations.
Lorsque je descendis, hier après-diner, comme d'habitude, au
jardin, j'y trouvai Marianne seule avec les enfants. Le soleil de
ym dardiait sur la tonnelle, et elle s'étsdt placée sur le banc, sous
les lilas, à l'ombre du petit pavillon. Emi était à ses pieds, con-
templant la jolie broderie de la tante; le garçonnet sommeillait
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07S HARIÂNNI
près d'elle, dans son berceau, recouvert d'une moustiquaire. Ma-
rianne lisait un petit livre qu'elle cacha sous son mouchoir en me
voyant. Mais ma perspicacité d'auteur avait déjà reconnu un petit
récit que j'avais écrit depuis des années. Je saluai la jeune femme;
elle me dit que ses parents étaient allés faire une visite obliga-
toire et l'avaient priée de veiller sur les enfants.
— Je le fais volontiers, continua-t-elle, caressant de sa main la
tête d'Emi. Emi est une brave fille, et j'aime ce pauvre pedt
comme s'il était mon propre enfant.
Elle rougit à ces mots et leva avec précaution un bout de la
gaze verte.
— Voyez comme il dort paisiblement aujourd'hui, comme il est
joli malgré sa pâleur. Mais je crains que Louise ne puisse le con-
server.
Et elle laissa le voile qu'elle avait soulevé retomber tristement.
Je m'étais assis près d'elle, sur le banc. Nous restâmes quelqne
temps silencieux. En nous, autour de nous, ce n'était que rayon-
nement.
— Je lisais, dit-elle enfin, me montrant le petit volume avec un
charmant embarras.
Il me fallut bien feindre la surprise.
— Comment, vous lisez mon livre? demandai-je.
— Oh! ce n'est pas pour la première fois; il a tant d'attrait
pour moi! <^ela vous étonne? Vous ne m'auriez pas crue capable...
— Mais non, mais non, madame Domer. Je voulais dire... c'est
une bien monotone et triste histoire !
— C'est pourquoi elle me plaît. Je ne suis pas toujours aussi
gaie que vous me voyez ici. J'ai aussi mes heures tristes où j'aime
à rester seule avec mes pensées. Mais, dans le monde, mes instincts
de mutinerie s'éveillent.
— C'est alors votre penchant inné qui se fait jour.
— Croyez-vous? dit-elle pensive.
— Certainement. Le monde doit se faire gloire de votre esprit
qui, mis en verve par lui, lance d'aussi vives et claires fusées.
Elle secoua légèrement la tête.
— Eh bien, on m'a toujours blâmée de mes expansions. Mies
parents et mes maîtres d'abord. Aussi, — elle s'interrompit, — je
crois qu'on me trouve sotte et insouciante, ajouta-t-elle à voix basse.
— Oh ! qui pourrait, qui oserait vous juger de la sorte? m'écriai-
je chaleureusement.
Elle parut ne pas entendre mon exclamation, et, baissant la tôte^
continua sa confidence.
— Peut-être le suis-je. Mes années d'enfance et de jeunesse se
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MÂRliHKI 179
^Dt écoulées comme un rêve. La mort même de notre mère, qui
Doas fat arrachée très tôt il est vrai, ne me causa pas un bien
profond chagrin; j'en gardai seulement une vague terreur. Mais ma
mémoire a conservé le souvenir de chaque joujou, de chaque robe
neuve, des parties de campagne, des fêtes où je dansais. Tout
cela m'absorbait, et je ne me souciais guère de ce qui se passait,
du reste, dans le monde. Je suis restée ainsi arriérée dans mon
développement moral. Quand j'entends d'autres femmes parler de
choses qui me sont demeurées complètement étrangères, je sens
combieD j'ai été négligée, et j'ai honte de mon ignorance.
— Vous avez tort, dis-je, ému par la touchante simplicité de
sou aveu, vous avez tort, madame Domer! Vous avez gardé, en
revanche, cette charmante naïveté, qui nous plaît plus dans la
femme que toute la science de l'univers.
£l]e me jeta un regard de doute.
— Comment, vous dites cela, vous, un savant, un poète?
— Pourquoi pas? Ceux qui vouent leur vie aux travaux de
riotelligence sont les plus sensibles au charme de la spontanéité.
Croyez-moi, le savoir n'a pas de prix, quand il n'est pas rehaussé
par Véclat d'un esprit original. Une âme tendre, un cœur compa-
tissant peuvent se passer d'éloquents discours; ils nous persuadent,
en se donnant tels qu'ils sont. Vous possédez cette âme, ce cœur
d'élite, madame Marianne!
Elle ne répondit pas, msds posa lentement sa main sur sa poi-
triue. Je continuai :
— Vous avez en vous le sentiment et la compréhension des
choses, qui nous semblent encore des énigmes. Mais personne ne
vous a enseigné la forme révélatrice, pour résoudre ces mystères
de la vie. Vous ignorez jusqu'aux richesses que cache votre belle
àbe.
— C'est vrai, murmura-t-elle, je me sens parfois si oppressée,
et je cherche quelque chose que je ne saurais définir.
Ahl mon ami, qu'elle était belle, sa petite. main posée sur son
^ur, ses yeux baissés. Elle était devenue très pâle, sa poitrine
délicate se gonflait. Je me sentais entraîné à lui dire que c'était
l'amour qu'elle cherchait — qui seul révèle à la fenmie l'infini. —
Le regard attentif de l'enfant assis à ses pieds m'imposa silence et
refoula les transports de mon âme. Un long silence survint; les
yeux bruns et intelligents d'Erni nous observaient* Je n'entendais
autour de nous que le monotone bourdonnement d'une guêpe.
Soudam Marianne jeta un léger cri et porta la main à sa joue. La
guêpe, qu'elle n'avait pas senti venir, l'avait piqué sous l'œil droit;
une pedte enfhire, bordée de rouge, se montrait sur la peau.
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280 MâRURNE
J'arrachai de la terre d*une plate-bande. Marianne voulut la poser
sur sa joue endolorie, mais la motte humide s'émietta sous sos
droits tremblants.
— Laissez-moi faire, dis-jc, et je posai de la terre fraîche sur
son visage.
Elle ferma les yeux, et rejeta pudiquement son gracieux corps
en arrière. Un profond soupir de soulagement s'exhala de ses
lèvres. Nous tremblions tous deux. En ce moment, le petit
remua dans son berceau, et, se réveillant, se mit à pleurer.
Marianne courut le prendre dans ses bras. Il se calma aussitôt, et
lui sourit. Alors, sans me regarder, elle envoya Erni chercher de
Teau. L'enfant lui obéit. Nous ne parlions plus, nos regards s'évi-
taient, et dès qu'Emi fut revenue avec l'eau demandée, je me
retirai dans le pavillon. J'entendis Marianne baigner sa figure, puis
marcher dans le jardin et se rasseoir sous les lilas, en adressant
des paroles douces aux enfants. La soirée avançait, les parents
rentrèrent; Erni courut au-devant d'eux et leur raconta bien haut
le petit incident. J'entendis encore comme on en plaisantait et riait.
Quand je sortis de ma retraite, Marianne n'était plus là. On médit
qu'elle était rentrée, l'inflammation de la piqûre la faisant un peu
souffrir.
20 juillet.
Fais-moi grâce, mon cher, de tes longues épltres, remplies de
doutes sur la sincérité de mon renoncement et d'avis superflus!
Le danger dont tu me crois menacé, ainsi que la jeune femme, va
s'évanouir. C'est le sort qui s'est chargé de ton rôle, et plus puis-
sant que nous, pauvres humains, il ne se contente pas de sages
conseils, il me dirige d'une main sévère, ou plutôt providentielle.
Tu te souviens qu'il y a deux ans, j'ai passé Tété chez mon ami de
jeunesse Robert, dans la Bohème méridionale. Depuis, sa poitrine
a été déchirée par une balle ennemie dans la dernière campagne,
et son corps repose en terre étrangère! Si tu prends la peine de
chercher mes lettres de cette époque, tu y trouveras une descrip-
tion de la verte et riante vallée delà Moldau. Elle est dominée parle
vieux manoir des Roscmberg, situé sur une majestueuse hauteur.
De vastes forêts de sapins et de bouleaux, dont la Bohème s'enor-
gueillit, s'étendent sous l'abri de ses bastions crénelés. J'y ai connu
un savant bibliothécaire du prince S., seigneur actuel de ce châ-
teau. J'étais venu un jour lui demander l'autorisation de f^re,
dans les archives et dans la riche bibliothèque des recherches his-
toriques. Je me souviens t'avoir écrit alors combien je lui enviais
son existence caUne. Mais, en apprenant à le mieux connaître, je
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UARIAICNE 281
m'aperçus que ce qui causait mon eu vie était pour lui une source
de mëcoatentemeot et de chagrin. 11 avait occupé auparavant une
chaire d'enseignement public; le gouvernement la lui avait ôtée, à
cause de ses opinions avancées^ et il s'était vu forcé d'accepter
cette place, qui ne convenait pas à son esprit vif, accoutumé aux
succès oratoires. Elle ne faisait aucunement valoir ses conn^s-
sances et ses talents. Il m'avoua franchement qu'il cherchait une
autre sphère d'activité; je ne lui cachai pas non plus mon goût pour
sa position, et il promit de me recommander au prince si ses
efforts pour son compte venaient à réussir. J'avais presque oublié
ces projets, quand je reçus ces jours-ci une lettre de lui. Il m'écrit
avoir reçu l'oITre d'une position distinguée à l'étranger, en me
demandant si mes intentions étaient restées les mêmes. Le prince
en était déjà prévenu et disposé i donner son consentement;
raflaire ne dépendait plus que de ma prompte décision. Tu peux
imaginer que j'ai saisi cette proposition des deux mains. Puisse
mon ardent désir se remplir maintenant : ne vivre que pour mon
art dans une réclusion complète, sans souci du gagne-pain litté-
raire. Certaines gens ne manqueront pas de branler la tête en
disant : « G)mment peut-on s'enterrer, s'aigrir l'humeur dans un
vieux château abandonné? Le poète doit chercher ses inspirations
dans le monde réel, » et autres banalités pareilles! N'ai-je point
assez vécu ! Les premiers cheveux gris argentent déjà mes tempes,
et si j'avais le don d'exprimer dans le langage de l'art tout ce que
j'ai rêvé et souffert, j'aurais de quoi devenir immortel ! Je suis donc
décidé à quitter la capitale. Il ne me reste plus qu'à mettre ordre
à mes affaires et à prendre congé des amis sincères, qui ont été
bons pour moi. Je puis te l'avouer maintenant : il est temps que je
parte. Juges-en toi-même.
Depuis notre entretien mémorable, Marianne cessa de venir
aussi souvent au jardin, et ne s'y arrêtait presque plus. Il me
semblait même qu'elle évitait de me rencontrer, et pour la satis-
Èûre, je ne la recherchais pas non plus. Je repris l'habitude de
mes anciennes promenades hors des barrières. Un jour, cependant,
je restai à la maison, ne pouvant résister au désir impérieux de
revoir la jeune femme. Mais l'heure du soir ne l'amena pas. Je
rejoignis la famille, assez silencieusement réunie sous la tonnelle.
Aa bout de quelque temps, Heidrich éclata :
— Pourquoi est-ce que Marianne ne vient plus du tout? Voici
quatre jours que je ne l'ai vue.
— Tu ssds, répliqua sa femme un peu brusquement, que l'entre-
prise de Domer est en pleine activité; cela lui donne beaucoup à
fiûre dans son ménage.
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5>62 MARIANNE
— Oui, certes, je le sais. Maïs je la trouve singulièrement changée.
— Trouves-tu? dit-elle négligemment, en m'effleurant du regard.
— Oui, et je crois qu'elle n'est pas heureuse.
— Et pourquoi ne serait-elle pas heureuse? demanda Louise
avec humeur.
— Ah ! laisse-donc tes réticences, dit-il avec sa franchise, accou-
tumée. Je n'ai point de secrets devant notre ami, qui se sera fait
lui-même ses idées là-dessus. Je le répète : Dorner n'est pas le
mari qu'il eût fallu à Marianne.
— Et pourcpioi pas? interrogea sa femme d'un ton irrité. Cest
un homme honorable, malgré ses façons un peu rudes. Son sérieui
est un contrepoids nécessaire au caractère évaporé de ma sœur.
— Moi je suis persuadé qu'elle ne l'aime pas, s'écria Heidricb.
— Ah bah! fit la vieille mère, de son accent décidé. Vous
autres hommes ne rêvez que d'amour. L'amour est un hôte volage.
C'est un enfant qu'il leur faut; un parfait mariage ne saurait
exister sans enfants.
Je gardais le silence, mais tu devines les émotions que me causait
cet entretien de famille.
En ces jours-là, le frêle petit enfant mourut. De violentes con-
vulsions amenèrent sa fin précoce. Elle fut acceptée par les aens,
avec une tristesse résignte. On l'avait prévue depuis longtemps,
presque désirée, à la vue des souffrances du pauvre petit.
M*" Louise, dans l'attente d'une seconde maternité, se tenait pâle,
mais sans larmes, debout devant le petit cercueil où reposait son
fils, délivré de toute douleur, souriant à la mort. Les sanglots
de Marianne n'en semblaient que plus désolés. Elle était venue
avec ses parents à ce dernier adieu. Je vis alors son père pour la
première fois. C'était un homme âgé, à l'expression soucieuse et
timide; sa femme était une belle femme très parée, qui avait
encore des prétentions. Les amoureux, dont la uoce approchsut,
s'efforçaient de dissimuler leur bonheur, pour participer au deuil
général. Dorner n'était pas venu. Je suivis, avec les autres, le petit
cercueil à l'église. Les prières furent dites et on l'emporta. Ses
parents montèrent, avec Marianne toute en larmes, dans une voi-
ture qui les attendait. Les autres se dispersèrent. Je revins à la
maison, et marchai seul dans le jardin. Une légère pluie était
tombée, et le soleil couchant illuminait les grosses gouttes qui
scintillaient sur les feuilles. Une plate-bande d'œillets chargeait
l'air d'arômes pénétrants; de sombres nuages s'enflammaient de
teintes rouges à l'horizon; de temps en temps un coup de vent
secouait les arbres. Je me reposais dans le pavillon après avoir
passé une heure dans de tristes méditations, quand la voiture,
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MABIÀNRC 283
qui reyenait du cimeUère, s*arrè4a devant la porte. Mes amiB
affligés, que je pensais voir au jardin, montèrent chez eux. Au
bout de quelques minutes, la grille s'ouvrit, et Mariaone parut,
t^ant par la main Emi, qui, pendant Tenterrement, était restée à
la maison avec la vieille mère. Elles s'avançaient dans l'allée prin-
cipale. Marianne ne levait pas les yeux, mais Erni me découvrit
immédiatement à la porte du pavillon.
— Tante Marianne, voici M. A., s'écria-t-ellc.
Et la jeune femme ne lui ayant prêté aucune attention, elle répéta
sa phrase. L'enfant voulait s'arrêter pour m'attendre, mais Marianne
rentraioalt toujours. Elle ne se retourna que quand je les eus
rej<Mntes, et me dit d'une voix lente :
— Je les ai laissés seuls en haut. Je crois qu'ils ont besoin de
pleurer sans témoins.
Elle regarda la petite montre qu'elle portait à la ceinture.
— Il se fait tard, j'attends encore mon marL II avait fort à faire
aujourd'hui.
— On me dit que vous êtes en ce moment aussi fort occupée
dens votre ménage, madame Dorner^ dis-je, rien que pour rompre
le silence qni nous oppressait.
Elle rougit un peu.
— C'est vrai, mon ménage m'occupe beaucoup. Tant mieux; cela
me fait oublier bien des cboses.
Je ne répondis pas; les paroles nous manquaient à tous deux. Il
faisait déjà sombre sous les grands arbres^ et Tair était froid et
humide.
— Comme le vent du soir est pénétrant, dit-elle enfin, en serrant
son châle sur ses épaules. On sent l'automne déjà venir. — Pauvre
^enfant I il sera couché cette nuit dans cette terre humide.
— L'enfant que vous avez aimé, madame, jouit de la paix éter-
nelle, dis-je avec émotion. Sa mort a été une délivrance des peines
de la vie.
Elle frissonna.
— C'est vrai, dit*elle d'une voix éteinte. Les heureux seuls ont
droit de vie,
Erni nous suivait en silence; tout d'un coup elle s'écria :
— Tante, tu aurais dû épouser M. A., alors tu aurais été heureuse.
Je la vis pâlir dans l'ombre. Mais elle s'efforça de sourire, et dit :
— Quelles folies cette petite débite!
La violence de mou émotion m'engourdissait la langue, le cœur ;
je ne sus répondre. Nous marchions sans parler, serrés l'un contre
fintre dans le sentier étroit. En nous rapprochant de l'entrée,
OOQS vîmes Dorner regarder par la grille, et nous observer d'un air
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284 MARIANNE
interdit. Il entra en nous voyant nous diriger vers lui; nous échan-
geâmes quelques phrases polies, puis il monta avec sa femme et
Tenfant. Je restai seul dans la nuit, qui m*enveloppait de toutes
parts, seul avec mes pensées, où la douleur et la joie se confon-
daient étrangement.
Château de K..., en Bohème, mi-septembre.
Tu me demandes la raison de mon long silence? Tu ne sais, si
j*habite déjà les rives de la Moldau? Oui, très cher, je suis id
depuis un mois, mais en quel élat! Ah! mon ami, qu'en est-il des
résolutions humaines! Je voulais fuir la femme aimée que la
nature semblait m*avoir prédestinée et voilà!... Mais trêve de
plaintes, je veux tout t'écrire, et déposer ces feuilles comme un
legs en tes mains.
Le jour fixé pour mon départ approchait. J*avais, sans raison
précise, différé jusqu'au dernier moment d'en entretenir mes amis.
La vieille dame, qui en ces années m'avait témoigné une bonté et
des soins presque maternels, en fut très affectée : elle déclara, en
s'essuyant les yeux, ne vouloir plus louer ma chambre, qu'elle ne
saurait voir occupée par un étranger. Son fils l'approuva, et serrant
mes mains à plusieurs reprises, il m'avoua avoir espéré que je ne
les quitterais que pour établir mon propre ménage, après avoir
renoncé à mon existence de garçon. Il m'y engageait, m'assurant
que je rendrais une femme très heureuse. M"*' Louise, qui s'était
montrée quelque peu réservée en dernier lieu, me parut soulagée
par la nouvelle de mon départ. Elle redevint cordiale et affable, et
m'invita même à rester jusqu'à la noce d'Emilie, fixée au 15 août.
J'y consentis volontiers, tenant à rencontrer une dernière fois
Marianne, que je n'avais point revue depuis la triste soirée de
l'enterrement. Le temps avait été constamment couvert et pluvieux,
le jardin désert ; mes affaires et mes visites d'adieu me retenident
beaucoup hors de la maison. L'image de Marianne ne m'apparaissait
plus qu'à travers les ombres du regret, et je me répétais avec une
tristesse résignée que son souvenir embellirait le reste de mes
jours. Son avenir ne me préoccupait pas. Ëiait-ce l'égoïsme du
cœur humain ou un remords secret qui en éloignait ma pensée?
Je voulais me livrer une fois encore tout entier à la fascination
qu'elle exerçait sur moi, puis la quitter pour toujours.
Le 15 août arriva; ce jour-là le ciel s'éclairdt. Dans les premières
heures de l'après-midi, je me rendis à l'église, tandis que la famille
était réunie chez la fiancée. Je trouvai l'église assiégée de curieux.
Bientôt parut une longue file de voitures ouvertes qui amenaient
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les promis et leurs parents. Tout respirait le bonheur et la joie. A
rentrée s'agitait un tourbillon de robes claires et soyeuses, de
gazes diaphanes, de bouquets odorants; les habits noirs des
Iwmaies eux-mêmes, avec leurs fleurs aux boutonnières, avaient
perdu leur lugubre uniformité. C'était une noce bourgeoise, selon
les bonnes vieilles traditions, où l'on ne dissimulait pas encore
soo honnête satisfaction sous un bon ton conventionnel. Mes
regards cherchaient Marianne. Elle était très pâle, et frissonnait
soas le court mantelet bordé de cygne, qui couvrait ses épaules
nues. Elle portait une robe de soie gris perle, était coiffée de roses
blanches et tenait un bouquet de roses blanches à la main. Elle
passa devant moi pour aller au fond de l'église, me rendant mon
salut par un geste imperceptible. Quand le prêtre exalta dans son
discours la sainteté et les félicités du mariage, je vis sa poitrine se
soulever» et deux grosses larmes, glissant sous ses paupières,
rouler lentement sur ses joues. Après la cérémonie, le cortège des
Toitures se forma de nouveau, attirant la curiosité bienveillante
des passants dans les rues peuplées. Nous nous dirigions vers le
village de G. situé au pied du Hahlenberg. J'étais avec Heidrich et
Dorott en voiture; leurs femmes nous devançaient. Marianne ne
tourna pas la tête une seule fois, mais je voyais chatoyer devant
mes yeux le reflet de ses cheveux dorés et ses roses blanches. Enfin
nous arrivâmes à la grande fabrique, où le festin de noce allait
être célébré chez le père du jeune marié. Nous fûmes accueillis par
une foule joyeuse d'ouvriers, puis nous entrâmes dans une vaste
salle, joliment décorée de festons de fleurs et do feuillage. Un
ordiestre choisi nous salua de vives fanfares. On se rendit ensuite
dans une seconde salle spacieuse, où le couvert était mis pour la
nombreuse compagnie. J'étais placé entre deux jeunes personnes
qui réclamaient mes attentions, mais mes yeux ne quittaient pas
Marianne, perdue dans ses pensées, assise entre la mariée et
Doroer. Elle humectait ses lèvres dans la mousse du Champagne
sans presque toucher aux mets abondants. Lorsqu'on porta la santé
des mariés, elle se jeta au cou d'Emilie avec des pleurs convulsifs,
et n'entendit pas la voix qui proposa aussitôt après la santé du
Biéuâge Domer. Le choc des verres la rappela à ce qui se passait
autour d'elle; je la vis frémir, en trinquant avec son mari. Vers la
fin du repas, l'obscurité était survenue. On avait éclairé la grande
salle, et l'orchestre entonna les premières mesures de l'invitation à
Ja valse. Ces accords électrisèrent tout le monde; on poussa les
chaises, un frôlement de robes se fit entendre et les couples se
précipitèrent dans la salle. Dorner étreignit à ma grande surprise
il taille souple de sa femme, et l'entraîna aussi, malgré sa rësis-
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28G HiaUNJIE
tance. Je les suivis lentement, et m'établis dans Tembrasore d*iiae
fenêtre. Une rêveuse mélancolie s*emparant de laoi. Du milieu àe la
brillante mêlée des danseurs, mes yeux 9e reportaient d«iior8, sur
le paysage sombre et silencieux. Une foute de souvenirs s'éveUiiieat
en moi, les uns vagues et nébuleux^ d'autres luisant comme des
météores à travers la nuit de mes pensées. Toute la tristesse du
départ débordait de mtm cœur. En cet instant d'adieu soprème, il
me parut impossible de quitter la ville où j'avais Técu, siinét Uittè,
où ma pauvre âme avait conno tant d'angoisse et tant de cbarme
— impossible de me séparer de la petite maison amie et de ses
habitants, de son jardin paisible — et de cette jeune femme que je
voyais se détacher dans sa grâce accomplie au milieu des grcmpes
des danseurs*
D*autres danses avaient rapidement succédé i la valse. Le ver-
tige enivrant qui fait tant aimer la danse par les femmes avait
saisi Marianne. Ses joues étaient en feu, ses cheveux hamides
ondulaient plus mollement, une flamme sombre briNak dans ses
yeux qui paraissaient me chercher. Une pause survint. Qvdqoes
groupes erraient à travers la salle, causant et riant. Mariante se
jeta sur une chaise, avec un air de profond accablement. Ut jeune
homme, au bras duquel je l'avais vue danser plusieurs ibis, se
tenait devant elle et gesticulait vivement, s'eflforçant de fait plaire.
Elle l'écoutait d'une mine distraite, souriait avec eontrainte, sans
d^cber les yeux de l'embrasure de la fenêtre où je me tenais un
peu caché. Le beau causeur se retira enfin quelque peu 4ésa|^inté,
et je saisis cet instant pour m' approcher.
— Je viens vous dire adieu, madame Dorner, dis-je d'une v<hx
étranglée. Je pars demain.
Elle respira avec effort et pencha sa figure sur son bompKt.
— Je le sais; ma smur me l'a dit. Vous ne rensodrez pius
jamais? demanda*t-eUe toutJbas.
— Non, madaoke.
Elle garda le silence*
— Adieu t dit-elle enfin, me tendant avec lenteur sa petite
main.
En ce moment, la mnnque commença une vslse iMirvelle.
J'avais perdu l'habitude de la danse, mais ces accords me firent
tressaillir.
-^ Madame Marianne, dis*je, saisi d'un désir irrésistible, et
retenant sa petite main tremblante, madame Blarianne^ voules-voos
danser avec moi avant mon départ, pour le première et la deraièfe
fois!
Elle me regarda un peu effrayée, mais se leva et se lidssa aller
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MARUHNE 1{67
d&QS moD étreinte. Ab I quelles délices de l'emporter dans ce tour-
hiiloD rythmé, qui nous entraînait avec une rapidité croissante.
Elle était penchée sur mon épaule, légère comme un enfant, mol-
lement affaissée, les lèvres entr' ouvertes, les yeux voilés par ses
loogs cils. Je sentais les battements tumultueux de son cœur; j*as-
pirais le parfum des roses de ses cheveux. J'eusse voulu que ces
iiistaots d'ivresse pussent durer toujours, mais la musique s'arrêta.
J'offris mon bras à la femoEie adorée, qui s'y appuya doucement:
<tHariaBoe»,murmurai-jeen tremblant. Elle continuait de s'ap-
poyer sur moi, sans lever les yeux. Alors, des cris impétueux et
des battements de mains exigèrent la répétition de la valse que
l'orchestre reprit derechef. « Ëocore », lui dis-je en l'enlaçant.
Cette fois, excité par cette musique ardente, par le poids du beau
corps qui s'abandonnait à mon étreinte, nm passion, si longtemps
cootenue, éclata en moi avec une violence irrésistible. J'attirai
Marianne sur mon cœur, j'kLclinai ma tête vers elle; ma bouche
effleurait ses cheveux, son front. Elle n'opposait aucune résistance
et souriait. Mon étreinte devenait toujours plus vive ; nos visages,
M6 lèvres ae rapprochaient, notre baleine se confondait. Nous pla-
nioDS ainsi daAs une douce extase, nous croyant déjà hors du
monde, vogvMmt de la terre au ciel! Soudain elle me parut cban-
oder; mon bras voulut la soutenir, mais l'effort me fit trébucher
moi-même, et je la sentis tomber lourdement à terre, les yeux fixes,
la tête renversée en arrière. Un effroi terrible me saisit ; j'entendis
des cris s'élever de toutes parts, tandis que la musique était brus-
qneaient interrompue, je vis la Coule se précipiter vers noua, puis
la salle entière tourna avec moi et je perdis connaissance.
Quand je revins à moi, j'étais couché sur un canapé, dans une
pièce faiblement éclairée. Un vieux mojisieur une montre à la main,
Usai assis prè» de moi.
— Vous a.vez été longtemps évanoui, me dit-il.
Je le regardai stupéfait.
— Je suis le méctecia d'ici, ajouta-t-îl plus bas.
Je croyais sortir d'un rêve. La salle avoisinante resplendissait
CQo«re de lumières; msôs il y régnait un silence profond, terri*
I^iecBeat profond.
0 s'aperçut qoie j'étais encore interdit, et vint au-devant de mes
questions.
— La noce est partie, la dame avec laquelle vous avez dansé a
^ on grave accident.
Je voaUs me lever, mais mes membres étaient glacés, mon cœur
glacé dans ma poitrine.
n me saisit le bras :
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288 Marianne
— Restez, vous arriveriez trop tard. Je ne sais si j'ose vous le
dire... La dame est...
— Morte! dis-je. Je l'avais pressenti de suite.
— Un anévrisme!
— Oui, un anévrisme, répétai-je machinalement, en me levant.
Il me barra le chemin...
— Calmez-vous, monsieur. Vous ne sauriez vous croire coupable
de ce déplorable accident. J'ai appris que vous êtes sur le point de
partir, ne retardez pas. Vous épargnerez par là à vous-même et à
d'autres...
Je compris ce qu'il voulait me faire entendre
— Je partirai, dis-je, en me tournant vers la porte.
Il haussa les épaules d'un air indécis, mais ne chercha plus à
me retenir. Un rose blanche gisait sur le parquet de la salle; je la
pris machinalement, sachant qu'elle avait appartenu à Marianne.
Puis je sortis, m'avançant dans la nuit. La lune était levée, de
légers brouillards flottaient sur les pelouses et les buissons, les
maisons éclairées du Hahlenberg et du Leopoldsberg, apparais-
saient comme des foyers de lumière sur les hauteurs. Je marchais
toujours, tenant ma rose à la main, sans savoir où j'all^. Mon
sentier côtoyait des jardins et des vignobles, il devint peu à peu
plus escarpé, jusqu'à ce qu'il eût atteint un plateau ouvert, d'où
la vue s'étendait au loin sur le Marchfeld, les prairies du Danube,
et le labyrinthe impénétrable des maisons de la ville. Je m'arrêtai
là, m'assis sous un arbre, et contemplai en silence cette immensité
muette. Je ne sentais en moi qu'un grand vide. Le fleuve scintillait
dans l'ombre avec un sourd murmure; des lumières innombrables,
étincelaient du côté de la ville. Une cigale solitaire chantait tout
près de moi ; de temps en temps une étoile filante sillonnait le fir-
mament. Les heures s'écoulaient; je ne m'en apercevais pas. La
lune disparut, les lumières s'éteignirent, et tout fut submergé
dans une aube terne et blafarde. Un cri perçant, terrible, retentit
soudain et me fit bondir d'effroi. Je l'avais poussé moi-même. La
conscience de mon infortune s'était subitement réveillée en moi.
Poussé par une sauvage douleur, je descendis le coteau en cou^
rant, et me dirigeai vers la ville. Une heure après, la locomotive
bruyante m'emportait dans la campagne, que la brume matinalo
seniblait couvrir de lourds linceuls.
J'ai fini. Tu le vois, le malheur m'a marqué au front. Adieu !
Adieu I
F. DE Saab.
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UNE ÉDUCATION
AU XVIIF SIÈCLE
On ne se lasse pas de fouiller les mémoires, les archives, les
documents privés et publics, pour mieux connaître cette société
brillante et frivole, si pleine de charmes et de séductions, qui a
précédé la période terrible de la révolution française.
Une femme de grand talent, qui se cache sous le pseudonyme de
Lucien Pérey, a récemment ajouté, sur cette curieuse époque, un
attrayant volume à ceux qu'elle a déjà publiés en collaboration
avec M. Gaston Maugras*. Elle a eu la bonne fortune de mettre
la main sur le journal écrit par Hélène Massalska, plus tard prin-
cesse de Ligne, pendant les années qu'elle passa au couvent de
TAbbaye-aux-Bois. Hélène appartenait à une des grandes familles
polonaises, rivale de celle des Radziwill : son oncle, le prince-
évêque de Wilna, exilé à la suite des troubles qui agitèrent la
Pologne après la confédération de Bar (1768), vint se réfugier en
France, emmenant avec lui son neveu le prince Xavier et sa nièce
la princesse Hélène, dont il était le tuteur. Sur les conseils de son
amie, la célèbre M"* Geoffrin, il mit sa jeune pupille à l'Abbaye-
aux-Bois : celle-ci écrivit très exactement le récit de sa vie pendant
les cinq années qu'elle y passa, depuis l'âge de neuf ans jusqu'à
Tàge de quatorze ans, date de son mariage. C'est le tableau très
instructif d'une éducation au dix-huitième siècle; on y retrouve le
programme des études, les jeux, les punitions, les portraits des
maîtresses et des élèves, enfin l'existence complète d'une jeune fille
au couvent de 1772 à 1779.
L'auteur n'a pas voulu abandonner son héroïne au sortir du
pensionnat; il a raconté l'histoire de sa vie fort agitée, quand elle
fut devenue princesse de Ligne, au moyen de documents empruntés
à des sources très diverses, qu'il a soin d'indiquer dans sa préface.
Notre intention n'est pas de le suivre dans la seconde partie de ce
travail : nous voudrions nous borner à retracer ici, d'après le
journal même d'Hélène Massalska, le récit de son existence au
couvent.
' Histoire d'une grande dame au dix^^huitième siècle : la princesse Hélène de
Ligne. (Gabnann Lévy.)
25 ocroDaB 1887. 19
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290 UNE ÉDUCATION AU XYUI* SIÈCLE
I
La fondation <)e TAbbayewix-Bois'reaonUkit au règne de Loub
le Gros; les religieuses qui la peuplaient se rattachaient à Tordre
de Citeaux et à la règle de. saint Beraard. Établie, dans l'ori^De, à
Noyon, la maison s'était transportée en 1667, avec rautorisation
royale, à Paris, dans la rue de Sèvres ou, comme on disait alors,
de Sève. A l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1772, elle
était gouvernée par M""*" Magdeleine de Ghabrillan, qui succéàdt
à M^' de Richelieu, sceur du célèbre maréchal. Toutes les damoa
chargées de l'éducation appartenaient à la plus haute noblesse, et
les élèves portaient les plus grands noms de France.
L'Abbaye-aux-Bois avait embrassé avec ardeur les doctrines
Jansénistes; les religieuses exprimaient si haut leur opinion que
le couvent fut mis en interdit pendant les dernières années de la
direction de M^ de Richelieu. Elles avaient fini cependant par se
réconcilier avec Mgr Christophe de Beaumont, archevêque de Paris,^
adversaire déclaré du jansénisme : le prélat consentit m^ëme à venir
^nner la confirmation aux pensionnaires en 1777. Mais il paratt
cpie la soumission de ces dames n'était pas encore parfaite, car
beaucoup se dispensèrent de venir baiser l'anneau pastoral, con-
trairement à l'usage reçu. « J'en ai même vu plusieurs, dit le
journal d'Hélène, qui se mettaient derrière lui et tiraient la langue. »
L'éducation qu'on donnait aux élèves était dirigée de manière à
les initier aux usages du grand monde et en même temps à les
former à la pratique des devoirs domestiques. La musique, la danse,
et la peinture tenaient une grande place dans les leçons faites aux
jeunes filles. Elles donnaient de temps à autre des représentations
sur un fort beau théâtre; deux acteurs célèbres^ Mole et Larive,
leur enseignaient l'art de la déclamation; les ballets étident con-
duits par Noverrc, Philippe et Dauberval, premiers danseurs de
l'Opéra. Les professeurs étaient en général étrangers au couvent;
les dames ne faisaient que surveiller le travail.
Voici maintenant pour les occupations d'un ordre plus séiieux.
Après leur première communion, on faisait passer les élèves par les
obédiences^ c'est-à-dire par les dilTérents eay)lois de la maison
centre, lesquels étaient réparties les religieuses. Tl y avait à ribbaye-
twx-Bois neuf ol)édience3, à savoir : Vablatiale, la sacristie, le
parloir, l'apothicairerie, la lingerie, la bibliothèque, le réfectoire,
ta cuisine, la communauté. Les jeunes filles, aidées d*un certaîn
nombre de sœurs converses, y apprenaient la praUqae des devoirs
4'uae «saitreaae de m^uson.
« On voyait M^^'" de la Roche-Aymon et deitoithamey aoou&r-
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mi ÉBUGimâx AU xiui* siéoe 291
tnoder avec som les piles de serviettes et (k drape donfi tes
armoired. Tandis que W^ de Chauvîgoy et de Nantouitlet met-
taient le couvert, M""^* de Beaumont et d'Armaillé additionnaient
les livres de comptes, M^ d'Aiguillon raccommodait une cbasable,
M'^ de Bart)aDtaiiBe était de service à la porte, IVr^* de Latour-
Hauboorg sortait le sucre et le café, M"^ de Talleyrand et de Duras
étaient aux ordres de la communauté. M'^'' de Vogué avait un talent
particulier p^ur la cuisine, et M"*^ dXzès et de Boulainvilliers
snrveillaieiit le balayage des dortoirs sous la direction de A^"" de
Bossy, irrévérendeosement surnommée par les élèves la mère
Graillon. Enfia c'est à M^^'* de Saint-Simon et de Talmont qu'on
s'adressait pour avoir des ouvriers, eL M'^'^* d'Harcourt, de Rohan-
Crtiéméfié, deBrassac et de Galaar allumaient les lampes sous les
ordres de M"* de Royaume qu elles appelaient /a mère rf^^Ltimi^r^*. »
Hélène fut mise en entrant dans la classe bleue, ainsi nommée
parce que toutes les élèves qui en faisaient partie portaient un
mban bleu sur leur robe; c'étaient des enfants de sept à dix ans.
Si on veut avoir une idée de remploi du temps dans cette classe,
on n'a qu'à consulter les notes d'Hélène qui le retracent très
exactement, a Les lundi, mercretfi et vendredi, se lever à sept
heures, en hiver à sept heures et demie. Être à huit heures aux
classes ponr attendre M"* de Rochechouart (la maîtresse générale
des pensionnaires). Apprendre, dès qu'elle est sortie, son catéchisme
de Montpellier (catéchisme janséniste) et l'avoir répété; à neuf
heures, déjeuner; à neuf heures et demie, la messe. A dix heures. Tire
jusqu'à onze heores. De onze heures à oxue heures et demie, prendre
sa leçon de oMfêique. A onze heures et demie jusqu'à midi dessiner.
Depuis midi jwsqu'à une heure, prendre la leçon de géographie et
d'Ûstoice. A une heure, diner, récréation, jusqu'à trois heures. A
trois heures, leçon d'écriture et de calcul jusqu'à quatre heures. A
quatre heures, leçon de danse jusqu'à cinq heures : goûter et récréer
tien jusqu'à six heures. A six heures jusqu'à sept, la harpe ou le cla-
vecin. A sept heares, souper. A neuf heures et demie, au dortoir, n
Les autres jours de la semaine étaient employés de même; mais,
au heu de psesclre des leçons de maîtres étrangers à la maiscm,
les enfants travaillaient sous la direction des dames de l'Abbaye.
Les AmaDches et fttes, on entrût en classe à huit heores, on
iisak rËvangite; on aUaét à la messe à neuf heures. A onze
bcives, on assistait à une courte instruction faite par un des
aBOoéina». A quatre faeares, on allait à vêpres.
Un dlétail macqueca «ae fois de plus que les études sérieuses
•et les arts d'agréumit étaient mis à peu près sur le même pied
féducation é'alors. Il y avait dans diaque classe trois prLi
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292 UIŒ ÉDUCATION AU XYUI^ SIÈCLE
pour l'histoire et la géographie, trois pour la danse et la musique,
trois pour le dessin. Hélène eut une année le premier prix d'his-
toire et le deuxième do^Ia danse; sa grande amie, M^^'^de Choiseul,
eut le premier prix de la danse et le second d'histoire. La supé-
rieure leur dit qu'elles étaient toutes les deux d'égale force, mais
que, comme il n'y avait qu'un premier prix pour chaque espèce
d'études, on avait voulu faire un partage égal entre elles.
Quand Hélène sut tout ce qu'on enseignait dans la classe bleue,
c'est-à-dire le poème de la Religion tout entier, les Fables de la
Fontaine, deux chants de la Henriade et la tragédie d'Athalie;
quand elle eut [appris à danser (ce qu'elle faisait à merveille), à
solfier, à jouer un peu de la harpe et un peu du clavecin ; surtout
quand elle eut ralenti ses espiègleries qui étaient incessantes, on
la fit passer à la classe blanche dans laquelle on préparait à
la première communion. Elle alla demander pardon à la première
maîtresse de la classe bleue, surnommée la mère Quatre-Temps,
de tous les tours qu'elle lui avait joués; la mère Saint- Pierre, sa
nouvelle maîtresse, lui remit le ruban blanc, et toutes les demoi-
selles blanches vinrent Tembrasser.
Sa première communion une fois faite, Hélène monta à la classe
rouge; c'est là que commençait le service des obédiences. Elle fut
d'abord mise à l'abbatiale, au service de M""* Tabbesse, regret-
tant fort d'être séparée de M"* de Choiseul, qui fut envoyée à la
sacristie. Elle a tracé en quelques traits rapides, d'une netteté et
d'un relief étonnants pour une enfant de cet âge, le portrait de
ses compagnes de l'abbatiale. — « M"° de Chàtillon, surnommée
Tatilloriy quatorze ans, grave, pédante, fort jolie, mais un peu
forte. — M""" d'Avaux, née de Bourbonne, douze ans ; elle venait de
se marier, fort petite, un joli visage, bête, mais bonne enfant. —
M"' de Mura, dite la Précieuse^ dix-huit ans, jolie, belle môme,
de l'esprit, aimable, mais un peu prétentieuse. — M^^' de Laura-
guais, très jolie, tranquille, douce, peu d'esprit, se maria dans
l'année, elle épousa le duc d'Aremberg. — M"° de Manicamp, sa
sœur, laide, bonne, avec beaucoup d'esprit, violente, emportée. »
Après trois mois de service à l'abbatiale, Hélène passa suc-
cessivement à la sacristie, emploi qui ne lui convenait guère, parce
qu'elle avait toujours en l'ouvrage en horreur; puis au dépôt,
<:'est-à-dire à la bibliothèque et aux archives, qui étaient fort riches,
car on n'y comptait pas moins de seize mille volumes; il y avait
là quatre dames dépositaires, deux secrétaires, six pensionnaires
et deux sœurs converses. Pour compléter son éducation pratique,
Hélène fut encore employée au réfectoire, oii elle resta deux
mois; puis au service de la porte, où elle fut une quinzaine de
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UNI ÉDUCATION AU XVni* SIÈCLE m
jours avec M"" de Morard, de Nagu, de Chabrillan et de Barban-
tanne; ensuite au tour, où l'on voyait un monde énorme toute la
journée; enfin à la communauté, où elle eut pour compagnes M"* de
Talleyrand, sa sœur, M^^* de Périgord, ainsi que M*^*' de Damas et
de Spinola.
II
Telles étaient les études et les occupations habituelles des pen-
sionnaires de l'Âbbaye-aux-Bois : voyons maintenant quels étaient
leurs plaisirs favoris, leurs passe- temps préférés. Ces filles de hi
plus haute noblesse de France avaient une prédilection marquée
pour le jeu de la chasse; elles s'ingéniaient à reproduire les scènes
qu'elles avaient eues sous les yeux dans les châteaux de leurs
pères. Naturellement on ne pouvait jouer à ce jeu que dans le
jardin, qui était très vaste; c'étaient les élèves de la classe rouge^
c est-à-dire les grandes, qui mettaient la chose en train; elles
élisaient des piqueurs, des valets de chiens; ensuite on choisissait
celles qui devaient figurer les cerfs; les petites de la classe bleue
fausaient les chiens. Quand on était mécontent de la classe rouge,
on refusait de se prêter à cet emploi ; il arrivait même quelquefois
qu'au milieu du jeu les bleues s'en allaient, et qu'on ne pouvait
plus forcer le cerf. C'était une manière pour les petites de se venger
de la tyrannie des grandes. Ainsi il arriva qu'une fois Hélène ayant
été battue par une demoiselle de la classe rouge, ses camarades
prirent fait et cause pour elle; et, quand les rouges voulurent jouer
à la chasse, la classe bleue refusa tout net de faire les chiens. Les
grandes, très dépitées de ce mauvais vouloir, qui les forçait k
renoncer à leur amusement favori, se mirent à battre comme
plâtre les infortunées petites bleues; celles-ci se vengèrent en
fouillant dans les tiroirs de leurs adversaires, en jetant dans le
puits tous les menus objets qui leur appartenaient comme bourses,
Ujoux, bonbonnières, etc. Il fallut la haute influence de M"* de
Rochechouart pour ramener la paix entre les deux camps rivaux.
D'autres distractions étaient moins innocentes ; un jour, en cou-
rant, les élèves entendirent comme une voix qui sortait de terres
elles prêtèrent l'oreille; le bruit venait d'un égout qui correspondait
aux cuisines du comte de Beaumanoir, dont l'hôtel était contigu aux
bâtiments de l'Abbaye-aux-Bois. La voix était celle d'un petit
marmiton du nom de Jacquot i il ne tarda pas à lier conversation
avec les pensionnaires; il jouait de la flûte, et ces demoiselles
chantaient; il leur demandait comment elles s'appelaient, si elles
étaient brunes ou blondes; au bout de trois ou quatre jours, il était
familiarisé avec elles au point de les appeler couramment par leurs
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2d4 Wn ÈoeGÂTION AU lYUl* UÈGLE
noEDS) :. « Hèl d*AumoaC^ Dtamas, MortemarL » IHafs ce âingnlier
laaiiège fat bientôt suppris par une des religieuse» qui fit son raf>-
port à la HiattressQ générale. « M""" de Roohecbonart railla les
jeunea filles sar la chamnante conqadte qa'etles avaient faite; elle
leur dit qu'il fallait qu'elles eussent le goût bien délicat pour avoir
mis autant de prix à la conversation d'un marmiton ; que, quant à
celles qui lui avaient dit leurs noms, elle se flattait qu'il viendrait
réclamer qaeli|m jour leurs anoîennes bontés et qae cela ne laîfirse-
rait pas de cbarmer leurs familles. » Cette leçon pleine de tact était
faite pour impressionner cette jeunesse si fière de sa naissance et
Si sensible à toute bumiliation.
La paeffion disa apectacles^ qui avait envahi la. société française
du dix-huitième siècle^ trouvait son écbo jusque dei*rière les murs
du vieux eouveut. On jouait tour à tour la tragédie et la comédie,,
l'epéra et le haUet^ sur le théâtre de l'iibbaye-aux-Bois. HélèDe,,
2e9ec sa nature vive et impcessiodQDable, avec son ia>agiiiatiozi
ardente, était une de celles qui obtenaient le plus de succès dans
oe genre de divertissements. Elle remplit sucGessivement les rôlea
de Paujine dans Polyeucte, de Rodrigue dans le Cû2, et de Gornélie
dans la Mort d^ Pomf^. Elle dansa dans le ballet é' Orphée et
Eurydice; elle fiBÔsaît le personnage de l'Amour, peaxlant; que ses
amies, U^"" de Cboiseul et de Damas, représentaient, la première,
Orphée et, la seconde, Eurydiee. Un certain là août, il y eut spec-
tacle k l'occasion de la fête de H"''' de Rocbecbouart. On. joua
Bsiker : ce r61e.fat dévolu à Hélène; ceux de Blardocbée^d'ABsuérus
el d'Aman à W' de Clboiseul, de GhàtiUoa et de Chauvignj. Leâ
costumes avaient été dessinés d'après- ceux de la CoEoédie-FraB-
çaise; H^ène avsait un habit bien et argent,, avec de& diaoïaot»
pour plua^ de 100 000, éous, car elle portait tous ceuK de M*^*' de
Mortemart, de Gramoat et de: GboiseuL Ayaat la piëce^ elle amût
di^itté on prologue en^^ versv composé par La Harpe, en l'hoaneuc
de M^ de Rodtecliouait; %Ug s'en était acquittôeAvec tant de gfâee,
que celle'^i l'avait endt^raasée à plusieurs reprises.
A calé des^ spectacles, il y avsût aussi les bals:, dont on ne privait
pasiles pensioBnairesideirAhbî^e-auxrBeis : on^dansait, pendant le
carjDa.vaU au moins une foi» par semaine. Ges. demoiâêlle»^ q^*-^
tai^t, 08 j^r-là,, leur modeste- robe noire et revètsûent dea toilettea
fort élégantes. Oa venait da dehors à cea rô«nion&; lesr jeunea'
femme» surtout y étaient fort assidues, pcyrce qu'on leur permet*
tait d'y assister seules et qu elles échappaient ainsi à la. tutelle de
leuca belles-mènes, sasa lesquelles- il n'était paa d'usage de les^
laisseR aller dans le grand monde. Elles en profitaient pour se^
permettre une grande liberté d'allures et même oertaines ex^coBtri-
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QN£ ÉDUCATION AU XVlil* SiÈGLE 29S
diés. Un jour qae il**' de Luyrnes et de la Jlofihe-Ajrmon étaient
venues ii un ule ces bsl^ ^Ues renvoyèrent leur carrosse, se cachè-
rent 4lans .la Cambre de M"* d'Aument et parcoururent la nuit
tout le cauvent en faisani da Juruit let en cassant tout sur leur
passage. Jl"^ l'abbesse ordonna de ne faire auoun iual i ces dames;
mais elle défendit de leur donner .à jxtanger «t de leur ouvrir les
poites;; elle t& «avertir en même temps leurs iamilles, étonnées ei
insfûètes de .ne les ,point voir -de letour; .oo vint les • chercher et
elle&Airexrt taQGées(vertement4.M"'*de*Chevreuse9 notammeniq Aibof^L
la tèted'imjïortanee Ji sa jeune J)elle^fille ».
la rSàiate^Catbeiine était, teus les ans, J'occasion d'un diver-
tissemem où l'on 'Oubliait, |>our un instant, le respect dû auK
mattoesaes ^ «aux choses saintes. Ce jour-là, on .permettait >aux
élèves de prendre les costumes et de remplir Jes emplois des reli-
gieuses. JLes nominatiens se faisaient ^ la pluralité des Toix, les
pensionnaires s^'étant réunies j>réalàblemeat dans la grande salle
du chapitre. Une certaine années Hélèoe fut élue abhesse; elle
choisit pour régente W^* de Choiseul, pour porte-crosse M"* de
ConDanSytpourdiapelaine M*'*de VaudreuU. On alla chez Kabbesseï
11"* de Chabrillaa; elle embrassa Hélène, lui donna sa croix et lui
mit son'anneau-au doigt. Puis on fut i la grand'messe où la ixou-
velle abbesse s^assit sur le trône préparé pour elle,; elle reçot
Tencens, baisa la patène, donna Teau bénite, etc.. Les élèves
s'installèrent ensuite dans les dilTéientes obédiences; pour achever
d'intervertir les rôles, les reUgîeusesprlrex^ place dans les classes.
Oo n'osa^pas .aller voir M""* de Rodiecbouart, dont la haute raison
i^rott^ait ces mascarades dangereuses jpour ia discipline et k
bonne lenue de la maison ; mais on se rendit chez JU'** .de Sainte-
Delphine, SSL SGsur, qui riait aux larmes .en voyant défiler les
nouvelles dignitaires d'un Jour.. Pendant qu'on était chez «elle,
M"* de Rochechouart ouvrit tout d'4in coup la porte ; W* l'abbesse
et sa suite s'enfuirent à toutes jambes. J^e^oir^ on reporta en gcande
cérémonie ia crosse et i'anneau chez M""* de Chabrillao, et le len-
demain tout rentra dans l'ordre. La môme fëteétsût renouvelée ^le
jour des .saints Innocents.
m
Hélène n'tapportalt pas toujours autant d'ardeur aux études
sérieuses ^'aux fêtes -et .aux ^rts d'agrément,; elle avait surtout
mm .'horreur invincible pour Técâture, et iatsait faire ses copies
far une de ses compagnes, M^^* de Choîseul. On ne tarda pas 4
s^^^emevoir de la supercherie ; la mère Quatre-Temps lui ayant
ane Xois Mdoiuié ^de ûm une jpage semblable à celle 'qu'elle avait
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296 ONE ÉDUCATION AU XVIir SIÈCLE
présentée, le malheur voulut qu'il y eût dans son modèle des
quantités de m dont elle ne pouvait parvenir à faire correctement
Tes jambages; aussi n'ofiTrit-elle à sa maîtresse qu'un horrible
barbouillage. Alors la mère Quatre-Temps, pour la punir de son
mensonge, lui attacha des oreilles d'âne, lui mit une langue
rouge et lui plaça son papier noirci derrière le dos, en lui or-
donnant d'aller se présenter dans cet état devant M"** de Roche-
chouart. Hélène s'y refusa obstinément; on lui ajouta le cordon
d'ignominie y et, comme elle s'était excusée en disant qu'on l'av^ût
poussée pendant qu'elle écrivait, ce qui était faux, on y joignit
encore la langue de la calomnie. On voit quelle était la fertilité
d'imagination de cette bonne religieuse, quand il s'agissait d'in-
venter des punitions à l'égard de ses élèves. Il fallut enfin se
rendre chez M"* de Rochechouart ; Hélène pensa mourir de honte
en franchissant le seuil de sa porte ; quant à la maîtresse générale,
elle eut une violente envie de rire, en la voyant paraître dans
cet accoutrement; mais elle se contint, et, après lui avoir adressé
une verte semonce, elle la condamna à se passer de dessert pen-
dant huit jours. Au fond M"* de Rochechouart blâmait ces cor-
rections grotesques; elle enjoignit à la mère Quatre-Temps de
renoncer désormais à ses cornes, à ses triples langues, à tous ces
déguisements qui transformaient les élèves en idoles égyptiennes,
et qui pouvaient jeter le ridicule sur le couvent si le bruit s'en
répandait au dehors. Ce genre de punitions fut donc abandonné, et
on en revint à des châtiments moins extraordinaires. — « On
nous faisait mettre à genoux, dit le journal d'Hélène, au milieu
du chœur; on nous privait de dessert, ou on faisait manger du
pain sec à déjeuner et à goûter, ou on faisait copier le Privilège
du roi pendant la récréation, ce qui était bien ennuyeux. »
L'esprit espiègle de ces demoiselles était fécond en tours de tout
genre. Un soir elles versèrent le contenu d'un encrier dans le béni-
tier de la chapelle; les dames de l'Abbaye venaient chaque nuit
dire leur office, et, comme elles le savaient par cœur, elles n'appor-
taient pas de lumières avec elles; en entrant dans la chapelle, elles
prirent de l'eau bénite pour faire le signe de la croix, sans s'aper-
cevoir de rien, et se mirent à chanter matines; mais, quand vint
le jour, elles se regardèrent avec stupéfaction, virent qu'elles
avaient le visage tout barbouillé de noir, et partirent d'un si grand
éclat de rire, qu'il fallut interrompre les chants. On peut juger de
la joie des pensionnaires en apprenant le succès de leur malicieuse
invention. Une autre fois, elles attachèrent avec des mouchoirs la
cloche qui servait à sonner l'office; le lendemain, la novice chargée
de ce soin eut beau tirer de toutes ses forces sur la cloche, aucun
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UNE ÉDUCATION AU XVUl* SIÈCLE W
son n'en sortait : l'heure habituelle était passée depuis longtemps,
aucune religieuse n'avait paru; enfin, quelques-unes de ces dames,
étonnées de ce long retard, descendirent à la chapelle et trouvëreni;
l'infortunée novice qui tirait toujours sur la corde; on défit les
mouchoirs, leurs initiales trahirent les auteurs de ce méfait; c'étaient
Hélène et M"* de Choiseul. M"* de Rochechouart décida qu'en répa-
ration de leur faute, elles resteraient à genoux en bonnet de nuit
au milieu du chœur pendant la grand'messe du dimanche suivant,
et qu'elles diraient à haute voix, pendant la récréation, les sept
psaumes de la pénitence. Quelques reli^euses réclamaient un châ-
timent plus sévère pour des actes qui révélaient une si grande noir-
ceur d'âme; M"** de Rochechouart répliqua qu'il ne fallait pas atta-
cher tant d'importance à de simples espiègleries d'enfants, qu'au fond
il n'y avait de noir dans tout cela que l'encre jetée dans le bénitier.
11 y eut, un jour, à l'Abbaye-aux-Bois, une véritable émeute,
amenée par la maladresse d'une des maîtresses, M""* de Saint-
Jérôme. Les élèves l'avaient prise en grippe, parce qu'elle était
toujours en colère quand elle infligeait une punition. M""* de Roche-
chouart, pressentant que sa présence aux classes amènerait quelque
événement fâcheux, avait déjà demandé plusieurs fois son change-
ment; la faiblesse de M""* l'abbesse l'avait maintenue à son poste«
Les jeunes filles formèrent une véritable conspiration contre elle, à
la suite d'une réunion tenue par plusieurs d'entre elles. « Il fut
convenu que toutes celles qui n'aimaient pas M"** de Saint-Jérôme,
et qui étaient déterminées â tout entreprendre pour la déplacer,
porteraient sur elles du vert, c'est-à-dire une feuille d'arbre, ou
une herbe, ou un ruban, enfin quelque chose qui serait vert; que
chacune de celles qui assistaient à ce conseil ferait prendre le
vert dans sa classe à ses amies, et que, pour se reconnaître et
éviter les explications qui pourraient être entendues, quand on se
rencontrersdt, on dirsdt : « Je vous prends sans vert »; qu'alors oa
se le montrersdt, et, si l'on n'en avait pas, on serait censé n'être
pss du parti mutin; qu'ainsi on ne pourrait pas se méprendre sur
les personnes qui ne seraient pas de la ligue. »
La révolte éclata à la suite d'une correction brutale infligée par
M""* de Saint- Jérôme à une des pensionnaires. Celle-ci étant tombée
ets'étant mise à saigner, on s'écria qu'on ne la laisserait pas mettre
en pénitence et qu'on jetterait plutôt cette maltresse par la fenêtre.
La religieuse s'enfuit, effrayée de ces cris et de ces menaces.
M"* de Mortemart monta sur une table et dit : « Que toutes celles
qui ont du vert aient â le montrer. » Alors chacune le montra, et
ceUes qui n'en avaient pas en réclamèrent. Puis on traversa le
jardin, et on se réfugia dans les cuisines, d'où toutes les religieuses
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298 Vm ÉDDGATK»? KG XTID* SIËaE
furent exputeêes S l^exceptfon d'une seule qu'on garda pour fkîre
le soupw". En mêtne temps on résolût d'envoyer i M'" dte Rodfec-
cbouart une adresse pour hiî demander une amnistie générale, fe
renvoi de M"^ de Saint-Jérôme, et huit jours de récréation « pour se
reposer de là fatigue dfe* corps et d*esprit que tout ceci avait donné n.
Les deur élèves chargées de porter la requête furent BF''^ dte
Choiseul et Hélène. HP" de Hoc&echouart refbsa de les entendre
tant qu'elles n^àuraîent pas fait leur soumisâon. M** l'abbesse Pot
leur soppRque, promit une amnistie pour celles qui rentreraiient en
dasse, mais refbsa de déplacer Bf" de Siaint- Jérôme. Les deux délé-
guées revinrent asser dépitées de l'insuccès de leur mission. Ota fit
un dîner très gaî, pendant lequel furent dîtes cent folies, et on se
décida à passer la nurt dans les cuisines et dans labaanderie,!es
unes couchées sur de la paille, lès anti-es occupées à rire et à causer.
Tout ce beau tumulte s'apaisa vite; Tabbesse avait fait prévenir
les mères des révoltées; celtes-ci arrivèrent le lendemain et emme-
nèrent les plus mutibesron fit savoir aux autres cpi'eflès auraient
à se trouver en' dksse avant midi si elles voulaient être amnistiées.
A rheure dite, tout le monde était présent : on redoutait fort îb
moment de paraître devant M" de Rocbechouort; celle-ci* vint fe
soir à l'appel, mais ne dit mot de ce quï s'était passé. M^ dfe Saînlî-
Jérôme resta quelque temps encore chargée de sa classe, après quoi
on la mit dans une* autre obédiences
17
On a déjà pu voir par tout ce qui précède quelle éltail Finfluence
de M"* de Rochecbouart à l'Abbaye-aux-Bois; comme noaltresse
générale, eHè venait immédiatement après HP^ l'Abbesse-; par fe
supériorité de son esprit, elle tenait smis conteste leprenaierrang.
De la famille des Mortemart, eHe était entrée au couvent* à quinze
ans sans avoir choisi^ sa vacation; elte avait* partagé le sort de ces
malheureuses filles qu*on envioyait dans le clbitre pour avantager
le fils aîné et pour assurer Te rang de Ih* naaîsoni; mais' eHe avait
par son énei^è vaincu ses répugnances, et *taït deventre une reli-
gieuse entièrement consacrée à ses devoirs'. Eïïe avait Taîr naturel-
lement sévère; aussi toutes* les pensSonnaires tremblaient'^ell^ à
son* appfodte. « Quand BP* de Roehechouarf entrait en classe et
que tout le monde était pèfe-Bîêlfe venant de déjeuner, elle frappsdt
des mains, chacune courait k sa stalIë, et 1^- annnt entendb une
mouche soufflfer. » Et malgré son grand air, eHe étaît acforée de ses
élèves. CTétaft un véritable euh» qu'on lui rendait? elle grondait
peu, mais un mot de sa part faisait plus d'effet que les punîtîeiis
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\m ÉDUCATION AU XYIIP SIÈCLE 290
les plus sévères. Ces jeanes filles, toutes issues des plus nobles
familles de France, « s'étaient exalté la tête sur l'honneur cpi'il y
arat à avoir une aussi grande -dame pour présider à leur éducation.
Les autres maîtresses avaient toujours son nmn k ia boucbe coimne
celui d'eue divinhé qu'on invoque ».
11*^ 4e fiochechouart mourut fort jeune. Dès «qu'on apprit sa
maladie, ta consternation se répandit dans tout le couvent^ les
classes furent suspendues, on ne jouait plus à aucun jeu. Il"* l'Ab*
besse allait k voir tous les jours ; le doc de Mortemart, sou frère, et
la duchesse sa belle^sœur passaient leur temps au pied de son lit.
Apvës onze jours de ftèvre, les médecins la déclarèrent perdue; les
pensionnaires se rendirent à la chapelle, pendant qu'on lui admi-
oistfait les derniers sacrements. Dans ht nuit elle entra en agonie,
et le lendemain elle expira. Une religieuse vint annoncer la non*
veUe à la classe, en disant : a Mesdemoiselles, il a piu à Dieu
d'appeler i lui 11*^ de Rocbechomvrt; faiiies à Dieu le sacrifice de
virtre ju«te douleur, et priez pour le repos deeotf àme. » On l'enterra
dans le dneur, et chaque pensionnaire fit dire deux messes pour elle.
h fallut désigner ime fSi^lve maîtresse générale ; personne ne
désiraBt la charge, on redovtait la comparaison avec M"** de Roche-
dbooart. Le cha|»tpe «'étant assemblé |>Otir procéder à l'élection, les
élèves furent conduites à la chapelle et chantèrent le Veni Creator^
afin d'attirer les lumières du Saint-Esprit sur le choix de ces dames.
M** TAbbesse annonça elle-même que Téiue était !!■• de Voyers,
deuxième maîtresse ém novices. Celle-ci vint ensuite, «s'eKcnsa de
si mal remplacer M""* de iRocheobouart et demanda aux jeunes filles
de lui accorder toute leur conTiance pour lui faciliter sa t&che. On
l'applaudit fort, et avec sa permission 'Ou alla l'embrasser. « Pour
BKH, dit Hélène, je ne pw jamais Tahuer; et en vérité j'avais tort,
car elle méritait de l'étue. L'époque de la mort de M"^ <te Roche-
dUMHMt fut la première fois que je désirai de sortir dutoonvent. »
M^ de SaÎBte-Delphîne, douée de l'esprit hévéditatre daus la
maisim de Mortemart, était loin d'avoir le jugemiei^ aussi droit
et le caractère aasn ferme que 3a sœur. Son indolenoe extra-
ordinaire loi faisait quelque peu négliger ses devoirs de ^religieuse.
On l'avait péposée 4 la dit^aion de la biblio^qoe : mai^.s'il faut
en croire le jovimal de notre penâonnàire, eUe oe se imèlait pas plus
des livres que s'ils n'avaient jamacis existé, et ne pouvait oooiprendre
qoe M™* de Saim^Joachim ^se ^donnât tant de mal {mur tenir note
de ceux qu'on apportait ou qu'on v^iak •chencfaer. M*^ de Sainte-
BelpfaiDe se Tocoochait toujours après av«nr<été A l'offioe, souvent
eOe élail encore ^u Ik à huit heures ; M^ de fiocbedhouart eatPÛt
alo» ciiez elle, et lui fûsak bonté de sa pare8se4 A quoi elle répoa«
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300 UNE ÊDCGATION AU XYIU* SIÈCLE
dait simplement : « Je n*ai pas fait vœu de ne pas dormir tout mon
saoul. »
Hélène excellait à tracer en quatre coups de crayon un portrait
malicieux de ses maîtresses. Voici, par exemple, les dames de la
classe bleue : « M""* de Montluc, dite la mère Quatre-Temps, bonne,
douce, soigneuse, trop minutieuse et tatillon. — M"" de Montbour-
cher, dite Saint-Macaire, bonne, bête, fort laide, croyant aux
revenants. — M"*** de Fresnes, dite Sainte-Bathiide, laide, bonne,
racontant beaucoup d*histoires. » — Cette dernière faisait la joie de
ses élèves parles contes de toutes sortes quelle leur débitait. Elle
n'avait pas d'auditrice plus assidue qu'Hélène, qui prêtait une telle
attention à tous ces récits, qu'elle était en état de les redire à ses com-
pagnes sans y changer un mot ; aussi toute la classe bleue se mettait-
elle à genoux autour d'elle, et des demoiselles de la classe blanche s'y
joignaient parfois. Les histoires de la mère Sainte-Bathiide n'était
pas toujours très bien choisies pour son jeune auditoire; elle avait
un faible tout partitulier pour les sorciers et les revenants, et fai-
sait un singulier mélange de religion et de diableries. M"''' de Roche-
chouart, jugeant avec raison que de tels contes n'étaient bons qu'à
rendre les jeunes personnes crédules et peureuses, les réprouvait fort ,
et menaçait même M"''' de Sainte-Bathiide de la retirer de la classe.
Hélène s'était prise dès l'abord d'une vive amitié pour M"* de
Montmorency. Quand elle était arrivée au couvent, sachant à peine
quelques mots de français, en butte aux taquineries de toutes les
pensionnaires. M"* de Montmorency l'avait prise sous sa protection,
l'avait présentée aux maltresses de la classe bleue, lui avait fsdt
voir toutes les parties de l'Abbaye-aux-Bois. Mais comme cette
jeune fille était d'une mauvaise santé, on dut bientôt la retirer de la
rue de Sèvres et l'emmener à Genève : Hélène versa d'abondantes
larmes en se séparant de celle qu'elle était accoutumée à appeler
sa petite maman. L'état de la jeune malade ne tarda pas à empirer;
elle avait une tumeur au côté qui lui était venue à la suite d'une
chute; bientôt l'os de son bras se caria et tomba en pourriture;
oe que voyant, elle s'écria tristement : « Voilà que je commence à
mourir. » Elle reçut les derniers sacrements entourée de ses gens
qu'elle avait fait assembler; elle réclama sa mère, qui ne put venir
parce que la douleur l'avait complètement affolée. Le Grand Consdl
de Genève lui fit faire des obsèques magnifiques, dignes de son
rang. Quand on annonça sa mort à ses compagnes de l'Abbaye-
aux-Bois, ce fut une douleur générale, car elle était très aimée.
On cite de M"'' de Montmorency un trait qui prouve la maturité
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DKE ÉDUCATION AU XYOl* SlÈaB 301
atraordinaire de son esprit : quand elle ayait huit ou neuf ans,
elle eut un entêtement très fort; l'abbesse, qui était alors M"* de
Richelieu, se mit en colère et lui dit : <c Quand je vous vois comme
cela, je vous tuerais I » A quoi l'enfant répondit fièrement : « Ce
ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les
bourreaux des Montmorency I »
Les prises de yoile, qui survenaient de temps en temps, impres-
sionnaient vivement les pensionnaires; en voici une, décrite dans
le journal d'Hélène. Il y avait depuis deux ans au noviciat une
jeune fille qu'on appelait M'^*' de Rastignac; elle était de celles que
la volonté de leurs parents, à défaut de vocation, poussait derrière
les grilles du cloître : sa santé, très délicate, avait déjà retardé plu-
sieurs fois Tépoque oii elle devait prendre le voile. Ce jour ayant
été enfin fixé, elle fut menée à l'autel par M'^ de Guignes, qui lui
servait de marraine, et par le comte d'Hautefort, qui était son che-
valier; elle portait une robe de crêpe blanc, brodée d'argent et cou-
verte de diamants. Le sermon terminé, on la conduisit à la porte
de clôture; là, on tira les verrous avec fracas derrière elle; après
avoir coupé ses cheveux, qui étaient fort beaux, on la revêtit des
habits de l'ordre, on lui mit sur la tête une couronne de roses
blanches, et on la présenta au prêtre qui la bénit. Elle alla ensuite
s'agenouiller devant le fauteuil de M"*® l'Abbessé. Au moment de
faire ses vœux, il fallut qu'une de ces dames les lui dit mot à mot;
elle les répétait sans avoir l'air de comprendre ce dont il s'agissait.
Qaand elle eut prononcé son vœu d'obéissance [et qu'on en vint
au vœu de chasteté, elle s'arrêta si longtemps que toutes les élèves,
qui avaient d'abord beaucoup pleuré, se mirent à rire. La maîtresse
des novices lui dit : « Allons, du courage, mon enfant, achevez
votre sacrifice. » Elle poussa un profond soupir, en ajoutant :
« de chasteté et de clôture perpétuelle ». En même temps elle
s'évanouit : on dut l'emporter dans la sacristie où elle ne put,
comme c'était l'usage, embrasser les religieuses et les pension-
naires. Le soir même, elle fut prise d'une fièvre violente qui la tint au
lit pendant six semaines; et elle resta toujours dans un état de lan-
gueur et de mélancolie qui la rendait particulièrement intéressante.
Mais ce qui piquait encore plus la curiosité des élèves, c'étaient
les mariages de leurs compagnes. Suivant l'étrange coutume du
dix-huitième siècle, on mariait les jeunes filles quand elles n'étaient
encore que des enfants, à treize ou quatorze ans, quelquefois plus
tôt encore; le lendemain de la cérémonie, on s'empressait de
remettre au couvent ces épouses d'un jour. 11 y eut, pendant le
séjour d'Hélène à l'Abbaye-aux-Bols, plusieurs de ces singulières
unions. Un beau matin, M^^* de Bourbonne, qui avait à peine douze
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302 UNS ÈDDGATIOM AU XVUI- StÈGLE
ans, vint, accompagnée de M**^ de ChâtiUon, faire part à toutes ses
amies de son mariage avec te comte d'Avaox. On lui demanda si
son futur lui plaisait; elle répondit qu'il était bien laid et Inen
vieux, et qu'il viendrait le lendemain. Toutes ces dem^nselles ëtaîeBt
aux fenèti-es pour voir arriver M. d'Avaox; elles le trouvèrent o^o-
minable^ et elles dirent à M*'* de Bourbonne : « Ah! mon Keu! que
ton mari est laid 1 si j'étais de toi, je ne TépoiLScrais pas. Ah I la mal-
heureuse! )) Mais eiie répliqua : «Ab! je l'épouserai, car papa le veut;
mais je ne l'aimerai pas, c'est une chose sûre. » Elle fit sa première
communion qu'on avança pour la circonstance, et quatre ou cinq
jours après elle fut mariée; le soir mûme, elle rentia à l'Abbaye :
on lui donna des diamants, une superbe corbeille; mais ce qui
l'amusait le plus, c'est que tout le monde l'appelait M** d'Avaux.
Au reste, elle avait une profonde antipathie pour son mari; et
quand celui-ci la demandait au parloir, elle répondait qu'elle s'était
démis le pied pour ne pas être obligée d'y aller.
Puis ce fut le tour de l'amie préférée d'Hélène, M"* de Choiseul.
Un soir, elle lui dit en secret qu'elle allait épouser le fils de M. de
Choiseul la Baume, son cousin, qui n'avait que dix-sept ans;
qu'elle s'appellerait la duchesse de Choiseul-Stainville, et qu'elle
la priait de faire ses visites avec elle ; l'usage était en effet de faire
paît soi-même de son mariage aux pensionnaires en sre faisant
accompagner de ses meilleures amies. Contrairement à M. d'Avaux,
M. de Choiseul parut fort bien aux élèves, qui étaient toutes aux
aguets pour surveiller son arrivt^e. On envoya à M"° de Choisenl
une corbeille immense, nn écrin de beaux diamants, des bijoux
émaillés en bleu, une bourse de 200 louis : elle donna à Hélène
un souvenir en or et en cheveux, un sac et un éventail. Après un
court séjour au château de Chanteloup, chez son oncle, M"' de
Choiseul fut ramenée an couvent; car elle n'avait que quatoiv.eans.
« Elle raconta toutes les fêles qu'on lui avait données; elle dit que
sa belle-mère n'avait pas passé un jour sans la gronder, mais qu'elle
aimait son mari à la folie, qu'on ne les avait jamais laissés seuls
ensemble, que cependant il avait trouvé moyen de lui dire bien des
choses qu'elle se faisait scrupule de répéter. »
Le moment était venu pour Hélène Massalska de se préparer,
elle aussi, au mariage : elle était fort jolie, elle avait un grand
nom et une grande foi*tune ; aussi les prétendants ne manquaient-
ils pas. Son oncle, l'évêque de Wilna, fit choix pour elle du
prince Charles de Ligne. La maison de Ligne comptait parmi les
principales des Pays-Bas; son chef, prince du sasnt-empîre,
général dans l'armée autrichienne, était hb des personnages les
phis séduisants de son siècle; tous les mémoires du temps
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U2«S.ibOGÀTID]! AU XiYHP SIÈCLE 301
a'accordeait. S los^r stn omaaagB^. asa* esapàby srx munificence; il
passait, pour le- fiatvori des princes, des dames* et des hommes de
lettres» Sansi avoic desf qniriltà» wûBsb biiliantes qoe son père, te
pdo«e Cfaftvleft était un pssû très aouliaitaide : officier du génia
aa aenrice de rinitriclis, il s'était distingué dans la guerre
léeeaie souli<mae> par cette poiseance oontre les Turcs; ses goûts
ètaie&t s^eox^ le» arts et les sciences avaient un attrait tout
particulier pour- lui« On s'occupa d^àilleuis beaucoup plus des
questions- d^intérèt et de fortune* que de l'inclination des deux
futurs époux. Hélènev après la première entrevue avec le prinœ
Qmles, en faisait, le portrait' suivant : « Il est blond, sa taille est
élancàe; il ressemble à sa. mère, qui est fort belle, mais il est trop
sérieux et a je ne sais quoi d'ailemand^. » Le prinoe-évèque fit ca^
deau à sa% nièce d:un trousseau dé 100 000 éous, et s'engagea de
{dus à lui fouitiir un revenu, de 60 000 livres de rente. Hélèue offrit
un bijou à chacune de ses compagnes de la classe rouge, il y eut un
spiendide goûter; les petites bleues reçurent chacune un sac de
bonbons. La bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes gens dans
la chapelle de rAhbi4^e^>^uix-Bois le 29 juillet 1779; la jeune pria-
osase était, paiiait4U charmante dans sa toilette de mariée; elle fut
conduite à l!autei par son oncle et par la marquise Wielopolska.
Avant de quitter sa toilette de noces, elle alla s'agenouiller encore une
fois sur la tombe de Mf ^ de Rochechouart, sa maîtresse bien-aimée;
puis elle partit en chaise de poste à six chevaux pour Bel-06il, la
magnifique résidence des de Ligne, située tout près de Bruxelles^
Cette union,. ooiMdue sous- des auspices si brillants^ ne fut pas
heureuse. La dissemblance des caractères était trop grande :
Hélène ne rêvait que fêtes et plaisirs, elle se lançait à corps perdu
dans- le tourbillon des distractions mondaines; les bals, les chasses,
la comédie, les soupers^ se disputaient tout son temps. Le prince
Charles de Ligne aimait les occupations sérieuses et les travaux
de l'esprit : ausû. n'y eut^il jamais de véritable intimité entre les
époux. Hélène en arriva* promptement à décréter que son mari était
ennuyeux, et à organiser son train de vie sans plus se soucier de
lai que s'il n'eût, pas existé* Après plusieurs séjours à Bel-Œil, à
Bruxelles, à Paris et à Vienne, le prince dut partir, dans le courant
de 1788, pour l'armée qui guerroyait alors contre les Turcs. Hélène
obtint Tautorisation. da se- rendre à Varsovie auprès de son oncle;
toute la noblesse polonaise s'y trouvait alors réunie à Toccasion de
la Diète. Elle se passionna pour les fêtes et les divertissements qui
se succédsdent sans interruption ; sa beauté, sa richesse, lui cou-
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304 UNE ÉDUCATION AU XVUl* SIÈCLE
quirent la première place parmi les grandes dames polonaises ; son
palsds devint le rendez-vous de tout ce que Varsovie comptait de
plus élégant. Elle ne tarda pas à distinguer dans la foule des sei-
gneurs qui l'entouraient le grand chambellan comte Vincent Potockî,
Au bout de peu de mois, leur passion réciproque devint telle,
qu'ils se résolurent de demander chacun de leur côté le divorce,
Hélène avec le prince de Ligne, le comte Vincent Potocki avec sa
femme, la comtesse Anna, dont il avait deux fils; mais ils se heur-
tèrent à un refus péremptoîre de part et d'autre, et ils durent se
résigner à rester dans la plus fausse des situations. La mort du
prince Charles de Ligne vint les en tirer; ce brave officier, qui avait
reçu un commandement dans le corps autrichien dirigé contre les
armées de la République française, fut tué le 14 septembre 1792,
en attaquant les défilés de TArgonne défendus par Dumouriez.
Hélène, en apprenant cette fin tragique, n'eut pas une larme pour
celui qui avait été son époux ; elle ne songea qu'à la joie d'avoir
retrouvé sa liberté. Le comte Vincent Potocki finit par triompher des
résistances de sa femme, qui, de guerre lasse, consentit au divorce.
Trois mois après la mort du prince de Ligne, on célébrait le mariage
d'Hélène et du comte ; on n'avait même pas attendu la permission
demandée à Rome et qui n'arriva que quelque temps après; il
avait fallu toute l'influence de l'évèque de Wiîna pour décider un
prêtre catholique à bénir cette union dans de pareilles conditions.
Serait-ce à l'éducation de l'Abbaye-aux-Bois qu'il conviendrait
d'attribuer les défaillances morales de la princesse de Ligne? Une
telle conclusion manquerait, croyons-nous, de justice. Assurément,
cette éducation n'était pas parfaite; elle faisait notamment la part
trop grande aux arts d'agrément et aux distractions frivoles ; il ne
fiaut pas oublier toutefois qu'elle avait la religion pour fondement,
et qu'elle ne négligeait pas d'inculquer aux élèves la connaissance
des devoirs domestiques. Le mal résidait surtout dans les mœurs
que s'était faites la société du dix-huitième siècle; on mariait les
jeunes filles au sortir de l'enfance; on ne consultait ni leurs goûts
ni leurs inclinations; on les précipitait du couvent dans le tour-
billon de la vie mondaine et corrompue des cours. Comment
s'étonner si le respect du lien conjugal allait chaque jour s'affai-
blissant, si tant de ménages donnaient le spectacle de l'indifférence
et de la désunion les plus lamentables? Les exemples partaient de
haut et se répandaient avec une effroyable rapidité dans toutes les^
classes : quand de tels désordres se sont introduits dans une
société, Tére des révolutions n'est pas éloignée.
Léon DE Crousaz-Cbétït.
Digitized by CjOOQ IC
ÉTUDE HISTORIQUE
SUR
lA CHEVELURE ET LA BARBE
D'APRÈS LES OEUVRES DE LA SCULPTURE
Ce n'est pas au seul point de vue de l'art considéré en lui-même»
ni pour en suivre la marche et les progrès, tantôt rapides, tantôt
ralentis, ou pour en constater l'admirable perfection acquise, que
Ton doit visiter les musées. Nombreux autant que précieux, les
monuments qu'ils renferment peuvent servir à Thistoire des civi-
lisations disparues, à faire connaître les goûts de Tbomme à des
époques diverses, les coutumes et les usages des temps écoulés, en
nous transmettant, dans flne matière durable, les formes du cos-
tume, des armes et des ornements naturels ou factices de la per-
sonne humaine. Cette histoire, plus exacte et plus inaltérable que
celle qui a été écrite, se fait peu à peu, à mesure que se décou-
vrent et s'accumulent les œuvres de la sculpture, qui, parmi celles
de Tart, ont le privilège d'une durée indéfinie.
On voudrait toucher ici à un point, à la vérité bien étroit, mais
qui, on l'espère, peut offrir encore de l'intérêt. On va rechercher
comment la chevelure et la barbe ont été représentées en Egypte^
en M^opotamie, en Grèce, à Rome et dans l'antiquité. L'ouvrage
si remarquable de MM. G. Perrot et Chipiez * nous servira de
guide; et, surtout, nous examinerons les monuments du Louvre,.
en commençant par les bas-reliefs du musée assyrien. Bien que
FAssyrie soit postérieure à l'Egypte, nous préférons commencer
par elle, d'abord parce que ses personnages portent à la fois leurs
cheveux et leur barbe, ensuite parce que le dessin creusé dans le
jnarbre, ou taillé dans la pierre, en est d'une précision parfaite.
» EiUoire de Part dans r antiquité. Egypte, 1882; Chaldéeet Assyrie, 1884.
25 OCTOBRE 1887. 20
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306 DE LA REPRÉSENTATION DE LA CnEVELURE ET DE LA BARBE
I
CHEVELURE EX BARBE £N.A$SYR|1& ET ^ GHALDÉE
Sur les bas-reliefs assyriens très nombreux du Louvre, on voit
^es figures symboliques (les taureaux à tête humaine des portes,
des hommes tenant un lion), des chefs d'armée, des guerriers, des
archers^ dBs conducteurs de diars, des soèues de k vie privée, des
convoie de prisonniers. Toutes les têtes ont- une chevelure très
épaisse, très arrangée, qui offre, sur le haut, des ondes et des stries
tracées au pâgne, sur la nuque et le cou une énorme masse frisée
retombant en paquet sur les épaules. Les cheveux de cette masse
sont arrangés non en boucles mais en tuyaux ou tresses régulières
et serrées. Lorsque le dessus de la tête est découvert, un bandeau
étroit ou ruban noué en arrière retient les cheveux qui se termi-
nent sur le front par une bordure frangée. Assez souvent la tête
n'est pas nue. Alors elle porte sur la chevelure, dont on n'aper-
çoit que la grosse masse frisée en arrière, un bonnet, probable-
ment en drap ou en cuir, pas très haut, conique, terminé en pointe
et ayant de côté une languette qui garantit l'oreille» d'où se dé-
tache un anneau ou un pendant. Ce bonnet est ce que Ton noomie
le bonnet asiatique; beaucoup de figures ne l'ont pas et n'ont que
leurs cheveux. Il y a des variétés dans la forme de ce bonnet quî^
quelquefois, a un sommet arrondi. Les chefs, les rois, reconnais^
sables à leurs vêtements plus ornés et brodés, ont les cheveux dis-
posés comme ci-dessus, mais par-dessus est un bonnet avec plusieurs
étages de broderies, assez haut et surmonté d'un petit cône qui te
termine. C'est une sorte de mitre. Une autre forme diffère de celle-
ci, en ce que des cornes embrassent la base du bonnet et cela faîl
une tiare. Mais tout ce qni est visible de cheveux est arrangé
comme nous l'avons dit, spécialement pour la grosse masse frisée
de la nuque et des épaules.
Sur lea mêmes têtes, la barbe est disposée avec un soin pareîT.
Commençant dessous l'oreille par de petits anneaux frisés, elle
couvre les joues, les deux lèvres, s'amasse au bas de la figure, et
dessous le menton descend en tuyaux égaux parallèles, ordinai-
rement en deux couches ou rangs frisés et si longs qu'ils recaur
vrent tout le devant de la poitrine ^ Cette sorte de plastron est
telle, que, si on la regarde avec la masse de cheveux placés derrîSrc
* Les têtw humaines des taureaux des portes ont trois ou quatre rangs
de tuyaux superposés; et quelquefois, à moitié de leur longueur, ils ont des
nœuds ou des médailioius
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0À19S U SGOLPTURE IO7
le con, cm voit que ia tète entière est enveloppée (Tune énorme
aboQclaBce de poils, peignés, frisés, disposés suivant une coutume
nnîfonne, qui se retrouve sur les guerriers, les chefs, des servi-
teors et même des prisonniers enchaînés, qui sans doute sont de
pépies voisins et de même race. Cependant sur quelques tètes, il
n'y â point de barbe; le visage est rasé, et M. Perrot croît qu'elles
appartiennent à des eunuqnes ^ Toutefois, sur des plans de villes
fortifiées, on voit des têtes sans barbe, qui, peut-être, appartien-
nent ÙL des soldats.
Le bonnet asiatique, conique avec une pointe, ou un bout ar-
rondi, et languette sur l'oreiflepour la protéger, était d'un usage
ordioaire, mais non constant. On voit des soldats qui ne le
portent pas, m^ne en combattant. Dans la représentation d'un
aège *, ceux qui attaquent ont un c6ne sur la tète, même des au*-
cbers en action; tous les assiégés, placés devant eux, ont la tète
découverte, les cheveux friste comme toujours, retenus par un
bandeau.
La mitre des chefs, des rois, très ornée de broderies sur trois ou
quatre rangs, se voit sur un très beau bas-relief du Louvre, repré-
sentant le roi Assourbanipal, debout sur un chir, abrité sous un
parasol tenn par un officier du palais. Sur un autre bas-relief, le
roi, sdiongé sur nn lit dans son sérail et tenant une coupe à la
maio, a les cheveux retenus par un Imndeau orné de médaillons.
L'une de ses femmes, assise en face de lui et buvant aussi, a la tète
nue \ Sur un autre bas-relief, Sennachérib a la mitre royale, et,
parmi les soldats qui le suivent, plusieurs n'ont pas de barl)e; sont-
ils des eunuques? Sur un autre, le roi Sargon a la tiare, qui se
distingue de la mitre en ce que sa base est embrassée par des
cornes.
Ces mentions nous suffisent. Il en résulte que du dixième siècle
au huitième ou septième avant Jésus-Christ, on portait à Ninive, à
Nemrod, à Babylone, des chevelures énormes, peignées, frisées,
couvrant la nuque et les épaules, des barbes aussi énormes, égale-
B>eot frisées et qui descendaient sur le devant de là poitrine; que
ces arrangements du système pileux étaient d'un usage général, et
ipie, même i, l'armée, dans les sièges, pendant les combats, les
benanes ne se séparaient ni de leur chevelure ni de leur bari)e.
En étah-il de même dans tous les actes de la vie ordinaire? Car, les
sculptures ayant été laites pour le palais des rois, il se pourrait
' Cortège royal de Sargon à six personnages. Assyrie et Chaldée, par
M. Perrot, pi. 23, 24, p. 100, 101.
* Layard. — M. Perrot, Assyrie, p. 47f .
* Musée britannique, Perrot, fig. 28, p. 107.
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J08 DE U REPRËSEKTATION DE U CHEVELURE £T DE U BARBE
que, en vue de la décoration, on eût adopté des coutumes de choix
et d'apparat. Dans tous les cas, l'usage existait d'une manière in«
contestable.
On voit peu de femmes dans les bas-reliefs ; quelques-unes seu-
lement, qui paraissent être des captives. Leur chevelure est longue,
non frisée.
La Chaldée, qui a précédé l'Assyrie dans la civilisation et a été
son intermédiaire avec TËgypte, est située dans la même région,
dans le delta des deux fleuves Tigre et Euphrate, qui ont été la
cause du nom de Mésopotamie donné à cette partie de l'Asie.
U serait intéressant de connaître l'usage que la Cbaldée a suivi
pour l'arrangement de la barbe et des cheveux. Malheureuse-
ment, nous sommes pauvres en monuments chaldêens. Huit statues
apportées par M. de Sarzec, n'ont pas de tête; et nous possédons
seulement deux têtes séparées qui sont en granit vert. De ces deux
têtes, l'une est entièrement nue, dépourvue de toute chevelure, au
point qu'on peut dire qu'elle représente une personne qui a été
rasée, La pierre polie suit exactement les contours de la surface crâ-
nienne. La seconde, qui, comme la première, n'a point de barbe, a
un couvre-chef arrondi, avec un rebord assez épais, orné de petits
ronds creusés dans le granit. Ce bonnet, qui devait être en drap ou
€n feutre, ne se termine point en cône comme celui des Assyriens;
il a un fond arrondi et ressemble assez à celui qu'on place sur la
tête du roi de France Louis XI ; autour, ni en avant ni en arrière,
il n'y a trace de cheveux, et quand on compare cette tête à la pré-
cédente, on a envie de croire qu'elle a été rasée comme elle. Ce qui
confirme cette pensée, c'est que sur un bas-relief trouvé à Tello,
on voit six têtes qui sont manifestement rasées *. M. Perrot Tadmet
lui-même pour cette seconde tête en granit. Il dit en parlant de la
première : « Son menton a été rasé, comme aussi le dessus de son
crâne. » Et il ajoute : « Sous l'espèce de turban dont l'autre est
coiffée il ne doit pas non plus y avoir de cheveux, comme il n'y en
XI pas aujourd'hui sous la petite calotte de coton ou de fil qui se
cache sous le chàle ou sous l'écharpe que le Turc ou l'Hindou roule
autour de son front •. »
Il paraît donc à peu près certain qu'à une époque, en Chaldée,
on rasait le dessus de la tête. M. Perrot suppose que à cet usage
aurait succédé « celui de laisser pousser la chevelure et la barbe,
de manière qu'elles fassent au visage tout un cadre de boucles
soyeuses et frisées. » Et il cite, comme un exemple de ce second
< Perrot, Assyrie, Chaldée, fig. 291, p. 601.
a Ibid., p. 595.
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DANS U SCULPTURE 309
aage un fragment de bas-relief en pierre calcaire, dont il donne la
figure, et où se voit une barbe à l'assyrienne *.
£n résumant ce que nous savons par les monuments conservés,
OD trouve, par conséquent, que, d'une part, les Chaldéens ont rasé
le dessus de la tète, que, plus tard, ils ont laissé pousser cheveux
et barbe; que, d'autre part, les Assyriens, entre le dixième et le
septième siècle avant notre ère, ont porté des barbes et des che-
velures prodigieusement fournies et frisées. Pourquoi un usage
aussi exagéré du système pileux en des populations d'un tel pays?
Quel était l'avantage d'un tel excès de barbe et de cheveux? Est-
ce que ces amas pileux pouvaient préserver de blessures faites à
j'arme blanche? Est-ce qu'ils garantissaient contre l'ardeur des
rayons du soleil? Mais pourquoi les Chaldéens, frères en quelque
sorte des Assyriens, se rasaient-ils toute la tête? Cela est embar-
rassant, et on se demande si tous ne se rasaient pas, pour se cou-
vrir ensuite de postiches. M. Perrot, lui-même, a un peu entrevu
celte idée, car il dit, à propos d'une sorte de perruque (sic) en
pierre, qu'il a remarquée au musée Britannique : « Elle est com-
posée des cheveux et d'une espèce de crête qui se dresse au-
dfâsus du front, le tout d'un seul morceau. Cela se posait peut-
être sur la tête d'une figure en pierre calcaire. On trouvait un
certain agrément à ce contraste entre la blancheur de la chair et le
noir des cheveux. Dans une autre vitrine (du musée Britannique),
on voit aussi des barbes et des chevelures qui sont les unes en
verre, les autres faites d'une frite sableuse qui imite le lapis-lazuli.
L'usage de ces pièces de rapport était donc très répandu 2. »
De ces renseignements divers, il est impossible de retirer une
conclusion certaine. Pour s'éclairer, il est bon d'interroger l'Egypte,
qui a été le point de départ de toute la civilisation de l'Orient, et
dont les monuments sont nombreux, parmi nous, en objets sculptés
dans le bois, dans le granit, le basalte et la pierre calcaire, trouvés
tons bien conservés dans les tombeaux, à l'abri de l'air^et de toute
atteinte. Voyons ce que nous apprendra l'examen de la chevelure
et de la barbe en Egypte.
II
CHEVELURE ET BABBE EN EGYPTE
Le premier fait à signaler, c'est que jamais la barbe n'est
représentée en Egypte.
* Perrot, Assyrie, Chaidée, fig. 257, p. 554.
^^*«^.,p 595.
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310 DE LA REPRÉSENTATION DE U CHEVELURE ET DE U BARBE
Dans toutes les collections du Louvre, statues, bas-reliefe, pein-
tures, il n'existe pas une tête ayant de la barbe.
Dans l'ouvrage de II. Perrot, qui décrit tous les musées et donne
un si grand nombre de dessins, on ne voit pas une tète d'Égyptien
avec de la barbe, si l'om fait les exceptions suivantes :
1* Des éoaigrants asiatiques arrivant en Egypte *. Les hommefi
ont de la barbe; mais nous savons que les babilants de la Méso-
potamie et de la Syrie en portaient;
2* Des Sphinx et quelques personnages du musée de Boutoq'.
Mais ces sculptures sont d'une date relativement récente, de l'épo-
4]ue saïte, qui avait amené b^uconp de mélange des populations,
et Mariette pense qu'elles représentent des étrangers « des indi-
vidus de race étrangère ».
Nous devons excepter encore le clou symbolique dit : bώe
cTOsiris^ qui n'est point de la barbe, comme nous écarterons de
la chevelure le kla/t^ qui est une étoffe 3.
Le fait de la non-représentation de la barbe en Egypte e*
absolument vrai. A quoi tient celte circonstance singulière? Ce
ne peut être qu'à un usage général et strict de raser le visage.
l'U second fait important est qu'il y avait des crânes rasés. La
tète du fameux Scribe, placée sous verre salle Civile, au Louvre,
n'a pas de cheveux ni rien qui les remplace. I^ statue est en pierre
calcaire. Le dessus de la tête est noirci, comme pour indiquer la
place du cuir chevelu. Dans la même salle, sur la cheminée, est
un buste encore en pierre calcaire, dont la tète est nue au point
qu'on peut, avec le doigt, parcourir toute la surfiace unie et poTic
du crâne. Mieux que chez le Scribe, on voit ici que la place des
cheveux a été rasée. C'est exactement comme sur l'une des tètes
chaldéennes en granit.
Ces deux produits d'Egypte sont d'une hante antiquité. On croit
le Scribe de la cinquième ou sixième dynastie, remontant à viogt-
huit siècles avant Jésus-Christ. Le buste voisin doit être d'une
époque pareille. Tous les deux sont remarquables à d'autres p(Mnt6
de vue. Le type du visage est régulier, pur de forme, très expressif:
la tête et le crâne ont le développement des têtes de la race cauca-
sienne. On n'y trouve aucune différence avec ce qui se voit en
Europe, et après avoir bien regardé ces deux personnes, on a emie
de se dire qu'on les a rencontrées quelque part.
« Egypte, p. 154, fîg. 98.
* Jbid,, p. 680 et suiv.
' GhampoUioa a donné ce nom, qui, en copte, signifie capuchon, à une
étoffe rayée qui couvre la tête et les épaules de beaucoup de Btatties et de
sphinx.
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0AH8 LA SeULPTURS 311
Au Loavre encore, îl y a trois statues en boîs, debout, extrême-
ment aatciennes. L'une d'elles, la plus grande^ a la tète sans
cheveux, et rien ne les remplace qu'un léger cercle noirci indî-
quant le cuir cberelu. Au musée de Boulaq, est une statue aussi en
bois, trouvée par Iferiette cBins un des puits funéraires de Mempbis;
qui est en tout pareille à la précédente • ; et de plus, quoique très
ancienne, elle offre une ressemblance parfeite avec le type égyptien
actuel. « Au moment de sa découverte, les paysans de Sakkarah y
reconnurent l'attitude et les traits de l'un des leurs, du digni-
taire rustique qui commande les corvées; un fellaft s'écria tout
ébdiî : Cheikh ei-beied ! (le maire du village) , les autres firent
chorus, et la statue n'est plus connue au Caire que sous ce nom
iamilier -. n
Pïir conséquent, voîîà quatre têtes (et il y en a d'autres) où la
pfece des cheveux a été rasée. Sur celle de Boulaq, comme sur
cdle en bois du Loavre, et un peu sur le Scribe, un léger sillo© en
reBef marque la place du cuir chevelu. Que veut dire ce sillon?
indique- t-îl quelque chose que Ton mettait dessus? Pourquoi les
cheveux ent-îls été rasés, ce qui ne peut avoir été ici une excep-
tion»?
Afin de répondre à ces questions, il faut examiner les tètes et les
coiffures de beaucoup de statues.
Nous citerons d^abord trois personnages de grandeur ordinaire,
cfebout, en pierre calcaire, deux hommes et une femme, d^un stylé
frès ancien, que le vicomte de Rougé croit de la troisième dynastie,
& datant de an mûins six mille ans. Sur Flin des deux hommes, est
écrit le nom de Sepa, prophète et prêtre du tanrfou bhne; fti
statue de femme est celle de Nesa, la nryale ptxrente^. Les trois
ont une chevelure. Chez la femme, c'est une sorte de capuchon,
enveloppant la tête, se divisant en deux moitiés au-dessus du front
et descendant en deux larges couches épaisses jusqu'aux seîns.
Toute cette masse, noire de teinte, est rayée de haut en bas de
lignes régulières, parallèles, assez rapprochées quoique distinctes,
et qui marquent bien les traces d'un fort peigne. G*est, en effet,
une chevelure d'une abondance extrême, qui dépasse la proportion
ordinaire des cheveux même chez une femme.
< G. Perrot, Egypte, p. 10, fîg. 7.
*PèprGt, p. 10. — Cèoî montre un ftdfr très important; e*est qu« les habî*
tants actuels de TÉgypte ont conservé le type primitif.
• Dans les armoires du Irfmvre, on trouve des figurines en bois, en cal-
caire, à tête rasée.
* Ptacéee en haat tfu vestibule âa musée- égyptien, au Louvre, avec les
n" 36, 37, 38.
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312 DE Lk REPRÉSENTATION DE U CHEVELURE ET DE LA BARBE
Les deux hommes ont une coiffure différente. Elle consiste en
une enveloppe plus étroite, emboîtant la tête exactement, allant
plus loin en arrière que la place du cuir chevelu, mais s'arrêtant
avant les épaules. Cette enveloppe est épaisse aussi, de forme très
régulière et à bords arrondis. Sa surface est striée autrement que
celle de la femme. Il y a d'abord, éomme chez elle, des raies verti-
cales ou longitudinales, de haut en bas ; puis les raies sont coupées,
croisées à angle droit, par d'autres horizontales ou circulaires, ce
qui donne de petits espaces carrés, compris entre les deux sorte»
de raies. Je crois que Ton peut appeler cela : coiffure à dessin quor
drille. Nous insistons sur cette forme, parce qu'elle se retrouve
très souvent sur les têtes égyptiennes, surtout sur celles d'hommes,
quoiqu'elle existe aussi sur des femmes. On peut l'étudier sur
deux statues en bois, au Louvre, altérées par le temps, et où il est
aisé de découvrir en des endroits vermoulus la forme carrée des
espaces interlinéaires*. Si nous décrivons tout cela avec minutiCt
c'est que cette forme quadrillée est fréquente dans les coiffures
d'Egypte.
En général, les hommes ont de préférence le dessin quadrillé, et
la femme, dans sa chevelure plus longue, plus épaisse, n'a que des
raies verticales ou longitudinales. Cette différence entre les deux
sexes se voit sur plusieurs statues en calcaire, très anciennes de la
cinquième ou sixième dynastie*. Cependant le dessin quadrillé existe
aussi chez des femmes. On le trouve dans la femme TI du musée de
Boulaq, dont M. Perrot a donné la figure*, et chez d'autres. D'ail-
leurs, cette forme singulière existe en des statues de toute matière-
Deux très jolies petites statues en bronze, du Louvre, la montrent.
L'une, établie sur une colonne, et même sous une vitrine, repré-
sente Mesou, et a 0°*,55 de hauteur; l'autre, encore un homme
debout, a 0",60. Les'^deux sont de la cinquième ou sixième dynastie.
Ce même dessin se voit encore sur le granit, le basalte. Deux
statuettes de personnages accroupis et un sarcophage de Scribe^
Thoi-Hotep^ le présentent*.
Par l'ancienneté des dates que nous avons indiquées ci-dessus^
on voit que cette forme de coiffure à dessin quadrillé a été en usagiQ
dès le commencement et dès le premier empire.
Parmi les statues en calcaire du vestibule, est un groupe qui
^ Le travail des petits carrés dans le bois a dû être fait avec un ciseau
et dans le calcaire, avec la pointe.
• Voy., au Louvre, péristyle du premier étage.
3 Perrot, Egypte, fig. 438.
* Ces trois statues au rez-de-chaussée du Louvre. Tkot^Hotep, porte l
no D. 3.
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DANS LA SCULPTURE 313
Biérite une mention. La femme a la chevelure avec les seules raies
verticales, et l'homme a le crâne rasé^.
U y a aussi des têtes avec cheveux coupés courts. Cette forme,
qui est rare, se voit sur un très beau groupe de deux statues très
anciennes que Mariette rapporte à la troisième dynastie, et qu'il a
découvertes dans une tombe voisine de la pyramide de Meidoum. A
caose de leur prix inestimable, il les a mises à la place d'honneur, au
musée de Boulaq. L'une représente une femme, Ne-Fer la Belle, et
a une grande chevelure; l'homme, qui est du sang royal, avec le titre
dégénérai d'infanterie, est Ra-Holep; il a les cheveux courts*.
Dans les particularités de la chevelure égyptienne, il faut noter
son épaisseur et sa masse. Chez les femmes, l'épaisseur est prodi-
g^use et mesure 0"*,08; O^jlO d'avant en arrière, ou davantage.
Sur un groupe où est une femme debout, à côté .d'un homme assis,
fépaissetir de chevelure est de 0",17 d'une épaule à l'autre, et la
hauteur totale du corps n'est que de 0",35. Une dernière particu-
larité à signaler est la manière dont se termine en bas la coiffure
ou chevelure. Au lieu de finir par un bord inégal, effilé, comme le
font les vrais cheveux, parce qu'on se refuse à les couper, elle
s'arrête souvent en bas par une surface large et unie.
A la description qui précède, il faut ajouter qu'il y a, au
Louvre, une chevelure en vrais cheveux, sur une tête de momie
desséchée 3. Leur couleur est d'un brun fauve; ils sont fins, séparés
en tresses croisées, natées, qui commençant sur le haut du crâne
finissent en bas par un bout effilé. Leur longueur est de 0"*,26. La
tète doit être celle d'une femme, et la teinte des cheveux prouve
qne cette femme n'était pas très âgée, car partout les cheveux blan-
chissent. Mais le total de la chevelure est assez mince et n'aurait
jamais pu fournir la masse que l'on voit dans les statues*.
On a trouvé un petit nombre de statues ou statuettes dont la
tète est couverte d'une coiffe en tissu. M. Perrot donne le dessin
de deux pétrisseiises de pain, du musée de Boulaq, qui ont cette
coiffure, retenue en arrière par un ruban. Mariette nous apprend
qat Ton rencontre de nos jours encore, en Nubie, à Éléphantine,
des feaomes qui ont la même coiffure. Et M. Perrot ajoute qu'elle
* Ce groupe a la marque A. 44.
« G. Perrot, Egypte, p. 638.
^ Salle des moauments civils, armoire D.
* Au musée Ethnographique du Trocadéro, sont plusieurs chevelures de
momies trouvées dans des tombes de l'ancien Pérou. Elles ont le même
aipect que celle d'Egypte; leur teinte est la môme. On sait que les che-
îeax sont des parties de notre corps qui ne s'altèrent jamais et se conser-
i^t indéfiniment, même dans les sépultures en terre.
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314 DE L.V RErUÈSEiNTATlON D£ U GOEVELURE ET DE U BARBE
« devait remplacer, chez les femmes du b^ peuple, la perro^
réservée aux gens riches » . Ou pourrait supposer alors qu^on ne
rasait pas la tête à ces femmes, puisqu'il est aisé de faire tenir ime
coiffe par*dessus des cheveux ; mais, d'autre, part, le Louvre possède
aussi deux jolies statuettes de pétrisseuses, et leur tète, dépourvue
de cheveux, est nettemeut jnasée. Tout cela montre qui! y avait dei
laaniëres diverses de faire les coiffures en Egypte, et qu'il est diffi-
cile d'établir, pour ce.pays, une coutume constante et uJÛCorme.
Que faut-il conclure de tous les renseignements que nous avoos
exposés? La coiffure en Egypte a-t^elle été une perruque, qae
portaient presque tous les habitants, depuis le premier eoipire,
jusque vers le temps de la conquête macédonienne? Voilà la ques-
tion, obscure, difficile, en l'absence d'un texte précis, écrit sur la
pierre ou le papyrus, qui pourrait lever tous les doutes.
M. Perrot l'a abordée et même l'a décidée dans le sens de Taffir-
jnative.
A propos des deux statues de Sepa et de Nesa, il dit : « U
coiffure (des deux) ne peut être qu'une x)erruque. Taillée carré-
ment, elle descend chez l'homme jusqu'aux épaules, chez la Cenune
jusqu'aux seins K » Lorsqu'il décrit les statues de Ra-Hotep et de
Ne-Fer, il dit ; « Celle-<:i est coiffée d'une perruque carrée (comme
Nesa) qui recouvre les cheveux visibles sur le front. Par-dessus li
perruque, est posée une calotte très basse décorée d'élégaotes
rosaces. » Puis, en donnant la figure de la feoime TI (qui a un
dessin quadrillé), il fait remarquer que sa chevelure n'est pas
arrangée comne celle de la femme Ne4er (qui n'a que des raies
verticales), et ajoute : « Par goût de propreté, les Égyptiens se
rasaient les cheveux* La religion en faisait une obligation aux
prêtres, dont la personne devait être plus pure que celle des autres
hommes; mais il fallait défendre scm crâne contre le soleil ;^'>
portait perruque. Aujourd'hui, les mahométans, qui ont aussi la
tête rasée, remplacent la perruque par le turban ^. ^)
Ce passage très explicite contient non seulement une af&rmatioa
de l'usage de la perruque, mais une justification et une explicatioa
âe son emploi.
Le vicomte de Rougé parle aussi des perruques égyptiennes,
dans son excellente notice des monuments égyptiens du Louvre^-
Mariette en parle également, les décrit *, et son avis est d*un extrême
poids dans la question. Il y a même des statues ok leur présence
* Egypte, p. 636.
«ièirf., p, 656.
^ Mouveiie éditÂen. F^n^ 16*29.
'* Catalogue du musée de Btiriaq.
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DANS U SCULPTURE 315
peffatt ineanteslabte, soit à cause de la forme rayée et tracée coBanoe
aa peigse de la cb^eluret soir à cause de tresses, tantôt oattées,
tantôt en fom^ de boudins *, dispositions qui n'auraient pas été
oeprodoites par la sculpture, si elles n'avaient pas eûsié sur le
nndéie, et qui ne peuvent avoir été obtenues que par l'arrangeoieiit
de vrais cheveux. En outre, on ne doit pas oublier qu'il y avait ded
tètes rasées, ainsi que noua l'avons dit. Une note de l'ouvrage:
aaieax de Alexander aè Alexandre {Genetmles dies)^ dit qu'il y
avait peu de chauves en Egypte, parce que l'usage de raser la tète,
dis l'enfanee, jusqu'à la peau, faisait pousser ensuite les cheveux
|hs longs et plua touffus 2.
ihlgré ces autorités et l'apparence de la coiffure égyptienne,, on
a pôoe à éloigner toute incertitude sur une coutume aussi étrange.
Ob poovaitr-on se piX)curei! tant de cheveux naturels, pour confee-
tmner ces perruques? Chea les gens du peuple, sur des ennenûs
vamcas et de même race que l'on dépouillait Aq leur chevelure, sans
doute? Si l'intention a été de se garantir de l'ardeur du soleil,
pourquoi n*a-t-on pas placé sur la tête rasée une écoffe en laine,
en tissu léger comme ceux qu'employèrent plus tard les muaulmans^
sous la forme de vrai turban ^. Est-ce que celui-ci même n'est paS/
plus léger, plus commode, mcôns gênant, qu'un amas énorme de
dbe?eax^ tel que nous le représente la coiffure des statues. D'ail*
leurs, pourquoi les femmes auraient-elles eu des perruques, pui&-
^'elles devaient vivre, comme toujours en Orient, à l'abri du
saieii^ dans des harems, et avaient la tète couverte de voiles quand.
eDes sortaient?
En outre, cooment obtenait-on la forme quadrUtée de la cheve**
Ime, cette forme si en. usage, chez les hommes et chez, des femmes,
peidant le premier empire, duranl les troisième,, quatrième, cin«
çûème, audëme, septième, hnitiëme dynasties? Aucun arrangement
dadieveux ne pouvait la produire. Le vicomte de Rmigë croit quft
ks petks carrés représentent les boucles des dieveuxw. Mais si l'on
conaidère attentivement ces carrés sur les statues de calcaire, de
bois, de bronze, on voit qu'ils sont, tous réguliers,, égaux, distribuéfl
partoul jusque sur les bords^ et ne peuvent pas s'adapter i Vélal
lariaUe et in^pal des boucles de vrab dieveux. Cette forme si.
particaHëoe. de chevelure ne se cnaipreDd, que si l'on admet qu'eUe
M faite par ua hoonei, une toque en drap, en feutre,, sur lequel
la Mffieatioa a. impriaié le: dessin: qu'an, a» voulu loi donner.. En.
* Egypte, p. 686, fig. 467.
' Quod soUti fuerint a pueris ad vivam itsque cutem radi.
*Les Éjgyptiens ont laissé, dans les tombeaux, des échantillons^ nom*-
breux de tissus en laine, en ûl, en Gbrcs végétales.
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316 DE U REPRÉSENTATION DE U CHEVELURE ET DE U BARBE
réalité, si les coiffures à raies verticales et longitudinales ont
Tapparence de cheveux, beaucoup d'autres ne s'expliquent que par
le moyen d'un bonnet, d'un couvre-chef en étoffe. Et Von a de la
peine à comprendre que, pendant quarante siècles environ, tous le»
habitants de l'Egypte ont porté des perruques de vrais cheveux,
pour se garantir contre le soleil, tandis que les musulmans, faisant
la guerre et vivant dans des pays voisins et pareils, ont préféré
le turban, qui est moins difficile à se procurer et moins embar-
rassant.
Cependant, en définitive, nous-mêmes nous pensons que la vraie
perruque en cheveux a été d'usage en Egypte, et ce qui nous décide
à admettre cette opinion est un motif singulier^ mais, ce nous
semble, décisif. C'est que la même coutume a existé dans les temps
modernes. En France et dans toute l'Europe, durant le dix-septième
siècle et une partie du dix-huitième, on s'est rasé la tète pour la
couvrir de cheveux étrangers, et cela non pour s'abriter de la cha-
leur solaire, ni afin de prévenir la transpiration, mais pour la
simple fantaisie d'un ornement aussi gênant qu'il était inutile. Il y
a ainsi des choses qu'on ne se décide à croire, que parce qu'on les
voit se reproduire et se renouveler.
Louis XIV a été des premiers à se soumettre à l'usage des per-
ruques. Les princes ont suivi, puis toute la noblesse, et, à son
exemple, de degré en degré, ceux qui n'étant pas nobles, voulaient
se hausser; de façon que de la tête royale, la perruque est descendue
jusqu'à la limite du menu peuple. Et l'Europe, imitant le roi de
France, en cela au moins, a adopté la perruque partout, sous les-
nuages de la Hollande, sous la brume de l'Angleterre et de
l'Ecosse, et ce que nous nous plaisons h appeler le grand siècle,
pourrait être appelé le siècle des perruques. Aujourd'hui même,
sur le sol anglais, libre et éclairé, un juge, assis sur son siège,
s'affuble d'une perruque, croyant ainsi mieux rendre la justice.
Lorsque nous regardons les statues dii dix-septième et du dix-
huitième siècle, les beaux bustes des grands hommes de ce temps,
nous sommes surpris de voir les visages, que notre histoire nous a
donné le désir de connaître et nous fait chaque jour plus aimer,
recouverts d'amples et inutiles perruques. Réfléchissant sur nous-
mêmes, nous nous disons que la nature nous a refusé une chevelure
tellement magnifique; que celles de Boileau, de la Fontaine, de
Colbert, etc., étaient fausses. Alors nous comprenons et pouvons
croire, en revenant aux coiffures égyptiennes, que les premiers
habitants des bords du Nil ont fait de même. De sorte que nos
statues récentes sont un document et comme un texte qui nous
permet d'expliquer et d'interpréter un usage ancien.
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Dans U sculpture 3!T
On pourra voir ci-dessous, en note, certains détails sur des
objets ayant servi à la coiffure en Egypte *.
Peut-être, dès avant la conquête d'Alexandre, mais certainement
après elle, l'usage des perruques a cessé. Il existe, au Louvre (salle
des monuments funéraires, armoire E), des portraits peints, qui ont
les cheveux arrangés à la grecque, c'est-à-dire à la manière
moderne. Les hommes ont de la barbe. On regarde ces portraits
comme étant de l'époque des Ptolémées. Et sur la cheminée de la
même salle, un tableau peint, que l'on croit de date romaine^
montre un personnage avec des cheveux courts.
Plus tard, quand l'islamisme s'étendit sur le monde oriental, on
revint, en Egypte, à la coutume de raser la tête, mais pour y
placer un turban fait d'un tissu de laine. La commission dite de
\ Institut <t Egypte ne s'est pas bornée à étudier les anciens monu-
ments. Elle a consigné les usages qu'elle voyait sous ses yeux; et
nous allons présenter, en note, un peu de sa rédaction, parce
qu'elle servira à faire mieux comprendre la coutume autrefois
suivie en Egypte •.
* Parmi les objets recueillis dans les tombeaux, il y a des peignes à
deux rangées de dents, les unes fines, les autres fortes, qui peuvent avoir
fait les raies que l'on voit sur la chevelure des femmes, dans les statues.
Ces peignes sont presque tous en bois et pareils à ceux que Ton a trouvé»
dans les fouilles de la Mésopotamie. Il existe aussi des miroirs en métal^
ea bronze, et, au Louvre, un instrument tranchant (vitrine T), à lame
courbe en bronze, qui a peut-êire été un rasoir. Sur da jolis instruments
de toilette en bois sculpté, on voit des cuillers servant de petits vases,
dont le manche est une femme allongée ou un enfant, à tête avec grosse
chevelure rayée, comme cal les des statues do iemme. Une telle coiffure sur
ces objets montre à quel point elle était d'usage en Egypte. — On sait
aassi qu'il y avait dos coiffeurs en Egypte. Le dessinateur Lhôte, com-
pagnon de ChampoUion, a décrit la tombe de Menafré, coiffeur d'un des
premiers rois d'Egypte.
De TAssyrie, on n'a retrouvé que des peignes, semblables à ceux de
lIÈgypte. Mais pour obtenir ces énormes frisures, que nous avons décrites^
oa devait se servir de bien des ustensiles, des fers à friser, des moules,
ainsi que, sans doute, de pommades et de poudres.
* Parmi les planches, jointes au texte de la Commission d'Egypte, on voit
d» personnes nombreuses, des hommes, des femmes, des enfants coiffé»
de turbans. On voit un barbier occupé à raser la tête d'un homme, dont le
turban est placé sur une table à côté. Et le rédacteur de l'ouvrage expose
que J'on rasait le cuir chevelu, en ne laissant qu'une touffe de cheveux;
que par-dessus on mettait une calotte en feutre, qui s'appelait tarbouch,
et qu'autour on enroulait une longue pièce d& mousseline ou de laine
mince, dont les bouts pendaient quelquefois en arrière. Le tout constituait
le turban. Chez les pachas, l'étoffe était en cachemire, et la calotte au lieu
d'être arrondie s'élevait et se terminait par un gland. La calotte simple est
lestée en usage chez le peuple. L'autre, ou le fez, est portée par les bey»
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318 D£ LA REPAÉSENTÂTION DE U GUfiV£l.Ua£ ET DE U BARBB
III
RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR L'aNTHROPOLOGIE ET L^HISTOOIE
La question de la chevelure et de la barbe des anciennes popu-
lations de l'Egypte et de l'Asie touche par un point à l'anthropo-
logie. Pour que l'appareil pileux ait pu se prêter, en ces pays, au
développement des énormes chevelures et des grandes barbes fri-
sées, il faut que leurs habitants aient fait partie d'une certaine race
humaine. L'observation montre, en effet, que les barbes et les
cheveux sont distribués en proportions inégales dans les types
humains. Les Tatars-Kalmoucks, les Chinois, tous les anciens
peuples primitifs de l'Amérique, ont peu de cheveux et de barbe.
La race indo-européenne seule, d'ailleurs si répandue partout, on
le sait, a un appareil pileux fourni, abondant, avec des poils sou-
ples, fins, bouclés ou non, mais pouvant se prêter k tous les arran-
gements. Chez les nègres, les cheveux sont assez courts, raides,
très frisés, disposés en boules, et ces caractères suffisent pour
montrer que les Égyptiens n'ont point fait partie de leur race, ainsi
que Volney l'avait cru à tort *.
On distingue aussi dans les cheveux, outre la longueur et la
souplesse, leur couleur ; et à l'aide de tous les caractères, cm a
essayé d'établir une classification entre les races humaines. Malgré
les efforts de M. Pruner-Bey, qui a employé le niicroscope avec
habileté dans ce but, on n'a pu arriver encore à une conclusion
satisfaisante. Il existe certains caractères généraux : la couleur
blonde domine dans les pays du Nord, la teinte noire dans ceux do
Midi. Biais on voit l'association de tous les caractères en apparence
distinctifs en une môme région, en un même type, dans une famille,
ce qui tient aux mélanges et croisements qui ont eu lîeuà l'infinif
dans le temps, dans l'espace, entre lea nations et les populAticms
diverses.
Toutefois, dkns rensemble^ la race que l'on a appelée cauca-
sienne, ou arienne, ou indo-européenne, offre des caractères à peu
près communs^ et ces caractères se retrouvent daas les numuaenta
et lea gens riches. Car une grande partie de la population a abandonné !•
4urbaQ. Ou croit que le turban en excitant et retenant la transpiration sur
la tôte a été couse de luxiona, et pariiculièrement de L'ophthalnM, si M*
quenta en. Egypte. Daim Les mêmes planches, il y a haaiicoup de tèats avte
de grandes barbes, ce qui prouve que si la burbe «et tlnente d^ statues
anciennes, c'est parce qu'on la rasaiu
* Sur des pyranudes, sur des plaques eft teree cuUa^ des nàgcts sont
exactement représentés dans lea monuments égyj^ansb
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DàNS U fieOLPXUAB 219-
âe VÈeSf^ ^ la-Gbalâée etda TAêejirîe. NDIautre part^ œ qui est
413^ ia^poctaot^ « rétuda •aBfilomîqiie des K^ppB retrou^B âans k8
anciennes sépultures coaduit au même TéMkaX^ i. cet égard, cpte
Ï^Gsameu dee atAluea, éàs» ibas-relîe& -et deB pfimtAires n. €'est
ML Vi&moi 4vâ s'^eupriiBe aânsi, et M. Maspero afiiraie que les MM»
d'aiyaœd'jMH, «u jiayiMefi, «oat ;gardé presque parUmt ta pfaysicH
MBiîe ^ lettiB ano^as. Par eonaéqneni, las anctens Égyptiei»
amaot le type fk^^àqnt que «oua i^eArettYOM à préBeat, dans les
mèmm 3àmi «et appactwaieal;, comiae leurs desoeadams, à la-oMe
iBfbB-ettflopéeaae*
1436 reofaercbes iMlariquee ne dôDoeoteat peint cette condnsÎM
0t toème la 'caafirme&t
Si l'on admet, avec les savants les plus aotorisés, que ka
ileseeaâants de £:du8di, 4ilg àe Gbam, qui était £iB de Noé,
imtf€ilplé la^Sial^, rAseyrta^ rinm« TAraèîe, k Palestine; q/ÊB
Mesnttfliiu Beaocmd fils de Cbam, a ôlé la aeuobe des Ëgyplm» qui
8Mt acrivës daaa le âeha du 1>iil par Tisthme de Saez; que tes
Sâmkes, iasus de San^» sectnd file de JVaé^ ae aottt mêlés phis tant
nos. Koflsdtttes ^ H aux liakkanta de TËgypte, il reste toujours vcd
^ne Mfi pojMilatMas sortent d'une mênae so(i»dhe et que son seule-
neot ettes ae sent mélangées avec les produits de la race indo*
européeane, laais •qu'-elles av^nt les laôsaes cacactèreset le même
Ifpe que ceUen:!. he baron d'Ëckstein croit que les <ihamîies et
\» Kdoschitee avûent une même or^ee et eurent «entre eux la
communauté et les mêmes rapports ^u'ejit les Sémites avec les
Indo-Européens; et s'il y a des différences entre les langues de ces
diverses nations, il faut croire, avec M. Renan, que « l'étude des
caractères physiques et moraux eatre les races sémitiques et indo-
européennes est plus décisive en faveur de leur unité primitive,
que celle de leurs langues et de leurs my^s.
« La race sémitique et l'indo-européenne, examinées au point
de T«e de la physkitogie, ne montrent aucune différence essendéile ;
cUes possèdent en comuigp, et i elles seulea, le souForaîn caractère
de la lieauté... Aussi les physiologistes n'ont pas été amenés &
leeoBwdtre i'eiistoioe de la race sémitique Bt l'en t-ils confondue,
ioot le nom d'ailleurs ai défectueux de caucasiens, avec ht raoe
kidoHBunoféefiiie ^. »
Eafin, il est oertaia que les anciens Mèdes^ les Perses, étaient
dexaoe anrane. Ils s'appelaient autrefois Ariens (H^tot)^ et la Perse
* J4f* Kausckites parlaient une langue voisine de l'hébreu, de Tarabe et
des autres langues sémitiques. (Maspero, Histoire ancienne des peuples de
iOrimt,)
^ Renan, Hisloin 4n èmf^nf ^émUiqim^ ¥ édit, >. 490.
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320 DE LA RËPIlL'SE.NTÂTION DE LA CBEVELURE ET DE U BARBE
est nommée Aria dans des fragments d'Hellénicus, historien anté-
rieur à Hérodote. Sur une inscription triomphale, Darius dit : « Je
suis Arien » (inscription de Naksi-Roustan).
En conséquence, toutes ces nations diverses, fixées en des régions
voisines et limitrophes, si souvent en guerre les unes avec les
autres dans l'antiquité, tantôt envahissantes, tantôt conquises, et
se croisant, se mélangeant toutes entre elles, ont eu une même
origine et ont conservé un même type anthropologique. Les diffé-
rences qui ont existé entre elles, celles que leurs monuments nous
ont laissées, ont été le résultat de séjours prolongés en des pays
un peu divers, l'effet des variations inévitables, apportées par les
aptitudes, les goûts, ainsi qu'on le voit dans l'Europe moderne,
sortie entière d'une même souche.
Toutes avaient la chevelure naturellement épaisse et longue, 1»
barbe fournie, et leur appareil pileux se devait prêter à tous les
arrangements que l'on constate sur les bas-reliefs, les statues, les
peintures. On peut croire que les Égyptiens portaient habituelle-
ment des perruques faites en cheveux étrangers. Il est certam
qu'ils rasaient toujours et complètement leur barbe. On sait peu
de chose sur les anciens Chaldéens. Mais les Assyriens, à l'époque
-comprise entre le dixième et le septième siècle avant notre ère,
ont cultivé leur chevelure et leur barbe avec un extrême soin, et
ces deux produits ont, dans leurs sculptures, un tel développement,
que l'on peut croire que l'art y ajoutait des excédents empruntés.
Sur ce point, il est impossible d'avoir une certitude.
IV
CHEVELURE ET BARBE EN PHÉNICIE ET EN GRÈGE
La Phénicie n'a pas été d'abord un centre créateur. Ses premiers
habitants remontent aux Kouschites, dont une tribu, quittant les
bords du golfe Persique, alla se fixer dans les îles de la Méditer-
ranée, puis sur les côtes de Syrie *. Sortis de la même famille que
les Chaldéens, ils emportèrent avec eux les dieux et la civilisation
de la Chaldée. Avec le temps, par leurs rapports de voisinage avec
l'Assyrie, avec l'Egypte, même avec la Palestine, ils se mêlèrent
aux peuples de ces contrées et s'imprégnèrent des idées sémites.
Leur situation sur la Méditerranée les faisant navigateurs, ils
devinrent les agents d'un commerce maritime qui embrassa bientôt
* Maspero, p. 148, Histoire ancienne des peuples de l'Orient.
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DANS Li SGDLPTURE 321
tout le monde antique, et les fit semer partout des colonies, dans
l'Italie méridionale, en Espagne, dans le midi de la Gaule. JPlacés
entre l'Asie Mineure et la Grèce, ils furent un intermédiaire fécond
entre l'Orient et l'Occident, et transmirent à la Grèce leur riche
industrie, leurs arts et plusieurs de leurs divinités. Lorsque la
Pbénide eut créé l'alphabet phonétique, composé primitivement de
vingt-deux lettres, la Grèce l'accueillit sous le nom de Kadméen,
voulant en attribuer l'invention à Kadmos, et, en lui ajoutant quatre
lettres nouvelles, le consacra comme alphabet ionien. Cet instru-
ment du langage s'étendit de la Grèce à ses colonies, en Sicile, en
Campanie, devint celui de la langue latine, et, plus tard, adopté
par l'Europe entière, a été la source admirablement féconde de ce
mervdlleux développement de l'esprit humain, dont, chaque jour,
nous sommes les témoins heureux.
Parmi les monuments phéniciens que possède le Louvre, sont
plusieurs sarcophages en marbre ou en pierre, dont le couvercle
est surmonté d'une tête- Ces têtes sont sans barbe, et paraissent
être celles de femmes. Sur l'une, de grosses boucles de cheveux
frisés entourent le front et les tempes à la manière assyrienne, et
de chaque côté se détachent deux longues boucles déroulées qui
descendent jusque sur les seins. La même chose se voit sur un
buste rapporté, par M. Renan, de Ruad. Cette disposition des che-
veux en longues boucles flottantes n'avait lieu ni en Egypte ni en
Assyrie. Elle est nouvelle, et on la désigne sous le nom de tresses
ou boucles ionieimes. On les trouve dans les produits de l'île de
Cypre, et M. Heuzey les indique souvent dans sa description des
figurines en terre cuite. Avec sa civilisation, la Phénicie en trans-
porta l'usage en Étrurie. Au Louvre, dans le beau lit funéraire
étrusque, en même temps que l'homme et la femme ont les cheveux
disposés en tuyaux roulés nombreux, un peu à la mode assyrienne,
la femme a deux longues torsades ioniennes descendant sur la
poitrine; et dans le voisinage de ce grand lit funéraire, d'autres
petits présentent, en avant du corps placé sur le couvercle, quatre
nattes longues, deux de chaque côté de la poitrine.
les produits, assez nombreux, au Louvre, de l'île de Cypre,
montrent une association de l'art oriental avec l'art grec archaïque.
M. Heuzey, dans sa description des figurines en terre cuite ^
indique le mélange des styles assyrien, phénicien, même égyptien
et l'influence grecque. On voit des chevelures et des barbes frisées,
souvent des boucles ioniennes, tantôt des couronnes de feuillage
sar la tête, tantôt des mitres. La coiffure assez fréquemment se
< Paris, 1882.
25 ocroBaB 1887. 21
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322 DE U REPRÉSENTATION DC LA GflEVELURE ET DE LA BARBE
termine par un couvre-chef qui varie de forme. C'est le cône, ou
bonnet asiatique, en usage chez les Assyriens, ou un bonnet à
bout arrondi et replié en avant, comme le bonnet dit phrygien
que porte une statue de Paris. Quelquefois, c'est le pétase (petasos),
sorte de plateau sans rebord dont le fond est conique et que l'on
revoit sur de jolies figurines de Tanagre. Deux tètes en calcaire,
assez grandes pour qu'elles aient dû appartenir à des statues, sont
remarquables, parce qu'elles ont un turban. Chez l'une dont la
barbe et les cheveux sont frisés à la manière assyrienne, le turban
a un fond arrondi et un large rebord orné de dessins. Dans Vautre
tête, le turban ne diffère que par une échancrure au niveau du
iront. La forme dans les deux est exactement celle du turban turc,
et peut-être esirce ici qu'on le voit apparaître pour la première
fois? Auparavant, on a vu et décrit la coiffure perse, nommée
souvent mitre^ et qui consiste en une étoffe roulée autour de la
tête et du cou, où elle retombe en plis, telle qu'on la voit dans un
bas-relief de Persépolis, ou sur la tête d'un compagnon de Darius,
dans la grande et belle mosaïque de Pompéi. Mais la coiffure de la
Médie et de la Perse ne ressemble pas autant au turban ottoman
que ce qui est sur les deux têtes cypriotes du Louvre *.
Les vases peints qui représentent un si grand nombre de person-
nages permettent d'étudier aisément les chevelures. Parmi les
vases grecs trouvés à Coere, il y en a qui ont tous les genres de
coiffure. Sur l'un, Hermès (ou Mercure) a la barbe et les cheveux
à la manière assyrienne ; sur un autre, où l'on voit les f unéraillfâ
d'Achille, les femmes ont les longues boucles ioniennes; sur un
autre (Apollon tuant Tîtyos), Apollon couronné de lauriers a les
tresses ioniennes, tandis que Tityos a la barbe et les cheveux
assyriens. En général, les femmes dessinées sur les vases ont de
préférence la chevelure relevée sur la tête et amassée derrière la
nuque, ce qui est un usage grec. Quelques-unes ont les longues
boucles flottantes; plusieurs ont le pétase, qui est une sorte d'om-
brellc, moins le manche, posé en équilibre sur le haut de la tête.
Sur quelques-unes, on voit une étoffe, avec des plis marqués, qui
ressemble au mouchoir, dont les femmes du midi de la France
s'enveloppent encore aujourd'hui avec élégance. On peut dire que
tous les genres de coiffures se voient sur les vases peints si
nombreux, à l'exception toutefois de la coiffure égyptienne qui ne
s*y trouve pas.
* Les gravures anglaises qui représentaient le Madhi, chef de la guerre
du Soudan, lui donnaient une coifirure presque pareille à celle du compa-
gnon de Darius.
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I
ûâKS u sgulpturs ^%
On s'accorde à croire que Fart grec a subi dans son commeDce-
ment Tinfluaice de l'Orient et en a gardé l'empreinte.
On a trouvé à Dodone, un bronze qui présente la coiffure assy-
rienne avec le bonnet conique ^ Une tète d'athlète a les cheveux
si bien arrangés à l'assyrienne, qu'on la cfirait détachée d'un bas-
relief de Ninive •. Apollon dit de Tenea, dont la chevelure large-
ment ondée couvre la tête et les épaules, senible avoir le klaft
égyptien.
Peut-être est-ce dans la représentation de Vénus, que la diffé-
rence entre l'art oriental et l'art grec se voit le mieux, et aussi la
transition de l'un à l'antre. Que l'on regarde l'Aphrodite orientale
(ou Ouranos, de Syrie, de Cypre) ', ou bien l'Aphrodite du musée
de Lyon *, et qu'on les compare avec les Vénus de l'époque de
Phidias, de Lysippc. Les premières montrent, avec leur style
archaïque, des têtes couvertes d'une mitre, des tuniques serrées,
des colliers sur la poitrine, des bracelets. A mesure que le temps
avwce et que l'art se perfectionne, il ôte à la déesse tous ses
omenaents, ses colliers, ses bracelets; il ne lui laisse sur la tête
que des cheveux tordus, rassemblés sur la nuque ou en haut. Il la
dévêtit peu à peu : celle de Milo ne conserve qu'une demi-draperie;
ceHe du Capitole n'a {dus rien. L'art est devenu si parfait, qu'il veut
représenter le corps humain seul ; et il est si pur que le corps nu
ne cesse pas d'être chaste. La beauté de la forme suffit à l'enve-
lopper et à le couvrir. Heureux génie que celui de l'Attique et de
la Grèce ! cooraie il a su choish' avec un goût exquis entre ce qui
est Je fond et l'accessoire; ce que Ton doit conserver ou aban-
donner dans la parure, dans le vêtement et dans l'expression de
lart ! A qum sert cette chevelure de masse énorme de l'Egypte,
CCS frisures de l'Assyrie, même ces molles et longues tresses
ioniennes, que la Grèce réserve encore cependant à Adonis, à
Apollon, à Mercure, dieux jeunes? Son génie est si complet et si
fort, qu'il se contente de ce qui est vrai. 11 délaisse tout ornement
étnmger an corps, et même dans la chevelure de la femme, il ne
sait pas mentir, croyant que la nature, cette grande créatrice, est
aussi, dans le choix du beau, le mattre vrai. Aux grands dieux, il
donne une grande barbe, une dievelure abondante comme un signe
de force, à Jupiter, à Saturne, à Neptune, à Pluton. Aux dieux
secondaires, il ôte souvent la barbe, de même qu'il n'accorde aux
déesses, aux nymphes, aux muses, aux amazones, que des cheve-
* Archéologie grecque, par M. Golligaon, p. 340.
^Ibid.. p. 131.
* MytJiologie, par le môme, p. 139.
* im,, p. 143.
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324 DE Ik REPRÉSENTATION DE U CHEVELURE ET DE U BARBE
lures en proportion avec ce que la nature a fait. Car l'art a compris
que pour atteindre la perfection, il doit écarter le superflu et le
faux.
Dans la vie civile et de chaque jour, les Grecs avaient les che-
veux arrangés en boucles modérées, une barbe rasée ou émondée.
Leurs statues les représentent ainsi. On croit que c'est après les
guerres médiques qu'ils ont abandonné la coiffure à demi orientale
de leurs premières statues. Pour apprécier le contraste qui existait
entre les usages de la Grèce et ceux de l'Asie, il suffît de lire un
passage de la Ct/ropédie, où Xénophon raconte une visite de Man-
dane, avec son jeune fils Cyrus, à la cour d'Astyage son père.
L'enfant voyant Astyage couvert de pierreries, de bagues, de col-
liers, et avec des sourcils peints en noir, la tête ornée de cheveux
abondants et postiches, à la manière des Mèdes, s'écria : « O mère,
que mon grand-père est beau! » Mandane lui demanda lequel il
trouvait le plus beau, de son père ou de son grand-père. L'enfant
répondit : « O mère, mon père est le plus beau des Perses, mais
mon grand-père est le plus magnifique des Mèdes que j'ai vus dans
le palais, ou dehors. » Astyage, saisi de joie, embrassa son petit-
fils, le fit couvrir d'une stole superbe, lui fit mettre des bracelets,
des colliers, et lui dit que quand il serait en âge de monter à
cheval, il lui donnerait un frein d'or comme celui dont il se servait
lui-même.
Alexandre de Macédoine, qui ne se couvrait pas de colliers, de
bracelets, et sans doute ne se servait pas d'un frein en or, fut
vainqueur de Darius et de toute l'Asie. Ainsi que nous le montrent
plusieurs bustes authentiques, il avait les cheveux assez courts et
point de barbe. Et Plutarque nous apprend qu'à la veille d'une
bataille, il avait le soin de faire raser le visage de ses soldats.
Voici sur ce point la traduction d'Amyot. « Son armée estant toute
preste pour donner la bataille à Darius, les capitaines lui vinrent
demander s'il avait plus rien à leur commander : « Non, dît
« Alexandre, sinon que vous fassiez raser la barbe aux Macédo-
« niens. » Parmenion s'esmerveilla de ce commandement, et
Alexandre lui dit : « Ne sais-tu pas qu'il n'y a point de meilleure
« prise en combattant, que de saisir son ennemi à la barbe ? »
Des statues de Démosthène, qui, avec sa haute éloquence, essaya
de défendre sa patrie contre l'envahissement de Philippe, nous le
représentent avec des cheveux courts, et une barbe tantôt lasée,
tantôt courte.
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DANS U SGULPTURS 325
DE LA CHEVELURE ET DE LA BARBE A ROME
ET DANS LES TEMPS MODERNES
Pour connaître la coutume qui a été suivie à Rome, on peut
regarder les statues et les bustes. Il vaut mieux consulter les
historiens et les poètes. Par eux, enfin, nous avons des renseigne-
ments écrits, faciles à lire, certains et riches en détails.
Le voisinage et l'exemple de la Grèce, la similitude des races et
les mêmes aptitudes pour la mesure et ce qui est utile, devaient
amener les deux peuples à adopter des coutumes pareilles. Mais à
Rome, on n'arriva que lentement à imiter les Grecs. Au commen-
cement, îdnsi que le font les nations qui emploient leur temps à
se fonder, on garda presque sans culture la barbe et les cheveux.
Une statue très ancienne de Numa est avec toute la barbe. Ce ne
fat qu'au milieu du cinquième siècle de la république, qu'on prit
l'usage de raser le visage, et la date exacte de cet événement a été
conservée par trois graves écrivains : Caton, Cicéron, Pline le Natu-
raliste. Ils disent que les premiers barbiers arrivèrent à Rome en
454, et qu'ils venaient de Sicile, ce qui fait croire qu'ils étaient
d'origine grecque. Cicéron ajoute que Denys le Tyran, les craignant,
ne voulait pas s'en servir et qu'il se brûlait lui-même la barbe avec
un charbon ardent. Scipion l'Africain, à l'âge de quarante ans, fut
le premier qui se confia à leurs mains ^ et se faisait raser chaque
jour. Toute l'aristocratie romaine l'imita; la coutume devint géné-
rale. Jules César la suivit, et Auguste se faisait raser assidûment ^.
A ses jeunes amis qui désiraient plaire, Ovide recommande de ne
pas omettre de se faire raser avec soin 3.
Les barbiers devinrent très nombreux. On les nomm^dt tondeurs
(iansores)^ et ils eurent des boutiques appelées tonstrinœ. Au temps
d'Auguste, il y en avait dans tous les quartiers, et ainsi que de nos
jours, 1^ tondeurs étaient bavards; les curieux affluaient chez eux;
des femmes même rasaient. Ces boutiques, au reste, étaient à
l'usage du menu peuple. Les gens riches avaient un tondeur parmi
* Pline, liv. Vn, eh. lix.
* Dimts Augustus euUris semper usus est. (Suétone, Vie d'Auguste,)
^ Déjà en Grèce, par le désir de se singulariser, les philosophes laissaient
croître leur barbe plus que les autres citoyens. Les bustes que nous avons
d'eux le constatent. Il en fut de môme à Rome, et un jour que Tun, de
récoJe cynique, vit sortir un jeune Gaulois de chez un tondeur, il lui dit :
Tu as donc honte de ce que la nature ne fa pas fait femme!
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326 DE LÀ REPRÉSENTÂTES^ DE U GHEVEUME ET DE Lk BARBE
leurs esclaves. Pendant qu'on l'accommodait, le maître, s'il était
affairé, lisait, écrivait, recevait ses clients. On se servait d'un
couteau à lame tranchante (novacula) ou du cultor tonsorius pour
raser le visage; les ciseaux servaient pour les cheveux. Les jeunes
élégants se faisaient épiler avec des pinces, et même employaient
des onguents pour empêcher la pousse des poils, dans le désir de
ressembler à des femmes. Jules César, jeune, se faisait épiler, ce
qui, dit Suétone, lui attirait des plaisanteries désagréables, rappe-
lant ce que l'on avait dit de ses rapports avec le roi Nicomède^
En temps ordinaire, sous la république comme sous l'empire, le
citoyen portait les cheveux de moyenne longueur. Les habitaDts
de la campagne qui recherchaient ce qui est commode les tenaient
plus courts, et aussi les esclaves, de sorte que tonstis devint parfois
synonyme d'esclave. En certains cas, les gens riches se faisaient
servir à table par des esclaves ayant les cheveux longs et flottants
à la maniëre des fenunes. C'était une affaire de luxe et de noode.
Dans la tristesse et le deuil, les Grecs portaient les cheveux très
courts. A Rome, l'usage était inverse; on laissait crottre les che-
veux et la barbe jusqu'au moment où le péril avait disparu, et
l'expression rem tonsus voulut dire un accusé acquitté. Deux fois,
après la défaite de ses lieutenants, en Gaule et en Espagne, Jules
César laissa croître sa barbe et ses cheveux, tant qu'il n'eut pas
vengé l'affront subi par ses légions.
Jusqu'à l'âge de vingt ou vingt-cinq ans, on laissait croître la
barbe et les cheveux, qui flottaient sur les épaules ou étwent
réunis sur la tète- A vingt-cinq ans, au plus tard, on les coupait;
et en signe de cet événement qui marquait la fin de l'adolescence
et l'entrée dans l'âge viril, on célébrait une fête, on recueillait sa
première dépouille, la disant dans un coffret, pour la consacrer
à une divinité ou la placer à côté de ses lares. On recevait et on
oiTrait des présents. Lorsque le jeune Octave déposa sa barbe, il
donna ub repas à tout le peuple.
Parmi ceux qui étaient chauves, plusieurs prenaient de faux che-
veux, ou des demi-perruques. Suétone dit qu'au retour des Gaules,
César avait le soin de ramener sur le front le peu de cheveux qui
lui restaient en arrière, et qu'il avait pris l'habitude de ne se
* Il avait passé un temps de sa jeunesse à la cour de Bithynie- A soa
retour à Rome, on Taecusa de s'être i^èté et soumis au vice oriental du
roi soa b6te. Ce bruit fut très répandu, et Cicéron lui donoa créance. Un
jour que César parlait devant le sénat en faveur de la fille de Nioomède,
GicéroQ lui répondit par l'apostrophe suivante : Remove istmc^ oro te; gut»-
doque notHm e$l et quid itle tihi et quid ilti tu dederis. (Suétone, J, César,
S 49.)
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DANS U SGULfTURB 327
montrer en public qu'avec une couronne, récompense de ses tîc-
toires. Peu d'hommes faisaient usage de rraics perruques, si ce
n'est quelques jeunes élégants, toujours arec le désir de sembler
être des femmes. Et lorsque (^aligaû, très fiché d'être dbauye, les
rencontrait, il leur faisait raser la tête à l'instant, pour les désho-
norer *.
Si les hommes se servaient rarement de faux cheveux, il n'en
était point de même des fencunes, et leurs poètes les plus ahnés
nous disent leurs goûts et leurs artifices. On ne saurait mieux
feire que de transcrire ici une page de l'ouvrage intéressant de
Dézobry*. Voici ce que raconte à un visiteur la jeune et maliciease
esclave Napé : « C'est ici que nous refaisons chaque matin la jeu-
nesse de notre maîtresse. Vous croyez que la i)elle Paula a une
belle (Aevelure; elle en a plus d'une, comme vous voyez. Ces beaux
cheveux, d'un blond ardent, viennent de la Germanie, et sont
vendus, à Rome, dans les tavernes d'H^cule aux Muses. En des-
cendant, le soir, au Champ^ les fencunes passent là, et lorsqu'on a été
belle, et qu'on veut l'êti^ ou le paraître, il est difficile de résister
à cette vue. Il nous fallait bien du temps pour coiffer Paula, cpaand
elle commença de vieillir, pour lui ôter ses cheveux blancs. Mais
depuis qu'elle est chauve, ces coiffures toutes préparées, qui sont
placées sur sa tête comme un ensque (galeri), abrègent singulière*
ment la besogne. En voici de plusieurs sortes, et si vous êtes
curieux de connaître le nom de ces trois, qui sont de forme élevée,
vous saurez cpie celle-ci se nomme caHendrum, cette autre ealan*-
tica^ la troisième corymbium ».
Dans le Satyricon de Pétrone, on voit que le jeune Giton eut,
avec d'autres, par plaisanterie, la tête et les sourcils rasés. « Une
servante de Tryphène emmena Giton dans l'entre-pont du navire,
et orna la tête du pauvre enfant d*une perruque appartenant à sa
maîtresse; elle tira aussi des sourcils, des postiches d'une boîte et
les ajusta à la place de ce qui avait été rasé. Ensuite elle-même
se couvrit d'une perruque moine belle que celle de Giton, qui était
Monde 3. »
ta couleur blonde, jaune, surtout celle d'un rouge ardent, était
préférée. Quelquefois n'achetant pas de perruques, on se contentait
de changer la teinte de ses cheveux. Tantôt on les couvrait d'une
poudre dorée, ou rouge, de cendre, cinis, que fournissait le parfu-
meur, nonuné cinerarms. Tantôt on les teignait avec des sucs de
* Pulchros et comalos quoties sihi occurrerent, occipiio raso deturpebat.
(Suétone, m Cnîigula.)
* Borne, au siècle d'Auguste, Paris, 1845, t. IV, p. 3.
"• Imo eommendatior vulùus enituit quia fiavicomum corymhion emt.
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338 DE U REPRÉSENTATION DE LA GUEVELURE ET DE LA BARBE
plantes dont Pline donne le nom et la recette; ou encore, on les
enduisait de pommades : « Nos femmes se couvrent la tête d'on-
guents pour changer leurs cheveux en rouge », dit Caton *.To\is
ces usages étaient ceux des femmes galantes ; on reconnaissait les
honnêtes femmes à la couleur noire de leurs cheveux.
Par des citations, on pourrait insister sur ces usages d*un goût
blasé, d'une mode raffinée. Ovide nous apprend que si « Von
voulait énumérer les modes et façons d'arranger la chevelure des
belles, on compterait plutôt les glands d'un vaste chêne, les abeittes
de l'Hybla, ou les bêtes féroces qui peuplent les Alpes ». II dit
encore que la fenmie se montre à nous parée de la belle chevelure
qu'elle vient d'acheter {crines emtt)^ et pour un peu d'argent les
cheveux d'autrui deviennent les siens; elle ne rougit pas d'en faire
l'emplette publiquement, devant Hercule et les neuf Sœurs. Lui-
même, un jour, entrant à l'improviste chez sa maîtresse, celle-ci,
dans son trouble, mit à l'envers sa chevelure postiche. Turbida
perversa induit illa cornas^ et il ajoute : « Puisse cet opprobre (de
la perruque) n'être réservé qu'aux filles du Parthel Un animal
mutilé, un champ sans verdure, une vigne sans feuilles, sont des
choses hideuses : une tête chauve ne l'est pas moins. »
On ne peut se lasser de consulter, sur ces usages, Ovide, qui les
a tant vus de ses yeux, et, sans doute, conseillés, dirigés. S'adres-
sant à une jeune fille qui a perdu ses cheveux par les tortures
qu'elle leur a fait subir, il lui dit : « Us étaient aussi flexibles que
le duvet; combien de fois, hélas! ils ont été mis par toi à la torture;
combien de fois, ils subirent patiemment le fer et le feu, pour se
plier en tresses! »
Heu mala vexatœ quanta tulere comœ!
Quam se prœbuerunt ferro patienter et igni,
Ut fieret torto naxUis orbe sinus.
Et lorsqu'à force de blesser sa chevelure, elle l'aura perdue, U
faudra réparer sa perte. « La Germanie t'enverra des cheveux
d'esclave vaincue, se chargera de ta parure. Et quand tu entendras
vanter la beauté de tes cheveux, en rougissant tu rediras : C'est
je ne sais quelle Sicambre, que l'on admire en moi I »
0 quam sxpe comas aliquo mirante rudebis;
Et dices : Emta nunc ego merce probor !
Nescio quam pro me hudat nunc iste Sycambram >.
^ Nostrse fœminœ capillum cinere onguebant ut rutilus esset crinis, {In Origi'
nibus,)
^ Les Amours, élégie III. — Pauvre poète! Léger sans doute, mais qui a
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DANS U SCULPTURE 329
Où ne citera pas ici les vers si connus et brûlants comme un
fer chaud, où Juvénal nous montre Messaline, s*échappant du palais
impérial, la nuit, déguisée par une perruque jaune, pour se rendre
dans des bouges infâmes, d'où elle sortait lasse et non assouvie.
Suétone nous apprend que Caligula aussi parcourait les mauvais
lieux, la nuit, affublé d'une perruque pour cacher la perte de ses
cheveux; et il nous dit qu'Othon avait une perruque arrangée avec
tant d'art, qu'on ne s'en apercevait pas ^
Toutes ces choses, ou infâmes dans leur but, ou futiles dans
leur fin, comme l'est la coquetterie des femmes en proie à l'oisiveté,
au luxe et à la satiété, durèrent longtemps dans la société romaine,
entre la république finissante et les premiers siècles de l'empire.
Et lorsque le christianisme parut pour refaire le monde épuisé,
il trouva tout cela devant lui. De partout, les Pères de l'Église
s'élevèrent contre les abus, contre les coutumes qui dénaturaient
la figure humaine. Il nous suflira d'en citer un. Nous choisissons
Tertullien, éloquent et vrai, qui a tout vu, tout mesuré. Au livre II,
chap. VI, de sa « Toilette des femmes », de Cultu fœminamm, il dit :
a Qu'elles se couvrent la tête de cheveux tissés, ayant la forme
d'un casque, qui descend derrière le cou... qu'on les voit déguiser
la couleur de leurs cheveux en jaune, comme si elles avaient honte
de leur pays et souffraient de n'être pas Germaines ou Gauloises...
qu'elles se servent, pour changer la patrie de leur chevelure, de
teintures et d'onguents nuisibles à leur cerveau [et cerebro per-
mci€m)y tandis que l'air et le soleil devraient être le seul moyen
d'entretenir et d'orner leurs cheveux. »
Si l'on examine les statues et les bustes romains, on voit quel a
été l'usage dominant à diverses époques. Sylla, Pompée, Brutus»
CatOD, Jules César, Lépide, Cicéron, Mécène, ont le visage com-
plètement rasé. Suétone nous a dit qu'Auguste se soumettait
chaque jour au rasoir. Au Louvre, six têtes du premier empe-
reur sont sans barbe, sept de Tibère, deux de Néron, six de
Commode, et d'autres de Claude, de Caligula, Othon, Vespasien,
Trajan, etc. Plus tard, les têtes ont de la barbe, surtout à partir
d'Hadrien, et cette barbe est à boucles plus ou moins abondantes,
expié si loDgaement ses légèretés. Exilé par Auguste sur une terre
lointaine, barbare et presque inconnue, il est mort inconsolé, et quand
Catherine de Rnssie, visitant son empire, a recherché sa tombe, on n'a pu
la trouver.
* Galericulo capiti propter raritatem capillorum, adaptaio et annexa ut nemo
éignoiceret, — Chaque jour, il se faisait raser le visage, et frotter ensuite
avec du pain détrempé, pour empêcher sa barbe de repousser. (Suétone,
OtÂo, 12.)
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33a DE U REPRÉSENTATION DE Lk CHEVELURE ET DE U BARBE
et ressemble à nos barbes actuelles. A plus forte raison, lorsque
les empereurs furent étrangers à l'Italie, proclamés par leurs
légions, ils voulurent conserver leur barbe. Quant à la chevelure,
toujours elle a eu la proportion et les arrangements que l'on a
représentés dans la sculpture grecque, et qui sont devenus en
quelque sorte la règle pour notre Europe actuelle.
Lorsque l'empire romain d'Occident, longtemps menacé et attaqnè
sur ses frontières, fut envahi, puis vaincu par les peuples qui fon-
dèrent peu à peu les nations modernes de l'Europe, les nouveaux
venus, à demi barbares, conser\'èrent longtemps tout leur appardi
pileux. Déjà César avait désigné une partie de la Gaule par le nom
de Gallia comata. Occupés à s'établir, n'ayant ni loisir ni le soin
de leurs personnes, ils restèrent incultes; et leurs longs cheveux
avec leur grande barbe furent un signe de force et de puissance,
au milieu des populations de l'Italie. Plus tard, on le sait, il y eut
de.^ rois chevelus, et quand on voulut se débarrasser d'un prince
de sang royal, on le faisait raser. Cet usage des longues chevelures se
ûiaintint longtemps, et l'on en peut suivre le règne et les variations
dans les peintures et dessins intéressants du moyen âge. A une
date, les armes de guerre, ce qui couvrait la tête et même le visage
(la visière et le casque), obligèrent à diminuer la chevelure et la
barbe; et plus tard encore quand la civilisation reparut, on revînt
aux coutumes de l'ancienne Italie.
A l'époque de la renaissance, les proportions de la barbe et
des cheveux étaient modérées comme on peut le voir par le portrait
de François !•' du Titien. On a cru que ce roi s'était fait retrancher
les cheveux, à la suite d'une blessure accidentellement reçue à
la tête; mais tous les Médicis sont arrangés ainsi, et l'usage était
alors général de sacrifier une partie de ses cheveux et de sa
barbe *.
Vers ce même temps, on commença aussi à morceler ou à par-
tager la barbe. Lorsque les Romains prirent l'habitude de la con-
server, ils la portèrent sur le visage entier, ainsi qu'on le constate
^ On peut examiner les bustes et les portraits de recelé florentine. Les
cheveux sont oourts et le visage est entièrement rasé chez Gosnae le Vieux,
chez Pierre de Médicis, Laurent le Magnifique, Julien de MédiciB. — Avec
les dieveux courts, la barbe est émoodée et les moustaches sont séparées
chez Gosme, premier duc de Toscane, François de Médicis, Gosme II. Jean
de Médicis, dit des bandes noires, n'a que des moustaches. — Au dix-septièise
siècle, on voit des perruques, tantôt avec des moustaches seules, chei
Cosme III, tantôt avec le visage tout rasé, chez Jean-Gaston de Médicis,
dernier prince de cette maison.
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DAlfS U SCULPTURE 331
sur les statues et les bustes antiques ^ Si ki lèvre supérieure est
coaTerte de ce que nous appelons Us moustaches, celles-ci se con-
ibudent avec la barl» de la figure. Mais au seizième siècle et sur-
tout au dix-septième, on rasa les joues et Ton porta les moustaches
tanlM seules, tantdt avec une houpe de paiis^n menton. Cet usage
lut une chose moderne, adoptée par des personnages éminents ^,
Peut-être les premières perruques et les cheveux postiches vin-
ient4ls d'Italie? Le mot perruque hiinoiême est italien : parrueha.
Le roi de France Henri II, ayant perdu ses cheveux, fit adapter, en
dedans de sa barrette, des cheveux faux ^ ne se découvrait jamais
même à la cour; ce qui semble prouver qu'à ce moment on ne se
servait pas de perruque en France. On a dit que, dès 1518, Jean,
duc de Saxe, commanda une perruque à Nuremberg; que les femmes
de la cour d'Angleterre en portaient au seiâème siècle, et que kt
reîce Elisabeth en avait une bkmde, dont elle se servait à Fâge de
soixante-cinq ans. On dit que notre roi Louis XIII, ajrant perdu
ses cheveux vers 1620, adopta l'usage d'une perruque longue; ce
qui est certain, c'est que de ce tempe date Temploi des larges,
grandes et complètes peimqucs qui ne sont plus des postiches,
pour remédier à la calvitie, mais des sortes de casques que Ton se
met sur la tète préalablement rasée.
La coutume de raser le cuir chevelu paraît n*avoir ensté aupa-
ravant que dans les pays très chauds, en Egypte, en Arabie, en
Turquie. Ailleurs, lorsqu'on mettait des cheveux pour remplacer
ceux que la maladie ou l'âge avaient fait tomber, on les ajoutait à
ce qui était resté, au moyen de postiches qui n'étaient pas une
perruque complète. Au dix-«eptième siècle, c'est l'usage turc qui
reparaît; on rase de près le cuir chevelu, et on met dessus la per-
ruque, qui y adhère avec du blanc d'oeuf ou de l'ichthyocolle; la
perruque remplace le turban. La mode a fait ici ce qu'une hygiène
* Voy. les têtes de Caracalla, Septime Sévère, Lucius Verus, Marc Aurèle,
Hadrien, Aurélien, Antonin, etc.
2 Oq trouve la moustache et la houpe che^ Itichekeu, diez Mavarin, Leld-
^ier, Jacques de Thou, etc. Beaucoup de portraits de Vaû-I>3fCk et autres
Holludais sont ainsi et môme celui de Descartes. Un buste du grand
Condé a les moustaches seules ; une statue de Louis XIII a la moustache et
la houpe. A partir de Louis XIV, le visage est rasé entièrement, chez lui
d'abord, et chez ceux de son temps : Mansart, Colbert, Boileau, etc. Et le
même usage persiste au dix-huitième siècle, ainsi que le montrent les
bofitesdeDirffro^, Bufftm, J.-J. Rousseau, VolUire^ Wasinghton, Frankiin, etc.
EuÛQ plus tard se fit uu nouveau morcellement de la barbe, tes favoris, qui,
de nos jours, se partagent avec les moustaches la faveur générale. Napo-
léon I"" a eu le visage entièrement rasé, comme J. César et les premiers
empereurs romains.
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332 DE LA REPRÉSENTATION DE LA CHEVELURE ET DE LA BARBE
douteuse avait fait autï'efois. L'esprit humain a des visées étranges.
Non seulement la cour et les seigneurs adoptèrent les perruques,
mais l'usage s'étendit parmi les officiers d'administration, les finan-
ciers, les magistrats, les gens de justice, les universitaires, les
médecins de robe longue, que bientôt les chirurgiens obtinrent la
permission d'imiter, et, à leur suite, les apothicaires, les barbiers;
même tous les clercs, élèves de l'Université, encombrèrent leur
personne et leurs bancs d'étude de ce superflu de la toilette. La
grande perruque fut une distinction indispensable entre le peuple
et ce qui était au-dessus, de la même façon que l'épée désigna
longtemps le gentilhomme, ou, à Rome, l'anneau, le chevalier.
Aussi les coiffeurs furent-ils nombreux. Il y avait quarante-huit
charges de coiff'eurs suivant la cour^ et à la mort du grand roi, la
corporation des barbiers comptait, à Paris, huit cent cinquante
membres. L'histoire a conservé le nom de Binette^ qui avait Thon-
neur de coiffer Louis XIV.
Chacun avait plusieurs perruques. Le nombre de celles du roi a
dû être considérable. Plusieurs coûtaient au-delà de 1000 livres,
avant qu'un coiffeur eût imaginé de les monter sur crêpe, ce qui
permit de diminuer la quantité de cheveux employés. Il y en avait
qui pesaient jusqu'à 3 et 4 livres. On raconte qu'un chirurgien de
de Paris, nommé Brasdor, ayant, le soir de ses noces, une superbe
perruque faite pour la circonstance, faillit mourir pendant le repas,
tant elle était serrée et collée sur sa tête.
Sous la régence du duc d'Orléans, on commença à poudrer les
cheveux, et de cet usage il suivit qu'on diminua les perruques,
d'abord parce qu'elles étaient coûteuses, ensuite parce que, selon
une règle générale, une mode en déplace une autre. La poudre fit
concurrence, non tout à fait aux postiches, mais à leur ampleur :
leur volume, leurs boucles, s'amoindrirent peu à peu; on rassembla
les cheveux, faux ou vrais sur les tempes, principalement derrière
la nuque, et on emprisonna cette sorte de chignon dans la ôourse
à perruque^ imitant peut-être la résille par laquelle on obtenait,
en Egypte, la chevelure quadrillée.
Toutes les têtes furent poudrées, d'hommes, de femmes. Les
premiers continuèrent de se raser le visage *, et grâce à ce so\n, à
la poudre qui cachait l'âge des cheveux, à une légère coloration des
joues, la vieillesse devint une chose inconnue. Regardez ces jolies
< Comme dans Tancienne Egypte, en France, pendant presque deux
siècles, on a rasé entièrement le visage en môme temps que l'on portait
perruque. N'est-il pas étrange que cette coutume ait été suivie deux fois,
à une telle distance de lieux et de temps? Pourquoi faire tomber toute la
barbe, quand on met sur la tête de faux cheveux ?
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Dans u sgulpturjs 333
têtes du dix-huitième siècle, pastels ou portraits peints, elles res-
tent toujours jeunes. Pourvu que le corps ait gardé un peu de sa
souplesse, l'homme ne vieillit pas, et il a Tagrément de quitter ce
monde, avec une apparence de légèreté de son corps qui imite
celle de son esprit.
Les femmes ne furent pas moins habiles ni moins changeantes
que les hommes. Elles mirent sur leur visage de la poudre, dea
mouches, du fard; elles ajoutèrent à leurs cheveux des cheveux
étrangers et y mêlèrent des fleurs, des rubans, des dentelles, des
plumes en panaches ; on éleva sur leur tète des édifices à plusieurs
étages, qui exigèrent des sortes d'architectes habiles autant que
nombreux. L'ancienne corporation des perruquiers devint insuffi-
sante. Il se forma des coiffeurs pour dames; et, en 1765, l'un
d'eux, Legros, publia le code du nouvel art avec vingt-huit es-
tampes. Alors les perruquiers, qui étaient en possession de coifler
les dames, firent prononcer une amende contre plusieurs des nou-
veaux venus. Ceux-ci répliquèrent par un mémoire contre les
maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes, et déclarèrent
que Fart libéral de la coiffure est sur le même rang que celui du
poète, du peintre et du statuaire ; de là procès. L'autorité inter-
vint, et une délibération en faveur des nouveaux, rendue à Ver-
sailles et enregistrée au Parlement, agrégea six cents coiffeurs
pour dames à la communauté des barbiers; puis, un peu après, un
arrêt du conseil défendit aux coiffeurs non agrégés de mettre sur
leur enseigne : Académie de coiffure.
C'est assez sur ce point. Notre intention, qui était sérieuse, a été
de considérer la chevelure chez les peuples anciens. Si nous avons
dit quelque chose des usages modernes, c'est uniquement afin de
tracer un cadre complet de la question des cheveux. Nos descrip-
tions suffisent pour que nous puissions en faire sortir, à présent,
des réflexions générales et une conclusion qui sera, nous l'espé-
rons, la justification de nos recherches.
Voici, en note, les noms de coiffures usitées au dix-huitième
siècle, en France *.
' Depuis la mort de Louis XIV jusqu'en 1760, la coiffure des femmes fut
basse et assez modérée. L'exagération commença ensuite. On fit des coif-
fures au parterre, au parc anglais, au sentiment, à la puce, à fasiatique, à la
candeur, à la frivolité, au berceau d'amour, à la crècfie, à la mappemonde, à la
Minerve, à la Flore, etc. Celle à la hérisson eut un grand succès. A son arrivée
en France, Marie-Antoinette fit adopter la chevelure à la dauphine, relevée
sur le front et ayant l'aspect d'une queue de paon. A dater de 1780, les
femmes abandonnèrent la coiffure montante, mirent des bonnets et firent
arranger leurs cheveux en catogan, à la conseillère, etc. Puis on porta des
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334 DE U REPRÉSENTATION DE LA CHEVELURE ET DE LA BARBE
VI
RÉFLEXICmS lET CONCLUSION
La femme a des cheveux plus longs que ITiomme et point de
tarbe. La nature ayant à disposer pour les deux sexes d*une quan-
tité à peu près égale de poils, les a rassemblés tous dessus la tèle
de la femme et les a disséminés à la surface du corps de ITiomme.
Même on voit des hommes très velus perdre leurs cheveux de
bonne heure, comme si le corps ne pouvait entretenir qu'une cer-
taine quantité d'appareil pileux. La femme n'a donc point de barbe
en aucune région du globe, et toujours il en a été ainsi, dès son
conmiencement, dans le temps même où elle eut besoin de cacher
une part de sa nudité avec sa chevelure qui était son seul vête-
ment. Et ce signe lui est si particulier et la caractérise à tel point,
qu^il se montre dès l'enfance et avant qu'un autre, amené parla
puberté, le développement des seins, ait fait reconnaître son sexe.
L'appareil pileux entier fait partie d'un groupe d'organes que
de Blainville a appelés phaiières. Presque morts, n'ayant de \ie
que par leur racine qui plonge dans la peau, ces pbanères se con-
servent indéfiniment sans altération, à cause même de leur absence
de vie. De substance presque cornée, ils varient de forme et cons-
tituent tous les poils si divers des animaux, les plumes, les bois, les
cornes, les sabots, les ongles, etc., et autres parties visibles dans
toute la série zoologique. Chose surprenante, la nature qui en a fait
un objet de distinction entre les sexes n'a pas donné les plus beaux
toujours à la femelle. Chez le cerf, l'antilope et d'autres, le mâle
seul a des bois; le coq, le faisan, ont des plumes plus belles et
plus grandes que les poules; parce que, sans doute, en même temps
qu'elle en faisait un signe distinctif entre les sexes, la nature, iné-
puisable en ressources, s'en servait comme d'un moyen de force et
de puissance, et qu'elle a attribué au mâle la mission de protéger,
de défendre la couche et son produit. Cette seconde loi se retrouve
dans l'espèce humaine; et, au sens vrai, la barbe qui est un carac-
tère de Thomaie, est un signe naturel de sa force. A côté de lui, la
femme est sans arme; mais sa chevelure lui est un ornement gra-
cieux, un moyen de charme que l'homme, son compagnon, a ap-
précié, même en ces pays ou Absalon et Samson avaient de si
chapeaux de paille à la manière des villageoises et à l'exemple de Marie-
Antoinette, à TrianoQ. (Voy. M. do Goncourt, la Femme au dix-hiniiè^ne
siècle.)
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DANS U SCULPTURE 335
grandes chevelures. Saint Paul a dit : « Si une femme a de longs
cheveux, c'est une gloire pour elle. » Darwin a cité ce passage
dans son livre où il tend à prouver que Tbomme descend des ani-
maux ' ; après avoir cessé d'être anglican^ étant resté Anglais, il
s'était souvenu d'avoir lu les Évangiles.
A la suite de ces remarques, qui ne font que constater une loi
natorelle, dont l'art a tenu compte toujours et partout, on peut en
placer une autre qui intéresse l'histoire des civilisations.
Plus les peuples ont été primitifs, plus ils ont suivi des cou-
tumes singulières, ccHnpUquées, s'écartant de la nature. Et conune
il a fallu, pour soumettre les populations à ces coutumes, des
motifs plausibles, ojfi a invoqué des causes d'hygiène, sur lesquelles
la religion et la loi se sont appuyées. Telle est la source des umges
natiauaux^ qui ne sont point partiels, changeants, mais étendus
et fixes. Telle a dû être l'origine des perruques en Egypte, et cer-
tainement celle des turbans dans l'islamisme; et aussi la défense
de manger du porc, de boire du vin, et la circoncision à laquelle
le divin fondateur du christianisme a été soumis, comme à une
première passion.
D'une manière générale, on peut dire que toutes ces coutumes
ont été inutiles. L'hygiène vraie consiste non pas à interdire, mais
à régler l'usage du vin, des viandes et de toutes choses; non pas
à raser la tète pour la couvrir d'uae enveloppe équivalente, soit
en cheveux, soit en laine. Comment se pourrait-il que la nature
nous eut donné des cheveux s'ils eussent été nuisibles? Est-ce que
les n^res, les Mexicains, les Brésiliens ne vivent pas sous le soleil
sans perruques, sans turbans? Il y a tant d'autres moyens de se
couvrir, de se préserver des rayons solaires I On ne voit pas que
les Anglais, étahlis depuis longtemps dans l'Inde, se soient mis k
se couvrir de turbans, comnte les Hindous mahométans leurs sujets.
Déjà en Turquie, en Egypte, des mahométans se contentent de la
calotte ou du fez. On ne saurait dire si le turban n'a pas fait autant
de mal à la santé que de bien, et, sans aucun doute, si la croyance
on Mahomet disparaissait, les populations, abandonnant le turban,
ne se porterîùent pas plus mal. Mais en ce pays et en cette religion
^001 demeure et est immobile. La religion défend tout, excepté
deux choses : la guerre et la polygamie. La guerre est un fléau
partout; la polygamie n'a pas, même en ces lieux, une cause et
oae excuse véritables dans la physiologie humaine, pas plus que
1* perruque ou le turban n'en ont dans l'hygiène, et, il faut le dire,
^e la circoncision n'en a eu autrefois en Judée.
^ Jkictndance de Pkomme,
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336 DE LA REPRÉSENTATION DE U CHEVELURE ET DE U BARBE
A mesure que les civilisations se sont améliorées, elles se sont
débarrassées des coutumes inutiles et gênantes. Dans la Grèce, à
Rome, on a retranché aux cheveux ce qui nuit à la commodité de
la vie; on a rasé la barbe, ou on Ta tenue à une longueur modérée;
et quand l'état moderne des choses s'est assis, on est revenu à
cette méthode, qui est à la fois conforme à la nature et à l'aisance.
Du système pileux, il faut bien retrancher ce qui serait superflu
et nuisible, comme on le fait pour les ongles, autre phanère qui
est du même ordre. Excepté en Orient, où rien ne change et où
les soins de propreté sont moins faciles, surtout moins recherchés,
on ne laisse plus pousser tous ses cheveux avec toute sa barbe;
chacun, ayant le soin de sa personne, choisit ce qui lui convient.
Il y a des barbes qui sont jolies, d'autres belles ; on les conserve
pour l'ornement. Il y a des visages dont le type mal fait gagne à
être en partie caché. Mais rarement, en Occident, on cultive son
appareil pileux dans tout son développement. Ceux qui conservent
une barbe exubérante en ont de la gêne, au moins quand ils pren-
nent leurs repas. Pour l'ornement qu'elle apporte lorsqu'elle est
modérée et taillée avec art, on ne peut le nier tout à fait, quoi-
qu'il soit vrai que celte couverture pileuse masque toujours un peu,
non seulement la régularité, mais la finesse des traits. Un visage
de femme est plus fin et plus gracieux que celui d'un homme ; et
s'il y a de très beaux portraits d'hommes ayant leur barbe, il y en
a de plus exquis où elle est absente *.
Avec le progrès que doivent faire les mœurs, en nous approchant
sans cesse de ce qui est naturel, on a bien de la peine à comprendre
l'usage qui a régné en France et en Europe pendant presque
deux siècles. A quoi servait-il? il paraît que notre grand Descartes
trouvait que la perruque était utile à sa santé. Vivant sous le ciel
froid et humide de la Hollande, élevé dans cette coutume qu'U
retrouvait partout autour de lui, plus occupé d'ailleurs aux grands
problèmes de la pensée qu'aux détails de la toilette de son corps»
il a pu croire avantageux de se préserver du froid par l'enveloppe
des faux cheveux, et n'avait point deviné que plus tard, en notre
temps, tout le monde se garantirait avec moins de frais et de gêne,
contre le froid humide, avec un bonnet plus ou moins fourré silr
* Pour terminer ces comparaisons, que l'on visite, au Louvre, les gale*
ries de sculptures grecque, et romaine, apr^s avoir examiné les produits
d'Egypte et d'Assyrie, et l'on apercevra quelle a été la différence d'entente
de la chevelure et de la barbe, parmi les nations anciennes. L'on recon*
naîtra que Tart gréco- romain a figuré ces parties avec une modération plus
simple, plus naturelle et plus élégante, môme chez la femme, et que o&
qu'il a fait est resté, pour nous encore, la perfection jointe à la vérité.
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DANS U SCULPTURE 337
la tète, et, au besoin, avec un mouchoir de laine ou de soie autour
da cou *.
Et cet usage étrange de la grande perruque a été cause qu'à
partir de Louis XIV, on a cessé de porter des casques à la guerre.
Les Valois en ont eu tous; Henri IV, si alerte et si dispos de son
corps, combattant d'abord pour sa couronne, et ensuite pour la
grandeur de la France, a été le dernier roi casqué. Son petit-fils,
Louis le Grand, ne pouvait mettre un casque sur des perruques à
grandes boucles frisées. Lorsqu'il se rendait à l'armée, il avait un
chapeau de feutre, orné de plumes qui se mêlaient à ses faux che-
veux; il y allait en carrosse, comme à un rendez-vous de chasse,
avec sa cour, suivi des coifleurs de service qui faisaient partie de
sa maison.
La seule explication à donner de l'usage des perruques a été la
mode, ce Protée qui n'est point une chimère, puisqu'il crée et
dérore sans cesse. Parmi les coutumes, il y en a de deux sortes,
celles qui durent et qui pour cela même peuvent être appelées natio-
nales, comme les coiflures en Egypte et en Asie, puis celles que la
mode fût naître et emporte.
L'addition de cheveux faux chez les chauves a été un usage de
tous les temps sans doute, qui sera conservé parce qu'il remédie à
un mconvénient vrai. Tout le reste, la variété des arrangements
des cheveux et de la barbe a été une affaire de fantaisie momen-
tanée. Et dans ce cercle, il faut mettre le désir, chez la femme, de
plaire, de rester ou de paraître jeune, afin d'inspirer ou de retenir
I amour. Cela est un besoin naturel au fond, mais aiguisé et défiguré
par l'oisiveté et le luxe. Aussi l'effet, ici, ne dure-t-il pas des siècles,
mais un temps court, des instants, suivant le degré de raffinement
auquel on est parvenu. 11 n'y a rien à dire contre ces usages, rien
ue les empêchera de se succéder à l'infini, en tous les temps, en
tous les pays. Les sauvages eux-mêmes ont les leurs. 11 vaut
mieux chercher à faire tomber les coutumes nationales établies
iaussemeot sur une hygiène trompeuse.
Au reste, en dehors de l'islamisme où la religion les conserve,
riles ont à peu près partout disparu, et l'on en est revenu à ce qui
est simple, utile et vrai. Cette pacifique conquête, qui résulte d'un
sentiment plus juste des choses et de la vraie liberté de cliacun, a
été pour nous, on ne doit pas l'oublier, une suite de la civilisation
* Le biographe de Descartes, Baitlet, qui nous dit que le philosophe se
louait beaucoup des perruques et en recommanda Fusage à son parent,
l'abbé Picot, nous apprend qu*il les faisait faire à Paris, même pendant son
>^joar en Suède; et que partout il se faisait raser le visage à la manière de
France.
25 ocTODRE (887. 22
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338 DE LA REPRÉSENTÂTlOxX DE U CHEVELURE ET DE LA BARBE
gréco-romaine. Pendant une période, le flot germanique et normand
avait apporté une autre coutume qui s'est prolongée à travers le
moyen âge; mais le développement entier des cheveux et de la
barbe n*a pu se maintenir, et on est revenu à la mesure, au goût
modéré de l'influence grecque et romaine.
En réalité, c'est ce génie antique qui a survécu partout, qui a
civilisé l'Europe entière et, graduellement, s'étend sur le monde. Il
n'est pas \Tai de dire qu'il y a un esprit du Nord et germain en face
de l'esprit latin. Le Nord a son originalité, son action propre, mais
n'est pas indépendant par lui-même. La Grèce a reçu de TOrient
son principe de civilisation; elle y a puisé cette part de poésie dont
le grand et splendide soleil est la source, et avec son génie propre,
exact, précis, savant, et qui a su discerner ce qui est naturel et ce
qui est beau, elle a tout amélioré. Puis Rome, sa fille directe, qui,
aussi, avait le sens organique de l'applicable et du juste, a trans-
porté partout, avec ses conquêtes, les progrès acquis et accumulés
de façon à nous préparer la civilisation moderne. Sans doute, le
temps a tout mêlé, mélangé; cela devait être; il perfectionnera
encore les résultats, mais jamais on ne doit oublier que le vrai
conamencement de notre pensée et de nos mœurs a eu pour ori-
gine l'esprit gréco-latin, lequel, au fond, a représenté la noble et
vraie nature humaine.
Doeteur Debeou.
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES
COURRIER DO THÉÂTRE, DE LA UTTÉRATDRE ET DES ARTS
Les visiteurs de Paris. Ce que les Achantis auraient pu voir. Bruyante
réouverture du grand théâtre parisien. Un scandale par jour : débuts
de MM. Aubanel, Crouzet, Lefebvre-Roncier, Marsoulan, Castclnau.
Cafrard,M"« Limouzin. Rentra de M"« Ratazzi. Deux étoiles : le général
Boulanger et M. Wilson. — Fiction et réalité. Un roman d'Edgar Poë,
un drame de Dennery, une opérette d'Offenbach. Un président de répu-
blique in partibus* La Guyane indépendante et l'étoile de Counani. —
Reprise de la saison théâtrale. Absence générale de nouveautés. Le
Dégommé de M. Gondinet. L*affiche de l'Odéon et ses changements à vue.
— Paul Bocage. Gambon et le fusil de Barbes. Becq de Fouquières et
André Ghénier. Emmanuel Gonzaiès et Edmond Texier. Les deux doyens
d'âge de l'Académie : MM. de Viel-Castel et Cuvillier-Fleury. M. de
Ruolz et le siècle de ruolz.
I
Paris a reçu dans ces derniers temps la visite des Achantis, du
maharajah de Baroda et du bataillon scolaire de la ville d'Amleos :
je ne parle pas de S. M. don Pedro, retour de Londres. Quelques
badaads se sont groupés pour voir défiler au son du tamî)our les
buntÔQs picards jouant au soldat et faisant leur dernière étape sous
les plis du drapeau déployé : les autorités s'étaient portées à leur
rencontre dans la personne d'un certain nombre de conseillers
manicipaux et du maire de l'arrondissement, et si on les eût laissé
&ire, plusieurs mamans du quartier, après les avoir mouchés,
eussent emmené chez elles, dorloté et bourré de confitures, ces
jeunes militaires venus à pied du pays des pâtés pour faire une
entrée triomphante dans la capitale. Don Pedro, qui n'a rien de
l'empereur d'épopée non plus que du Brésilien d'opérette, ne se
distingue pas du commun des mortels, et personne ne s'est jamais
retoomé pour le voir passer. Le maharajah, le plus riche et le plus
puissant des vassaux de l'Angleterre, qui voyage avec sa femme
et une suite de soixante-dix personnes, aura peut-être beaucoup
de succès à Londres; il n'en a obtenu aucun à Paris. On n'a pas
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340 LES OEUVRES ET LES HOtftfES
fait plus d'attention à ce « grand roi » de l'Inde qu'au dernier des
sous-préfels de la république.
Restent les Achantis. Ils étaient vingt des deux sexes, qui exécu-
taient des danses guerrières et des exercices variés sur la pelouse
du Jardin d'acclimatation. Ce sont de beaux nègres, comparables
aux Abyssins, fort intelligents, non moins braves (ils l'ont prouvé
aux Anglais) et d'une férocité toute africaine. S'ils ne sont point
cannibales, ils boivent, dit-on, le sang des ennemis qu'ils ont tués,
afin de se rendre invincibles. Leurs rites religieux sont sangui-
naires; ils immolent à leurs dieux des victimes humaines, ils égor-
gent des esclaves sur la tombe des personnes de qualité, comme
fit le divin Achille aux funérailles de Patrocle. On assure que, la
reine-mère étant morte pendant la guerre contre les Fonti, son fils
sacrifia trois mille hommes à ses mânes : on n'aurait pu faire
beaucoup mieux à Dahomey. Les Achands sont donc des gens
qu'on n'a pas l'occasion de voir tous les jours et qui valaient la
peine d'une visite. Mais quoi ! le Jardin d'acclimatation nous a déjà
tant montré de curiosités exotiques, et il est si difficile de ne point
se blaser à Paris I J'étais allé voir les Gnghalais, j'ai laissé parûr
les Achantis sans leur avoir présenté mes hommages. L'inclémence
de la saison les a chassés. Pour des hommes habitués aux chaleurs
tropicales et qui ont coutume d'aller à peu près tout nus, notre
automne parisien devait être bien dur à supporter. Ils sont donc
partis depuis le 10 octobre.
Eh bien, si ces sauvages civilisés lisaient les journaux et s'ils
entendaient causer des affaires par leurs gardiens, ils auront de
quoi raconter à leurs compatriotes I Supposez qu'il se trouve seule-
ment un Usbek parmi eux, quel pendant il pourrait faire aux Let-
très persanes! Les Achantis ont séjourné à Paris pendant deux
mois : ils y étaient déjà lorsMe l'affaire Aubanel; ils sont partban
lendemain de l'affaire Caffarel, Limouzin et consorts. Ils ont vu se
dérouler toute la série de scandales que vient de couronner le plus
honteux de tous. Heureusement qu'ils ne savaient pas un mot de
français et que la pelouse du Jardin d'acclimatation est un peu loin
pour bien se rendre compte de ce qui se passe. Mais c'est égal : je
n'aurais point osé les aller voir dans les derniers jours, de peur de
rougir devant eux.
Quelle entrée de saison I Quelle réouverture du grand théâtre
parisien! Quelle succession, sur l'affiche, de vaudevilles et de tragé-
dies, d'opérettes bouffes et de noirs mélodrames! Là-bas, à la fron-
tière, les nouveaux incidents éclatant coup sur coup, et la fusillade
de Raon-la-Plaine répondant comme un écho aux exercices de
mobilisation du 17° corps. Ici, cette incroyable, cette effrayante
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LES ŒUVRES ET LES nOlCMES 341
progression de hontes se succédant sans intei*yalle et se dépas-
sant les unes les autres, jusqu'à arracher aux républicains les plus
endurcis un cri d'angoisse et d'alarme. Dans vingt articles on a vu
revenir la citation à'Bamlet : « Horatio, il y a quelque chose de
pourri dans la constitution du Danemark. » Hélas I si seulement
tOQt n'était pas pourri !
Une idée par jour^ avait pris pour devise Emile de Girardin. Il
semble que la république ait calqué la sienne sur celle-là : Un
scandale par jour. Chaque parti a payé sa contribution à la masse :
opportunistes, radicaux, socialistes révolutionnaires, que sais-je
encore? Point de jalousie. Toute la troupe a donné, et même
l'administration, la gendarmerie, la police, l'armée I
C'est Aubanel, qui dérobe au ministère de la guerre et qui vend
au Figaro^ peut-être pour le compte d'un personnage ayant tout
intérêt à garder l'incognito, le plan de mobilisation. Quelques jours
après, c'est Octave Crouzet, directeur de VEstafette^ trésorier de
l'Association des journalistes républicains, qui prend la fuite avec
la c^dsse confiée à ses soins, comme un simple employé de la mairie
du deuxième arrondissement. C'est le chef et le sous-chef de la
sûreté manquant de respect à la mort et à leurs fonctions pour
satisfaire une répugnante fantaisie de curieux. C'est le docteur Cas-
telnau, rédacteur scientifique de X Intransigeant ^ oracle des réu-
nions radicales, s'associant à un escroc prussien pour voler une
compagnie d'assurances sur la vie, à l'aide d'une machination qui
semble empruntée aux romans de Ponson du Terrail. C'est M. Le-
&bvre-Roncier, conseiller municipal, que M. Marsoulan accuse caté-
goriquement d'avoir reçu 10 000 francs de pot-de-vin pour rédiger
un rapport favorable à l'exposition du cinquantenaire des chemins
de fer, — et c'est M. Marsoulan lui-même qui est formellement
dénoncé, avec pièces à l'appui, comme ayant trafiqué de son
influence officielle et évalué à beaux deniers comptants ses relations
et son vote dans le même conseil. Enfin, — et puisse cet enfin
provisoire devenir définitif! c'est un général, un sous-chef d'état-
major, un des auxiliaires les plus rapprochés du ministre de la
guerre, qui est pris la main dans de honteux tripotages de décora-
tions et derrière lequel on découvre toute une bande de person-
nages véreux, d'entremetteuses et de chevaliers d'industrie.
J'en passe, et des pires. Je n'ai rien dit des vols domestiques
commis à la mairie du deuxième, du lieutenant de gendarmerie
accusé non seulement d'avoir volé sa caisse et déserté, mais de
s'être enrôlé au service de l'ennemi et de lui avoir vendu des
pièces concernant la mobilisation. Je n'ai point parlé des quatorze
repris de justice découverts parmi les employés de la mairie de
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Zkt U& OEUVRES ET LES HOMMES
Marseille, métamorphosée par radministration précédente en asile-
pour les récidivistes, et où les commis simplement véreax se troa-
yaient mal i Taise. — Quand nous serons à dix, nous ferons une
croix, dit Mascarille. C'est au moins d«ix croix qu'il faut faire, car
nous soQMnes à plus de dix.
Je n'avais point Thonneur de connaître le sieur Crouzet, même
de nom, n'étant ni un lecteur de YEstaféitey ni un membre de
l'ÂssociatiOQ des journaltstes républicains. Il faut avouer que nos
confrères avaient eu la main aussi maladroite que malheureuse ea
allant justement choisir pour trésorier, parmi tant de concurrents^
le seul peut-être, le seul sans doute qui fût capable de prendre
des familiarités avec sa caisse, et qu'il y a bien un peu, et même
beaucoup de leur faute, dans kt désagréable histoire qui leur arrive.
A peine avait-on appris la fuite du larron que les révélations écla-
taient de toutes parts sur son compte. Chacun de ceux qui l'avaient
connu apportait son anecdote, qui n'avait rien d'édifiant. Chacun
tenait à prouver qu'il s'était toujours méfié de lui. Ce directeur de
journal s'appropriait les appointements de ses rédacteurs; il ne
payait guëres mieux l'imprimeur, les employés, le marchand de
papier. On ne lui connaissait pas de domicile fixe. Il courait les
brasseries, les restaurants nocturnes, les endroits oti l'on joue et
où l'on jette l'argent par les fenêtres. On le savait criblé de dettes,
aux abois, assailli de papiers timbrés, traqué par les huissien,
réduit à des expédients sans dignité et sans scrupule. Dans ie
petit monde qui vivait autour de lui, il s'était formé une légende
sur ses habiletés de flibustier, la souplesse de ses évolutions et les
bons tours, renouvelés de Harel et de Scapin, qu'il jouait à ses
créanciers lorsqu'il était serré de trop près. S'il y avait un homme
qui fût naturellement désigné pour être exclu des fonctions de
trésorier, c'était lui, — et c'est lui qu'on a nommé I Après l'avoir
nommé, on l'a laissé agir sans contrôle, — de peur de blesser sa
délicatesse. Cet honnête personnage était probablement suscep-
tible; il avait la fierté chatouilleuse des gens d'honneur, ou la
pudeur d'une sensitive. On l'aurait froissé en vérifiant ses comptes.
Je le crois bien I Et puis il était recommandé par M. Lockroy. On
s'en remettait donc, non sans une certaine inquiétude, mais sans
aucune surveillance, à son improbité bien connue. Et ce trésorier
modèle répondsût dignement à tant de confiance. Chargé d'en-
caisser les recettes et de les placer, il les encaissait avec exactitude
et les plaçait soigneusement dans son porte-monnaie. Cela a duré
cinq ans, et il a fallu qu'il levât le pied avec 200 000 francs dans
sa valise de voyage pour que cela finît.
M. Crouzet était beaucoup moins un journaliste qu'un homme
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LES OEUVRES ET LKS HOMMES 3i3
d'affaires, et le docteur Castelnau n'était guères plos journaliste
lui-même, malgré sa collaboration intermittente à Y Intransigeant ^
qu'il n'était docteur, à ce qu'il paraît. Ce n'est pas, d'ailleurs, que
la profession libre de journaliste, ouverte à tout venant et où le
premier échappé de collège peut entrer comme au moulin, sans
même être bachelier, — que dis-je? sans savoir l'orthographe, —
pourvu qu'il dispose d'une feuille de papier pour sa prose et qu'il
trouve « un marchand pour la vendre et des sots pour la lire »9
ne se prête à l'intrusion d'aventuriers aussi dénués de scrupules
que de capacité. Qu'y faire? On ne voit pas qu'il soit possible
d'organiser les journalistes à la façon des avocats, avec un con-
seil de l'ordre, car ils ne constituent pas un ordre, et leur bataillon
flottant, où l'on s'enrôle à sa guise, se forme, se déforme, se
reforme et se ti*ansforme sans cesse. Il existe bien une Société
de gens de lettres, mais d'abord les gens de lettres ne sont pas
précisément les journalistes : beaucoup, et des plus illustres, n'ont
jamais écrit une ligne dans une feuille périodique, — comme une
foule de journalistes, qui dépensent infiniment d'esprit, de verve
et de talent dans des articles d'un jour, n'ont jamais écrit et n'écri-
ront jamais un livre. D'autre part, la Société des gens de lettres,
qui va célébrer prochainement le cinquantenaire de sa fondation,
est surtout une société financière, qui a pour but principal d'assurer
les droits de reproduction à ses membres. Il existe aussi des asso-
ciations, et nous venons de voir les garanties qu'elles offrent»
C'est à chacun et à tous de se tenir en garde contre les aventuriers.
Donc, V Intransigeant^ dirigé par M. le marquis de Rochefort,
avait accueilli comme rédacteur scientifique M. le comte de Cas-
teioaa. Mais l'exercice de sa triple profession de docteur, de jour-
naliste et d'orateur anarchiste ne suffisant pas à le faire vivre, il
résolut d'y adjoindre une industrie plus lucrative. Nos lecteurs
connaissent les détails de l'ingénieuse machination ourdie entre
le docteur et un baron allenuvnd, qui a eu l'esprit de disparaître en
temps opportun pour substituer à celui-ci un garçon brasseur
parvenu au dernier degré de la phtisie et le faire enterrer sous le
nom du baron, tandis que le mort vivant touchait les 300 000 francs
assurés sur sa tète. La compagnie se méfiait, et on voit qu'elle
Q avait pas tort; elle n'a payé qu'à la dernière extrémité, après
avoir épuisé tous les moyens dilatoires, et il se trouve qu'elle a
payé trop tôt encore. C'est que les sociétés d'assurances sur la
vie savent de quel réseau de fraudes ingénieuses elles sont entou-
rées, à quel point elles éveillent l'imagination et exercent le savoir
ûdre des chevaliers d'industrie. Après l'octroi, il n'est rien qui
ait mis plus en campagne la verve des fraudeurs que l'assurance
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344 LES (KUYRES ET LES HOMMES
sur la vie. On a pu réunir dans une sorte de musée, pour Tins-
truction spéciale des douaniers, des spécimens de tous les artifices
inventés par les contrebandiers. Mais, pour l'assurance sur la vie,
les déguisements insaisissables que revêt la fraude ne se prêtent
point à une exhibition. Il y a une vingtaine d'années, la Com-
pagnie générale obtenait l'exhumation à Londres d'un de ses
clients, dont la mort prématurée lui inspirait de violents soupçons :
on trouva un lingot de plomb dans le cercueil, et on retrouva
le défunt parmi ceux qui avaient pieusement suivi le convoi du
lingot. Qui ne se rappelle encore, après vingt-trois ans, l'aBsôre
du docteur La Pommerays, machinée comme le plus fort mélo-
drame de Dennery?
Celle de son confrère Castelnau est un peu moins lugubre, msds
elle n'est pas moins macabre. La substitution de cadavre et l'esca-
motage de l'état civil ont été opérés de main de maître, avec une
habileté qui eût fait l'admiration de Gaboriau et de M. Lecocq. Et
comme ces Messieurs avaient admirablement choisi, pour le soigner
par le traitement spécial du docteur et l'enterrer sous le nom du
baron, ce garçon brasseur inconnu, sans relations même avec sa
famille et qui pouvait disparaître sans que personne s'en inquiétât !
Ils n'avaient oublié qu'une chose : de le laver avant de l'ensevelir.
On ne pense jamais à tout. Le menuisier qui apportait le cercueil
s'étonna qu'un baron fût si sale. On lui répondit qu'il avait eu des
malheurs et que, d'ailleurs, c'était un baron allemand.
Ajoutons, en guise de post-scriptum, que le docteur, du teoaps
qu'il rédigeait le Moniteitr des hôpitaux^ se montrait tellement
soucieux de l'honneur professionnel, qu'il poussa un jour le scrupule
jusqu'à protester contre les réclames d'une feuille concurrente par
un article foudroyant, intitulé : La dignité médicale est-elle un
vain mot? Il ne comprenait pas, en effet, la dignité médicale
comme la masse de ses confrères. Homme politique en même temps
qu'homme de science, il s'était même occupé du Code pénal, en
émettant sur les criminels et le droit de punir des vues qu'il pour-
rait être assez piquant de rechercher aujourd'hui. Il compt^dt aussi,
avec le docteur Catiiaux, du conseil municipal, parmi les adver-
saires les plus acharnés de M. Pasteur.
Il en est du docteur Castelnau comme de M. Marsoulan : avant
l'affaire, tous les partis avancés se le disputaient; après l'affaire,
aucun n'en veut plus. En 1854, le docteur était un bonapartiste,
qui protestait de sa profonde admiration pour l'empereur et de sa
confiance en lui; en 1887, c'était un sectateur de Blanqai, voulant
transformer radicalement la société d'après les principes de ce
grand citoyen. Mais les blanquistes sont des ingrats : ils ont aban-
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LES (ECYRES ET LES HOMMES 345
doDDé leur ami dans le malheur, sauf un seul journal, V Autonomie
individuelle^ le dernier né et le plus avancé du groupe anarchiste,
qui a eu le courage de son opinion. Cependant ils avaient énergi-
qoement soutenu l'anarchiste Duval, qui a incendié et pillé l'hôtel
de M"* Madeleine Lemaire. C'est que, disent-ils, Duval incendiait
et pillait pour la cause, tandis que Castelnau a volé dans son
intérêt personnel. Voilà des distinctions bien subtiles! En définitive,
Castelnau ne s est-il pas conduit comme un radical conséquent? En
volant la compagnie d'assurances, il a volé des bourgeois; il a fait
la guerre i l'infâme capital ; tout est là : le journal d'avant-garde,
unique soutien des sains principes en cette douloureuse circons-
tance, le leur a bien dit, sans pouvoir vaincre un reste de respect
humain.
De même pour M. Marsoulan : « Il est à vous, dit aux autono-
mistes le parti ouvrier auquel on veut le passer; gardez-le. — Pas
du tout. C'est un possibiliste. — Allons donc! C'est un anarchiste.
— Non pas : un collectiviste, s'il vous platt. — Quelle calomnie!
Il n'est et n'a jamais été qu'un révolutionnaire bourgeois. » Ainsi
on se le rejette l'un à l'autre, du Cri du Peuple au Radical^
el du Radical à Y Intransigeant, Encore un peu, on le traiterait
d'opportuniste. Cette suprême injure lui a du moins été épargnée
jusqu'à présent. Mon Dieu, le fait de M. Marsoulan n'a pourtant
rien de particulièrement monstrueux en lui-même : il a contracté
un traité avec un homme d'aflaires et un inventeur, en apportant
pour tout capital « ses influences officielles », chiffrées à un
taux qui, d'après le résultat, s'est trouvé plus modéré encore
qu'il ne le pensait. Il se bornait à stipuler le tiers des bénéfices
pour rémunération de son concours. On n'est pas plus modeste, et
il n'y a pas là de quoi fouetter un conseiller municipal. Seulement,
ce qui change le cas et lui donne un caractère exceptionnel, c'est
que M. Marsoulan était un pur entre les purs, qui n'avait pu voir
sans rougir la prévarication de son collègue M. Lefebvre-Roncier,
qui l'avait dénoncé sans relâche, qui avait organisé contre lui des
ineetiogs d'indignation. Depuis Caton, on n'avait pas vu de vertu
aussi rigide que celle de M. Marsoulan. Cet homme austère était
de ceux qui, lorsqu'on inaugura le nouvel Hôtel de Ville, se refu-
sèrent à endosser la livrée de la bourgeoisie pour assister à cette
grande fête démocratique, et arborèrent comme un drapeau, parmi
les habits noirs humiliés, le veston et le chapeau mou. Une si belle
manifestation l'avait placé très haut dans l'estime du peuple. Tu
quoque^ Marsoulan! A qui croire? à qui se fier désormais? S'il était
un intransigeant, un immaculé, une vertu inattaquable et un désin-
téressement de granit, n'était-ce pas ce justicier farouche qui
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346 LES CeUYRES ET LES HOMMES
n'avait point hésité devant l'immolation de son frère et qui n'eût
point recalé davantage devant celle de son fils? Comment ce Spar-
tiate s'est-il changé tout à coup en un mercenaire de la république
athénienne, et Marsoulan tombé, qui peut se vanter de rester debout?
11 y a une moralité bien facile à tirer de cette histoire : c'est
qu'on a naturellement les conseillers municipaux qu'on élit. Il est
trop tard pour lever les bras au ciel. Tu Tas voulu, Georges
Dandin, et tu es mal venu à te plaindre!
Mais, de même que l'histoire d'Aubanel avait été rejetée à l'ar-
rière-plan par celle de Crouxet, celle de Oouzet par celle de Cas-
telnau, celle de Castelnau par celle de Marsoulan, l'histoire de
Marsoulan lui-même a été tout à coup éclipsée par l'affaire Caffarel
et compagnie. Hier on ne parlait que de Marsoulan; il n'en était
plus question le lendemain. Le scandale du jour venait faire
diversion à celui de la veille, et à la faveur du bruit, le juge d'ins-
truction pouvait rendre une ordonnance de non-lieu, sans que
personne y prêtât la moindre attention, au profit de MM. Goroo,
Taylor et du sous-brigadier Rossignol, qui avait eu l'idée malheu-
reuse d'offrir à ses supérieurs une relique de Pranzini, en faisant
fabriquer pour eux des porte-cartes avec un fragment de peau
détaché de son cadavre.
Depuis bien longtemps, aucun incident de notre histoire intérieure
n'avait excité une émotion aussi vive, aussi profonde, aussi du-
rable, que la publication subite, par un journal du malin, d'un
acte d'accusation en règle contre un général, occupant l'une des
plus hautes positions du ministère de la guerre. La pièce était
accablante, et elle se trouvait confirmée le soir même par l'arresta-
tion du général Caffarel. En sortant des théâtres, tous les specta-
teurs purent entendre hurler par des nuées de crieurs: « Demander
le scandale du jour. — Le trafic des décorations au ministère de
la guerre. — Un général marchand de rubans. — La Légion d'hon-
neur à l'encan. » L'émotion s'accrut encore les jours suivants, à
mesure que les charges devenaient plus écrasantes contre le sous-
chef d'état-major général, et que, la tache d'huile s'étendant tou-
jours, on en venait à se demander où elle s'arrêterait. Matin et soir,
de nouveaux accusés entraient en scène, les uns simples comparses,
personnages louches et tarés, surpris tout à coup dans les bas-
fonds de l'intrigue qui est leur élément naturel; les autres jouissant
d'une réputation jusqu'alors intacte, au moins parmi ceux qui ne
fréquentent point les coulisses de la politique, et occupant les posi-
tions les plus élevées. Dix noms, vingt noms connus se prononçaient
tout haut, s'écrivaient en toutes lettres ; on s'en chucfaottait à l'oreiDe
beaucoup d'autres, et de plus éclatants. Nous étions moins écœurés
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LES CBUTRBS ET US BOiQUBS 347
encore par ce que nous apprenkms que par ce que nous craignions
d'apprendre. Et tous ces noms, les noms honorables et les noms
a?i)is, les généraux et les femmes galantes, les sénateurs et les
agents d'aflaires véreuses, les personnages officiels et les indus-
triels interlopes, apparaissaient unis par nne confraternité repu-
gDante, «atretenant les uns avec les autres des rapports intimes,
coifo^QS dans un horrible mélange. On se trouvait tout à coup
en présence d'ane bande de brocanteurs occultes ayant leurs
courti^^-marrons pour placer les faveurs dont ils disposaient et
leurs rabatteurs pour amener la proie dans leurs filets; d'une
espèce de juiverie tenant, dans les ministères et les Chambres,
coooptmr de décorations et bazar d'apostilles. Dans ce « joli
monde » d'aventuriers des deux sexes, de personnages historiques
et de législateurs perdus de dettes, réduits aux expécfients de co-
médie, grugés par les usuriers, d'entremetteurs sans vergogne,
de drôlesses nées dans quelque booge et affublées de noms aris-
tocratiques, nous retrouvions de vieilles connaissances qu'on croyait
depuis longtemps noyées dans la boue, échappés de police correc-
tionnelle et de Cours d'assises frayant de pair à ccMnpagnon avec
les hommes du jour.
Ce fut comme un de ces abîmes illnminés tont à coup par un
édair jusqu'en ses profondeurs, au momail où l'on allait y mettre
le pied. Dans quelle caverne sommes-nous tombés I A quelle bande
la France est-elle en proie I Toutes les eaux de la Seine suffiraient-
elles à nettoyer cette écurie d'Augias? Qu'étaient-ce que les
autres scandales à c6té de celui-là, et quel couronnement de la
série, si toutefois c'est un couronnement, et s'il ne faut pas re-
douter quelque chose de pire encore pour demain! Un Crouzet,
ce n'était qu'un journaliste, — pas mèoae : un demi-journaliste,
comme ces dames qui n'appartiennent au monde que par le demi-
iDonde; un Castelnau, qu'un anarchiste plus ou moins lettré, ap-
pKqnant après tout ses principes, ou sa négation des principes,
avec une logique irréfutable; un Lefebvre-Ronder et un Marsoulan,
deux menbres d'un cons^ munidpal mal famé; M. Taylor et
M. Gorofi, deux policiers qui ne sont ni habitués ni tenus à des
raffinements de délicatesse. Mîûs iâ nous avons affaire à l'armée,
où les tradiiioiis de loyauté et d'honneur ont toute la force d'un
^te religieux, et aux plus hantes magistratures de l'État. Le flot
de boue a rejsûlli jusque sur l'ordre de la Légion d'honneur, qui
CT a été éclaboussé, et sur le régime, qui en demeure sali.
Sous le coup d'une émotion trop légitime, nos premières craintes
dépassaient encore la réalité. On avait perdu tout sang-froid. On
parlait de trahison, d'espionnage, de documents vendus, de plans
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318 LES OEUYRES ET LES HOMMES
nûlîtaîres livrés à rennemi, de conciliabules clandestins et suspects.
Les noms de deux Allemands, mêlés à cette affaire, donnsdent un
caractère de vraisemblance à l'accusation. Rien n'est venu la con-
firmer pourtant, il faut se hâter de le dire. Tout se borne à des
trafics répugnants où des aventurières de bas étage et des bohèmes
sans scrupule négociaient avec des politiciens à l'américaine, pour
qui les affaires publiques ne sont qu'un moyen de faire leurs pro-
pres affaires, le placement de la Légion d'honneur, pële-mèle avec
une teinture pour les cheveux et un émail pour les dents. C'est
bien assez. Ne nous plaignons pas trop de l'excès d'une émotion
qui a touché à l'affolement. Par son exagération même, elle
témoigne de la susceptibilité de l'opinion publique dans les ques
tiens d'honnêteté. Il y a encore de l'écho en France, comme disait
le général Foy, quand on y parle d'honneur. Et peut-être celte
agitation prolongée fera-t-elle réfléchir les émules des malheureux
qui vont payer pour tous. Quelles rumeurs ne circulent pas! A en
croire les journaux républicains eux-mêmes, nourris dans le sérail
et en position d'être mieux informés que nous, le général Caffarel
ne serait, dans la circonstance, que le bouc émissaire des péchés
d'Israël, et l'on n'a pas craint de dire de vingt côtés que, si 1 agent
secret qui lui a tendu le piège où il est tombé si vite était allé
porter les mêmes propositions à cent autres fonctionnaires supé-
rieurs ou membres du Corps législatif, elles auraient trouvé des
oreilles aussi largement ouvertes et un accueil non moins empressé.
Suivant une feuille très grave, qui a l'habitude de peser ses
paroles et dont l'autorité ne saurait être récusée par les républi-
cains, c'est une croyance généralement répandue que les membres
de la majorité parlementaire ne vivent ni de leur indemnité, ni de
leurs rentes, ni d'une profession classée, et qu'ils exploitent leur
position comme un fonds de commerce. La chose est reçue et cela
se fait tous les jours. L'exemple donné par l'héroïque Michelin n'a
pas encore eu son pendant. Dans mon innocence de chroniqueur
forcé de voir quelquefois la mauvaise compagnie par nécessité
professionnelle, mais qui ne la fréquente pas, je n'aurais jamais
osé dire pareille énormité. Je m'en rapporte aux gens de la mûson.
Pour comble, une nouvelle affaire Boulanger s'est greffée sur
l'affaire Caffarel, et, par un privilège que son éloignement de la
scène politique n'a point enlevé à ce bruyant général, dont le nom
revient chaque jour dans toutes les feuilles publiques et qu'on
pourrait surnommer l'inévitable, comme je ne sais plus quel per-
sonnage encombrant d'autrefois, elle n'a pas fait moins de tapage,
quoiqu'elle eût bien moins d'importance. Les trente jours d'arrêts
de rigueur infligés au commandant du 13* corps d'armée ont immé-
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LES (EUYRES ET LES HOMMES 349
diatement suivi Tarrët pronoDcé par le conseil d'enquête contre le
général CafTarel, pour fautes graves contre Thonneur; ils ont coïn-
ddé avec la publication de V Histoire patriotique du général Bou-
langer. Ce n'est pas tout : au même moment, un industriel lançait
le cognac Boulanger^ qu'il proposait aux amis du général comme
nn hommage à leur idole, et dont ils boivent maintenant chaque
petit verre comme une protestation. Nous avions déjà le jouet
Toujours debout^ imaginé par un bimbelotier ingénieux à l'usage
des enfants de patriotes bonlangistes, La lice est ouverte, et nul
doute que des industriels avisés ne nous réservent encore d'autres
inventions du même acabit.
Enfin, après l'affaire Boulanger, l'affaire Wilson est venue
ajouter à ces hontes un post-scriptum qui n'avait rien d'imprévu,
mais qui a dépassé tout ce qu'on attendait. De toutes parts se sont
levées contre le gendre du président de la république des accusa-
tions précises, avec les noms, les dates et les chiffres. La cons-
dence publique, impudemment provoquée depuis si longtemps,
Êôssut explosion comme un orage dont les nues accumulées crèvent
tout à coup et toutes à la fois. Et ce terrible concert d'accusations
présenta le caractère significatif de ne paraître invraisemblable à
personne. Les amis même de la maison laissèrent le prévenu se
défendre seul, avec ceux qu'on désignait comme ses complices.
C'était la première fois qu'il daignait prendre garde à l'opinion : il
avait fallu que, poussée à bout, elle forçât la voix et criât de toutes
ses forces, pour qu'il consentît à l'entendre, parce qu'il n'y avait
plus moyen de faire autrement. On peut dire que, contrairement
à ce marchand qui perdait sur chaque article et se rattrapait sur la
quantité, M. Wilson, même en gagnant sa cause sur plusieurs des
points allégués, ne l'a pas moins perdue dans l'ensemble. La
femme de César ne doit pas être soupçonnée, mais le proverbe ne
dit rien du gendre, et M. Grévy ressemble si peu à César!
II
Si Auguste Barbier était encore de ce monde, quel pendant il
eût pu donner à son drame satirique Pot-de-vinl Et sa nouvelle
sath^ eût été meilleure, j'aime à le croire, et mieux inspirée. Au-
jourd'hui les simples pots-de-vin d'autrefois sont devenus des
tonneaux. Non, ce n'est pas la plume affaiblie d'Auguste Barbier
qu'il faudrait, c'est le burin corrosif de Juvénal et le fer rouge
d'André Chénier.
On a souvent accusé les poètes satiriques d'hyperbole, comme
les romanciers et les écrivains dramatiques d'invraisemblance. Il
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350 LES OEUVRES ET LES BOMMES
semble que, depuis un mois, nos mœurs républicaines suent pris à
tâche de les justifier les uns et les autres. Je viens de relire les
passages les plus violents de la satire de Barbier, et je les ai trouvés
singulièrement anodins. D'autre part, nommez-moi le romander
dont les fictions puissent entrer en concurrence avec les derniers
événements. La réalité, quand elle s*y met, est plus inventive que
Balzac; elle a plus d'imagination que Ponson du Terrail; elle dé-
fierait toute la Société des gens de lettres, depuis M» Pierre Zacone
jusqu'à M. Emile Richebourg. Si Ton eût ouvert un concours entre
le romancier le plus hardi, le dramaturge le mieux doué et la
colonne des faits divers pendant un jour quelconque de ce dernier
mois, nul doute que le roman et le théâtre n'eussent été honteuse-
ment battus.
Ainsi cette affaire Caffarel-Limouzin-d'Andlau, — on ne ssât de
quel nom l'appeler — au point de vue moral, elle est bien triste et
bien sombre; elle fait invinciblement songer à une nonvelte
effrayante d'Edgar Poë : le Cas de M. Valdemar^ dont le héros,
magnétisé in ariicuh mortis et laissé pendant sept mois dans son
sommeil cataleptique, tombe en décomposition lorsqu'on le réveille
et se dérobe sous la main qui fait les passes, en ne laissant, sur le lit
où il semblait vivre toujours dans sa mort, qu'une « abominable
putréfaction ». Mais si l'on a le courage de se placer au point de
vue purement esthétique, quelle variété admirable dans les inci-
dents et les personnages, quelle combinaison à souhait de tous les
éléments d'intérêt, quel heureux mélange du bouffon et da tra^
gique! Rien n'y manque de ce qu'il faut pour constituer un roman
du plus haut goût : il y a deux ou trois généraux, dont un comte et
sénateur, plusieurs femmes de catégories et d'âges divers, les unes
avec des maris, les autres sans maris, la dupe naïve, le fûseur,
l'escroc du grand monde, l'agent de police. Toutes les passons
sont en jeu; l'intrigue est fortement corsée, les épisodes se pres-
sent : descentes de police, interrogatoires palpitants, visites de
papiers, jugement du conseil d'enquête, désespoir de maris inno-
cents croyant à la vertu de leurs femmes, protestations pathétiques,
confrontations dramatiques, disparition mystérieuse d'un accusé;
l'intérêt croît de scène en scène, mrate, s'élargit; l'action est claire
et énigmatique à la fois; elle garde des côtés inquiétants; elle lûsae
deviner des dessous qui donnent carrière à l'imagination. El «a
loin, dominant tout le roman, dans le mir^e lumineux d'une apo-
théose, la croix d'honneur rayonnante, avec ces mots en lettres de
flamme : Honneur et patrie!
Et l'affaire du docteur Castelnau, est-ce que ce n*est pas un
roman à la fois fantastique et réaliste dans le genre de Wilkie
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LES ŒUVRES ET LIS HOMMES 361
Collins, de miss Braddon, de M. du Boisgobey? un roman à secret,
propre à exercer la sagacité de tout un bataillon de détectives dans
la double recherche du mort et du vivant, avec traces entre-croisées
ou effacées, crochets, fausses pistes, jusqu'à la découverte définitive?
Voulez- vous maintenant, en regard de ces drames, un pur vau-
deville, une opérette à laquelle ne manque que la musique d'Offen-
bach? Prenez cette histoire de Téphémère république de C40unani,
qui a éclaté tout à coup dans la presse le mois dernier, comme un
joyeux écho de Vlie de Tulipatan ou du Roi d^Amatiboii, VEtat de
Counani, si Ton peut employer ce mot faute d'en trouver un autre
plus congruent, est un territoire contesté entre la Guyane française
et le Brésil. Faute d'avoir jamais pu s'entendre sur la possession
de ce territoire, les deux pays l'ont abandonné à lui-même et il s'est
peuplé peu à peu d'environ 1500 habitants. Indiens ou métis, qui
se sont constitués tant bien que mal en six capitaineries. La capitale
du pays, Counani, Be possède pas moins du dixième de la population
totale : 150 habitants. Un jour de l'année 1883, M. Coudreau, profes-
seur au collège de Cayenne, passant par là, trouva de braves gens
qui aimaient la France et qui brûlaient d'avoir un gouvernement,
quoiqu'ils s'en fussent très bien passés jusqu'alors. Ceux-ci lui
remirent une pétition qui demandait au gouverneur de Cayenne de
leur envoyer des administrateurs français. C'était la quatrième fois
depuis vingt-cinq ans que les Counaniens s'adressaient ainsi à la
France : la nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que les
précédentes, et Counani, en désespoir de cause, se déclara indé-
pendant. Le premier exercice de son indépendance a été de se
proclamer en république et d'offrir, par l'intermédiaire sans doute
de M. Coudreau, la présidence i un habitant de Vanves, M. Jules
Gros, dont le titre principal à un pareil honneur était celui de
n^nobre de la Société de géographie. De bourgeois de Vanves,
passer ainsi dm jour au lendemain président d'une république sur
tes bords de l'Oyapock, on conviendra que l'aventure n'est pas
banale. Depuis l'intronisation de cet avoué de Périgueux, M. de
Toaneins, sur le trône d'Araucanie, on n'en avait pas vu de
pareilles. Que feriez-vous si l'on venait tout à coup vous offrir la
couroone du royaume des Achantis? Je ne crois pas trop ra'avancer
« pensant que vous demanderiez à réfléchir. M. Jules Gros, quoi-
qu'il ait notablement dépassé la soixantaine' et que sa vie pacifique
Be semble pas l'avoir prédisposé aux aventures, accepta tout de
suite. Mais il résolut de procéder d'abord, sur les rives mêmes de
la Seine, à HnstaHation de son gouvernement, — mesure prudente
et qui pourtant l'a perdu, comme nous Talions voir.
11 nomma donc un ministère, fonda un journal officiel et créa
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352 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
Tordre de TÉtoile de Counani. C'est par ce dernier point que
l'affaire se rapproche de celle dont nous parlions tout à Theure,
que le drame et le vaudeville se tiennent. Tous deux, le président
(le Counani et le sous-chef d'état-major général au ministère de la
guerre, exploitaient également la mine inépuisable . de la vanité
humaine. Le premier soin de tout nouvel État qui se fonde est de
créer une décoration, avant même de constituer un gouvernement.
« On appelle cela des hochets, disait le Premier consul en 1801,
lorsqu'il proposait l'établissement de la Légion d'honneur. Soit!
c'est avec des hochets qu'on mène les hommes. » L'humanité est
véritablement conduite en Isdsse par ses pasteurs comme les mou-
tons de Florian par leurs bergères, à l'aide de rubans. 11 existe
des ordres de chevalerie jusque chez les sauvages. La grande chan-
cellerie est, en réalité, le premier, le plus important de tous les
ministères. M. Jules Gros, qui a l'expérience des hommes et qm
est officier d'Académie, n'avait donc pas perdu plus de temps pour
créer l'Étoile de Counani que Sa Majesté Orélie-Antoîne I" pour
créer la Couronne de fer, et le Journal officiel de la Guyane indé-
pendante, imprimé à Paris, nous donnait le même jour les décrets
constitutifs de la nouvelle république et la liste des premiers che-
valiers et des premiers officiers de l'Étoile. Le nom de M. Paul
Arène y brillait comme un soleil; les autres étaient de braves gens
parfaitement inconnus, qui devaient peut être aider de leur bourse
aux frais toujours onéreux de l'établissement d'une nouvelle
république.
Mais cette publication, reproduite avec empressement par les
chroniqueurs, heureux d'une pareille aubaine, donna l'éveil au
Brésil et à la France, en leur rappelant qu'ils avaient des droits
sur le territoire de Counani. Ces droits ils n'y tenaient pas beaucoup
sans doute et ils n'en parlsdent guère, car le pays n'est ni assez
peuplé ni assez riche pour les tenter. Mais dès lors qu'un troisième
larron s'appropriait l'objet du litige, c'était une autre affaire. En
désaccord pour décider à qui des deux appartiendrait maître Ali-
boron, ils se retrouvaient en accord parfait pour décider du moins
que ce ne serait pas à M. Jules Gros. Bientôt donc, deux petites
notes sèches et dédaigneuses avertissaient qui de droit que Tciis-
tence de la république de Counani n'était pas reconnue. Ces notes
jetèrent le désarroi dans l'esprit du président de la Guyane indé-
pendante et de son conseil de gouvernement. On se hâta d'averdr
les chevaliers de l'Étoile, fort déconfits, que, s'ils étaient rencontrés
avec le nouveau ruban à la boutonnière, ils s'exposaient à se voir
poursuivis pour port illégal de décoration, et que leur brevet bc
pouvait être valable qu'après la prise de possession définidve du
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LES (EUYRES ET LES flOMMES 35?
territoire connanien» ce qui tardera peut-être un peu, puis après
enquête sur la moralité et les titres de chacun d'eux. Cet avis
provenait du conseil, et il équivalait à un désaveu du président,
accusé de précipitation imprudente et de favoritisme. Il déchaîna la
discorde. On échangea des récriminations. Le président prononça
la destitution de ses ministres et de son conseil, lequel riposta en
le destituant lui-même, et en prononçant Tannulation de tous ses
actes, — « sauf la nomination des grands dignitaires ! » Un conseil
de gouvernement qui révoque celui qui l'a nommé, cela peut paraître
extraordinaire au point de vue de la logique; mais c'est ainsi que
se font les révolutions.
. On voit que la république de Counani ne retarde pas en fait
de crises ministérielles et même de révolutions. Son président a été
renversé avant de s'être assis dans son fauteuil. Que dis-je? on
3vait déjà soufflé sur son État, et il s'était évanoui comme une bulle
de savon, lorsque son conseil général, ses ministres et ses fonc-
tionnaires l'ont déclaré déchu. C'est depuis que la république
n'existe plus qu'elle a deux gouvernements, car, bien entendu,
M. Jules Gros persiste à garder son titre avec l'obstination habi-
tuelle à tous les chefs d'État inpartibtis^ et si rare, au contraire, chez
les souverains véritables, toujours prêts à capituler ou à abdiquer;
— et d'autre part le conseil de gouvernement continue à rendre des
décrets « pour le président empêché». Empêché est un euphémisme
adorable. Ces décrets consistent surtout à nommer des titulaires
à tous les postes vacants. Quelle bonne fortune pour les ambitieux
et pour les activités sans emploi I La Guyane indépendante possède
déjà presque autant de fonctionnaires que d'habitants, — y compris
un capitaine inspecteur de la force armée. Le conseil général a un
secrétaire général, qui contresigne ses décrets, et le ministre d'État,
en même temps grand chancelier, un sous-secrétaire d'État! Le
conseil de gouvernement a même poussé le zèle et la prévoyance
jusqu'à décerner des places dont il se réservait de déterminer ulté-
rieurement le titre. C'est une trouvaille, qu'on ferait bien d'utiliser
en France pour satisfaire les solliciteurs.
Lorsque les fonctionnaires se mettront en route pour Counanî,
ce sera, comme on voit, une véritable expédition, presque aussi
nombreuse que l'armée de Femand Cortez, et ils pourraient, au
besoin, conquérir le pays qu'ils vont administrer. Un fonctionnaire
est capable de bien des choses pour prendre possession de son
emploi. Biais de son côté le président révoqué a, dit-on, Tintention
d'armer en guerre et de mobiliser les ex-chevaliers de l'Étoile, que
l'ardeur de reconquérir leur brevet anime de sa flamme belliqueuse.
Laquelle des deux expéditions arrivera la première? Si elles débar-^
25 OCTOBBB 1887. 23
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S54 LES CBUVRIS IT LKS HOMMES
quent en même lemps, laquelle exterminera l'antre et plantera son
drapeau sm* le tmitoire du pays conqnis?
Cet épisode d^une répuMiqoe éphémère, qm n*a guèrcs duré
qu'un tour de cadran, mais qui se survit dans ses dignitaires, tout
en n'existant plus, aura du monis eu Farantage de nous égayer un
moment dans les temps moroses que nous traversons, et de fournir
en bien joli cadre de reme de fin d'année à nos théâtres du
iKKilevard.
m
Mais il en est des revues de fin d'année comme des almanacfas :
voilà qu'elles se mettent à paraître dès la fin de septembre. Parfe
sans parts au théâtre de la Renaissance, en est à sa vingt-cinquième
représentation. Trouve-t-on que le temps marche trop lente-
ment, que nous ne vivons pas assez vite? Nous sommes si pressés,
in dévorés par la soif du nouveau, qu'il nous faut msûntenant le
compte-rendu du Salon avant l'ouverture, et celui de la pièce avant
ht première. Dans les journaux bien informés, on ne se borne pohrt
à donner des extraits d'un livre par anticipation, on l'analyse et on
le juge, sur les bonnes feuilles, la reille du jour où il parait. Les
progrès du reportage sont tels, qu'il en est venu à rendre compte
des événements lorsqu'ils ne sont pas encore arrivés. On veut
manger les œufs avant qu'ils ne soient pondus. Ne nous étonnons
donc pas si les revues de l'année commencent à paraître le SO sep-
tembre : dans dix ans, elles paraîtront à Pâques.
Lentement et les uns après les autres, tous les théâtres ont enfin
touvert. L'Opéra-Comique, transporté place du Chltelet, dans cette
salie des Nations qui a déjà passé par tant de métamorphoses et
où ce n'est pas la première fois que le drame lyrique éBt domicile,
vient de rouvrir lui-même, sous la direction de M. Jules Barbier,
en attendant que la justice adt statué sur la responsabifité de
M. Carvalho. Tous ont pris leurs précautions contre Hncendie, et
les longs travaux imposés par la commission ont été la grande
cause de ce retard général. Si vous passez à l'extrémité de la rue
Montpensier, vous aurer une idée de leur importance en levant les
yeux vers les fenêtres du théâtre du Palaîs-Royal, maintenant gar-
nies, à tous les étages et dans toute la longueur du bâtiment, de
balcons reliés entre eux par des escaliers à vis et dont les derniers
rejoignent le trottoir par des échelles de fer. On dirait de Tarma-
ture formidable d'une citadelle, à cela près que le but en est tout
opposé.
Suivant l'usage, la plupart des théâtres ont recommencé la cam-
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LfôCEUVRBSffrLBSfiOmBS .35$
pagne par des refrâes, doot {dusieQTB soBt empruntée» sw réper*
Uàre de M. LaMdie, qpQi finira par y passer tout entier. Quant aux
pièces nouvelles, les événements dm grand théâtre parisien leur
ont fait du tort. L*opérette de Swrcouf, de MM. Cbivot, Duru et
Robert Planquette, qui promet de renouveler aux Folies dramoti*
ques le succès légendaire des Cloches de ComevUle^ ne peut pas
l^us rivfi^ser avec celle de la République de Counani^ que le
général Boum, qui vient de reparaître aux Variétés, n'est au niveau
du général Boulanger.
Est-ce à cause de cette concurrence que les nouveautés drama^
tiques, sauf l'exception de Sureouf^ ont été généralement si
malbeureuses? Elle pourrait expliquer l'indifférence, le peu d'em-
pressement et de curiosité des spectateurs; elle ne saurait expliquer
les chutes. Si, malgré le nombre des œuvres, notre récolle est très
fliaigre, c'est la &ute des auteurs et non celle du public.
M. Gondiaet lui-même a échoué au Gymnase. Peu d'écrivains
soDt entourés d'une sympathie plus générale que M. Gondinet; la
bienvenue au jour de chacune de ses comédies lui rit dans tous les
yeux. On attendait avec une curiosité paiticulière soo Dégommé^
que ce titre d'allure familière annonçait comme une pièce anansaote
et toute d'actualité. Je ne pense pas avoir besoin d'expliquer, même
au lecteur de province le moins feumliarisé avec l'argot œuraot, le
sens de ce mot populaire. Vous ne le rencontrerez certamement
pas dans Bossuet, ni même dans Boileau ou La Bruyère^ mais vous
le trouverez dans Gavarni, dans Balzac, dans Labicîie, dans Viekr
Hugo. 11 y aurait une assez curieuse étude philologique à faine
sur tous les tenues d'argot, de sens fort divers, auxquels le mot
^omme a donné naissance, depuis ^mmeux jusqu'à dégommé.
Quel rapport la substance mucîlagineuse et translucide qui se
cristalli^ en larmes sur la tige de certains arbres peut-elle avoir
avec ce qu'on appelle la haute gomme^ c'est-à-dire avec le dessus
du panier, avec l'élite et la fleur des gomnaeux des deux sexes, ou
avec le dégommage d'un préfet? Je pose, sans la résoudre, cetie
question qui prépare des tortures aux Darmestetter de l'avenir.
La censure avait un moment arrêté la pièce de M. Gondiaet,
-coupable d'irrévérence envers la nouvelle magistrature. ËUe eût
rendu service à l'auteur en ne levant pas son uelo, car son seule-
ment Dégommé n'a point réussi, nuds c'est une de œs chutes qui
a'<Htt rien de glorieux ni d'éclatant et qui ne laissent aucun espoir
^'m recoins ea appel. Autant qu'on peut s'en rendre compte sous
la mollesse et l'indécision du contour, l'auteur seoible avoir eu
pour but d'opposer l'une à l'autre l'andenne et la nouvelle magisK
(latore; la naigistrature de la vieille roche, pénétrée de son devoir,
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356 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
exerçant sa profession comme un sacerdoce, imprégnant son lan«
gage^ ses gestes, sa physionomie, toute sa manière d'être, du sen-
timent de sa dignité, et la ma^strature des nouvelles couches, qui
change tout cela et qui porte dans le sanctuaire des mœurs, des
attitudes, une familiarité d'allures propres à en diminuer le respect
Cette idée pouvait devenir le point de départ d'une satire drama-
tique, avec un talent plus vigoureux et plus hardi que celui de
M. Gondinet, dont les malices s'arrêtent à fleur de peau. A défaut
de satire, on en pouvait tirer une comédie de mœurs, mais à la
condition de prendre son parti nettement, et c'est ce que n'a pas
su faire l'auteur, dont toute la pièce flotte incertaine entre la
comédie et le drame, sans jamais permettre au spectateur de
s'abandonner franchement, de se confier à la situation et au sen-
timent qu'il éprouve.
Cette incertitude s'accuse tout d'abord dans le dessein des prin-
cipaux personnages, en qui s'incarne l'idée de la pièce. M. Barenton
est le magistrat rigide, austère, intègre : il se fait dégommer pour
n'avoir pas voulu tenir compte d'une recommandation du préfet.
Mais il est si gonflé de son importance qu'il en semble d'abord un
peu grotesque et qu'on se demande si M. Gondinet ne veut pas
tracer une caricature. Bientôt cette impression s'efface, et le
magistrat lui-même disparait devant le père, qui s'attendrit sur sa
fille coupable. La nouvelle de sa destitution lui est arrivée, en
effet, au moment où il a entre les mains le dossier d'une affaire
destinée à prendre place parmi les causes célèbres, l'affaire Cha-
loupin ; mais dans ce dossier figurent des lettres compromettantes
de sa fille, aujourd'hui M"^*" Chevrette, qui s'est laissée entraîner
jadis à une correspondance imprudente avec un don Juan de
province et qui, se voyant perdue, confesse à son père le fatal
secret. La destitution vient à point pour tirer d'embarras M. Ba-
renton, placé entre son amour paternel, qui lui souffle de soustraire
les lettres fatales, et sa conscience de magistrat qui le lui défend ;
mais ces terribles lettres n'échappent à un danger que pour ea
retrouver un autre, plus grave encore : le remplaçant de M. Ba-
renton dans les fonctions de procureur général n'est autre, en effet,
que son gendre Chevrette.
Ce Chevrette entre en scène comme un magistrat des nouveUets
couches. Nous le voyons au second acte pénétrer au Palais dans
le bureau de son prédécesseur avec des allures de bon garçon^
tutoyant et plaisantant son personnel; pour un peu, il emaièneraxt
le greffier prendre un bock. Là se trouve la scène qui a alariué la
pudeur de la censure, et que l'auteur a pu conserver grâce ât une
Jégëre concession où se marque la mesure du respect officiel
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 357
jagé nécessaire et suffisant pour la ma^strature actuelle. Primiti-
vement, Chevrette, après avoir revêtu la robe rouge et la toque,
se regardâdt dans la glace et plaisantait en homme qui vient de se
travestir. Maintenant, après avoir tiré la robe de l'armoire, il se
borne à la mettre sur son bras. Mais il n'en prend pas une ùuni-
liante de moins. L'effet manque, parce qu'il n'est pas souligné par
le contraste, et aussi parce qu'il n'est point poussé et soutenu.
Bientôt, en effet, la pièce dévie avec Chevrette, comme elle avadt
dévié avec Barenton : le magistrat nouveau s'efface devant le mari,
comme le ma^strat ancien s'était effacé devant le père. L'action
tourne ici au drame, là à la comédie d'intrigue, quand la chasse
aux lettres compromettantes qu'il s'agit de retirer du dossier com-
mence, avec des péripéties qui rappellent de loin celles des Paiiet
de mouches.
Et comme si ce n'était point assez de ces incohérences dans la
marche de la pièce, les caractères mêmes ne se tiennent pas. Une
fois que nous avons pris notre parti de regarder Barenton comme
le type du magistrat austère et de l'homme d'honneur, comment
n'être pas déconcerté en le voyant furieux de sa révocation, et
surtout en l'entendant annoncer à son gendre, en termes peu
voilés, la découverte qu'il va faire dans le dossier Chaloupin I II se
sent un peu consolé par le dédommagement que lui réserve une si
heureuse circonstance. Sa fille sera déshonorée aux yeux de son
mari, mais lui du moins il sera vengé. Ahl ahl cela apprendra à ce
Chevrette à venir lui enlever ses dossiers 1 Que dites- vous de ce
père et de ce magistrat? Et vice versa ^ lorsque M. Gondinet nous
a bien montré Chevrette comme un magistrat sans dignité, intro-
duisant les habitudes de la brasserie dans son cabinet, tout à coup
il lait ou il a l'air de faire volte-face, en nous le révélant comme un
mari modèle et magnanime, comme un brave homme, qui donne sa
démission pour vivre dans la concorde domestique la plus complète,
avec son beau-père aussi bien qu'avec sa fenmie. Qu'il n'y ait
point là de contradiction absolue, je le veux bien; mais il y a tout
au moins une contradiction apparente. L'esprit du spectateur est
lancé dans une direction d'où on l'arrache ensuite. L'auteur semble
prendre pldsir à lui ouvrir de fausses pistes, à le dérouter, et on
ne comprend plus quel est le but de sa pièce. Est-ce le désir
d'effacer toute intention satirique qui l'a guidé? A-t-il craint d'être
accusé de parti-pris? Ou ne s'est-il pas laissé tout simplement
entraîner par les hasards et les besoins de l'action, au lieu de do-
miner son intrigue et de la diriger?
Comm^ dans toutes les œuvres de M. Gondinet, l'accessoire
raoaporte sur le principal; les caractères épiaodiques et les mots
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356 US (EUTREB ET US DMQOS
bemeux ont sauté jusqn'à un certam point la pièce qui, sans celte
verve de détail, n'aurait pas atteint peut-être sa dixième représen-
tation. Néanmoins M. Gondinet a eu souvent plus d'esprit, et de
l'esprit de meilleur aloi. Celui de Dégommé manque généralemrat de
nouveauté, de mordant et même de finesse. Noos n'attendions pas
de lui une trame bien solide, une comédie iûen fermement cons-
truite; mais nous pouvions attendre du moins plus de dextérité, de
légèreté de main, de clarté, comme d'observation ingénieuse et de
fantaisie jHquante. Son ouvrage n'est ni un drame, ni un vaudeville,
ni une com^ie d'inirigue, ni une comédie de mœurs; il est un peu
de tout cela : pièce bybride en définitive, esquisse décousue qui,
chemin faisant, s'engage dans une foule de petits sentiers et ne
mène à rien.
L'Odéon, qui a rouvert par Claudie et qui est maintenant revenu
à V Artésienne^ nous a, dans l'intervalle, donné quatre nouveautés
en moins de quinze jours. S'il mardie de ce pas, il est capable
d'épuiser un programme qui nous avait paru chargé outre mesure
lors de sa publication ; mais c'est i ta condition de ne plus se laisser
prendre au dépourvu. L'Odéon devrait toujours avoir sur la planche,
je veux dire en répétition et toutes prêtes, une demi-douzaine de
jnèces en trois actes et le double de oes levers de rideau en prose
ou en vers, qui sont les bors-d'<Buvre de la représentation. Dans un
repas bien réglé, les bors-d'œuvre, comme les entremets et les
desserts, ont leur importance. L'Odéon nous en a souvent donne
de fort agréables et qui mettaient en appétit.
Telle est la petite comédie en un acte, en vers, de H. Ed. Blau :
Maître Andréa^ la srale de ces quatre pièces qu'il faille relienir.
Elle évoque en son petit cadre le souvenir de ces tableaux vénitiens
où George Sand et Alfred de Musset mettent en scène des artistes
de la Renaissance dans une action dramatique et passionnée. Mattre
Andréa, le plus célèbre joaillra* de Venise, un rival de Benvenuto,
a épousé, à plus de cinquante ans, une jeune fille que la gloire do
vieillard, plus que sa fortune, a séduite. Mais elle a vingt ans, et
la gMire ne lui suffit pas. Son cmar soupire la nuit, le jour, comme
dit la romance, et elle n'a pu voir l'élève favori du mattre saas
l'aimer. Andréa surpicnd entre les deux jeunes gens une conver-
sation qui ne lui laisse aucun doute. L'ardent Jutîo propose i Paula
de fuir Avec lui : un vaisseau qui part demain emportera, si elle
le veuti
Deux amants pleins d'espoir sous les deux pleins d'étoiles.
Mats Paula est honnête : elle repousse <cette trahison, et comme
Juik), suivant la tradition de tous les amoureux de roman, parle
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LES (KUTRES ET LES SOMMES 3S9
de se tuer, die loi répond avec mélancolie qu'il doit attendre
l'appel de Dira^ pour mériter d'être réuni à elle :
SU défeud qu^on se tue, il permet que Ton meure.
Faites que je lui dise, alors que viendra Tlieure :
m Né nous séparez phis, ô Maftre jTWte et doux ;
• B fat digae de mol, qai suis digae de Toas. »
Cesl de la Ihéole^ de tliéâtre, d'une orthodoxie relative. Mais
Jalks qui, aa fend, eat «ne âme knonète et candide* se laisse coa-
vainere, et fant à Panla ses adieux jusqu'à leur réunion dans un
antie Hionde, se déclarant résolu à partir pour les Indes.
Andréa est foudroyé de cette révélation : il ne lui était jamais
Tenu 4 l'esprit que aa tète chenue jurât avec csette tète blonde et
que <t à jeune femae il faut jeune mari ». Il adore Paula, et sa
deoleor dépasse son iacbgnation. Mais a-t-il le droit de s'irriter
contre eux? Ils sont loyaux; cet entretien même qui le tue lui a
j^rouvè leur honnêteté I Est-ce leur faute s'ils se son t sentis entraînés
fan v^r» l'awtre par leur jeunesse, dans ce contact imprudent dont
il n'a pas su prévoir les suites naiureUe<i1! Non^ c'est la sienne, à
kâ mÎHaid, qui, en égoïste, a voulu confisqaer ce trésor I II dîs^
paraîtra, donc Justement un voleur vartueux et reconnûssant,
qu'il pouvait fiûre pendre, mais qu'il a sanvé k la prière de Paula,
ineiit lui fetumir un moyen à souhait : il l'avertit que la gotulole
0(1 le joaillier se prépare à monter est conduite par deux sacripants
^ ont résdtt entre eux de le noyer dans le canal, pour s'emparer
da riche écrm qu'il porte à. un client. Andréa le remerde et le féli-
cke^ pms le soblime vieillard prend sa cassette et monte dans la
gondafe. lion IXeuI laisserez-vous consommer ce sacrifiioe héTO&[ue!
Je l'ai cm un instant, et je trouvais l'auteur bien cruel, car cet
Andfféa est vraiment une noble tète de vieillard. Sbis le vertueux
Yeieoar veillait, guidé par un secret instinct et par une méfiance légl-
âne; il a repêché le joailler aa moment du plongeon,, et il le rapporte
eo son log^ après avoir laissé tout juste à sa femme et à son élève
le temps de prouver une fois de plus la beauté de leur âme par
rexpKsâoa de regrets que nous devons croire, sincères. Maître
AiHÎbiéa le croit sans doute aussi ; néanmoins^, sentant bien que son
rftle 4e revenant pourrait être accusé d'indiscrétion, il juge opportun
de faire luire un rayon d'espérance au milieu de leur joie méritoire^
en <fisant d'un ton consolant à son élève, qui ne répond pas, maûs
€pà protestera dans la coulisse» j'aime à le croire : « Tu n'auras
pas biai longtemps à attendre. » On n'est vraiment pas plus
magnanime.
Cette saynète à cadre romantique^ où ne manquent ni la gon-
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360 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
dole, ni le bandit, et qui serait complète avec un petit guitariste
comme le Zanetto du Passant^ est vrsdment fort agréable à entendre.
Si elle tourne au mélodrame vers la fin, elle a le tact de s'en dé-
tourner au dénouement et de ne pas laisser traîner de cadavre
dans le canal Orfano. Les jolis vers y abondent, et il en est de
tout à fait charmants. Le monologue ob Andréa exhale sa douleur
a des endroits éloquents, toujours avec un peu de coquetterie dans
la forme. Et, ce qui ne gâte rien, tous les personnages sont de
braves gens, y compris le bandit, qui se fait sauveteur et pourrait
concourir pour le prix Montyon, s'il se décernait à Venise. Seuls, les
gondoliers sont de purs coquins, mais ils restent dans la coulisse.
M. Albert Lambert incarne avec autorité et conviction le rôle de
maître Andréa, et il sait dire les vers, ce qui n'est point si commun.
Les autres auront quelque jour beaucoup de talent, je n'en doute
pas; en attendant, ils ont beaucoup de jeunesse, ce qui vaut mieux
encore.
Le même soir, on donnait la Perdrix^ comédie en trois actes,
de MM. Eugène Adenis et H. Gillet. La Perdrix s'est envolée i
tire d'ailes; après les trois représentations réglementaires, elle a
disparu de l'affiche. Il serait cruel de s'appesantir sur l'accueil qui
a été fait à cette pièce pavée d'excellentes intentions. La donnée
ne laisse pas d'en être assez ingénieuse et hardie : elle s'inspire de
la fable oii La Fontaine nous montre la perdrix faisant la blessée
et détournant sur elle le chasseur et le chien, afin de sauver ses
petits encore incapables de fuir le danger; msds elle eût demandé
un art plus ferme, plus savant, plus habile que celui des deux
auteurs. Il eût fallu la main experte et délicate d'un Octave Feuillet,
— le Feuillet des proverbes, — pour esquiver ou faire accepter du
parterre ce qu'il y a de pénible et de répugnant dans cette démarche
d'une mère qui, au retour d'un long voyage, trouvant sa fille éprise
d'un libertin sans scrupule qu'elle veut absolument épouser, entre-
prend de la guérir de son aveuglement en réveillant le caprice que
cet homme avait ressenti pour elle autrefois et qu'elle avait re-
poussé avec indignation; ou il faudrait la main conquérante d'un
Dumas en ses bons jours, pour dompter les révoltes du public, lui
imposer cette conception périlleuse, et en tirer tous les effets dra-
matiques qu'elle comporte. Faute de cette adresse ou de cette force,
les auteurs y ont complètement échoué, et leur inexpérience n'a-
boutit qu'à rendre intolérable une situation difficile, et à compli-
quer encore tous les écueils du sujet. Lorsqu'elle ne réussît pas»
la hardiesse ressemble à de la présomption. Elle ne s'absout que
par le succès.
Jacques Damour et le Marquis Papillon n'ont guère duré plus
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LES OEUVRES ET LES flOMMES 361
longtemps. Il y a pourtant dans les trois actes en vers du Marquis
Papillon^ par M. Maurice Boniface, fantaisie presque aussi énorme
que le Tragaldabas de M. Vacquerie, une verve et une belle humeur
qui, pour n'être pas toujours d'un goût parfait, n'en annoncent pas
moins un tempérament comique. Cela est fort mêlé, un peu confus,
et passe sans transition de la poésie au grotesque ; mais le dialogue
a du mouvement, le vers est d'un tour aisé et spirituel, avec des
drôleries où l'on sent comme le jaillissement de gaieté d'un Re-
gnard. Le public, d'abord visiblement étonné et ne sachant de quel
€6té prendre cette œuvre bizarre qui se passe dans un pays chi-
mérique, et débute par des marivaudages poudrés où l'idylle se
mêle à l'opérette, avût fini par se décider à rire de tout son cœur.
Le Papillon n'en a pas moins disparu presque aussi vite que la
Perdrix^ la pièce étant trop inconsistante, incohérente et papillon-
nanie. Mais soyez sûrs que nous retrouverons quelque jour M. Mau-
rice Boniface.
M. Léon Hennique a tiré Jacques Damour d'une nouvelle de son
maître, M. Zola. L'invention en est maigre, ou plutôt nulle : c'est
tout amplement l'histoire, racontée par Balzac dans le Colonel
Chabertt d'un mari qui revient quand sa femme, le croyant mort de-
puis longtemps, a convolé à de nouvelles noces. Seulement M. Zola
et M. Hennique ont transposé le sujet en style naturaliste. Le
colonel est devenu un communard, qui arrive de Nouméa au lieu
d'arriver du champ de bataille d'Eylau; sa veuve a épousé un bou*
cher au lieu d'épouser un comte, et s'il finit par s'éloigner, comme
Cbabert, ce n'est qu'après avoir pris un verre de vin en trinquant
avec sa femme et avec son successeur, — cardes amis ne se séparent
pas sans boire un coup ensemble, suivant la judicieuse remarque
du boucher Sagnard. Ce dernier trait est la marque de fabrique,
le sceau du mattre. Ajoutez quelques gros mots à la clef, et la
transposition naturaliste sera complète, autant du moins qu'elle
peut l'être sur la scène.
IV
Le nom de Paul Bocage, que nous rencontrons le premier parmi
les naorts, se rattache doublement au théâtre : d'abord par le sou-
Tenir encore vivant de son oncle, qui fut, avec Frederick Lemaitre
et MT^ Dorval, le grand acteur du romantisme; puis par les pièces
que cet écrivain très fécond, mais ^dlli et oublié, avait donné jadis
à £x théâtres parisiens. Paul Bocage fut un des collaborateurs
d'Alexandre Dumas, sur la scène comme dans le roman, et il y
eut une époque où il envahissait le rez-de-chaussée des journaux
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362 LBS (S0VRflB ET LCS lOniB
par dlfiterminables histoires xjae je B*ai point Ities, mais qui pas*
ssôent pour être d'nae iaTontioii €rès dramatiq^ dans le genre qb
peu démodé du grand récit d*aTentures. Il ne pat janms toutefois
sortir da second plan, et je «'«registre son nom que ponr avoir
l'occasion de rappeler qu'Octave Feuillet, à ses débuts, collabora
à plusieurs reprises avec M. Paul Bocage. Hs ont écrit ensemble
un roman, un drame, deux comédies et jusqu'à un vaudeviRe pour
le Palais-Royal. Pour M. Octave Feuillet, c'était débuter modes^
tement, â Ton n'aime mieux dire que, pour M. P. Bocage, c'était
dti^ter sous de brillants auspices. Mais les deux collaborateurs
ne tardèrent pas à se séparer pour suivre des chemins très <Kvers,
qui allaient s'écartant de plus en phis. Celui de M. FeuSIet fia
conduit à Bailla^ au Beman d^un jeune homme pauvre^ à TSis-
toire de Syiille^ à la Comédie-Française et à TAcadémie; celui de
M. Paul Bocage, à la Rttérature de pacotille et à Tonbli.
Ferdinand Gambon, né dans ce départenieut du Cher et dans
cette ville de Bourges, d'aspect bien pacifique pourtant, qui ont
fourni tant de rq^wrésentants à la Révolution, était ce qu'on appelle
une des « vieilles barbes » de 1848. 11 avait commenoé sa carrière
à l'École de droit, en fondant un organe de la jeunesse républi-
caîne, et l'avait continuée sous la toge, en organisant des banquets
réformistes où il refiïsait de poiter la santé du roi et pmclamaît la
souveraineté du peuple. Après le 24 février, il alla siéger à la
Montagne, et fut avec Ledru-Rollin de la fameuse expédition au
Conservatoire des arts et métiers. Coiniamné à la déportation par
la bauie cour et détenu à Belle-Isle, il rentra après Tammstie, mais
les travaux agricoles auxquels il se livra ne purent calmer Fardenr
de son tempérament révoludonnaire, et en 18TO il refusa solennel-
lement Timpét, juste à point pour rentrer en scène après ht cbute
de l'empire. C'est alors que l'unique vache de sa ferme, eaisîe pour
être vendue aux encèères, devint un persomiage historique, une
héroïne, une martyre légendaire de la démocratie. Après la fameose
vache à Colas, la vache à Gambon est certainement l'animal de son
espèce le plus connu dans Thistoirtî. Sous la Commune, l'incorri-
gible Ganibon, membre du comité de salut public, lutta jusqu'au
bout et parvint à fuir, quand tant de mlheureux «valent 4fi moins
le courage de se fûre casser la tète sur les batrkad^. L'amniatte
nous le rendit encore. On journal révolutionnaire a ouvoft une
souscription à im sou, renouvelée de la sousor^Uon i fo vacbe, -
pour mettre une plaque sur sa maison, en attendant sans doute la
statue en place publique.
Gambon gardait précieusement, comme un (Mche, le IMl d&
Bcu*bès. A sa mort, il Ta légué à la Ville de Paris. Le conseil muni-
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LES (EQVUS ET LES iKmiaS 36$
àpal a pieuBcmeoi accepté ce don, qm ya peut-être deyoùr le
Doyaa d'un Biosée révohitîoanairey destiné à coo^éter le cours
de M. Àulard el à entreteiir le iemx sacré psormi les géDératk)ns
futures. Le fusil de Barbes sera eiposé à l'Hôtd de Ville à une
place d'boDBear, cooime une glcNrifkatiofi et un enseignement de
îéaieate. 11 serait facHe de compléter la panoplie : ayec quelques
reeberebes, on y pourrait adjoindre le couteau de Louvel, le pis*
tolet d'Alibaud ou de Quénisset, quelques débris de la machine
infernale de Fiesdn, l'épée de Flomrens, un drapeau de ia Corne
maae. Il existe déjà une coUection révoluiioDnaire publique à
Paris : œlle de Tbôtel Carnavalet, où ron p^it voir, ratjre autres
ré&qîoes, Fexemplaire de la Constitution de 93 relié en peau husiaine
qui est Tantécédent le plus authentique des fameux portes-cartes
découpés dans la jambe de Pranzini. Parmi les eolteetions privées,
qui sont nombreuses, celle d'un notaire de Belleville s'est particcH
Ûërement attachée à grouper tous les souvenirs du massacre de
la rue Haxo. Le conseil municipal y trouvera en particuli^ le
guidon rouge qui flottait à la grille du numéro 85, comme signe de
ralliement pour le&jmticiers^^ et aussi ces quelques lignes suprêmes
d'un des otages, Tabbé Planchai» que je lui conseille d'adjoindre
à son musée, comme une {nreuve incoatestable de la sc^éralesse de
ces e.naejnis du peuple :
« Au moment de mourir, je pardonne à ceux qui me (uent, je pense à ceux qui
m^aiment, et f espère rejoindre au cieî ceux qui m'ont aimé,
« Planchât. »
1/wae des plus illustres victimes de la Kévolution, André Cbénier,
avait été l'objet passionné des études et des recherches de M. Becq
de Fouqaières, le lettré ôrudit. Quoiqu'il eût édité aussi les œu-
vres cJboisies de Baîf, de Du Bellay^ de Ronsard et de Malherbe,
on p^it dire pourtant qu'il avait consacré sa vie à André Cbénier.
Soo édition des poésies du jeune maitre est un modèle accompli
pocor rétal>lissement do texte, la recherche des SMurces, la richesse
et la sùr^ du commentaire. Ni rhoname ni l'écrivain n'avaient
plus de secrets pour lui; aucun de ceux qui le toucàedent de près
OQ de loin ne lui était indiffèrent. Après ses «wvres en vers, il
édita avec le même soin et le même amour ses œuvres aè prose.
CcBl kd surtout qui gardera le naérite d'avoir dégs^é des limbes
r André Cbénier journaliste et polémiste^ adversaire intrépide juaqu'i
la mort des « bourreaux barbouilleurs de lois » qu'il attaquant
chaque jour ^ face dans le Jeumml de Pom, avec non moins
d'énergie que dans ses iambes. Puis il passa à l'ami le plus intiflie
de Cbèoier, à de Pange. Malgré quelques pointes du oôié de la
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364 LES OEUVRES ET LES HOMMES
ReoaissaDce et de l'antiquité, M. Becq de Fouquiëres a été Cet
homme d'un seul livre dont parle le proverbe ancien. Sa grande
querelle avec le neveu du poète, M. Gabriel de Chénier, qui pré-
tendait faire des œuvres d'André, dont il détenait les manuscrits
avec un soin jaloux, sa propriété exclusive, demeurera mémorable
dans l'histoire des lettres. En définitive, si M. Becq de Fouquiëres
est mort avant la vieillesse, il n'en avait pas moins rempli sa tâche.
M. Emmanuel Gonzalès qui n'avait rien d'un érudit et qui ne fut
même pas ce qu'on appelle un lettré, était l'un des survivants déjà
rares de la seconde génération romantique. La première s'est épuisée
.par la mort de Victor Hugo ; de la deuxième, il ne reste plus qu'un
assez petit nombre de représentants. Edmond Texier, qui avait à
peine une année de moins, ne fut jamais du cénacle : quelle que
soit la diversité des genres qu'ait abordés sa plume infatigable, il
resta toujours avant tout un journaliste spirituel, un souple et
fécond chroniqueur.
Avec son nom sonore, sa haute taille, sa belle mine, Gon-
zalès avait vraiment l'air d'un hidalgo. Il était très fier, à juste
titre, de descendre d'une des douze familles de soldats anoblies par
Charles-Quint, et la tournure de son style ne démentait pas trop
son origine. Après Dumas et dans son école, il fut un des fournis-
seurs les plus en vogue du roman feuilleton. Son imagination
féconde avait malheureusement l'haleine un peu courte. Ses récits
pleins de mouvement. et d'action, décorés, en guise d'enseignes, de
titres sonores qui sentent leur époque : les Mignons de la reine^
les Frères de la côte^ les Mémoires dun ange^ les Chercheurs cTor^
les Proscrits de Sicile^ Esaû le lépreux^ ont charmé les lecteurs
du Siècle et de lo. Patrie et fait les beaux jours des. cabinets de
lecture. Leur vogue avait passé. M. Emmanuel Gonzalès n'écri-
vait plus guère, et se consacrait tout entier à la Société 'des gens
de lettres, dont il étsdt le délégué, aptes en avoir été le président."
Il en avait épousé les intérêts avec un zèle extrême, ayant l'œil à
tout, et déployant dans sa tâche multiple un véritable talent d'or-
ganisateur. Les bureaux de la Chaussée-d'Antin étûent sa maison ;
sa personnalité s'absorbait dans celle de la Société. Il savait allier
toute la vigilance d'un administrateur modèle à la courtoisie cordiale
d'un confrère.
L'Académie française a maintenant trois fauteuils à remplir : H. le
baron de Viel-Gastel est mort, trois mois à peine après M, Caro, et
M. Cuvillier-Floury trois ou quatre jours après M. de Viel-Gastel-
M. Caro était encore dans la force de l'&ge et n'avait pas dit soa
dernier mot; M. de Viel-Castel qui ne comptait, — on peut le dire
sans offenser sa mémoire, que parmi les DU minores de l'Académie^
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LES CEUVRES ST LBSHOMMIg 365
avait dit le sien. Depuis longtemps malade, en particnlier de ses
qaatre-yingt-sept ans, il était le seul, avec M. John Lemoinne, qui
n'eût point apporté son vote motivé au plébisdte académique provoqué
récemment par l'un de nos confrères en journalisme sur le nom de
Jeanne d'Arc. Il était le doyen d'âge de l'Ulustre Compagnie, comme
M. Nisard en est le doyen d'élection.
M. Louis de Viel-Gastel, petit neveu de Mirabeau, frère du comte
Horace dont les Mémoires posthumes, tout débordants d'indis-
crétions scandaleuses, ont obtenu un succès clandestin qui n'était
pas pour lui plaire, appartenait à une famille dont son nom de
tournure féodale disait bien l'antiquité. Micbaud a raconté la tou-
chante histoire des deux jumeaux. Etienne et Pierre de Salviac
âe Yiel-Gastel, qui figurent dans la salle des Croisades. Le futur
académicien était entré, sous la Restauration, dans la diplomatie,
pù il resta, à divers titres et sauf un court entr'acte après 1830,
jusqu'au coup d'État. Dans son poste de directeur des affaires
étrangères, il a rendu d'éminents services et fait preuve d'une
hante capacité. Les hommes de la carrière citent encore comme
des modèles accomplis les actes dont la rédaction lui est due et
la correspondance politique qu'il rédigea presque entièrement
i lui seul sous la monarchie de Juillet. Ce sont là des mérites
que le public ne connaît guère, mais qui n'en sont pas moins
considérables. Le public, à dire vrai, n'a guère connu davantage
ni son Essai sur le théâtre espagnol^ commencé plus d'un demi-
siècle auparavant et qui dormait depuis quarante ans au fond d'un
tiroir, lorsqu'il se décida à le publier en 1882, ni sa vaste Histoire
de la Restauration^ qui manque d'éclat, mais qui est puisée aux
sources, dont l'autorité s'impose et dont on loue l'exactitude et
l'impartialité. M. le baron de VieUCastel était un homme d'un
caractère justement honoré et d'une haute culture intellectuelle.
M. Cuvillier-Fleury, à peine moins vieux de deux ans, ne re-
montait pas aux Croisades. Elevé comme boursier à Louis-le-
Grand, il reconnut cette faveur et s'en montra digne -en remportant
le prix d'honneur de rhétorique : Manlii Capitolini ad senatum
oratio. C'était en 1819. Deux ans après, il fut secrétaire de Louis^
Bonaparte, puis directeur des études à Sainte-Barbe, enfin précep-
teur du duc d'Aumale, qui le garda ensuite comme secrétaire de
ses commandements, dont il resta toujours l'ami et que, par une
rencontre qu'on jugerait arrangée à plaisir, il devait recevoir en
1872 à l'Académie. M. Cuvillier-Fleury entre aux Débats en 1834,
et dès lors sa carrière est fixée. Je ne crois pas qu'il ait jamais écrit
une ligne ailleurs. Sa collaboration finit par y devenir exclusive-
ment littéraire. C'est là qu'il publia pendant quarante ans les
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966 LES CBUTBBS KT LES HOMlffia
artkks qu'il a réums gb une douzaioe de volumes^ fious les titre»
de Partrmts poUâiques et révolutionnaires^ Etudes historiques et
littéraires. Nouvelles études^ Dernières éttides^ Historiens^ poètes
et romanciers^ etc., et qui le portèrent à 1* Académie en 1866. U
n'a point laissé d'autres livres^ et ce ne sont pas des lirres; oe ne
sont que des morceaux de livres» mais les morceaux en sont bons.
H. CuviUia'-Fleury était un critique d'écrit vif et net, de goût
ferme et sagace, parfois belliqueui, avec une prédilection marquée
pour les sujets qui le ramenaient à la politique et à l'Mstoire,,
comme pour ceux qui lui permeuaient d'élargir les perspectives et
les points de vue de l'histoire littéraire, de joindre le moraliste aa
critique ; un écrivain d'un style excellent où se nmrquent les forte»
études de l'auteur, et dont l'élégance et la correction constante
sont d'un tour aisé qui ne sent point son pédagogue. L'autaur
des Portraits politiques et révolutionnaires^ polémiste ardent^
maniait assez volontieis la férule, et ses coups étaient parfois coi^
sauts, mais il ne faut point le juger d'aporës l'esquisse qu'en a
tracée un jour Sainte-Beuve dans une riposte irritée. Ayant beau-
coup vu et beaucoup retenu, il eût pu écrire de piquants Mémoires
qui auraient plus longtemps gafdé son souvenir que des articles
déjà un peu oubliés ; s'il y a renoncé, quoiqu'on l'y eût exhorté
souvent, ce n'est pas seulement parce qu'il était devenu aveugle^
c'était peut-être plus encore pour garder de tout travail et de tout
souci troublants une vieillesse dont il ménageait les derniers souffles
avec sollicitude.
Beaucoup de personnes ont été surprises en lisant dans le bulletm
nécrologique de leur journal le nom de M. le comte de Ruok,.
qu'elles croyaient mort depuis longtemps. Il ne l'était pas, mai»
il était âgé de quatre-vingts ans; il avait toujours été fort modeste,,
d'une santé frêle, et il vivait dans une retraite que la mort de sa
femme, depuis quelques années, avait rendue plus étroite &i plus
fermée. J'avais eu l'honneur de voir de près et d'apprendre à
connaître ce savant illustre, galant homme, homme de Ùen, chré-
tien parfait, du caractère le plus agréable avant que la maladie
d'abord, puis le deuil domestique qu il ressentit très viveme&ty
n'eussent assombri et transformé son caractère. Docteur en droit,
docteur en médecine, docteur es sciences, nul n'était doué d'apli-r
tudes plus diverses. Ce grand chioùstje, dont les inventions n'oot
enrichi que des industriels &à le laissant presque pauvre lui-même,
était en même temps un musicien consommé. Elève de Beicha, d&
Berton,de Lesueur, de Paër, eufin de Rossini, — ches qui il rencontra
un jour la jeune fille qu'il épousa avec un désintéressement absolu,
par amour de ses beaux yeux et de sa belle voix, et qui fut uoe
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES 367
femme irréprochable, dévouée, digne de lui, — il collabora avec
Halévy à un opéra-comîque, fit jouer Lara on 1835 au théâtre du
Fxmdo à Naples, et à l'Opéra, en 1839, la Vendetta^ qui n'eut
qu'un succès médiocre et que Fétis traite avec dédain, mais qui
n'en renfenae pei3 tioiis (ks morceaux charmants. Éloigné de la
scène par œt insuccès et par le mauvais vouloir de M"* Stoltz^
qui régnait en despote sur notre grande scène lyrique, il ne cultiva
plus la musique que pour son plaisir personnel et celui de rares
amis, mais il n*y renonça jamais, et dans sa vieillesse il se laissait
aller encore, en comité intime, à accompagner sur le piano M"* de
Ruolz, dans des morceaux de sa composition, vers et musique,
qui, pour ne point se rattacher à l'école actuelle, n'en montraient
pas moins une vdne mélodique bien française.
Si sa persouDe était oubliée, son nom ne l'était pas et ne le sera
de longtemps. Du nom de M. Haussmann on a fait un verbe; du
sien on a fait mieux encore : un substantif commun, qui est entré
dans la langue et a été recueilli par le Dictionnaire. Tout porte k
ooire que ce mot n'aura pas l'existence éphémère de quelques
autres forgés de la même façon. A peine né, le chassepot a été
détrôné par le fusil Gras, qui l'a été lui-même par le fusil Lebel. Le
ruolz^ lui, a eu beaucoup de rivaux, mais pas encore de vainqueur.
Ce n'est pas seulement une découverte, c'est un symbole, la tra-
duction cUmique du proverbe : Tout ce qui luit n'est pas or; le
synonyme de ce qui brille d'un éclat emprunté, de la fausse richesse,
de la noblesse artificielle, de ce que Labiche appelle la poudre aux
yeux ^ que d'Aubigné appelait le paraître. Au lieu d'écrire : le
Geai paré des plumes de paoTiy un fabuliste contemporain écrirait,
— et un rooiancier, M. Albéric Second, a écrit : la Jeunesse dorée
par le procédé ruolz. Nous n'avons pas seulement des couverts,
mais des princes, des banquiers, des millionnaires, des savants, de
grands artistes, d'illustres écrivains, des généraux, des gloires de
tout genre en ruolz. Ce nom n'est pas devenu seulement, comme
je le disais, un substantif commun ; il est devenu un terme de com-
paraison, une métaphore, un proverbe. Il est permis de dire que
le procédé dû aux recherches du savant chimiste est véritablement
rînvention du siècle et que par là son nom, dont la signification
acquise fonne une antithèse complète avec la modestie de son
caractère et la solidité de son mérite, aurait pu baptiser l'époque
lOQl entière»
Victor FODBNEL.
25 OCTOBBE 1887.
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CHRONIQUE POLITIQUE
23 octobre 1887.
Il fallait bien qae la République, après tant d'autres crises, eût
sa crise morale. Elle l'a. Soudain un grand scandale étonne, indigne
l'opinion publique et, le voile qui se soulève lui laissant voir tout
un amas de hontes semblables, elle s*effraye, jusqu'à se demander
combien de temps encore ce gouvernement d'une démocratie cor-
rompue et corruptrice peut durer sans ruiner moralement aussi
bien que matériellement la France. Ce n'est plus que dénonciations
et soupçons. De jour en jour, l'accusation se multiplie, s'étend et
s'élève. Elle a saisi d'abord deux généraux, parmi une bande
misérable de coquins, de traitants , d'aventurières et de femmes
galantes; puis, elle s'est dressée contre M. Wilson; elle a même
atteint M. Grévy. L'opprobre est partout, dans cette république qui
s'était flattée de n'avoir que des hommes d'État vertueux, intègres,
quasi austères. Il y a plus. Le désordre aura égalé le scandale.
Dans toute raffaire, le conflit, l'indiscipline, la menace, et, à en
croire des indiscrets, le complot; les ministres ahuris et le président
de la République irrité, comme si la lumière s'était faite non seule-
ment à leur insu ou malgré eux, mais par la main d'un ennemi; la
magistrature et la police s'incriminant, dans leur procédure; le
général Ferron forcé de punir le général Boulanger; les républicains
s'insultant et se déchirant, autour des coupables; à la fin, les eflbrts
contraires de la peur et de la rage, pour agir sur la justice : c'est,
avec la corruption, l'anarchie I
Il était difficile qu'un scandale émût plus violemment la France.
Besoigneux, rongé de dettes, le général Gaiïarel trafiquait des
décorations; il s'était associé, pour ce commerce, à une dame
Limouzin qui se glorifiait d'avoir été la maîtresse du général Thi-
baudin et qui, dans son apport commercial, comptait encore ses
charmes fanés. On découvrait l'un après l'autre tous leurs complices
et leurs émules : un tas de gens tarés, d'êtres interlopes, de cosmo-
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GHROmOCB POUHQUE 369
poGtes, de proxénètes. Et ce même soldat, qui vendait des déco-
rations, était sous-cbef de TÉtat-major général, au ministère de la
guerre; on pouvait le suspecter de vendre aussi les secrets de la
défense nationale! Un second coupable, général et sénateur à la fois,
était dénoncé comme par la rumeur publique. C'était un d'Andlau,
c'était Tancien accusateur du marécbal Bazaine. Il avait, lui, son né-
goce de décorations avec une dame Ratazzi. Un conseil d'enquête
a déclaré que le général Gaffarel, ayant forfait à l'bonneur, avsdt
mérité d'être mis en réforme. Il a été mis à la retraite. Quant au
général d'Andlau, il s'est dérobé, enfui, et la police ne l'a pas
retrouvé, paratt-il. Mais il y avait un homme que la Limouzin et la
Ratazzi désignaient, parmi les trafiquants, comme leur auxiliaire le
plus puissant et le plus avide. D'avance, on l'avait nommé, ce
IL Wilson, qui, plus ou moins obliquement, plus ou moins dans
l'ombre, avait déjà participé à tant de spéculations honteuses. On sait,
oui tout le monde sait, avec quel art il excelle à monnayer l'autorité
que, favori encore plus que gendre de M. Grévy, il exerce à l'Elysée.
La politique et les finances, tout lui est tripotage. Grand manieur
d'argent, grand brasseur d* affaires, il ne dédaigne pas les petits
bénéfices : il s'est attribué, par droit de famille, la franchise postale
du Président de la République ; il abonne obligatoirement ses solli-
dteurs aux journaux qu'il exploite; il protège les trésoriers généraux
qui sont assez intelligents pour former sa clientèle d'imprimeur.
Lui aussi, il pratique les décorations. Il s'est créé à l'Elysée même,
dans un appartement contigu à celui de M. Grévy, un cabinet où il
fait le courtage de toutes les faveurs qu'il peut obtenir du gouver-
nement. C'est un ministère autant qu'une agence. Il a dans ses
cartons les suppliques de u vingt-quatre mille pétitionnaires »,
toutes bien classées et dûment taritiëes. Mais la femme Ratazzi et
la femme Limouzin avaient, dans leurs cartons aussi, des lettres de
M. Wilson auxquelles la valeur vénale ne manquait pas non plus.
La justice l'interrogera-t-elle? Non, le personnage est sacré : il est
le gendre du Président de la République. Ne faut-il pas que la
justice épargne à M. Grévy une telle douleur, un tel outrage? Et
puis, toutes ces révélations ont épouvanté les républicains. On a
remué dans l'histoire de la République tous les souvenirs igno-
minieux de ces dix ans. Tout l'État en est sali. Pas un groupe,
dans le parti républicsdn, pas un groupe qui ne tremble que cette
boue ne le déborde. Les radicaux eux-mêmes, ces farouches justi-
ciers, ont regretté la publicité de l'affaire. Qu'une Bastille fût là,
au faubourg Saint-Antoine : volontiers ils y eussent conduit certains
dëoonciateurs. Et voilà comment, aujourd'hui, on s'efforce de tout
dissimuler, on s'ingénie à tout atténuer, on s'évertue à tout
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370 GHRÛNIOUK POUTIQUE
arranger. Encore on peu de silence et quelques soins, la crise
morale sera fînie« on l'espère du moins; la crise ministérielle ou
budgétaire pourra commencer..
i< Lisez l'histoire d'un général voleur qui vendait les rubans de
la Légion d'honneur! » Ces tristes mots hurlés dans les rues par
les crieurs de journaux, l'armée n'aura pu les entendre sans frémir,
et, nous aussiy nous en frémissions, nous patriotes qui nous sommes
habitués, depuis la tragique infortune de 1 870, à voir dans l'armée
non seulement la dernière CvSpérance de la patrie, mais la dernière
vertu de la France, sa force la plus pure et la plus noble. L'armée
toutefois reste tout ce qu'elle était dans l'esUme et dans l'amour de
la nation ; elle n'a pas à porter la peine des fautes d'un CalTareU
d'un d'Andlau; la souillure de leur prévarication ne tache que leur
propre épée. Si le général Boulanger n'a pas craint d'ajouter un
mauvais exemple à l'exemple criminel du général CafTarel et da
général d'Andlau, c'est également lui seul qu'on en plaindra. Quel
besoin, sinon celui de son inquiète vanité. Ta pressé d'intervenir
dans ce scandale? Qu'on lui ait reproché, parmi le public, d'avoir
manqué de discernement, en nommant sous-chef de ^on état-major
général un oflicier si discrédité déjà, on a eu raison. Fallait-il le
suspecter de l'avoir placé intentionnellement à ses côtés pour avoir
en lui un de ces serviteurs souples et bas, comme les ûdseurs de
coups d'État les aiment? Quoi qu'il en soit, le ministre de la guerre
n'avait rien dit. Or le général Boulanger se laisse complaisamment
questionner par des journalistes et, dans le colloque qu'ils vont
tout à l'heure rapporter au public, il blâme injurieusement son
chef : il l'accuse d'avoir suscité le scandale pour y impliquer sa
personne, à lui Boulanger, « dont la popularité le gêne »; il l'accuse
d'avoir ralenti la fabrication du fusil Lebel et, non content de Le
censurer, il lui donne un démenti. Le général Boulanger ose donc
exciter contre le ministre de la guerre non seulement la haine des
partis, mais la défiance de l'armée; il le décrie politiquement et il
insulte à son patriotisme, à sa loyauté militaire! C'était trop.
Interrogé par le ministre, il a fini, après deux réponses dont l'une
était badine et l'autre inconvenante, par reconnaître que, ce col-
loque, les journalistes qui avaient été ses interpi-ètes l'avaient repro-
duit avec véracité, que cet odieux langage avait bien été le siea.
Il avait oublié, sans doute, le temps où il avait si vivement sévi
contre le général Schmitz et ob il disait : « L'armée n'a pas à être
juge, elle n'a qu'à obéir. » On le lui a rappelé. Le ministre de la
guerre lui a infligé des arrêts pour trente jours. Punition peu sévère,
assurément, pour un tel homme et dans une telle circonstance. U
fallait plus, et devant l'armée que le général Boulanger semble si
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ononoiiEjtaciiiaB 371
insmcieiix ^ 4éiB0£aIifler^ et émêat l'JLllomitg&e qpie réjouit Je
sftctÊKAt de Dette ioeuborcfiBaiMi. Depuis ^'U «est i Clerœcst-
KeDraifl, « «em «3 «, ie général BtulMger n'a ^m que «* agiter et
pnraàer; prolonger son fék de fwtitioîeB; oocuper à son apokigie
l6S jonnHiux qui oèlébraient déjà sa gloire, pendant qu'il était
DHirâtro, ^ foexni^aeer avec tes rttàkmxK o«ii« le mioistèftt. La
Bép«fal΀pK y idsit prendre ^rde 1 a Je génécal Boulange «st moins
af^ à fiére im Géàir qu'ion prôtoriea, il n'en «et pas inoins^e «ea£
gni penwwmt ivoubkr «ne armée.
(Chaque kb qa*aD gtuDd acanâale éclate, il y a «les ^ens ponr
s'écrier que la société en est principalement respeneaMe, autaot
aivec son ^^lit et le tour de ison imaginaâen qa'avec ses mMows.
Dus tons ies siècles, les (âiitosnpbes et Jes satiriques se sent
{d»ts de la ancalilé de ieur temps; plus d'nn «lême jusqu'à TJiy-
perbele. QoeHe est, dans cette ptaânte étemelle, la part de la vérité
Uaitoriefoe, pour chaque siëde? Les fils valent-ils toujours moins que
les pênes, de génératîen en génération? La France, particuHëse-
ment, Tartt-«ile sans cesse tiggraf atnt, d'âge en ftge, ses défauts,
ses irioes? <0n pent disputer longuement et yaineineat, à ce sujet.
Ge qui «st sàr, t'est qu'il y a nn état nonveau, dans le mal du
jour z one CMiiytton qui n'^est p4m celle dHine classe seulement,
nuôs iqm se ceoumnicpe d'une classe à l'autre; nne altératicm
prefende des idées «et des «nlâinests qui formaient jadis la morale
de te sociSté. On s'est pin à lout aiviUr, h tout ravaler, à 4.oat
bafouer. Les mots qui vibraieiit le plus dans l'âme de nos pères
n'ont fins èeur asns n sont «n désoétede. Les principes qui leur
servaient de foi et d'iosporation, on en don4e, on en xiL Dieu,
lïme, le gteie, l'amour^ l'entboasiasme, le sacrifice : autant de
snpmslilions, defoUes «u de vieilleries J L'idéal s'est amoindri, en
tsnt et presque pour tons. On connaissait, certes, l'empire de la
fopoe'et de l'intérêt, ^dsez iios aSenx; on fait plus que le connaître
anjoard'hui, c'est prraqoeieseul empire qu'on sobisse. L'exi^enoe,
on 4e piwdane «cieniifiquement, n'est qn'mne lotte acharnée où,
colete que coUrte, il faait, par la violence ou par la ruse, l'emporter.
On ne^aît phis gagner «aiiie par le tcavatt knt et par l'épargne;
OBTent ies profits irapades, textranndiindnea, faciles; on spécule avec
l'argent *d*aiitFsL On se nue an plaiâr et jamais le spectacle du luxe
britt]uMBen)t>étalé, celui de laibrlnne nùraouleusement acquise, n'a
enfiën^, deloBuit »en Hims, -uneisoctété pins envieuse, plus irritable,
{dus exaltée paa*)b3N)tien tde ses droits; jamais les appétits ne furent
pA«B «gencirts, dons la masse eH&dnème «de k société; jamais le
déiègiemetft, le igasptDxge sie furent ^emcoiinigéa par des exemples
plus proches, pins propres à égaliser la convoitise. Le matérialisme
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372 CHRONIQUE POLITIQUC
règne doctrinalement et pratiquement à la fois. Peut-être la France
avait-elle jadis, par une qualité même de son tempérament, le senti-
ment de l'honneur plus que celui du devoir; mais l'un créait l'autre-
Hélas I le sentiment du devoir s'est dénaturé de plus en plus; le
sentiment de l'honneur s'est affaibli. Tout se mêle, tout se tolère*
On admet tout le monde au gouvernement; on reçoit tout le monde
parmi son groupe, dans son salon, à son foyer. La police que la
société française exerçait jadis sur elle-mèine, s'est relâchée. On a
perdu plus que le respect; on a perdu le mépris; ou plutôt, du
mépris salutaire il ne reste plus qu'une sorte de curiosité inunorale
en soi, celle du scandale...
Mais la faute du scandale n'appartient pas moins au ré^me qu'à
la société; elle lui appartient même davantage. Un gouvernement
anonyme, où la responsabilité, diffuse dans la foule, se partage
indéfiniment entre les individus, est toujours, tôt ou tard, un gou-
vernement sans moralité. L'instabilité de la fonction active l'avi-
dité du fonctionnaire : le peu de temps qu'on garde son titre, on
en profitera pour le lucre. De son côté, le suffrage universel n'a pas,
dans ses choix, un scrupule sévère : il prend conune représentants
les plus indignes, pourvu qu'ils jurent de lui assurer tout ce qu'il
veut. Ce gouvernement, qui, avec plus de démagogues, fait plus
de politiciens qu'aucun autre, allume plus vivement aussi les désirs
de chacun : chez le politicien, parce que le gouvernement n'est pour
lui que l'exploitation d'un parti; dans la foule, parce qu'elle croit
aux promesses les plus utopiques. La corruption donne le pouvoir;
le pouvoir favorise la corruption. Et puis les mœurs se confondent
en même temps que les opinions : comme on met au-dessus de tous
les mérites le républicanisme, on fraternise, radical ou modéré; peu
importe, non seulement la capacité, mais la moralité. En s'habituant
à voter avec la canaille, on s'habitue à voter comme elle et la
fraternité politique devient la tolérance morale. Voyez, depuis dix
ans, les effets du régime. La liberté tournant en licence; l'autorité
uniquement considérée comme la puissance du gendarme et du
policier; le pouvoir, parce qu'il est méprisable et méprisé, engen-
drant le scepticisme et enhardissant l'audace, de haut en bas; la
curée s'étendant au loin. La magistrature nouvelle in^ire à peine
la confiance; la justice ferme les yeux sur le coupable, pour peu
qu'il soit républicain ou protégé par un républicain; on ne verbaiise
presque plus; on gracie à outrance; on amnistie; on exempte celui-
ci de l'amende, celui-là de l'emprisonnement; les jugements ii*ont
plus de sanction; on permet la fraude : la criminalité augniente
d'année en année. Partout, la vénalité, le cynisme, l'oubli de la loi
morale et de la décence même. A l'Elysée, on trouve une « arrière-
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CnRONIQUE POLITIQIE 873
boutique », pour toutes les faveurs gouvernementales. Les minis-
tres s'enrichissent. Des hommes d'État vous disent gaiement : a Pas
debégueulerie !» et se composent un arrière-ministère de concubines.
Les V jouisseurs » de la République remplacent ceux qu'ils appe*
laient les « jouisseurs » de l'Empire. Dans le Parlement, le tripotage
au fond du budget; les lois préparant les spéculations ; les finances
servant aux coups de bourse; des sénateurs et des députés sans for-
tune qui vivent dans le luxe, en exploitant leur « influence » politique
a comme un fonds de commerce ». Dans les bureaux des ministres,
au Conseil municipal de Paris, les pots-de-vin, l'abus de la dépense
exceptionnelle et de l'indemnité. Le personnel du gouvernement
s'épure sans cesse, administrativement, non pas moralement; et le
peuple n'estime pas plus ces agents bons à tout et qui prêtent à
tout leur complicité, qu'il ne les craint, dans leur rapide succession.
A l'école, l'athéisme sous le nom de neutralité ; pas plus « la vieille
morale de nos pèi*es » que la morale chrétienne; des manuels odieux,
pour endoctriner les enfants; parfois des livres ignobles, pour les
récompenser. Sur la voie publique, le libertinage plus libre que
jamais; l'image obscène, la brochure immonde déployés et distri-
bués en plein soleil. Des journaux qui rivalisent dans le paradoxe
immoral, dans le récit lubrique, comme dans le « chantage, » ou bien
qm prêchent au peuple le droit révolutionnaire de s'assouvir et de
se venger selon son gré. Voilà le régime républicain de l'an 1887.
Quoi de plus naturel que ses scandales?
Ce n'est pas, à la vérité, un état de choses absolument nouveau.
La démocratie républicaine a partout, dans son complet épanouisse-
ment, le même genre de moralité. A force de distribuer tous les
emplois, tous les mandats, comme des faveurs de l'électeur à l'élu,
de l'élu à l'électeur; à force d'être un gouvernement sous lequel
chaque citoyen, à son tour, peut, par l'élection, mettre la main sur
les honneurs, sur le crédit, sur l'argent, elle finit toujours par la
corruption mêlée à la violence. La démocratie veut tout salarier;
é&e veut aussi, par la substitution des classes, substituer de Tune à
l'autre la fortune. L'État lui doit le bonheur, l'égalité dans la
richesse ou dans la jouissance, et, comme elle revêt volontiers du
pouvoir les plus effrontés courtisans de la plèbe, elle livre à des
hommes sans vergogne le Trésor public et tout le reste. Car la
démocratie ne consiste plus, dans cette république, à prendre pour
le gouvernement l'élite du peuple; elle n'en choisit que le rebut.
Bientôt, dans le trouble général, elle n'est plus que vénalité,
coDCussion, rapine, brigandage. La corruption de la République,
aux derniers jours d'Athènes, aux derniers jours de Rome, qui n'en
sait l'histoire? Les républiques italiennes ne furent pas plus pures.
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374 GOEOSIQUS POUTIQUE
Hèaie k plus sage, celle ({oi s'était deuié la constitutioD la. phffî
MÎstecraCiqiie, Yeaise, oblige M. de Sisiiiradi loi-iBfciBe & cet avvit :
ft L'avidité de gagner de ^argent deffwûD le caractère nutotil: :
rien n'était hontetix de ce qui pouvait enrichir; la jwlke devenaâ;
téoale; les finances étaient épuisées par les malvefsadfius; les
appFovisidnnements de guerre étaient iacflniplets et de mmfeist
qualité ; lea armées étaient composées de beaHceap 110119 de soMats
qu'on n'en portait sur les rôles; rboânenr et la steetè de TÉtai ëUiaÉt
sans cesse sacrifiés à la cn[Hdilé de ses ministres. » Les attttes rèpo-
b&pies italiennes. Gênes» Fbivencei, Pise» Hiliu^ ne véeitfeat pas
phis Tertueusement : leur gaOTeroemeat ne cessa d'être féroce q^e
pour se eorroKipre. En France^ an temps de la première I^^oUi^ae^
les «facobins joignirent, euj,. à la férocité k e<»TuptioQ :: sons le
bourreau se cachait le coquin ; on ne traaodiait pas seolement les tètes,
on ea trafiquait ; l'écbaCàud ne fut pour beaucoup^ qu'un eomplokr
^^anglasté. Quant an Directoire, il a été T un des gtauvernemeats les
phis corrompe» que rbàst<»re connaisse. C'était Rewbell, le diU^
dateur, qui s^appropriait, pendant le siège de Mayence, l'argenterie
de l'Électeur; Rovère, qui se vantait de ses eoncnssioQS el qui soitttt
chaque fois pins opulent des villes où,, commisfiaire de la Goa^
imitio», il avait établi la Terreur; Merlin de Tliioaville, qui, pansée
l^uissier en 1789, s'acquérait, dans son métier de Févottttienaaffe,
des domaines immenses; c'étaient Salicetti, ChâteauneuMiaadon,
Fouché, Tallien et cent antres; c'^ak; Barras. Les radicaux que,
sous nos yeox, la troisième République engraissâr et amuse ont là
leurs ancêtres et leur tradîtioa^.
Les répuUiicains se récrient et s^empress^t de nous remémorer les
prévarications de Teste et du général Cubièrea, comme si, mën^ en
prouvant que la corruption était aussi grande en i8&7 qu*en 1887,
on justifiait la République! Oui, vraiment, t<Rite s€>dété a ses
crimes, tout gouvernement a ses^ crimindâ. Qui poorraît le nier? £t
qui de nous a jamais soutenu que la Utmarchie n'avait comme s^^
idteurs que des hommes ine(M*ruptibles et infaiHlibles» des aageSf
des dieux? Biais ce qui fut, sous la Monarchie,. une exceptidB, an
accident, se générasse et se perpétue sous la Bépiri>Uque; R T
avait des tripoteurs, sous le règne de la Monarchie;. la RépubUqaa
devient, elle, le régime du tripotage. IKaiUienra, lea fiaits de 4847 et
de 1887 n'ont rien d'identique. Teste avait accepèè, pendantqo^il
était ministre, uo présent que le général Gubières Im offrait pour
s'assurer, à lai et à ses deux associés^ la concession d'une mîne di
sel gemme. Le gouvernement les livra inrmédiateaieiit à la jitsticiv
Teste fut condamné à la prison; le général Gubièrea subk la dâgjnk-
datico mîtitaôre ei civique. Un gouvernement n'est resfMMiâable de
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CHftONIQOE POLITIQUE 375
llnunoralîté de ses fonctionnaires que s'il la favorise on s'il ne ht
réprime pas. Or, non seulement la Monarchie ne favorisa pas la
piévarication, mais elle la réprima. Elle n'essaya pas d'obscurcir la
lémé^ û'sâtenénr la justice; elle ne tenta pas de réhabiliter les cou-
pables. Elte sut remplir fermement tout son devoir. Mais ce n'est
pas la seule diSérence. Si virulente que fût rinimttté de ses impla^
eabies adversaires, personne, pas même dans les pamphlets de
Tépoque, n'osa porter le soupçon jusqu'au trône, jusqu'au roi Louis-
Pldlippe et à ses fils, à H. Guîzot et aux ministres. On ne pot
ni montrer, grouillant autour du chef de l'État, toute une bande de
spéculateurs et de fripons, ni, dans son palais, « l'arrière-boutîqQe »
fan traitant. Beureux M. Grévjr, s'il force la postérité à être aussi
ëquitabie pour lui qu'elle l'est, par nne noble compensation de l'his-
toire, pour ce roi Louis-Philippe, qui, comme Tattestèrent, en 1848,
les comptes officiels des liquidateurs, avait généreusement dépensé,
sur sa liste civile, plus de 40 nuUions^ au profit de l'État, des
artistes, des malheureux! Heureuse la République elle-même, si elle
n'avait autorisé Monsieur le comte de Paris à dire, le 15 septembre :
« Les eicploiteurs et les indignes qui avilissent leurs fonctions auront
seuls à redouter Favènement d'un pouvoir honnête et juste I » Hais»
fùi-H mille fois avéré que la Monarchie a donné à la République
l'exemple de tous les méfaits et de tous les forfaits, la République
n'est pas plus innocente, parce qu'elle limite. En s'égalant par son
immoralité i la Monarchie la plus corrompue,^ en slnfectant des
TÎoes de la Monarchie sans en posséder les avantages, en manquant
à «t promesse d'être le régime le plus honnête et le plus pur, en
traMssant son idéal, la République ne perd-elle pas sa raison d'être?
A quoi sert-il qu'elle se nomme la République, si eBe ne vaut pas
mieux que ce qu'elle détruit et qu'elle prétend remplacer?
Le Parlement va décidément rouvrir ses portes, assiégées déjà
par en sait quel tumulte de reproches, de récriminations et de
menaces. Qud sera, sous tant d'auspices fâcheux, le sort du gou-
vem^nent? On ne crwt, en dépit des nouvellistes, ni que M. Grévy
Somie sa démisfton au Parlement ni qu'il donne à son gendre son
congé. Quant aa ministère, il aspire à subsister et même il se
dispose, paraît-il, à la lutte. Il a retardé tant qu'il a pu la con^
vocation du Pariement; il a voulu, après le scandale, laisser à
h t^mwshé, À llmfignatlon de l'otpinion publique le temps de se
eaimer : temps tfoi, dans les habitudes de Tesprit françds, n'excède
pre3(pie jamais une période de huit i dix jours. Hais, malgré toutes
ses précautions, il restera de tant de soupçons et de colères des res-
sentiments assez vifs pourprovoqaer plus d'an orage. On pourra, non
sans quelque intérêt philosophique, constater si un grand scandale
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376 CHRONIQUE POLITIQUE
est de nature à troubler beaucoup, dans une démocratie comme la
nôtre, l'exbtence d'un ministère qui, lui-même, n'est pas précisé*
ment une académie de vertu. Les griefs ne manqueront pas à ses
antagonistes, s'ils veulent l'attaquer. Il n'est pas besoin du scandale
pour qu'on l'interpelle. Il n'a satisfait personne, ni à droite ni à
gauche. Les promesses de justice et de paix dont il caressait le parti
conservateur étaient illusoires : sa politique, celle de ses préfets, a
été aussi intolérante que si M. SpuUer ou M. Fallières avaient le
tempérament sectaire et atrabilaire de M. Goblet. D'autre part, la
fable du pacte que M. Rouvier aurait signé avec M. de Mackaa
continue d*irriter les radicaux comme si c'était une vérité; il faut
que, selon la devise de M. Clemenceau, M. Rouvier s'écrie : «c Le
royalisme, voilà l'ennemi I » Les radicaux n'ont pas pardonné au
ministère « l'exil » du général Boulanger; encore moins lid pardon*
neront-ils la punition dont il a frappé le héros. Au surplus, leurs
doctrines sont toujours ce qu'elles étaient : ou M. Rouvier les accep-
tera, ou ils le renverseront. Les radicaux ont-ils un plan de cam-
pagne? Attendent-ils une occasion, un incident, un hasard? Qu'est-ce
que fera M. Clemenceau? Qu'est-ce que fait M. de Freycinet, cet
intrigant non moins infatigable que subtil? Qu'est-ce que peut encore
M. Jules Ferry ? Il serait oiseux de se le demander. Les événements
ne tarderont pas à nous l'apprendre. Rien, en réalité, n'a changé,
dans l'état du Parlement. Il n'y a qu'un peu plus d'immoralité dans
le régime et un peu plus de démoralisation dans le parti républi-
cain. Rien n'a même changé dans l'état financier de la République,
à. ce n'est que le déficit a augmenté de mois en mois. Le spécifique
merveilleux de M. Rouvier, ce n'est déjà plus l'économie ; sera-ce
l'emprunt? Nous l'ignorons. Seulement on nous confesse que le
budget de 1888 n'est pas plus prêt dans la dernière semaine d'oc-
tobre qu'en la dernière de juillet : la Commission n'a pas même
achevé son examen des dépenses. Aussi, nul doute qu'il ne faille des
douzièmes provisoires. Allons, messieurs les députés, prenez vos
places, et vous, messieurs les ministres, montez à la tribune : les
présages sont favorables; tout vous assure une entente fraternelle
et tout annonce à la République un règne tranquille et heureux^
pendant cette fin de l'année parlementaire!
Grâce à Dieu, aucune alerte sur nos frontières ; point de fait
grave ou d'acte décisif dans la politique de l'Europe, pendant ces
quinze jours. La République a pu vaquer librement au soin de sa
moralité. M. Le Myre de Villers, aussi ferme qu'habile, a réglé le
nouveau différend, à Madagascar. Le péril des complications qu'on
craignait au Maroc est conjuré : Muley-Hassan vit, il a pu se moa*
trer au peuple de Mequinez, il a même reparu à la Mosquée; bénis-
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CHRONIQUE POLITIQUE 377
sons le médecin ou le sorcier qui Ta guéri. Sa maladie a permis à
la France de bien mesurer la jhaine ou la jalousie des puissances
qui se proposadent déjà d'intervenir dans les affaires du Maroc.
L'Angleterre, à la prière de M. de Bismarck, devait couvrir de son
pavillon les nationaux de l'Allemagne. Mandat bien significatif.
Instructif aussi, l'empressement avec lequel Fltalie revendiquait, sur
le littoral du Maroc, on ne sait quel droit, comme si, partout où le
flot de la Méditerranée s'étend, l'Italie avait un titre. Envions-les
cependant, les gouvernements que rien, dans le train habituel des
cboses humaines, ne distrait entièrement de leurs occupations exté-
rieures. L'Angleterre a certes ses soucis : l'état anarchique de l'Ir-
lande, dominée par lej gouvernement occulte de h National league;
les triomphes judiciaires et populaires du maire de Dublin et de
M. O'Brien; le « criminal act» devenu inapplicable; la loi réduite
à l'impuissance; et, à Londres, les désordres d'une populace, soit
ameutée par les socialistes, soit affamée par sa misère, et qu'une
police énergique contient à peine. L'Allemagne continue, en face de
la Russie, la manœuvre que la diplomatie de M. de Bismarck a
commencée si bruyamment à Friedrichsruhe. En Italie, on suit des
yeux, avec une vigilance un peu inquiète, l'expédition de Massaouah
et M. Crispi prépare, pour son prochain discours de Turin, les
artifices par lesquels il compte rassurer la France. Si l'Autriche a vu
se raviver, à Prague et à Vienne, la discorde des trois ou quatre races
qui se partagent son empire, l'hostilité des Tchèques vise un ministre,
celui de l'instruction publique, plutôt que le ministère ; le comte
Taaffe ne soutient que faiblement M. de Gautsch : il est présumable
que la querelle ne tournera pas à la crise. Quant à la Bulgarie, elle
semble, sinon se pacifier totalement, au moins respirer et se reposer
un peu. L'élection du Sobranié, si violemment qu'elle se soit opérée,
a consolidé le pouvoir du prince Ferdinand. Déjà on se plaît à penser,
aatoor de M. de Bismarck, que le prince Ferdinand pourrait bien,
loi aussi, mériter qu'on lui appliquât la maxime fameuse : Beaii
possidentesl C'est une opinion que la Turquie, en temporisant,
laisse assez volontiers sel former et se forme peut-être elle-même.
Pour nous, nous voudrions encore que, ces choses de l'Orient, la
France se contentât de, les observer, en restant bien libre d'un côté
comme d'un autre. Qu elle se tienne en garde, pour le printemps!
Ou plutôt, il y a dans la fortune de l'Europe tant d'imprévu, l'évé-
nement terrible pourrait être si rapide qu'il faut aviser la France
de se tenir en garde le matin pour le soir, le soir pour le lendemain...
Auguste BoucHEB.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La France soas rancien régime.
— Le gouvernement et les ins-
titutions, par le vicomte de Broc.
1 vol. ia-8* (Pion.)
Depuis un certain nombre d'an-
nées, l'ancien régime attire l'atten-
tion des historiens, et l'on étudie
*vec un vif intérêt cette époque en-
core mal connue. Ce livre est le
premier, croyons-nous, qui ait es-
sayé de présenter Tancien régime
dans tout son ensemble, d'en ré-
sumer les traits, en réunissant les
"éléments épars, de telle sorte qu'a-
près l'avoir lu, l'esprit conçoit la
société de ce temps, les institutions
Sui la régissaient alors. Il en saisit
5S côtés principaux, la physionomie,
et voit passer successivement le Roi,
la cour, l'armée, la magistrature,
l'organisation financière, celle des
Yilies et des campagnes, la police,
et enfin toutes les classes de la
société, telles qu'elles étaient cons-
tituées avant 1789.
On ne possède souvent à ce sujet
que des notions confuses. L'ancien
régime a été diversement jugé, ra-
rement avec impartialité, le temps
n'ayant pas toujours éteint l'ardeur
des passions politiques ni détruit
des préventions réciproques. L'au-
teur a cherché de bonne foi la vé-
rité, et s'est efiforcé de faire régner
dans son ouvrage l'esprit d'apaise-
ment et de modéradOQ sans lequel
on reste injuste, soit en louant le
passé avec trop de complaisance,
soit en le condamnant avec trop de
sévérité.
L^Alsaee-Lorraine en Australie.
Bislov-e d'une famille d'émigrants
sur Je continent austral, par Ar-
mand Ddbarry; 1 vol. illustré de
• gravures sur bois. (Librairie aca-
démique, Perrin et G«.)
Ce livre d'un intérêt soutenu, d'un
patriotisme ardent, d'une morale
saine, d'une science attrayante, est
un des meilleurs romans-voyages
qui aient paru depuis la guerre.
Publié il y a quelques années et vite
épuisé, il reparaît aujourd'hui sous
une forme perfectionnée qui lui a
valu une médaille et un pnx de géo-
graphie de la Société d'encourage-
ment au bien, c'est l'histoire d'un
groupe d'Alsaciens- Lorrains, qui
échappe au joug de l' Allemagne,
?[uitte sa terre natale et part pour
bnder en Victoria une colonie lui
rappelant la mère patrie. Jeté par
un naufrage au cap York, il traverse
l'Australie du nord au sud, au milieu
de péripéties dramatiques, et après
des fatigues écrasantes arrive à Mel-
bourne. Le tableau mouvementé de
cette capitale née d'hier et d^à si
brillante, celui doè mines d'or et
finalement la création de la cok)nie
projetée, terminent le livre qui est
de ceux qu'on ne délaisse pas quand
on les a ouverts.
Le pénitent breton Pierre de
Këriolet, par Hippolyte Le God-
VBLLO, 2* édition, i vol. (Beiaux-
Bray.)
Voici un livre aussi intéressant
qu'original que nous recommandoBs
à nos lecteurs comme un des plus
utiles à propager. C'est la vie d'un
véritable saint, populaire depuis deux
siècles en Bretagne, et qui, après
des prodiges d'impiétés et ae crimes,
étonna le monde par les prodiges de
sa pénitence et de sa charité. Con-
verti à Loudun, au moment de la
célèbre possession des Ursulines et
de la condamnation d'Urbain Gran-
dier, dans des circonstances aussi
étranges que dramatiques, ce duel-
liste, ce débauché, cet impie, devint
le plus humble, le plus mortifié des
hommes. Pèlerin comme saint Be-
noit Labre, mendiant volontaire sur
tous les grands chemins de r£urope,
charitabie comme saint Vincent de
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iOLLETUI BIMJOGlUPnKHrS
379
Psnl, éleré malgré Im au sfteenioee,
ftum^nier des pâSTres, auxquels il
l^re son ehfttasu de Kerlois; ayant
leen de Dieu le don des miiueles, il
édifia et étODoa pendant plus de
idn^[t-K:iiiq ans la Bretagne, qu*il
arait scandalisée et épouvantée par
ma aadaee et ses forfaits, et il mou-
nt en odeur de sainteté à Sainte-
Anne, dont le sanctuaire, à peine
relevé de ses ruioes séculaires au
moment de sa couTersioD, abrite,
depuis deux cents ans, sa dépouille
mortelle. Son histoire, écrite par un
descendant de sa famille, renferme
les documents les plus intéressants
non seulement sur lui, mais sur
son époque, sur les Ursulines de
lioudim, sur le sanctuaire de Sainte*
Anne, et sur les saints avec lesquels
Pierre de Kéridet fut en rapport,
soit en Bretagne, soit pendant ses
pèlerinages. Nous souhaitons et nous
prédisons à ce bel et pieux ouvrage
an ^and et légitime succès.
X«e ZiOgement de Yonviiev et dn
pauvre, car Arthur Raffalovtch
(Gailiaamin^
Cet intéressant volume contient
une série d'études sur le logement de
Touvrier et du pauvre aux États-
Unis, dans la Chûnde'Bretagne, en
France, en Allemagne et en Belgique,
L'auteur y expose avec sa conci-
sion et son exactitude habituelles
l'état de la question dans ces divers
pays : condition des logements, légis"
tatim, efforts tentés en vue d'améliorer
tkahùation des classes ouvrières, résuU
iats obtenus. Il y a joint des rensei-
gnements sur le budget des ouvriers.
Xle de )d[. l^abbé I>aplay, ancien
supérieur du grand séminaire de
Lyou, par M. Tabbé Graussb.
î vol. cnez Delhomnoe et Briguet,
à Lyon, et Forestier, à Saint*
Etienne.
Ce livre est plus cra'une belle et
attachante monographie; c'est un
Téritable ouvrage d'histoire, car l'au-
teur, élargissant son cadre, y a tracé
le taJ)leau de toute l'Eglise de Lyon
depuis un siècle.
L'abbé Duplay a été, pendant plus
de soixante ans, professeur ou supé-
rieur du grand séminaire; il a donc
formé des ^érations de prêtres, et
Taction qu^il a ainsi exercée pendant
une longue période se rattacne de la
façon la plus étroite à l'histoire même
de ce vaste et important diocèse.
M. Chausse a recueilli avec um
sein filial tous les souvenirs des
contemporains sur le héros modeste
qu'il vonlait faire re^rivre, et il a re»
constitué cette figure à la fois sainle
et souriante avec autant d'art que de
justesse. Ou y retrouve l'homme
doux et bon, humble et ferme qui,
sans bruit, a donné, durant soixante»
trois années, l'exemple de toutes les
vertus sacerdotales.
Mais, nous le répétons, grâce aux
savantes recherches de l'auteur et i
Tarn pleur de son talent, l'ouvrage
est devenu l'histoire dn clergé lyon«
nais de <788 à 1887, et on y salue
avec respect toutes les belles physio-
nomies et toutes les grandes œuvres
qui, depuis un siècle, ont conservé et
honoré, dans le second diocèse de
France, le sacerdoce catholique et la
foi religieuse.
Des notes placées au bas des pages
fournissent des développements
pleins dlntérôt sur des œuvres lyon-
naises, sur certains événements histo*
rîques, sur des personnages oui ont
joué un rôle dans les annales ae TB»
glise de Lyon. Enfin une remarque
dira suffisamment l'importance des
renseignements contenus dans cette
vie: c'est qu'un répertoire alphabéti*
que, en forme de table, à la fin du se«
coud volume, contient plus de omse
cents noms.
Ajoutons qu'en tête de l'ouvrage
se trouvent les approbations les plus
élogieuses de douze prélats éminents
partni lesquels le cardinal Lavigerie,
le cardinal Langénieux, les arche-
vêques de Lyon et d'Aix, les évoques
de Nîmes, de Nancy, de Verdun, etc.
M. Chausse était déjà connu par
d'excellents travaux; il vient de faire
là un livre, qui, en consacrant sa
renommée, est appelé à exercer la
plus utile action.
DIeiionnftire des iieendcmymee,
recueillis par Georges d'E^ylli.
Nouvelle édit. in-18 de 561 pages.
(Dentu.)
Voici un livre excellent, bien fait
et commode, qui rendra de grande
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380
BULLETIN BlBLlOGaÂPEUQUE
services et ne sera pas moins ap-
précié par les érudits que par les
eens du inonde. Les deux premières
éditions (1668-69) sont depuis long-
temps épuisées; aussi, malgré le
petit volume, toujours utile mais un
un peu arriéré, de M. Gh. Joliet;
malgré les listes publiées dans VAn»
nuaire de la presse, de Mermet, ne
Î)ossédait-on pas un ouvrage satis-
àisant sur la pseudonymio con-
temporaine, si développée mainte-
nant. Elle s'est, en elTet, généralisée
et étendue à un point que les
mêmes pseudonymes servent sou-
vent à plusieurs écrivains; d'autre
part, il est des auteurs qui ont usé
jusqu'à vingt masques différents,
sous lesquels il devient dif&cile de
rechercher et de constater leur per-
sonnalité. On juge, dès lors, du tra-
vail que s'est imposé Fauteur pour
nous donner cette troisième édition,
augmentée au moins d*un tiers,
refôndue et mise à jour autant crue
possible et contenant plus de 5000
noms fictifs ou réels. Son plan est
fort simple : pour éviter d'inces-
santes répétitions, il classe alpha-
bétiquement les pseudonymes, uni-
âues ou collectifs, dont certains ont
onné lieu à des articles de plusieurs
âges; — un index général permet
e retrouver en un instant toutes
les indications relatives au même
personnage.L'ouvrago de M. d'Heylli,
plein de renseignements biographi-
ques sur le monde des lettres, du
tnéàtre et des arts, renferme aussi
une importante partie bibliographi-
que, sans parler des anecdotes cu-
rieuses, des pièces inédites, des faits
ignorés que Fauteur cite ou rappelle.
C'est, suivant l'expression à la mode,
un a livre documentaire », qui sera
précieux pour l'histoire littéraire des
vingt dernières années.
Voyage d^une Parisienne dans
l'Himalaya occidental , par
M«»« de Ujfalvy-Bourdon. (Ha-
chette.)
La collection des voyages illustrés
de la maison Hachette, qui a si heu-
s:
reusement vulgarisé les récits des
modernes explorateurs, vient de
s'accroître d'un piquant et intéres-
sant volume. M°>« de Uifalvy, avec
une intrépidité infatigable, a accom«
pagné son mari, le savant ethno-
graphe, dans l'exploration de Tlnde
septentrionale, dans les régions mon-
tagneuses de la province de Cache-
mire et dans la contrée si rarement
parcourue du petit Tibet. Ce n'était
pas, du reste, la première fois qu'elle
courait de telles aventures: déià elle
avait parcouru avec M. de uifalvy
les provinces de l'Asie centrale, de
qui distingue ces récits, c'est ua
rare mélange de précision qu'oa
pourrait appeler scientifiaue et d'a-
grément littéraire. Rien ae plus pit-
toresque que les tableaux de l'auteur.
On y voit vraiment vivre les po-
pulations si curieuses de ces con-
trées. Arrivée à Bombay par la
route de Suez et d'Aden, l auteur se
dirigea tout droit vers les pentes de
l'Himalaya, dont elle nous fait une
description qui instruit encore après
tant d'autres et où se trouvent les
plus curieuses révélations. Saviez-
vous, par exemple, qu aux Indes les
bijoutiers imitent et falsifient les
Sierres précieuses en colorant en
essous des cailloux vulgaires ? Tel
saphir, qui paraît d'un bleu mer-
veilleux, n'est en réalité qu'un sim-
ple caillou valant à peine quelques
francs. Mais où excellent les bijou-
tiers hindous, c'est dans l'émail,
surtout à Japour. a On ne peut se
faire une idée, dit M™« de Ujfalvy,
de l'effet merveilleux produit par la
richesse et la délicatesse des cou-
leurs. Le rouge de rubis ou de coraO,
le vert d'émeraude, le bleu tur-
?[uoise ou de saphir disposés sur un
ond d'or mat sont d un éclat et
d'une transparence remarquables. »
Nous ne pouvons pas suivre l'in-
telligente voyageuse à travers toutes
les contrées et toutes les splendeurs
qu'elle décrit, mais nous pouvons
aire que le coloris et le relief de ses
tableaux donne partout l'illusion de>
la réalité.
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Les graves événements qui vont se dérouler au Maroc font dn livre de M. de C&mpoo un*'
actualité poignante. L'auteur de cet ouvrage a vécu une année entière au Maroc, parcourant c<*
pays en tous sens, causant avec les Européens établis depuis longtemps dans le pays, les caîd>
du gouvernement, les chefs cheUolis, les juifs, étudiant ses ressources agricoles et minièares ; cVt
le résultat de ces études consciencieuses qui^a fait l'objet d'un Empire qui croule.
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sai. — I. LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE RÈGXE DE
NAPOLÉON 1". — VII. — FLN H. rORNEROM.
407. — n. LES ÉTRANGERS EN FBANCE J. LAOMONIER.
il7. — m. PRÊDICATEDRS ET APOLOGISTES œNTEMPO-
RAINS. P. LARGCNT.
431. -t IV. LÉ aOUtERNBMENT ANGLAIS ET SON AVENIR»
d'après de nouvelles publications ANATOLE LANQL0I8.
4«à. — V. LE BILAN DE LA POLITIQUE COLONIALE. — II. RENÉ LAVOLLÉE.
^89. — VI. MESSIEURS DE CISAY. — I JACQUES BRET.
btl. — VU. NOS ÉCOLES MIUTAIRES. .— SÀINT-CYR. — IV. A. DE QANNIER8.
547. — Vm. LA R. M. JAVOUHEY P. DOUHAIRE.
553. — IX. REMm DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.
5«1. — X. CHRONIQUE POUTIQUE; ; AUGUSTE BOUCHER.
571. — XI. BULLETIN BIBUOGRAPfflQUE; ^
Noxès reprendrons prooàainement la publication de fk^gments
des MÉMOIRES D'UN ROYALISTE, par le Comte de Falloox*
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LES ÉMIGRÉS
ET
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
SOUS LE RÈGNE DE NAPOLÉON I" «
Les hommes de la police impériale ont presque tous laissé des
Hémoires, mais qu*ils les aient écrits eux-mêmes, comme Savary
ou Desmarest, qu'ils les aient fait rédiger par d'autres, comme
Touché ou Real 2, ils ont eu la pensée de tromper le public et la
postérité. Si l'histoire veut connaître le sort des prisonniers d'État,
ses seules ressources consistent dans des listes d'écrou, des rap-
ports secrets, des interrogatoires qui révèlent à la fois et les noms
des victimes et ceux de leurs persécuteurs. La plupart des souffrances
sont demeurées inconnues, les meurtres restés mystérieux, les actes
même d'apparence juridique ont été dissimulés. Ainsi Napoléon a
fait tuer deux jeunes gens sans qu'il soit possible de trouver les
traces de ce crime ailleurs que sur la moitié d'une feuille déchirée
par le milieu, laquelle sert d'enveloppe à un dossier des archives
nationales ^. Ce bout de papier atteste qu'une commission militaire,
présidée par le docile Hulin, a simulé en janvier 1809 un jugement
contre un des détenus de Sainte-Pélagie et le valet du concierge
de la prison.
Le prisonnier qu'on veut.tuer se nomme Raimond de Grandmon,
ancien émigré, âgé de trente-huit ans, « détenu au moment de son
arrestation en la maison d'arrêt de Sainte-Pélagie, à Paris, où il
tenait une fabrique de vermicelli »; on condamne avec lui le Suisse
Coudurier, âgé de vingt-quatre ans, garçon marchand de vins chez
M^Bault, concierge de Sainte-Pélagie ; on les accuse tous les deux
* Voy. le Correspondant des 10 et 25 juillet, 10 et 25 août, i(X septembre
et 25 octobre 1887. »
* A proprement parler, Real n'a point publié de Mémoires; ses vrais
Mémoires sont Taudacieux récit écrit par M. Nougarède de Fayet.
' F' 6481, p. 115, dossier du chevalier de Chateaubriand.
3« LIVBAI8OH. 10 NOVEMBRE 1887. 25
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382 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
d'avoir été, dans ces murs de prison, « embaucheurs pour rennemî,
pour l'étranger ou pour les rebelles »; on les « conduit à la plaine
de Grenelle, commune de Vaugirard », le 25 janvier 1809, et on les
abat à neuf heures et demie du matin, en présence de Dunepart,
maire de Vaugirard. 11 s'agit probablement d'une conspiration des
prisons, telle que Robespierre en imaginait pour détruire André
Chénier et tant d'autres victimes. On est réduit aux conjectures,
on ne possède ni acte d'accusation ni interrogatoire, — rien aux
Archives nationales, rien au ministère de la guerre. — Une chose
seule est certaine; les prisonniers ont été fusillés. Rien davantage
sur le frère du chevalier de Margadel, qui a dû être fusillé le 19 dé-
cembre 1800 ^ on n'a aucun document qui puisse nous édifier sur
son sort, ni à la police ni aux Archives de la justice militaire, ni au
ministère de la guerre. Quinze ans plus tard, les hommes de
police qui recherchent ses traces ne peuvent dire que ceci, c'est
que tel jour on l'a exécuté : il reste sur les registres une date,
et sur les mains de Bonaparte une tache de sang.
Que savoir sur le comte de Bar, dont l'amvée en France était
annoncée par des espions en novembre 1812? Dès qu'il débarque à
Quiberon, les agents apostés par Napoléon cernent la maison où il
dort avec doux compagnons; on les tue tous les trois, et le comte
JuUien, préfet du Morbihan, écrit au ministre de la police, le 25 no-
vembre 1812 : « Le fameux de Bar et ses deux complices n'existent
plus. »
Ne soyons pas trop sévères pour ces agents et ces juges ser-
viles;ce sont eux-mêmes qu'ils condamnent lorsqu'ils acqmtlent
un accusi. Si humble, si chélif que soit le. prévenu, si l'on veut
plaire, il faut sévir. Au lendemain de Friediand, Napoléon apprend
qu'un pêcheur de Saint-Valery a été acquitté. Il écrit aussitôt à
Fouché : « De qui était composée cette commission militaire? II
faut que ces gens-là soient bien bêtes pour ne rien dire de plus.
Retenez le pêcheur en prison, envoyez-le à Fénestrelles, et causez
avec M. l'arcbichancelier, afin que s'il- y avait moyen de le faire
juger par une cour de révision, cela soit fait. Il faudrait alors
nommer une][commission.... composée de gens de sens^. »
Si Ton veut connaître le sort des victimes du despotisme impé-
rial, on est forcé de parcourir sur toute la surface de l'empire les
diverses prisons d'État, de fouiller cette carte douloureuse, de
recueillir partout les cris étouffés, les noms oubliés, les dates
éparses, de rechercher les traces que le temps ou les geôliers n*ont
point encore effacées.
* W 6556, p. 47.;Margadel dit Joubert.
> Correspondance de Napoléon, XV, 351 20 juin 1807,
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sous LE RÉGNE DE NAPOLÉON V 3S3
LES PRISONS
Les prisonniers arrêtés par mesure de police, et que la volonté
de Napoléon empêchait de mettre en liberté, étaient divisés en
cinq classes. Dans chaque classe, chacun des noms était remis
périodiquement sous les yeux de l'empereur dans la séance du con-
seil privé S et maintenu par lui sur la liste fatale. Il n'était pas
question de grâce ou d'amnistie. La clémence se portait sur le
suspect exilé ou interné dans une ville, presque jamais sur celui
qu'on avait emprisonné.
La première classe des captifs comprenait les prisonniers d'État
enfermés au Temple, à Vincennes, à Bicêtre, à la Force, à Sainte-
Pélagie, aux châteaux de Ham, de Bouillon, d'If, de Pierrechâtel,
de Saumur, de Bellegarde, de Lourdes, du Hà, de Bitche, du Mont-
Saint-Michel, d'Embrun, de Sainte-Marguerite, de Féncstrelles, de
Campiano, ou dans des maisons de santé.
La seconde classe comprenait « les prêtres détenus, à raison des
affaires ecclésiastiques », dans les dix-neuf mêmes prisons et, en
outre, dans la citadelle de Corte, oii Napoléon avait fait jeter, le
25 juillet 1811, les vingt et un trappistes ^ du couvent de la Cer-
vara « pour opinions religieuses », et oix il les conserva tant qu'il
put mettre la force au service de ses rancunes.
La troisième classe comprenait dans les mêmes prisons les
personnes acquittées par les tribunaux et condamnées après leur
acqm'ttement à la détention perpétuelle par le bon plaisir de l'empe-
reur, et aussi celles qui avaient achevé la durée de la détention à
laqaelle les tribunaux les avaient condamnées, mais qui n'avaient
pu fléchir, parles souffrances qu'ils avaient endurées, cette colère
que rien ne désarmait. Dans un procès politique, tous les accusés,
quelle que fût leur innocence et quel que fût l'arrêt, étaient
d'avance à peu près assurés d'être soumis à une détention perpé-
tudlc 5.
La quatrième classe comprenait, dans toutes les prisons de la
France, dans toutes les citadelles, à côté des prisonniers de droit
commun, les personnes arrêtées pour avoir déplu à un homme
influent, sans qu'un grief politique, sans qu'une accusation de
crime ou de délit pût être articulée. Cent bastilles ont remplacé
* Voy. par exemple F^ 3435.
* F^ 652*3, p. 127.
' On en aura de nombreux exemples; nous rappellerons seulemont celui
•du maire et des adjoints d^ Anvers, deux fois jugés et acquittés, et néanmoins
maintenuâ par Napoléon sous la main des geôliers.
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384 LES ÉMIGRÉS ET Lk SOCIÉTÉ FRANÇAISE
notre ancienne Bastille, et celles-là sont affranchies de la formalité
de la lettre de cachet. Le préfet y jette un homme, l'empereur l'y
maintient et le geôlier l'y gard^.
La cinquième classe est celle des vagabonds et des aliénés; elle
est confondue par plusieurs préfets avec les deux précédentes.
Le Temple fut abandonné de bonne heure, il avait fini par con-
quérir une trop sinistre renommée. C'est au château d'If que sont
enfermés la plupart des royalistes. Napoléon les conserve sur ce
rocher, sous une voûte de pierre, avec 20 sous par jour pour frais
de nourriture et d'entretiAi. M. de la Grimaudière avait dix-neuf
ans quand il y est entré après son acquittement dans l'affaire Ca-
doudal *; il en sort à trente-trois ans, après la chute de l'empire,
blème, méconnaissable, accablé des infirmités qui d'ordinaire n'at-
teignent que les vieillards. M. de Kermabain y devient fou. Il avait
été arrêté « en I8O/1 par ordre de Napoléon, auquel on l'avait
signalé comme suspect. Les informations n'ont fourni contre lui
aucune charge ^ )>. L'injuste persécution qu'il subissait lui donna la
manie d'une persécution imaginaire par crainte du poison. « 11 ne
mange que du pain sec et quelquefois reste deux et trois jours
sans manger ^. »
M. La Cauve, officier au 15* chasseurs, est arrêté le 14 sep-
tembre 1801 ; son crime est d'avoir écrit librement à des cama-
rades qui se trouvaient prisonniers de guerre en Angleterre. La
police avait intercepté ces lettres et ne les trouvait pas très coupa-
bles, car son rapport disait^: « L'individu qui a écrit ces deux
lettres à l'encre sympathique, interceptées par le citoyen Otto,
paraît être plutôt un mécontent, un frondeur, qu'un espion ou
agent du parti anglais. » Nous avons ces lettres, nous y lisons
ceci : « Le despotisme est à son comble (28 juillet 1801). Les
malheureuses personnes impliquées dans l'affaire du 3 nivôse ^..-
avaient été absoutes par le tribunal, elles viennent d'être arrêtées
et déportées; ce sont de malheureuses religieuses, entre autres
une abbesse que ma mère connaissait... Ce sont des prêtres qui
gouvernent, Fouché, Sieyès et quelques autres scélérats de ce
genre. » Après avoir été enfermé au Temple pendant deux longues
années, le jeune officier obtint la protection de la « princesse
Joseph » , qui demanda sa mise en liberté. La police ne parut faire
aucune opposition à l'élargissement de La Cauve; tous les rap-
* F7 6526.
* Ibid.
» F7 3439.
* F7 6303 et 6260, p. 64 et suivantes.
* Cette affaire est celle de la machine infernale.
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON I*' 3S5
ports furent favorables, Napoléon nomma le prisonnier lieutenant
au 20* chasseurs, mais les jacobins subalternes ne lâchent
pas leur proie. La Cauve est extrait du Temple, il est (c'est son
propre récit) « chargé de fers, confondu avec des condamnés,
conduit de brigade en brigade jusqu'à Marseille », où il reste
enfermé pendant trente-trois jours. « Ma destination était la petite
tour de Bouc, près Martîgues; en attendant qu'elle fût prête, on me
mit dans un des cachots du fort Saînt-Jean de Marseille; l'eau qui
ruisselle sur les murs et sur les pavés de ce cachot m'a perclus
de douleurs. Je n'avais pour nourriture qu'une livre de pain noir
et de l'eau. Au bout de trente-trois jours, j'en fus tiré. » On le
transporta au château d'If, où il fut oublié jusqu'en juin 1806. Une
nouvelle intervention de la « princesse Joseph » le fit mettre en
liberté, mais il fut immédiatement repris pour avoir essayé après
son départ de faire évader le major suisse . Russillion, son cama-
rade de captivité. Il fut enfin embarqué pour les États-Unis en
juillet 1807 K
Ainsi que le château d'If, le fort de Vincennes était une succur-
sale des prisons d'État de Paris pour les détenus des trois premières
classes. C'est à Vincennes qu'avait été nommé geôlier le fameux
concierge du Temple, Fauconnier, l'homme de Real, l'instrument
des tortures infligées aux prisonniers. Fauconnier, qui est resté
vivant dans les souvenirs des détenus du Temple, comprit un des
premiers en 1814 que la catastrophe approchait, il jugea le moment
opportun pour se retirer en se faisant liquider une pension. Dans
sa demande, il résume ainsi les services de sa respectable car-
rière : « J'ai vingt ans d'exercice. D'abord membre de la com-
mission administrative de la police, je fus nommé inspecteur
géoéral des prisons de Paris, puis après l'évasion de Sydoey-Smith
du Temple, je fus nommé concierge du Temple. Je suis passé au
donjon de Vincennes. J'ai soixante-sept ans, les jambes me man-
quent pour pouvoir monter tous les jours deux cent quatre-vingts
marches. Je suis un peu asthmatique, j'ai une descente de nombril,
je suis perclus de deux doigts*... » — « Son Excellence désire
que sa retraite soit réglée », dit une note en marge de la pétition.
Dès le 13 mars suivant, le général Daumesnil, gouverneur de Vin-
cennes, qui s'occupadt de le défense du fort, demanda que les
prisonniers fussent évacués; ils étaient à ce moment confiés encore
à Fauconnier et au lieutenant de gendarmerie Gilet. Parmi ces
prisonniers, on remarquait M. Garez de Mézières, enfermé dans le
fort depuis 1803, sans qu'on connût exactement la cause de son
* Il revint d'exil en avril i8l4 et fut nommé colonel en 1823.
> Fauconnier à Savary, 16 février iSU, F^, 3435, p. i3.
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386 LES ÉMIGRÉS ET LÀ SOOËTÈ FRANÇAISE
incarcération ; M. de Vaudricourt y était depuis 1804 ; l'abbé d'As-
tros, le P. Fontana, Tévêque Grégorio, étaient détenus depuis
janvier 1811 ; on sait que le crime de ces derniers était de n'avoir
pu surmonter les scrupules de leur conscience.
De toutes les prisons de Paris, Bicêtre était la plus redoutée.
Si le prisonnier avait manqué de docilité envers les geôliers d'au très
prisons, Bicêtre devenait pour lui un châtiment; parfois c'était
aussi un raffinement de supplice, lorsqu'on enfermait les prisonniers,
comme MM. Duclos et Laurent S « dans le quartier des agités 1 »
Presque aussi malheureux devaient être les Français engouffrés
dans une prison d'Italie. Là, personne qui parle leur langue, per-
sonne qui sache leur entrée, personne qui puisse aujourd'hui
deviner les causes de l'incarcération. Ainsi sont enterrés vivants
dans les cachots de Rimini : MM. de Navières, du Fresne, Fran-
çois et Renaud; dans la prison de Milan, M. Gage; à l'île d'Elbe,
François d'Artelas et Jean Mazel ^.
L'abbé Desmazure est titulaire d'une petite cure du diocèse de
Beauvais; il est enlevé par ordre de Napoléon, comme « fanatique
et dangereux 3 », il est transporté au fort de Campiano, dans une
gorge des Apennins; il y est seul Français au milieu d'une tren-
taine de Napolitains qui meurent un à un quand reparaît l'hiver,
« très rude » , d'après le rapport du préfet. Le guichetier, qui est
chargé de la nourriture et du chauffage des prisonniers ^ est diassé,
en juin 1813, « pour son ivrognerie et son infidélité ». Avant lui, le
14 novembre 1810, le cx)mmandant du fort, lieutenant Bernardi,
avait été également destitué. Entre leurs mains, deux des Napo-
litains avaient été pris de folie en 1807, et transférés dans une
maison d'aliénés; le préfet du département des Apennins éciit le
30 avril 1807 : « Les détenus n'ont eu pour nourriture qu'une
ration de pain et une soupe, ils ont couché sur des paillasses
simples... ils ne pourraient résister à ce genre de vie et plusieurs
d'entre eux ont déjà succombé. » Cette torture est imaginée contre
des officiers, des colonels, des notaires, des prêtres restés fidèles
aux Bourbons de Naples ; c'est parmi eux qu'on trouve notre abbé
Desmazure, amené de l'Oise, pour y rester jusqu'en avril 1814',
ainsi que l'EpiroteRuthymio I^no, arrêté parles ordres de S. M.
l'empereur et roi* sans qu'on puisse soupçonner le motif do
<F7 3435.
« F^ 3436, p. 15.
3 F7 652G.
• *F7 3438.
5 F7 6756.
• F^ 6526, p. 122.
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sous LE RfiGNE DE RàPÛLÉON l** 387
celte mesure àe rigueur. Ce détenu était parti de Corfou*, avec
TapprobatioB et par le conseil de M. de Lesseps, quand il fut
arrêté; dans sa prisçn, il mourait de faim, il demandait grâce; il fut
néanmoins maintenu sur la liste par Sa Majesté en conseil privé.
Ce n'est pas eeulecaent TEpirote qui était soumis aux plus cruelles
privations. Les cris des prisonniers n'ont pas été tous étouffés;
eocore ua coup de sonde, et leur écho retentira jusqu'à nous.
C'est Guyot-Lagrasge 2, qui écrit à Savary, le 8 mai 181 3 : « Ma
détention datant déjà de dix années, j'ai épuisé toutes mes res-
sources et suis en proie à toutes les horreurs du besoin. » Le
chouan Yves Lenouanne, qui ne sait ni lire ni écrire, rappelle, le
9 mai 1813, qu'il est détenu depui3 treize ans et demande des
vêtements. Ses camarades Seveno, dit Leminant, et Samson, « an-
ciens chouans du Morbihan » » sont tenus depuis onze ans captifs,
sans vêtements €t presque sans nourriture, parce que le préfet les
a signalés comme « dangereux » ; du reste, ni condamnation ni
jogement contre eux. Pas de communication avec le dehors : « au-
cime lettre ^ ne pourra entrer ou sortir de la prison (sic) qu'après
avoir été remise au commandant, qui en prendra connaissance. >v
Gibert et Leclerc*, détenus depuis janvier 180A à l'île Sainte-
Bfarguerite, n'ont a ni vêtements, ni subsistance, ni couchette,,
ils vivent des i^umônes que leur font les militaires de la garnison
et d'une quête que M"* Fauchet, femme du préfet du Var, fait
pour eux, et à laquelle elle ajoute de ses deniers » . On les retrouve
m ffléoie eut à la fm de 1809.
Ferdinand, marquis de Custine, « ex>aide de camp », est détenu
au fort de Bitdbe depuis le 24 octobre 1804 « pour avoir tenu
des propos incendiaires et menaçants, et s'être absenté sans au-
torisation de la commune de Cons4a-Granville, où il avait été en-
voyé de Paris en surveillance, également pour des propos séditieux.
D est dépourvu de tout moyen d'existence et réduit à une ration
de pain de munition, il manque des vêtements les plus néces-
tttfes ». Nous le retrouvons dans le même cachot en 1809, mais
il a, pour manger et se vêtir à ce moment, 30 sous par jour ^^
ainsi que son compagnon, l'officier hanovrien Michaëlis.
On est plus généreux pour le cardinal Gabrielli, détenu à Vin-
ceniies, il touche 250 francs par mois « à titre de secours ^ ».
« JF^ 3437, p. 19.
» F' 3435, p. 12.
» F7 3435.
* F 6436, p. 14.
» P 3436, p. 16.
• P 3437, p. 20.
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388 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
D'ailleurs, les prisonniers ne recevaient pas aisément de secours
de leurs familles. Le plus souvent le lieu de détention était tena
secret; dans tous les cas, les lettres étaient interceptées, lues et,
suivant les cas, retardées ou supprimées.
Le gouvernement ne se mettant en frais ni pour la nourriture
ni pour Tentretien de ses victimes, la dépense des prisons d'État
n'était jamais ruineuse; elle parait avoir été en 1812 de &64 000
francs prélevés sur le budget, avec un supplément de 80 000 francs,
imputé sur les fonds secrets. Mais le plus grand nombre des pri-
sonniers était à la charge des départements.
Hors des prisons de TÉtat, en effet, sur toute la surface de l'em-
pire, on retrouvait des prisonniers enfermés dans d'autres gedies.
Les causes de la détention sont très variées, mais rarement
indiquées pour chacune des victimes. Mathieu Ghauvet, marchand,
et Sébastien Allemand, sont détenus dans la prison d'Embrun,
« par ordre de Sa Majesté », pour motifs politiques, à côté de
filles qui sont détenues « pour libertinage » par « décision de Son
Exe. le ministre de la police * ». Dans la prison de Nice, on trouve
l'abbé Armiroti, qualifié de « perturbateur du repos public », et
Catherine Boutan, « attaquée du mal caduc ». Les abbés Auge et
Braure sont arrêtés à Arras, en thermidor an XI, pour avoir cor-
respondu, malgré le Concordat, avec Asseline, l'ancien évèque
d' Arras. Le baron Trouvé, préfet de l'Aude, fait enfermer « l'an-
cien valet de l'exécuteur de Perpignan, parce qu'il jouit d'une
mauvaise réputation 2 ». M. de Trémoct, préfet del'Aveyron, tient
enfermés, en 1810, à Rodez, le nommé Jauffre, parce qu'il n'aYait
pas de papiers lorsqu'il a été arrêté en 1804 ; TabW Régis, œ pré-
venu d'être opposé au Concordat », et quatre paysans « prévenus
d'avoir formé des attroupements séditieux, sous prétexte de se réanir
pour prier Dieu » . Sous l'empire, une réunion de quatre personnes en
prières peut être considérée comme un attroupement séditieux. A
Auch ', Cornac, négociant en grains de Tlsle-Jourdain, est incarcéré
depuis le 30 octobre 1811 « pour écrits répréhensibles adressés à Son
Altesse l'archichancelier de l'empire » : il s'agit de morale, et Ton
connaît les moeurs de Cambacérès. Le crime de J.-B. Soucbm, l'un
des soixante-quatre prisonniers d'Éut enfermés à Anvers, est plus
bizarre eacore : « Ayant été choisi pour époux de la rosière le
2 décembre 1810, il a pris la fuite en emportant la dot. » Dans
les prisons de Blois * arrivent, en mai 1812, vingt-cinq détenus,
< F' 3438.
a F' 3439.
3^^3440, 3441.
* F» 3440.
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Google
I
sous LE RÉGNE DE NAPOLÉON 1»
et, parmi eux, le savant Ajasson de Gransagne. Ils sont si mal-
traités, que sept sont transférés immédiatement à l'hôpital ; deux
y meurent. A côté du savant sont détenus M"' Roosebecke et ses
quatre filles, à partir du 10 septembre 1812 \ « pour avoir troublé
l'exerdce du culte par un fanatisme révoltant ». Elles sont con-
fondues avec les malfaiteurs et entretenues comme on peut l'être
avec 90 centimes par jour. Raygasse, né à Montcuq (Lot), est
enfermé le 17 septembre 1811, pour « propos incendiaires et
atroces contre S. M. l'empereur - ». Une ouvrière en dentelles 3, de
la Haute-Loire, la Manon, est enfermée le 17 octobre 1805, comme
« énerguiàène, prédicante contre le Concordat, les prêtres qui y
sont soumis, et pour propos contre le gouvernement et les auto-
rités». Lorsque, sept ans plus tard, on montre au préfet cette pauvre
fille dans son cachot, il ne propose ni de la citer devant des juges»
m de la mettre en liberté, il dit durement : « La visite que j'en ai
laite m'a prouvé combien il est important qu'elle reste détenue. »
Le préfet trahissait ainsi son désir de voir disparaître le témoignage
Tivant d'une odieuse tyrannie. Il a été satisfait, l'infortunée, privée
de ce dernier espoir, a succombé quelques jours après sa viâite :
le mms suivant, on ne retrouve plus son nom sur le registre d'écrou.
A Grenoble, on voit enfermés avec des fous furieux la servante
Madeleine Bontoux, qui « contribuait à répandre parmi les gens du
peuple les opinions des puristes, ennemis du Concordat », et le
prêtre espagnol Broto, qui « paraît dominé par les idées reli--
gieasea ».
Si ces malheureux sont enfermés avec des fous, les autres pri-
sonniers d'État sont mêlés plus souvent aux faussaires, aux
escrocs, aux voleurs, ou s'ils en sont séparés, c'est pour être,
comme ceux du Calvados, enfermés à la Maladrerie, près de Caen,
avec « les vénériens et les galeux ».
Les prétextes d'incarcération sont souvent dérisoires : un maître
d'école de Verdun est arrêté à Bordeaux comme « émigré non
amnistié * », et quatre détenus de Toulouse sont seulement accusés
de «c légers propos contre le gouvernement* ». Pour un grand
nombre, on met, comme à Nimes^ : « convaincu dans l'opinion
piÈAiqae d'avoir pris part à des assassinats ou à des incendies ».
Ritti de plus monstrueux au point de vue juridique, rien de plus
« F» 3440.
«JP7 3S4I.
^ F' 3441, p. '25.
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390 LES ÉMIGftiS ET U SOCIÉTÉ FRANCISE
immoral, mais la politique avait alors des exigences qui doivent
être comprises. On sortait d'un régime qui, de la prise de la Bas-
tille à la bataille de Marengo, avait laissé le pays sans loi, sans
juge, sans sécurité ; sous ce régime, les criminels restaient impnnis,
les gens paisibles étaient les uns traqués comme les malfaitenrs
auraient dû l'être, les autres paralysés par la terreur. Au lieu du
droit, la violence; au lieu de la justice, la vengeance. Les dili-
gences étaient arrêtées sur les routes, les coches sur les rivières.
La nuit, les rues des villes, pas plus que les forêts, ne se traver-
saient sans danger. Si l'assassin était traduit en justice, pas de
cœur chez les juges, pas de témoins devant les jurés*. Dès que
l'ordre fut restauré, les préfets se crurent le pouvoir de jeter
en prison par mesure de police les assassins dont les crimes
étaient prescrits, ou mal prouvés, ou approuvés par des jurys
tremblants. Un nommé Allemand, poursuivi pour assassinat ^
devant la cour d'Aix, est acquitté : « U serait dangereux de le mettre
en liberté » , dit le préfet. On l'enferme au château d'If, il tue le
concierge pour s'évader, il est acquitté de nouveau ; on l'enferme à
Embrun, « il est tranquille ». Dans quelques cas la précaution
pouvait se justifier, mais n'est-il pas factice cet ordre qui s'obtient
par un pareil arbitraire? Après s'être arrogé le droit de détenir
tous ceux qui sont « soupçonnés de brigandage », le gouvernement
s'arroge celui d'arrêter les citoyens « contre lesquels se prononce
l'opinion publique. » Il retient en prison les acquittés qu'on juge
« dangereux », tels que ceux « qui sont restés séquestrés par voie
de police administrative dans les maisons de correction d'Angers 2 ».
Il incarcère aussi des scélérats couverts de crimes politiques qu'on
n'ose poursuivre, comme Fournier dit l'Américain, arrêté arbitrai-
rement à Auxerre, en juillet 1811, et détenu au château d'If 5.
Entrée dans celte voie, l'autorité consomme froidement, avec la foi
naïve qu'elle maintient la sécurité publique, les plus odieuses
séquestrations. Une famille Aubin, de Rouen, est poursuivie pourj
avoir arrêté une diligence. Tous les Aubin sont acquittés, et pour4
tant, après le jugement, ils sont conduits enchaînés à Bicètre; iM
y restent enfermés dix-huit mois. Leur crime est celui-ci : 1
avances de Liquet, commissaire de police, ont été repoassées pal
la jeune femme de l'un d'eux *.
Ainsi est enfermé Brun dit Perbos *, pour avoir été condamné i
^ F7 3439.
a F' 3440.
3 F» 6526 et aussi F7 â439.
* Eve dit Demallot. Tableuu historique des prisons d'État, p. 55.
» Ardèche, F7 3439. -i t »f
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sous LE RÈGNE BE NAPOUON l*' 391
mort et non exécuté en 1793 : « Il avait été porté au brigandage
par le fanatisme religieux. » Ainsi est détenu M. d'Icher de Ville-
fort (23 février 1813), pour « motifs inconnus au commandant* »,
en réalité 2, pour avoir eu dans sa maison une statuette de Louis XVI :
Ainsi sont détenus les anciens chouans, gardés malgré les pacifi-
cations, les traités et les sauf-conduits, comme Loizeau *, qui est
arrêté en 1806 à Hambourg, chargé de chaînes, tenu cinq mois au
secret, porté avec ses chaînes de Hambourg à Bicêtre ; comme le
chevalier Jausmet, détenu du 20 septembre 1803 au 3 avril 1814;
comme le voiturier Fontaine, arrêté à Boulogne en juillet 1805,
jeté (c dans une basse-fesse, les fers aux pieds et aux mains, le
cou dans un collier scellé au mur », pendant six semaines*; le
malheureux est promené de prison en prison et découvert dans
celle de Gand par les alliés en 1814. Vingt-cinq chouans sont
enfermés depuis 1801 au fort de Ham ^, et « personne ne se pré-
sente pour l'entreprise de la nourriture et du coucher » ; on les y
retrouve en 1809. Les chefs bretons, MM. Lesprou de Carfort et
d'Amiot^, sont enfermés à If de 1804 à 1814. De même sont enfer-
més Auguste Baissier, qui est « ex-employé^ »; M. Desol de
Grisolles, traité avec férocité parce que la commission militaire
a prononcé son acquittement, et qui subit •, après le juge-
ment qui l'acquittait, douze années de captivité, dont sept dans
les affreu; cachots de Bicêtre. Sont enfermés avec lui tous ceux
qui ont été acquittés ou graciés à la suite des procès politiques ^,
et presque tous ceux qui ont fini leur peine : tels Ducorps, Hervé,
Rubin de la Grimaudière, Couchery^^, acquittés dans l'affaire
Cadoodal et détenus de 1803 au mois d'avril 1814; tel, Datry *S
condamné en 1803 à deux ans de prison et détenu de 1803 au mois
d'avril 1814; tels d'Hozier, ancien page de Louis XVI, Rochelle,
le major suisse Russilion, Gaillard, poursuivis avec Cadoudal^
graciés en 1803 et détenus jusqu'en avril 1814; tels aussi, Caron,
Caumette, Gomont dit Charles, Jullien, Lebis, Limosin, l'abbé
* Ardèche, F' 3439.
* V 6256.
» F^ 6256.
* Enquête de 1815, F' 6256.
5 F' 3436.
* F' 6526 et 3439.
T Fénestrelles, F^ 3436 bis, 24 juillet 1812.
« F7 3437.
» Affaires Georges Gadoudal, Mallet, Goyon et autres.
*• F^ 6526.
« F^ 6526.
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392 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Camano, acquittés dans l'affaire Malet (le 28 octobre 1812), et
détenus à Saumur jusqu'en avril 1814 *; tels Salmon et Mozès dit
Marabeau, acquittés dans l'affaire Michel et détenus, eux aussi,
jusqu'à la chute de l'empire.
Enfermés de même, ceux qui subissent des haines de famille et
des vengeances privées, comme M"' Louise-Françoise de Carouge,
veuve Ozouf des Rosiers *; comme Vincent, payeur général de la
Gironde, qui « n'a point apuré sa comptabilité ^ » ; comme Piette, an-
cien député à l'Assemblée législative, soupçonné d'avoir composé la
chanson du Grand Consul *\ — ou les victimes des vieux souvenirs
de Corse, par exemple, l'adjudant général Calandini', qui est arrêté
à Auxerre, en juillet 1811 ^, « comme haïssant Napoléon », et trans-
féré dans un cachot à Marseille; on apprend, en février 1813,
qu'il « est toujours au cachot par ordre de Son Exe. le ministre
de la police générale » ; en août, on le conduit au château d'If ^; —
ou ceux qui ont été dénoncés comme ayant tenu des propos contre
Napoléon, comme M. de Lacarrière de Méricourt, ancien député
proscrit au coup d'État de Fructidor, arrêté en 1804 pour avoir
mal parlé de Bonaparte^, et Terrett, sous-lieutenant au 69* de
ligne, qui « avait, depuis 1811, manifesté, dans des lettres adres-
sées à son frère*, des sentiments contraires au gouvernement »; —
ou ceux qui n'ont pas voulu livrer leurs enfants aux lycées, comme
le Romain Patrizzi, qui avait voulu garder près de lui ses deux fils
nommés par l'empereur élèves à l'école militaire de la Flèche *^; —
ou ceux qui sont arrêtés « pour opinions religieuses », comme
M"' Maria de Pins, qui est transférée « des prisons du Puy-de-Dônae
dans les prisons de Bourg *' », — ou des infortunés, comme M. Thoin-
nier, dont le sort est atroce, car il est poursuivi jusqu'à son lit de
mort par la rage du préfet. M. Thoinnier dépérissait lentement
dans l'hospice de Blois *2, il a la chance de vivre encore en
mars 1814, tandis que le gouvernement de son persécuteur s*ef-
« F' 6526.
> Calvados. P 3440.
» Gironde, 18 août 1812, F» 3441.
« P 6247, Piette est arrêté le 17 floréal an VIII. Voy. aussi P 6250. Cette
chanson est trop obscène pour pouvoir être citée.
» P 3439.
• F' 6526.
^ P 3437, il réclame une pension en 1814.
fl P 6526.
• P 6526.
*« P 6526.
<« P 6526.
« P 6526, p. 124.
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sous LE RÈGiNE DE NAPOLÉON l»' 393
fondre, mais il reste sous la main de M. Ciistiani, préfet de Loir-
et-Cher, qui écrit le 30 mars 1814 : « Le sieur Thoinnier, prison-
nier d'État, détenu à Blois, est décédé le 21 à l'hospice : les
opinions religieuses de cet individu ont attiré mon attention sur
ses derniers moments; ils ont été tels qu'on ne peut en concevoir
aucune inquiétude relativement à la propagation de la dissidence.
Personne n'a approché de son lit de mort, qu'un de ses parents,
M. Bûcheron, président du tribunal de commerce de Blois, homme
dont les opinions sont bien connues »; — ou les imprudents, comme
l'avocat Valentini, détenu, de 1811 à 1814, pour « correspondance
avecle pape * »; — ou ceux enfin qui sont arrêtés par erreur : le
cas paraît assez fréquent : ainsi M. Bijuit-Lacoche est arrêté en
mai 1803 ^^ enfermé au fort de Lourdes, puis au château d'If. Un
rapport de police de janvier 1806 fait savoir que divers rensei-
gnements donnent lieu de présumer que la prévention n'est pas
entièrement dénuée de fondement; sa santé est altérée par une
captivité de quatre ans et par un séjour assez long dans la prison
malsaine du château de Lourdes. On envoie le pauvre homme
en surveillance à Grenoble. Au surplus, tout prétexte est bon;
aîosi, en 1812, Napoléon maintient ^ en détention M. Louis de
Torcy, parce qu'il est « émigré rentré sans autorisation » .
Les femmes étaient enfouies dans les prisons d'État aussi bien
que les hommes. 11 y avait neuf femmes au Mont-Saint-Michel,
une dizaine à Saint-Lazare et une vingtaine dans la « maison des
dames du Refuge ». Parmi les captives de cette prison d'État pour
femmes, on voit l'empereur maintenir, par décision prise en conseil
privé le 3 mai 1812 ^, des dames qu'il avait fait enlever depuis
plusieurs années, telles que M""" Marcotte de Forceville, Legal-
Lassalle, née de la Morinière; de Flesselle, née de Surmain; de
Montbert, née Jaubert; de Contencin, née de Maix, et d'autres
que Napoléon appelle la fille Dufaille ou la fille Chaveriat, sans
qu'aucune indication permette de connaître la cause de cette
brutalité. Pauvres femmes I elles aussi étaient traitées durement
pour des griefs futiles.
Quelques jours après la bataille d'Austerlîtz, la duchesse d'Es-
cars^, assise au coin du feu avec quelques amis, roulait dans sa
main le bulletin de la victoire; tout à coup, sortant de sa rêverie,
* F7 6256.
> F7 6259, p. 50.
3 P 6256.
-• F» 3440, Manche.
» Mérode, Souvenirs, H, 9G et 138. — Athénaïs de Nadaillac, marquise do
Podeuas, et sa mère la duchesse d'Escars.
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394 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
elle jette au feu le papier dans un mouvement d'humeur. Entrons
dans cette rêverie où s'est oubliée la duchesse, donnons, à notre
tour, carrière à l'imagination.
Voilà un homme de génie qui a consacré, durant deux ans, les
plus admirables talents d'organisation à créer la flotte et l'armée
de Boulogne. 11 a tiré tout le parti possible de son énorme puis-
sance, et néanmoins tout porte à croire qu'il est perdu s'il traverse
la Manche. Ses communications seront coupées par les flottes de
l'Angleterre; il pourra piller Londres, détruire d'immenses ri-
chesses, dévaster le pays, mais, au bout de deux mois, de six
mois, une capitulation sera la seule issue de sa téméraire entre-
prise. La fortune lui épargne cette folie, elle le pousse sur l'Au-
triche. Avec le même génie d'organisateur et de grand capitaine,
Napoléon transporte, en quelques jours, les ressources de la France
sur Ulm, sur Vienne, sur Austerlitz. Supposons que lui et son
armée succombent à Austerlitz : l'hypothèse n'est point absurde.
Si, au lieu de l'armée de 1805, cette armée incomparable telle
qu'aucun peuple n'en posséda jamais, il avait eu l'armée de 1813,
le grand capitaine, malgré son génie surhumain, pouvait être pris
et mené en Sibérie. Dès lors, dix ans de guerres, d'horribles perles
d'hommes seront épargnées à la France, qui n'aura pas la honte
d'être vaincue et deux fois envahie par Blûcher. Son vainqueur est
Alexandre seul, Austerlitz ne sera qu'une revanche de Zurich. La
France conservera ses colonies et ses provinces. Elle sera débar-
rassée de vains fantômes, de son fétichisme et de sa fausse gloire.
Elle sera sauvée non seulement des Napoléon passés, mais des Napo-
léon de l'avenir. Elle va commencer à vivre en janvier ISOft avant
tant de crimes, tant de douleurs, tant de victoires stériles couron-
nées par tant de désastres. Les mains charmantes de la duchesse
d'Escars étaient-elles donc si peu patriotiques en jetant au feu le
papier? Mais elle l'a jeté, c'est un crime. Le soir même, un des
invités de la duchesse va le conter à Desmarest. La punition se ftt
attendre un peu; mais, le 3 février 1806, à sept heures du matin,
des messieurs entrent dans la chambre de la victime. « Levez-
vous! Vos clefs! » On lit, on brise. Pasque, le chef des bandits»
ajoute bientôt : « Allons! venez à la Police? Il y a un fiacre en
bas, montez avec nous. » Desmarest vient au-devant de M™*d'E3cars
d'un air gai et poli ; il lui avance un fauteuil près du feu : « Madame,
c'est un ordre de l'empereur; il est arrivé ce matin à six heures et
vous a condamnée à aller aux îles Sainte-Marguerite. On va voua
y conduire à l'instant, les gendarmes vous attendent. — Mais,
monsieur, cette route est longue, je n'ai ni malle ni argent. —
Empruntez sur votre terre de Touraine. Du reste, je peux autoriser
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON 1" 395
l'officier qui sera dans votre voiture à n'être pas en uniforme; votre
fille et une servante peuvent vous accompagner. » On lui laisse
jusqu'à minuit, puis on part. L'officier de gendarmerie Fleury
montait chaque soir dans la chambre de madame, il avait même
parlé d'y coucher, pourtant il se contenta de faire ôter, devant
lui, les bas de M"® d'Escars et de mettre deux gendarmes devant
sa porte, et même, au bout de quelques jours, la femme de chambre
était parvenue à l'assouplir. A Aix, M""* d'Escars sait qu'elle va
trouver une société de vieille noblesse, pleine de morgue et très
austère; elle pense qu'elle y sera bien accueillie, elle demande et
elle obtient de s'y arrêter quelques jours. Elle y rencontra plus que
de l'indifférence, chacun se défendant de connaître une personne en
disgiicc; les gentilshommes d'Aix lui marquèrent moins d'intérêt
que son geôlier, ce Fleury qui, au fond, était un bon homme et
qui aimait le vin, les liqueurs et la femme de chambre. Enfin l'exilée
arriva aux îles Sainte-Marguerite; là, elle tomba entre les mains .
d'un couple singulier : Marc, le gouverneur, avait commandé un
bataillon de Marseillais au 10 août. Les victimes qu'on lui envoyait
étaient ses distractions, ses vétérans constituaient sa fortune par
les économies qu'il réalisait sur leur nourriture et leur entretien.
Cette noble existence était partagée par une vieille maîtresse
aussi rapace que lui. Quant au séjour, l'île est, comme on le sait,
absolument inculte, manquant d'eau et remplie de scorpions.
Un jour, le vent d'est s'opposa au passage de la barque de ravi-
taillement, et, pendant trois jours, les prisonniers furent réduits
au pain de munition. Le commandant se divertissait à faire croire
à l'exilée qu'on allait la séparer de sa fille. Enfin, après trente-trois
jours de cette dure épreuve, M""' d'Escars fut envoyée en exil à
Nice 1.
Ce retour d'Austerlitz fut marqué par bien d'autres rigueurs.
Napoléon était d'une humeur affreuse, il voyait le crédit public
compromis par de fausses mesures. Fouché lui dit que la baisse
des fonds était imputable aux clabauderies du faubourg Saint-
Germain, et présenta une liste de quinze personnes qu'on exila
aussitôt 2. M"*" de Tourzel, de Charost, de Léon, furent conduites
* Tout ce rédt est emprunté aux Mémoires de Nadaillac. Ces gentils-
hommes d'Aix queM»« d'Escars a trouvés tièdes, Napoléon les a jugés trop
ardents : « Il y aurait à Aix un certain nombre de maisons qui affichent
l'opposition au gouvernement et qui auraient fêté M™« d'Escars à son
passage à Aix pour son exil... envoyer à trente lieues d*Aix les coupables
pour rendre la tranquillité à la ville. » (Correspondance de Napoléon, XII, 2G2, à
Fouché, 7 avril 1806.)
^ Mémoires de Savary, II, 244.
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396 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
à la police le même matin que M"* d'Escars et partirent le même
soir pour le lieu de leur exil «.
Quand une favorite de Marie-Antoinette était traitée de cette
façon, que pouvait espérer de Napoléon, Constance Bourbon, la
fiancée de Branche d'Or, une paysanne angevine dont la beauté se
fanait dans un cachot maison?
La pauvre créature resta comme prisonnière d'État dans la
prison de Blois sans interrogatoire, sans condamnation, sans
prétexte, jusqu'en 1813. Real eut alors un mouvement de remords
ou un sentiment de pitié : « La nommée Bourbon (Constance) *, se
disant femme Branche d'Or, a été transférée, en mars 1813, au dépôt
de mendicité de Bourges, par ordre de M. le comte Real. » C'est dans
ce dépôt de mendicité qu'en 1814, plusieurs années après la mort
de son brave chouan, la paysanne fut retrouvée hébétée par son
lent supplice et ramenée dans son village, triste, les cheveux
blanchis et le visage décoloré.
La commère des rues ne peut plus, comme dans le bon vieux
temps, bavarder les poings sur la hanche, elle n'est plus en sûreté
sous un régime qui ne tolère aucun écart de parole. « La mère
Thiot, grande mégère au visage coloré, aux cheveux gris, est en-
fermée, par le préfet Dubois, aux Madelonnettes. » C'étsdt la femme
d'un cocher de fiacre; elle avoua dans l'interrogatoire qu'on lui
fit subir après plusieurs jours de prison : « J'ai pu dire quelquefois
que nous étions plus heureux sous la monarchie, il m'est échappé
de dire que la canaille était protégée, mais ces expressions étaient
le résultat d'un moment d'humeur et de la misère que nous éprou-
vons 3. »
Au-dessus des victimes planait ce monde de gens de police et
d'espions que déjà nous avons essayé de dépeindre. On a vu Real
à l'œuvre dans l'affaire du duc d'Enghien. Son caractère est peut-
être encore mieux mis en relief dans l'aflaire de la conspiration
dite de Varsovie.
Au moment où Napoléon était le plus exaspéré par les refus
d'abdication du roi Louis XVIII, Réal jugea opportun de supposer
une conspiration royaliste et fit arrêter à Paris, en ventôse an Xll^
le comte de la Rochefoucauld, Dubreuil, le comte Daraynes de
Vaudricourt et le sous-chef Briquet du ministère de l'intérieur, chez
qui demeurait M. de Vaudricourt. En même temps on arrêtait par
* Souvenirs de Nadaillac, I, 96 et 138. — La duchesse d'Escars, esprit bril-
lant, réunit autour d'elle la plus haute compagnie de I^Europe. Les sou-
verains étrangers vinrent dîner chez elle.
a F' 6526.
3 F7 6437.
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON l*' 397
ses ordres, au château de Blettangc, et on transférait à Paris
M. Turlure de Vcllecour. Mais on ne trouve en leur pouvoir aucun
papier qui puisse servir de base à une action devant les tribunaux;
Réal était donc réduit à la fécondité de son génie pour obtenir
dans un interrogatoire des aveux compromettants *. M. de la Roche-
foucauld, bel homme aux cheveux gris (bien qu'il fût âgé seulement
de quarante-quatre ans), aux yeux bleus, au nez aquilin, se pré-
senta devant Réal avec hauteur, prouva qu'il était arrivé d'Anvers
en se conformant aux dispositions du sénatus-consulte relatif aux
émigrés, avoua qu'il avait adressé des lettres au prétendant à
Varsovie, mais uniquement pour obtenir le payement des dettes
contraaées durant l'émigration. « Cette explication, réplique
Réal, présente quelque chose de ridicule. » Puis, irrité par le
sang-froid du prévenu, Réal reprend : « A côté de la fable que
vous faites depuis que je vous interroge, je vais vous prouver que
vous étiez le chef d'un complot dont le but était le rétablissement
du trône des Bourbons, et dont un des moyens était l'assassinat
provoqué par vous, organisé par vous, du Premier consul. Il est
temps que par un aveu franc et sincère vous alliez au-devant de
la miséricorde du Premier consul. » Procédé puéril, la Rochefou-
cauld n'est pas ému. — « Vous avez eu, continue Réal, une confé-
rence chez Vaudricourt? — Je n'ai jamais eu de conférence chez
Monsieur de Vaudricourt. — Vous en imposez. Avez-vous vu
Camot? — Non. — Monsieur de Vaudricourt vous en a-t-il
parié? — Non. — Vous ne dites pas la vérité! » Mêmes
procédés avec les autres suspects, et l'un d'eux, M. de Vaudri-
court, répond avec la même hauteur. C'était un homme de cin-
quante ans, qui avait servi dans l'armée de Coudé; il avoua ses
campagnes, mais refusa, dans les deux interrogatoires, de suivre
les instigations de Réal qui le poussait à incriminer la Rochefou-
cauld et M"' de Barbazan. « Vous dites des mensonges ! » cria
Réal; le gentilhomme se révolta contre ces grossièretés et con-
traignit Réal & employer des termes plus mesurés ; aussi sera-t-il
poursuivi avec férocité. La Rochefoucauld est puni par plusieurs
mois de secret^ de n'avoir point avoué un crime qu'il n'avait pas
commis. Vellecour est mis en liberté le 28 germinal an XIII après
de longs mois de captivité et transféré en surveillance à Thionvillc;
l'humble Briquet, qui était protégé par le prince Louis, conné-
table de l'empire, qui ne pouvait être accusé d'aucun acte coupable,
ainsi que l'écrivait Havas, un des chefs de division de la police,
« Voy. F» 6409 et 6526.
' Il y est maintenu par ordre de Réal le 12 messidor an XII.
10 NOVBMBRB 1887. ^(>
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39g LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
n'en resta pas moins détenu, pour cette fantaisie de Real, du
11 ventôse an IX jusqu'au 30 frimaire an XIII. Mais la ven-
geance de Real tombe surtout sur Vaudricourt; il l'enfouit dans
une prison d'État en le faisant si complètement disparaître durant
dix ans, que nul ne connut son sort et qu'une longue enquête
fut nécessaire quand on voulut le retrouver. Le 4 mai 1814,
le comte de Nesselrode écrit, au nom de l'empereur de Russie, à
M. Angles chargé de la police du royaume : « M. de Vaudricourt
a été renfermé au château de Vincennes, d'après les renseignements
que sa famille a pu recueillir, mais elle ignore absolument s'il vit. »
Angles le retrouva dans le château d'Angers.
Real au moins est incorruptible, il ne connaît que le maître.
Il ne reçoit argent, actions de canaux, parts dans les journaux,
dotations que de la main du maître. Hors du maître, ni argent ni
amitié n'ont de pouvoir sur Real. Lorsque son camarade Dugué
d'Assé*, membre du C4orps législatif, invoque son intervention avec
gaieté, il laisse traîner sa lettre dans les dossiers : « La singularité
qui m'a fait arrêter, écrivait Dugué d'Assé ^ et conduire ici, où sans
doute on veut que je crève, puisque depuis plus de quarante jours
je n'entends parler de rien... » II est vrai que cet ami de Real
avait été arrêté par ordre du préfet de police Dubois, « comme ayant
escroqué, sous de fausses promesses et de la manière la plus perfide,
la dame veuve Guérineau et ayant violé l'une de ses filles âgée de
treize ans ».
Quant à Desraarest, le chef de division de la police politique et
le second de Real, on ne saurait vanter son désintéressement.
Nombre de mémoires sont d'accord pour indiquer que, sous l'em-
pire comme sous la république, il accordait, moyennant finances,
des adoucissements aux suspects. L'amitié du moins n'avait pas
plus de pouvoir sur lui que sur Real : on le voit dans l'affaire de
son camarade, le capitaine Mingaud, qui était prisonnier d'État
à Bicêtre. Cet ami de Desmarest était décoré et détenu depuis
180/i (13 thermidor an XIII); c'était une manière de bretteur et
de professeur de billard. Il plaisante d'abord avec Desmarest, au
moment de son arrestation, et la lui conte dans la langue spéciale
des joueurs de billard : « J'ai été fait de bricole et par raccroc..., je
suis collé sous bande. » Puis il se fait recommander par leurs
frères communs, les francs-maçons. Les loges écrivent à Desma-
rest qui est ma.-. : « un maçon dans la détresse nous a fait entendre
le cri d'alarme : à moi les enfants de la Y.*. Nous sommes, par les
* F7 6437.
> Le 9 vendémiaire an XII.
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sous LB RÈGNE DE NAPOLÉON 1" 399
N.-.M.-. Q.-. V.-. S.'. C.-. et avec la considération la plus par-
faite, vos dévoués serviteurs. » Desmarest a ordre de protéger le
maçon et d'envoyer sa réponse à M. Verdier-Geurtin, vénérable
et docteur en médecine, 65, rue Montorguoil. Puis vient la L...
des cœurs unis O.-. de Paris l'an de la Y.-. L.-. 5807, puis ceilê
de Gentilly le 25 J.-. du 10 M.-, de l'année de la veuve 5808.
Desmarest laisse traîner dédaigneusement ces lettres dans les
bureaux, et son collègue Havas écrit en souriant : « M. Havas, qui
n'a pas l'honneur d'être R.-. F.-., présume que l'orient de Gen-
tilly est la maison de détention de Bicêtre. » Ce pauvre Mingaud
était soupçonné d'avoir voulu délivrer à main armée les frères
Poligoac de la prison du Temple, de complicité avec un person-
nage mystérieux que la police nomme Gensonnet ou Cbarançonnet,
et il était devenu si ridicule avec ses mélanges de billard et de
franc-maçonnerie, que la police ne daigna pas l'écouter quand il
dénonça, le 13 avril 1810, les premiers préparatifs de la conspira-
tion du général Malet K Ce souvenir ne contribua point à lui rendre
favorables ceux qui s'étaient laissé surprendre par Malet Mingaud
resu à Bicètre, malgré l'intervention des F.-, marquis d'Aigrefeuille
et prince Gambacérës.
11
Un nombre assez considérable d'étrangers se sont aussi trouvés
détenussansjugement pour griefs politiques ou secrets pendant toute
la durée de l'empire. Tels sont les Italiens Bacili *, du tribunal de
Rote, accusé d'être dangereux et détenu depuis 1808 au fort de
Fénestrelles; Camino, enfermé à Pierrechâtel, Manucci à la Force 3,
les Napolitains du château de Campiano, un autre Napolitain Fiore,
détenu à Chablis; Rossi de Ferrare*, Assareto, bourgeois de Sa-
vone^; quinze Italiens, dans le département de Marengo^; l'abbé
Venere, enfermé au château d'If pour des opinions contraires au
gouvernement ''.
Les Espagnols ont gémi en plus grand nombre encore sous la
* II importe, disait-il, de laisser le général Malet daas la maison qu'il
habite.
2 F' 6526.
» F' 3435.
* P^ 3436.
» F' 3436 bis,
« F» 3440.
' F^ 6526.
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400 LES ÉMIGRÉS ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
haine d'un souverain qui n'admettait ni la générosité pour les
faibles, ni la fidélité pour d'autres que pour lui.
Le chevalier de Ballesteros, chambellan du roi Charles IV, est
séquestré au château d'If, depuis 1810 jusqu'au milieu de 1813 ' ;
le général Contreras est au château de Bouillon ^ Menendez à
Ham, Mina à Vincennes, Sala à Fénestrelles '. A Fénestrelles aussi
sont enfermés, depuis le 27 mars 1809, deux chambellans de
Charles IV, Santa-Cruz et Transtamare ^. Vargas, ambassadeur
d'Espagne à Rome, est enlevé ^ le 16 juillet 1809 avec ses deux
secrétaires, MM. d'Ilexaga et Beramendi ^, contre tout droit des
gens, par un acte de brutalité injustifiable et qu'on n'a jamais eu
l'idée de justifier^; tous trois sont envoyés à Fénestrelles. Le
général Lechuga est enfermé à Bouillon ^, des moines, espagnols
dans la citadelle de Nîmes ^; un Espagnol est prisonnier d'État
dans la prison du département du Mont-Blanc '^ et vingt-sept dans
celle de Montpellier; plusieurs généraux espagnols sont détenus au
château de Saumur**.
On peut aussi comprendre, parmi les détenus espagnols, Claude
de Saint-Simon, grand d'Espagne et lieutenant général. Il était
petit-fils de l'auteur des Mémoires qui, durant son ambassade
d'Espagne, avait été si fier de « brancher » sa maison. Claude de
Saint-Simon avait pu, par sa double situation de duc français et
de général espagnol, secourir les Français qui, dès 1789, émigré-
renten Espagne. Il défendit Madrid contre l'armée de Napoléon,
fut compris dans la capitulation, arrêté aussitôt par une de ces
violations de la foi jurée que Napoléon se croyait permises, et con-
damné à mort, quoique prisonnier de guerre, le 12 décembre 1808,
toujours par ordre de Napoléon. Cependant, le 12 février 1809, la
peine de mort fut commuée en celle de la détention dans une
prison d'État; à cette date, Sa Majesté ordonne de transférer le
prisonnier de Bayonne au fort de Joux, de brigade en brigade,
« pour que cet individu soit gardé avecsom ». Le duc, chargé de
fers pesants et porté ainsi de Madrid à Bayonne, puis de Bayonne
< F7 3439.
2 F 3435.
3 F' 3435.
*F7 3i36 6w.
» F7 3436 his.
« F7 3453 et 3436 bis.
' F7 3435.
• F' 3435.
» F7 3535.
*«F'3441.
*»F7 6526.
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sous LE RÈGNE DE NAPOLÉON I*' 401
au fort de Joux, 9e trouva si épuisé, que les gendarmes le déposè-
rent le 5 mai 1809 dans la citadelle de Besançon '. Sa fille, M"* Jo-
séphine de Saint-Simon, obtint de rester dans le même cachot. La
police réclama au préfet du Doubs, le baron Debry, régicide, des
notes sur w ce particulier ». Debry ne fut pas plus cruel que les
gendarmes, il transmit une déclaration du docteur Cusenier qui
regardait comme nécessaire que le duc de Saint-Simon fût interné
sur parole dans la ville et non détenu dans la citadelle. Les gens
de guerre intervinrent avec le préfet et le médecin pour tenter de
sauver ce prisonnier de guerre, signataire d'une capitulation ; les
maréchaux Bertbier et Moncey insistèrent pour que le duc eût
seulement pour prison les remparts de Besançon. Une décision de
Sa Majesté du 9 juillet 1811 le maintint en détention. Saint-Simon
fut, Tannée suivante, dirigé sur Dijon, puis sur Melun; il ne
recouvra la liberté que le 30 avril 1814.
Smith, chef d'escadron hanovrien, fut enfermé à Fénestrelles-,
FAUemand Amuller d'Amilia 3, à Vincennes, ainsi que lo baron
autrichien Aversweck de Flettenfels, prévenu d'avoir agi contre le
gouvernement, et détenu de 1807 à 1814 *. Heymann, Lux;,embour-
geois, fut arrêté en novembre 1808* au moment où, venant de
Cadix, il débarquait à Marseille, parce que les passagers du même
navire l'avouent dénoncé « comme ayant tenu des propos contre le
gouvernement ». Il est jeté dans le château d'If et y reste jusqu'à
la fin du règne. Camerlingh, capitaine du génie hollandais ^, est
enfermé à Saumur avec le Suisse MuUer d'Aarwengen ^, arrêté en
avril 1812, par ordre direct de Napoléon, pour a bavardages et
démarches indiscrètes ».
Les pauvres prisonniers sont parfois oubliés de tout le monde,
en France et dans leur pays. Ainsi le 29 mai 1814, deux mois après
la chute de Napoléon, on s'aperçoit tout à coup qu'il a fait enfermer
vingt-quatre Espagnols dans la prison d'Embrun, et qu'ils y sont
toujours •.
Si l'on obtenait la grâce, c'était pour être condamné à l'exil, à la
surveillance ou au service dans les colonies.
Ni l'exil ni la surveillance, dans une ville éloignée, n'étaient un
supplice cruel pour ceux qui avaient des revenus. Cependant, même
* F» 3439 et 6527.
» FT 3435 et 3436 bis.
» F» 3435.
^ F' 6520.
» F7 6526.
« F^ 6526.
7 F7 6526.
« F^ 6526, Hautes-Alpes.
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402 LES ÉMIGRÉS ET U SOCIÉTÉ FRANÇAISE
pour les riches, cet exil entraînait plus d'une vexation. On était
livré aux menues autorités de la province, aux anciens jacobins
devenus petits agents de l'empire. Il fallait ou entraîner parents et
amis dans sa disgrâce ou se priver de relations avec eux. Ceux qui
vous écrivaient ou qui venaient vous voir étaient exilés à leur tour.
Mais quand l'exil ou la surveillance étaient infligés aux gens qui
vivaient de leur travail, pour eux l'exil était un véritable supplice.
L'ouvrier belge ou le marin breton qu'on internait dans une petite
ville de Bourgogne tombait nécessairement dans le dernier degré
de la misère. Eût-il pu apprendre un nouveau métier, il n'aurait
pas trouvé à être employé, chacun s'écartait du suspect; on trem-
blait d'être compromis et de disparaître à son tour. On voit ainsi
à Lyon un ancien agent de police de Paris, Vauversin, mis en
surveillance et tombé dans la mendicité *. M. Avril de Saint-Firmin,
exilé à Nancy et séparé de tous ses moyens d'existence, refuse
d'abord fièrement ^ le secours de 30 sous par jour que le préfet lui
fait offrir, mais il est poussé par la faim, « l'état de détresse dans
lequel il s'est trouvé l'a porté à réclamer ce secours dérisoire ».
Joseph Cadoudal, qui n'est coupable que d'être le frère de Georges 3,
est en surveillance à Tours, sans autre ressource qu'un secours de
50 francs par mois; on n'a rien & lui reprocher, déclarent les pré-
fets, mais il y a intérêt à l'écarter du Morbihan. A Bruxelles, on a
interné deux familles de paysans de la Seine-Inférieure, soupçon-
nées d'avoir « eu des intelligences très actives et très suivies avec
les ennemis de l'État * » ; leur misère excite la pitié de la police
locale. Hugo ^ a été enlevé à sa famille, dépouillé de ses propriétés
et transporté à Arles » ; il y devient aveugle et trouve, quand on le
ramène chez lui, (c sa femme et ses enfants dans une extrême
indigence ».
Les hommes pouvaient échapper aux souffrances de la faim en
allant affronter la fièvre jaune aux colonies. Sept prisonniers d'État
italiens sont notés en novembre 1812^ comme « ayant contracté
un enrôlement volontaire pour les pionniers coloniaux, d'après les
décisions de Son Excellence le ministre de la police générale des
20 avril, 10 et 25 juin 1812 ». Maïs ces malheureux étaient encore
dans leur cachot plusieurs mois après qu'ils avaient été acceptés
pour un service militaire.
* F7 3436.
a F7 3436.
» F^ 3436.
* V 3436. Ce sont les familles Home et Duflot.
• F' 3437.
• F7 3440, Marengo.
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I
sous LE BÈGNE DE NAPOLÉON l*' 403
Eûfio, au moment même du désastre final, la police continua de
veiller sur sa proie. Elle tenta de la retenir même après la chute
de Napoléon, avec cette opiniâtreté de la bureaucratie qui triomphe
des mioistëres et se sent plus stable que les empires.
Tout d'abord le comte Real se hâta de faire évacuer sur les
prisons de Tintérieur les prisonniers d'État qui étaient détenus
dans les villes dont approchaient les armées alliées. Tous les prison-
niera de Vincennes sont évacués en février 1814 sur le château
d'Angers * ; puis ordre est donné au commandant Pidoux du château
deSaumur- de « surveiller particulièrement, sévèrement observer,
mettre au secret » le comte Desol de Grisolles, lieutenant de
Y^sseau, acquitté en 1803, persécuté et transféré de cachot en
cachot depuis cette époque, ainsi que M. Daniaut du Perrat, qui est
détenu depuis 1804, parce qu'il a de « mauvaises dispositions ».
Alors même que Tordre est rétabli en France, ce sont difficultés
sans cesse soulevées contre les mises en liberté.
Ainsi un certain Verdet' avait été arrêté en avril 1804 avec sa
femme pour avoir reçu dans son logement Georges Cadoudal, qui leur
était inconnu. La cour criminelle avait renvoyé les époux Verdet
devant le tribunal de police correctionnelle, et le tribunal les avait
acquittés. Exaspéré de cet acquittement. Napoléon les avait con-
damnés à l'exil dans la ville de Bar-le-Duc, où ils ne purent vivre
qu'à VaAde du secours officiel de 30 sous par jour. Après dix ans de
ce supplice, Verdet, apprenant le retour des Bourbons, vint à pied
de Bar-le-Duc solliciter sa liberté. C'était rompre son banc, la police
voulut l'arrêter; le rapport même qui propose son affranchissement
le traite encore en criminel *.
Dans cet hiver de 1814, les préfets arrêtent ou mettent en liberté,
suivant les alternatives de la guerre, les adversaires des deux partis,
et souvent recherchent les bonnes grâces ou sollicitent l'appui de
ceux qu'ils ont fait enfermer la veille. Ainsi le préfet de Loir-et-
Cher, M.Cristianijfait mettre en surveillance, à Blois, en février 1814,
M. de la Roche-Mouette, puis il vient, en avril **, « le prier de
retourner tranquillement chez lui ». Ainsi le général comte Gan-
ciaox, sénateur, qui a dirigé les armées révolutionnaires contre la
* F» 65^6.
2 F» 6526.
» F' 3436 bis. Rapport du 29 avril 1814.
* « Les circonstances et les motifs qui ont déterminé le sieur Verdet à
revenir à Paris sans autorisation paraissent devoir excuser cette démarche;
et, attendu la durée de son exil, et qu'il n'est parvenu aucune plainte sur
lui et sa femme, on pense qu'il n'y a aucun inconvénient à les relever de la
surveillance à laquelle ils étaient assujettis. »
» F^ 6526.
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401 LES ÉMIGRÉS ET LÀ SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Bretagne et la Vendée sous la république, puis qui, sous l'empire,
dans cette même Bretagne, a été commissaire extraordinaire de Sa
Majesté Impériale et Royale*, garde le même poste au nom de
Louis XVIII, conserve son même papier à lettres, et fait mettre en
liberté au nom du roi ceux qu'il vient de faire arrêter au nom de
l'empereur. 11 écrit de Rennes, le 15 avril 1814, au ministre de la
police du roi : « Je viens de relever de la surveillance sous laquelle
je les avais placées M""* d'Andigné et sa jeune nièce. Ces deux
personnes s'étaient permis des propos contre l'empereur à Montfort,
leur domicile ordinaire, où je leur permets de retourner. Je permets
également à M. de Saint-Hilaire de revenir de Tours où je l'avais
fait passer et d'habiter cette ville (Rennes), dontj'avais jugé prudent
de l'éloigner. J'ai fait mettre en liberté M. René de Blois, qui devait
être détenu jusqu'à la paix, pour opinions et mouvements dan-
gereux, ainsi que MM. Foulon de Grandchamp et Jacques Bois,
détenus pour correspondance supposée avec l'Angleterre. »
III
Combien de malheureux ont été les victimes des divers modes
de séquestration imaginés par Napoléon?
Les budgets et les états récapitulatifs indiquent* environ sept
cents prisonniers dans les prisons d'État et leurs succursales, mais
ce chiffre est loin de représenter le véritable total.
En avril 1814 ', le baron Angles découvre neuf cent soixante-dix
détenus dans les prisons d'État. Mais il ne connaît ni les prison-
niers d'État enfermés dans les prisons des départements, ni les
personnes envoyées en exil et placées sous la surveillance tra-
cassière de la police, et ces catégories doivent à peu près doubler
le chiffre officiel. 11 faut encore y ajouter les Espagnols arrêtés
avec les princes de Bourbon ; il en restait soixante qui n'avaient
pas encore été renvoyés avec leurs princes, plus deux cent seize
habitants de Leipzig, plus le pape et les cardinaux, plus les vingt
et un trappistes du couvent de la Cervara, plus les deux cent
trente-six séminaristes de Gand, que Napoléon avait donné ordre
d'incorporer dans l'artillerie, en août 1813 *, plus les gens qu'on
«F'6526.IlIe-et.Vilaine.
« F' 3436 bis.
« F' 6526.
* On les retrouva peu à peu, c*est-à-dire 162 à Wesel dans les pontonniers
du général Lemarroîs, 32 dans la garde impériale, 1 dans les équipages de
la flottille, 2 dans Tinfanterie de ligne; 39 avaient disparu!
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sous LE RiGffE DE NAPOLÉON I*' 405
a VU arrêter, et dont on ne peut retrouver les noms sur aucune
liste; ceux, par exemple, qui sont, par ordre de Napoléon, jetés
« dans une petite prison obscure où ils ne puissent lier aucune
correspondance » : c'est le sort de M. de BellevaP.
Le nombre des victimes a été constamment en croissant; il
devait osciller entre mille cinq cents et deux mille, depuis le 18
Bramaire jusqu'en 1811 ; à partir de cette date, il est monté à plus
de detix mille cinq cents. En 1789, le peuple avait tiré sept pri-
soDDiers de la Bastille.
Ce régime, qui détenait, sans jugement, deux mille cinq cents
victimes, avait créé une commission de la liberté individuelle.
Cette commission se composait de sept membres élus au scrutin
par le Sénat; pour assurer son indépendance, il était établi qu'un
membre sortirait tous les quatre mois; elle devait, bien entendu,
empêcher que les citoyens ne fussent incarcérés sans mandat régu-
lier et détenus sans jugement. Si, après trois mises en demeure,
le ministre n'avait pas mis en liberté la personne pour laquelle la
commission intervenait, il devait être déféré à la haute Cour.
Quelques prisonniers connurent son existence et essayèrent de
faire parvenir leurs plaintes à la commission de la liberté indi-
viduelle.
Etienne^ de Salignac-Fénelon eut cette naïveté. Il avait été
arrêté en thermidor an V{H, à Rennes, comme chef de chouans,
et conduit à Paris, ^ous e9Cor.te, ma^s qu descendant dç diligence,
J] se glissa dans la rue Saint-Honoré et disparut. Traduit devant
les tribunaux, il avait été acquitté le 12 thermidor an VIII, mais
renvoyé à Paris comme suspect d'émigration. Il fut arrêté de nou-
veau en thermidor an XI, « pour avoir, à la fin d'un repas chez
MM. de Virieu, à Dijon, proposé un toast à Louis XVIII, et aussi
avoir annoncé que le Premier consul serait bientôt assassiné... »
Sur cette dénonciation, d'autant mieux accueillie que M. de
Saliguac-Fénelon était noté comme déi'ot et fortement attaché
aux Bourbons, l'infortuné, sans interrogatoire, sans instruction,
sans jugement, fut enfermé à Bicêtre, dans ces cachots sans air
et sans lumière, pleins d'araignées et d'animaux rampants. Le
26 août 1803, il écrit de Bicêtre que depuis vingt-six mois il est
dans la misère d'une détention implacable sans le secours qu'on
accorde aux autres prisonniers, et que « le délabrement de sa
santé, par le manque d'aliments et de vêtements, augmente les
horreurs de sa longue détention ». Le 26 août 1806,41 se plaint
* L*ordre d'arrêter est du 27 octobra 1804. « Faites saisir en môme temps
Coqs ses papiers. » (Lettre de Napoléon à Fouché, X, p. 36.)
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406 LES ÉmGRtS ET L\ SOOÉTÉ FRANÇAISE
du concierge de Bicètre qui le torture, et veut faire signer contre
lui une plainte par ses compagnons d'infortune. Le préfet de police
Dubois trouve que « le concierge ne peut être blâmé de n'avoir
pas pour lui les égards qu'il ne refuse jamais aux détenus tran-
quilles, et il autorise le concierge à enfermer le prisonnier dans un
local particulier où il sera isolé de toute société ». Cette décision
barbare fut approuvée et exécutée sans retard. Cependant la com-
mission de la liberté individuelle, fatiguée des doléances et des
réclamations du prisonnier, s'était décidée à intervenir, mais
Régnier, le grand juge, répondit à ses observations, quil n'y
avait pas lieu d'envoyer Salignac-Fénelon devant les tribunaux^
rintérêt de F État ne permettant point que la liberté fût accordée
au prisonnier. Sur cette réponse, la commission s'inclina, et le
détenu resta quatre ans encore séquestré dans son cachot.
L'examen des dossiers permet de constater que la comaÛBsion
de la liberté individuelle s'est bornée à des démonstrations; elle a
rarement demandé et jamais obtenu la liberté des prisonniers d'État.
Elle a fonctionné, en un mot, comme les institutions de parade
qui existaient sous l'Empire, comme la commission de la liberté
de la presse, qui n'a protégé ni un livre ni un journal; comme
l'architrésorier, qui n'eut jamais à s'occuper des finances; comme
le grand électeur, qui n'eut jamais à s'occuper d'élections. Tout
cela était vain et bon pour le décor
H. FOBNERON.
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LES ÉTRANGERS EN FRANCE
Ce 0*631 pas jsans raisons que l'on commence à se préoccuper, en
France, d^ dangers que présentent les pénétrations étrangères
contemporaines. Les éventualités de la politique extérieure semblent
avoir enfin ouvert les yeux à bien des gens, qui étaient jusqu'ici
restés sourds aux avertissements de la démographie et de la science
sociale. Il est à souhaiter maintenant que les réformes soumises,
à cet égard, au Parlement ne soient pas délaissées dans les cartons
des commissions, et ne demeurent pas inefficaces. La taxe sur les
ëiruigers est presque universellement usitée en Europe; nous seuls
hésitons à nous en servir; et c'est en partie pour cela, par suite
des privilèges et des immunités dont jouissent chez nous les immi-
grants, que notre territoire est littéralement envahi par des Belges
dans le Nord, des Allemands dans l'Est, des Italiens dans TEst, le
Sud-Est et le Midi, des Espagnols dans le Sud-Ouest, etc. Cette
cause est loin, du reste, d'être la seule à agir. La densité relative
des populations voisines et les conditions économiques qui en sont
la conséquence jouent le rôle réellement important, dans cet envahis-
sement dont l'extension et les incessants progrès suffisent à indiquer
la dangereuse influence.
Dans l'organisme social comme dans l'organisme biologique,
l'homogénéité des parties et des organes est une condition indis*
pensable du bon fonctionnement, et nous entendons par homogénéité,
non pas similitude, mais concordance, non pas identité, mais har-
monie, conformément au principe de la division du travail physio-
logique ou économique. C'est ainsi que, dans le corps humain, la
présence, d'éléments étrangers non assimilables dans l'estomac, par
exemple suffit à déterminer un trouble qui peut se communiquer
à tout l'organisme. Il en est exactement de même dans les sociétés.
Quelque compréhensive et universelle qu'elle soit, la civilisation
n'en a pas moins revêtu des formes spéciales à chacun des peuples
parmi lesquels elle s'épanouit. Les conditions d'origine et d'évo^
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403 LES ÉTRANGERS EN FRANCE
lution de ces peuples ont en effet créé aux individus qui les consti-
tuent une sorte de milieu particulier auquel ils sont complètement
adaptés, et qui, formé par une multitude d'habitudes, d'idées
et même de préjugés héréditaires, les étreint pour ainsi dire et
les conduit tout le long de leur existence. Amener au milieu des
individus ainsi façonnés, des éléments différents d'origine, de
coutumes et de tendances, c'est créer un trouble social analogue au
trouble physiologique de l'empoisonnement. Mais ce trouble peut
avoir deux conséquences contraires : il détermine un bien, une
réaction violente et salutaire, quand il est causé par l'apport d'une
civilisation supérieure et accessible, d'un principe assimilable et
efficace destiné à modifier certains accidents pathologiques internes
ou à les faire disparaître, et encore faût-il en proportionner la dose
à l'état de l'organisme; il détermine un mal, au contraire, quand il
est causé par la pénétration d'éléments nuisibles, non assimilables
ou inférieurs en qualité, surtout quand Torganisme qu'ils aflectent
est déjà anémié. Il faut remarquer en outre que l'âge auquel ces
pénétrations s'accomplissent a une importance considérable. Au
cours de la formation de l'organisme, elles sont souvent nécessaires,
elles servent à le constituer, à donner à ses appareils plus de sou-
plesse et de résistance, à le rendre plus adéquat à la multiplicité
des conditions ambiantes auxquelles il est soumis. Hais, une fois
achevé, historiquement individualisé, ayant pris sa « voie », il
devient réfractaire à ces pénétrations, ou s'il les supporte, c'est par
faiblesse et impuissance.
C'est précisément ce dernier rôle que les étrangers tiennent
actuellement en France. Notre formation historique est achevée,
notre civilisation aussi avancée que la leur, et, si on en excepte
quelques matières premières, nous ne sommes réellement leurs
tributaires sous aucun rapport. Ils agissent donc surtout d'une autre
façon, et l'histoire de ces dernières années nous la fait très explicite-
ment connaître. Sans vouloir revenir ici sur des faits douloureux,
rappelons-nous la conduite des Allemands immigi^és avant, pendant
et après la guerre de 1870-71, les tendances séparatistes dont
certaines régions du Sud-Est, infestées d'Italiens, furent alors le
siège et enfin la composition des meneurs de la Commune de Paris,
cette insurrection antinationale devant l'ennemi, où comme il l'a
été démontré, l'élément français était si peu nombreux. (Cf. Mé-
moires du général Cluseret.) Depuis lors l'industrie allemande fait
à la nôtre une redoutable concurrence et ne tend à rien moins qu'à
ruiner nos nationaux ; elle nous empoisonne lentement d'autre part,
nous traitant, avec ses bières et ses alcools frelatées, à peu près
comme les Anglais, par l'opium, traitent les Hindous; enfin les
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LES ÉTRANGERS £lf FRÂKC£ 409
ouyriers allemaûds, belges et italiens enlèvent à nos ouvriers fran-
çais de jour en jour plus de travail, en raison de la modicité
relative des salaires qu'ils demandent et de la complicité intéressée
des patrons, et servent trop souvent d'instrument à une politique
antinationale, quand ils n*en deviennent pas les espions. C'est à ce
titre que les journaux qui ont entrepris d'opposer une digue à l'en-
vahissement étranger accomplissent une œuvre vraiment patriotique.
Beaucoup de gens, en France, aussi peu soucieux des leçons de
l'histoire que des enseignements de la démographie, ne veulent pas
comprendre la nécessité qu il y a de limiter, autant que faire se
peut, les pénétrations étrangères* Souvent c'est qu'ils vivent d'elles
ou par elles, ou que, imbus d'une façon de philanthropie naïve, ils
s'imaginent encore que les hommes sont vraiment frères et ont
des idées, des besoins et des intérêts communs. Cette manière de
voir a sa source dans ce que nous appellerons le « cosmopolitisme »,
— non seulement de certains ouvriers, mais encore et surtout d'une
partie des classes dirigeantes, — la fréquentation d'individus de
toutes les souches, le commerce, avec une instruction insuffisante,
d'idées puisées à tous les milieux sociaux, de besoins factices, nés
du contact de mœurs plus ou moins compatibles, de conceptions
morales issues de la superposition de types ethniques très difTérents,
ayant presque tous perdu leurs qualités natives par la transplanta-
tion et ne gardant que les défauts de leurs origines. Le fruit du
cosmopolitisme est la dénationalisation de l'individu d'abord, sa
dégénérescence ensuite.
C'est surtout dans les grandes villes, à Paris principalement, à
Nice..., etc., que ces phénomènes sociaux sont visibles. Les étran-
gers qui y réident en grand nombre n'appartiennent tous ni au
même peuple ni à la même race; ils apportent conséquemment des
mœurs et des idées différentes de celles qui ont cours dans le pays,
souvent même inccnnpatibles avec elles. Aussi, par la fréquentation
et Jes relations sociales nécessaires, ce que ces mœurs et ces idées
importées ont de trop étrange s'atténue, mais il reste néanmoins et
toujours un substratum^ une sorte de code fondamental et uniforme
du cosmopolitisme. Pour apprécier la valeur de ce code, il suffit de
se reporter aux statistiques (Cf. le tableau II et XAtinuaire statis-
tique de la France^ 1885, etc.) qui montrent que la criminalité est
plus élerée là que partout ailleurs, ce qui se comprend aisément si
Ton réfléchit à Torique de la plupart de ces étrangers, vaincus des
batailles de la vie, bohèmes, chevaliers d'industrie, déserteurs, ban-
queroutiers, etc. Or ces gens n'ont plus, à proprement parler, de
patrie. Obéissant i ces tendances qu'a si parfaitement analysées
Lombroso (Cf. V Homme criminel. — Tarde, la Criminalité com-
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410 LES ÉTRÂKGERS EN FRANCE
parée ^ etc.), ils se considèrent comme déliés de toute obligation
cnveri elle, s'efforcent au moins de le faire croire et, par intérêt ou
par passion, cherchent à propager cette idée. Ceux qui se trouvent
mêlés à ces individus, en raison de leurs occupations, de leur genre
de vie, ou des dispositions de leur esprit, ne tardent pas à perdre
leur ancienne manière de voir, relativement aux devoirs du citoyen
envers les autres citoyens et l'État; c'est-à-dire envers rassociation
permanente des fils d*un même sang, fondée sur la communauté
des besoins et des aspirations, et à se cantonner dans cet màivi-
dualisme qui consiste à tout sacrifier à ses propres intérêts, le bieo
et la vie des autres, la prospérité et l'indépendance du pays, comme
si, dans l'organisme social, les individus n'étaient pas tous néces-
sairement solidaires. De là la dénationalisation et cette anarchie de
la pensée qui fait do si grands ravages parmi les malheureux
igûoiants et les cerveaux détraqués.
La dégénérescence apparaît bientôt. Non seulement les pénétra-
tions étrangères semblent en rapport avec la faiblesse de la natalité
(cf. Lagneau : Acad. des se. morales^ 1884. — Marquis de Na-
daillac, etc.), mais encore la démographie nous apprend (cf. Ber-
tillon. Démographie de la France^ dans le Dict. encyclop. des
sciences médicales^ IV* série ; t. V, 2** fasc.) que, dans les régions
où il y a beaucoup d'étrangers, la nuptialité est, en général,
moindre que partout ailleurs, la natalité illégitime beaucoup plua
élevée, ce qui amène un accroissement considérable dans la morta-
lité infantile et la mortinatalité, enfin la durée de la vie plus courte
par suite du grand développement, dans les milieux ethniques très
complexes, de certaines affections spéciales et notamment de la
syphilis. De telle sorte que les régions pénétrées et plus spéciale-
ment les grandes villes, en raison de leurs conditions particulières,
peuvent être considérées comme des foyers d'infection, comme de
véritables abcès sociaux, qui, s'ils crèvent au dedans, peuvent
empoisonner tout l'organisme. C'est donc justement que, par des
taxes de séjour très élevées, on veut chercher à réduire l'abcès,
ou à le faire crever au dehors, à éliminer ainsi tous les germes de
virulence.
Si ce sont là les conséquences sociales des pénétrations étran-
gères, quelle peut en être la cause générale? Le D' Bordier (cf.
Colonisation scienU/ique ; "-^ Vie des sociétés^ etc.) a démontré qae
la densité relative des populations yoisines est la raison principale
des pénétrations. Toutes les autres considérations, — ethniques,
politiques, économiques, — dérivent en effet de celle-là, car la
grande densité d'une population suppose à la fois une complète
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LES ÉTRANGERS EN FRANCE 41!
culture du sol, une utilisation aussi parfaite que possible, pour la
région et les races, de toutes les méthodes industrielles, enfin une
abondance de la main-d'œuvre qui tend à abaisser le prix des
salaires. Dès lors les ouvriers, les manœuvres, tous ceux qui vivent
du travail manuel, cherchent à passer dans les régions où la popu-
lation est moins dense que dans la leur, où conséquemment le sol
est moins cultivé, le prix de main-d'œuvre plus élevé, parce qu'il
est plus rare. C'est dans ce sens que M. Lagneau a pu dire {Bull,
de la soc. d'anthropologie, 1884, p, 227) que, en France, l'immi-
gration modère raccroîssement des salaires et des prix de revient.
Une autre cause toutefois peut, en certains cas, déterminer l'immi-
gration. Si, par exemple, le sol est trop pauvre pour nourrir ses
habitants, même peu nombreux, ceux-ci vont chercher ailleurs de
meilleures conditions d'existence. C'est ce qui semble actuellement
arriver pour les immigrants Espagnols. On sait d'ailleurs que Liebig
attribuait la décadence de l'Espagne à la disparition, de son sol,
de la potasse et des phosphates (cf. Dubois-Reyniond, la Civili-
sation et la science^ dans la Rev. Scienti/ique, t. XXI, p. 67/i). Au
contraire, les immigrants belges, anglais, allemands, italiens, etc.,
sortent de régions fertiles, très peuplées et fort avancées en culture.
Ainsi, tandis que la densité moyenne de la France est de 71 ha-
bitants par kilomètre carré, celle de l'Allemagne est de 84, celle de
l'Italie de 99, celle de l'Angleterre de 112, celle de la Belgique de
192, etc. ; en revanche, celle de la Suisse est de 65 et celle de
l'Espagne de 35 seulement.
Toutefois, les pénétrations réciproques peuvent atténuer les
effets d'une trop nombreuse immigration. L'action des étrangers à
ïintérieur est contrebalancée par celle des nationaux à l'extérieur;
les influences se pénètrent réciproquement. Enfin l'émigration peut
être phis considérable que l'immigration, et alors les pénétrations
étrangères offrent d*autant moins de dangers, qu'elles deviennent,
précisément en raison des conditions économiques qui provoquent
une émigration abondante, de plus en plus difficiles.
U n'en est malheureusement pas ainsi pour la France. Les
étrangers sont, chez nous, plus nombreux que partout ailleurs, en
Europe, et cette situation n'est aucunement compensée par le^
nombre des Français habitant l'étranger. Par exemple, tandis que,
en 1881, il y avait sur notre sol plus d'un million d'étrangers, le
chiffre des nationaux installés en dehors du territoire s'élevait
seulement à 483 000. Cette même année, l'Angleterre comptait sur
son sol, 285 000 immigrants, et l'Allemagne 277 000, contre
4 200 000 Anglais et 2600 000 Allemands à l'extérieur. En d'autres
termes, le nombre des étrangers en France étant 100, celui des
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412
LES ÉTRANGERS EN FRANCE
\
Français à TétraDger n'était que 47 (de Foville, France écono-
mique^ 1887).
La pénétration étrangère suit d'ailleurs, chez nous, une marche
inquiétante, que met en évidence le tableau suivant :
POPULATION
NOMBRE DES
PROPORTION
ANNÉES
DE LA
ÉTRANGERS
POUR 100 DES
FRANCE
NON NATIONALISES
ETRANGERS
1851
35 783 170
376000
1,06
1861
37 386 313
499 000
1,33
1872
36102 921
733 000
2
1876
36 905 788
801000
2,17
1881
37 672 048
1001000
2,66
1886
38 218 903
1115 214
2,92
D'après V Album de statistique graphique publié par le ministère
de l'intérieur et des cultes, les étrangers, en 1881, se décomposaient
conmie il suit :
!*• 430 269 Belges, dont 270 351 dans le Nord, 55 938 dans la
Seine, 31 451 dans les Ardennes, 12198 dans le Pas-de-Calais,
11 197 dans l'Oise, 7457 dans TAisne, 7309 dans Seine-et-Oise,
6285 dans la Marne, 6120 dans Meurthe-et-Moselle, 4345 dans
Seine-et-Marne, 3066 dans la Somme, 3060 dans la Meuse, 1987
dans la Seine-Inférieure..., etc.
2<' 81 931 Allemands, dont 35 954 dans la Seine, 12 132 <ïaDS
Meurthe-et-Moselle, 2585 dans les Vosges, 2220 dans la Meuse,
2032 dans Seine-et-Oise, 1954 sur le territoire de Belfort, 1950
dans la Marne, 1678 dans la Seine-Inférieure, 1518 dans le Rhône,
1516 dans les Alpes-Maritimes, 1514 dans le Doubs, 1386 dans le
Nord, 1274 dans la Haute-Marne, \ 188 dans l'Aube, etc.
3^ 66 300 Suisses, dont 23 422 dans la Seine, 9082 dans le
Doubs, 4058 dans le Rhône, 2885 dans les Bouches-du-Rh6ne,
2808 dans la Haute-Savoie, 20t53 dans Seine-et-Oise, 1381 sur le
territoire de Belfort..., etc.
4* 239 986 Italiens dont 66 663 dans les Bouches-du-Rhône,
34 976 dans les Alpes-Maritimes, 26 348 dans la Seine, 21 446
dans le Var, 15 032 dans la Corse, 9253 dans le Rhône, 6246 dans
la Savoie, 4410 dans l'Isère, 4187 dans FHérault, 3705 dans les
Hautes-Alpes, 3015 dans le Gard, 2842 dans la Loire, 2695 dans
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LES ÉTRANGERS EN FRANGE 4f^
la Haute-Savoie, 2661 dans la Haute-Marne, 2&99 dans les Basses*»
Alpes, 2275 dans Seîne-et-Oise, 2161 dans le Doubs, 1970 dans
MeurIhe-et-Moselle, 1916 dans l'Ain, 1904 dans la Côte-d'Or,
1783 dans le Jura, 1668 dans Saône-et-Loire, 1279 dans le Pas-
de-Calais, 1237 dans Vaucluse, 1122 dans l'Aisne, 1060 dans
la Meuse..., etc.
5^ 74 861 Espagnols et Portugais^ dont 14 604 dans les Basses*
Pyrénées, 10 474 dans les Pyrénées-Orientales, 8034 dans l'Aude,
«590 dans le Lot-et-Garonne, 6147 dans le Gers, 5168 dans la
Gironde, 4312 dans la Seine, 3814 dans l'Hérault, 3720 dans la
Haate-Garonne, 2644 dans les Hautes-Pyrénées, 1969 dans les
Bouches-du- Rhône..., etc.
6* 46 722 Anglais et Américains dont 19 066 dans la Seine,
5798 dans le Pas-de-Calais, 2939 dans les Alpes-Maritimes, 1990
dans la Sdne-Inférieure, 1760 dans les Basses-Pyrénées, 1674 dans
le Nord, 1217 dans l'Oise, 1131 dans SeinerOt-Oise, 1087 dans
la Gironde..., etc.
7' Enfin on compte encore 21 200 Hollandais^ 12 100 Austro-
Hongrois^ 11 000 Russes^ 10 000 Grecs... ^ etc., etc. en tout
60 335 étrangers appartenant à diverses nationalités dont : 28 002
dans la Seine, 3883 dans la Marne, 3627 dans Meurtbe-et-
MoseUe, 2860 dans le Nord, 2060 dans les Alpes-Maritimes,
1964 dans les Bouches-du-Rhône, 1776 dans les Ardennes, 1628
dans Seine-et-Oise, 1173 dans l'Oise, 1172 dans le Rhône, 1085
dans la Meuse..., etc.
En résumé, les départements qui contiennent, en chiffres absolus,
le plus d'étrangers sont : le Nord 277 512; là Seine 193 046; les
Bouches-du-Rhône 75 738; les Alpes-Maritimes 43 803; les Ar-
dennes 34 814; Meurthe-et-Moselle 24 800 r le Var 22 941; Je
Pas-de-Calais 20 171 ; les Basses-Pyrénées 17 2Ç5 ; lé Rhône 16 971 ;
Seine-et-Oise 16 638; l'Oise 15 860; la Corse 15 311; la Marne
13 993; le Doubs 13 646; les Pyrénées-Orientales 10 960; l'Aisne
10 573..., etc.
Le tableau suivant donne la proportion dés étrangers dans les
départements où ils sont le plus et le moins nombreux par rapport
à hi population totale. En regard se trouve le chiffre de la crimi-
luJité, dans ces mêmes départements, le nombre des indigents
secourus^ des naissances illégitimes..., etc., ce qui permet d'appré-
cier la valeur sociale des milieux ethniques très complexes, et de
vérifier ce que nous avons dit plus haut relativement & l'influence
da cosmopolitisme.
10 KOVBMoaB 1887. ^7
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414
LES ETRANGERS EN FftlNGE
DEPARTEMENTS
POBF 1000
habitants
coiDt>ien
d'étrangers ?
Fbvr 1000
habitants
oonblen de
oiimlnels?
Ponr 1000
habitants
combien
d'Indigents ?
Ponr 1000
femoMs
non mariées
oombimde
naissances
UlégitUDes?
1. Alpes-Maritimes . .
2. Nord
3. Bouches-du-Rii6ûe.
4. Ardennes
5. Var
6. Seine
7. Meurthe-et-Moselle.
8. Corse
9. Pyrénées-Orientales,
10. Belfort
il. Doubs
12. Basses-Pyrénées.
13. Oise
14. Marne
15. Hautes-Alpes. . .
16. Seine-et-Oise. . .
17. Aude. . . . . .
18. Meuse
Moyenne. . • • .
70. Manche
71. Tarn
72. Puy-de-Dôme. . .
73. Loire-Inférieure.
74. Ariège
75. Gorrèze. . . . .
76. Landes
77. Orne
78. Haute-Loire. . . ,
79. Côtes-du-Nord. . .
80. Aveyron. . . • ,
81. Cantal ,
82. Lozère
83. Mayenne. • . • .
84. Creuse. . . • . .
85. Finistère. . . . .
86. Morbihan. . • .
87. Vendée. . . • .
Moyenne. ...
Moyenne de la France en-
tière. . . . • .
193,3
173
128.5
104,3
79,5
68,9
59,1
56,2
52,5
51,9
43,9
39,7
39,2
33,2
31.4
28,8
28,2
26,8
68,8
1,5
1,4
1,4
1,4
1,2
î,2
1,2
1,2
1
1
1
0,9
0,8
0,7
0,6
0,5
0,4
0,3
26,6
12
5,4
10,6
5,1
7,3
9,7
7,4
12,6
5,8
5
7,8
4,9
6,2
6,3
6,4
7,2
4,9
5,1
7,2
3,2
3
2,8
3,6
4,5
3,3
3,7
3,2
2,5
2,1
4,1
3,1
4,7
3,4
2,1
4
3
2,7
3,2
5,2
71,2
143
77
18,9
28,6
71,2
50
2,7
4
18,5
8,5
28,5
28,5
27,9
3,9
31,2
20,8
17,8
36,5
43,5
14,5
12,3
31,1
14,7
11,6
16
40
15,8
29,4
19,6
10.3
21,7
58,8
4
19.6
19,2
13.8
21,8
35,5
H.1
26,6
36.2
15,3
12.6
36,5
17,6
14,4
15,4
23,7
19,8
14,1
21,7
26,4
6,5
22,2
10,6
11,7
19.4
11,5
7,2
6,5
9,6
11
13,3
21,3
13,9
7,6
8.1
10
11.8
9
12,2
9
6
6,6
10,2
18,2
Un précieux enseignement ressort de ces diverses données sta-
tistiques. Le nombre moyen des criminels, des indigents et des
(a) D'après ï Album de statistique graphique, 1882.
{b) D'après V Annuaire statistique de la France, 1885.
(c) D'après V Album de statistique graphique, 1882.
{d) D'après Bertillon, Démographie de la France, tableftu VIH, 18T9.
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LES lÎTRiNOlRS Uf FRiNGE 415
illégitimes est plus éleré dans les départements envahis que dans les
autres : ce qui est l'indice de phénomènes sociaux d'une haute
importance. En effet, si la criminalité tend presque partout, —
excepté dans certaines régions celtiques, la Bretagne par exemple,
— à se superposer à Findigence, celle-ci, d'un autre côté, marque
une sorte de scission sociale interne, malgré le grand développe-
ment corrélatif des sociétés de bienfaisance, une opposition tacite
des classes, car la grande misère de beaucoup est l'énorme fortune
de quelques-uns. Toutefois, dans les départements pauvres, c'est-à-
dire peu exploités, comme la Corse, comme certaines régions des
Alpes et de l'Auvergne, s'il n'y a pas de grandes fortunes, il n'y a
pas non plus de trop grande pauvreté, car, en général, la propriété
terrienne y est fort morcelée et suffit communément à entretenir
ceux çni la détiennent. L'ouvrier des pays industriels n*a que ses
bras; le paysan des régions agricoles a tout au moins un champ qui
l'occupe et le nourrit : la terre ne se met pas en grève. Voilà pour-
quoi, en dehors même du petit nombre des bureaux de bienfaisance
(cf. Album de statistique graphique^ 1882, carte n* H), ces dépar-
tements du Centre ont un chiffre peu élevé d'indigents; voilà pour-
quoi aussi le chiffre de la criminalité — surtout contre la propriété (cf.
De la Justice criminelle en France de 1826 à 1880. Imp. nat. 1882,
pi. 2) — est très élevé dans les régions où il y a beaucoup d'indi-
gents secourus et oix la civilisation technique ou industrielle est très
développée. Les étrangers contribuent d'autant plus à aggraver cette
situation qu'ils font une plus rude concurrence, sur le même terraîUy
à nos nationaux. Le grand nombre des naissances illégitimes prouve
d'autre part l'existence de certains troubles sociaux. IVabord Faffai-
blissement de la nuptialité, car les immigrés se marient peu, réser-
vant les épargnes qu'ils peuvent faire à une union contractée dans
leur pays d'origine, et favorisent conséquemment le développement
de la prostitution, à laquelle les milieux Industriels sont déjà si
propices ; de Tinfécondité, de la mortinatalîté, etc. ; en second lieu
la diminution de la durée de la vie qu'affectent non seulement
l'alcoolisme, le tabagisme, etc., mais encore le célibat; tous les
dénnographes savent, en effet, que les chances de survie sont plus
faibles pour les célibataires que pour les gens mariés. Pour achever
<fe mettre en évidence les influences sociales des immigrations, nous
aurions voulu dresser le tableau, par départements, des cas d'insou-
mission et de désertions militaires. Malheureusement il nous a été
impossible, même en consultant les « Comptes généraux de la justice
xnîCtaire », de réunir les documents suffisants. Cependant, de notre
enquête personnelle, il semble résulter que le chiffre de cette cri-
mînaUté est de 1/7 à 1/9 plus élevé dans les 14% 15% 17% et
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416 LES ÉTRANGERS EN FRANCE
18* régions que dans les 9% 10% H* et 12*. Mais ce ne sont là que
des données très approximatives.
En commençant cette étude sommaire sur les « Étrangers en
France », nous avons dit que l'homogénéité des parties de l'orga-
nisme social est une condition indispensable à son bon fonctionne-
ment, à sa santé, à sa durée, car l'hétérogénéité amène l'antago-
nisme des groupes et des individus, au point de vue des besoins»
des intérêts et des tendances, la rupture de l'association et finale-
ment son absorption partielle ou totale par un organisme plus
homogène, en vertu de cette formule que « c'est rendre senîce à
un pays que de l'asservir quand la lutte sociale y est devenue trop
violente ». Partout où elles se produisent, les pénétrations étran-
gères amènent l'hétérogénéité, nécessairement. Les ouvriers belges,
allemands ou ^italiens qui viennent chez nous gagner leur vie ne
peuvent arriver à leur but qu'en abaissant le prix de leur main-
d'œuvre au-dessous de celui de la main-d'œuvre des ouvriers fran-
çais, prix d'ailleurs déterminé non seulement par le rapport entre
l'offre et la demancte, mais encore par les exigences de l'existence
individuelle. S'ils trouvent de l'ouvrage, c'est donc au détriment de
nos nationaux, qui sont obligés de supporter le chômage et la
misère : de là, antagonisme des intérêts et des besoins. En outre
ces ouvriers immigrés sont le produit d'une évolution historique
et ethnique différente de la nôtre; ils apportent des idées et des
préjugés héréditaires, auxquels ils ne peuvent jamais complëlement
échapper, une moralité, des principes sociaux souvent incompatibles
avec ceux que l'éducation nous a données. Quoi qu'on en ait dit,
l'entente des « prolétariats » est une utopie, parce que des conditions
spéciales à chacun d'eux les ont diversement constitués : de là
antagonisme des tendances.
Les avantages économiques que les pénétrations étrangères
peuvent apporter, ne pallient point le mal qu'elles font aux popa-
lations parmi lesquelles elles se produisent. Gomme le disait Vaubaa
(( c'est par le nombre des sujets que la grandeur des rois se mesure » ,
et toutes causes qui tendent à restreindre ce nombre et à en affai-
blir la vitalité doivent être vivement combattues. Indubitablement
la présence des étrangers est une de ces causes, puisqu'elle aug-
naente la misère, diminue la nuptialité, la natalité, la durée de la
vie, favorise le développement de la criminalité, de la prostitution
et de beaucoup d'autres maladies sociales. Comment donc TÈtat
n'aurait-il pas le devoir de s'opposer à leur envahissement, ou tout
au moins de chercher à compenser, par une redevance, le tort qu il
cause à l'unité et à la vitalité de l'organisme social?
J. Laumoihier.
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PRÉDICATEURS
ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS
I
Le âix-neaviëme siôcle français a beau s'achever parmi de mornes
tristesses et les signes d'une décadence qu'aucuns jugent irrémé-
diable; il n'en a pas moins mérité cet éloge de M. Nisard : ce Si
Ton inventait, pour le dix-septième siècle, un titre supérieur à celui
de grand, je dirais que les soixante premières années du dix-neu-
vième siècle sont plus de la moitié d'un grand siècle. » L'éloquence
de la chaire, qui a fourni au dix-septième siècle l'un des principaux
titres de sa gloire, a contribué aussi à doter le nôtre d'un éclat du-
rable. Le P. Lacordaire en a été de nos jours le représentant le
plus illustre, et, sans méconnaître des différences profondes et une
indéniable inégalité, l'histoire, qui a déjà commencé pour lui,
prononce son nom après le nom de Bossuet. M. Renan a paru
tdompher du « romantisme théologique de Lacordaire et de Monta-
lembert i>, et s'égayer des « pantalonnades théologiques qu'on
faisait applaudir à Notre-Dame à force d'aplomb et d'éloquence ».
De moindres succès eussent provoqué, ce me semble, une critique
aïoins amère et moins vidente. Il est aisé de dire, il est même aisé,
hélas! de faire croire qu' « on prouvait » à Notre-Dame « la divi*
nité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Marengo ».
De fait, le P. Lacordûre la prouvait par des arguments d'un tout
autre ordre, et la Vie de Jésus n'a pas entamé cette démonstration
paissante. Mais d'ailleurs sont venues, contre le grand orateur, des
critiques qui, si elles étdent méritées, diminueraient sa gloire et
même mettraient quelque peu en péril sa bonne renommée. N'a-
t-OD pas reproché au P. Lacordaire de n'avoir eu qu'une théologie
médiocre, et, chose plus grave, d'avoir inauguré dans la chaire ce
naturalisme qui rabaisse & des proportions dérisoires les dogmes et
les préceptes chrétiens, et qui remplace par l'émotion purement
hanudne ce pathétique dont les maîtres anciens cherchaient la
source dans la méditation des vérités révélées, dans le souvenir de
la yie et de la mort du Sauveur?
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418 PRËDIGATEURS ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS
Sans doute, Lacordaîre n'est pas théologien à la façon de tels de
ses devanciers ou de ses successeurs. Il ne cite pas les Pères comme
les cite, par exemple, Bossuet, qui dérobait à Tertutlien sa flamme,
à saint Augustin ses élans et ses vues ingénieuses ou profondes.
Saint Thomas lui-même est rarement nommé par l'orateur qui a
tant contribué à rouvrir parmi nous la lignée de ses disciples.
Enfin, d'ordinaire, cet esprit auquel ne répugnaient pourtant ni les
hardiesses, ni même les subtilités de la métaphysique, écarte les
questions controversées ou insolubles, et les réponses plus ou moins
plausibles qu'on a essayé d'y faire. Je noterai cependant l'explica-
tion qu'il propose, dans la soixante-treizième conférence de Paris,
du mode de la présence réelle, et, dans la cinquantième conférence,
la manière toute moliniste dont il s'attache à concilier la prescience
divine avec la liberté humaine. Hais si Lacordaire cite pea les Pères
et saint Thomas, on prétendra malaiséHKol: qu'il les ignore, loi à
qui ff saint Augustin était devenu familier* », et qui écrirait à
M^ Swetchine, avec une aimable candeur : «t Je lia assidûment les
dogmes tbèologiques du P. Petau, ouvrage très estimé, qui réamne
toute la théologie de^ Pères de l'Église... J'y trouve des choses
précieuses et surtout la preuve que Dieu m'a donné quelque pers^
picaeité tfaéologique, car il m'arrive souvent de tomber sur des
points de vue dont j'avais eu antérieurement l'instinct^... » N'est-ce
rien donc que d'avoir été, comme il le dit lui-même, « l'architecte
du christianisme pour une génération ^ », et de l'avmr été sans qne
la hardiesse des voûtes et l'étendue des proportions aient coûté rien
i la solidité des assises? L'édifice est debout, et quiconque y pé-
nètre avec cette attention recueillie qui est comme un premier
hommage que noos devons aux grandes œuvres y respirera l'at-
mosphère de la plus saine doctrine, y contemplera la lumière de lu
théologie la plus haute et la plus sûre.
L'accusation de naturalisme se soutient moins encore. Oui, dans
Tàme de Lacordaire, sous la garde vigilante d'une pensée tou^urs
virginale, les sentiments humains avaient conservé toute leur
énergie, toute l«ir délicatesse et toute leur fraîcheur. De là, ces
(«jaillissements de sensibilité^, » qui le trahissent même quand il
oublie de se nommer, et qui humectent, si je l'ose dire, telle page
qu'il avait écrite poor Sahite-Beuve, alors son ami. « ... Laplvpart
des séminaristes faisaient eux-mêmes leur chambre », dit le héros
de Volupté, Amaury, entré au séminaire dlssy. « Je la faisais hmmi-
* Vie du P. Lacordaire, par M. FoiBset, t. !«'', chap. vu.
2 Lettre du l\ octobre 1836.
' Soixante-treizième conférence de Paris.
* Le P. Lacordaire orateur. {Causeries du imdi, 31 décembre fW9).
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PBftDiailURS ET APOLOGISTES 009TIlP0ftAIlfS 419
même; f y gagnais de concevoir mieux la vie da pauvre, et reporté
en idée à tant de cbétives existences, à tant de mains laborieuses
s'agitant en ce moment, comme les miennes, dans les galetas misé-
rables des cités, je me prenais de pitié pour la grande famille des
Izommes, et je pleurais. » Ces accents profondément humains qui
nous attendrissent, longtanps avant Lacordaire, saint Augustin, lui
aussi, nous les avait fait entendre. « J'ai donc reçu les consolations
du lait humain », écrivait le fils de Monique, « et voilà que dès
longtemps mon enfance est morte, et je suis vivant ^ )). Mais ni
chez saint Augustin ni chez le P. Lacordaire Fémotion ne demeure
parement humaine; du souvenir des joies ou des affections terres-
tres^ du spectacle des beautés qui passent, un coup d'aile les
emporte l'on et l'autre dans la région de h beauté, de l'amour, du
boôhear qui ne passent pas. Tous deux ont aimé le Christ avec
cette ardeur serine, avec cette calme et puissante ivresse qui exalte
le oœor sans troubler la raison, et qui atteste à l'âme la présence
de Dieu. Pour parler seulement de Lacordaire, que la chaire fran-
çaise s'inspire de ces pages sans nombre où brûle un surnaturel
amour, et quels que soient d'ailleurs les écarts où un goût trop peu
sévère pourra Tentratuer, elle échappera à tout péril de naturalisme.
A côté ou à la suite du P. Lacordaire, d'autres orateurs, dans la
chaire contemporaine, ont honoré l'éloquence religieuse. Le P. de
Bavignan ne vit pas dans ces conférences sans souffle et sans cou-
leur que, au dire de son biographe, il avait rédigées avec un invin-
cible dégoût. Mais ceux qui ont vu cette ascétique figure et ce grand
âgne de croix qui déjà était à lui seul une prédication, ceux qui ont
entendu cette parole si grave et si persuasive, peuvent assigner sa
juste place au frère d'armes de Lacordaire, à l'inaugurateur des
retraites pascales de Notre-Dame.
L'évêque d'Orléans lui-même ^t-il tout entier dans ces quelques
discours qu'il a publiés, dans ces notes où des mains pieuses ont
essayé de fixer son enseignement? Est-ce là tout le résumé d'un
apostolat de cinquante ans? Y retrouvons-nous bien l'orateur qui
peot-ètre empruntait trop son expression à ses réminiscences clas-
siques, mais qui tirait de lui seul des traits d'une observation péné-
trante et d'une émouvante éloquence? Mais où sont aussi ces ser-
BMms dans lesquels s'épanchait, comme un flot pur qui monte sans
cesse, Tàme de Fénelon? De tant de discours qui, j'en suis sur, ne
se répétaient jamais, rien n'est resté : le sermon sur T Epiphanie, le
discours pour le sacre de l'électeur de Cologne, quelques panégyri-
ques, voilà toute l'œuvre oratoire de Farchevêque de Cambrai.
* Confessions 1. !•', ch, vi.
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420 PRËDIGATEDRS ET APOLOGISTES G0I9TEMP0RÀ1XS
Avons-Dous même tout Bossuet, je ne dis pas seulement le Bossnet
de Metz, de Saint-Thomas du Louvre, de la Place-Royale, j'ajoute le
Bossuet en cheveux blancs qui, dans sa cathédrale, distribuait à son
troupeau la parole de vie? Après une méditation profonde, les deux
grands évoques s'entretenaient avec des auditoires que les soucis
littéraires n'avaient pas rassemblés : toujours présents à l'éternelle
pensée de Dieu, leurs discours n'ont laissé ici-bas qu'un souvenir
qui n'a point tardé à s'effacer.
Dans une de ses lettres à M""* Swetchine, Lacordaire, hôte
naguère des Augustins de Genazzano, peint « les novices qui pré*
sentent sur leurs fronts tout le charme de la jeunesse, embelli
par le sacrifice qu'ils en font à Dieu ^ ». Ce charme de la jeunesse,
si prompt à fuir, l'abbé Perreyve l'a possédé à un degré rare;
peut-être l'eùt-il conservé jusque dans les aridités de l'âge mûr;
ses œuvres le garderont toujours. On se méprendrait cependant à
ne voir dans ces œuvres qu'une grâce printanière : la flamme
échauffe ces panégyriques, ces sermons, cette Station à la Sor-
bonne^ dont telle assertion appellerait des réserves théologiques,
mais où l'inspiration est si pure, et qui, d'un soufile continu, emporte
l'âme vers des cimes radieuses. « Je sens », écrivait un jour
H. Perreyve, '( que j'os^ai bientôt me livrer aux élans et aux vols
hardis de la parole *. » Il s'y est livré, en effet, sans perdre jamais
cette cafme possession de soi-même, indispensable â quiconque
veut gouverner son langage, sa vie, ou la vie d'autrui; et il ne s'y
est livré que pour accomplir l'ordre du Sauveur : duc in allum ^.
Cette flamme que nous montrions tout à l'heure s'était allumée
au foyer du zèle sacerdotal. Quant â la forme des discours de l'abbé
Perreyve, elle a été appréciée jadis, avec une exquise justesse,
par l'anonyme auquel nous devons Quelques mots sur une mission
inachevée^. Merveilleusement doué pour garder toute vive l'im-
pression des maîtres qu'il venait de lire ou d'entendre, — certaines
pages m'ont fait supposer qu'il les avait écrites après la lecture
d'une Élévation de Bossuet, ou d'une Méditation chrétienne de
Malebranche, — Henri Perreyve avait rencontré de bonne heure
deux hommes qui l'aimèrent, l'un comme un ami, l'autre comme un
enfant, et dont il fut le disciple intelligent et original. Du P. Lacer-
daire, il apprit l'art de dire toutes choses, même les plus humbles»
avec élégance; il tint du P. Gratry, ou plutôt, peut-être, il eut de
commun avec lui cette sincérité souveraine qui, dans l'expression
f Rome, 8 septembre 1836.
2 Au R. P. Adolphe Perraud, Soroze, 22 novembre 1857.
* Luc, V, 4.
♦ Le ContemporatP, octobre 1867.
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PRÉDICATEURS ET APOLOGISTES CONTEMPORAIKS 421
de la pensée, ne recherche que la pensée même, et qui la rend
d'autant mieux qu'elle a négligé tout le reste. H. Perreyve lui fut
encore redevable d'autre chose. Que de fois, dans ses œuvres phi-
losophiques et dans ses homélies, le P. Gratry a excellé à mettre en
sailUe les textes évangéliques, et à en tirer des sens jusqu'alors
peu remarqués; à faire étinceler ces diamants divins de feux
longtemps inaperçus! Par cet endroit aussi, dans cette manière
ingénieuse et candide d'expliquer l'Écriture, laquelle respecte
d'ailleurs toutes les interprétations consacrées, l'abbé Perreyve était
bien Télève du P. Gratry ; et je n'en veux d'autre preuve que
l'application heureuse et inattendue qu'il fait d'un texte de saint
Pierre ^ dans le Discours prononcé au service funèbre du vicomte
Berman de Jouffroy.
On se figure difficilement Malebranche en chaire, bien qu'il lût
pris part aux missions données par l'Oratoire, en 1686, aux protes-
tants de Dieppe. La beauté d'ordinaire paisible de son style ne
décèle pas l'orateur; même quand Malebranche parait s'entretenir
avec les Ariste et les Eraste de ses Dialogues^ c'est avec lui seul
qu'il s'entretient On n'en dira pas autant du P. Gratry ; et ceux qui
ne Vont jamais entendu devineront sans peine, à la lecture de ses
œuvres, tout ce que sa parole avait de chaleur et de communicative
tendresse. Ni sa voix ni son talent ne se fussent accommodés de la
chaire de Notre-Dame ; mais, dans une plus étroite enceinte, en pré-
sence d'un auditoire qui semblait l'enhardir aux libres abandons
d'une conversation exquise, le P. Gratry était vraiment un mattre,
et un mattre dont roriginalité même eût découragé toute gauche
imitauon. a Vis-à-vis de lui », a écrit l'un de ses disciples d'autre-
fois, « il n'y avait point à se mettre en garde contre les artiGces de
la rhétorique; il les ignorait ou les dédaignait, et, précisément à
cause de cela, il atteignait très sûrement ce fond des cœurs où sa
parole laissait après elle je ne sais quel inexprimable malaise mêlé
aux plus fortes émotions, un profond dégoût de tout ce que la vie
présente a de vulgaire et d'incomplet, avec le besoin de contempler
de plus près et de posséder plus intimement Celui qui est à la fois
la souveraine vérité, la beauté idéale et le souverain bien*. »
Ces quelques lignes de l'évèque d'Âutun font bien ressortir le
caractère surnaturel de la prédication du P. Gratry. Le Sursum
corda que l'éloquent Oratorien excellait à redire sous les formes les
plus variées et les plus persuasives, c'était bien le Sursum quotidien
de la liturgie, celui qui appelle l'âme à des hauteurs où, seules, la
« U Petr. I, 15.
^ Le P. Gratry, ses derniers jours, son testament spiritvel, par le P. Adolphe
Perraud (1872).
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422 PRÉDICÀTEORS ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS
raison et la nature ne la conduiraient pas. La flamme qui échauf-
fait ses discours, c'était la flamme de Tapostolat. Souvent, dans
cette chapelle de la rue du Regard, dont les ruines mêmes ont
disparu, le P. Gratry a répété à ses auditeurs ravis le texte de saint
Jean Chrysostome : « Ce n'est pas de vous seulement, c'est du
monde entier que vous aurez à rendre compte ^ Ne dites donc plus :
Je veux me sauver; dites : Je veux sauver le monde. » Et, avec le
P. Lacordaire, il eût pu ajouter : « C'est là le seul horizom digne
d'un chrétien, parce que c'est l'horizon de la charité ^... »
Je n'ai nommé que des morts; et encore, il en est d'illustres
que j'ai passés sous silence. Me hasarderai-je à nommer des vi-
vants? C'est ce qu'a fait le R. P. Fontaine, de la Compagnie de
Jésus, dans un livre dont ces pages se sont parfois inspirées : La
Chaire et f Apologétique au dix-neuvième siècle ^. Il est vrai que,
parmi les orateurs vivants, le P. Fontaine a nommé seulement
ceux qu'il voulait louer : le P, Félix, dont « la prédication n'a été
qu'une haute et ferme application des principes chrétiens à la
société moderne » ; le P. Monsabré, qui « se sert avec une rare
habileté de la méthode déductîve » ou traditionnelle, celle qui
expose d'abord le dogme et en tire toutes ses conséquences, tandis
que la méthode inquisitive, si chère à Lacordaire, prend l'audi-
teur tel qu'il est, ignorant ou sceptique, et s'efforce de le mener
à la découverte de la vérité *. Quant à d'autres prédicateurs don
le P. Fontaine trace de piquants portraits, quant à ceux gui dissi-
mulent ou affaiblissent la vérité par de vains égards pour les âmes,
que la vérité seule peut sauver, ou qui portent dans la chaire de
discutables thèses d'économie sociale, des amplifications historiques
où l'on a groupé les faits avec l'art que certains ministres mettent à
grouper les chiffres d^un budget, les noms propres, faut-il le dire?
manquent dans le livre du savant et spirituel Jésuite, et c'était tout
à la fois charité et justice. Les portraits d'ailleurs ne sont point la
partie capitale de cet ouvrage : ils n'y figurent que pour tenir l'at-
tention en éveil, et faire mieux saisir et mieux goûter les idées de
l'auteur sur la prédication. Admirateur des anciennes grandeurs et
des gloires plus récentes de la chaire française, le P. Fontaine
^ In Matlh, Hom, XV, 6.
3 Première lettre sur la vie chrétienne.
3 Paris, Letouzey et Aaé.
♦ Dussé-je sortir quelque peu de la réserve où le P. Fontaine s'est complu,
je nommerai le prêtre qui, par sa courageuse initiative et sa parole éloqueate,
a créé les conférences populaires de Saint-Ambroise, M. Tabbé Charles
Perraud. Certaines familles — les Malou, les Deschamps, les Perraud, —
ne font-elles pas penser au glaive à double tranchant de l'Apocalypse?
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FfiéDIGÂTEmiS ET APOLOGISTES CONTKMPORAUrS 423
Teàouie pour elle le déclin et, ce qui est pire, la stérilité. Il a
remarqué, chez bon nombre de catholiques, une ignorance qui
Tafflige et Teffraye. « Les vérités dogmatiques ne sont pas assez
nettes, assez précises dans l'esprit de ces excellents chrétiens. Ils ne
savent trop où ces vérités finissent, et ne voient pas bien les fron-
tières qni séparent le domaine des certitudes révélées des régions
inférieures où s'agitent paribis, au milieu d'ombres plus ou moins
transparentes, les intérêts humains. A ces hommes, il faudrait
une science religieuse plus sûre, plus étendue et plus approfondie f>.
Cette science, c'est de l'enseignement de la chaire qu'ils ont le droit
de l'attendre; mais comm«}t les prédicateurs parviendront-ils à la
donner? S'attachent-ils tous à creuser, par une méditation avivée,
aux sources traditionnelles, les sujets qu'ils se proposent de déve-
lopper? Ne morcellent-ils pas trop leur enseignement, là même où il
leur serait aisé de présenter aux fidèles, dans une série d'instruc-
tions, l'ensemble de la doctrine, cette vaste et lumineuse synthèse
dont toutes les parties se coordonnent si harmonieusement, et qui,
à elle seule, est un motif de crédibilité? Le P. Fontaine les renvoie,
il nous renvoie, nous tous cpii avons l'honneur de monter dans la
chaire, au catéchisme du concile de Trente,, qui trace, aux curés
d'abord, et aussi à tous les prédicateurs, un plan complet d'instruc-
tions, et qui leur fournit, avec la théologie la plus sûre, de beaux
textes scripturaires ou patriotiques à commenter.
Outre les Pères, n'avons-nous pas aussi pour maîtres les grands
orateurs chrétiens du dix-septième siècle? Sans doute, nous sommes
bien loin de cet âge. Le cérémonial qui régissait alors la société
française a été emporté dans un tourbillon, et ce tourbillon a em-
porté aussi les formes solennelles dans lesquelles Bourdaloue enfer-
mait ses sermons. Racine ses tragédies. Le Nôtre ses jardins. Je ne
prétends pas que Bourdaloue, Racine et Le Nôtre eussent tort : que
de fois je me suis plu dans les majestueuses allées de Versailles et
dans des parcs plus modestes, où se retrouvaient Tinspiration sereine
et les grands souvenirs du dix-septième siècle! Mais enfin, dans la
chaire et ailleurs, de plus libres allures ont remplacé les graves
comportements du siècle de Louis XIV. De plus, nos contemporains
souffrent parfois d'angoisses que ce siècle, pris dans son ensemble,
paraît avoir ignorées ; ils posent des questions qui ne se produi-
«ûent alors qu'à mi-voix, dans quelques cercles, et qui n'affectaient
pas la forme scientifique qu'on prétend aujourd'hui leur donner.
Tout cela est vrai, mais ce qui est vrai aussi, ce qui l'est même
davantage, c'est que l'âme demeure toujours la même, avec ses
éternels besoins, et que le christianisme demeure le fonds inépui-
Bable qui, à toutes les époques, a de quoi satisfaire ces besoins. Le
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m PRÉDICATEURS ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS
P. Fontaine s'est demandé quel serait aujourd'hui renseignement de
Bourdaloue, et n'a pas été en peine de nous le dire. « Avec sa vi-
goureuse dialectique, il exposerait les règles de la morale chrétienne,
en poursuivrait l'application à tous les détails de la vie publique et
sociale comme de la vie privée et domestique. N'ayez crainte, son
enseignement demeurerait exclusivement chrétien. Il répudierait les
formes prétentieuses, les vagues généralisations historiques et socio-
logiques. Tout y serait clair, précis, indiscutable, fortement appuyé
sur les principes. Pas uqe obligation ne serait imposée sans <iae
les motifs de la pratiquer n'apparussent aussitôt. »
Ce que ferait certainement Bourdaloue, tous les prédicateurs de
notre temps sont tenus à le faire, et ne le feraient pas en vain. La
vérité garde sa surnaturelle efficacité; elle entretient avec les
âmes des intelligences qm souvent, par de mystérieux sentiers,
l'introduisent au cœur même de la place. Une exposition ordonnée,
précise, lumineuse, du dogme et de la morale, dissiperait ces
ignorances et ces incertitudes qui paralysent un si grand nombre
de nos contemporains. Elle arrêterait ou étoulTerait, dans plus d'un
esprit sincère, le doute et l'objection, et serait ainsi une sûre
auxiliaire de l'apologétique.
II
Les grands orateurs du dix-septième siècle ont fait à l'apolo-
gétique une place dans leurs discours. L'apologétique a inspire
une page fameuse de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague :
<« Qu'ont-ils vu ces rares génies? qu'ont-ils vu de plus que les
autres?.. ., » le sermon de Bossuet sur la Vérité de la reliffion^ ceux
de Massillon sur la Divinité de Jésus-Christ^ sur la Vérité de ta
religion^ sur la Vérité d'un avenir. Eux aussi avaient entendu ce
« bmit sourd d'impiété » qui frappait les oreilles de Fénelon *; et,
laissant quelquefois cette exposition dogmatique, cette observation
morale où ils étaient maîtres, ils s'attachaient à justifier nos
croyances devant une incrédulité qui, pour sortir de l'ombre où elle
amassait des tempêtes, n'attendait que la fin du règne de Louis XIV.
La place que l'apologétique occupait déjà dans la chaire du dix-
septième siècle a pris, dans la chaire contemporaine, les plus
vastes comme les plus légitimes proportions. L'œuvre oratoire de
Lacordaire n'est-elle pas surtout une œuvre apologétique? De même,
en partie du moins, celle du P. Monsabré; de même, ces conférences
du P. Lescœur sur Jésus-Christ ^ qui mettent l'âme sincère en
présence de l'Evangile, et l'amènent à achever par un acte de foi
< Srnnon pour la féU de P Epiphanie, second point,
• Paris, Sauton.
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PaEDICATEDim ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS 425
-et d'amour la lecture qu elle avait commencée avec une attention
respectueuse et recueillie. J'en dirai autant de ces autres confé-
rences : la Foi catholique et la réforme sociale^ où le P. Lescœur,
— c'est lui-même qui parle, — a voulu tirer les conséquences qui
se dégagent naturellement des faits décrits par M. Le Play, et dont
la conclusion peut se formuler ainsi : « Le salut temporel des
peuples ou la paix sociale a pour condition absolue le retour aux
principes révélés, à ceux que TEvangile proclame nécessaires au
salut étemeP. » Cependant, la défense de la vérité ne s'est jamais
emprisonnée dans la chaire; dès les premiers jours, la plume Ta
portée là où la parole n'aurait pu atteindre. Ce n'était pas un
orateur, c'était un écrivain, cet apologiste si cher au P. Fontaine
«t à Bossuet, ce Tertullien qui, parmi tant d'excès de doctrine et
d'intempérances de langage, a si éloquemment défendu le chris-
tianisme, et a eu ce mérite, signalé par Mgr Gerbet, de le concevoir
surtout comme une vie. Dans notre siècle, en dehors des conférences
et des sermons qui présentaient aux âmes les preuves de la révélation
et de l'Église, d'importants ouvrages d'apologétique se sont pro-
duits. Depuis près de cinquante ans, bien des âmes ont demandé
aux Études philosophiques de M. Auguste Nicolas la connaissance
du christianisme. Dieu sait toutes les conversions que ce livre a
opérées. A-t-il vieilli? L'auteur peut-être s'est trop hâté de chercher
entre les faits géologiques et le récit de la Genèse un accord positif
et détaillé' dont la formule ne paraît pas encore trouvée; ailleurs, il
a été le trop fidèle disciple de l'école traditionaliste qui, vers 1840,
paraissait encore si florissante et si sûre de sa méthode. Mais,
considéré dans son ensemble et dans nombre de chapitres essentiels,
cet ouvrage mérite de durer. Oii M. Auguste Nicolas excelle surtout,
c'est dans l'observation psychologique et morale ; il est de la famille
de ces moralistes français et chrétiens qui ont jeté sur Thomme un
regard si pénétrant, et quand, pour faire sentir les secrètes har-
monies de l'âme et du christianisme, il cite Pascal, Bourdaloue,
Malebranche, ce sont bien des ancêtres qu'il invoque. Que la faveur
qui jadis avait accueilli son livre se soit un peu refroidie, c'est
possible, mais je ne m'en effraye pas. « Nous traversons », dit le
P. Fontaine, « une période d'affolement où les catholiques eux-
mêmes montrent parfois bien peu de sérieux. Beaucoup sont trop
légers pour goûter les Études philosophiques : on y reviendra. »
Le Christianisme et les temps: présents^ œuvre de M. l'abbé
Boagaud, décèle sa date en plus d'un endroit. L'exquise sensibilité
tjui anime tout ce livre eût quelquefois gagné à se contenir; au
* La Foi catholique et la réforme sociaU, Lettre du P. Lescœur à M. F.
Le Play.
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426 PRÉDICATEURS ET APOLOGISTES GONTEMPCEÀINS
flot qui déborde, je préfère celui qui, discrètement caché dans ses
rives, entretient tout alentour la fraîcheur et la vie. Une riche
imagination revêt souvent la vérité de formes brillantes; ou dé-
couvre, pour l'expliquer, des analogies saisissantes et inattendues.
Les pensées élevées» les vues ingénieuses, abondent dans cet ou-
vrage; pourquoi en rencontré-je que le P. Gratry, qui n'est pas
nommé, aurait eu le droit de revendiquer? Inspirés par le zèle le
plus pur, tout plans d*une vive et consolante lumière, les cinq vo-
lumes écrits par M. Bougaud constituent une exposition doctrinale
où notre génération et, je l'espère, d'autres générations encore
apprendront à connaître et à aimer le christianisnae.
A côté de ces ouvrages, on peut en nommer d'autres : /es
Dogmes catholiques^ de Mgr Laforèt; V Apologie du christia-
nisme^ du docteur Hettinger. Aucun d'eux ne dispense les apoio-
^stes de poursuivre leur oôuvre, car cette œuvre ne sera jamais
achevée. Elle réclame sans cesse de nouveaux efforts, elle com-
porte des développeoaents nouveaux. « L'apologétique chrétienne »,
écrivait naguère un maître qui joint l'exemple au conseil, (c est une
science immuable et progressive à la fois. Elle est immuable, puis-
qu'elle défend un dogme révélé qui ne peut pas plus changer que
la parole divine ne peut admettre d'erreur en elle; elle est im-
muable encore, puisqu'elle doit exposer constamment les mêmes
preuves fondamentales, et qu'elle s'appuie à la fois sur l'histoire
passée du christianisme et sur le cœur humain qui ne change pas.
Mais elle est aussi nécessairement progressive, puisqu'elle doit
répondre aux objections tirées d'une science profane de phis eu
plus étendue, et que les preuves elles-mêmes doivent être mo-
difiées en raison des progrès de la science et de Thistoire, et aussi
en raison de l'état générai des esprits qui les rend plus accessibles
à certains ordres d'arguments, tandis que d'autres cessent de les
émouvoir et de les convaincre*. »
Ces règles d'une apologétique qui doit s'efforcer de concilier le
respect de la tradition et le souci du progrès, le P. Fontaine les a
tracées dans la seconde partie de son ouvrage. 11 distingue d'abord
deux apologétiques : « une haute apologétique pour le monde
savant et érudit, et une apologétique populaire pour ces masses de
lecteurs superficiels et avides qui vont grossissant chaque jour » .
Le devoir de la haute apologétique est de garder dans l'exposition
de la doctrine un caractère pleinement scientifique, et de recher-
cher, d'établir une harmonie parfaite entre le dogme et les sciences
humaines. Cette dernière tâche a ses difficultés, elle offre ses périls,
* M. l'abbé de Broglie, les Progrès de r Apologétique, leur nécessité et leur
condition.
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PRÈDIGÂTEUBS ET APOLOGISTES GONTEXPORÂIIIS 427
et les dilBcQltés que je vise ne sont pas seulement celles qui ont
leur principe dans la nature essentiellement limitée de l'esprit
himiain et dans le caractère transcendant des vérités que la foi lui
propose; ce ne sont pas celles non plus auxquelles, dans Tétat de
ses lumières encore incomplètes, Tapologiste ne peut opposer une
réponse directe pleinement satisfaisante. D'autres difficultés naissent
de l'altitude à prendre, de la tactique à adopter. En voulant défendre
la vérité, ne risque-t-on pas quelquefois de la trahir? La foi et les
sciences possèdent Tune et l'autre de vastes territoires qui appartiei^
Beat en propre à chacune d'elles. Mais, entre ces domaines incon-
testés, une zone s'étend sur laquelle certains théologiens, au nom
de la f(», certains savants, au nom de la science, élèvent des récla-
mations. C'est une question de frontières; le^ frontières ne sont pas
toujours aisées à délimiter. On me dira, je le sais, que l'infaillible
enseignement de l'Église délimite lui-même les frontières, et que la
liberté conserve tout ce que l'autorité ne revendique pas. Je le
confesse : mais l'enseignement de l'Église, si clair quand il prend
corps dans les définitions dogmatiques ou dans de solennelles con-
damnations, l'est moins lorsqu'il faut le chercher, dirai-je, à l'état
diffus, dans ces mille voix qui le portent des évèques aux prêtres et
de ceux-ci aux fidèles, ou dans les œuvres des théologiens qui le
conservent et le commentent. Les périls viennent des apologistes
eux-mêmes. Les uns, cédant à une tendance généreuse mais déce-
vante, quelquefois à l'orgueil ou au charme de penser sans con-
trainte, étréds^sent plus que de raison les limites où s'enferme l'en-
seignement de l'Église; d'autres, timides ou chagrins, voudraient y
faire tout entrer. Remarquerai-je en passant que, sur les divers
points qui appartiennent à l'apologétique, et en particulier dans
l'exégèse scripturaire, cette dernière tendance parait dominer chez
nous? Je laisse de côté, bien entendu, les travaux du regrettable
M. Notais, de Rennes, de M. l'abbé Thomas, de Verdun, où une
liberté qui ne redoute rien d'elle-même, parce qu'elle n'en attend
paa tout, s'unit à tant de science et à tant de foi. L'éloquent auteur
d'un livre loué par Léon XIII, M. l'abbé Duilhé de Saint-Projet, a
signalé ce fait, et en a recherché la cause. « Faut-il attribuer cette
timidité relative à une infériorité dans les études bibliques? Ne
serait-il pas plus vriû de dire qu'en France l'habitude et le tempé-
rament national portent à voir dans un scrupuleux concordisme
plus de piété, plus de respect à l'égard des saintes Ecritures? C'est
l'orthodoxie sentimentale mise à la place de l'orthodoxie raisonnable
et /aisonnée^ » Quoi qu'il en soit» laissons notre pays et notre
* Apologie scientifique de la foi chrétienne, Introduction générale, chap. v, § L
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128 PRÉDIGATEUAS ET APOLOGISTES CONTEHPORÂDES
temps : aux premiers âges de l'Église, deux Doms semblent résumer
les conséquences extrêmes de ces deux tendances contradictoires,
Orîgène et Tertullien, Le fils de saint Léonide, l'antagoniste de
Celse, le critique patient, l'infatigable exégète dontl'héroïque enfance
avait recherché le martyre, et dont la vie s'acheva presque dans
les cachots et dans les tortures, nous touche plus que l'apologiste
latin tombé de si haut dans une hérésie farouche et dans un schisme
superbe; tous deux cependant se sont égarés, et notre devoir est de
fuir les voies si diverses qui les ont menés l'un et l'autre à l'erreur.
Au milieu de toutes ces difficultés et de tous ces périls, force est
bien à l'apologiste de prendre un parU. Ce parti, le sens catholique
et le bon sens le lui indiquent. On placera au-dessus de tout débat
non seulement les authentiques décisions de l'Église, mais encore
tout ce qui, dans l'enseignement commun et habituel, apparaîtra
avec un caractère obligatoire ; tout ce qui est en dehors de cette
sphère, relativement étroite, appartiendra à la libre discussion. Que
cette discussion doive rester discrète et respectueuse, et surtout
éviter ce que Malebranche eût nommé les allures dommantos et
cavalières, je me garderai bien de le nier. J'irai même plus loin.
« Il est bon », dit M. l'abbé de Broglie, « que les idées nouvelles
ne soient d'abord communiquées qu'à ceux qui^en ont besoin et qui
peuvent les comprendre. Il y aurait imprudence à les manifester
sans raison à ceux qui peuvent s'en passer. Ce n'est pas qu'il y ait
dans l'Église deux doctrines, une pour le peuple et une pour les
initiés, c'est simplement qu'une même doctrine doit êtrejdistribuée
et enseignée aux diverses parties de la société chrétienne se1<m leurs
aptitudes et leurs besoins ^ »
Et cependant, même dans les limites qu'il s'était religieusement
tracées, et où il se croyait chez lui, malgré le langage prudent dont
sa conscience même lui aura fait un devoir, l'apologiste est'exposè
à des avertissements et à des blâmes. On lui dira que,[pour agrandir
son domaine, il a déplacé les bornes qui eussent dû l'enserrer; que
la réserve de son langage dissimule mal du erreurs ou de dan-
gereuses concessions. Avant tout, il importe de savoir d'oùjviennent
de tels blâmes. Tous n'ont pas le droit de les infliger. «}L'apolo*
giste », dit H. Duilhé de Saint-Projet, « n'a pas à tenir compte des
étonnements de la routine, des susceptibilités doctrinales... où l'habi-
tude joue le plus grand rôle. » Les avertissements peuvent venir de
l'autorité compétente; ils peuvent descendre du siège même de
l'infaillibilité, ou de régions qui en sont voisines. S'adressant à des
chrétiens qui ne poursuivent que le triomphe de la vérité, de tels
* Les progrès de P Apologétique, V.
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PRÉDICATEURS ET APOLOGISTES COJSTEMPORAINS 429
avertissements ne seront jamais sévères; ils ne décourageront pas
les bonnes volontés, ils n'amortiront pas les ardeurs généreuses.
Rome ne s'inspire pas en vain de la bulle Sollicita ac provida^ où
Benoit XIV a mis tonte la sagesse de son doux et grand esprit; et
des exemples empruntés à l'histoire de ce siècle, ceux de M. Bautain
et de M. Bonnetty, montrent assez que, lorsqu'il s'agit de ses fils,
Rome frappe à câté^ ou plutôt ne frappe pas, et se contente
d'instruire. Nous ne proclamons point, avec un certain rationalisme,
le droit à l'erreur, mais nous revendiquons pour les apologistes
catholiques le droit à l'investigation , le droit à l'hypothèse, « ce facteur
essentiel des sciences », comme l'appelle M. E. Naville ; et les erreurs
où nous pourrions tomber n'ont rien qui nous effraye d'avance,
car notre docilité même nous rassure contre le péril d'y rester.
L'apologétique populaire ne court pas les mêmes dangers que la
haate apologétique. Elle a pour but, non de montrer l'harmonie
des sciences et de la foi, si ce n'est dans leurs grandes lignes et
comme à vol d'oiseau, mais de donner à « ce grand public qui lit
beaucoup et retient peu » une connaissance suffisante du christia-
nisme. Cette tâche aussi est difficile : comment fixer une attention
qai se dérobe sans cesse et faire pénétrer dans des âmes si aisément
distraites, si promptes même à la révolte ou à la défiance, un
enseignement qu'elles semblent â peine capables de porter? Par un
choix heureux de moyens auxquels la grâce divine prêtera sa force,
r apologiste saura y parvenir. 11 étudiera d'abord le tempérament
inte/Iectael et moral de ses contemporains, simplifiera l'exposition
des vérités doctrinales etlesétayera des preuves qui lui paraîtront
devoir être le plus accessibles. Son langage s'inspirera du langage
des premiers apologistes et surtout de ce merveilleux exorde dans
lequel saint Paul, s'adressant à l'Aréopage, a déployé une si ingé-
nieuse et si persuasive charité. « L'apologiste », écrivait le P. La-
cordaîre à M. Auguste Nicolas, « étend la main hors de l'arche et
tâche à tout prix, sauf le mal, d'y attirer les fugitifs de Dieu '. »
Les sciences historiques ont été, elles sont aux mains des ennemis
du christianisme une puissante machine de guerre. La science
rationaliste ne se borne point à calomnier l'Église dans son passé,
eUe remonte jusqu'à ces faits primordiaux qui contiennent et por-
tent les doctrines elles-mêmes et qu'à ce titre on peut nommer des
faits dogmatiques ; elle en conteste le caractère divin et s'efforce de
les expliquer par le simple jeu des forces naturelles ou des pas-
sions humidnes. Au nom de l'histoire, plus encore qu'au nom de la
m^physique, nos adversaires prétendent éliminer de la trame des
^ Ea tête du premier volume des Etudes philosophiques sur le christianisme,
10 KOVBMBas 1887. 28
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430 PRÉOICATfiCRS ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS
événements toute intervention directe et personnelle de Dieu, et
renvoyer le surnaturel au pays des légendes. Devant de telles atta-
ques et de telles menaces, demeurerons-nous inactifs ou désarmés?
« U apologétique », répond le P. Fontaine, a aura désormais une
double lutte à soutenir : sur le terrain des faits dogmatiques, sur le
terrain des faits sociaux ; c'est une histoire des religions à entre-
prendre pour faire resplendir d'une plus vive lumière les divines
origines du christianisme; c'est l'histoire ecclésiastique à maintenir
dans les saines traditions confirmées par une critique pénétrante,
et prompte à s'emparer des moyens nouveaux que lui fournit
l'érudition contemporaine. »
Nous avons négligé l'histoire des religions, et le P. Fontaine en
fait l'affligeant aveu. « Quand on a cité l'intéressant livre de M. de
Broglie, plusieurs brochures de Mgr de Harlez, le savant traduc-
teur de YAvesta, les études justement connues'de M, Vigoureux,
quelques articles de Revues, on a épuisé à peu près toute la biblio-
graphie catholique sur la matière, n Ajoutons-y les ouvrages de
Mgr Laouennan, si bien renseigné sur l'Inde actudie, et de
Mgr Bigandet, qui cannait à fond la question du Ixmddliisme, et
nous n'aurons encore dressé qu'un catalogue par trop modeste.
Quelles ont été les suites d'un tel abandon? Une partie considérable
du public s'est accoutumée à croire que nous avions de ixmnea
raisons, de celles qu'on ne dit pas, pour délaisser ce champ d'études
et de batailles, et que nous n'y pouvions rencontrer que d'inévi-
tables déceptions et des défaites irrémédiables. Grâce à Dieu, nous
n'avons pas déserté ainsi l'histoire de l'Église. Des noms éclatants
se présentent d'eux-mêmes à l'esprit; le P. Fontaine en signale
deux : « Charles de Montalembert et le duc de Broglie. » Ce sont
de «vrais maîtres ». L'on ne louera jamais trop le souffle ardent
de piété et d'éloquence qui passe à travers l'épopée monastique
du comte de Montalembert, l'inspiration puissante qui entr'ouvre
les tombes, repeuple les solitudes, et nous fait tour à tour apparaître
Benoit et Columban de Luxeuil, Grégoire le Grand et Augustin
de Cantorbéry, Columba surtout, « assis à la proue de sa barque
d'osier... naviguant à travers l'archipel brumeux et les lacs étroits
du nord de l'Ecosse * ». Pourquoi donc M. de Montalembert n'a-t-îi
pas élevé ce monument, la Vie de saint Bernard^ dont les Moines
d'Occident étaient, dans sa pensée, l'avenue triomphale? On ne
saurait trop goûter non plus l'accent profondément chrétien qui
vibre dans V Eglise et f empire au quatrième siècle^ ni l'art exquis
avec lequel l'historien a redit les événements de cette époque, et
* Les Moines d'Occident^ l. XI, ch. vu.
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PRÉDICATEURS ET APOLOGISTES CONTEMPORAINS 431
dépeint les grands évêques, Alhanase, Hilaîre, Basile, Ambroise,
dont il enchâsse d'admirables fragments dans ses récits d'une
ieauté sans tache. D'autres noms pourraient être cités après ceux-
là; bien des œuvres, d'étendue et de valeur diverses, attestent que
l'histoire de l'Église conserve parmi nous de dévoués et laborieux
adeptes. A quelle condition cependant tous ces travailleurs attein-
dront-ils le but qu'ils se sont assigné, et apporteront-ils à l'apo-
logétique un utile concours? Le P. Fontaine le leur dit, et à l'appui
de ses conseils, il invoque l'autorité du P. de Smedt. Ce qu'est le
Bollandiste qui a formulé les Principes de la critique historique^
je ne l'apprendrai à personne. Or quel est, d'après le P. de Smedt,
le danger dont les historiens catholiques doivent surtout se garder
à cette heure? Le P. Fontaine répondra : « Au dire de quelques-
uns, il tendrsdt à se former, parmi les catholiques français, une
certaine école qui reprendrait pour son propre compte les tradi-
tions de ce Launoy que l'on appelait un dénicheur de saints...
Nous nous attendions un peu à rencontrer, dans le livre du P. de
Smedt ^ quelques traces de ces préoccupations et de ces craintes ;
nous les avons cherchées en vain. Selon l'éminent Bollandiste, le
péril vient d'un côté tout opposé ». Oui, le péril vient d'un côté
tout opposé; il vient d'un zèle mal réglé, qui confond parfois avec
les traditions dogmatiques des traditions purement historiques,
lesquelles valent ce que vaut le témoignage qui nous les a trans-
mises. Il vient d'une orthodoxie timide qui, pour mieux s'éloigner
du gallicanisme et du jansénisme, rejette toute thèse qui aurait
eu la malchance d'être soutenue par un critique gallican ou jansé-
niste. L'orthodoxie des maîtres, celle d'un Papebrock au dix-sep-
tième siècle, d'un P. de Buck et d'un P. de Smedt aujourd'hui,
ne tombe pas dans les confusions fâcheuses ni dans les craintes
pusillanimes. Les fantômes qu'on évoque devant elle ne l'effrayent
point, et elle ne redoute point non plus ces accusations injustes
auxquelles Mabillon opposait une si ferme et si décisive réponse -,
Elle s'attache à toute \érité, car elle sait qu'aucune des vérités
partielles que poursuivent les diverses sciences ne contredira ja-
mais la souveraine et éternelle vérité. Armé ainsi d'une foi tout
ZJisemble éclairée et simple, muni de toutes les ressources que
fournissent une méthode exacte et de vastes renseignements, assez
maître de ses coups pour ne faire aux adversaires que des bles-
sures bienfaisantes, l'apologiste peut aborder le terrain où l'ap-
pellent les droits de Dieu et l'intérêt des âmes; il n'y subira point
de défaites, et ses victoires ne coûteront point de larmes aux vaincus.
Augustin LaBGENT, prêtre do TOratoirc.
* Montalembert, De Quelques travaux d'histoire monastique.
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LE GOUVERNEMENT ANGLAIS
ET SON AVENIR
D'APRÈS DE NOUVELLES PUBLICATIONS»
Le récent livre de M. de Franqueville, auquel cet article sera
principalement consacré, est sans contredit l'ouvrage le plus
complet qui ait été publié dans notre pays sur le gouvernement et
le parlement anglais. Loin de nous la pensée de rabaisser le mérite
des études antérieures sur le même sujet. Sans remonter jusqu'aux
livres de Montalembert et de Le Play, livres dont un quart de
siècle n'a point affaibli l'autorité, comment méconnaître la valeur
de publications récentes telles que l'étude de M. Boutmy sur le
Développement de la Constitution britannique ^ ou celle de
M. Glasson sur V Histoire du droit et des institutions de f Angle-
terre? Mais ces auteurs se sont attachés principalement aux origines
historiques ou à la description de quelques rouages de la constitu-
tion politique ou sociale de nos voisins; M. de Franqueville, au
contraire, a entrepris de Pétudier dans son ensemble, de ne laisser
de côté aucune des parties de ce grand mécanisme, d'examiner le
rôle de chacun de ses ressorts et de montrer comment il aide au
bon fonctionnement de l'ensemble.
Cette tâche, à coup sûr, était immense, et pour beaucoup de
publicistes, elle eût été impossible à bien remplir. Indépendam-
ment des complications qu'ont entraînées, depuis cinquante ans,
trois réformes électorales, les modifications de l'organisation judi-
ciaire et du système administratif, il est telle partie des institutions
britanniques qui est réglée par la loi écrite, telle autre par la loi
coutumière, telle autre enfin par une jurisprudence essentiellement
variable. Gomment se reconnaître dans ce dédale oii les Anglais
eux-mêmes ont peine à ne pas s'égarer? M. de Franqueville evlt
probablement reculé devant les difficultés de son œuvre, s'il n'avait
* Le Gouvernement et le Parlement britanniquey parle comte de FranqueTille.
ancien maître des requêtes au conseil d'État. 3 vol. in-8. Paris, 1887.
— Le développement de la ConslitiUion britannique, par M. Boutmy. 1 vol.
ia-8. Paris, i886. — Histoire du droit et des institutions de f Angleterre, par
M. Glasson, professeur à la Faculté de droit de Paris.
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LE 60UY£RNElfKlfT A5GLAIS ET SON ÂYENIR 433
été préparé à cette étude d'une façon vraiment exceptionnelle.
Déjà, il y a vingt-cinq ans, il avait écrit sur les institutions anglaises
an volume qui était comme Tesquisse de l'important tableau qu'il
vient d'achever. Depuis vingt-cinq ans, M. de Franqueville n'a
pas cessé un jour de penser à son travail et d'en réunir les maté-
riaai; dans ce but, il ne s'est pas borné à lire d'innombrables
publications anglaises ou autres ; il a fait vingt voyages en Angle-
terre; il y a séjourné parfois une année enUère, suivant assidûment
les séances du Parlement, vivant en relations fréquentes, souvent
sur le pied de l'intimité avec les principaux personnages politiques,
whigs ou tories. Ceux-ci ne se sont pas contentés d'avoir avec lui
de longues conversations ou une correspondance suivie pour
l'édairer sur tel ou tel point obscur des institutions anglaises.
Uaiotes fois ils ont revu eux-mêmes l'ébauche d'un chapitre, signa-
lant à l'auteur les lacunes à combler, les erreurs à corriger. Peu
d'auteurs, on le reconnaîtra volontiers, seraient aussi bien en état
de nous initier à tous les secrets de la constitution britannique, et de
porter un jugement autorisé sur ses qualités comme sur ses défauts.
Quoique des écrivains fort compétents leur aient souvent déjà
parlé de la constitution anglaise, les lecteurs du Correspondant
nous sauront peut-être gré de profiter de l'importante publication
de M. de Franqueville, ainsi que de celles de MM. Boutmy et
Glasson en France, Dicey en Angleterre *, pour jeter un nouveau
coup d'œil sur les parties les plus importantes ou les moins bien
connues de ces institutions britanniques, que nous avons trop
souvent imitées sans les avoir étudiées suffisamment.
Avant d'aborder cette étude, une question se dresse tout d'abord
devant nous : la prospérité de l'Angleterre est-elle due à ses insti-
tutions ou aux qualités de la race qui l'habite? Celte question, tant
de fois discutée déjà, a été diversement résolue par les hommes
les plus autorisés. Pour n'en citer que deux, Montalembert s'inscrit
en faux contre l'opinion qui attribue le succès des institutions
ang/aises aux seules qualités de la nation 2; Disraeli, au contraire,
dans un discours célèbre, prononcé à Manchester le 4 avril 1872,
affirmait hautement que la grandeur de son pays était due aux
qualités de ses habitants, et non à ses institutions. On peut affirmer,
en s'appuyant sur l'expérience, que l'opinion de Montalembert est
sinon absolument fausse, au moins beaucoup trop absolue. Plusieurs
' The Law of the constitution, Loadon, 1886.
* De r avenir politique de t Angleterre, ch. xix, Œuvres cotnplètes, t. IV.
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434 XE GOUYE^NUIENT ÂK6LÂIS ET SON ATEIIIR
pays ont emprunté sans succès les institutions anglaises; d'autre
part, avec des institutions différentes, la race anglo-saxonne réussit
à assurer Tordre comme à développer la puissance des États-Unis :
en présence de ces faits, comment nier que les fortes qualités des
Anglo-Saxons sont la cause principale de la prospérité de l'Angle-
terre? Néanmoins, tout en acceptant en grande partie l'opinion de
Disraeli, on peut admettre avec M. de Franqueville, l'existence d'une
« action réciproque et combinée des hommes sur les institutions et des
institutions sur les hommes ». Il y a donc intérêt et utilité à étudier
de près les institutions, sans oublier jamais combien le génie propre
de la race anglo-saxonne a contribué à leur bon fonctionnement.
Un premier fait surprendra le lecteur peu familiarisé avec le droit
public anglais : cette constitution britannique si célébrée parles plus
éminen ts publicistes, si fréquemment et si maladroitement copiée par
les autres nations, ne consiste pas dans une série de textes écrits,
mais dans un ensemble d'usages, de pratiques qui n'ont été con-
signées nulle part et dont l'origine se perd dans les ténèbres du
passé. En vain a-t-on voulu trouver dans certains textes, tels que
la grande charte, les origines de la constitution britannique. Ces
textes peuvent avoir de l'importance dans l'histoire du droit public,
mais ils sont beaucoup moins explicites et complets qu'oo ne le
croit généralement. En réalité, les règles les plus importantes du
droit constitutionnel anglais ne reposent que sur l'usage, ou,
pour employer l'expression consacrée, sur la coutume. Prenons,
comme exemple, la vénérable institution du Parlement. Les auteurs
exposent que le Parlement existait sous le nom de WUenagemot^
du temps des Saxons et que, du temps des Plantagenets, un grand
conseil se rassemblait assez fréquemment. Soit ; mais, au treizième
siècle, un élément nouveau s'introduit dans ce conseil; les cheva-
liers des comtés, les représentants des cités et des bourgs viennent
y siéger, à côté des anciens membres, les hauts barons et les élus
du clergé. Est-ce la loi écrite qui a introduit ce changement
important? Non; c'est la coutume. Bientôt le grand conseil, pre-
nant le nom français de Parlement, se divise en deux assemblées
distinctes : les nobles et le clergé d'une part, les représentants
des comtés et des bourgs de l'autre, siègent dans deux salles
différentes. Ici encore pas de traces de ce changement dans la loi
écrite; l'usage seul l'a amené. De mémo, le principe d'hérédité
dans la première de ces deux Chambres, les règles de succession,
les conditions qui confèrent le droit de siéger dans la Chambre
haute, les privilèges de la pairie, etc., etc., toutes ces règles s'éta-
blissent peu à peu, d'elles-mêmes, sans qu'il soit facile ou même pos-
sible aujourd'hui de préciser la date exacte où elles ont pris naissance.
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LE GOUTKRIfEMElffT AlfGUIS £T 8ÛX AVENIR 435
Ce que la coutame a établi se modifiera lentement et de la même
feiçon, c'est-à-dire sans loi écrite, au fur et à mesure que l'expé-
rience aura rendu telle modification nécessaire. Pendant longtemps,
un mioîstère pourra rester au pouvoir sans avoir la confiance de la
majorité du Parlement; peu à peu tes cabinets arriveront à se retirer
sans attendre un vote hostUe, lorsque le résultat des élections
n'assure pas à leur parti la majorité dans la Chambre des communes.
Du moment où cette majorité est indispensable pour gouverner, le
ministère doit nécessairement se trouver dans les mains du parti
qui ht possède, et, nécessairement aussi, c'est le chef, le leader de
ce parti, qui doit être chargé de former le cabinet. De là cette
conséquence forcée qu'il groupe autour de lui ses amis ou les
hommes qu'il considère comme pouvant marcher d'accord avec lui,
de telle sorte que c'est, en fait, le Parlement qui nomme le premier
ministre, que ce dernier choisit ses collègues, et que le rôle du
souverain se borne habituellement à ratifier ces désignations ^
Qu'il y sût quelques inconvénients dans cette absence de loi
coQstUationnelle écrite, on ne saurait le nier. Mais combien les
avantages dépassent les inconvénients, surtout chez un peuple
aussi respectueux que le peuple anglais, des traditions du passé!
Ce que le temps a consacn§ est, à ses yeux, mille fois supérieur à
ce qui est improvisé par une loi écrite. Si une ancienne institution
est devenue absolument incompatible avec les nécessités du temps
présent, il la modifiera, mais dans la mesure la plus légère possible.
C'est ainsi que, au lieu d'avoir eu la vie éphémère de nos dix-huit
ou vingt constitutions, improvisées en quelques jours, détruites en
quelques instants, la constitution anglaise, rajeunie par les modifi-
cations que l'expérience a proclamées indispensables, mais main-
tenue et respectée dans toutes ses autres parties, reste après de
longs siècles aussi forte et aussi solide que jamais.
Mais les progrès de la démocratie en Angleterre ne vont-ils pas
changer cet état de choses? Il faut bien reconnaître que, depuis un
demi-siècle, l'autorité de la couronne s'est restreinte, que la
Chambre des lords a vu diminuer sans cesse son prestige ou au
moins son influence, que la majorité de la Chambre des communes
et le cabinet qui émane d'elle, ont toute autorité : ne pourraient-ils
pas un jour être tentés, à l'imitation de la Convention nationale et
du Comité de salut public, de renverser les vieilles coutumes qui
forment les assises de la constitution et d'y substituer une consti-
tution écrite reproduisant plus ou moins fidèlement les desiderata
des dénoocraties modernes les plus avancées?
* M. de Franqueville, ouvrage cité, t. I®"*, p. 75.
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436 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AVENIR
Pareille tentative serait réprimée aux États-Unis, où, grâce à la
sagesse des fondateurs de l'Union, la Cour suprême a reçu le pou-
voir d'annuler les lois contraires à la constitution. En Angleterre,
la justice, dont les droits sont moins bien définis, ne saurait peut-
être la réprimer efficacement. Mais la garantie qu'on ne rencon-
trerait pas dans les attributions d'une Cour suprême existe dans
l'incomparable bon sens du peuple anglais. La démocratie britan-
nique pourra commettre quelques erreurs plus ou moins dange-
reuses, mais tout fait croire qu'elle saura s'arrêter à temps, et
qu'entre ses mains, pas plus qu'entre celles de ses devanders, la
liberté civile et politique de l'Angleterre ne court de périls sérieux.
On aura plus loin l'occasion de développer les raisons qui justifient
ces espérances.
II
Après une étude d'ensemble sur la constitution britannique,
M. de Franque ville examine les divers rouages du gouvernement et
commence naturellement par le pouvoir royal. On voudrait pouvoir
reproduire en entier le remarquable exposé historique où l'auteur
retrace les luttes séculaires du Parlement britannique afin de
fortifier et d'étendre son autorité au détriment du pouvoir royal,
investi de prérogatives menaçantes pour la liberté de la nation. 11
est peu d'événements qui mettent mieux en relief la fermeté
opiniâtre du caractère anglais. Dix fois vaincus, au moins en
apparence, dans cette lutte difficile, les Parlements ne se décou-
ragent jamais; réduits à une autorité purement nominale sous les
Tudors, menacés par l'autorité militaire sous Cromwell, par la cour
sous les Stuarts, ils ne renonceront à aucune de leurs préten-
tions, chercheront contre l'autorité royale de nouvelles armes,
des freins moins puissants peut-être, mais plus faciles à faire
sentir. Au lieu de mettre en accusation et de déposer les souve-
rains, ils se borneront plus tard à mettre les ministres en accu-
sation; bientôt après, ils se contenteront d'un vote de non-confiance
devenu suffisant pour renverser les cabinets et assurer la suprématie
des représentants de la nation.
Ce duel, parfois si émouvant, entre la royauté et le Parlement,
a été bien plus long qu'on ne le croit généralement. On répète sans
cesse qu'après la révolution de 1688, la liberté politique fut
assurée en Angleterre. Cela peut être vrai en théorie; en fait, la
royauté conserva encore, pendant plus d'un siècle, une prépondé-
rance presque absolue. Qu'importait l'autorité apparente du Par-
lement tant que La couronne tenait en son pouvoir, par des
faveurs, dons ou emplois publics, la plus grande partie des membres
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LE GOUVttNBMEN AK6UIS KT S09 AYXHU 437
âe ce Parlement? Il faat lire, dans le dixième chapitre de Touvrage
de M. de Franqueville, comment, avant la réforme électorale de
1832, les souverains s*y prenaient pour mettre fin aux résistances
de la Chambre des communes. La réforme de 1832 diminua nota*
hlement le nombre des députés qui étaient à la discrétion de la
couronne. Toutefois, ce n'est vraiment qu'à partir de la reine
Victoria, surtout après la mort du prince Albert, — qui, avec une
réserve et une prudence remarquables, exerçait une grande auto-
rité, — que le pouvoir du souverain est restreint et contenu dans
ses limites actuelles.
Blads si, aujourd'hui, l'action du souverain est cachée, elle est
loin d'être nulle ou presque nulle, comme des publicistes français
l'ont témérairement affirmé K « Le r6Ie de la reine est d'une utilité
incalculable, écrivait il y a quelques années un libéral avancé,
H. Bagehot; sans la reine, le gouvernement actuel de l'Angleterre
s'effondrerait et ne serait plus ^ ». Seul immuable à sa place, tandis
que les ministres changent assez fréquemment, placé plus haut
qu'eux, sans être gêné comme eux par les liens de parti, le sou-
verain voit plus juste et plus loin. Dans la lutte souvent passionnée
des partis, sa médiation suprême rend les plus grands services.
« Lorsque des coups ont été portés et reçus, lorsque l'avantage s'est
nettement dessiné, il importe qu'un signe dont l'autorité ne se
discute pas, arrête le vainqueur et l'empêche de donner au vaincu
le coup de grâce. Il faut qu'une voix puisse s'élever pour rappeler
qu'au-dessus des intérêts de partV, il- en est un autre plus auguste
et plus sacré, celui du pays 3 ». En outre, les services que le chef
de l'État, par ses rapports directs avec les souverains étrangers,
peut rendre pour la conduite de négociations délicates ou l'apai-
sement de difficultés extérieures, ne sauraient être contestés : ajou-
tons enfin que le souverain est le symbole visible de la nation.
Dans les grandes émotions qui font tressaillir un peuple, dans les
heures d*angoisse comme dans les ivresses du triomphe, sa voix
s'élève pour donner une expression aux sentiments de tous. « Tout
ce que sent le cœur de la nation, c'est la bouche de la reine qui
l'exprime », écrivait un jour M. Gladstone*. C'est en reconnaissance
des services qu'il en reçoit que le peuple anglais se serre autour
de sa souveraine comme l'armée autour de son drapeau, avec ce
sentiment qu'on appelle d'un mot sans équivalent dans notre
langue, la loyally.
* La Vie publique en Anglelerre, par Philippe Darjl. i
* La Constitution anglaise, p. 68.
' M. de Franqueviile, 1. 1«', p. 319.
^ Gieanmgs of thi past, 1. 1«^ p. 43.
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438 U GODYlWîBIttNT ANGLAIS ET SON AYENIR
Mais, dit-on parfois, les services que le souverain est encore
susceptible de rendre, l'Angleterre ne les psûe-t-elle pas trop cher?
Voyons, avec M. de FranquevHle qui a consciencieusement étudié
> question, ce que coûte à l'Angleterre la famille royale. Tout
d'abord, il ne faut pas oublier qu'à part les revenus du comté de
Lancastre, le souverain ne touche plus rien des anciens revenus de
la couronne, qui étaient considérables. Ces revenas qui consistaient
soit dans le produit de vastes domaines, soit dans des impôts,
sont aujourd'hui ou perçus au profit de la nation, ou abandonnés.
La liste civile de la reine se réduit à une somme de « 625 000 fr.
grossie des revenus du comté de Lancastre. • 1 000 000 fr.
Ce qui porte le total de la liste civile à. . . . 10 625 000 fr.
Si l'on ajoute à cette somme les dotations des princes et prin-
cesses de la famille royale, soit :
Pour le prince de Galles, 1 000 000; plus les re-
venus du duché de Cornouailles 1 630 000. . 2 630 000 fr.
Pour la princesse de Galles 250 000 fr.
Pour le duc d'Edimbourg 630 000 fr.
Pour le duc de Connaught 630 000 fr.
Pour la princesse de Prusse 250 000 fr.
Et 150 000 francs pour chacune des autres filles
de la reine, soit en tout 600 000 fr.
On arrive pour le total des dotations de la famille
royale au chiffre de 15 615 000 fr.
N'y a-t-il pas bien des États, infiniment moins grands que Vim-
mense empire britannique, où les pouvoirs public coûtent plus chesc
à la nation? Dans son discours prononcé à Manchester, le 4 avril
1872, M. Disraeli comparait, à ce pœnt de vue, l'Angleterre avec
les États-Unis d'Amérique. Après avoir fait remarquer que la Ifate
dvile de la reine atteignait à peine le chiffre du revenu des terres
de la couronne, aujourd'hui perçu au profit de la nation, qu'en
outre, les membres de la Chambre des lords et de la Chambre des
Communes ne reçoivent aucune indemnité, il établissait que les
traitements seuls des soixante-quatorze sénateurs et des deux
cent quatre-vingt-cinq représentants des États-Unis, s'élevaient à
9 625 000 francs, c'est-à-dire sensiblement au même chiffre que
la liste civile de la reine; si on ajoute à cette sooMne, disait-il, les
dépenses de la présidence, plus les traitements des représentants
des trente-sept États de l'Union, dans lesquels les fonctions légjùs-
latives ne sont pas gratuites, on arrive à un total de 20 milUons
de francs, supérieur de près d'un quart au total de la liste civile
et des dotations de la famille royale. M. Disraeli pouvait donc €<m-
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LE GOUTAUSMENT ANGUIS ET SOH AVENIR 43»
dore, duOres en main, a qu il n'est pas un sonverain d'un grand
pays qui ooùt6 à son peuple aussi peu que le soareraio d'Angle*
terre. »
III
Les chapitres consacrés ps»* M. de Franqueville aux conseils qui
assistent le souverain renferment des développements peu connus
mèaie des lecteurs familiarisés avec les questions constitutionnelles.
Sans nous arrêter à l'époque de la monarcliie angio^axonne et
du Witenagemot, nous voyons, après la conquête normande, les
lois convoquer parfois, outre les membres de leur Conseil ordinaire,
rm certain nombre de nobles; le Conseil prend alors le nom de
Grand conseil; enfin, dans certaines occasions plus rares, l'Âs-
semblée est encore plus nombreuse et s'appelle Conseil commun
du royaume. — C'est de ces assemblées que vont sortir successi-
vement toutes les institutions politiques et ju(ficiadres de l'Angle-
terre. Le Consâl ordinaire se divisera d'abord en deux branches :
ToEe potiitiqoe et adnânistrative, le Conseil permanent ou privée
l'antre judidaire, les Cours de la loi commune; ce sera l'œuvre
du douzième àècle. Plas tard, à la fin du dix-sq>tième siècle, le
cabinet des nûnistres viendra se greffer sur la première de ces
deux branches. Quant au Grand conseil, il n'a pas tardé à se con-
fendre avec le Conseil commun du royaume qui devint le Parle-
meiU. Le Pariement, à son tour, se divisa, au quatorzième siècle,
en deui Chambres : celles des Lords et celle des Communes. A la
suite de ces transformations, la constitution actuelle est fondée.
On sait déjà que toutes ces transformations s'accomplirent, non en
vertu de textes écrits, mais par l'usage; la plupart d'entre elles,
mrtoat celles antérieures au quatorzième siècle, s'opérèrent d'une
fiçon tellement insen^le^ que l'historien a peine à saisir le moment
pnteis où elles furent réalisées.
Nous ne saurions ici suivre M. de Franqueville dans l'exposé si
àak et si minutieux qu'il fait de la composition et des attributions
des corps sortis des anciens conseils anglo-saxons. Pendant plu-
âîeurs sîèdes, tant que le gouvernement re^a plutôt une monarchie
teapénée qu'un gouvernement parlementaire, le Conseil priné^
nommé par le chef de l'État au début de son règne, eut une
grande importance, et son infiuence fut, à certains moments, si
teoreuse, que de bons esprits regrettent encore l'effacement auquel
l'a réduit le régime parlementaire actuel*. Tel qu'il est, il se réunit
* Toy. notamment la lettre écrite à M. Le Play par M. Munro-Batler-
Johastoue, ancien membre de la Chambre des Communes, et insôrée en
tête du Programme des wtions de la paix sociate.
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440 LE G00YSRN£1IENT ANGLAIS ET SON AVENU
de temps à autre, en qualité de conseil légal du souverain, quand
la reine convoque, proroge ou dissout le Parlement, déclare la
guerre, conclut la paix, onlonne des prières publiques, dédde la
mise à exécution des traités ou des conventions internationales; il
reçoit notification de tous les événements importants qui touchent
la famille royale; enfin, il rend des ordonnances sur certaines
matières politiques, religieuses ou commerciales dont la loi lui
confère Texamen.
Bien qu'il ait conservé ces attributions, le Conseil privé n'est
plus, dans la pratique, le conseil responsable du souverain. La
coutume a transféré l'autorité et la responsabilité à un comité
restreint composé de quelques conseillers privés dont la réunion
est désignée sous le nom de Cabinet, La formation et les attribu-
tions du cabinet ont été en France et dans cette revue même l'objet
d'études approfondies qui nous dispensent d'in^ter à nouveau
sur cette matière. Mais il est une question non moins importante
qu'on ne saurait laisser dans l'ombre. Le bon fonctionnement de la
constitution angl^se, avons-nous dit plus haut, tient avant tout
aux qualités de la nation et spécialement à celles des hommes mis
à la tète du gouvernement. Or, comment se forment ces incom-
parables hommes d'État qui n'ont jamais fait défaut à l'Angle-
terre, l'ont sauvée dans maintes circonstances critiques, et l'ont
élevée au plus haut degré de puissance? Les réflexions que fait
à ce sujet M. de Franqueville méritent d'être signalées.
En parcourant, dit- il, la liste des hommes qui, à diverses
époques, ont occupé les postes ministériels, on est frappé de quatre
choses : 1^ Peu ou point d'hommes spéciaux à la tète des divers
ministères. Exception doit être faite pour le lord haut chancelier
qui, étant juge, est pris forcément parmi les légistes; mais on ne
verra jamais un officier à la tête du ministère de la guerre, ou on
marin chargé de l'administration de la marine. Rarement un ban-
quier aura les finances, ou un négociant le commerce, tandis qu'on
trouvera un colonel comme M. Stanley, en 1885, à la tète de la
marine, ou un libraire comme M. Smith, premier lord de l'amirauté
(1877 à 1880). 2* Dans le même cabinet se trouvent en gènànal
des hommes fort jeunes et des hommes fort âgés. Pitt était premier
ministre à vingt- trois ans; Fox, lord de l'amirauté à vingt et un
ans; sir Robert Peel et lord Palmerston ministres avant vingt*cinq
ans; M. Gladstone à trente-deux ans. D'un autre côté, on voit dans
presque toutes les administrations des septuagénaires et des octo-
génaires, lord Palmerston et lord Derby, lord Clarendon et le mar-
quis de Lansdowne, lord Eldon et le duc de Wellington, lord
Beaconsfield et M. Gladstone, etc., etc. S*" Dans chaque départe*
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LS GOUTERNEMENT ANGLAIS H SON AYENIS 441
ment ministériel, le ministre change soavent, bien plus souvent que
le parti au pouvoir. Sans doute, les remaniements ministériels sont
moins fréquents que chez nous; cependant, depuis le commencement
du siècle, il y a eu trente-trois chanceliers de l'Échiquier, trente-
cinq ministres des affaires étrangères ou de l'intérieur, quarante-
quatre ministres des colonies. 4*" Enfin, le même personnage oc-
cnpe souvent les postes ministériels les plus différents. Ainsi, lord
Palmerston a été, tour à tour, ministre de la guerre, de rintérieur,
des affiiires étrangères et premier lord de la Trésorerie; lord Gran-
ville, vice-président du Board of Trade, trésorier de la marine,
chancelier du duché de Lancastre, président du Conseil, secrétûre
d'État des affaires étrangères, puis des colonies; M. Gladstone,
président du Board ofTrade^ ministre de la guerre et des colonies,
diancelier de l'Échiquier et premier lord de la Trésorerie, etc., etc.
Tout cela montre que la situation des ministres anglais diffère
beaucoup de celle de leurs collègues du continent. On vise à
obtenir moins des hommes d affaires que des hommes dElat^ et
cela se conçoit. Obligé d'assister, le soir et la nuit, aux séances
âa Parlement qui durent sept ou huit heures en moyenne, le jour,
aux comités des deux Chambres, aux fréquents conseils de cabinet,
contraint en outre de s'occuper de ses électeurs, de paraître de
temps à autre au milieu d'eux, d'assister fréquemment à des
hanquets, à des réunions de tout genre et d'y prendre la parole,
le nûnistre ne saurait consacrer beaucoup de temps aux affaires '
de 8on département. Il a donc fallu lui épargner une grande
partie du travail qui absorbe un ministre français, et voici les
iooyens employés : pour lui, pas de perte de temps occasionnée
par les signatures ; la plupart des pièces sont signées par un sous-
secrétaire d'État ou par un secrétaire; pas de nombreuses et
interminables audiences; tout au plus reçoit-il, de temps à autre,
quelques députations, sa porte est fermée aux solliciteurs et aux
importuns. Quant aux affaires, il n'a que rarement à s'occuper de
ceUes touchant des intérêts privés ou des questions locales, puis-
qa'dles sont tranchées par des cooûtés parlementsdres ou réglées
par des actes privés. Enfin, le ministre a, pour le seconder, d'abord
nn coiiaborateur politique, généralement choisi par lui, jouissant
de sa confiance, puis surtout un collaborateur permanent^ sous-
secrétaire d'État ou secrétaire, homme considérable, vieilli sous le
harnais, mus n'ayant aucun rôle politique^ gardien vigilant de
la tradition, répertoire vivant des précédents; le sous-secrétaire
d'ËCat est, à son tour, aidé dans sa tâche par une série de clerks
ou employés, ayant fait leur carrière dans cette même administra-
tion dont ils parcourent tous les grades.
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442 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AYBNIft
Le rôle du ministre se trouve ainsi bien simplifié. Il s^en rapporte
à ses subordonnés pour le détail des questions courantes, et
examine surtout les affaires qu'il aura à défendre devant le Par*
lement. Il est bien moins un ministre administrateur qu'un homme
politique surveillant un grand service public, couvrant de sa res*
ponsabilité de nombreux agents, mais ne traitant personnellement
que les questions qui peuvent engager cette responsabilité devant
le Parlement. Un spécialiste n'est pas nécessaire, dans ces condi-
tions, pour diriger un ministère, et un homme d'Etat peut facile-
ment, pour des convenances politiques ou autres, changer de
département miDktérieL
Maintenant, comment se forment ces hommes d'Ëtat, toujours
si nombreux, souvent si remarquables? En général, ils entretU
jeunes au Parlement; s'ils sont lords, ils siègent à la Chambre haute
dès l'âge de vingt et un ans ; si leur père vit encore, ou s'ils n'ont
pas la perspective de succéder à une pairie, ils se font nommer le
phis tôt possible membres de la Chambre dea communes, et y
commencent ausûtôi leur éducation politique : sir Robert Peel,
lord John Russell et autres étaient membres de la Chamlnre des
communes à vingt et un ans; Canning, Palmerston, Graaville, à
vingt-deux ans; Gladstone à vingt-trois ans... Si le jesoe homaie
récemment entré au Parlement semble prendre son rôle va sérieux,
montre de l'intelligence et une certaine facilité de parole, le pre-
mier ministre (pourvu qu'il appartienne à la même opinion pcii-
tique) jettera aussitôt les yeux sur lui, et à la première occasion,
il le mettra à l'essai, ra lui confiant un poste secondaire, secrèlaûre
d'une administration ou secrétaire d'État, par exemple. Si l'expé-
rience n'est pas heureuse, le jeune député ne monte pas plus haut
et sera même éliminé poliment, par prétérition, lors de la forma-
tion du ministère suivant. Si ses débuts promettent, on saisît
l'occasion d'un remaniement ministériel pour loi faire franchir
un nouveau degré; on l'appellera à un petit ministère, le com-
m^ce, le gouvernement local, les travaux publics ou les postes,
avec on sans siège dans le cabinet. Dans cette nouvelle éUpe,
l'homme donne sa mesure. Selon le mérite dont il aura fût preuve,
il restera dans ses fonctions relativement modestes, oo sera appelé
à un plus haut degré de la hiérarchie ministérielle, deviendra pre*
mier lord de l'amirauté, chancelier de l'Échiquier, etc. Qu'il se
montre hors de pair dans ces hautes fonction», il arrivera proka-
blement un jour à goovwner son pays comme premier minisure.
Ce système d'initiation graduelle d'un homme aux hautes foao
tiens de l'État nécessite les fréquents changements de miDistres
qu'on a signalés. Ces changements peuvent présenter quelques
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LE GOUTCRlîElISnT AITGLAIS ET SOIf ATENIR 443
inconyénieDts; mais, grâce à eux, toot homme politique con-
naît, sinon à fond, au moins d'une manière suffisante, les affaires
de plusieurs départements; il sait plus de choses; il est plus com-
pétent pour discuter les questions qui peuvent se présenter et
offrir à ses collègues des avis utiles. Un ministre débutant, et par
oonséqueiit inexpérimenté, est certain de rencontrer parmi ses col-
iëgaes, un ou plusieurs hommes qui ont, avant lui, administré le
service dont il est chargé. Leur présence est une garantie pour
le cabinet, parce qu'il y a là un contrôle utile ; elle est une sécurité
pour le novice qui trouve à ses côtés un conseil et au besoin un
critique bîeaveiilant.
Le fait que le même cabinet réunit des hommes fort jeunes et
des hommes fort Agés, ne produit pas de moins heureuses consé-
quences. Les jeunes ministres ont les qualités, mais aussi les
défauts de leur âge; ils pourraient être enclins aux innovations
téméraines; leur ardeur inconsidérée sera réprimée par ces vétérans
de la politique, ces gardiens des traditions qui siègent à côté d'eux,
K C'est ainsi, dit fort bien M. de Franqueville, que le présent est
relié au passé, que l'esprit de routine et l'esprit d'initiative se
tempèrent mutuellement, que l'expérience instruit Tinexpérionce,
et que se forment les hommes d'État d'abord disciples pour devenir
un jour mattres. Rien n'est livré au hasard, et si Dieu seul peut
«tonner le génie, le système anglais développe au moins deux
qualités qui, peut-être, valent encore mieux en politique : l'expérience
et Je sens pratique*. »
C'est après avoir été formés de la sorte que de nombreux
hommes d'État ont successivement gouverné l'Angleterre avec tant
d'habileté et tant de succès. Un cabinet succombait-il devant un
vote du Pariement ou le verdict du corps électoral, les hommes
ne manq[uaient jamais dans le parti opposé pour former un autre
cabinet dont la Ugite politique était différente sans doute, mais le
talent égal ou presque égal à celui du précédent ministère. C'est
une revue intéressante, mais trop longue pour trouver place ici, que
celle des diflSêrents caMnets qui se sont succédé depuis un siècle,
des fasttes que se sont livrées les deux partis en présence pour la
possession du pouvoir. Dans cette histoire du duel des wfaigs
et des tories, ce qui frappe le lecteur, c'est que les deux partis
ont été, à certaiiis moments, si divisés, qu'on a pu les croire
irréconciliables; à certains autres, si rapprochés, qu'on aurait eu
quelque peine à les distinguer. Un autre fait, non moins digne
d'attention, c'est que les réformes importantes opérées en ce siècle,
^ Voy. M. de Franqueville, t. I, p. 525.
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444 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AVENIR
l'émancipation des catholiques, l'abolition des droits sur les
céréales, l'extension du droit de suffrage, etc., etc., ont souvent
été faites par le parti même qui les avait le plus ardemment com-
battues. Et ce qui est plus curieux encore, c'est qu'en toute occasion
le pays, loin de témoigner sa reconnaissance à ceux qui venaient
de lui donner satisfaction, s'est prononcé contre les réformateurs
pénitents et s'est servi, pour les battre, des armes qu'ils avaient
forgées. Wellington et Robert Peel accordsuent en 1829 l'affran-
chissement des catholiques et tombaient du pouvoir l'année sui-
vante. Le même Robert Peel fit modifier, en 18A6, la législation
sur les céréales et fut renversé du ministère quelques mois après.
En 1867, M. Disraeli fit adopter la réforme électorale ; or les élec-
teurs auxquels il venait d'accorder la franchise lui renvoyèrent
une majorité si hostile, qu'il donna immédiatement sa démission.
Mais comment les luttes ardentes, passionnées des partis, luttes
qui en d'autres pays ont entraîné tant de révolutions, ne font-elles
pas obstacle à la stabilité, au développement pacifique des institu-
tions anglaises? C'est qu'à la différence de ce qui se passe ailleurs,
les vaincus, en Angleterre, acceptent les faits accomplis. Lorsqu'une
réforme a été adoptée malgré eux, ils ne songeront jamais, le jour
où les fautes de leurs adversaires les ramèneront eux-mêmes au
pouvoir, à revenir sur ces mesures reconnues conformes aux vœux
du pays. C'est sur un autre terrain que, dès le lendemain de leur
défaite, ils auront lutté pour affaiblir leurs adversaires et res-
saisir la majorité au Parlement. M. de FranqueviUe a caractérîsé,
par une comparaison heureuse, l'attitude et les agissements res-
pectifs des deux partis, dans leur lutte séculaire : « Il semble, dit-
il, qu'à chacune des étapes de la vie nationale, les retardataires
finissent par rattraper ceux qui ont pris l'avance ; tous se remettent
en route, au même instant, mais les plus ardents ne tardent pas à
distancer ceux dont l'allure est plus lente. On se rejoint au relai
suivant, puis on reprend la marche dans les mêmes conditions :
le pas est inégal et, bien que les pomts de départ et d'arrivée soient
identiques, la troupe n'est jamais entière au même endroit du
chemin; elle ne se groupe que s'il s'agit de lutter contre un ennemi
commun et de défendre les intérêts sacrés de la patrie ^ »
Ainsi, quelles que soient les modifications successives de leur
programme politique, deux grands partis tantôt plus rapprochés,
tantôt plus éloignés l'un de l'autre, se retrouvent toujours en
Angleterre. Aujourd'hui, la question irlandaise a pu diviser les
libéraux et compliquer la situation en créant un troisième {Murti,
* Voy. t. !•', p, 552, 553.
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LE GOUVERNEMENT ÀNGLilS ET SON AVENIR 445
mais cet état de choses n'aura qu'un temps; la question irlandaise
sera résolue d'une façon ou d'une autre, et on retrouvera alors,
avec ou sans leur ancien nom, les deux partis dont l'existence est
nécessaire à la marche du gouvernement parlementaire lequel n'est
autre chose que le gouvernement par les partis, comme les Anglais
le désignent eux-mêmes, the party govemment.
Quels sont les avantages et quels sont les inconvénients de
l'existence et de la lutte incessante de ces partis? Grosse question,
qu'on ne saurait éluder dès qu'on s'occupe des institutions anglaises.
Les inconvénients sont faciles à saisir. L'esprit de parti a le
grave défaut d'entraîner avec soi le manque de franchise et
d'équité. Les membres d'un parti, échauffés par les luttes politi-
ques, attribueront volontiers à leurs adversaires des intentions
mauvaises, dont ceux-ci sont innocents, et ne voudront pas recon-
naître les fautes qui leur sont signalées par leurs rivaux. « L'obsti-
nation à soutenir une erreur, parce que l'admission de ce qui était
juste et vrai eût profité à l'opposition, a fait adopter à certains
ministres anglais la ligne de conduite la plus funeste au pays. »
C'est un homme d'État anglais, lord John Russell, qui a fait cet
aveu. On peut ajouter que la plupart des mesures soumises au
Parlement sont adoptées ou rejetées, moins en raison de leur propre
mérite que par suite d'une considération de parti. Enfin, un mal
incontestable est l'éloignement des afiaires, pendant un temps plus
ou moins long, d'hommes d'État éminents dont le concours serait
précieux pour la bonne marche des affaires publiques. Dans les
pays qui ne pratiquent pas le gouvernement parlementaire, en
Prusse par exemple, le souverain peut utiliser au service de TÉtat,
tous les hommes dont la valeur est reconnue : en Angleterre, la
moitié des hommes politiques sont forcément en dehors des affaires,
relégués dans l'opposition oui leurs lumières et leur expérience sont
à peu près perdues pour la chose publique ; et pendant ce temps,
chaque département ministériel est, ainsi qu'on le sait déjà, fré-
quemment exposé à changer de chefs et à être dirigé par des
ministres peu compétents; en un mot les forces vives du pays
sont éparpillées, les citoyens utiles luttent constamment, au lieu de
s'unir et de collaborer au bien public.
Qaelqae réels qu'ils soient, ces inconvénients sont plus que
contrebalancés par des avantages aussi nombreux qu'importants.
Xr*organisation des partis crée des engagements d'autant plus
poissants qu'ils ont été volontairement pris, et des liens capables
de /désister aux tentations de l'ambition : tel homme qui renonce-
rait fecilement à ses principes pour obtenir une place importante,
u'osera. pas déserter son parti et rompre avec ses amis politiques*
10 ROVEMBRB 1887. 29
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44A: LK waTEnBoan mklmsi n aon jkybbdt
En ontrev respcit de partr Soamm nu corps des diflUrmitas opiniana
dii pays ;. IoraQpifi.Ie peufria, mécootent à» la poiitiqae d'uni eainnetr
poturah songer ài empdoyer le^ moyens snpr^na; an droit de rëais-
taace, ii troufQ nu lomèdGr pfaisfacilevet: mcihs dangermu à la ùàa^
en renversant simplement les ministres.
Les Anglais ont d'ailleurs la eoHTifition'qu&t'9&i^ ^ partis bien
organisés^onianire fiatateoient au gonvemeœent aèoolu; que^sans
eux^ l'esprit pnUc ne se nraintiendiaiit pas etv une fi)is: tombé, ne
s& relërerait. plus».
Si les diangeinents Goniiîinris.demimistves ont; pccnr TexpécMon
dss affîdreSf certains inconvénients; d!aiHenrs trtsu atliéni^ par
rerganisKtioa même des grandes administrations^ sfils donnent de
. laoins bons nânistres^ spéciaux; ils assurent en revonohe la fomuu-
tien d'hommes d'État supérieurs.^ Or quel bien plusf prédeu pour
un pay*s qu'un Ikomma^ d'État sopédomrl Ètw pmife de vue de la.
formation de Tbonu» poUticpie, l'alternative^ de roffMStion et dn
pd^zvoir est, pour l'esprit, bunudn,. d'une eittrôme utilité;. U est htm
que rbomme public soit sncc^siviemeDt chargé, d'agir et de criti-
quer. Au moment de^Kaction, il sait se. critiquer luiHiième;.coDNne
opposantv il trou;ve bien< phis facilement les points &iblea de ae&
rivaux. Que l'attaque soit paifois san» miesufe; et ladéteiae exeeafe-
sîve, c'est dans la natuia (tes dbosesi; maéfl^ aprèstoutv^ cosibien ce
contrôle incessant est saltJEtairel Quel &eu pour un oiimstiQ de
sairoirque chacun de ses aetes^ sera analysé^ scruté et* qu'il devra
nécessairement en rendre compte I
Quant à l'exolusion des booimes d^État qui> restent en dehors des
afBûress eHe est regrettable sans doutev mois^ elle r^eat. pas ceaAîf
Duelle. Les. opposants d'aujourd'hui seront ministres^ demain;. lear
rôle d'ailleurs est actif et leurs facultés ne aont pas aaBaemapiblpmis
la chose puUique ; car l'opposition, par son contrôle et ses critigoes,
exerce indirectement son actioo sur la marche de» affiûnes.. Ajoim-^
Ums qu'an pcrnit de voe des* relations extérseuresv les chaaigements
dB^ministëre qu'amende jeu des inatitutâoBs: partementaimv p»x-
v^cmt avoir tes> pks^ heureus résaltatSv Les âmtes £siiilesï dana las
négociations avec un cabinet étranger seue phis facile» jkaam^eff,
quand un nouveau ministère a^îve au pouvoir*
EnfuL^ le système parlememlaire a l'a^aoatage de maîntesir eons-
tanuneoftfharmome dams» le* go«iv^]i«aient de l'État. Le» ministzes:
dwipent exercer le ponv^r exécuUf cooJbrmé«ient aus wes^ da
Pswteaieot, et réctproqucrarat le Pswlenient doit exercer hpomKÙxr
législatif conformétssent aur vues^ des ministres : txiut oonfllt eiatre.
les. demc volontés^ amène* sdt^ la obute^ du^ cabinet^ soit ki diaaslcu-
tioQ^ de la CMmbre des* eomofanes, c'estvà-dke' qoe, dans* l'oia et
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LE ^ÙCUWmJm AKCUIS iSf m» AVfi»R 417
Ysutre cas, raccord se rétabUt imméctkUefaeot. Quam .au souve-
rain, il plane au-dessus de t^us, irrespoosaUe du choix de ses
nÛBÎstres, piâscfue c'est le Parlement qui les a désignés, de leurs
actes, puisque les Cbambires ratifient la conduite du cabinet taat
qa'eUes le soutiennent, de leur dnute «nfin, puisque le vMe des
assemiriées ou celui des électeurs peut seul les renv;erser.
Ce n'est pas seulement entre les grands corps de l'État qu^
règne l'iianoonie; c'est aussi entre la nation ^et le gouvemeaient.
Les appels au pays n'ont lieu^ il tat vrai, qu'à de rares intoryaUes;
mais la prévision des élections .est toujours présente à la pensée
des Iêowûgb d'Êtai, .et l'efiioion publique ;a de à paissants moyeM
d'action, giâce à la Ub^té de la pcesse et au drojt de réuni^^
qu'A est Um diiBcile, sinon imposs^le, «de la iawm Jo^^gragaps»
IV
Après ce coup d'oeil donné au gouvernement anglais, on est
amené avec M. de Franqueville à étudier la constitution du Parlp^
ment, de la Chambre des lords et de la Chambre des communes.
Id encore, H iaut laisser de côté, iaute d'espace, les origines
historiques de la Chambre des lords, et renvoyer le lecteur, sur
ce point jusqu ici assez obscur, au savant exposé qu^eu a fait
M. de Franqueville ; ce qu'il importe surtout de connaître^ c'est le
rôle polidque actoeLet l'utilité de la Chambre des lords.
fiappelons d'abord — ■ on îoubrie facilement, *— le vrai caractère
de Taiàstocraûe anglaise, des membres de la Chambre des lords.
L'aristocratie telle que nous la comprenons en France est in-^
connue au delà du détroit. Les fils d'un pair d'Angleterre, même
l'alné qui héritera du ûtre après la mort de son père, sont dç
^ples commoners^ nous dirions en France de simples bourgeois :
s'ils portent des titres, ce ne sont que des titres de courtoisie.
Grâce à cette règle;, la noblesse anglaise n'a jamais été considérée
comme une caste : « Liée à un office indivisible^ comme le dit si
bien H. Boutmy, elle ne passe qu'à Taîné, tête pour tête^ et Jes
autres fils tf ont rien qui les distingue du cornmun des cîtoyena*
Au iieu d'un ordre composé de familles prîvilégîéesi, qui tend à
s'augmenter de génération en génération par l'excédent des nais-
sances, l'Angleterre xCa, eu qu un groupe (Tindividus privilégiés
qui devait tendre à se réduire de génération en génération **. »
Ces extinctions ont permis d'appeler à la pairie de nouveau:^
membres sans multiplier démesurément le nombre des titres.
* Le développement de la constitution et de la société politique en Angleterre,
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448 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AVENIR
Comme toutes les aristocraties intelligentes, la noblesse anglaise
s'est continuée autant par l'adoption que par l'hérédité naturelle»
Son sang a été constamment renouvelé, en même temps qu'il s'est
mêlé plus abondamment encore avec celui des autres classes.
On s'explique donc que l'aristocratie, en Angleterre soit restée
plus populaire que sur le continent. Néanmoins, la Chambre des
lords a été, est encore fréquemment attaquée. On s'est élevé vive-
ment contre sa longue résistance à certaines réformes demandées
par le pays et votées par la Chambre des communes ; on l'a repré-
sentée comme un corps privilégié, soucieux seulement de la conser-
vation de ses privilèges, peu capable, sinon peu désireux de rendre
des services au pays; et, comme conclusion, on a demandé soit
la suppression complète de la Chambre des lords, soit son recrute-
ment par un mode plus en rapport avec les idées modernes.
Qu'y a-t-il de fondé dans ces critiques? Quels services la Chambre
des lords rend-elle encore au pays?
Inutile de discuter ici la question de l'utilité d'une seconde
Chambre. Les esprits sérieux de tous les pays et surtout de
l'Angleterre, admettent la nécessité d'une Chambre plus calme,
plus réfléchie que la première qui est généralement ardente et
passionnée; la seconde Chambre met un frein utile aux entraîne-
ments de la première, en opposant son veto aux mesures qu'elle a
imprudemment adoptées.
Mais comment doit se recruter cette seconde Chambre? Ici, les
libéraux avancés s'élèvent vivement contre le principe de l'héré-
dité, conservé dans la Chambre des lords. Il est incontestable que
la pairie héréditaire est contraire aux idées actuelles, et, là où elle
n'existe pas depuis de longs siècles, personne ne songerait à l'éta-
blir. Mais, la plupart des Anglais, n'oublient pas que les ancêtres
des pairs actuels ont été appelés à la Chambre haute en récom-
pense de grands services rendus à l'État, et que leurs descendants
sont généralement restés dignes de cet honneur. C'est M. Gladstone,
lui-même, qui le proclamait dans un discours prononcé à Greenwich^
le 27 octobre 1871. En outre, en compensation de ses inconvénients»
l'hérédité n'a-t-elle pas l'immense avantage de donner au pair
une indépendance plus complète que tout autre mode de nomina-
tion, et en même temps un intérêt immense à la bonne adminis-
tration et à la prospérité du pays? Dans son discours de Manchester,
auquel on revient toujours, parce qu'il est un commentaire net et
éloquent de la constitution anglaise, M. Disraeli a mis admirable-
ment en relief les avantages du principe héréditaire.
Dans tous les pays, disait^il» on est tombé d'accord sur la nécessiter
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LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AVENIR U9
d*avoir une deuxième Chambre, mais comment cette Chambre doit-elle
ilre constituée? Est-ce par le choix du souverain? Mais alors quelle
influence peut-elle avoir? Est-ce par rélection?Mais alors comment
se fera cette élection? Si c'est par le même collège électoral que Tautra
Chambre, quel droit aura-t-elle de contrôler ou de critiquer cette der-
nière? Si c'est par un plus petit nombre d'électeurs, alors se pose cette
question : pourquoi la majorité serait-elle gouvernée par la minorité?
Pour nous, nous avons la Chambre des lords qui s'est développée
avec notre histoire et qui s'est adaptée, dans le cours des siècles, aux
besoins et aux nécessités des diverses époques. Quelle est la première
qualité à exiger d'une seconde Chambre? Sans aucun doute, c'est
l'indépendance. Et quelle est la source la plus sûre de l'indépen-
dance? Assurément, c'est la propriété. Le revenu moyen des mem-
bres de la Chambre des lords est de 500 000 francs par an ; mais
il faut encore considérer la nature de cette propriété. C'est une pro*
priété visible et par conséquent responsable, et dont chaque contri-
buable peut connaître la valeur.
À. c6lè des pairs dont la dignité est viagère, il y en a qui transmet-
tent leur dignité à l'un de leurs enfants, et l'on peut se demander alors
quel est celui dont la responsabilité est plus grande, d'un pair à vie
ou d'un pair dont la dignité est héréditaire? Assurément un pair à
vie peut exercer ses fonctions dans le sens du bien public, mais, après
tout, il peut aussi Texercer suivant son caprice. Personne ne peut
lui demander de comptes; il est indépendant vis-à-vis de tous; mais
celui qui possède une pairie héréditaire se trouve dans une situation
différente. Tout est fait pour Vencourager à étudier Vopinion
publique et à lui céder ^ lorsqu'il le croit juste; car il sait natu-
rellement que^ si Vordre auquel il appartient est toujours en col-
lision avec Vopinion publique^ il y a des chances pour que sa
dignité ne passe pas à sa postérité.
Ainsi, l'indépendance du pair vis-i-vis de la couronne, comme
lia-àrvis du peuple, est incontestable î cette indépendance pour-
mit être excessive s'il n'existait comme correctif le droit pour
la couronne de vaincre l'opposition obstinée de la Chambre
lianle, en Dommant une fournée de pairs qui change la majorité.
Mais ce droit, la couronne n'a plus besoin d'en faire usage, car
les pairs ne résistent jamais indéfiniment aux vœux de la Chambre
des communes et du pays, quand ils ont reconnu le caractère
sérienz et ]>ersistant de ces vœux. Gomme l'a fort bien dit Dis-
raeli, ils sentent que si leur attitude paraissait trop contraire aux
liesoios et au bien du pays, leur dignité, emportée par le courant
populaire, ne passerait pas à leurs descendants.
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HO LE eOUVERASMWT MCUiÀIS £T SON iVSNlR
Arpèter rt>|aaion publiqaeidaASAdB «otrataBmôiuba^ i'ob^er à la
réflefld(ui et.au iiBCueillemâQtfinais aussi s'inoliner quand eUe per-
siste dans ees rèdatmationa, itelle est raiitkude, Jtelle eat rudlité de
b Chambre ides lords. 41e oi'eat pas d'ailii^irs le jaul service (pi'elle
soit appelée à rendre. Sans nous étendue sur «en jéde oomme Cour
de justice, sur sa parlieipalion importante aux .grandes ea^fuètœ
parlementaires, à la pcépairatiQn des lois d'affaires et des biUs
pmvés, elle eet, au point de vue du oantrôle de la .politique éiran-
g6ie, en mesure de remplir un rôle de la plus haute importance;
c'eât un point eur lequel nous •ineistone d'autant |dus voloaHiers*
qiffî M. de f'ranqueràlle ne Fa peut-être pas mis sufliBammmt -eii
hifliiàre. L'héritier présomptif vde k pairie« n'ayant à faioe ni fia
fortune ni sa {position, peujt, s'il test sénieux, se préocoiper exclu-
ûvemeni d'acquédr lesxoiuiaiflsa&oesl^a plus utiles pour lafhaule
situation qu'il .occupera. Be bonne heure, il ^commence à iaire :de
gmnds voyages à l'étrange. Dans quelque pays qu'il se reaàe,
l'éclat du nom et de la fortune paternelle lui donneront aocès /chez
toutes les notabiUtôSt chez Jes minLatres et même à k cour; fi*il
mt profiter de ses iiautes relations, il puisera aux moîHeusee
souroes ;la oonnaissance approfondie des contrées ^u*il auni .pai^
Gourues. Devenu plue lard meflobre de la Cbamhffe àes j)aira, il
pourra, toutes ka tfois iju'il sera questtion deys drekiiaoâ.âerA^gle-
tare avec ces paya, prendre part aux débats avec me Autonié
a&ceplicmnellB. Ky eùt-il, dans la Chambre Jiaute, ique qnamnle «a
(Ânquante membres pourvosde oelte roniiîiJnsaiioefrMejAipnnftHod^ft
pays étrangers, cela aufficait, on en con^viendra, pour quela ChasAwe
deedords iùt, de toutes les assaniblôes du mQndevk|>kis Mpable
de contrôler et de discuter la j^Iitique texiérieuie de eon .paya.
Il n'en faut pas moins reconnattre que l'importanoede kCbanhiB
haute a bien diminué depuis un deBad-rsâôcle; elle a ^rdu tout ^ae
qu'a gagné la Chambre des communes. Mais elle possède encore
deifortes racinos dans le paya, et ai un jour doit venir. où le dxoit
dette/Otde k vénérable assemblée^aera aunulé, oomme celm «de J%
couronae^ce jour est-encoreiélûigné. Dlailleurs, à côté derinfiaenoe
que rassemblée des krds a pu oonBenrer «ur /l'ensemble du jMtya.
il iaiit xonsidérer J'influenoe «que tohaque lard veaecce dans Les
oomtés où sont situées «es immenses pno»priétéB; sa&e doute, fla
^épandéranœ n'est plue auasi grande qu'amntia réforme ^ékclo-
raie de i8i2^ et il n'est film .aussi aesuxé d'envofer àik rjèainVigo
dessommuneB des honunes d6voués«à aes,iBlérèls^inttsJee senwnes
de ttout gonre qu il jpeuft iiendFe ^et -raiyd à la pnpularian de aoai
oomté, 4es excellentes l'elatious qu'il eait entretenir autoar «le 4>^^
surtout avec la gent)9^ curaie «qui est uae des prîftrt^iy^lfliy r
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Ll> GOUVBBiœMlNT ÂNOUIS Kl Suit. AYINIR 451
ueîates da rAagleterne^j ]xà^ asaurent une autorité, qui a'est pas
j/tè» éa s'tvanotur.
T
AisflOQa à la. Chaiabre des. communes. Sans pouvoir ici entrer
duiftl^ détail» de sa censtkutioQ et de scn fenctieunement, iL est
ifiléreasant de noter cinelque» points^ sur lesquels M*, de Franqiae-
¥3Ie a très juateuient appelé TaMentioa de ses compatriotes.
Oa repcoAhe chex nous- — et malheureusement avec raisoa — -
aux hommes modérés de* ne pas avoir, pour préparer les élections
'et éekûrer les électeurs, le quart de l'activité que déploient les
radàcaux. Le même reproche ne: serait poâ fondé en Angleterre :
conservateurs et libéraux rivalisent de zèle et d'éner^, les uns
comme les aatrea déploieat, pour le triomphe de leur cause,, la
même somme, d'efforts,, de démarches,, de diseouvs,. d'écrits et
d'argent. Dan» ua chapitre fort curieux sur la préparation des
éleetions, IkL de Franqueville^a décrit la. compositioa et le fonctiour
nement de deux associations cpii servent de modèle à^ celles de
toutes les autres villes,. Kaseodation libérale de Birmingham et
raaseciadoa conservatrice de Liv-erpool. Cette dernière, on^ peiâ
l'affirmer, ne le cède sur aucun, point à sa rivale;, il faut lire les
pages que lui a consacrées M^de Franqueville pour savoir comment
un conservateur anglais sait payer de sa. personne et de sa bourse
dans l'intérêt de soa parti.
Mais un mal nouveau ,. on poursait dire un. poisoa, imporié
f Amérîqjoe, n'esML pas en train de se glisser dans le corps élecr
toral7Nous voulons parler du système du Caicciis dont Birmingham
a donné l'exemple^ suivi bientôt par les principales villes d'Ang^-
terce. B'après^ ce système-,, emprunté aux États-Unis,, chaqoe
qaardar dfune dté possède un comité de quartier {ward commutée^
Âa pour un an par les citoyens de ce quartier qui. professent la
mftffîs: opmion. Au-dessus des eomitéa de quartier est un comité
exécutif, composé du bureau de l'association^ des membres formant
le bureau des comités du quartier, enfin de quatre délégués, élus
pat ckacaia de ces comités et dont le rôle est de fixer l'époque de
rassemblée du coneeil général et celle des élections des membres
dea comités- de qpiartiér. Enfin,^ le conseil général,^ composé, de tous
les membrea da comité exécutif et des comités de quartier, ce qui
xeiirésente une réunbn de deux mille personnes environ, dirige
râasociatioa et arrête sa ligne politique.
ibr-dessua et. à côté des organisations locales^ il y ^ des as60«
dlatîone dont Faction embrasse L'ensemble du pays. Ainsiv^la Fédi-
rafÎQzi naizonale: libérale de. Birmingiham^ transférée à Londres- en
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452 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON AVENIR
1886, est administrée par un conseil général composé des délégués
de toutes les associations locales agrégées; en fait, la direction
véritable de toute l'association est exercée par le comité exécutif, com-
posé d'un plus petit nombre de membres, et surtout par le secré-
taire du comité, lequel, toujours présent au siège de la société, tient
en ses mains tous les fils. Plusieurs autres associations, libérales
ou conservatrices, sont comme les foyers de la vie politique du pays.
Quels ont été jusqu'à présent les résultats de ce système du
Caucus^ de ce vaste réseau de comités superposés les uns aux
autres, qu'un député de Birmingham, M. Chamberlain a importé
d'Amérique et que les partis anglais ont promptement adopté? Les
inconvénients en sautent à tous les yeux : les électeurs, encadrés
dans ces puissants mécanismes, perdent leur liberté; mais, ce qui
est plus grave encore, c'est que la tendance inévitable du système
est d'écarter du Parlement les hommes éminents, tous ceux qui ont
un réel souci de leur dignité et de leur indépendance. Quelques-uns
se sont révoltés et en ont appelé du Caucus aux électeurs, qui leur
ont donné raison; mais tout le monde ne peut impunément se
permettre d'agir comme M. Cowen à Newcastle, ou M. Forster à
Bradford. Dans la plupart des cas, la conséquence logique serait
de convertir les électeurs aussi bien que les élus en simples
machines à voter. Heureusement pour lui, l'Anglais sait être illo-
gique à propos; alors même qu'il est démocrate, il sait demeurer
fibéral et reste indépendant vis-à-vis des comités comme vis-à-vis
du pouvoir. L'organisation des comités d'après le système amé-
ricain n'offre donc pas en Angleterre tous les inconvénients
qu'elle présenterait ailleurs, chez nous par exemple; d'un antre
côté, elle a mis en lumière quelques-uns des plus estimables côtés
du caractère britannique. L'esprit d'initiative individuelle s'est
partout montré, et, à tous les degrés de l'échelle sociale, le dévoue-
ment désintéressé à la chose publique, l'ardeur à la défense des
principes et des idées qu'on croit les meilleurs, se sont manifestés
avec une vivacité extraordinaire.
Ici, dit M. de Franqueville, des petits commis de magasins, après nne
longue journée de labeur, passent deux heures, chaque soir, dans les
locaux de la primrose League; là des femmes du monde emploient
des journées à écrire des adresses; d'autres, appartenant à toutes les
dasses, consacrent des mois entiers à visiter une à une les maisons
d'un quartier, à voir et à revoir chaque électeur. Je pourrais citer
telle dame de haut parage qui ne croit pas déshonorer sa maison
ducale, en recevant, le soir, dans son salon, les cochers, les cuisiniers
et les domestiques du voisinage, en leur adressant la parole, en lenr
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LE GOUVERNEMENT AN6U1S ET SON AVENIR 453
faisaot faire, par des hommes du monde, des conférences familières;
j'en sais telle autre qui va personnellement voir tous les boutiquiers
de la circonscription, toutes deux n'ayant d'ailleurs aucune raison
personnelle de s'intéresser au candidat qu'elles soutiennent. Il m'esi
arrivé, en faisant, dans certaines circonscriptions urbaines, des
tournées de visite aux électeurs, en compagnie du candidat escorté de
Y\m des membres de son comité, de rencontrer des hommes dévoués
qui, ^atuitement et seulement dans l'intérêt de leur parti, avaient
visité, dans le cours de l'année, jusqu'à trois mille maisons. Non
seulement les conservateurs ne le cèdent pas aux libéraux, sous le
rapport du zèle, des efforts et du dévouement; mais, en maint
endroit, ils les dépassent et disputent le terrain avec une ardeur qui
ne se dément point, une vaillance que rien ne décourage. Nul effort
ne leur coûte, nul échec ne les abat, et ils conduisent la lutte avec une
intelligence que le succès a souvent récompensée.
Oo devine quelle doit être, pendant les périodes électorales,
ractivité de partis aussi bien organisés et aussi résolus. Le
nombre des imprimés, des publications, distribués de toutes
parts, des discours prononcés par les candidats ou leurs partisans
dans des salles, ou en plein air, parfois à la portière d'un wagon
pendant l'arrêt d'un train, dépasse l'imagination. Mais ce qm
était in&niment moins louable que l'activité des partis, c'était la
corruption à laquelle on avait trop souvent recours jusqu'à ces
dernières années pour gagner les électeurs. Au siècle dernier et au
coniaiencement du nôtre, on peut dire sans exagération que l'ar-
gent est Je grand électeur à la Chambre des communes. Les lords
achètent des sièges pour leurs ûls; les commerçants enrichis en
achètent pour eux-mêmes, et on ne prend même pas la peine de
dissimuler ces marchés. Rien de plus piquant que les exemples
cités à ce propos par M. de Franquevilie. En 1768, le bourg de
SadJbory est mi» publiquement en vente : Oxford offre de nommer
celui qm paiera les dettes de la ville, et finit par faire affaire avec
le duc de Marlborough; lord Chesterfield écrit à son fils : « J'ai
parlé à un marchand de bourgs et je lui ai offert 63 000 francs
pour vous assurer un siège au Pariement ; mais cet honmie a ri
de ma proposition et m'a déclaré qu'on ne peut trouver de bourgs^
en ce moment, parce que de riches marchands des Indes les ont
tond retenus au prix de 75 000 francs au moins, beaucoup même à
100 000 francs et deux ou trois à 125 000 francs. J'avoue que cela
m'a singulièrement contrarié. » Le roi Georges III lui-même pre-
22aît j>art aux luttes et avouait, dans une lettre à Pitt, qu'il dépen-
sait des sommes considérables pour soutenir ses créatures.
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454 LE GOOYERWaïKfT ANOLMS ET «ON AVEIim
Les journaux de l'époque pul)Iîeiit, saœ lésîtattîoo, les «omiBeB
données par les candidats à diatmn fies €leoteurs. On lit dans h
Gazette ffATfleihnry du 6 avril f 78» : « «Le cdlaael lake fak m
présent de 6 guînées (enTiron 'WB Tranoet) aux 'électeurs 4fBk -ont
Toté pour lui, et ffune guînée (26 îraDcs) -aux éleoleurs qui, ayant
voté pour son concurrent, 'M. Bemarfl, prometnenft de voter ^wur
le colonel, à la prodiâme -élection. <» — "M. Seraasd remercie 4e
la même Éstçooa ses électeurs*; mais, moins TFdhe >san« éonle 'que le
colonel tâke, fl leur fait cBstrîbuer « »une guinée «ealesieat, â
l'auberge des Clefe-en-cnoix », ce qui, ameute te journal, nèéom^
tente beaucoup les électeurs; on -s'attewdaitàimeux. Œn Î807, in»
lutte formidable éclata dans le YorksWre, «nptre Wilberfiwoe ^t te
candidat des familles de Fit^swllliam et d'fflarewood; Wilberferce
remporta; mais on calcula que plus de 12 imllions de francsuvaient
été dépensés dans cette campagne électorale.
Les gens les plus vertueux justifiaient cet achat des voix, en
dffiant que c'était un moyen de eomerver son indépmèdance. Sir
Samuel Romilly, dont la moralité était au-dessus de tout soupçon,
écrivait & ce propos : « Oette coutume d^àchcfta* des mèges ^eet
détestable, et pourtant c'est te seulmoyen tfoi permetle àam iiomote
de ma position, résolu à ètre>inâépeflâaiit, d'arriver mu Pariemeiit.
Y entrer par ^me élection 'poptûaire est ùnpomàkj dans fétat
actuel de la représeruation; s'^ Isûsser introduire par quelque
grand seigneur et voter «eten ses indications, 46*e0t «e mettae daas
un état de complète dépenda:nce, et il ne veste guèie «pi'à devoir
son siège au sacrifice d'ime pairtte de sa fortuné. Il ^est^vrai ^'wi
grand nombre de 'Oeux ^ adbètent leurs sièges 4e font estime
une spéculation -pécuniaire et comme une façon ^pvofkable -d'eoft-
ployer leur a^nt; i^eur ^era, t'est on Gonusepoe pediti(pfê; ik
achètent leurs sièges et ^vendetU deurs^votes. »
La morate démette curieuse lettre peot se i^ésumw «nâ. Il n'y
a que doux façons "d'eiitper au'Parlemeot : accepter un soège acfons
par un autre, te pllus eouvent par tm îopd; ^m «en «chetemm «m-
même. Daiis te premier cas, ^on est tenu de voter oonfermènieiit
aux indications du lord; dans Je seooiid cas, on >po«mL iwter avec
plus d'indépendance; mais ^la spéculatâon de veDdpe «on i^ote est
si lucrative, •qu'ilÉamdra une ^grande -vertu ^wirTésister 4 »la tenta-
tion. En fait, bien peu y ««ésistaient ; les ionnes mmmètw 'd'alors
interdisatent d'ailleurs de pefueer watremOTt^epar^rit, rmrg^ii
offert comme prix^d'im vote *.
pnx<
la (00
62:
« Honoré Monsieur, je vous sms trê» T)bligé de la franchise que vous
* On lit^ dans la,aoBrespûûdan£e de firensiUle^ia Lattre jsoivaate,. datée du
26 novembre 1762 : "«^«:^ lui
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Lff Gan^jmifniT jmuia et soh ayinir ^
La réforme électorale de 1832 qui fit dispairaltre ane grande
pe^âe^ des bowgs ponrri^, supprima cm plutdt dkainucu les plitô
gros abus; mads TsTgeut ^oBthuia à jouer, dans les élections^ un
rO)e beadcoop tn^ kipQartan^ im rôle sou:vent scandaleux. La
Cbambre des ceomnines procéiisi à dldérentes reprises, en ISâi,
es f 800, eu 1S6& à des enquiites qui permirent de eossUter les
éminses dépenses' faites par les candidafts. Les efforts Êdts pour
remédier an mal* furent fosgtemps i»frutt»eux. Nous vofons dans
les docmneots psrlemeuladre», qu'aux élections générales cte IdÔO*,
le tirtal des- somoies dépensées par le»- d&srers candidats, s'est élCTé
à ih 93i 76^ francs, diiffire qui est pvebablement ni<érie»r à la
réalité; car bien des dépenses ont dû demeurer secrëtest» Dans la
seule cîié de Londres, 1« dépense fat ete 6^000 francs; dans la
cîrcoQScrlpâQo nord d^ comté de Durbams, le candidat conserratenr
dépensa prè» de 40& GOQ^ firancs, se» concurrent 200 OOO. Les^ éiec-
tîoBS- die 187i furent mmm eoÛ<?e«BS«», panse qu'elles furent faites
àbref ^kâ; lechiflke ceBuni des dépenses des ca»dlidats n'en toi
pas moins supérieur & 36^ miUioBS de francs ; les frais forent minimes
poinr les mëgesnoo conlestés; mais dès qu'il y eut lotte, ils s'éle*
?èrem: de ô&OOO fraftcs à âOft0O& francs par ean£dat; ils montè-
rent à MO Oe» francs dafns le Duriiam sud, 700 OOO frams dans le
BurlfeBB iMTciet i 200 60» feancs daaoFS le West-BIdin^du Yovksbire !
Le flot des dépenses grosek encoTB, mcc électiMS^ gènérates^ de
188^; les deenwntls parlementaiFes çpd ne tiennent compte que
ctes déboorsés a^rouési par les candidat, meniioonent nemlMre de
députés qui mt dépensé de SOOi 000» à MW 000 francs^ parfois
âaramage, pour Wwf étectîmi : kfurs aMhr^saôires battus D'ont pas
dépensé moins* Ih»s tes lies duf Nisrd^les Sbetlarnd et les^ Orkney,
les fra» se sont élevé» à 22& frsnc» par électew l Ea somme, le
total générât des dépenses éieetcvates décimées est monté, en i880,
à ^ t7& 380 francs, et %n tenant cempte des lacunes des docu-
mcBlsoftcielSyOn peot largement les éraloer à.75 allions de francs!
Ces e^Tres ost f»t sensation, ou plutôt ont £at scande en
A^leterre, et les députés, issu» de ces élections de i88@, ont senti
ia Béoesnté d9 couper court à. de» afcus qui pof tsâent une forte
atteinte à la considération^ d^ Pkrtemewt et i la bowse de chacun
àe ses menabres. La toi de VSèi a limité df unei &çon^ précise la
qoatitè et b» nature des dépenses^ Mgaleaien& permises.
avez apportée dima notre antretim de c&^ matin; je L'apprécie bien plue
que Tarantage matériel que' j.'ai reçu eanxômatemps,, et,, poui! vous montier
ïk sincérité de mes paroles, je yous renvoie le billet de 300 livres (7500 fr.)
que vous avez bien voulu me remettre et que les honnes mxmières ne me
permettaient pas de refuser, Ibraque vous me Tavesi remis; »-
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^€ LE G0UYER5EMENT AUGLAIS KT SON AYENIA
Il y a, dans une élection, deux natures de dépenses; celles qui
sont communes aux divers candidats, et celles qui sont person-
nelles à chacun d*eux. Les premières sont relatives à la location
des salles de vote, aux honoraires des agents employés au dépouil-
lement du scrutin, etc. Ces dépenses qui, en France, sont suppor-
tées par la masse des contribuables, restent encore, en Angleterre,
à la charge des candidats; d'après la loi de 1883, c'est le retuming
of/icer^ qui en fait l'avance, et demande ensuite le remboursement
aux candidats. Mais ce système a peu de chances de durée; un
nombre de plus en plus grand de députés réclame l'adoption du
système français et la mise de ces dépenses à la charge des
contribuables.
Les dépenses personnelles au candidat, et reconnues légitimes
par la loi de 1883, sont les frais de location de salle pour les
meetings et les comités, de voitures, d'affiches, de circulaires, de
messages, de postes et télégrammes, d'honoraires des agents et
autres personnes employées par le candidat. Aux termes de cette
loi, tout candidat doit nommer un agent électoral qui a seul qualité
pour ordonner et acquitter les dépenses. Avis de cette nomination
doit être donné, au plus tard la veille du scrutin, au retuming
officer, qui la publie dans les journaux de la localité. Toutes les
dépenses électorales doivent être réclamées à cet agent dans la
quinzaine qui suit l'élection, et payées dans un délai maximum de
quatre semaines après ladite élection. Dans la semaine suivante,
l'agent doit adresser au retuming officer un état certifié aincère
(et approuvé ensuite par le candidat) de toutes les sommes débour-
sées, en y joignant les reçus de celles qui excèdent 50 francs. Tant
que ces formalités n'ont pas été remplies, le candidat élu ne peut
siéger à la Chambre des communes, sous peine d'une amende
de 2500 francs par jour. Une déclaration fausse constitue un
parjure et est passible de la servitude pénale pour sept années.
Dans les dix jours qui suivent la réception des états de dépenses,
le retuming officer en publie un résumé dans deux journaux de Ist
localité, et indique à quel endroit ces documents peuvent être
consultés. Toute personne peut donc contrôler (moyennant psâe-
ment d'un shillmg) les déboursés de chaque candidat.
Mais quelle est la quotité des dépenses permises à chaque can^
didat? La loi de 1883 les indique d'une manière Umitative. Ces
dépenses ne peuvent excéder 8750 francs dans les boui^, si le
nombre des électeurs inscrits n'excède pas 2000, et 750 francs de
plus par mille électeurs au-dessus de 2000. Dans les comtés, le
maximum est de 16 250 francs en Angleterre et en Ecosse, et cle
12 500 francs en Irlande, si le nombre des électeurs inscrits n'est
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Il GOUVERNEMENT ANGLAIS ET SON ATENIH 451f
pas Bopérieur à 2000. Au-dessus de ce nombre, on admet une
augmentation par mille électeurs de 1500 francs en Angleterre, de
1000 francs en Irlande. La dépense permise s*élèye ainsi à
37 250 francs dans les circonscriptions populeuses de la Grande-
Bretagne, celle de 16 000 électeurs environ.
Quels ont été les résultats de la loi de 1883 7 Pour se rendre
compte de l'heureuse influence de cette loi, il suffit de comparer le
coût des élections en 1880 d'une part, en 1885 et 1886 d'autre
part. On se rappelle que les élections de 1880 avaient dû coûter
aux candidats au moins 75 millions de francs; celles de 1885,
d'après les documents certifiés par les agents et les candidats, ont
coûté seulement le tiers, soit 25 871 479 francs; celles de 1886,
qui, il est vrai, ont été faites dans des conditions spéciales, de
nature à diminuer les frais, n'ont entraîné qu'une dépense de
15 602 125 francs. En d'autres termes, en 1880, alors que le
nombre des électeurs était presque moitié moindre, celui des circon-
scriptions moins considérable, et celui des élections non disputées
beaucoup plus grand, chaque vote émis représentait en moyenne
Zh îrancs : en 1885, il ne représente plus que 5 fr. 50 environ, et
le chiffre est encore moindre en 1886. On ne peut donc qu^adhérer
au jugement favorable que M. de Franqueville a porté sur cette loi.
En somme, dit-il, la série des mesures édictées depuis quelques
années a singuUërement diminué les cas de corruption et d'intimida-
tion gui ont été si longtemps le scandale des élections anglaises.
€omme le disait récemment un homme politique, les élections de 1885
^ont les premières qui, depuis la révolution de 1688, aient été vrai-
ment pures. Les candidats et leurs partisans n'ont plus aujourd'hui
que deux moyens d'action, d'une part les cadeaux indirects, les
souscriptions aux œuvres locales, les services rendus, dons faits en
dehors de la période électorale; de l'autre, les [influences sociales,
Faction incessante des femmes, surtout des femmes du monde, à
laquelle les électeurs paraissent très sensibles et qui sont d*autant
plus difficiles à saisir et à réprimer que, suivant une expression
très Juste, a on peut définir et cataloguer certains [actes de cor-
ruption, mais il est impossible d'incriminer un sourire ^ . »
U nous a paru utile de donner quelques développements à cette
question des dépenses électorales et aux moyens récemment em-
ployés en Angleterre pour prévenir la corruption. Ne serons-nous
pas obligés, un jour ou l'autre, d'emprunter à la loi anglaise de
1883 quelques-unes de ses dispositions, afin de rendre nos élec-
* T. n, p. 496.
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ifêS LB GOUfEANSlMT kmi&iB IST MK ATSNIR
lions un peu plus pitres? Maïs qui pPeoAraît chez nous rinitiatiye
âe cette réforme? En Angleterre, le poavoir, qui reste absolument
impartial dans la lutte électorale, a pu Tencourager et la faire
adopter. En France, tfouyera-t-on jamais un ministère qui consente
à renoncer franchement â Tusage des fonds secrets en faveur du
candidat oflkiel?
ta composition actuelle de la Chambre des communes sppeWe
encore quelques observations. Si les réformes et lois électorales
ont fait disparaître ou, au moins, diminué les moyens de corrompre
les électeurs, elles ont aussi rendu beaucoup plus difficile Faecès
au Rirlement de ces jeunes gens nommés jadis, à leur sortie de
l'université, par des bourgs pourris ou par Tinfkience de puissants
protecteurs, et qui, formés de bonne heure à la vie publique, deve-
naient des hommes d*État de premier ordre. Les voix les plus
autorisées et les moins suspectes d'hostilité au jMt)grès se plaignent
de cet inconvénient :
Ce qui me frappe le plus, éorivait naguère H. Gladstone, c*esi la
réduction des chances d*entrée au Parlement des hommes u*ftyant
d'autre recommandation que leur talent oa leur caractère, c*eslrà-<Ure
les^ deux choses qui, avant toute» les autres, rendent capable d'être
utile au pays... Ces hommes, ce sont les jeunes gens. Or il est aussi
tationnel de oommeDoer à apprendre h danss^ des balietâ à ebiquante
ans que de commeoeer à cet âge k travail ardu et ^prouvût dn
oaUnel. Cette union de souplesse et de feroe qui est absokment
néoessaire ponr les plus hauts travaux de TadminteUratear et de
Fhomme d'État, est un don <]pe la nature ne permet pins de dé^^-
lopper, si Von ne eammenoe pas à temps.
L'histoire est là» en effet» pour prouver que les hommes poli-
tiques qui, depuis un siècle, ont gouverné TAngleterre avec tant de
succès et d'éclat, ont commencé dès leur première jeunesse Tap-
prentissage de la vie publique. Fox entrait au Parlement en 1764,
à vingt ans, Pitt, en 1781 à vingt et un ans, Canning, en 1793, à
vingt-deux ans, Robert Peel, en 1809, à vingt et un ans, etc., etc.
Alors même que leurs élections auraient été entachées de quelques
abus, ne valait-il pas mieux s'y résigner, disent beaucoup d'Anglais,
que de supprimer les chancea de former quelques hommes d'État
de premier ordre?
Aussi les hommes politiques anglais les plus clairvoyants sont-ils
opposés à ce qu'on remanie les circonscriptions électorales ac-
tuelles de manière que chacune d'elles contienne \m nombre d'élec-
teurs presque égal. C'est dans les petits collèges, ajoutent-ils,
que les hommes vraiment distingués ont le plus de chances de
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LE GOUVSRHEIIENT ANGLAIS S£ SON AVENIR 459
titniyer de bonne iienre un siège an Parlement. Lear entrée dans
Ji vie pfMque a trop d'importance^ est trop essendetle sn bon
g(mveiiiemeDt da pays pBiar qn'en leur (Cerme, par ime réforme
i&qiportane, l'accès ôe la C^iiambre des nommones. « L'exp^ence,
disait il y a quelques années ^raeli, l'iexpérienoe a prouvé qoe
c'est un yrai paradose de-vouloir séduire à mi seul les moyens d'en-
trer dans cette <]hambre. Sd te moyen est le suffrage id'iun grand
nombre d'éleoteurs, ila conséqnence sera une moyenne de médî^
<3ité qni détcnira (non seulanoat ce qui fait l'ornement, mais ce qui
&it la loroe de cette assemUée, et «era, en définitive, comme nous
f apprend l'exenq^e des autres pays, latate aux libertés du peuple. »
Ibigré toutes tes réformes qui ^oot modifié sosi caractère, la
Chambre des conmmnes a encore une composition assez ^iristocra^
tique y pour employer le langage du continent. Sur 670 membres,
eUe compte actuellement 148 grands propriétaires, fils de pairs,
baronets ; 25 diplomates ou hauts fonctionnaires civils, 83 officiers
de Vannée ou de la marine, 176 manufacturiers, industriels, ar-
mateurs on grands négociants; S8 banquiers, etc., etc. Les avocats
et avoués n'y sont qu'au nombre de 13ô ; on y compte à pdne BO
journalistes A iuRumes de lettres, un nombre égal de professeurs et
de médecins, et toat au plus 6 fienaiers oufvriers. C'est évidemment
à la gratuité des fonctions qu'est dû le niveau social élevé des
membres de la Chaaibpe des coamumes. €^te gratuité des fonctions
n'a pas toujours eiisté en Angleterre. Jusqu'en 1688, les membres
du Pâriement receraâent une indemnité variable, payée par les
comtés ou bourga, et rempdatée mène quelquefois par un cadeau.
C'est ainsi qu'Harrington écrit dans s<m journal, & la date du
28 décembre 1646 : « Venu i Batb; roQContré sir Jobn Borner;
nous avons été choisis tous deux par les dtoyens pour servir pour
la Cité. Conféré jcvec le maire et les citoyens sur les affaires da
ParleoQent. Le maire a promis i sir John et à moi-même de donner
uxk cheval à chacun de nous, lorsque n<Mis irons à Londres pour le
Pariement, ce que nous avcms accepté. » D^uis i'avënement de
€uillame d'Orange, la règle universellement suivie a é^ la gratuité
absolue de mandat législatif.
Mais le retour i l'anctai systëoie, la rétribution des membres du
Parlemait, figure aujourd'hui dans le programme du parti libéral
avancé. U est r^rettable, cEsent les adversaires de la gratuité, de
ne pouvoir conférer ce mandat coûteux & certains hommes dis-
tingués dont le seid défaut est l'absence de fortune, ou à certains
jeunes gens d'avrair dont la situation n'est pas encore faite. Ces
niisons feront peut-être adopter un jour la rétribution des membres
du Pariement, déjà admise par la plupart des États du contment :
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460 LE GOUYERNEHEKT ÂKGUIS ET SON AV£Km
mds il y a à craindre que le jour où elle sera rétribuée, la Chambre
des communes ne perde quelque chose de la haute considération
dont elle est actuellement investie. Ce qui distingue par-dessus
tout le gentleman en Angleterre, c'est qu'il consacre à la chose
publique une notable partie de son temps et de son intelligence,
non seulement sans rétribution, mais en y sacrifiant une partie de
ses revenus. S'il n'a pas la fortune suffisante pour être ainsi le
serviteur désintéressé des intérêts généraux, qu'il renonce à la vie
publique, ou qu'il attende l'accroissement de sa fortune pour l'am-
bitionner. Riches pour la plupart, et remplissant gratuitement des
fonctions laborieuses dans l'intérêt public, les membres actuels de
la Chambre des communes forment, de l'aveu de tous, un réunion
de vrais gentlemen. En dira-t-on autant le jour où ils recevront la
rétribution pécuniaire de leurs services?
VI
L'introduction, la discussion, le vote des différents bills, en un
mot la procédure parlementaire à laquelle M. de Franqueville con-
sacre tout un volume de son ouvrage, ne saurait être étudiée, même
résumée dans ce travail. Les questions soulevées par l'examen et
le vote du budget demanderaient à elles seules un long article.
On lira avec intérêt le savant exposé qu'en fait M. de Franque-
ville; bornons-nous ici à noter deux ou trois points qui méritent
d'autant plus l'attention, que récemment, lors de l'apparition du
jnanifeste de Monsieur le comte de Paris, ils ont soulevé dans la
presse des débats prolongés.
Les dépenses de l'État sont divisées en deux grandes catégories.
Les unes, dites consolidées^ ont un caractère permanent, et ne
sont pas votées chaque année; elles comprennent les intérêts de
la dette publique, la liste civile, les pensions civiles et militaires
votées par une loi spéciale, les traitements des contrôleurs de
l'Échiquier, du lord lieutenant d'Irlande et des juges, les fonds
secrets et quelques autres articles. En totalité, elles représentent
environ le tiers du budget des dépenses. La seconde catégorie com-
prend toutes les autres dépenses, c'est-à-dire celles qui ne sont
pas autorisées une fois pour toutes et qui doivent par conséquent,
être votées chaque année. Il est inutile d'insister sur l'avantage
qu'il y a à soustraire aux incertitudes d'un vote annuel des dé-
penses qui ne pourraient être supprimées ou même réduites sans
porter atteinte au crédit de l'État ou désorganiser les parties les
plus essentielles de l'administration.
Autre détail qui ne mérite pas moins l'attention : il n'y a, en
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LK GOCV£RNEMEKT ASGLÂIS ET SON AVENIR 4GI
Angleterre, qu'un seul et unique budget comprenant toutes les
dépenses de l'État. On ne connaît pas, comme en France, un
budget ordinaire, un budget extraordinaire, et tous les autres bud-
gets annexes sans compter les caisses spéciales qui introduisent
tant de désordre et d'obscurité dans nos finances. Lorsque l'ouver-
ture d'un crédit extraordinaire est nécessaire, le gouvernement
présente un devis supplémentaire dont le montant figure dans les
comptes de l'année.
Mais la règle la plus importante et qui offre les meilleures
garanties de bonne gestion financière et d'économie, c'est celle qui
veut qa' aucune dépense ne puisse être votée que sur la demande
du gouvernement.
Les ministres sont responsables devant le Parlement et devant le
pays, dit M. de Franqueville ; c'est à chacun d'eux qu'il incombe
d'apprécier la nécessité des dépenses, mais c'est à l'un seulement
d'entre eux qu'il appartient d'en admettre la possibilité. Chaque
ministre prépare son budget en tenant compte des nécessités du
service qu'il dirige. Le chancelier de l'Échiquier examine si la situa-
tion financière ou politique permet d'accueillir la totalité des demandes ;
le cabinet est, au besoin, saisi de la question, mais il y a toujours une
autorité qui s'impose à tous, qui ne permet pas sans motifs sérieux
d'augmenter les crédits d'un département, qui décide quelles sont les
dépenses auxquelles il faut renoncer, celles qu'il convient d'ajourner.
En un mot, le premier ministre est le premier lord de la Trésorerie,
et, s'il n'entre pas dans le détail de l'administration financière, il aie
droit et il a le pouvoir de veiller à l'équilibre du budget et de prendre
les mesures nécessaires pour l'obtenir.
Voilà, pour les finances de l'État, une incomparable garantie
qu'on ne saurait trop envier à l'Angleterre ; un ministre ne peut, à
son gré, proposer des dépenses parce que la Trésorerie peut tou-
jours l'arrêter; un membre du Parlement ne peut demander l'ouver-
ture ou l'augmentation d'un crédit, parce que la Chambre s'est
interdite à elle-même de proposer toute augmentation de ce genre.
Tout député a le droit de provoquer un vote de non -confiance
contre le cabinet, ou même la mise en accusation des ministres,
de présenter n'importe quelle motion ou projet de loi; il peut
réclamer une réduction de crédit, voire même refuser absolument
le vote du budget, mais il ne lui est pas permis de demander
gu^vne somme proposée par le ministère soit augmentée dun
penny / Il y a là une remarquable division des pouvoirs ; au pou-
Toir exécutif le droit exclusif de proposer ou d'augmenter un crédit,
an pouvoir législatif l'unique faculté de le réduire ou de le refuser 1
10 MOVEMBRB 1887. 30
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4G2 LE G0UVERNEMEI9T AXGUIS ET SOH AVENIR
Combien nos finances sersdent plus prospères, ai pareille règle
existait diez nonsi
VII
Quand un auteur a fait une étude approfondie de la coaslkutâoa
d'un pays, oa est porté à lui demander : Que pensez-vous de ce
pays et quel est son ayenir? loi cette question vient d'autant plus
naturellement sous notre plume que TAngleterre est entrée defMÎs
peu dans une nouvélie phase de son existence. Après avoir été
soumise au pouvoir, absolu en fait sinon dans la forme, de la
royauté, puis 4 celai de l'aristOGratie, elle a vu, & partir de 1832,
l'autorité de la couronne et des lords diminuer sensibiemiaii «a
profit de la Chambre des communes, issue d'un corps électoral
trois fois élargi, tellement élargi depuis la dernière réforme, qu'il
se rapproche notablement du suffrage imiversel. L'Angleterre, on
peut le dire sans hésitation, est arrivée, comme ta&t d'autres pays,
au gouvernement de la démocratie. Eh bien, quelle sera la consé-
quence de cette évolution? La démocratie anglaise, à la différence
de plusieurs démocraties du continent, saura-t-elle respecter tout
ce qui fait l'honneur et la gloire de la patrie? Ou doit-on craindre
qu'elle persécute violemment les consciences, qu'elle allume, entre
les classes de citoyens, ces sentiments de haine et d'envie qui
menacent la grandeur et jusqu'à l'existence même de certains
pays? M. de Franqueville n'a garde d'éluder cette question, et il y
répond avec sa netteté habituelle.
Selon lui, l'Angleteire peut envisager avec confiance Tavenlr, au
moins un avenir prochain. Sans doute, la démocratie anglaise a
ses passions, ses faiblesses et ses préjugés. Elle a un certain peu-
chant pour ce qu'on a appelé le socialisme d'État, la centcalisadon
et le gouvernement de la bureaucxatîe, elle pourra sacrifier ceer-
taines institutions dont la bonté n'est pourtant pas contestée, telles
que la forme actuelle du gouvernement local. Mais, i cdté de ses
défauts, elle a de rares qualités : d'abord un grand bon sens qui
lui permet de reconnaître prompteoient ses erreurs et dcmt ^Ic
donne des preuves incessantes; puis un sincère fibéralisme, l'bor*
reur de l'intolérance et de fet persécution et le respect absolu de
toutes les convictions. Enfin, elle est étrangère à cette mdadie dje
la plupart des déowcraties du continent qu'on appelle l'envie* Tout
en travaillant à étendre son pouvoir au détiiment de celui do
l'aristocratie, elle n'a montré k son endroit aucun sentiment de
jalousie. Loin de 14, elle accepte volontiers les oonseils, même ia.
direction de ceux qui sont pUcés au^essus d'elle, et les granils
noms, pas plus que les grands talents, ne lui portent ombrage.
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LE GOUVERNEMENT ÀNGUIS ET SON AMNIR 463
De son côté, l'aristocratie, à côté des défauts inséparables de la
nature humaine, ne cesse de faire preuve des qualités qui peuvent
lui conserver pendant longtemps une autorité, diminuée sans doute,
msûs encore réelle. Avec une intelligence qu'on ne saurait trop
mettre en lumière, elle a toujours senti le moment où sa résistance
à tel ou tel vœu de la nation se prolongeait trop longtemps, et où
il devenait nécessaire de faire une concession. Elle a rempli le rôle
d'un frein qui retarde le mouvement sans l'arrêter complètement.
En outre, elle ne cesse de se dévouer pour les intérêts publics, de
donner aux œuvres utiles une notable partie de son temps, de son
intelligence et de sa fortune, de montrer un patriotisme à toute
épreuve et de prouver ainsi qu'il y a intérêt à lui laisser une cer-
taine part d'influence dans le pays.
Rien ne lait donc prévoir, à bref délai, un bouleversement com-
plet des institutions anglaises, un conflit entre les anciens gouver-
nants et les classes nouvellement arrivées au pouvoir. Supposons
que, contre toute attente, un mouvement radical vint renverser la
Chambre haute, le pouvoir de l'aristocratie serait-il supprimé en
même temps? u loin de là, dit M. de Franqueville ; le pouvoir de
r aristocratie serait plutôt augmenté que diminué. Les pairs, une
fois privés de leur place héréditahre au Parlement, entreraient
nécessairement à la Chambre des communes, et ils y exerceraient
une influence considérable. »
Défions-nous donc des prédictions de ceux qui nous annoncent
la décadence prochaine de TAngletcrre transformée en démocratie.
Maintes fois déjà, à chacune de ses évolutions politiques, des pro-
phètes de malheur ont proclamé qu'elle était perdue; il y a un
siècle qu'on tenait le même langage devant Mirabeau qui répon-
dait : « L^Angleterre perdue! par quelle latitude, je vous prie, a-
t-elle fait naufrage? Je la vois, au contraire, active, puissante,
sortant phis forte d'une agitation régulière et venant de remplir
une lacune de sa constitution avec toute l'énergie d'un grand
penpîe! » L'Angleterre, aujourd'hui, ne paraît guère plus com-
promise qu'en 1789. Son aristocratie, tant qu'elle a tenu le pou-
voir, a offert à l'aristocratie française des exemples dont celle-ci
n'a guère su profiter. Sa démocratie, aujourd'hui arrivée aux
affaires, semble devoir montrer pour tous les droits, pour toutes
les convictions, comme pour toutes les supériorités sociales, un
respect qui pourrait également être proposé conane modèle aux
démocraties da continent. Celles-Gi auront-elles la sagesse de s'en
inspirer? A cette condBtîon seule, leur pouvoir sera bienfaisant et
surtout durableu
Anatole Lai^lois.
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LE BILAN
DE
LA POLITIQUE COLONIALE'
va
Quelle compensation peuvent nous offrir nos colonies? Sont-ce
des positions stratégiques accroissant notre influence, notre prestige
et notre force dans le monde? On peut l'admettre pour la Marti-
nique, pour la Guadeloupe et pour la Réunion, qui sont, en même
temps, les plus anciennes, les plus peuplées, les plus commerçantes
et les moins onéreuses de nos colonies. On peut l'admettre encore
pour Saint-Pierre et Miquelon, simples ports de ravitaillement, qui
offrent à nos vaillants pécheurs un refuge assuré sous notre pavil-
lon dans des parages inhospitaliers. Mais que dire des autres? Oa
ne saurait évidemment, au point de vue stratégique, attribuer
aucune valeur à des possessions telles que la Guyane, le Sénégal,
la Nouvelle-Calédonie et nos comptoirs de l'Inde, qui ne se trouvent
sur aucune grande route commerciale ou maritime, ne commandent
aucun détroit, ne présentent aucune ressource pour le recrute-
ment et immobilisent, au contraire, sous un ciel trop souvent
malsain, une division de notre armée.
Ont-elles, du moins, quelque utilité comme colonies de peuple-
ment? Attirent-elles, peuvent-elles attirer des émigrants français?
Nous touchons ici au point le plus délicat : je veux dire à l'émigration ,
c'est-à-dire au nœud même de la question coloniale. Avoir des colo-
nies, développer l'émigration, se créer dans les pays lointains les
débouchés faciles et rémunérateurs que l'âpreté toujours croissante
de la concurrence supprime de plus en plus en Europe, préparer
des déversoirs à l'excédent de la population, ouvrir une libre et
* ^oy. le Correspondant du 25 octobre 1887.
* Une grande partie des renseignements contenus dans cette partie de
notre étude, notamment sur les colonies étrangères, sont dus aux cons-
ciencieuses recherches de MM. Edouard Lecamus et Gabriel de Grosselin.
Nous nous faisons un devoir et un plaisir de les remercier ici du concours
aussi actif qu'intelligent qu'ils nous ont prêté.
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LE filLÂN DE U POLITIQUE GOLONULB 465
féconde carrière à l'activité souvent dangereuse ou nuisible des
natures aventureuses, indisciplinées ou vicieuses qui ne peuvent se
jdier au joug de nos sociétés civilisées, lancer à travers le monde de
pacifiques essaims qui vont porter au loin TinQuence, les idées, les
mœurs de la mère patrie et propager l'usage de ses produits : tel
est le but, tel est l'objet, à la fois légitime, rationnel et patriotique
de la politique coloniale. Tous les grands ministres, tous les grands
souverains de l'ancienne France monarchique, se sont proposé ce
but, et plusieurs ont su l'atteindre. U n'est pas surprenant que les
républicains arrivés au pouvoir aient voulu, à leur tour, entrer
dans la même voie. Seulement, ils ont agi en impatients, en théo-
ridens et non en hommes pratiques; ils n'ont tenu compte ni de la
différence des temps, ni de celle des mœurs, ni des conditions
d'une vraie colonisation.
Aux dix-septième et dix-huitième siècles, quand la France colo-
nisait le Canada et la Louisiane, qui comprenait alors près de la
moitié des États-Unis, elle avait de fortes croyances religieuses,
elle avait le droit d'aînesse dans certaines provinces, dans presque
toutes une liberté de tester, sinon absolue, du moins beaucoup
plus étendue qu'aujourd'hui ; elle n'avait pas enfin été jetée dans le
mouie universitaire, et l'éducation, moins savante, mais tout autre-
ment virile que celle de nos jours, préparait des générations à la
fois plus robustes et plus entreprenantes. La vie était plus rude, les
mœurs étaient plus simples, les familles beaucoup plus nombreuses.
Les éffligrants ne manquaient donc pas; ils afQuaient d'autant plus
que les pays vers lesquels ils se dirigeaient réunissaient toutes les
conditions propres à la colonisation : ils étaient vastes, fertiles,
habités par des indigènes peu redoutables, exempts de tout voisi-
nage inquiétant, le climat en était salubre et tempéré.
La situation est-elle la même aujourd'hui? Poser la question,
c'est y répondre. Affaiblissement du sentiment religieux dont un
gouvernement affolé ne cesse, depuis dix ans, de poursuivre l'extinc-
tion, égalité des partages, système mandarinique d'éducation, déve-
loppement des goûts de bien-être et de luxe, affaiblissement de
la Vigueur physique comme des caractères, diminution effrayante
de Ja natalité : tout se réunit pour détourner nos concitoyens de
rémigration, pour les retenir, même misérables et mécontents, sur
cette terre natale, si séduisante par sa grâce, par la douceur de
son del, par la beauté de son climat. Mais, ce qui explique surtout
la rareté des émigrants à destination de nos colonies, c'est la
sature même de ces colonies. A part l'Algérie, qui est à nos portes
et où nous comptons déjà plus de 200 000 Français, prenez l'une
après l'autre toutes nos possessions lointaines, vous reconnaîtrez
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\--
466 LE BIUN DS U FOUTIQUS COLONIkLB
qu'il n'en est, pour ainsi dire, pas une qui puisse être une cokmie
de peuplement. Saint-Pierre et Miquelon ne sont que des tlots; la
Martinique, la Guadeloupe, la Réunion sont peu éCcndœ»^ dfji
fort peuplées et' situées dans- la zone intenropicale, c^est^k^^âirt
dans une région où le climat interdit à TEuropéfen de race pore
tout tmyoii agricole et compromet, à la longue^ sa santé. TAkBt
situation dans nos comptoirs de l'Inde, à Mayotte et à Nossi^é,
à Obock et à Sfaînte-Marie de Madagascar. En Goobinchine, Tespace
ne manque pas, mais le climat empèbhe Témigratioii. La coloniM-
tion dti Sénégal, de là côte de Guinée; du Gabon et du Congo
rencontre le même obstacle, doublé de la sauvagerie des habitants;
Restent donc la Nouvelle-Calédonie et les SBirquises, qui seiftaur
autipodes, et la Guyane, dont l'intérieur est vaste, fertile, montai
gneux, salubre, et pourrait être colonisé par des- Européens, mais
dont la réputation est à jamais compromise par le souvenir de ten-
tatives mal conçues, mal exécutées et, dès lors, désastreuses.
Cette situation a naturellement produit les résultats^ que Ton
connaît. A mesure que nous étendions notre domaine oolonial et
que nous augmention» nos dépenses dans ce buf, la multiplieationr
de la race française et r&nigration se ralentissaient. On sait que
notre population ne doublera qu'en cent cinquante ou deux cents
ans, alors que cinquante an^ suffiront- à l'Angleterre et à l'Aile-
magne; on sait aussi que, dès à présent, nous somme» tombés,
comme chiffre de population, au quatrième rang parmi les puis*
sances de l'Europe : la Russie, FAllomagne, rAutriabe-Hongrie
nous dépassent déjà; nous serons très prochainement devancés par
l'Angleterre et peut-être, dans^ un avenir peu éloigné, par Vltalie
Comme conséquence, notre émigration est la plus faible de l'Europe.
De 1870 à 1884, nous n- avons envoyé à l'étranger, hors d'Europe,
que 72 628 émigrants^ (4842; aimée moyenne-, 8751 au maœimum
en 1*872; 231'6 au minimum en 1878), tandis* que, dans la môme
période, on bï compté 2 965 698 émigrants Anglais, Écossais ou
Irlandais; f 309 272 émigrants^ Allemands; M 3- 286 Autrichiens
et 385 747 ftalîens, depuis 11876 seulement. En 1884, la» propor-
tion des émigrants, par 100 000 habitants, était die : 16* en Franxie,
83 en Auttîche, 209 en Italie, 81'5 en Suisse, 317 en Allemagne,
320 en Danemark, 385 en Portugal, 392 en Suède, 69Ï daaa la
Grande-Bretagne et 812 en Norwège *.
H est à remarquer que lès pays de- forte émigration sont tons,
à l'exception de l'Angleterre et du Portugal, dépourvus de colonies.
* Statistica delta emigraiione Uah'ana e dî varl stati d^Eitropa. Roma. 1886.
Iû-40, p. 25 et 2e.
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LE BILAN DE LÀ POLITIQUE COLONIALE 467
En France même, nous relevons un phénomène analogue. De toutes
les parties du monde, quelle est celle qui reçoit l'immense majo-
rité, pour ne pas dire la totalité de nos émigrants? C'est précisément
cdie trtmous n'avons, pwir ainsi dire, pas de colonies : c'est l'Amé-
rique *, et, en Amérique, croit-on que ce soit vers nos colonies
que se tiirige de préférence le Français expatrié? Les statistiques
cfficieltes répondent, sur ce peint, avec une éloquence sans égale.
Pour la dernière période sur laquelle nous possédions des documents
françaos*, c'est-à-dire dans les quatre unnées 1877-81, «ait-on ce
pe nos colonies ont reçu d'éougrés français? Les Antilles â^2, la
^uyane'S, les aiftres ^^e sont même pas mentionnées. Les deux seuls
p«jf« amëricaînB erïtre -lesquels se parrtagent à peu {»*ès égalemenrt
nos ënûgranfô Bont ^des pay6 étran^rs : les États-Unis et ia Plata
ou Confédération argentine. Ils s'y rendent à leurs frais, à leurs
risques ^ périls, jaimant mieux vivre à l'ombre d'un drapeau
étranger, dams des pays civilisés et libres et sous un climat tem-
péré, que d'aller chercher au loin la protection de notre pavillon
dans la zonetorride ou parmi des peuplades barbares. Il y a là une
loi physique et économique contre laquelle ne prévaudront ni les
circulaires administratives ni les encouragements officiels à la
colonisation.
Ceux-ci, d'ailleurs, sont-ils ce qu'ils pourraient et devraient
être? Quelle en est exactement la nature? quelle en est l'étendue?
C'est la question qui nous reste à examiner. Pour y répondre, il
suffit de Ure le document officiel suivant que divers journaux ont
i£gproduU, il y a quelques mois :
MJRISTÈEE Paris, le 188 •
UBB
âSréJMS É!£RèMGiSREB
BIRECTIOS POLmQUB
BOUB-DIBBOIIOK
«es
fa9T££TOmAT5
M *vous «vez sollicité le passage sur un transport de
l^tat àldestinatioii du Tonkhi. Je voik sei^ai obligé de me mettre
en mesure dlexaniiner utilement voire demande en me faisant par-
venir, le plus tôt possible, les pièces suivantes :
<• Un eiLtrait de votre tsasier judiciaire;
*cEq 1884, 6018 émigrants sur un total de 6100.
^ Mouvement de Vémigraiion en Fmnce, aunées 1878 à 1881. Rapport à
M, le ministre de rintérieur. Paris, 1883, p. 14.
DigitizedbyCjOOQlC ^J
468 LE BILAN DE LA POLITIQUE COLONIALE
2** Un certificat de bonne vie et de mœurs;
3*» Un certificat médical établissant que votre santé vous permettra
de supporter le climat du pays ;
4« Une pièce établissant votre situation au point de vue du service
militaire.
Les passages sur un bâtiment affrété ne seront, d'ailleurs, accordés
qu'à titre tout à fait exceptionnel et à charge de remboursement préa-
lable des frais de nourriture pendant la traversée *.
Le voyage pour se rendre au port d'embarquement (Toulon) est
aux frais de Témigrant qui ne devra, d'autre part, compter à son
arrivée au Tonkin sur aucun secours pécuniaire, aucune concession
de terrain de la part du gouvernement. Enfin les bagages reçus à bord
ne peuvent excéder le poids de 200 kilogrammes par personne.
Recevez, etc.
Pour le ministre des affaires étrangères, et par autorisation :
Le conseiller d'Etat, directeur,
Signé : Francis Chabxes.
Pour Tunis et Madagascar, il n'est accordé aucun passage
gratuit. Pour nos autres possessions coloniales, les conditions
mises au passage sur un transport de TËtat sont les mêmes que
pour le Tonkin. Voici en quels termes s'exprime, à cet égard,
M. Dislère, dans sa notice déjà citée sur les colonies :
« L'émigration non réglementée à destination des colonies fran-
çaises n'est soumise à aucune formalité spéciale autre que celles
résultant des lois générales, par exemple de celles relatives au
ser\ice militaire.
« Les entreprises de transport d'émîgrants partant de France
pour les colonies sont régies, comme pour toutes les autres destina-
tions, par la loi du 18 juillet 1860 et les décrets des 15 janvier,
28 avril 1855, 9 et 15 mars 1861, 15 janvier 1868, 14 mars 4874.
En fait^ aucune opération de cette nature n'a été tentée un peu
sérieusement; cependant, quelques navires de Bordeaux ont pris
des émigrants à destination de la Nouvelle-Calédonie ; ces navires
recevant, en outre, le plus souvent des passagers de l'État, la
présence à bord d'un commissaire du gouvernement assure de la
manière la plus complète l'exécution des mesures prescrites en
faveur des émigrants.
«... Des passages gratuits sont accordés sur les transports de l'État
et même sur des navires de commerce pour les colonies qui peuvent
* 250 à 300 fr. environ par personne sur un bâtiment affrété, 80 fr. sur
un transport de TÉtat.
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LE BILAN DE LA POLITIQUE COLONIALE 469
offrir un avenir & la colonisation : « Le voyage jusqu'au port d'embar-
« quement est à la charge de l'émigrant qui doit, en outre, rembourser
« les frais de nourriture pendant la traversée. » Le crédit inscrit,
dans ce but, au budget était, en 1885, de 38 000 francs; en 1886,
il avait été ramené à 25 000 francs, « par suite, disait M. Dislère,
de la difficulté de rencontrer parmi les personnes, peu nombreuses
d'ailleurs, qui demandent à partir aux colonies un nombre sufQ-
sant de colons ayant quelques chances de réussite * » .
Tel ne parait cependant pas avoir été l'avis de la commission du
budget et de son rapporteur pour le chapitre des colonies. Il décla-
rait que « le crédit pour l'introduction des travailleurs a toujours
été insuffisant ». Aussi proposait-il de le porter de 25 000 francs à
75 000 francs, ce qui a été fait. « En 1884, ajoutait-il, il a été accordé
299 passages, dont 31 pour le Tonkin, 183 pour la Nouvelle-Calé-
donie, 83 pour la Cochinchine et 2 pour la Guyane; en 1885,
51 pour le Tonkin, 28 pour la Nouvelle-Calédonie et 43 pour la
Cochinchine; en 1886, 17 pour le Tonkin, 86 pour la Nouvelle-
Calédonie et 97 pour la Cochinchine. Il sera possible de faire mieux
avec le crédit de 75 000 francs. »
Nous nous permettons de ne point partager cet optimisme officiel ;
nous trouvons les raisons de notre défiance dans les aveux mêmes
de MM. Etienne et Dislère. Que nous dit le premier, dans la suite de
son rapport? «Toute demaiidede passage adressée au département
de la marine doit être accompagnée d'un certificat médical cons-
tatant que le pétitionnaire peut supporter le climat des colonies. »
VoUà qui en dit long sur l'insalubrité de celles-ci et qui doit sin-
gulièrement décourager les émigrants ; mais ce n'est pas tout. Des
renseignements sont, en outre, demandés aux préfets du départe-
ment où réside l'intéressé, sur sa moralité, sur sa situation, sa for-
tune, sa profession, etc.. Nous voyons-là, dans toute leur beauté,
la bureaucratie policière et le formalisme paperassier que le parti
républicain a constamment attaqués sous les autres régimes, mais
qu'il a décuplés depuis qu'il est au pouvoir. Ainsi, voilà un homme
dans la misère qui veut s'expatrier et pour lequel chaque jour de
retard est une perte sèche : il faut qu'il attende la conclusion d'une
enguête ouverte sur sa personne et passant par toute la filière
administrative! On nous vante les colonies comme de précieux
déversoirs pour la partie indigente ou tarée de la population, et
Ton commence par exiger de l'émigrant un certificat de bonne vie
et mœurs, msi que le remboursement de ses frais de nourriture,
soits comme on l'a vu, de 250 francs à 300 francs, s'il va en
* Répertoire de droit administratif, voy. Colonies, n» 1168 et 1169.
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4J0 LE BILAN DR U POLITIQUE GOLOKIiLE.
Cochinchine aa au Tonkin sur un b&timent affrété par UÉtait.
Il semble que Ton Teuille. éloigner Téaûgralion, au lieu de
l'encourager. En fait, tel est bien le bui de l'adoûnistratiom Elle
n'est que trop bienr édifiée sur la^ valeur des dithyrambes parlemea»-
taires ou autres, auxquels se livrent, depuis tantôt dix an&^ les
orateurs officiels, lorsqu'ils parlent des beautés de la politique
coloniale. Elle sait quelles déceptions attendent l'émi^nt naïf et
crédule qui se laisserait prendre aux séductions de cette prose
colorée. Elle sait combien sont linûtés et insuffisants les avaiitages
faits aux colons français lorsqu'ils arrivent dans nos colonies. Elle
le leur dit expressément pour le Tonkin : « Arucun secours pécu-
niaire, aucune concession de terrain à attendre de la part du gou-
vernement. » Dans les autres parties de notre empire colonial, ea
est-il autrement? Voici la réponse de M. Dislère * :
« A la Guyane, les terres du domaine sont cédéea aux immigrants
français, à prix réduit, payable en argent ou en travail, au gré de
l'acheteur. Une prime de 200 francs par famille, de 100 francs
pour un immigrant seul,, est accordée aux travailleurs.
« A Mayotte, les immigrants peuvent trouver des terrea^ dont la
concession est faite moyennant une charge très faible.
« En Cochinchine, des concessions gratuites de terrain peayenl
être accordées aux personnes qui en font la demande pour créer
des exploitations agricoles ou s'adonner k l'élève da bétjul ;. d'autre
part, le conseil colonial a accordé fréquemment dea subventions, à
des colons, des planteurs ou des industriel» (u^ne et plantation, de
causes à sucre; scierie mécanique; savonnerie; cohuia dlodigor;
chaufournerie, etc.). La. colonie alloue, en outre, aux immigrants
ayant des connaàssances industrielle&,. ou en possession d'ua
inétier, le remboursement de» frais de passage sur les transporta :1e
ministre désigne les personnes appelées à jouir de cette faveur. »
Dans la Nouvelle-Calédonie, on accordcût, encore tout réceomient,
à chaque iimmigrant, la. nourriture gratuite pendant la. traversée,
une concession de terres variant de 10 aces à. 30 hectaresr pouir
quatre ou six aunéesE, avec la délivrance gratuite d'outils,, de
aemeneea efi de vivres pour six moisr* Haia ce système vient d'ètsa
abandonné en^ raisont du contingait de pluS: eu plu» nûmbcenx de
déportés qui afiluent dans la colonie et que les récidivistea voni
encore augmenter. On craindrait, par suite,, de manquer de tecresT*
Ainm, dans la seule colonie propice à l'établissement de plaAteura
français^ les exigences du service pénitentiaiie découragent Tiioim;-
^tion. Ailleurs^ le. dimat la Fend.imp^sible,.du moms. pour 1^
* RépertoirBi de droit adminiUrutif,^ ^(^..CBUmks^.
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US;JILAfi:DE M iPOUTIOUEtCOLOffULE
m
onvri^EB agiicotes. Pour qui eHâste^tdddoitc. place? fietur Jes .entre-
pieaeuis d'eJiploUatiûQS agcLcoles et induatrielleB.? Biais le défisiut
de confiance et de atabilité^qui les.paralyfleen France, les détoume
bien plus encore de risquer leui&ccqpitaux aaloin. Pour les ouvriers
d'ari? II. Êtionneet M. Dislère.en, parlent bien; mais s'imagine-t^on
qœ ces oavmrs,.pi^é8.50,.75 .eenliaies, 1 franc l'heure dans nos
grandes villes, et ^ pouvant .gagner auix lÊtats-Unis des journées de
15, 20 et 25 francs, vont aller affronter le soleil des tropiques pour
chercher fortune sous notre pavillon? Ce serait, de leur part, pure
folie : en Afrique, dans les pays barbares que nous possédons , ils
manqueraient d'ouvrage, et, dans la région indo^chinoise, ils
rencontreraient, sur son propre terrain, la concurrence invincible
de la madn-d'œuvre chinoise : aussi n'y vont-ils point. Les ouvriers
agricoles n'y vont pas davantage.; personne n'y v^, personne,
excepté les fonclionnaires.
Pas d'imnûgration, une exportation de 59 millions de francs, peu
ou point de positions stratégiques, beaucoup d'occasions de diffi-
cuilès ou de conflits : voilà donc à quoi nous affectons une division
et 80 mUUons par an. On dira que ces possessions coloniales sont,
pour la plupart, des, legs des générations passées, des régimes
antérieurs à la république, et qu'il nous était bien difficile de ne
pas les conserver. Gela est vrai; mais nous pouvions, du moins, en
modifier le ré^me, en réduire la dépense et surtout ne pas en
étendre les limites, au risque d'augmenter, par là même, les
embarras de la France. Or, c'est précisément le contraire qui a été
fait, depuis dix ans, depuis six ans surtout, c'est-à-dire depuis
l'avènement des a vrais républicains » au pouvoir. Jamais^ ea
France, aucun régime n'a fait de telles dépenses pour ses colonies
et tiré d'elles si peu de pnofit.
Pour l'Algérie, nous .lelevûna, de i&hO à 18fi7^ les exoédems de
dépenses suivants :
1840.
64 millions de francs. 1
1880. .
. 66 millions de francs
!850.
63
— .
1881. .
. 101
—
1860
65
_
1882. .
. 105
—
9869.
72
—
1883. .
, 90
—
f«75.
64
__ 1
4884. .
. -83
—
1896.
67
—
1885». .
. 79
—
W77.
^ •*
(fiC
—
4»P6«. ,
- 76
—
i&78.
•69
-~
il8E7*. .
. .79
—
1879.
70
—
*^ Situation provisoire. Chiffres extraits de l'annexe au projet fle T)udg^
pour ^686.
«.Bndgetirotf.
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1
472 LE BlLàN DE Là POUTIQUE COLONIALR
D'où il résulte que cette colonie, vieille de plus d'un demi-siècle
et prospère en somme, nous coûte de plus en plus, au lieu de nous
rapporter, et cela grâce à la prodigalité républicaine.
Le budget de nos colonies proprement dites s'enfle dans des
proportions bien autrement inquiétantes. En voici la progression
depuis la Restauration, en ne tenant compte que des crédits colo-
niaux inscrits sous la rubrique Service colonial :
1821. . 5958 000 fr.
1830. . 7 000 000
1835. . 6 970 000
1840. . 9 920 000
1847. . 22 258 000
1851. . 17 903 000
1861 . . 40 036 000 (avec T Algérie) .
1869. . 26 646 000 (sans TAlgérie, mais avec le service pénitentiaire;.
1875. . 19 561 000 (non compris le service pénitentiaire).
1876. . 19 615 000 —
1877. • 19 647 000 —
1878. • 21208000 —
1879. . 20 505 000 —
1880. . 21263000 —
1881. . 21484 000 —
1882. . 22 595000 —
1883. . 24 000 000 —
1884. . 25179 000 —
1885. . 27 240 000 —
1886. . 29 580 000 —
1887. . 32 527 000 —
soit 66 pour 100 d'augmentation depuis 1877, c'est-à-dire depuis
l'arrivée aux affaires des vrais républicains.
VI
Dépenser de plus en plus pour un intérêt de moins en moins
considérable : tel est donc le dernier mot de notre politique colo-
niale. Est-il besoin d'ajouter que nous sommes seuls à la pratiquer
en Europe? Pas un des pays qui nous entourent n'administre ses
colonies comme nous les administrons; pas un n'entend et ne
pratique comme nous l'émigration lointaine. Si l'on consulte un
recueil semi-officiel, la Mevue maritime et coloniale^ si l'on se
reporte à la statistique comparative de M. Le Myre de Vilers et au
livre écrit sur la Colonisation par un autre partisan de la politiq[ae
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LE BlULN DE Li POLITIQUE GOLONULE 473
coloniale, par M. Leroy-Beaulieu : on en dégage les enseignements
suivants :
Eu 1883, d'après les calculs de M. Le Myre de Vilers, alors que
nous dépensions 53 743 000 francs pour une population coloniale
de 2 842 000 âmes, soit 19 fr. 25 par tète, l'Angleterre ne dépensait
que 50 269 000 francs pour une population coloniale de 207 millions
d'habitants (non compris 45 millions dans les États feudataires) ,
soit 0 fr. 25 par tête, ou 77 fois moins que nous. Sur ces 50 mil-
lions, 49 ét^ent affectés à des dépenses militaires ou navales, un
million seulement aux dépenses civiles. L'Angleterre gardait cet
immense empire avec 85 000 hommes de troupes européennes :
58 000 dans l'Inde, aux frais du gouvernement indien, 1200 au
Canada, aux frais du dominions 27 000 répartis dans ses autres
colonies, principalement dans des territoires restreints n'ayant
qu'une valeur stratégique et incapables de suffire à leur propre
défense (Gibraltar, Malte, les Antilles, Hongkong, Singapour, les
Bermudes, etc.); 105 000 hommes dans le Royaume-Uni, 7000
hommes en Egypte et dans le Soudan complétaient l'effectif total
de l'armée régulière anglaise. En Australie, la métropole n'entretient
pas un soldat; la colonie se garde avec sa milice, et Ton se rappelle
qu'en dernier lieu, elle a même envoyé un petit corps expédition-
Daire seconder les forces anglaises dans le Soudan. Chacune des
colomes angldses a son budget propre, et il est de principe qu elle
doit l'équilibrer avec ses seules ressources. Toutes les grandes
colonies y réussissent. En 1883, les sept colonies australiennes
avaient ensemble un budget de 570 milfions en recettes et dépenses,
et une dette de près de 2 milliards 728 millions, dont les intérêts
étaient, pour la plus grande partie, payables en Angleterre. En
1884, le budget du Canada s'élevait à 435 millions, et sa dette à
près d'un milliard, dont 750 millions payables à Londres. Pour
l'Inde, les comptes de l'année 1884 donnaient les résultats suivants :
1790 millions de recettes, 1760 millions de dépenses, dont 376 mil-
lions de dépenses effectuées en Angleterre; une dette consolidée de
4290 millions, dont 1700 millions payables en Angleterre. Enfin,
Sût un commerce total de 21 750 millions (12 146 millions à
rimportation et 9604 millions à l'exportation), les possessions et
colonies britanniques figuraient pour 4600 millions (2400 millions
à l'importation et 2200 à l'exportation).
Après l'Angleterre, l'une des principales puissances coloniales est
le royaume des Pays-Bas. Il a, aux Indes orientales, dans les îles
de Java, de Sumatra, de Bornéo et dans les archipels environnants,
plus de 20 millions de sujets. Pour administrer cet empire, que
dépense-t-il? 3 960 000 francs, chiffre inscrit au budget de Texer-
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474 U MM BE U POUf IQOE GOLOJUiLE
cice 1885, pour l'admiidstration centrale des colonies. H^ il y a
plus. Non seulement les Pays-Bas n*ont à débourser que cette
somme insignifiante pour leurs colonies, mais encore oeU»»-d oftt,
pendant de loogoes années, versé à la métropole des contingeot»
considérables que r<m appelait bords coloniaux et qui servakat à
éqailibrer le budget néerbiDdais. De 1862 à 1871, ces verseineBts
se sont élevés i 480 millîoiis de Tmcs, soit une ckiquaiitame '(dt
millions par an. Il est yrai que, de 1872 à 1877, sous TinflueDce de
la guerre d*Atcbin, ces bonis sont tombés au chifibe moyen de
25 millions par an, et que, depuis 1878, ils ont cessé pour laire
place à des déficits plus ou moifis conddérables; mais c'est la
colonie qui fait face à ces iosuflisanoes de ressources. Pour 1885,
le budget des Indes orientales néerlandaises était de SOÔ misons
de francs en recettes et de 303 millions de ^tôpenses : environ nu
sixième de ces dépenses se fait en Hollande par les mains dn bbôsùb^
tère. L'armée, qui est de 80 000 hommes, dont 16 000 indigàn»,
se recrute par engagements volontaires dans la colonie même et &
ses frûs; elle ne coftte rien à la métropole* Sur un commerce total
de &136 millions de francs (2866 mUlions i l'importation <^ 1768
à l'exportatioii), le commerce des Pays-Bas avec Java et Ibdnn
représente 250 millions de francs (158 à l'importation et d2 à
l'exportation).
L'Espagne a, gardé, de son immense empire cotonial, àsA restes
magnifiques : Cuba, Porto-Rtco, les Philippines. Ces trois posses-
sions réunies ont près de 8 millions d'h«d)itante. ËUas ne coûtetti
rien à la m^ropole, pas même la dépense du ministère d'tt^troMor,
qui fonctionne à Bladrid, mais dont les frais sont couverts au mojreix
de parts omtributives imposées aux cofamies. C'est également sur
les budg^s cdonian qne sont imputées les dépenses de gamÎBoas
(25 000 hommes à Cuba, ^000 à Porto-Rioo et 12 000 aux PbîBp*
pines). Gesbodgets, pour l'esenâce 1885-66, étaient: ]Mnr Cuba» de
155 millions; pour Porto-Rioo, de 10 millkms, et pour les Phiàp^
pines, de 58 millions de francs : ils se soldaient, à peu de dMMie
près, en équilibre. Quant au commerce de l'Ëspagae avec ses
coloBieB, il représentait, en 18S3, 137 millions de fnncs (78 à
rimportatîonet 59 à l'exfiortadon), sur un ttXnl de 1613 nâliions
(893 à l'importatim et 720 4 l'exportation).
Quant à F Allemagne, chaonn sait qu'elle n'a pas de coiimies*
C'est on principe, chez te <îbanceBer de l'empire, de conseitter «lux
autres États le s^^nse colonial, en ^'abstenant pour woi fMnofN»
compte de le pcsftiqner. 11 n'entend y risquer ni un mark dm 4r6a«ir
impérial, ni les os d'an seol grenadier pomérameii. « Je n'ai
dÛEMÛt-il le 27 }ain 1685, loisdehdiaciisaiondeBsabveiitioBa
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Lk mM DE U POUTiQUR GOLOmÂLE 475
lespaquebote-poste, je n'ai pas riniention de fonder des colonies
â après le sf^ième employé par les autres pays, mais simplement
de placer sous la protection du pavillee allemand les nationaux qui
iraient s'étaUir sor des points non encore occupés. » Pour préciser
daranlage, nous dirons que cette politique consiste « à encourager,
à surveiller et i protéger les entreprises du commerce allemand
dans les pays d'outre-mer, mais en évitant autant que possible
rinmiixtion da gonvemement dans l'organisation locale et surtout
la formation d'un régiment de bureaucrates (die Bildimff eines-
huretmkratiscken Régiments *) ».
B n'y a donc ni colonisation officielle, ni troupes coloniales. Ce
D'est pas rAllemagne, c'est la Compagnie coloniale allemande^
c'est M. de Luderitz, c'est tel autre syndicat, tel autre négociant
de Brème et de Hambourg qni colonise, à ses risques et périls, à
ses firais et pour son profit personnel, sous la protection lointaine
et générale de la mère patrie. Ce que l'Allemagne a cliercbé, c'est
la colonisation par l'émigration et par le commerce,, soit dans les
régions sauvages, soit dans des pays civilisés,, mais non soumis à sa
domination. Elle y a même, dans un certain sens, réussi au-delà
de ses désirs. L'exode de l'Allemagne pauvre est tel que le gou-
yernement s'en inquiète : il semble craindre que les forces de la
Germanie ne soient diminuées, au point de vue du recrutement,
par cette émigration exubérante, et il cherche à ta modérer en tax--
saut pnbGer complaisamment dans ses journaux tous les renvois
d'immigrants pauvres ordonnés par le gouvernement des États-UnB<
et tons les aotrea exemples de déceptions éprouvées par des émi-
grants. Cette propagande, à vrai dire, n'est guère efficace : l'im-
pulsion donnée ne se ralentit guère. Grâce à la sève surabondante
et à l'accroissement prodigieux de sa population^ l'Allemagne voit,,
cliaqne année, des milliers d'émigrants quitter ses rivages pour
aller chercher fortune, soit en Amérique, soit en Australie, oti les
appellent, où les soutiennent des groupes nombreux et compacts
de leurs compatriotes. Il en est parti 106 000 en 1880, 210 000
en 1881, 194 000 en 1882, 166 000 en 1883, IM 000 en 1884,
104 000 en 1885, plus de 90 000, année moyenne, depuis 1871.
En 1880, on en comptait près de 2 millions étsilis aux États-Unis ;
ils y formaient la majorité dans certains États. Si l'Allemagne y
perd quelques milliers de conscrits ^ elle y gagne assurément en
influence et en commerce ; car, il ne faut pas l'oublier, de toutes
les grandes puissances, elle est, après les États-Unis, celle dont
l'exportation a le plus rapidement augmenté (2900 millions de
* Rapport sur les colonie8> Reichstag du 2 décembre iôSôw
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476 LE BILAN DE LA POLITIQUE COLONIALE
francs en 1872 contre 4086 en 1884) et, sur ce total de 4 mil-
liards, il y a 315 millions à destination des États-Unis et bien près
d'un demi-milliard pour les deux Amériques.
Si nous étudions maintenant les conditions de l'émigration dans
les pays étrangers, nous trouvons que, nulle part, elle n'est, en
quelque sorte, officiellement organisée comme chez nous. En
Angleterre, liberté totale pour l'émigrant; aucune réglementation,
sauf au point de vue des garanties de moralité exigées des agences
d'émigration ainsi que des conditions hygiéniques imposées aux
navires transporteurs. Nous n'avons pu relever, en AngleterrCt
comme émigration subventionnée, que le cas suivant : des loca-
lités ayant à leur charge des pauvres qui consentent à émigrer,
peuvent contracter un emprunt pour payer le voyage; mais les
guardians (administrateurs du bureau de bienfaisance) doivent
obtenir l'approbation de l'autorité supérieure, qui n'est accordée
qu'à la condition que la dette soit amortie dans le délai maximum
de cinq ans. Il n'est pas question, en Angleterre, d'émigration à
bord des transports de l'État.
De même en Allemagne. La constitution prussienne (art. 11)
reconnaît le droit d'émigration qui, « par rapport à l'État, ne peut
être limité qu'au point de vue du service militaire ». D'après la
constitution allemande, les matières relatives à l'émigration sont
de la compétence du pouvoir fédéral, et nous avons vu que celui-
ci, loin de faire de l'émigration à ses frais, cherche plutôt à l'en-
rayer. L'émigrant âgé de plus de dix-sept ans et de moins de
quarante ans doit justifier de l'accomplissement de ses obligations
militaires avant d'obtenir X Auswanderungs-Pass ou permis d'émi-
gration.
En Autriche, la constitution du 21 décembre 1867 déclare que
la liberté de l'émigration n'est restreinte, au point de vue de l'État,
que par les nécessités du service militaire *.
VII
. De ce coup d'oeil rapide jeté sur la politique coloniale des pays
étrangers se dégagent les conclusions suivantes : les colonies
doivent être créées par et pour le commerce et l'émigration ; elles
doivent se suffire à elles-mêmes. C'est d'après ce double principe
qu'ont agi toutes les grandes puissances coloniales qui nous entou-
rent : sauf l'Espagne, qui s'est ruinée en suivant une voie contraire,
' Block, Dictionnaire d'administration, 2« édition, p. 860.
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LE BILAN DE LÀ POLITIQUE GOLONULK 497
toutes ont recueilli des colonies déjà fondées et rendues prospères
par les eflbrts et les sacrifices séculaires soit de grandes compagnies
commerciales, soit d'autres États : TAngleterre a reçu de nous le
Canada, de la Hollande le Cap, et de la Compagnie des Indes
l'empire indien, tout pacifiés, constitués et organisés. L'Allemagne,
sous nos yeux, reprend cette tradition, qui n'est pas seulement
anglaise, mais aussi française. Si l'on veut, en effet, consulter notre
histoire coloniale, on reconnaîtra que, sous l'ancienne monarchie,
toutes nos colonies vraiment puissantes et prospères se sont cons-
tituées en dehors de l'action directe du gouvernement. Qui est-ce
qui a colonisé le Canada, Saint-Domingue, les Antilles, conquis
rindoustan et jeté les bases de notre domination à Madagascar?
Des missionnaires d'abord; puis des traitants, des trappeurs,
souvent des aventuriers; enfin, les grandes compagnies auxquelles
le roi concédsdt par privilège le droit de créer des comptoirs dans
certaines régions déterminées des pays d'outre-mer, en se réser-
vant seulement de les défendre en cas de danger et de les surveiller
toujours.
Chacun s'attendait à ce que cette politique traditionnelle fût
reprise par le gouvernement républicain, le jour où, s'inspirant des
souvenirs de l'ancienne monarchie, il prétendit en faire revivre
l'œuvre coloniale. Elle s'imposait d'autant plus que, si jamais la
politique des expéditions lointaines a été interdite, c'est bien au
lendemain de défaites et de désastres continentaux. La république
ne peut se plaindre de n'en avoir pas été prévenue. Am\s et adver-
saires n'ont cessé, dès le début, de lui signaler l'écueil vers lequel
elle courait. Orateurs de gauche ou de droite ont, comme à l'envi,
mis le gouvernement en garde contre les illusions décevantes de sa
politique coloniale : ils ont rappelé que les seules colonies désirables
sont celles qui font leurs frais; ils ont préconisé, à rencontre des
colonies de conquête, les centres d'émigration et de commerce
créés dans des pays déjà civilisés par la libre et pacifique initiative
de nos nationaux. On sait le succès qu'ont obtenus ces patrioti-
ques avertissements. Nos gouvernants n'ont rien écouté. Parvenus
politiques, sans passé ni avenir, ils ont prétendu coloniser à main
armée, à la vapeur, à l'aventure. Ils se disaient opportunistes, et
ils n'ont jamais su choisir le moment ni pour s'engager, ni pour
s'arrêter, ni pour combattre, ni pour négocier. Après avoir recom-;
mandé de $érier les questions (c'est leur mot), ils les ont toutes
engiagées à la fois, en violentant la nature et le temps, sans autre
guide que les nécessités parlementaires et l'intérêt électoral.
Dressons le bilan de cette politique. A son avoir, il y a lieu
d'inscrire la Tunisie. Ce pays est une acquisition de tous points
10 NOVEHBaB 1887. 31
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4T» Ji mM BE Là TOLmWB COLONIALE
excellente en elle-même. Comme clef de l'Algérie, comme portion
stratégique, il a une valeur indiscutable. 11 peut devenir, il devient
d^à une colonie de peuplement. Nous y faisons pour 21 584 000 fr.
d'affaires * (6 254 000 firancs d'exportations tunisiennes en France,
16 330000 francs d'importations françaises en Tunisie); nous n'jr
dépensons que 212 000 francs pour Tadministration civile, et le
moment approche rapidement où nous pourrons non seulement
réduire à moins d'une brigade notre corps d'occupation, mais
encore lui substituer entièrement une armée indigène avec des
cadres français. Enfin, nous n'avons pas à craindre que la régence
nous impose dans Favwiir des sacrifices d'argent, car, avec son
budget en équilibre et son fonds de réserve de 11 millions, ce petit
pays nous offre un exemj^e financier qu'on ne saurait trop recom-
mander à l'attention de M. Rouvier.
L'occupation de la Tunisie n'a eu que deux inconvénients; mais
ils sont graves. D'abord elle n'a pas été faite à propos. Accomplie
dans un moment où nous étions encore sous le coup de nos désas-
tres, elle a détourné notre attention du seul point où elle doive se
fixer, c'est-à-dire des Vosges et de la trouée de Belfort ; de plus,
elle a mis nos gouvernants en appétit de conquêtes lointaines et
tfaiinexions coloniales. Ils ont cru qu'ils pourraient partout, aussi
facilement et à aussi peu de frais, faire flotter nos couleurs, de
manière à caresser, à la veille des élections, la fibre patriotique.
Cette illusion les a menés au Tonkin et à Madagascar : on sait
ce qu'elle nous a coûté. Près d'un demi-milliard, 10 000 hommes^
la moitié de notre flotte hors de service, la vie de l'amiral Courbet :
voilà pour le passé. Actuellement, comme le rappelait naguère
H. le comte de Luçay, dans un remarquable mémoire soumis aa
comité des droites, les opérations militaires exigent encore, d'après
Y Annuaire de 1887, la présence an Tonkin de 32 à 35000 honames,
c'est-à-dire de tout un corps d'armée. L'étendue des charges
financières que le Tonkin fait actuellement peser sur nous est
beaucoup plus difficile à déterminer. Officiellement, il ne nous
coûte que la subvention de 20 millions de francs, inscrite au profit
de budget rectifié des affaires étrangères pour 1888, sous la ru-
brique Protectorats; mais ce chiffre officiel est un trompe-l'œil. II
faut y ajouter, d'abord, tous les prélèvements indirects et impos-
sibles à chiffrer qui sont certainement faits, sur les budgets de la
guerre et de la marine,^pour l'entretien du corps expéditionnaire.
11 faut y ajouter également les reliquats des crédits supplémen-
* Chiffres de 1885, d'après ï Exposé comparatif de la situaiwn économique de
la France, 1809-1886. {Annales du commerce extérieur, France, Faits commer»
eiavx,)
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taires de 200 milHons votés les 1"' et 8 ayril 1885, et ilont ht
majeure partie a dtk servir, à paxtiur delà concluaioii de la paix, à
l'acquittement des d^peases ordinaires du Tookin pour 196A.
Aujourd'hui, la caisse est à sec, et, sous couleur d'union indo-chi-
noise, le nouyeau cabinet parait Biéditer on emprunt dont nous
aurmift à reparler plus. loin.. Si Ton calcule qu'il y a au Tonkia de
15 à 20 000 hommes de troupes européennes recevant la solde de
guerre, que le transport et l'entretien d'un soldat coûte, dsAS
rindo-Chine, d'après les calculs les plus autorisés^ environ
1500 francs par an, si l'on tient compte de ce que dépensent et la
flotte et les 15 000 hommes de troupes indigènes, on arrive & cette
conclusion que le Topkia doit absorher, au bas mot, chaque annéet,
de 50 à 60 millions de francs, en dehors même des opérations de
guerre qui entraînent immédiatement des frais beaucoup pktf
coDsidérables.
10 000 hommes de moins dans notre armée, un demi-milliard
dont nous payons les intérêts, l'invasion cholérique de 188&, l'ea-
tretien permanent de 3Q 000 hommes et 50 ou 60 millions de
dépenses annuelles : voilà ce que nous sacrifions au Tonkin. Que
nous fend-il? Gomme arg^» rien, naturellement* Comme colonie
de peuplement, rien non plus : on a vu, plus haut, que, d'après
le rapport de M. Etienne, dans Les trois années 1884 à 1886, il n'4
été accordé, en tout, que 99 passages gratuits à destination du
Tonkin, et il ne parait pas que l'émigration civile payante ait prif
quelque développepient. Au point de vue des débouchés commer^
ciaux, que vaut le Tonkin? Ici encore, c'est un document ^fGciel
<]ui nous répondra. D'après le Tableau général du commerce de le
France en 1885, publié par la direction générale des douanes^ le
chiflre du commerce de la France avec le Tonkin a été de
7 254 000 francs, dont 9000 francs i l'importation en France et
7 245 000 francs à l'importation au Tonkin. Sur ces 7 millions, il
y en a plus de 3 consistant en vks destinés ej(clusivement a«
corps expéditionnabe ou aux Européens. Avant qye les événe-
ments militaires eussent amené au Tonkin toute une armée fraor
çaise, quelle était la valeur de nos importations? A Haiphong
^nlement, en 1883, 830 000 francs Contre 3 3&0 000 francs
d'importations étrangères; pendant le premier semestre, de 1884,
1 244 000 francs contre 3 076 000 francs d'importations étrangères K
Cette situation changora^t-elle? Pour l'avenir, que pouvons-nous
espérer du Tonkin? Tous ceux qui connaissent ce pays, tous ceux
* Revue maritime et coloniale, le Protectorat; du ToîCRni, .par MM. Boui-
nais et Paulus, 1875, t. LXXXIV, p. 609.
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480 LB BILAN DI Li POUTIQUE GOlONIiiLE
t^ui ont écrit sar lui, même les plas favorables à rexpéditioD, sont
forcés de reconnaître que le climat y rend la colonisation agricole
impossible pour les Européens : d'ailleurs, dans le Delta, toutes
les terres sont occupées et admirablement cultivées par les indi-
gènes, qui ne laissent pas libre un pouce du sol : au delà com-
mence le Tonkin où ton ne mange pas^ le pays des forêts vierges,
de la fièvre des bois et des bandes de brigands où nul planteur ne
saurait songer à s'établir. Quant aux artisans, ils trouveront comme
concurrents les indigènes et surtout les Chinois, qui travsùllent
bien et presque pour rien, et qui sont maîtres des petits métiers
non seulement dans la Gocbinchine française, mais dans tout
l'Extrême-Orient. « La main-d'œuvre est à la fois très abondante
et très bon marché au Tonkin : à 50 centimes et à 60 centhnes
par jour, on trouvera tous les travailleurs nécessaires pour exploiter
les immenses richesses du pays^ »
Reste le commerce : au point de vue de la banque et du négoce,
l'épreuve est faite, depuis près de trente ans, en Chine, au Japon,
& Saigon; nous ne pouvons lutter ni contre les Chinois, ni contre
les Anglais; nous ne savons ou ne pouvons produire ni à bon
marché, ni suivant les goûts du consommateur asiatique, et ces
deux conditions sont indispensables pour conquérir sa clientèle.
Du reste, les plus chauds partisans de l'expédition du Tonkin îont^
à cet égard, des aveux d'une candeur significative. « La plus grande
partie du commerce d'importation est alimentée par les marchan-
dises chinoises (pour les deux tiers) et par les marchandises an-
glaises. Les cotonnades anglaises sont très demandées à cause de
leur bas prix... La consommation s'en élève actuellement (1885)
à 3 ou A millions de francs ; elle se développera rapidement, en
proportion de l'aisance des indigènes -. » Quatre maisons de com-
merce françaises d'une certaine importance sont établies à Hanoï,
le même nombre à Haïphong. Quatre sont venues de Saigon, une
représente des négociants de Shanghaï. Certaines maisons chinoises
(112 à Hanoï, 26 à Haïphong, sans compter les débits de boissons)
ont une réelle importance commerciale, et la plupart des commer*
çants de cette nation sont de véritables banquiers qui arrivent à
un chiffre d'aiiaires considérable...
« Les Allemands sont relativement nombreux au Tonkin et y font
de grosses affaires. Un vapeur allemand, YAlwine, fait tout le
commerce du port de Quin-Nhon, ouvert dans l'Annam; un voyage
tous les dix jours lui suffit. Il transporte surtout l'huile d'ara.-
* Article déjà cité de MM. Bouinais et Paulus, Revue maritime et coloniaie
t. LXXXIV, p. 602.
a/6iJ., p. 6l7et618.
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LS BILAN DE IJL POLITIQUE GOLOIQâLE Ui
chides. Le commerce se développera par f amélioration des voies
de commwiicalion ^ »
On coiDpte, d'autre part, sur les bénéfices de TexploitatioD des
mines : depuis longtemps, on fait miroiter à nos yeux les gise-
meots de houille de TAnnam et du Tonkin, sans oublier les
« grosses pépites d'or ». Il y a même des concessionnaires tout
prêts : on a reparlé, en dernier lieu, de la concession à M. Bayier-
ChaufTour des deux tiers environ du territoire primitivement vendu
au protectorat par l'empereur d'Annam. On affirme qu'il s'engage
à entreprendre l'exploitation dans l'année, et à payer au protectorat
une redevance de 1 franc par tonne de charbon extraite : le mini-
mum de cette redevance serait annuellement de 60 000 francs, alors
même que la quantité extraite des mines n'atteindrait pas le chiffre
de 60 000 tonnes. A supposer vraie cette nouvelle, il est évident
qu'en raison du climat, le concessionnaire emploiera des ouvriers
indigènes, et non des Français. Il ne resterait donc comme source
de profits que la rémunération du capital engagé : or, avant de
compter ces bénéfices comme acquis à la France, nous aurions
besoin de savoir d'où proviendront les capitaux employés par
M. Bavier-Chauffoor.
De tout ce qui précède, une conclusion me parait se dégager avec
la dernière évidence : c'est que nous avons beaucoup à attendre
du Tonkin, dans l'intérêt des Anglais, des Allemands, des Chinois
et peot-ètre des Annamites eux-mêmes. Quant à nous, ce qui doit
nous en revenir, c'est, au minimum, 20 millions de dépenses
annuelles.
Le gouvernement vient, il est vrai, de découvrir une combi-
naison ingénieuse pour alléger ou, du moins, pour parattre alléger
les charges du Trésor. Cette combinaison s'appelle, comme on sait,
l'union îndo-cbinoise. Elle a été réalisée par les deux décrets des
• i7 et 20 octobÉe. Aux termes du premier, « l'administration supé-
rieuje 46 la colonie de la Cochinchiae et des protectorats du
îbnkin, de l'Annam et du Cambodge est confiée à un gouverneur
général civil de l'Indo-Chine; un lieutenant-gouverneur en Cochin-
chine, un résident général au Tonkin et en Annam et un résident
général au Cambodge représentent l'autorité métropolitaine. Ils
sont placés sous les ordres du gouverneur général ». Ils exercent,
sous son autorité, les pouvoirs qui leur sont conférés par les lois
portant approbation des traités conclus avec l'empereur d' Annam
et le roi du Cambodge; ils reçoivent ses instructions et en assu-
* Article déjà dté de MM. Bouinais et Paulus, Revue maritime et coloniale.
Février 1885, t. LXXXIV, p. 617 et 618,
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m, LB BIUII DE U POUnOQS GÛLONIAU
rent rexôcuUoQ par les officiers et fonctionnaires des diverses
administrations.
En principe, « toutes les dépenses des troupes de terre et de
mer, françaises ou indigènes, de la flottille, des fortifications, du
gouvernement général, des postes et des télégraphes, des contribua
tiens indirectes et des douanes sont supportées par le budget de
rindo-Chine ». Quant aux recettes, elles comprennent les produits
des postes et télégraphes, ainsi que les contributions de ht Gochin*
chine et des pays de protectorat, telles quelles sont fixées par un
arrêté du ministre de la marine et des colonies, et la subvention
4nétropolitaine.
Nous retrouvons ici l'euphémisme officiel à l'aide duquel on
cherche à faire illusion au public sur les charges réelles que lui
imposent nos colonies. On commence par jH^oclamer qpie toutes les
dépenses coloniales seront couvertes par le budget colonial, puis
on énumère les recettes de la colome, et l'on y glisse négligemment
au milieu ou i la suite de ressources plus ou moins insignifiantes,
plus ou moins aléatoires, ces deux simples mots : Subvention
métropolitaine. Il serait plus exact et plus sincère de dire que les
dépenses coloniales sont supportées par la métropole, sauf de
rares et maigres subventions des colonies; car le budget colonial
n'est qu'un trompe-l'œil, la subvention de la mère-patrie en est
l'aliment principal. Mais on aime mieux présenter des budgets
coloniaux en apparence d'équilibre, à la façon de Mentschikoff
bâtissant des semblants de village sur le passage de la grande
Catherine pendant son voyage de Tauride.
Jusqu'à présent, ce procédé aussi enfantin que peu sincère n'ay^t
été appliqué qu'aux colonies proprement dites : voici qu'on essaie
d'en user aussi pour les pays de protectorat. On s'attend, d'ailleurs,
à ce que, même avec les secours qui lui s^ont alloués par le
budget, la nouvelle union indo-chincnse ne puisse pas faire ses
frais. Aussi le décret du 17 octobre prévoit-il des emprunts. D*aprës
son article 12, ceux-ci peuvent être contractés soit pour Tlndo-
€hine, soit pour la Cochinchine ou l'un des pays de protectorat,
avec la garantie du budget général de l'Indo-Chine, c'est-à-dire,
en réafité, sous la garantie de la subvention métropolitûne.
D'après le même décret, il suffisait que ces enqprunts fussent
approuvés par décrets en conseil d'État, ce qui pouvait nous mener
loin. On paraît l'avoir compris, car il est intervenu, fx-escpie
aussitôt, un second décret, en date du 20 octobre, qui est cosnnse
V erratum du premier. En ce qui concerne les emprunts, ce décret
est ainsi cœiçu : « Ceux qui ne seraient pas gagés sur des excé-
dents constatés aux exercices antérieurs et ceux qui seraient cou-
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Jl WM DE Li POLmWf COLOmàLI 4if
tractés avant que les ressources locales du budget de f IndD-Chfaïe
lai permettent de s'équilibrer sans subvention de la métropole, ne
pourront être autorisés que par une loi. » En bon français, cela
veut dire que l'Indo Chine n'empruntera jamais qu'avec la garantie,
soit formelle, soit tout au moins morale, résultant d'une loi votée
par le parlement métropolitain.
Le décret du 20 octobre, qui n'a pas dû être rendu sans quel-
ques tiraillements, renferme d'autres dispositions, non moins
dignes de méditation. Il marque, en quelque sorte, une reprise de^
possessîoii des protectorats par les affaires étrangères et comme un
retour offensif de ce département. Il porte, en effet, que le gou-
verneur général de l'Indo-Chine et les résidents généraur, rési-
dents supérieurs ou simples résidents de l'Annam, du Tonkin et
du Cambodge seront nommés par décrets rendus non seulement
sur h proposition du ministre de la marine et des colonies, leur
supérieur biérarchîque, mais encore sur celle du ministre des
affaires étrangères; fl les <Alige i adresser à ces deux ministres tm
rapport trimestriel sur ia situation de leurs circonscriptions res-
pective; enfin il contient cette disposition vraiment stupéfiante :
« Aucune opération militaire ne peut être entreprise^ aucutt
changement ne peut être apporté aux circonscriptions politiques
ou administiatives sans tassentiment du ministre des affaires
étrangères. »
C'est la première fois, à notre connaissance, que l'on voit le
ministre des affaires étrangères officiellement chaiigé de donner son
assentiment à des opérations militaires. On le croyait jusqu'ici
appelé à les prévenir ou à les faire cesser, jamais à les autoriser.
Son rôle consistait à servir, en quelque sorte, de tampon, non &
devenir un instrument de choc et de collision. Sans initiative
propre dans les questions militaires ou maritimes, il interrenait
comme porte-parole, connue conciliateur, sans être personnellement
engagé, et c'est ce qm faisait sa force, ce qui lui donnait autorité.
Sbjïb doute, sous le manteau de la cheminée, il lui arrivait de
donner xin avis sur l'opportunité d'une expédition ou d'un acte "de
guerre; mais jamais il n'en assumait officiellement la responsabilité.
Le bon sens, la raison, le voulaient aussi. En s'écartant de cette
tndhiim constante et sage entre toutes, on commet une impru-
dence, nne firate dont les conséquences, au point de vue diploma-
Cîqne, peuvait être incalculables.
Elles ne sont pas moins graves a^u pmnt de vue militaire. Que
réffn/te-t-il, en effet, du décret du 20 octobre? C'est qw le gou-
yemear général de l'Indo-CUne, même dans les cas les plus
iirg;ents, ne poona plus faire mouvoir un bataillon ou une canon-
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484 LE BIU5 DE U POLITIQUE COLONIALE
nière sans en demander l'autorisation à quatre mille lieues de
Saigon. Je veux bien que le télégraphe supprime la distance; mais
comment le ministère et surtout le ministère des affaires étran-
gères, ignorant par état des choses militaires, pourront-ils se
rendre compte de la situation et des nécessités stratégiques? Pour
retrouver un exemple d'une semblable conception, il faut remonter
jusqu'au conseil aulique : comme on se le rappelle, il dirigeait, de
Vienne, avec le succès que Ton sait, les mouvements des armées
autrichiennes en lutte contre Bonaparte.
La ressemblance est plus complète encore que l'on ne pense.
L'une des grandes faiblesses du conseil aulique était, en effet, sa ~
désunion, la perpétuelle rivalité de ses membres. Il en sera exacte-
ment de même pour le Tonkin, tiraillé en sens contraire par les
deux ministères des affaires étrangères et de la marine, que les
récents décrets mettent en présence, sans fixer les limites de leur
compétence ni indiquer à qui restera le dernier mot. Que feront nos
agents en Indo-Chine quand, par le même courrier, en réponse à
leurs rapports trimestriels, ils recevront du quai d'Orsay et de la
rue Royale des observations et des instructions en sens contraire et
qu'il leur faudra de trois à quatre mois pour en obtenir l'interpré-
tation? C'est le gâchis, le conflit, le désordre organisés.
En admettant même que, par une nouvelle évolution, le gouver-
nement revienne sur cette combinaison bizarre et rende au gouver-
neur général de l'Indo-Chine la direction des opérations de guerre,
la fusion indo-chinoise, avec centre à Saïgon, n'en sera pas moins
pleine de péril, même au point de vue militaire. Comment placer
à deux cents lieues de Hué, à trois cents de Hanoi l'autorité
chargée de présider à l'administration de l'Annam, à celle da
Tonkin et même à la direction de l'armée et de la flotte dans ces
déîix pays? L'administration de la Cochinchinc est relativement
facile; celle des deux autres fractions de notre empire îndo-chiaois
est, au contraire, délicate et compliquée. Le simple bon sens con-
seillait donc de placer le commandement suprême au cœur des
difficultés contre lesquelles il doit lutter. On a préféré faire le
contraire.
A quelque point de vue qu'on les examine, les décrets du 17 et
20 octobre sont aussi mal conçus que dangereux. Sous ce prétexte
qu'une partie du personnel administratif et de la garnison de la
Cochinchine peut être déversée sur l'Annam et le Tonkin» dans le
fallacieux espoir de réaliser ainsi une économie d'une dizaine de
millions qui serviraient,'' avec les prétendus excédents de la Cochin-
chine, à gager un empriint îndo-chinois, ils associent, ils confon-
dent sous une même autorité des éléments absolument diffêrenta et
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U BILAN DK U POUTIQDK COLONIUI 485
impossibles, qaant à présent, à assimiler. Gomment en effet a-t-on
pu songer à fondre en un seul tout une colonie et des pays de
protectorat? Le souverain, à Saigon, est la France; dans TAnnam,
c'est l'empereur avec lequel nous avons conclu le traité de Hué;
auTonkin, c'est encore lui, mais moins directement; au Cambodge,
c'est le roi. En Gocbincbine, nous sommes les maîtres depuis trente
ans; au Cambodge, depuis cinq ans à peine; au Tonkin, pouvons-
nous dire que nous le sommes? Et, quant à l'Annam, en dehors
de Hué, y avons-nous vraiment pénétré? Prétendre appliquer un
régime commun à des situations et à des contrées si diverses, c'est
s'exposer à des tiraillements désastreux, c'est se lancer de gaieté de
cœur dans l'incohérence.
Je ne suis nullement certain qu'il y ait trop de troupes en
Cochlnchine; j'admets, au contraire, sans difficulté, qu'il y ait
surabondance de fonctionnaires à Saigon, que l'on puisse en dis*
tndre une partie au profit des pays de protectorat et réaliser ainsi
quelques économies : mais qui empêche de le faire sans union
mdo-cbinoise?
Quant aux excédents de la Cochinchine et aux emprunts qu'ils
serviront à gager, c'est un pur mirage, dont il est essentiel de
démontrer l'illusion. Il n'est pas exact que la Cochinchine réalise
un excédent annuel de recettes. Elle a un budget de 20 millions de
francs en recettes et en dépenses; mais, ainsi que nous l'avons vu
plus haut, elle ne parvient, comme les autres colonies, à l'équili-
brer que grâce aux subventions de la métropole. Celle-ci supporte,
en effet, d'après le rapport de M. Etienne, « la dépense de l'état-
major général, de la gendarmerie, des agents des services tech-
niques, artillerie, génie, commissariat au grand complet, et les
dépenses de vivres et d'hospitalisation pour Tinfanterie de marine
(2500 hommes). Les services militaires sont inscrits au budget de
1887 pour 3 119 000 francs environ; l'ensemble de tous les ser-
vices figure au budget pour 3 238 739 fr. ». Que l'on en déduise les
1 809 346 francs de contingent versés par la Cochinchine au
Trésor, il reste encore plus de 1 400 000 francs de déficit. Qu'on
y ajoute les 20 millions que nous coûteront ofûciellemcQt le Toakin
et rAnnam en 1888 : on a près de 22 millions à prélever sur les
ressources de la France. Gager un emprunt sur ce double déficit
constituerait une opération financière dont le sens m'échappe. Au
fond, cet emprunt ne trouvera jamais à se placer sans la garantie'
du Trésor français, et cette garantie sera son unique gage. L'État
empruntera ainsi indirectement pour ses colonies et sous leur
nom, comme il emprunte, chaque jour, pour ses travaux publics
électoraux, sous le nom des compagnies de chemin, de fer. Ce sera
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4M U BiUB DK Li POUTIQUI COLÛKUaS
un emprunt subreptice à ajouter à tous ceux qui creusent déjà le
déficit et ruinent d'avance les générations futures. Il est vrad que
le midistëre se soustrairait de la sorte à la nécessité de demander de
nouveaux crédits supplémentaires; mais les Chambres, il faut l'es-
pérer, ne permettront pas que l'on engage ainsi indirectement le
crédit ou l'argent de la France. Se souvenant des b(ms Jecker
et de l'emprunt mexicain, elles n'admettront sans doute l'emprunt
colonial que dans les conditions où en émettent les colonies
anglaises, c'est-à-dire sans gsirantie de la métropole, au nom de
pays pleinement pacifiés, civilisés et prospères^ vivant de leurs
propres ressources, s'administrant eux-mêmes et ne coûtant plus
rien à la mère-pairie.
Le temps me manque pour parler de Madagascar. Il suffira
de dire que la conquête de cette grande lie, presque égale à la
f'rance en superficie, et sur laqudle nous avons des droits sécu-
laires, aurait été tout autrement facile et fructueuse que celle du
Tonkin. Sauf sur la côte, le climat de Madagascar est très supérieur
à celui du Tonkin, surtout dans la partie méridionale de l'Ue qui
se trouve en dehors de la zone intor- tropicale; le sol est d'une
fertilité admirable; la race indigène est relativement maniable; une
partie des tribus ont, de tout temps, été nos alliées; enfin la terre
malgache, délimitée par la nature, est exempte de tout voisinage
incommode et se trouve moitié moins loin de la France que rindo-
Chine. Malheureusement on a fait la faute de vouloir entreprendre
l'expédition de Madagascar en même temps que ceUe du Tonkin
et de prétendre les mener de front. Nulle part, on n'a exactement
mesuré la difficulté, ni l'effort nécessaire pour en triompher. Faute
de savoir choisir, on n'a, des deux parts, abouti qu'à un résultat
incomplet, plein d'incertitudes et de complications dans le présent,
plein de menaces pour l'avenir.
VIII
n me reste à résumer et à conclure.
Ce que l'on est convenu d'appeler « notre empire colonial » se
divise, nous l'avons vu, en trois groupes : l'Algérie, les colonies
proprement dites, les pays de protectorat. Il mesure 2 349 000 kilo-
mètres carrés et compte 24 millions d'habitants (Algérie ; 3 310 000 ;
colonies : 2230 000; pays de protectorat : 18 500 000). Sur cette
population, il y a environ 650 000 Français, de race blanche, créole
ou même noire * (195 000 en Algérie, 410 000 dans les trois lies
^ * Aux Antilles*
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U MLA17 DK Ll^ POI.I1IQ0fi COLOmALI m
de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion ; 40 DOOtenviron
dans les autres colonies, et un chiffre insignifiant dans les pays de
protectorat). Nos possessions exigent Fentretien d'une armée de
100 000 hommes (50 000 en Algérie, 15 000 dans nos autres €0(o-^
ined,S5 000 au moins su Tonkin, en Tunisie el à Madagascar) ;
poâr les deux tiers^ ces troupes sont françaises. Nous dépensons
annuellement pour notre empire colonial près de 200 millions de
francs (79 millions en Al gérie, 81 millions dans nos autres colonies^
30 millions et plus au Tonkin, à Madagascar et en Tunisie).
Que retirons-nous de ces sacrifices? L'émigration, ftdble en
Algérie, est nulle dans toutes nos autres colonies et possessions.
Aucune d'elles ne nous rapporte un centime. Elles font, toutes
ensemble, un commerce d'environ 860 millions de francs (Algérie,
416 anllions; colonies, 326 millions; Tunisie, 60 millions; autres
pays de protectorat, àO millions), dont 5^ environ représentent
leurs échanges avec la France (Algérie, 290; colonies, 210; Tu-
nisie, 21 ; autres pays de protectorat, 19 millions) ; et 250 millions
les împortatâras de France (Algérie, 168 ; colonies, 67 ; Tunisie, 15 ;
autres pays de protectorat, environ 10 millions) ^ Sauf la Tunisie,
toutes ces possesi^ns nous sont onéreuses; elles ont des impôts
beaucoup moins lourds que les nôtres; excepté l'Algérie, Tlndo-
Chine, la Réunion et, dans une certaine mesure, les Antilles, elles
frappent les produits français des mêmes taxes que les produits
étrangers; plusieurs d'entre elles perçoivent des droits de sortie.
Dans nos colonies proprement dites, nous dépensons, d'après les
calcals très modérés de M. Le Myre de Vilers, 19 fr. 25 c. par
tête de sujet français, autant, plus même que la valeur de nos
importations dans ces pays. En somme, sauf l'Algérie et la Tunisie»
nos possessions ne sont pas et ne peuvent pas être des colonies
de peuplement; à l'exception des Antilles, de la Réunion, d'Obock
et de Saint-Pierre et Miquelon, elles n'ont aucune valeur comme
colonies straté^ques; enfin, elles ne sont point des colonies d'ex-
ploitation, à moins qu'il ne faille entendre par là des colonies qui
exploitent la métropole, au lieu d'être exploitées par elle. Quant
aux lointaines colonies conquises, en dernier lieu, par la répu-
blique, elles sont assurément vastes et peuplées; mais, pour en
tirer parti, il ne nous manque que deux choses : des colons et des^
débouchés commerciaux. Elles rappellent assez cette fontaine
monumentale que les Abdéritains avaient construite avant de
s'être assurés si elle pouvait être alimentée d'eau en quantité
sufDsante.
* Voy. V Exposé comparatif de la situation économique de la France, 1869-1886.
(ÀnnaUs du commerce extérieur, France, Faits commerciaux, n» 110.)
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48« LE BILAN DE LA POUTIQUE COLONIXLE
Il n'est que temps de réagir contre ces ruineuses folies. Il faut
porter la badie dans la végétation touffue des parasites budgé-
taires. Il faut reporter du budget métropolitain aux bitdgets colo-
niaux la majeure partie des dépenses coloniales. L'intérêt prédo-
minant de la France l'exige. L'intérêt bien entendu des colonies
le conseille également. Pour que les colonies soient prospères, il
convient, en effet, tout d'abord que la métropole, qui est leur point
d'appui et leur principal débouché, ne soit pas appauvrie. Pour
que la politique coloniale soit fructueuse, il est nécessaire qu'elle
ne se lance pas en aveugle, à travers le monde, à la poursuite suc-
cessive et même simultanée de coûteuses cbimtees; il importe qu'elle
ait de l'ordre et de la méthode, qu'elle concentre ses efforts, qu'elle
s'allège, pour ainsi dire, des poids morts qui l'eutravent et la sté-
rilisent. Enfm, pour que la France garde son rang au dehors, il
faut qu'elle fasse du commerce; or, elle n'en fera, elle ne triom-
phera de la concurrence de plus en plus redoutable de ses rivales,
qu'en suivant une voie contraire à celle oii Ta engagée la répu-
blique : c'est-à-dire en respectant les croyances religieuses, sans
lesquelles il n'est pas de nombreuses familles, en encourageant et
secondant ses missionnaires, en essaimant au loin, en s'interdisant
les travaux inutiles, les dépenses de luxe, les expéditions loin-
taines, en réduisant au minbnum les impôts écrasants sous les-
quels elle succombe. Cette énormité des charges fiscales est, en
effet, la cause principale du renchérissement de la main-d'œuvre ;
celle-ci, à son tour, contribue largement à l'infériorité de notre
production et au déclin de notre commerce extérieur. Il est donc
urgent d'en supprimer la cause première par de larges d^rève-
ments, si nous voulons éviter le Sedan industriel et commercial
dont nous menace l'étranger.
René Lavollée.
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r
MESSIEURS DE CISAY
I
Neuf heures du matin. Un ciel d'alouette. Une belle rosée de
septembre, baignant les gazons. Un air vif, pur, léger, qui fouette
à la fois le corps et la pensée.
n est encore très vert, le marquis, malgré ses soixante... Allons
donc! s'il a dépassé la cinquantaine, lui-même n'en a jamais rien
sa, et personne, hormis Tétat civil, qui est un brutal et un malap*
pris, personne ne sait, à dix ans près, quand il est né.
Le sable crie sous^ le pied. Les oiseaux volent et chantent. M. de
Cisay fredonne. De temps à autre, il frappe avec sa canne sur les
buissons des massifs, et s'amuse des bruits d'ailes. Puis, sans y
attacher attention, il ëpoussette son costume du maUn, un costume
vague, d'un joli gris blond. Vienne un peu de brise, il relève le col,
redresse un des bouts flottants desa cravate et frappe les allées de
son soulier découvert. Un chapeau noir, en feutre mou, un peu
cabossé, et posé sur la tête avec une très légère et gaillarde incli-
naison à droite.
De loin, avec sa maigreur saiue et ses allures vives, on dirait un
jeune homme, n'était dans les mouvements une certaine raideur
qu'aucune science ne peut combattre. Il a la lèvre fine et encore
îratche, la bouche bien dessinée, un peu moqueuse. L'œil est gris,
enfoncé sous l'orbite. Le sourcil, qui surplombe, est fort. Le nez est
droit et d'une belle venue. Il a l'air parfaitement content de lui, et
très convaincu que le ciel ne l'a point mal partagé. Cette heureuse
disposition l'entraine à la bienveillance. Sûr de ses avantages per-
sonnels, il est enclin à voir de bon œil son prochain. M. de Cisay
est tout en dehors. Les pauvres gens disent qu il a a le cœur sur la
main ». De fait, il a horreur des clefs et prétend qu*on ne doit
renfermer ni ses idées, ni ses affections, ni son argent : les idées,
parce qu'elles moisissent; les affections, parce qu'elles ont besoin
de s'épandre, et l'argent, parce qu'il est inutile quand il ne sort pas.
Le marquis n'a rien de profond et ne s'en pique point. Nul ne
sait à quoi il pense, pas même lui. Il se laisse vivre, il jouit, comme
il a toujours fait, du beau soleil et du parc, et de sa bonne santé,
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490 MESSIEURS DE GISAT
et de sa bonne humeur. Parfois il se retourne brusquement vers
le château qu'il explore d'un coup d'œil.
— Oà doéjc est Bemariî
Et commfe Bemai-d n'apparaît pas :
— Est- il en conférence avec son père?
Cette hypothèse lui parut peu probable.
— Non... Il sera parti dès l'aube, tout seul, comme un Chartreux,
pour dire bonjour aux perdreaux rouges que nous avons laissés hier
sur la Motte du Four, du côté de.,.
— Hi han ! hi han I
Le marquis s'arrêta court et dressa roreilte :
— Hihan!
— Oh ! la vilaine bète I dit une voix jeune, i cent pas plus loin,
derriôre la fa^ie du chemin.
— Attendez, mamE'elle! cria un garçon de ferme en jetant sa
bêche au milieu du dUon de pommes de terre pour courir dans la
même direction.
— Mais qu'y a-t-il donc? pensa le marquis... une aventure!
11 se redressa, avec mi sourire. Le bruit continuait, un bruit de
lutte, avec des braiments d'âne en colère, et les éclats frais d'une
voix de jeune fille, tantôt rieuse, tantôt fâchée. M. de Cisay prit
son parti et s'avança à la hâte vers la baie.
La voix contiimait de parler :
— C'est fini! il ne bougera pas! Quand Garabosse s'entête f...
— Que sil que si! disait le garçon; faudra voirt
— Ne lui faites pas de mal au moins, Renotl II est vieux, vous
savez! ce pauvre Carabosse ! j'étais toute petite quand...
M. de Cisay était arrivé à la haie, en face d'un échalier, et regar-
dait dans le diemin, tout en enjambant au plus vite.
A deux pas de lui, au bord du fossé, un âne attelé à une petite
voiture avait un accès d'entêtement. Il s'd[)stinait k ne pas bouger
de place. Une jeune fille, descendue, sur la route, brandissait, pour
le décider, un fouet à pompons roages, mus d'un air si doux et si
suppliant que l'animal en cédant eût obéi à un bon mouvement
plutôt qu'à Fautorité. Le gars Renot, moins tendre pour Tâne, tirait
sur la bride à pleins bras. Mais la résistance était acharnée.
L'attelage n'avançait pas d'un pouce.
— Ma mère sera inquiète, disait la jeune fille. Il y a plus d*ua
quart d'heure que je tâche de convaincre Carabosse... Que faire?
A ce moment, le marquis ayant franchi l' échalier, la jeune fille
l'entendit et se retourna. Elle devint rouge depuis le front jusqu'au
menton, n'étant point de ces blondes fades, toujours pâles, chez
qui les cheveux et le teint semblent décolorés, mais de ces blondes
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MESSIBURS DB OSAT 49(
vivaces dont la peau transpareote laisse voir la richesse du sang.
Son bras levé retomba près d'elle et elle murmura en essayant de
domiaer un peu d'embarras :
— Nous faisons grand tapage, n'estrcepas, monsieur le marquis?
— Comment! c'est vous, mademoiselle Jeanne, seule dans les
grands chemins?
M^** Jeanne, qui luttait intrépidement contre son trouble et sa sotte
situation, tendit au marquis une petite main une, perdue dans un
gant chamois dont les plis lui couvraient le poigneU
— C'est absurde I murmura-t-elle, absurde! n'est-ce pas?
Le marquis lui prit la main, la retint un instant entre les siennes
et sourit longuement, comme cm fait en regardant les enfants.
— Au contraire... cela me permet de venir à votre secourç.
Voyons, que vous est-il arrivé?
Us se rapprochèrent de l'àne, que Renot laissait tranquille et qui
s'étsdt tu.
— Pauvre Carabossel dit-^lle.
— Voua le plaignez? IWais c'est un coupable..,, un monstre, qui
ose vous désobéir.
— Ohl non, nK)nsieiir le marquis, ce n'est pas un monstre, au
contraire. C'est parce qu'il se souvient... Un jour, nous étions
encore tout enfants..., et à cet endroit même, avec Bernard, sous le
ceri^er...
Le marquis leva la tète et reconnut, en eifet, que l'attelage était
arrêté sous un cerisier sauvage.
— Mais l'histoire serait trop longue, ajouta-t-elle tout d'un coup
en 8'interr(»npant. Pensez-vous qu'il y ait un moyen de persuader
Garabosse?
— Je l'espère, mademoiselle.
M. de Gsay jeta un coup d'œil sur le joli harnachement de l'âne,
sur la houssine de fines cordes et les grelots d'acier. Il reconnut la
petite voiture bariolée :
— Vous vous en servez donc encore?
H"* Jeanne rougit de nouveau.
— Ohl non, c'est par hasard, tout à fait par hasard. Une fan-
taisie qui m'avait prise avant l'hiver, pendant que les chemins sont
encore beaux, fantaisie à laquelle Garabosse ne s'est pas prêté,
coname vous voyez.
Elle s'animsût, et, tout en pariant, rangesdt, et tirait, et remettait
en ordre les touffes de laine rouge qui ornaient la tête de Tâne.
— Il a eu bien tort! mademoiselle Jeanne, c'est le bourriquet qui
a tous les torts!
Le marquis leva les yeux sur cette jolie fille un peu émue,
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492 MESSIEURS DE GISAY
et resta charmé de la grâce qui émanait d'elle. Jeanne souriait,
laissant voir une rangée de dents blanches, de petites dents co-
quettes qui se montraient au moindre mouvement des lèvres. Ses
yeux bleus, très clairs, cherchaient à se Tâcher, sans y parvenir.
C'était deux yeux qui n'étaient pas aptes à gronder. Mais, comme
ils étaient doux, pénétrants, pleins de tendres reproches lorsqu'ils
se fixaient sur l'âne I
— Ohl oui! murmura le marquis, le baudet esr impardonnable...
Range-toi, Renot, laisse-moi faire.
Le gars s'écarta. La jeune fille se mit un peu de côté, sa robe
claire se détachant sur le fond sombre de la haie, et le voile Manc
qui enveloppait son grand chapeau s'envolant derrière elle comme
une banderolle. M. de Gisay prit la bride, doucement, passa la main
sur le dos de l'animal, et donna une petite secousse. Jeanne atten-
dait, haletante, et déjà prête à applaudir, dans son aimable nature
expansive. Elle avait rdson. Soit que l'âne eût fini son accès, soit
que la persuasion lui fût venue, soit plutôt que le marquis fût né
chanceux, Carabosse se mit à marcher.
— Bravo! cria Jeanne.
Sa voix faillit tout perdre. Il y eut un nouveau temps d'arrêt.
— Attendez! attendez! fit le marquis.
Les deux maios de Jeanne, qu'elle avait rejointes pour applaudir,
restèrent haut levées.
— Hue donc! lança le gars Renot.
Au même moment, l'âne se décidait tout à fait sous la pression de
main du marquis, et M. de Gisay, entraînant peu à peu l'attelage,
et sans lâcher la bride, se mit à marcher, puis à trotter, puis à
courir sur le chemin. Gela le rajeunissait, cela le flattait, cela le
grisait un peu. Il avait l'air plus flambant que jamais. Le gars Renot
resta immobile, la figure ébaubie et contente. Jeanne suivit.
— Il va se fatiguer, dit-elle, ce bon M. de Gisay.
Elle se mit à courir pour le rattraper et aussitôt le marquis
s'arrêta.
— Montez vite, mademoiselle Jeanne.
Jeanne sauta lestement dans la voiture et prit les guides.
Le marquis, la voyant installée, lança l'âne de nouveau en conti-
nuant de marcher auprès de la voiture. Puis tout à coup, constatant
le bon état des choses, il s'arrêta en levant son chapeau, pendant
que Jeanne, encore surprise, filait bravement sur la route. Elle se
retourna, se souleva sur la banquette, et envoya au marquis un
geste charmant avec un joli sourire :
— Merci ! merci! cria-t-elle.
M. de Gisay resta un instant immobile, les yeux fixés sur le
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MESSIEURS DE OSAT 492
groupe qui s'enfuyait. L'âne trcHtait à merveille, d'un bon pas égal
et souteuu. Il semblait en train de faire oublier sa faute. Un petit
tourbiHon de poussière voltigeait comme un panache derrière la
voiture et mettait une sorte de brume, irisée par le soleil, sur les
fins contours do corps de Jeanne, enveloppant sa taille, et sa tète,
et son bras qui tenait le fouet. Les grelots tintaient, adoucissant de
minute en minute leur bruit léger, leur bruit joyeux.
— Ça, dit le marquis, c'est la jeunesse, et la belle I Vive la
jeunesse I
H. deCisay renfonça du bout des doigts, par trois petits coups secs,
le foud de son chapeau mou, et se retourna pour rentrer dans le parc.
— Autrefois, toutes les jeunes filles étaient fraîches et gentilles
comme cette petite Jeanne Biais maintenant! Maintenant
notre aristocratie est pàlel
Il passa Téchalier et prit l'allée qui remontait vers le château. Un
peu las de sa course avec l'âne, il s'assit sur un banc qui se trouva
là, souflOa, appuya son coude gauche sur son genou, et du bout de
sa canne, se imt à dessiner, négligemment. Le sable était uni,
encore frais de rosée, et tout blanc de soleil, fait pour tenter l'ar-
tiste ou l'amateor. M. de Gsay, poursuivant son idée, fit d'abord
un âne, avec d'immenses oreilles. Puis à côté, au-dessus de la tète
de l'âne, il mit une petite figure enfantine, la bouche ouverte et
des cheveux fous, au vent.
— On la reconnaîtrait, en vérité, dit-il.
Sans s'arrêter, avec son entrain juvénile, il traça, en face, un
médaillon ovale dans lequel il profila une silhouette de femme,
anguleuse et raide :
— Vcâlà le type actuel, dit-il en riant, le type distingué : figure
en lame de couteau, joues creuses, couleur de plâtre, avec de
vagues teintes bistrées, les épaules hautes et des bras d'araignée.
Par ma foi ! ce sont nos Parisiennes ! Cela fait frémir de leur confier
le soin de perpétuer une race.
Le marquis fit un mouvement de sourcil et se leva pour retoucher
la coiffure de Jeanne. Puis se rasseyant, et d'un air philosophique :
— N'empêche que celle-là...
Il promenait sa canne sur le profil maigre :
— N'empêche que celle-là, qui doit être fille d'un banquier
juif, se mariera plus vite que...
Et s'interrompant au beau milieu de son étude de mœurs :
— Après tout, c'était déjà comme ça de mon temps.
Il se prit à rire, et, au-dessous des deux profils, traça vivement
trois types d'hommes qui semblaient défiler devant les jeunes filles
en saluant.
10 MOVBHBaB 18S7. 32
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194 1U8SI8QBS DE GISlï
— Par rang de préséaûce et de paternité. Le marquis d'abord!
Favoris blancs, teint vif, — je ne peux pas rendre cela sur le sable,
-^ jeunesse persistante, salut respectueux, salut confiant, en pas-
sant devant une jolie femme I... Le comte^ maintenant! Tenue
anglaise, correcte et grave; salut réservé qui ne signifie rienl... £t
puis, la troi^ème génération, ce bon eiifant de Bernard, mon
petit-fils enfin I...
Mais, comme M. de Gisay était en train d'achever le bras du
jeune homme, saluant bravement, quelque chose remua dans le
fourré, en face, un chien s'élança dans l'allée, un pas résonna, on
étendit un bruit de brindilles qui se cassent et, une seconde après^
un chasseur déboucha entre deux grands sapins.
Le jeune homme marchait vite, le fusil à. l'épaule, faisant cra*
quer sous le talon de ses bottes les feuilles qm avaient déji com-
mencé de tomber. En apercevant 11. de Gisay, un bon sourire
éclaira sa figure, et, sur le visage du marquis, passa au même ins-
tant une joie franche, affectueuse, et comme un peu fière.
— Que faites- vous là, grand-père?
— Piar où reviens-tu, maraudeur?
Les deux phrases s'étaient croisées, et, comme elles se tenni*-
naient, Bernard, qui avait enlevé sa casquette de toile, tendait soa
front au marquis, avec un mouvement de tendresse jeune où la
sympathie se mêlait au respect pour faire une affection très c(»ii-
plëte et très vivante. Le marquis l'embrassa et se recula un peu sur
le banc pour lui faire place.
— Mets-toi là... Mais, attention I ne vas pas gâter mon antithèaeii
— Quelle antithèse?
— A propos, as-tu retrouvé nos perdreaux?
— Oui, oui, grand'père, et d'autres, gris. Pourquoi n'ètes-voiaa
pas venu avec moi ce matin? Il faisait frais, pas de vent, le gibier
tenait bien, et ma foi...
— Eh bien?
— Eh bieni j'en ai tué une» dit modestement Bernard.
— Et c'est tout? s'écria M. de Gisay en éclatant de rire.
Le jeune homme enfonça sa main dans la poche de sa veste et
retira une perdrix grise quH passa à son grand-père.
— Une pour vous, qui aimez les grises.
Il en sortit une seconde,
— Une autre pour mon père, qui préfbre les rouges.
Et fouillant dans son autre poche :
— Pour moi, je n'ai rapporté qu'un écureuil.
Le marquis prit le petit animal que lui tendait Bernard et s*
alla le poser sur le sable, en face du profil de Jeanne.
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— Ib se resoemblent, nmiKxmra^tHil, c'est la mftme ^rlce et la
même ?iv«cilé.
^ Mais, grand^père, dit Bômard, je vte compnenâs pas; t<nis
paries par énigmes. Q«f est-ce que cela i^epréseate?
— Gela représente une personxie ({oe j*ai sauvfe ce matin même.
— Comment, vous avez sauvé quelqu'un, et je vtras trouve là
tranquille comme si...
— Mon 0iea t oui. Je me reiâettaîB de née émotions el je dessinais
son portrait. Vn Greofie, mon «cbOT enfant.
— Viywit?
— Je le CTois bien.
— Vous m'intriguez.
Le marquis se leva et passa son bras sous celui de Bernard.
— Je vais te conter la chose en rentrant déjeuner.
Le jeune homme se retourna encore.
— Et l'autre portrait?
— Oh! l'autre... je ne lui ai pas sawvé la vie.i. t» Pépouseras,
sans doute... Cela vaudra peut-être mieux I
Et pendant qu'ils marchaient dans Taltée, le chien bondissant
aotour â'eax, courant en avant, revenant tédier leurs mains,
qnèflant les bmossaiRés, fe vieux iÉiati|«ds se penchait vers son petit-
fils et lui racontait complaisamment son aventure du matin.
Bernard écootsût, un peu grave, plus grave que le marquis.
Parfois il rougissait subitement. Parfois son ml s'attachait sur son
grand-père avecun mtéi^ concentré et puissant. lis étaient presque
de même tadlle et se tenaient aussi droits l'un que l'autre. Mêmes
épaules, même galbe, même type de visage, seulement plus blond
et plus adouci chez Bernard, à cause de sa jeunesse et de son
expression de visage, qui différait de celle du marquis. On pou-
vait, en les voyant ensemble, se livrer à de singuliers rapproche-
ments, à de curieuses études 'de race.
Ck^nmoe ib arrivaient au château, le bruit de leurs pas fit appa-
raître à la fenêtre un troisième personnage, beaucoup plus brun que
les deux autres, un homme de quarante-cinq ans, grand, sec et
maigre.
— Bonjour, père, dit Bernard en étant son chapeau.
— Vous vous donnerez la jaunisse, monsieur mon fils, à travailler
si matin, cria le marquis.
Le comte de Gisay sourit à peine t
— Est-œ que vous rentrez, mon père? demanda-t-il.
— Probablement.
— N'est-ce pas vous que j'ai aperçu sur la route, il y a une heure,
entndoant un &ne?
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496 MESSIEURS DE GISàY
Le marquis, avant de répondre, se tourna verd son petit-fils.
— Entraînant un Ane... Quelle façon prosaïque de traduire les
choses. Nous qui rêvions, Bernard et moi, des temps chevaleresques.
— Ce n'est pas ma faute, répondit le comte, avec un demi-
sourire, ni l'âne ni le siècle ne s'y prêtent.
— Peut-être 1
— C'est fâcheux, dit Bernard.
Le comte regarda son lils qui tenait à la main l'écoreuil.
— C'est toute ta chasse? Voilà une fameuse matinée 1
— Ingrat! s'écria le marquis. Il nous rapporte un beau couple
de perdreaux. Je gage qu'avec tes airs sérieux, tu n'as rien fût de
plus utile ce matin.
Quelque chose de sombre passa sur le visage du comte, soo'ff'ont
pâle se plissa légèrement :
— Je me suis occupé d'aflaires.
— D'affaires I soupira l'incorrigible marquis; alors je fais plus
que te pldndre... je te blâme I...
Le comte sourit, par convenance sans doute.
— Que voulez-vous, mon père? à chacun son r61e iâ-bas.
Et il se redressa pour se retirer de la fenêtre et rentrer dans sa
chambre, pendant que le marquis et Bernard franchissaient le
perron, bras dessus bras dessous.
Sur la troisième marche, M. de Cisay s'arrêta et huma l'air :
— Recueille-toi, Bernard. Ce fumet ne te dit-il rien?
— Si fait. Il me rappelle iiotre chasse en plaine et les cailles...
— Parfaitement... Cette Gothon est vraiment une fine cuisimère.
11 y a plaisir à lui apporter du gibier.
Bernard regarda M. de Cisay.
— Avec vous, grand-père, tout est plaisir, dit-il.
Le marquis lui passa le bras sur Tépaule, autour du cou, et ils
entrèrent ainsi dans le vestibule, au moment noême ob Courtois
s'avançait, la serviette à la main, et disait de son ûr imperturl>al>le :
— M. le marquis est servi I
II
Les trois de Qsay sont au salon.
Le marquis, assis dans une vieille bergère, recouverte avec
d'anciennes robes de noces, digère les cailles et lit son jounud, un
journal gai, car il n'en aime pas d'autre. Son fauteuil est près de la
cheminée, du côté droit, en face de la porte. C'est le fauteuil qu*affec^
tionnait la marquise, c'est le fauteuil de la maltresse de maison, e^
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lESSaillS M GISAT 497
H. de Gisay, en roccupant^ remplit tant bien que mal ane place que
la mort a deux fois frappée.
Àu-dessQS de sa tète se penche le portrait d'une femme, vue i
mi- corps dans un cadre ovale, style Louis XV« C'est une figure
charmante, vaporeuse, enveloppée d'une robe blanche avec des
cheveux dorés et des traits enfantins et spirituels. Il est aisé de
voir qu'elle est Bretonne d'origine, à son visage court et rond, à
ses yeux bleus, à la fois très doux et très volontaires. Elle tient un
livre de prières à la main, ce qui contraste avec la nudité de son
cou et de ses bras, mais sans choquer la pensée, tant il y a de
candeur dans tout l'ensemble de sa personne.
Ce fut la marquise de Cisay. Ce fut une sainte et délicieuse
créature, fêtée du monde, aimée de Dieu, qui passa en souriant à
tous les bonheurs et à toutes les misères, mettant autant de grâce
à monter le matin l'escalier des pauvres, avec un pain sous son
manteau, qu'à entrer le soir dans une salle de bal, toute parée, toute
ravie. Elle était née bonne, comme elle était née belle. Sa vie n'eut
pas une ombre et n'en fit jamais naître. Elle vécut dans un rayon.
Le marquis l'adorait avec la fougue de ses vingt-cinq ans. Mais
tout cela était trop beau. En plein bonheur, en pleine santé, entre
les jeux de son fils et les tendresses de son mari, la marquise de
Cisay fut arrachée de ce monde. Elle mourut en trois jours,
en 1S&7, d'une de ces épidémies de choléra qui tratqèrent long-
temps, par accès fantasques, après l'épouvantable invasion de 1832.
Le marquis souffrit cruellement. Pendant longtemps il ne put
dominer son désespoir.
Mais il était venu au monde avec une si heureuse nature, il y
avait en lui tant de jeunesse, tant de vitalité, tant d'épanouissement,
qu'il reprit peu à peu ses facultés. L'amour qu'il avait pour sa
femme ne le quitta point; mais il se transforma en un souvenir
doux et pénétrant avec lequel il prit l'habitude de vivre. La
marquise lui parut un ange qui voltigeait à côté de lui, souriante
encore et toujours aimable. Ce genre de sentiment eut l'avantage
de ne jamais vieillir. Le marquis aima toute sa vie à s'asseoir au-
dessous du portrait de sa femme, à revoir les objets qui lui avaient
appartenu. Il en parlait aisément, non plus avec larmes, mais avec
aisance, avec bonheur. Et pour les intimes, pour ceux qui étaient
très près de son cœur, il sortait parfois de sa poche une miniature
qui ne le quittait jamais. Cette miniature représentait une toute
jeune femme, penchée H une fenêtre, envoyant un baiser du bout
des doigts à un jeune homme qui lui disait adieu. Le marquis
mettait alors l'extrémité de son index sur la silhouette du jeune
bonune ;
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498 HISSlEm K mki
— C'est moi! disait-il... Heureux mortel !
Et c'était vrai! Et cette naïveté de régoîsme, et cette tendresse
de coeur, et cette légèreté de Tesprit, et cette personDalité joyeuse,
et cet entrain que rien n^ayait pu abattre, c'était le vrai caractère
du marquis.
... Un peu pks loin, à cbeval sur une fumeuse, le comte de
Gisay, qui tenait aussi un journal, parcourait âprement les dernières
nouvelles de la Bourse. 11 supputait des chiffres dans sa tète; on
le vo}ait bien à la contraction de ses sourcils. Parfois même ses
doigts nerveux frappaient le bois de la chaise à petits coups secs,
qui marquaient les étapes de ses cakuls.
Le comte Rodolphe de Gisay, né à Pans, en 18^, avait dans
ses manières et dans toute sa personne, soit caprice de la nature,
soit constante application de la volonté, autant d'anglais que de
français. Il était correct avant tout. Grave, un peu froid, mesuré,
n'aimant ni les excès ni les exagérations, et très versé dans les
choses d'argent. Au demeurant, fort bon fils, attentif avec le mar-
quis, et père très vigilant pour Bernard.
Le comte était maire de son village, — un miùre modèle, — tous les
chemins de la commune le proclamaient. Les filles tenaient i grand
bonnem* d'être mariées par lui. Les hommes venaient le consulter
dans leurs embarras et trouvaient toujours en lui le même accueil,
sérieux, obligisaiit, avec des conseils sages. Ses fermiers le considé-
raient et le payaient fort net, sachant qu'il y tenait.
Le comte de Gisay n'avait pas été heureux en ménage. C'était
sans doute la raison de ce pli qu'il avait toujours au front, un
vilain {di vertical qui lui donnait l'air dor. Il avait épousé, dans les
dernières années de l'empire, en 1864, une jeune héntiëre d'une fa-
mille de province, dont il avait fait la connaissance aux eaux de Vichy.
M"* de Varincourt, fiUe d'un ancien préfet, était une jeune per-
sonne pâle, un corps long et maigre, ayant peine à se porter, et
semblant traîner la vie, à vingt ans, comme un fardeau trop lourd.
Elle avait de grands yeux sans expression, un sourire triste, ui^
esprit ordinaire, et une fatigue de tout qui perçait dans ses mpin-
drês gestes. Sa fortune était belle. Rodolphe de Gisay, hésitant
d'abord devant une aussi frêle constitution, se rassura en considé-
rant l'heureuse santé de M. et de M** de Yarincoort.
-*- EUe se fortifiera, dirent les médecins»
— Le mariage la guérira, murmurèrent les amis.
Il l'épousa, la soigna un an, dans une grossesse languissante, et
la vit mourir en couches, en lui laissant un garçon.
Ge garçon, c'était Bernard : Bernard, sur qui s'étaient portées
toutes les affections , toutes les forces vives de cette maison I Ber-
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MESSIEUAS ÛS OaiY 409
Dard qui» dès son berceau, avait dû égayer deux veuvages^ et sur
qui s'étaient concentrées deux vies d*hommea, absorbant leur espoir
dans cette troisième génération des de Cisay.
Pourquoi le comte ne s'était-il pas remarié, comme on était en
droit de le supposer? C'est une question que chacun résolvait diiTé-
remment. Toujours est-il que M. Rodolphe de Gisay déclina les
offres qui lui furent fautes par des amis complaisants. Personne
ne pénétra sa vie intime. Tout ce qu'on voyait de lui était irré-
prochable. Il avait une foule de relations agréables, dans les meil-
leurs salons de Paris. Excellent tireur, il était renommé au Jockey-
Club. La justesse, la précision de son coup d*œil, étaient connues au
tir aux pigeons.
Possesseur ou plutôt gérant de la fortune de sa femme, il la
plaça sans demander avis à personne, il ne subit aucun des entrat-
nements du luxe, ne ût point courir, quoiqu'il aimât les chevaux, et
Be devint point joueur, quoiqu'au fond du cœur il se passionnât
pour les cartes.
Coûlrairement au marquis, il ne parlait jamais de sa femme.
N'était B^nard, on Teùt dit garçon. Et comme le marquis, qui
n'avait jamais goûté sa belle-fille, évitait aussi, instinctivement, d'en
évoquer le souvenir, on eût pu croire que cette pâle personne
n'avsût jamais existé s'il n'était resté d'elle, relégué au premier
étage, un grand portrait en pied, un peu embu, avec une tète trop
petite émergeant de fourrures sombres, et regardant les gens avec
des yeux de l'autre monde.
Certes, Bernard ne tensdt pas de sa mère. Il ne ressemblait pas
non plus à son père. Caractère charmant et doux, par l'aménité, la
facilité d'une heureuse nature, il rappelait son grand-père, mais
avec plus de sérieux et de réflexion.
On avait confié son éducation aux Jésuites. Question de mode
peutrètre pour le comte de Cisay; en tout cas, heureux effet de la
mode. Les Pères avaient travaillé sur ce bon terrain. A vingt-deux
ans, au moment où nous le voyons appuyé sur la balustrade de la
fenêtre et fredonnant en fumant sa cigarette, Bernard de Cisay
possède une âme ouverte à tout, une volonté de fer, une piété
solide, un désir généreux de faire quelque chose de sa vie.
Et pour qui contemple ce beau garçon, si vigoureux dans sa
grande taille, si bien découplé, si alerte, rappelant si exactement
par une loi d'atavisme de plus en plus constatée les belles qualités
physiques de son grand-père, pour qui songe que son esprit est fait
comme son corps, il y a beaucoup à espérer de la race des de Gisay t
Le salon était silencieux ; on n'entendait que le fredonnement de
Bernard auquel l'oreille s'habituait comme au bourdonnement des
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500 MESSIEURS DE GISÂÎ
mouches sur les vitres, bourdonuement qui berce et dont on ne se
rend plus compte à moins qu'il ne vienne à cesser* Parfois cepen-
dant le marquis se retournait dans son fauteuil, avec un mouve-
ment vif, et alors il iurlutait, comme Bernard. Cela ne durait pas :
le temps de chantonner à mi-voix les deux ou trois premiers vei's
d'un vieux couplet. Mais c'était infaillible; à chaque changement
de position, c'était comme une secousse électrique qui touche un
ressort.
Ne faut trahir ni son roi, ni sa belle...
Preux chevalier, garde bien dans ton cœur.
Serment d'amour à gente damoiselle...
— Tiens! voilà une voiture! s'écria Bernard.
— Voyons ça, dit le marquis en s'approchant de la fenêtre.
— Un homme seul !
— Penh! reprit le marquis avec une moue expressive, c'est
M. Pignel. Rodolphe, c'est ton agent de change!
Le comte se leva, préoccupé, froissant le journal qu'il avait entre
les mains, et s'approchant, avança la tête entre son père et son ûls.
— C'est parfaitement exact.
Ses yeux revinrent une fois encore sur les chiffres de la quatrième
page, puis il jeta le journal sur un meuble.
Le marquis le regarda; il était perspicace; avec son esprit fin,
qui ne raisonnait pas toujours, il avait la vue fort nette. L'agitation
du comte le frappa; il le prit par le bras, l'entraînant à quelques
pas de Bernard, et devenant subitement grave :
— Ah ça! tu as l'air tourmenté, Rodolphe?^ que se passe- t-il?
Le comte sourit, de son sourire froid :
— Rien, mais rien du tout, mon père. Pourquoi vous inquiétez-
vous? Je vais aller parler à Pignel... et, très calme, vous voyez.
— Allons! tant mieux, dit évasivement le marquis.
Ils revinrent vers le jeune homme, toujours accoudé à la fenêtre,
et sur lequel les yeux du comte restèrent un instant attachés avec
fixité. Le comte aimait son fils ; il l'aimait à sa manière sans doute,
personnelle, intéressée, mais indéniable.
— Que fais-tu aujourd'hui, Bernard?
— Je vais à Paris, mon père, je croyais vous en avoir prévenu,
à propos de ces réunions...
— Parfaitement. Et tu resteras?
— Deux jours. Il le faut bien. Mais je serai de retour mercredi
soir.
— Tu m'abandonnes? dit le marquis de l'air câlin d'ua grand
enfant.
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MESSIEURS DE OSAT 50i
— Venez avec moi, grand-père. J'en serai si heureux!
— Non, je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Parce que j'y resterais et qu'il est convenu que nous ne quit-
terons Chanteloup qu'à la fin du mois.
— Pourquoi resterîez-vous?
Le marquis fit un petit mouvement de dépit :
— Parce que je m'y trouverais bien et que quand je laisse un
doigt de prise à ma fantaisie, elle me dévore tout entier. La gueuse
est plus forte que moi.
— Vous vous calomniez, grand-père, vous êtes bien mdlleur que
vous ne pensez.
— Enjôleur !
La voiture de l'agent de change arrivait au bas du perron. Le
marquis se tourna vers son fils avec une subite inquiétude :
— Rodolphe, tu ne vas pas le faire entrer ici?
— Non, mon père, tranquillisez-vous. Je vais l'emmener chez
moi. Alors, au revoir, Bernard, je ne te reverrai pas...
— Je pensais aller vous dire adieu.
— Non. Ne viens pas. Quand je suis en affaires...
Le comte Rodolphe sortit en envoyant de la main un signe au
jeune homme et, Tinstant d'après, on entendit sa voix et celle de
H. Pignel dans F escalier.
Le marquis était devenu songeur; il s'était accoudé sur l'appui de
la fenêtre et regardait devant lui. Mais la réflexion ne lui allait guère.
— Tu ne pars qu'à quatre heures, mon petit Bernard?
— Oui, grand-père.
— Eb bien!. prends ton fusil et allons dans les bois. Il nous pas-
sera bien un lapin ou un ramier.
En se dirigeant vers la porte, l'un près de l'autre, ils côtoyèrent
une glace qui descendait presque jusqu'au parquet.
M. de Cisay, qui marchait devant, s'arrêta un peu, ce qui força
Bernard à s'arrêter aussi. Les yeux du marquis allaient de sa propre
image à celle du jeune homme. Il s'y complaisait.
— N'est-ce pas qu'il me ressemble?
Ce De fut qu'un murmure, un mi-voix, un de ces échappements
d'une pensée intime qui ne s'adressent à personne et ne demandent
pas de réponse.
Bernard sourit, content par sa seule mine de faire plaisir à son
grand-père, et M. de Cisay, continuant de comparer, en faisant
comme d'habitude abstraction d'une génération.
— Le teint moins vif, à cause de sa grand'mère, qui était une
fée blonde I...
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50e MISSIEURS BS CISàT
III
Le comte était assis dans son cabmet de travail, en face d'un
bureau de chêne durci, et toannentait un coupe-papier d^ifoire
dont il faisait ployer la lame.
En face de lui, sur un fauteuil de drap rouge, M. Pignel se
démenait et parlait.
Le contraste entre les deux hommes et les deux attitudes était
complet : M. de Gisay, calme, ne quittant pas son sourire de corn-
mande, tout extérieur, V<jm1 brillant et sec, à peine on geste nerveux
de la main, à demi allongé, écoutait son interlocuteur sans trahir
la moindre émotion. Sur son visage un peu creusé, sur ses tradts
saillants, on ne pouvait étudier que l'empreinte laissée par l'habi-
tude de la vie, mais jamais celle des impressions du moment.
Les tentures rouge sombre, les boiseries, les meubles noirs don-
naient à cet appartement un aspect particulièrement grave et le
privaient de beaucoup de lumière. Mais à cette heure de la journée,
la fenêtre étant ouverte, laissait entrer une gerbe de rayons qui
portaient directement sur le bureau du comte, tranchant avec la
pénombre de tout ce qui n'était pas ainsi éclairé.
Ce carré de soleil se terminait au pied du fauteuil de l'agent de
change. M. Pignel, dans la précipitation de ses mouvements, tantôt
y entrait, lorsqu'il se penchait en avant, tantôt en sortait, quand il
se renversait en arrière. C'était un petit homme chétif, agité, d'un
teint absolument pâle, plombé, flanqué de favoris roux, et d'une
recherche de toilette qui jurait avec le manque d'élégance de ses
manières. Il se répandait en paroles, en gestes; il semblait accuser
quelqu'un et ne restmt pas une minute dans la même positioo.
Le comte le laissa parler. Puis, quand il en eut assex, il coopa
la phrase & un joint :
— Que voulez- vous, mon cher Kgnel? c'est une mauvaise afEure. . .
Il y en a pour tout le monde.
Ce beau calme glaça le petit homme. Il s'arrêta un peu, comme
transi, puis se répandit à nouveau en explications et en regrets.
Le comte l'attendit encore et ensuite se leva, très naturelleineirt,
et fit quelques pas près du bureau.
M. Pignel suivit l'impulsion donnée et se leva aussi,
•— Nous recommencerons, m<m cher Pignel, nous lecommeDce-
ronsi voilà tout.
— Â la bonne heure, monsieur le comte. Je suis heureux de ^oqb
voir prendre les choses d'une si bonne façon, car, en vérité, même
pour nous, qui sommes du métier, ce n'est pas facile d'avaler une
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MESSIEURS UÊ GBAT m
pareiUe... Il est yrai que vous pouvez, mieux que pers^aie, perdre
cette sonuEie...
M. de Cisay ne répondit pas; il se cmtenta de sourire en tendant
la main à M. Pignel, qui sortit.
Le comte le laissa au haiet de Fescatier et rentra dans son cabinet.
Sa physionomie changea. Le pli de son Tront s'accentua. Aux deux
coins de sa bouche se creusa une ride.
— DiaUel c'est plus grave que je ne pensais I
Il ouvrit le tiroir de son burera. Les papiers y étaient soigneu-
sement divisés en deux rangées de dossiers étiquetés, dans de
petites chemises vutes & droite^ bleues à gauche. Sur celles de
droite, dans la couverture générale, il y avait écrit en grosses
lettres : Affaires personnelles, — el sur celles de gauche : Ar-
faires de la mairie. — Les unes et les autres étaient classées avec
le même soin, car si M. de Cisay était pour lui-même constamment
préoccupé de ses intérêts, il ne portait pas une moindre sollicitude
à «ceux de la commune.
il glissa entre les dossiers verts ses do^ts osseux habitués à
feuilleter, Ura Tun après l'autre plusieurs papiers, les lut^ sans
détendre Tare de ses soorcila^ remit le te«tt en place, fenna dure-
ment le tiroir et sonna.
Son valet de chambre parut, un valet de chambre en habit, avec
une figure glabre, flasque et une tenue de mannequin. Ainsi les
aimait le comte. Il avait là-dessus une théorie :
— Ce sont des machines.
— Allons donc, s'exclamait le marquis indigné, tu ne me feras
jamais croire que Courtois soit une machine I
— Courtois est sans doute une exception dans la nature, une
exception qui se rencontrait encore autrefois» mais qu'il ne faudrait
pas chercher aujourd'hui. Nos domestiques ne sont maintenant que
des
Et comme ces soi-disant machines l'avaient souvent quitté, et
trompé, et volé, il en était venu à rêver une sorte de service Mé-
trique. L'invention du téléphone l'avait ravi. 11 y voyait un ache-
minement vers l'appareil parfait, une application de ses rêves, et
ai attamhnt l'inventioD déûnidve, il traitait son moncte comme il
aurait traité f appareil.
— Monsieur le comte a sooné?
— Allez me chercher M"* Durandal, le notaire. J'ai besoin de Im
parler à l'instant. Fûtes vite.
team referma la porta et le comte resta seul. Il appuya ses deux
coudas sur la tablette noire du bureau, laissa tomber son front sur
ses mains, et se plongea dans ime sorte de rêverie, si tant est qu'on
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501 MESSUDRS DE GISÂT
puisse appeler rêverie un effort violent de la pensée. Mais ses
réflexions tenaient du rêve, en ce sens qu'elles portaient sar nn
long espace de temps, et flottaient du passé de sa famille à Tavenir
de son fils.
— C'est un rude coup! et comme d'ordinaire j*en éprouvend seul
l'amertume
Il hésitait.
— A quoi bon en parler & mon père? Autant causer d'affaires
avec les rossignols du bois. Même insouciance et même légèreté...
Pourtant, il y a des cas où les responsabilités deviennent par trop
lourdes et où il faut savoir prévenir les intéressés que... mais oui,
que la ruine est à la porte I
M. de Gsay se renversa dans son fauteuil et reprit son coupe-
papier dans la main droite :
— La ruine!...
Son visage se détendit :
— La ruine!... entendons-nous.
Puis redevenant sombre.
— Enfin I... tout est relatif en ce monde.
Au même moment la porte s'ouvrit, et Jean s'effaça pour laisser
passer quelqu'un. Le comte se retourna et se leva vivement :
— Comment! c'est déjà vous!... ce n'est pas possible!
Remplissant tout le cadre de la porte, une figure joviale venait
d'apparaître, celle d'un gros homme, pas grand, très rouge, avec
un ventre énorme qui le précédait d'un demi-mètre.
— Parfaitement moi, mon cher monsieur le comte; adoûrez la
rapidité avec laquelle je me rends à vos ordres.
Le notaire, suffoqué d'avoir monté un étage, respirait difficilefiient
et tirait son mouchoir pour s'éponger le front. Le comte lui prit la
main.
— Plaisanterie à part, mon cher Durandal, vous n'avez pas eu
le temps matériel de...
— Des ailes d'oiseau, monsieur le comte, pour votre service,
pour le service de la famille de Cisay.
— Asseyez-vous alors, et avant de parler, prenez du soafDe.
M* Durandal se laissa tomber dans le fauteuil qu'avût occupé
H. Pignel. Le soleil avait un peu marché et glissait un large rayon
sur la chaîne de montre et sur les boutons culminants de son gilet.
11 commença :
— Voilà, monsieur le comte. J'avais justement affaire i vous. Je
m'étais mis en route, après mon déjeuner, -^ pas trop vite, dans la
direction de Chanteloup, et quand j'ai rencontré Jean qui oi'a' dk
que vous me faisiez appeler, j'étais au bout de l'allée.
A
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MESSlSimS DK GISàT 505
Sa lai^ face s'épanouit; il relera une pelite mèche de son
toupet gris qui lui retombait sur Toreilie et un commencement
de gaieté secoua sa grosse personne.
Par naissance, par éducation, et surtout par dévouement, sa
nature joviale et son tour d'esprit s'y prêtant d'ailleurs, M* Durandal
était fanùlier avec MM. de Gisay. Cette familiarité n'exchiait
point le respect; au contraire, elle en était à ses yeux une des
formes. Il croyait leur dire par là ce qu'il avait au fond du
cœur : u Moi, je suis un enfant de la maison, élevé au château,
fils et petit-fils des régisseurs de Cbanteloup; je sais vos affaires
mieux que les nûennes, on me les a apprises en naissant ; je n'ignore
pas que vous avez besoin de moi, comme j'ai besoin de vous,
comme nos parents ont eu besoin les uns des autres, et si je suis
notaire, c'est sous vos plumes et toujours à votre service. »
Sostbène Durandal n'avait du reste acheté sa charge qu'après la
mort de la comtesse, lorsque le comte Rodolphe s'était décidé à
gérer lui-même sa fortune. Née du château et vivant de lui, surtout
au commencement, l'étude était dans la main de M. de Gisay, qui
trouvait cet arrangement de son goût ; le notaire continuait <f être à
lai ; nul ne pouvait être comparé â Durandal pour connaître le passé
de la famille, les tenants, les aboutissants, fécond en ressources^
rassurant dans les crises, fervent dans la bonne étoile de ses
maîtres, facile comme un homme qui fait bien ses affairées, auquel
il ne manque rien et qui a besoin de bonne humeur, ne serait-ce
que pour sa santé.
M* Durandal n'était pas beau et n'y prétendait pas; il n'avait
aucune idée d'élégance et peu de goût du luxe ; on ne lui connais-
sait qu'an amour imprudent de la cuisine, amour que sa femme
entretenait, hélas I en passant â faire des surprises gastronomiques un
temps qu'elle eût mieux employé si Dieu lui avait accordé des enfants.
Aussi M* Durandal engraissait à vue d'œil; son petit œil fin
disparaissait derrière le rebondissement de ses joues, surtout quand
sa bouche se détendait dans un gros rire ; ses cheveux, collés aux
tempes depuis le premier avril jusqu'à la Toussaint, se serraient
par mèches, sans aucune grâce; son menton soigneusement rasé
retOQobâit double ou triple sur une cravate négligente ; son nez avait
des rondeurs préparées par la nature et augmentées par Tenbom-
point, on ne pouvait lui trouver aucune forme ; et sa tête semblait
fixée directement entre ses deux vastes épaules comme si on eût
oublié de TeminMicher d'un cou.
Ayec cela, l'air du meilleur homme du monde, l'esprit dans les
yens, le cceur chaud, rond en affaires, facile avec les paysans,
seryiable avec les riches et tournant tout du bon côté.
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506 ia^IEII|l& U OSiY
S'il était cependant un caractère avec lequel sa aature eût de la
p^ne à sympathiser, c'était celui de M. fioâolpbe à^ Cisay. Le coflàte
n'était pas souvent en humeur derire^etDuraadalravecsabonhoinie,
avait le don de Timpatieuter. De sang-froid, il reçQEnaissait les qua-
lités du vieux notaire, et ses services, et son émdÂtion sur la faanlle.
Mais, de près, cette rondeur lui déplaisait. SUôt qiJi'U le voy^t, il se
sentait tranchant. De pttts> le notaire possédait deux yeux, gris, auad
petits que perçants, deux yaux qui semblaient pénétrer dans ree|)tit
desautrest, et le comte, comme toutes les natures froidement intel-
ligentes, le comte détestait la finesse. 11 ne savait pas deviner et
ne pouvait soufirir d'être deviné : cda lui paraisfisdt déloyal. En bon
gentilhomme, il n'aimait le combat qfu'â^ armes égales.. A la bonne
beurel avec M. Pignel, on sait ce qu'on fait! et quaad on lui
explique une cbose, on ne sent pas, fixées sur soi, deux vrilles
ardentes qui cherchent à voir oe qu'il y a derrière les paroles, tout
au fond de la pensée.
Le comte de Gisay appuya la main sur la taUe d'un mouvement
bref) un peu impérieux, qui coupait court au rke :
— * Durandal, j'ai h vous parler d'affaîrea.
Le notaire comprit. Il s'enfonça dans le fauteuil, jmgnit les deux
mains sur son ventre et ferma i demi les yeux, de sorte qu'il ne
s'en échappait plus qu'un menu rayon presque imperceptible :
— Tout oreilles, monsieur le comte, dit-iL
Ses lèvres s'avancèrent et se réunirent en avant, il ne bougiea plus.
Cette attitude expectante et importante agaça le conte.
— Obi il n'y a rien d'étonnant, rien d'extrajordinaire, Durandal.
Je veux de l'argent. Voilà tout.
Les petits yeux s'entr'ouvrirent et lancèrent un éclair au comte,
en plein visage.
— De l'argent?... répéta lentement Durandal.
Le comte ne, bougea. Il resta impassible et la bouche smrée.
M"" Durandal se souleva sur 3on fauteuil et retira un pan de sa
redingote qui était pris sous lui.
— Ce n'est pas difficile, monsieur le comte. On vous en trouveira.
— Très bien, dit M. de Cisay. C'est un paiement que j'ai à fsûre,
un versement sur lequel je ne comptais pas...
— On fait quelquefois des pertes, insinua le vieux matois de notaire.
-^ Oui, dit sèchement le comte, entre deux bonnes affaires.
— Oh! sans doute... Les pertes, dans la famille de Cisay, ne
sont jamais que temporaires. On les répare tou^urs. Je ïdX nu
maintes fois, et mon père aussi.
— * La somme est un peu ronde... Il me faudndt cinq cmit.nUlej
francs...
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— Cinq cent...?
Le notaire s'était encore soulevé sur son fauteuil, i bout de bras,
et dardait rar ie comte ses petits yeux dilatés. Gela ne dura qu'un
instant. U se laissa retomber. Hais le sang lui était monté à la tète
^ ses joues rdoisaient comme deux pimnes.
~OhI otal dit-il, c'est gros...
I^ comte ne répondit pas. Il battait la charge sur son bureau, du
bout des ddgts. Le notaire prit sa canne qu'il avait déposée près
de loi, la passa entre ses jambes et appuya son menton sur le
pommeau.
— C'est un peu gros... Ce sont plusieurs pertes sans doute... Je
ne trouverai pas cda sans une petite hypothèque, monsieur le comte.
M. de Cisay ât un geste évasif et mécontent.
— Il faudra une hjrpotbèqoe, bien sûr, reprit le notaire.
-^ C'est fitdieux. Vous devriez éviter cela, Durandid.
— Je ne demanderais pas mieux, monmeur le comte ; je veux bien
essayer. Je vais parier à Hathurin Gaignard, l'adjoint ; et puis je
dirai an mot à votre voisine. M*"" d*Oyrelles. Je sais qu'elle a
quelques capitaux disponibles...
M. de Cisay l'inUrrompit :
— M»* d'Oyreliei... Non. J'aimerais mieux qu'elle ne le sOt pas,
M* I>urandal se mit à sourire.
— Ikmsieur le comte, c'est diffidle d'emprunter sans que personne
le sache...
— Bh I que éKablel je me connais en affaires, mon cher Durandal.
Hais vous êtes d'un timoré 1 la moindre bagatelle vous suffoque. Vous
savex que je n'ahue pas les histofares de clocher.
Le notaire, appuyé sur sa canne, se releva lentement de soo
fauteuil. Puis il s'affermit sur ses jambes, prit son chapeau, le
lustra avec sa manche et, tenant sa redingote par les revers, la
remit en place avec un mouvement répété du cou et des épaules.
Pendant ces diverses opérations, il lançait de fréquents coiqn d'œîl
sur le comte, qui se caimiut.
— Je vais essayer... je vais esniyer... mais c'est un peu...
— Gros?... oui. Vous me Favex dit.
Le comte se leva à son tour :
— A bientèt, Durandal.
— A bientôt, monsteur le comte. Sit6t que j'aurai trouvé, j'ac-
cound vous en prévenir.
— C'est entendu. Merci d'avance.
QaaDd le notaire fut sorti, M. de Cisay se mit & arpenter son
cabinet à grands pas. il était agité, se rendant compte que M* Du-
nmdal avait raison et que le préteur ou les prêteurs allaient exiger
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508 MESSIEURS DE OSAT
une hypothèque; il se demandait s'il pouvait assumer seul une
pareille responsabilité. La fortune qu'il avût compromise était à
la fois celle de son père et celle de son fils, car aucun partage
n'avait été fait, et le marquis lui laissait la pleiM direction des
finances. Tant qu'il ne s'était agi que de mouvements de capitaux,
que de jeux de bourse plus ou moins heureux, que de pertes
légères compensées le lendemain par quelques gains, que de dé-
penses un peu fortes, lesquelles dépenses la bonne étoile de la
famille comblerait un jour ou l'autre, Rodolphe n'avait jugé utile de
mettre personne au courant de ses comptes. Meàs cette malheureuse
aifaire avait tout gâté.
— Donner hypothèque sur Chanteloup sans prévenir mon père I
non, ce n'est pas possible. Il y a des choses qu'on ne fait pas. Cottte
que coûte, je dois le mettre au courant.
Quand le comte de Gisay avait pris un parti, il. n'hésitait jamais à
l'exécuter. H traversa son cabinet, en trois pas saccadés, ouvrit la
porte, franchit le palier et pénétra chez son père.
Le marquis fais^t sa barbe : c'était son heure. Il venait de
quitter son costume du matin, et, sur le lit, soigneusement ëtalé.
Courtois lui avait préparé un vêtement moins négligé en pacha noir
avec un gilet blanc, éblouissant C'était une bien vieille habitude :
à partir de deux heures, le marquis était irréprochable. Il eût pu
recevoir le roi. Et pourtant, on n'attendait personne au château.
Mais, depuis sa petite enfance, il faisait deux toilettes par jour et
il lui était impossible de faire autrement, impossible à lui et à
Courtois.
Le vieux valet de chambre était en train de ranger« Ses mouve-
ments étaient méthodiques, il n'en faisait pas un d'inutile. Rien
n'était perdu, pas même le regard qu'il jetait sur son maître ^i
allant et venant, afm de s'assurer que le marquis avait tout ce qu'il
lui fallait, regard qui suppléait à ce que son oreille eût pu avoir
d'iofidële.
Courtois était de taille moyenne, le teint chaud, la %are rasée,
conservant pourtant deux courts favoris presque blancs* 11 ne quittait
jamais ses pantoufles de cuir plates, avec lesquelles il glissait comme
une ombre sur les parquets, ou dans les corridors, sans faire aucan
bruit. Il y avait quarante-deux ans qu'il était entré au service du
marquis, et l'on pourrait môme dire qu'il n'y était jamais entrée étant
fils d'un garde-chasse, né et élevé sur le domaine.
Sa vie était identifiée à celle de M. de Cisay ; il ne connaissait qoe
son service et l'accomplissait avec une ponctualité qui faisait soittire
les jeunes. Le marquis s'y était habitué comme on s'habitua è,
manger tous les jours. Depuis longtemps Courtois lui étût non-
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MESSIEURS DE OSÂT 509
seulement nécessaire, maïs indispensable. Quand il le voyait
apparaître :
— Ah ! voilà mon horloge qui sonne.
Courtois avait connu la marquise, il parlait d'elle avec son maître ;
il s'était même imprégné du culte que professait M. de Cisay pour
un si cher souvenir et la traitait en déesse. C'est lui qui avait la
garde des bijoux. Le marquis n'avait jamais voulu les donner à sa
belle-fille.
— Non! non! disait-il, je ne saurais m'en séparer.
Il ajoutait plus bas :
— Pour porter des perles, il faut être belle. Sur certaines peaux,
il y a des bijoux qui font pitié!
Avec Tàge, Courtois était devenu un peu sourd. Mais sans en
être gêné, puisqu'il ne faisait jamais rien de nouveau. D'ailleurs
il entendait à merveille la voix du marquis, et M. de Cisay ne se
rappelait pas lui avoir donné un ordre qu'il n'eût pas compris. Ausâ
quand le comte, agacé par cette méthode vivante, grommelait entre
ses dents : c'est du tatillon nage! — le marquis se fâchait tout rouge
et tançait son fils comme un collégien.
— Maïs, mon père, vous ne vous apercevez donc pas qu'il est
sourd!
— Sourd vous-même! Il n'y a si bonnes oreilles que celles qui
entendent le nécessaire. Courtois me comprend, c'est tout ce qu'il
me faut, et à lui aussi.
— On ne les corrigera ni Fun ni l'autre, pensait le comte.
Et il se taisait. Mais cela l'énervait toujours un peu d'assister à
Ja toikite de son père, toilette minutieuse entre toutes, et surtout
quand il avait quelque chose de sérieux à lui dire. Aussi, dès qu'il
eut respiré le parfum de poudre et de savon qui remplissait la
chambre, le comte regretta d'avoir choisi un pareil moment et fut
sur le point de rebrousser chemin. Mais à quoi bon? Il n'était pas
aisé de trouver le marquis en humeur de parler d'affaires; la
chose était pressée, il valait mieux en finir.
Au surplus, en le voyant entrer, et sans lâcher son pinceau
couvert de mousse^ le marquis dévisagea son fils d'un seul coup
d'cdL Quelque chose comme de la résignation lui passa dans la
physionomie. Sans doute il se disait intérieurement :
— Je ne l'éviterai pas! II faut que je subisse le reflet des entre-
tiens de mon fils avec ces affreux hommes d'affaires. N'est-ce pas
nue persécution, quand on s'est mis tranquillement à faire sa barbe,
tranquillement seul avec Courtois, qui guette et prévoit les moindres
désirs?
Pourtant, au fin fond de son cœur, le marquis était inquiet et par-
10 NOVEMBRE 1SS7. 33
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510 MfiSSl£l»S D£ Cl^Y
tant n'était qu'à demi fâché de savoir la cause des préoccupations
de Rodolphe. D'ailleurs il était né curieux, et sur ce point comme
sur beaucoup d'autres, M. de Cisay était resté comme il était né.
Le comte s'assit dans un fauteuil, près de la cheminée ; te marquis
s'approcha de la petite glace suspendue à la fendre et commença de
se savonner te menton.
— Je ne vous gêne pas, mon père?
— Au contraire.
— J'avais deux mots à vous dire sur un sujet assez grave^ et s'il
vous plaît que je choisisse un autre instant?
— Non, non, par exemple. Si c'est grave, finissons-en tout de suite.
Courtois venait de sortir, emportant le costume du matin. Le
comte en profita.
— C'est de notre fortune qu'il s'agit, de votre fortune, mon
père^ et de celle de Bernard.
— Sans doute. Je l'avais bien deviné. Quand on voit Pignel, on
entend frétiller le billet de banque. Eh bien, elte est assez belle
cette fortune; elle a toujours suflU à mes besoins depuis que je suis
au monde.
— Oui, mais je dois vous avouer qu'elle a été diminuée... assez
sensiblement diminuée.
Le marquis arrêta le mouvement de son bras qui venait de saisir
le rasoir et regarda fixement son fils.
— Bah 1 tu dois te tromper dans tes calculs.
— Pour cela non, dit le comte d'un ton afiirmatif.
— Est-ce qu'on nous a volés? Est-ce qu'un banquier est parti
avec nos capitaux? J'ai déjà vu ça, mon fUs, je l'ai déjà vu...
— Non, dit Rodolphe. C^est une mauvaise affaire, un mauvsûs
coup de bourse qui...
— Un coup de bourse I Voilà une chose dont je ne comprends pas
te charme. Franchement, je ne ccmnais pas de manière plus
funèbre de passer le temps. Il y a bien des moyens de se ruiner, il
y en a d'amusants, il y en a d'^npoignants, mais il n'y en a pas de
plus ennuyeux I
— C'est pourtant là que se font les fortunes.
— C'est là qu'elles se défont... Enfin je sais que nous ne sommes
pas du même avis là-dessus. On dirait que tu as du sang anglais
dans les veines pour te plaire en pardi lieu. Tiens, Rodcdpbe, c'est
ton Pignel qui te met tout cela dans la tète. Cet bomme^là sue
l'ennui. Laisse-le donc à ses tripotages et à ses favoris fauves.
Le comte se tut.
— Voyons, reprit le marquis, en deux mots bien dadrs, et pas
trop longs, ces dettes payées^ que nous restera-t-il?
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ussoims m osàT sii
Le comte de Cisay, sans remarcpier TextrÊme bonté qai faismt le
fond du câract^^ do marcpiis, sans comprendre fat délicatesse avec
laquelle il le mettait à l'aise, étonné seulement du calme de son père,
se sentit plus brave pour Faveu.
~ 11 vous restera... peu de chose...
— Comment cela? dit le marquis, sérieusemrat alarmé, en
s'avançant de trois pas.
— Oui, peu de diose.«. i peine bq million.
Le marquis partit d*un éclat de rire. Puis il se retourna, regagna
la fenêtre, et se remit i couper sa bari)e.
— Eh bien, cela ne vous émeut pas, moa père?
Le marquis, sans s'interrompre, fit un signe de tète négatif.
— Oh! non. J'en ai vu d'autres. Rien ne presse.
— Mais vous ne réfléchissez pas que noas n'avons plus de capi-
taux et que pour payer nous ijlons être forcés de donner hypo-
thèque sur nos lûens.
— Hypothèque? dit le marquis. Peuhl
— C'est toujours désagréable.
— Tu erob?.. . ah I oui, je me rappelle. C'est une petite fbnnalité. .«
— C'est une garantie donnée au prêteur*
— Ohl pas gênante.
Le comte eut peine à retenir un geste d'impatience.
— Songez en outre qu'une terre et un hôtel ne rapportent pas
beaucoup, et que nos revenus sont justes, très justes.
— Allons donc! avec un nûllionf
— Nous sommes trois, qui ne travaillons ni les uns ni les autres
et nous mangeons un peu plus que nos rentes. Si notre fortune va
toujours en diminuant...
Le marquis l'interrompit.
— Mon pauvre Rodolphe,... te voilà à bout de ressources; te
vdlà déconfit, avec une mine pendable I... Ne me parlez pas des
gens qui raisonnent lis ne voient jamais que le bout de leur nez.
— Hon père,... dit le comte un peu blessé.
— D'abord, la fortune est comme les belles. Elle s'amourache de
ceux qui ne la courtisent pas.
— Attendons ses amours, alors.
— Ensuite, moi qui ne suis pas un homme d'affistires... car tu
coftvieos, n'est-ce pas, que je n'y entends pas grand'chose?...
Rodolphe sourit d'un air contraint.
— Eh bien, moi qui ne suis pas un homme d'affaires, je t'indi-
querais au moins dix moyens par lesquels nous pouvons nous refaire.
— Si j^en connaissais seulement un!...
— Je vais te le donner tout de suite., .un excellent, un infaillible I
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512 MESSIEURS DE OSAT
n alla vers sa cuvette, se lava le visage à grande eau et revint
près du comte en tenant à la main sa lotion de violettes.
Courtois entrait au même instant et se remettait à aller et venir
dans la chambre.
Le comte, impatienté, cherchant un corps à prendre, murmura
entre les dents :
— Changez donc de parfumerie, mon pèrel C'est toujours la
même chose!... Le siècle marche, que diable!...
— Non, non! Jamais de mélange, cela gâte tout. La simple
violette!... Une seule fleur,... un seul roi,... et une seule reine,
ajouta-t-il en envoyant à la marquise un soupir à la fuis mélan-
colique et fidèle.
Puis, sans lâcher son flacon, il ouvrit la fenêtre, s'y accouda et
attira son fils près de lui.
Dans la grande allée, à cent pas, un cheval venait de partir au
trot, monté par un jeune cavalier. Bernard quittait Cbanteloup, se
rendant à Paris.
Le jeune homme, au bout de l'avenue, se retourna vers le château
et, apercevant à la fenêtre son père et son aïeul, brandi son cha-
peau et leur envoya un joyeux salut.
Le marquis s'épanouit :
— Le voilà, le moyen!... qu'il est charmant!
Et, se redressant :
— Est-ce que tu crois qu'il y ait de par le monde une héritière
capable de nous refuser?... Trop heureuses, mon cher enfant, trop
heureuses!...
IV
Bernard avait un peu devancé l'heure du départ. Il n'était guère
que trois heures quand il fit seller son cheval, et c*est à peine,
lorsqu'il se trouva par les chemins, si la chaleur commençait à
s'apaiser, si l'ombre des arbres commençait à s'allonger. Mais il
n'y songeait guère. Sa forte jeunesse s'arrangeait de toutes les
températures, comme elle se serait arrangée de tous les climats.
C'était une de ces belles constitutions d'homme, un peu maigres,
résistantes, qui ne connaissent jamais la fatigue. En hiver, ses amis
le plaisantaient quand ils le rencontraient sans pardessus au mois
de décembre. En été, il était toujours prêt â partir à travers champs,
fit-il un soleil d'Asie.
— Ah! quel bel officier! quel beau marin tu aurais fait, lui disait
souvent son ami de Frumand, un brave garçon qui aimait tendre-
ment Bernard et qui tremblait de voir se perdre dans l'oiâiveté tant
d'heureux dons de nature.
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mSSlEORS DE (USÂT 513
Beraard, prêt à tous les enthousiasmes, sentait alors son cœur
bondir en loi, et comme un éclair, au fond de ses yeux bleus,
passait une vision de la mer sans fin, une \ision de voyages, de
colonies, d'uniformes, et peut-être de sang versé pour la France,
dans un jour de combat. Mais il songeait à son père, à son grand-
père, ces deux affections absorbantes qui le tenaient lié depuis sa
naissance. Alors les grands horizons disparaissaient, un voile des-
cendait sur son regard :
— Bah ! disait -il tranquillement, il y a bien d'autres moyens de
se rendre utile en ce monde, quand on ne peut pas quitter son
foyer. Tu verras, Henri, tu verras !
— Brave cœur ! pensait Frumand. Pourvu qu'on ne nous le gâte pas.
Chanteloup était situé au sud-est de Paris, à quelque distance de
Fontainebleau. Pour se rendre à Paris, Bernard devait traverser un
coin de la forêt. C'était sa joie. Cette forêt, il l'avait connue tout
enfant. C'était là qu'il avait fait ses premières courses à cheval, sur
son petit poney noir, alors qu'il n'était qu'un bambin en culotte
courte et que son grand-père, inquiet, trottant à côté sur la grande
jument grise, ne le quittait pas des yeux.
— Attention ! Bernard ! reste au milieu du sentier, les branches
te fouetteront le visage. Es-tu lassé, mon petit? Veux-tu que nous
nous reposions?
— NonI non! grand-père, si vous vouliez, nous mettrions les
chevaux au galop...
— Quel gaillard! murmurait le marquis. Comme je me retrouve
i son âgel... Comme c'est mon sang!
Le comte n'accompagnait presque jamais son père et son fils.
Seulement, quand ils devaient partir, il allait lui-même aux écuries
pour serrer la sangle du cheval de Bernard, et lorsque le professeur
et rélève revenaient au château, ils étaient sûrs d'apercevoir à la
fenêtre le comte debout, droit, les attendant.
— Nous voilà! nous voilà! cridt le marquis, sans aucun accident!
Le petit est débrouillard en diable! Il faut qu'un homme soit
maître de soi en toutes choses, et sache se faire obéir : les bêtes
d'abord, les gens ensuite. Retiens cela, Bernard, disait le marquis
avec son sourire fin et un peu railleur.
Avant d'entrer dans la forêt, on traversait le village de Chante-
loup, qui tirait son nom du ch&teau, et pourvu qu'on fit un léger
détour, on passait au bout de l'avenue d'un petit castel, d'un logis
renaissance, à demi perdu sous les feuilles, à demi caché sous les
aibres, entre lesquels pointait à grand peine un pignon de tourelle.
Ce logis était l'habitation de M»» d'Oyrelles, la mère de Jeanne C'était
là qu'elles demeuraient toutes deux, d'un bout de l'année à l'autre.
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514 1I88SDIB M dSlT
dans ce viens nid qui leur a?aU saccessivement servi de berceau.
M""* d'Oyrelles était la fille d*uD de ces bons gentilshommes sans
fortune, qu'on trouvait encore aux environs de Paris au commence*
ment du siècle. Elle était charmante et presque sans dot. Son père
Tavait entretenue dans Tidée qu'elle ne se marierait pas, et elle
s'appliquait à se le persuader, étant de nature douce et soumise*
quand elle fut demandée par le cajfRtaine d'Oyrelles, qui était, i tons
les points de vue, un parti inespéré.
Le capitaine avait trente ans, un nom des plus honorables,
d'excellentes notes et six à sept mille livres de rente en dehors de
son traitement. M"* d'Oyrelles le suivit pendant dix ans dans
différentes garnisons. C'était un ménage parfait, l'union de deux
cœurs d'élite et de deux esprits distingués. M"^ d'Oyrdles avait
pris, avec le bonheur, un peu de cette assurance qui lui faisait
défaut dans sa première jeunesse ; elle avait vaincu une timidité
excessive et achevait de se dévelc^per Internent sous Yasil intelli-*
gent de san marL Elle était de ces femmes qui mûrissent tard, qui
doutent d'elles-mêmes fort longtemps et ne se décident qu'avec
peine à donner toute la mesure de leurs moyens.
Comme ai cette disposition morale eût été affirmée par une dis-
position physique, H"* d'Oyrelles ne devint mère qu'après huit ans
de mariage. Mais alors, à vingt-huit ans, quand elle tint dans ses
bras cette petite Jeanne tant désirée, quand elle vit le capitaine
radieux et qu'elle comprit enfin que la vie lui souriait tout à fait^
ce fut une efflorescence complète. Nul n'aurait reconnu dans la
femme aimable, expansive, spirituelle^ dont M. d'Oyrelles était si
fier, la jeune fille trop défiante d'elle-mftme, dont les qoalitës se
devinaient, mais ne se montraient pas.
Jeanne avait deux ans quand son père qui était maintenant
lieutenant-colonel, reçut l'ordre do partir pour l'Afrique.
.M"" d'Oyrelles revînt à la Gerbière, fermée depuis la mort de
ses parents, pour y passer son temps de solitude. EUe retrouva là
des amis d'enfance, les uns très humbles, d'autres très riches;»
ks bonnes gens du village et la famille de Cisay. EUe reprit ses
habitudes, et il lui semblait parfois qu'elle n'avait jamais quitté ce
coin de terre. Sa vie de garnison avait passé comme on rêve.
C'est à cette époque que Bernard avait connu Jeanne. Ses pre-
miers souvenirs remontaient à leur plus petite enfanoe.
Les nouvelles de M. d'Oyrelles étaient excell«ites. Il conquit
vite le grade de colonel ; le climat ne le faisait pas souffrir. Ses
lettres étaient vaillantes. Il soutenait en soldat le courage de sa
fenmie, œuvre pkis difficile que d'aller bravesoent au feu.
Puis, tout d'un coup, il arriva à la Gerbière une d^cbe brutalew
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MISaiKORS DS QSiY M5
Tout s'écroola. H» d'Oyrelles avait été taé dans une escarmoache
iosigoifiaiite, dans une misérable rencontre avec une poignée
d'Arabes. Il étak mort sans revoir sa femme, sans bénir sa fille...
M"^ d'Oyr^ks devint comme folle. Cette nature cont^ue avait un
foids de pa^îon étrange. Sa douleur fut si intense, qu'elle l'eût cer-
UkKDieQt tuée sans la tendresse qu'eUe portait à Jeanne. Nul autre
lien n'aurait pu la rattacher an monde. Mais elle avait conscience
de fies devoirs envers sa fiUe, et elle lutta contre elle-même, sachant
qu'elle sexûe pouvadt se vaincre, qu elle seule pouvait se sauver; elle
se retint de mourir pour se donner à Jeanne. Et quand elle sortit
de ce creuset horrible, broyée, mais encore debout, portant un cha*
grin qui ne devait jamais la quitter, M"* d'Oyrelles avait le secret
des énergies supérieures» Son mérite personnd, sa haute piété, son
détachement de la vie s'appliquèrent tout entiers à l'éducation de sa
fille. Un tel maître devait faire une élève remarquable.
Grâce à la pension de retraite du colonel, il lui restait pour vivre
environ douze on quinae mille livres de rente et son logis de la
Gerbière. Elle s'y installa courageusement, instruisant elle-même sa
fille, servie par deux domestiques, le mari ^ la femme, vivant en
rednse, pins seule encore au fond de son coeur qu'il n'y paraissait
aux yeux du monde, mais appuyée sur Dieu.
... Donc avant d'entrer dans la forêt, pourvu qu'on fit un léger
détour, on passait au bout de l'avenue de la Gerbière. Bernard fit
ce détour. 11 mit son cheval au pas, le long de la haie, par raffine-
ment, pour voir mieux et plus longtemps. Puis il se redressa
ferme sur ses étriers et regarda entre les branches. Le petit castel
festoyait an soleil. Le toit de la tourelle d'ardoises étincelait avec
des reflets d'acier et ce qu'on voyait des murs, derrière les feuilles,
était éclatant de lumière. Par endroits on distinguait les masses
rouges des corbeilles de géraniums. Mais ce que Bernard cherchait
des yeux, c'était une clématite blanche qui entourait certaine fenêtre.
En se penchant à droite, en se penchant à gauche, il l'aperçut
enfin. M^s la fenêtre était fermée, les volets clos, et en regardant
mienx, Bernard vit que toutes les autres fenêtres étdent aussi
fermées. Plus de doute, elles étaient déjà parties. Devant la maison,
mie virille femme s'avança, le tablier relevé. Bernard reconnut la
RcBotte. Il la vit jeter du grain, et des pigeons s'abattre pour manger.
— • D'ordinaire, c'est Jesmne qui jette du grain aux oiseaux. Puis-
qu'elle n'est plus là, piquons des deux.
C'est ce qu'il fit, sans détourner la tête; et il se mit à galoper.
Mille pensées dansaient dans 9on esprit, sans prendre forme. Il se
Bentait joyeux sans se demander pourquoi. Etait-ce la gaieté de
wre, l'illusion des vingt ans, le charme de la course, la douce
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516 MESSIEURS DE GISiY
vision qui flotte dans un rêve incertain? Brouillard léger qui enve-
loppe les objets au début de la vie comme les horizons au matin !
Manteau de poésie jeté sur toutes choses, et trop tôt relevé 1
Il traversa le village et entra en forêt. On y brûlait. La chaleur
concentrée, ramassée sous les arbres, montait au visage en effluves
enflammés. L'air manquait. Les mouches s'agitaient et piquairat.
Bernard, qui connaissait à fond son terrain, laissa la route et
prit un sentier de traverse, plus vert Ce lui était une nouvelle joie
de s'enfoncer sous bois, tout f^eul, bien seul, avec ses pensées et la
sève montante qui travaillait en lui. Les chênes ne lui semblûent
point trop grands, les fourrés point trop sombres, la futaie point
trop majestueuse. Son imagination ardente, à laquelle il avait
momentanément lâché la bride, était à la même mesure; il jouissodt
au contraire de la persuasion intime qu'il était, lui, homme, dans
la pleine possession de ses facultés, le roi de la forêt, plus grand et
plus puissant qu'elle.
Ce n'était point orgueil : c'était eServescence de jeunesse. Ber-
nard était venu au monde avec une âme honnête, avec une nature
droite. Son éducation avdt été saine et forte, sa santé était superbe,
l'enthousiasme naissait de lui-même sur un pareil terrain, s' aug-
mentant de ce que sa jeunesse avait eu jusqu'alors de contaiu, de
vertueux ; Bernard était de ces heureux fous qui, k viogt anSf se
sentent de taille à marcher à la conquête du monde. Tout lui
paraissait facile, toute belle chose l'enflammait, tout noble but
Télectrisait. Et le rêve d'amour qui flottdt au fond de son cœur
faisait jaillir l'étincelle du brasier dès longtemps préparé. QoeUe
distance entre ces natures fortes et chastes, auxquelles une édu-
cation chrétienne a conservé toute leur richesse, et ces désespérés
du vice, plus pâles de cœur que de figure, traînant péniblement
leur impuissante et sceptique jeunesse!
Bernard pressait son cheval; il galopait toujours^ parfois obligé de
se coucher en avant pour éviter les branches. Il semblait avoir hàle
d'arriver. Souvent le sentier passait entre deux buissms, de grands
buissons d'épines, enguiriandés de houblon, couronnés de grappes
de mûres rouges ou noires, au sommet desquelles pointaient encore
quelques fleurs roses, tardives à éclore. Ailleurs le chemin devenait
rocailleux. De gros blocs de pierre, roulés les uns sur les autres,
s'entassaient à droite et à gauche. Le sol était aride, la végétaUon
cessait comme en un lieu de désolation qui, pourtant, ne manquait
pas de grandeur. Alors, c'était double bonheur, une fois qu^on Tayait
traversé, de retrouver la voûte des arbres, déjà ombrée par l'au-
tomne, et cette lumière tamisée, cette solitude mystérieuse et tou-
jours animée, particulière aux forêts.
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lUSSlEUfiS DR GISAY 517
Bientôt le sentier qu'il saivaît déboucha dans une voie plus
grande où Ton rencontrait des équipages et des groupes d ofliciers.
Bernard courait toujours. On reùt dit à la poursuite d'un objet
invisible. Il aimait l'action. La vitesse le grisait, et un peu d'effort
ne déplaisait pas à sa vaillante nature. Tout à coup il distingua,
dans le lointain de la route, la capote d'une large voiture qui trot-
tsdt devant lui. Cette capote était abaissée et deux silhouettes de
femmes s'élevaient au-dessus. Bernard ne mit pas longtemps à les
reconnaître. L'une d'elles, un peu affaissée, mais encore élégante,
était M** d'Oy relies, l'autre, souple et gracieuse, était Jeanne.
La voiture d'ailleurs n'allait pas vite. Celait une vieille calèche de
forme hospitalière, dans laquelle Bernard avait maintes fois joué
à cache-cache quand elle était sous la remise de la Gerbiëre. Le
cheval qui la traînait était conduit avec sensibilité par le mari de
la Renotte; on le ménageait et il en profitait. Mais M"'^ d'Oyrelles
aimait ce mode de locomotion, et soit qu'elle fit une course de
voisinage, soit qu'elle se rendît à Paris, elle l'employait de préfé-
rence à toot autre :
— Là-dedans, disait-elle, je suis chez moi, et, comme je m'y
trouve bien, que m'importe d'y rester une heure de plus 1
Bernard ralentit sa monture. Lui qui, l'instant d'avant, bondissait
comme un homme pressé, se mit à une allure douce qui lui permet-
tait de regarder plus longtemps devant lui sans dépasser la calèche.
Mais quoi qu'il pût faire, il se rapprochait de minute en minute,
et le moment vint où il rattrapa ses voisines. Alors il salua d'un
geste rapide et plein d*empressement, en se tournant un peu de
côté, l'oeil éclairé d'un sourire.
Les deux femmes lui rendirent son salut. Jeanne, à demi perdue
sous son grand chapeau, toujours vive, toujours fine et charmante,
sourit à son ami d'enfance avec les yeux, avec les lèvres, le sang
aux joues, tout heureuse, et pourtant digne comme une petite
princesse. M"* d'Oyrelles lisait.
Bernard lâcha de nouveau la main et trotta ferme dans la direction
de Paris.
II était cinq heui*es quand il sonna à la porte de Thôtel. Le
concierge accourut.
— Comment, c'est vous, monsieur Bernard?... Nous ne vous
attendions pas aujourd'hui...
— C'est pourtant moi, Baptiste. Soignez mon cheval, je^vous
prie, car il a chaud. Je l'ai mené vite.. . Rosa est là?
— Oui, monsieur. Elle repasse.
Beroard franchit le perron, sa cravache à la main, traversa le
vestibule, et alla ouvrir une porte qui se trouvait au fond.
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518 MESSffiURS DE OSAT
Dans une grande salle carrelée, toutes fenêtres ouvertes, une
femme d'une cinquantdne d'années était penchée sur une table, je
fer à la main, presque aussi rouge que le fourneau qui brûlait à côt6
d'elle. En entendant marcher, elle s'était redressée, sans lâcher son
fer, et tendait l'oreille.
— Ce n'est pourtant pas Baptiste. On dirait M. Ber.. .
Et rien qu'à cette pensée son honnête visage prenait une expres-
sion affectueuse. Quand le jeune homme entra, die ne put retenir
un cri de joie :
— Ah 1 je le pensais bien ; je l'avais deviné. Je vous avais reconnu
de loin, nK)nsieur Bernard.
— Vraiment, Rosa?
— Damel on ne trompe point sa nourrice. J'ai le bruit de vos pas
dans les oreilles depuis que je vous ai appris à noarcher. D'ailleurSt
je pensais à vous, et c'est pour vous que je travaillais.
Bernard sourit, habitué aux gâteries, et jeta un regard sur
l'ouvrage de Rosa,
— C'est une merveille I Personne n'a des chemises lustrées comme
moi.
— Cela se pourrait bien. Soit dit sans offenser M. le comte et
même H. ie marquis, je me donne plus de peine pour les vôtres que
pour...
— Tu as bien tort, Rosa.. . Mais je ne t'en veux pas. Viens m'ai-
teindre mes vêtements. Je dois sortir ce soir ; je vais à une fête.
— A une fête?
— Oh I une fête de charité. . . Je rentrerai de bonne heure.
Rosa remit en place le fer qu'elle tenait à la main, s'assura que
le fourneau chauffait bien, couvrit d'une mousseline le linge com-
mencé et suivit Bernard, qui montait l'escalier.
Rosa était entrée à l'hôtel de Cisay au moment de la naissance de
Bernard, comme nourrice. C'est elle qui l'avait élevé, et, dans la
tristesse qui avait envahi la maison à cause de la mort de la com-
tesse, c'étaient ses soins et ses chansons qui avaient été les pre-
mières joies de l'enfant. La brave créature s'était d* autant plus
attachée à ce petit être qu'elle le sentait sans mère et que, dans
cette demeure où il n'y avait point de femme, elle était seule capable
de le bercer, de le caresser, de le dorloter comme il fallait. Le
père et le grand-père n'avaient pas tardé 4 lui donner leur con-
fiance et à la laisser maîtresse de tout ce qui regardait réducatîoii
matérielle de l'enfant.
Rosa était fière de son nourrisson. Quand elle le sortait» déjà.
beau, déjà vigoureux, vêtu comme un dauphin et faisant retourner
les jeunes femmes, elle se disait que Bernard était un peu son oeuvre.
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HESSIEimS m OSAT 51»
puisqu'il ne vivait que par elle, et elle se redressait, sous son-
bonnet bourguignon. Quand il donnait, elle restait des heures à
le contempler, comme s'il eût été son fils. Et quand il criait parfois
des nuits entières, en vrai tyran, comme ses pareils, il ne venait
pas à l'idée de Rosa de se fâcher contre hii; mais elle le plaignait,
le calmait, l'allaitait, et lui chantait tout son répertoire.
Lorsqu'il fut sevré et qu'il commença de marcher, le comte pensa
à prendre une bonne allemande, pour remplacer la nourrice. Mais
au premier mot qu'en entendit Rosa, elle jeta un cri ; puis, sans rien
répondre, elle saisit l'enfant dans ses bras et courut trouver le
marquis. En la voyant arriver M. de Gisay eut peur.
— Qu'y a-t-i), Rosa? qu'est-ce que vous avea?
— Oh ! monsieur le marquis, sauvez-nous tous les deux, sauvez
mon petit Bernard I
— Le sauver de quoi, nourrice? quel danger le menace? est-il
malade?
— Malade?.. . jamais t dit-elle fièrement Et d'ailleurs, si ce n'était
que cela. La maladie, on en revient, mais les Allemandes!...
— Quelles Allemandes?
— Les Allemandes qui martyrisent les enfants, qui ne les aiment
pas, qui nous les arrachent. Oh I tenez, monsieur le marquis, vous
ne souffrirez pas ça, parce que vous savez bien que Bernard est un
peu mon enfant, qu'il a bu mon lait, que je me ferais tuer pour lui,
et que ce n'est pas une Allemande qu^il lui faut à ce pauvre innocent
qui n'a pas de mèrel
Le marquis commençait & comprendre. Bernard, tout effrayé de
Tanimation de sa nourrice, se pressait contre elle et lui caressait
Je visage du revers de son gros bras de bébé.
— Laissez-moi le soigner. Dites ça à M. le comte. Si riche qu'on
soit, ça ne fait jamais de mal de garder des gens qui vous servent
pour autre chose que de l'argent. Vous n'avez que lui, après tout!
c'est le seul avenir de votre famille! S'il lui arrivait malheur avec
une indifférente, une étourdie, une traîtresse comme on en voit tant!
— C'est vrai, dit le naarquis, seulement il faudra bien qu'on
j'instruise.
— Sans doute. Je ne soutiens pas le contraire. Hais quand il
sera plus grand. Alors je me rendrai utile dans la maison, je cou-
drai, je repasserai et tout de même je le soignerai. Il aura encore
besoin de moi pendant longtemps, soyeis-en sûr, monsieur le marquis!
— Eh bien, vous avez raison, ma brave femme, cent fois, mille
fois raison... Attendez-moi là.
Tout échauffé à son tour, le marquis s'en alla à la recherche de
son fils. Le comte ne se rendit pas sans peine. Il tenait à son alle-
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520 MESSIEURS DE GISAT
mande, à la mode, au bon genre de la maison. Il avait aussi pour
théorie que les enfants poussent tout seuls, comme des champi-
gnons, et que moins on les choyé, mieux leur vaut.
Mais il avait affaire à forte partie. Le grand-père avait été pris
au cœur par le dévouement de Rosa, il savait Bernard en sûreté
entre les bras de cette femme, et... à tort ou à raison, il avait
horreur des étrangères.
— BabI disait-il, je ne sais pas un mot d*allemand, et c*est
grâce à cela que je ne suis pas une bête.
— Mais pourtant, c'est utile, plus tard; à l'armée, par exemple...
— A l'armée, il n'y a besoin que de savoir se battre. Est-ce que
le grand Condé avait appris le saxon? Est-ce que Godefroy de
Bouillon parlait le turc?
Bref, le marquis resta vainqueur, et Rosa garda Bernard. Elle le
garda même si bien, passant des fonctions de nourrice à celles de
bonne, des fonctions de bonne au service de la lingerie et du ser-
vice de la lingerie à une position de confiance qui lui faisait tenir
les clefs de la maison, qu'elle devint avec Courtois le second pilier
de l'hôtel de Cisay.
Ck)mme de juste, ses préférences et ses attentions étaient toujours
pour Bernard, aux soins duquel elle avait trouvé moyen de i-ester
personnellement attachée. Au sortir du collège, il avait lui-même
déclaré qu'il ne voulait être servi que par elle :
— C'est mon valet de chambre. Je n'en veux pas d'autre.
Et rien n'était drôle comme de voir la vieille nourrice, toujours
coiffée de son bonnet bourguignon, rangeant la chambre de son
grand enfant, brossant les vêtements, cirant les chaussures, et lui
donnant son chocolat au premier coup de sonnette le matin.
Mais elle avait trouvé moyen de se rendre presque aussi indis-
pensable pour le marquis. Courtois avait déclaré qu'il ne connais-
sait pas d'autre femme comprenant bien le service. Courtois lui
confiait sans inquiétude le linge de son mattre à blanchir et à
repasser. Et comme Rosa était devenue veuve, on supposait dans
la maison que, par la suite des temps, il pourrait bien y avoir une
alliance... Seulement ils étaient tous deux si occupés de leur sei-vice,
que c'était toujours partie remise.
Quant au comte, il n'avouait pas, mais il reconnaissait tacitement
les mérites de Rosa et ne songeait plus à la discuter. Et comme
Rosa, soit absence de rancune, soit habileté inconsciente, trouvait
parfois le moyen de réparer les négligences des domestiques du
comte; comme, au fond du cœur, il savait qu'elle soignait mieux
Bernard que ne le ferait jamais une machine, même perfectionnée ;
comme il lui avait une sorte de reconnaissance :
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MESSIEURS DE OSÂT 521
— C'est possible, se dîsait-il à lui-même par manière de réponse,
mais c*est une exception qui confirme la règle, car, enfin, on ne peut
pas toujours être servi par sa nourrice.
Des trois de Cisay, Bernard était le seul qui pratiquât sa religion.
NoD pas que le marquis fût un impie. Bien loin de là. Mais il était
d'un temps où les hommes ne fréquentaient guère les églises ; il
était trop léger pour aimer les entraves et surtout il ne pensait
pas que les choses sérieuses, soit du ressort des alTaires, soit d'un
ordre plus élevé, fussent faites pour lui. Se laisser vivre, passer
la vie au jour le jour, en lui souriant, c'était son unique théorie.
Pourtant, comme Dieu, avec une tète folle, lui avait donné un cœur
d'or, il y avait au fond de son cœur des élans spontanés qui mon-
taient parfois très haut. 11 était de ceux qui sentent avant de com-
prendre et qui agissent avant de raisonner. Que n'eût-il pas fait
pour Bernard I le jour de la première communion de son petit-fils,
dans la chapelle des Jésuites, personne n'avait pleuré comme lui.
Hais de prières, de maigre, de confession ou autres observances, il
n'en ^ait pas parler :
—Bah ! répondait-il avec une légèreté déplorable, quand on y faisait
allusion, est-ce que le bon Dieu ne me trouve pas bien comme cela?
Je n'ai jamais fait de peine à personne ; j'ai beaucoup de mon argent
dans la poche des autres et je n'ai pas un sou qui me gêne; j'ai
adoré ma femme ; j'ai été fidèle à mon roi. Je mourrai dans la peau
d'un honnête homme, et d'ailleurs si le bon Dieu n'est pas encore
satisfit, je lui parlerai de mon petit-fils, qui est de toutes les
œuvres !
Chez le comte, c'était différent. 11 allait à la messe le dimanche,
n s'y tenait debout, sans livre, ne s'agenouillant jamais, même à
l'élévation. Mais il ne pouvait souffrir qu'on parlât de Dieu. Tout ce
qui touche à la religion, de près ou de loin, était écarté. Quand
Bernard était au collège, il ne le voyait que les jours de sortie,
n'aimant pas à entrer dans une maison religieuse. Il blâmait beau-
coup son fils de s'occuper des pauvres et des œuvres sociales :
— Je voudrais bien voir à quoi vous aboutirez. Laissez donc, c'est
du temps perdu!
Le comte était un sceptique; on pouvait se demander à quoi il
croyait et même s'il croyait à quelque chose. Rien ne le touchait.
La seule convenance semblait diriger ses actions. Dans les jours
d'orage, quand le marquis était fâché, il disait de son fils :
— Ce n'est qu'une forme !
C'était dur peut-être, exagéré sans doute, et la faute en remon-
tait à celui qui formulait l'arrêt.
Le comte avait été élevé sans aucune doctrine. Sa mère seule.
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522 naSBURS fit GBIT
pendant qu'elle maît, loi avût parfois joint les mains, llais^ depuis^
soit au collège, soit parmi ses amis, il n'avait rien rencontre qui
fût croyant. Tout lui semblait gâté. 11 avsât ce don terrible de
découvrir le vice pai-tout, de rechercher et de trouver souvent le
motif honteux, la faute caicbée, la pensée ég<âste«
-« Les hommes sont mauvûs, dissdt-il sans cessée.
— Eh bien, répondait le marquis, moi je tâche de leur &dre
croire qu'ils sont bons.
— Ils le sont 1 ils le sont» grand-père I s'écriait Bernard.
Et le marquis, se tournant vers son fils :
— Tiens, Rodolphe, avoue que c'est vrai... au moins pour uni
C'était presque un rôle ingrat qu'avait à soutenir Bernard entre
l'esprit railleur du marquis et l'expérience froide du comte. Mais
le jeune homme ne s'en embarrassait guère* Fenxie dass ses
croyances, adorant son grand-père, respectueux de son père, se
faisant peu à peu une place à part dans la maison et conquérant
par sa sagesse précoce autant que par sa joyeuse ardeur l'estime
des uns et l'envie des autres, il allait devant lui sans s'occuper des
embarras du chemin.
— Vous êtes d'une autre génération, mon cher enfant, lai avaient
dit les Pères, vous avez d'autres devoirs, et comme vcnis avez reçu
plus de lumières, il faudra donner davantage.
Donner I c'était le grand bonheur de Bernard. Il suffisait de ce
mot pour lui ouvrir le cœur. Non pas qu'il portât de suite la main
à sa bourse, comme eût fait le bon marquis. On lui avait appris ce
qu'il fallait donner avant tout, ce dont le pays et l'Église avaient
besoin, c'est-à-dire son temps, son intelligence et toutes les forces
vives de son dévouement et de sa vertu.
Il s'était créé un milieu différent de celui de sa famille, cher-
chant à s'entourer des jeunes gens qui avaient ses idées et qui
entendaient dirigei* leur vie de la même manière. Volontiers, quand
il s'était assuré de ces pointa fondamentaux, il passait sur des dis-
semblances d'éducation ou de caractère, ce qui ne plaisait pas au
comte et étonnait fort le marquis : ses mei)leurea amitiés étaient
en dehors de ses relations de famille.
... Quand il fut habillé, Bernard dîna à la hâte d'un menu
simple préparé par Rosa, et, jetant un pardessus sur son bras»
alluma un cigare et sortit de l'hôtel.
11 se dirige'iit vers un petit appartement situé près du Luxem^
bourg, où demeurait son ami de Frumand.
Henri de Frumand était un original. Il avait deux ans de plus
que Bernard, avec lequel il s'était lié chez les Jésuites. Nature fou-
gueuse, emportée, courant toujours k l'extrémité des choses, tra-
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laSSEBDRS DE CffiAT 523
railleur forcené, taillé en Hercnle, aussi solide du cerveau que des
jambes et résHStant aussi Men au travail qu'à bt course, il ne con-
naissait aucun ménagement, ni pour lui ni pour les autres.' Ses
idées étaient tout d'une pièce comme sa personne, et quand il les
avait enfourchées, il ne les lâchait jamais. Plus mûr que son âge,
il avût sa manière de voir, très personnelle, sur tout ce qu'il avait
étudié. Ses aversions étaient à la hauteur de ses tendresses. Elles
portairat sur les objets plutôt que sur les hommes, quoi qu'il ne
fût pas accommodant quand il se croyait en droit d'en vouloir à
quelqu'un. Mais elles étaient toujours liées à la cause chrétienne
qu'il servait vaillamment, avec toute la fougue de ses con-
victions.
Son aspect révélait son caractère. Il était grand, d'une assez belle
figure, mais taillée à coups de serpe, sans moelleux et déjà creusée
par liiabitude de sentiments extrêmes qui lui bouleversaient les
traits. Son front trop haut le paraissait encore davantage par la
tnanie qu'il avait de se rejeter les cheveux en arrière et de les porter
un peu Icmgs. Ses yeux noirs, avec un fond de velours, étaient
superbes au repos, mais perdaient beaucoup quand il les roulsdt
dans la chaleur de la discussion. Ses narines, trop souvent dilatées,
avaient grossi. Sa bouche, une large bouche d'orateur, ombragée
d'une moustache noire, était peut -être ce qu'il avait le moins
désorganisé. Elle était expressive, tantôt mince et tendue'quand il
lançait un sarcasme, tantôt puissante quand il affirmait et] quelque-
fois très fine lorsqu'il consentait à s'adoucir jusqu'à la gûeté. Rien
de meilleur et même de plus doux que son sourire. Sourire de lion,
peut-être, qui ne perd pas la conscience de sa force, mais en tout
<a8, sourire pénétrant, persuasif, sourire captivant.
De Frumand, lancé à pleines voiles dans les œuvres catholiques,
aimait tendrement Bernard de Cisay. Il l'entraînait, étant à la fois
beaucoup plus puissant et beaucoup plus frusti-e que lui. Ce qui
arrête les hommes ordinaires, crainte du ridicule, crainte d'aller
trop loin, crainte de se mettre en avant, n'était] pour lui qu'un
tremplin. Le paradoxe l'attirait, et s'il n'y cédait] pas toujours,
c'était par effort. Ce qu'il détestait, c'était l'homme inutile, le bour-
geois enrichi, le propriétaire qui ne s'occupe de rien. Celuî-lâ,
qu'il fût grand seigneur ou boutiquier en retraite, pouvait être sûr
d'encourir le mépris de Frumand.
— Ce sont eux qui nous perdent, et si la France agonise, c'est
parce qu'ils ne veulent pas l'aider à se relever, les lâches, en lui
tendant seulement le bout de leur doigt.
Parmi les gens inutiles, l'étranger qui vient manger ses millions
en France avait surtout le don de Texaspérer,
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524 MESSIEURS DE CISAY
— Mais tu t'égares, lui disait-on. Ne vois-tu pas que c'est uq
bienfait pour le pays quand ils nous apportent leur argent?
— Erreur! hurlait Frumand, fatale erreur! Pour quelques billets
de banque qui font gagner les industries de luxe, industries qui
m'intéressent d'ailleurs fort peu, tous ces ventrus nous apportent
des vices innombrables ; ils implantent chez nous Tamour eUréné du
dieu dollar, et jusque dans notre sang, à l'aide de leurs héritières,
ils viennent infuser leurs funestes microbes. Sus à ces pirates! sus
aux Juifs! sus àrAméricain! sus à tout ce qui veut ronger la vieille
fleur de lys française !
Bernard était quelquefois un peu ébouriffé des exagérations de
Frumand. Mais, plus souvent aussi, il se sentait fortifié et comme
soulevé par cette nature si fortement trempée.
Il est vrai que ce frondeur avait avec ses amis une tendresse de
cœur, un abandon intime qui lui assurait leur attachement. Quand
il arrivait à eux les deux mains tendues, la figure rayonnante^
toujours une nouvelle intéressante aux lèvres, un sujet brûlant à
jeter sur le tapis, on sentait qu'il se donnait tout entier et on ne
pouvait manquer de répondre à une telle affection. El lui, atleotif
comme une mère, vous creusait de son œil interrogateur pour voir
si vous n'aviez rien à lui confier, douleur physique, douleur morale,
pour voir si celui qu'il aimait n'avait rien perdu, depuis la dernière
entrevue, au contact morbide de la vie.
Un jour, il avsdt deviné un chagrin chez un de ses camarades
d'enfance. Il essaya sans succès d'en obtenir l'aveu. Il fut repoussé
et pourtant l'autre ne guérissait pas. Alors il s'attacha à lui,
pendant des semaines, pendant des mois. Il n'épargna ni son temps,
ni les ressources de son esprit. Il devint patient, lui, Frumand!
L'autre en était parfois harcelé. Mais il réussit, à la fin. Et un soir
que son ami aurait sans doute succombé à sa souffrance et à ses
luttes, il se trouva près de lui, et il le sauva. Le cœur fermé éclata,
et Frumand le pansa avec des trésors de délicatesse.
D* ailleurs, il suffisait de le voir avec les enfants pour deviner
tout à fait ce qu'il renfermait en lui d'étonnantes tendresses. Quand
il eu rencontrait chez les pauvres, chez des parents à lui, il laissait
tout pour courir à eux. Il ne fallait pas alors lui parler politique ni
science. Il était entièrement captivé par les petits êtres avec lesquels
il jouait, et son rire retentissant, ses gestes de fauve adouci, sa
grosse bonté s'inclinaient avec délices et s'épanouissaient réellement
à leurs jeux.
— Ah! Frumand! quel père de famille tu feras!
— Je ne sais, répondait-il, subitement grave. Ce n'est pas facile.
Mais, en tout cas, je les aimerai bien I
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r
MESSliUAS D8 CISÂT 525
Il De se piquait point de belles manières, quoiqu'il appartînt à
une bonne famille, ni de bel esprit, quoique ses mots fussent ^
remporte-pièce, ni de fortune, bien qu'il eût de par ses parents une
jolie aisance. Son horreur du moule lui faisait repousser d'Instinct
ces différents dons, si enviés des autres, et volontiers il fût tombé
dans le genre commun, laissant croire qu'il avait le gousset vide.
Surtout, il ne voulait pas ressembler à tout le monde, et lui, qui
prétendait si bien ne pas poser, payait par là son tribut à la com-
mune faiblesse, en cherchant à ne ressembler à personne. C'était sa
petite ou sa grosse vanité; c'était son luie.
Quand Bernard de Gisay, après avoir monté à la hâte les quatre
étages, sonna à la porte, Frumand lui-même vint lui ouvrir.
— Ah! c'est toi, Bernard, tu arrives bien! j'étais en train de
prêcher! Je voudrais donner un peu de toupet à ce brave Mélinot,
qui est bien la meilleure pâte d'homme qui soit au monde, mais qui
a peur de tout, comme tu vas voir. Imagine-toi qu'il n'ose pas
demander à son patron un congé de quatre jours pour aller faire
une retraite chez les Pères.
— Ha toi, dit Mélinot, un jeune homme blond, presque imberbe,
avec une figure douce et timide, ce n'est point l'usage à l'étude de
s'absenter pour des causes semblables, et je crains bien que M"" Ri-
cord ne comprenne pas...
— Mais, interrompit Bernard, avez-vous besoin de lui avouer la
cause. Demandez un congé, tout simplement, sans dire pourquoi...
— Ah voilà! s'écria de Frumand, je t'y attendais I toi aussi tu es
pour le biais, pour les demi-mesures. Mais vous ne voyez donc pas
qu'on n'avance à rien avec votre manière d'agir. Je suppose, au
contraire, que Mélinot fasse sa demande bravement, en disant pour-
quoi, crois- tu que M** Ricord le refusera davantage? crois-tu que
Texemple ne sera pas excellent? oui, excellent, même pour le patron
qui y repensera dans ses mauvais jours... Et quand même Mélinot
essuierait d'abord une rebuffade! est-ce qu'on devient soldat quand
on évite d'aller au feu?...
— Mon bon ami, dit Bernard voyant qu'il s'enflammait et qu'il
n'allait pas se taire de sitôt, il pourrait bien se faire que tu eusses
raison...
— Mais certainement que j'ai raison, et cent fois, et mille fois!...
— Seulement, continua Bernard en lui coupant de nouveau la
parole, je ne suis entré chez toi qu'en passant, pour t'emmener,
et il faut que nous partions tout de suite si nous voulons arriver
à l'heure.
— M'emmener, où?
— A la kermesse, parbleu !
10 NOVEMBRE 1887. 34
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526 MESSIEURS DE CISAY
— A la kermesse de M"* Falstonl jamais de la vie! Me voîs-tu
Mettant les pieds chez une Américaine, chez une richissime Amé-
ricaine?
— Il ne s'agît pas de cela. M"* Fulston n'est pas en jeu là-dedans :
c'est le but, c'est la bonne œuvre qu'il faut voir.
— Oh ! moi I je ne suis pas pour les œuvres d'argent.
— On voit bien que tu n'es pas trésorier des comités!...
Allons, Frumand, un bon mouvement, viens avec moi ce soir;
nous emmènerons Mélinot. Tu verras que la charité est ingénieuse
et sait prendre toutes les formes.
— Bah! la charité qui s'amuse...
— C'est un moyen d'atteindre toutes les bourses.
— Écoute, Bernard, nous allons faire une convention.
— Sera-t-elle longue?
— D'abord, si je t'accompagne, il est entendu que ce ne sera
pcHnt par charité.
Bernard sourit :
— Au contraire.
— Je ne plaisante pas. Ce sera pour toi d'abord, et pour observer
ensuite.
— Eh bien, tu observeras, c'est convenu... Prends ton chapeau.
— Attends, attends, je n'ai pas fini. Si je consens à aller me
faire dévaliser là-bas, en revanche tu m'accompagneras après à la
salle Fauveau.
— Salle Fauveau I Qu'est-ce que c'est que ça ?
— C'est le peuple, mon cher.
— Le bon?
Frumand eut un petit mouvement d'épaules.
— Hum!... je n'en répondrais pas.
— Eh bien, alors.
— Ah! voilà! Promets-moi de venir. Je t'expliquerai plus tard...
— Oh ! après tout, je le veux bien, dit Bernard, à condition que
tu te presses un peu et que nous partions sans plus de retard à la
kermesse.
Frumand se retourna et lança un long regard sur son ami :
— Tu es bien pressé, mon vieux.
Puis il se donna un coup de brosse, et tous les trcns partirent
pour l'avenue des Champs-Elysées.
Jacques Bket.
La suite prochainement.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES
SAINT-CYR
TROISIEME PARTIE *
Le recrutement actael des olBciers en France. — Le recrutement en Allemagne et
la oommonaotô d*orfgine. — Écoles de sons-offlciers. — Saint-Maixent. — Les
reproches adressés à Saint-C5T. — La tradition aristocratique dans l'armée. —
Conclusion.
I
On a vn dans les pages précédentes ce qu'avaient été jadis nos
Écoles militaires, ce que demeure aujourd'hui Saint-Cyr, et pour
peu qu'on ait suivi avec quelque attention l'évolution lente, mais
progressive, effectuée depuis un siècle par notre première École
spéciale, on est obligé d'avouer qu'elle a atteint aujourd'hui non
la perfection, mais tout au moins un niveau auquel elle ne s'était
jamais élevée.
Ce ne fut donc pas sans étonnemcnt que Ton vit, Tannée der-
nière, un ministre de la guerre plus soucieux de réformes bruyantes
que de réformes sensées, vouloir apporter dans le régime de Saint-
Cyr, une modification organique qui n'allait à rien moins qu'à sup-
primer cet établissement d'instruction, car c'était bien le sup-
primer que le constituer sur les bases nouvelles qu'on entendait
lui donner.
Dans la compilation indigeste qui fut présentée aux Chambres
le 25 mai 1886, sous le nom de projet de loi organique militaire,
on rencontrait, au titre iv (2® section, recrutement des officiers),
la singulière élucubratîon qu'on va lire.
« Article 239. — Nul ne peut être nommé sous-lieutenant s'il
n'a suivi avec succès, comme aspirant-officier, les cours d'une
École normale militaire, et si, à la suite d'un stage dans un corps
de troupe, il n'a été admis, dans la forme indiquée à l'art. 242 ci-
après, à servir comme officier.
* Voy. le Correspondant des 25 septembre, 10 et 25 octobre 1887,
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528 NOS ÉCOLES MIUTAmES
« Art. 240. — L'admission aux Écoles norcualcs militaires a lien
par voie de concours.
<c Peuvent, prendre part au concours :
« '!• Les sous-ofliciers de toutes armes âgés de moins de trente
ans.
« 2* Les caporaux ou brigadiers et les soldats de toutes armes
portés sur les listes d'aptitude mentionnés à l'art. 238 *, et âgés
de moins de vingt-cinq ans.
« Les uns et les autres doivent compter au moins un an de ser-
vice effectif.
« Les conditions du concours sont déterminées par un règle-
ment d'administration publique. Le nombre des aspirants-officiers
à admettre est fixé chaque année par le ministre de la guerre.
« Art. 241. — Les cours des Écoles normales militaires ont une
durée d'une année et se terminent par des examens de sortie passés
devant une commission unique pour toutes les Écoles.
« Les aspirants-officiers qui ont satisfait â ces examens» prennent
rang entre eux dans l'ordre de classement et sont nommes, par le
ministre de la guerre, sous-lieutenants â titre provisoire. Ils sont
pourvus des emplois de sous-lieutenant vacants dans les corps
de troupe de leur arme.
« Ceux qui ne satisfont pas aux examens de sortie et ceux qui
sont renvoyés de l'École pour inconduîte, sont réincorporés dans
un corps de troupe pour terminer le temps de service qui leur
reste â faire.
« Nul ne peut être maintenu à l'École pour une deuxième année,
que dans le cas de maladie, et sous la condition de contracter,
s'il y a lieu, un engagement spécial d'une année ne donnant droit
à aucun avantage pécuniaire.
« Art. 242. — Après six mois de présence au corps, les sous-
lieutenants à titre provisoire sont confirmés dans leur grade s'ils
sont l'objet d'un avis favorable de la part d'une commission com-
posée des lieutenants en premier, des capitîdnes et des officiers
supérieurs du corps.
« Ceux qui n'ont pu obtenir l'avis favorable de cette commîssioii,
sont envoyés comme adjudants, dans un autre corps de leur anne,
pour terminer le temps de service qui leur reste à faire.
« Art. 243. — La confirmation du grade de sous-lieutenant con-
fère l'état d'officier. Elle est prononcée par le président de 1»
^ Art. 238. — L'avancement au grade de caporal ou brigadier, et aux em*
plois du grade de sous-officier, a lieu au choix sur une liste d'aptitude dressée
dans chaque corps de troupe après que les candidats auront subi des épreaves
déterminées par un règlement du ministre de la guerre.
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NOS ÉCOLES MILITAIRES 529
république et notifiée par brevet. Le rang d'ancienneté remonte
à la date de la nomination à titre provisoire. »
En somme nul ne pourrait entrer à l'École qu'après avoir passé
un an au régiment.
Oq ne resterait qu'un an à l'École.
On ne serait confirmé dans son grade de sous-lieutenant qu'après
un nouveau séjour de six mois dans un corps de troupe.
C'est tout simplement odieux et absurde, et avant de démontrer
la vérité de l'appréciation que nous inscrivons ici, il convient
d'examiner à quel mobile a obéi l'apprenti législateur auteur du
projet que nous examinons, quelle lacune il a prétendu combler.
Le recrutement des oflSciers a lieu, en France, de deux manières
différentes. L'armée a empninté jusqu'ici ses sous-lieutenants à
deux catégories de personnes nettement séparées : V aux sous-
ofBciers provenant du rang, 2* aux jeunes gens provenant des
Écoles militaires.
C'est ce que l'on appelle la différence d'origine.
Pendant longtemps il avait été admis que cette différence d'ori-
gine était une chose sinon très bonne tout au moins admissible,
dont l'armée n'avait qu'à se féliciter. La première catégorie — les
sous^ffiders — fournissait d'excellents serviteurs, généralement
sans autre ambition que celle d'arriver à la double épaulette de
capitadne, des hommes dont la majeure partie n'avait qu'une ins-
truction médiocre, mais qui suppléaient à ce manque de connais-
sances générales par une possession plus intime des détails du
métier. Arrivant la plupart du temps au grade de sous-lieutenant
à un âge relativement avancé, ils apportaient dans leurs fonctions
une gravité, un sérieux qu'on n'eût pu exiger de tout jeunes gens.
Ils étaient entourés, écoutés et considérés. Paf cela même qu'ils
savaient se tenir à leur place, on aimait à les mettre en vue quand
une occasion se présentait. Ils formaient un noyau solide, un lien
naturel entre les hommes de troupe et l'officier.
Ayant porté le sac, ils connaissaient bien le soldat : ils appor-
taient dans leur situation nouvelle les défauts, mais aussi les qualités
de leur origine. Souvent un peu durs pour leurs subordonnés,
comme des hommes élevés tout d'un coup à une situation privilégiée,
ils arrivstient d'ordinaire à tempérer cette rudesse par le contact
arec leurs nouveaux camarades. Ils étaient tout formés pour cer-
t^es fonctions indispensables dans un régiment. Ils savaient
prendre peu à peu d'eux-mêmes cette bonne opinion qui n'est pas de
la fatuité quand elle provient d'une appréciation raisonnable et juste
de ses propres facultés. Mesurant la distance qui sépare le soldat
de l'officier, ils se disaient qu'ils n'étaient pas les premiers venus
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530 NOS ÉCOLES MILHAIRES
pour avoir franchi cet intervalle, et ce raisonnement les confirmait
dans la nécessité de deaieurer dignes de leur situation nouvelle, de
faire honneur au corps d'officiers auquel ils appartenaient, à leur
épaulette, au drapeau.
Tels étaient les officiers sortant du rang tels qu'ils entraieDt
dans l'armée il y a une dizaine d'années encore.
Les Saint-Cyriens étaient très dlflërents. Sortant généralemeot
d'une classe sociale plus élevée que les précédents, avec une édu-
cation plus soignée, ayant été plus ou moins bercés dans les tradi-
tions de la famille, instruits, jeunes, brillants, ils arrivaient au
régiment dans de tout autres conditions. Chez eux, le désir d'ap-
prendre, l'entrain, la jeunesse, les illusions, étaient tout d'abord ce
qui frappait. Ils paraissaient au premier aspect inexpérimentés, mais,
on s'apercevait bientôt que leur inexpérience portait la plupart du
temps sur des détails véritablement sans importance. Dans leur
première revue de linge et chaussure ils ignoraient comment on
dissimule un paquet de linge sale, une paire de hottes <hi une
valise sous un lit, et les soldats ne manquaient pas de profiter de
leur naïveté en cette matière pour laisser leur fusil se couvrh' de
quelques taches de rouille. Ils demeuraient perplexes qizand il leur
fallait se rappeler combien d'aiguilles doit contenir la trousse et si
Tbomme doit posséder un bonnet de coton ou deux. Cependant
quelques jours les mettaient au courant de ces ruses de troupiers,
généralement anodines. Ils étaient la plupart du temps plus aimés
du soldat, qu'ils traitaient avec plus de dignité, sans morgue, mais
sans faiblesse, comme des gens ayant toujours vécu dans un milieu
plus élevé et n'ayaut pas besoin de punir pour montrer qu'ils sont vos
supérieurs. L'homme de troupe restait à sa place, il ^>préctait cette
éducation, cette façon toujours moins rude de s'exprimer et d'ètreqoi
rendait le Saint-Cyrien un officier à part ; il savait que sous cette inxe-
périence partielle se cachait une instruction solide, une éducation
soignée, un ensemble de qualités qui lui donnaient confiance et lui
rendaient l'obéissance plus facile. Il se courbait plus volontiers devant
un être qu'il comprenait plus élevé dans la hiérarchie sodale.
Les Saint-Cyriens constituaient les officiers d'avenir; ils formaient
une pépinière choisie. Us entraient dans l'armée assez jeunes pour
demeurer verts encore quand un commandement important vien-
drait les charger d'une haute responsabilité, et comme de fortes
études préparatoires leur avaient donné cette base scientiiique sans
laquelle la science de la guerre est improductive, il s'ai rencontrait
toujours un certain nombre en situation de creuser avec fruit les
grands problèmes de cet art militaire si complexe, si vaste, si fer-
tile en combinaisons de tout genre.
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KOS ÉCOLES MiUTÂIEES 531
Les Saint-Cyriens vivaient toujours en excellents termes avec
lears camarades sortant des rangs. Par cela même qu'une barrière
plus traDchée séparait les uns et les autres dans leur origine, les
uns et les anti^s aussi aimaient à se rapprocher dans lexistence
de cette grande famille qui s'appelle un régimeiàt. Et cette différence
d*mgine n'admettait pas l'idée d'une supériorité pour l'une ou
pour l'autre catégorie. Tous savaient qu'ils avaient leur mérite,
lûérites divers, mérites spéciaux, mais dont l'eosanble formait un
total qui se compensait. Les différences sociales de la vie civile
n'existaient, pas : les uns et les autres portaient l'épaulette, tous
avaient le même drapeau, cela suffisait pour les grouper en un
fiûscean compact. La camaraderie, Tesprit militaire, cette familia-
rité spéciale que créent dans l'armée le sentiment du devoir et
l'abn^adon de tous les instants, aodenaient des rapprochements
empressés. Au lendemain de leur arrivée au corps on voyait des
sons-lieutenants imberbes tatoyer des lieutenants à moustaches
grises, et les uns et les autres rencontraient dans cette fraternité
des oompensatiofis égales. L'atné mettait au service de son cadet
son expérience et sa connaissance du métier, le jeune officier don-
nait un coup de main à son ancien quand il fallait rédiger
quelque question trop ardue de tactique, et tout doucement, sans
à-coup, m formait cette confraternité militaire qui s'appelle l'esprit
de corps.
II
Les choses en étaient au point que nous venons de dire quand
ofl s'imagina un beau jour, au contraire de ce qui avait été admis
jusqu'ici, qoe la différence d'origine était une chose pleine d'in-
convénients et que le but de tout législateur militaire intelligent
était de tendre impérieusement vers ce que l'on appela la commu-
nauté d'origine.
La guerre de 1870 venait d'avoir lieu, nous étions humiliés d'un
désastre où chacun avait eu sa part de responsabilité sans vouloir
se l'avouer; on chercha l'origine de nos défaites, et, dans cette fièvre
maladive qui nous prit au lendemain de nos revers, on crut que le
salut demteurait dans une imitation servile de ce qui se passait en
Allemagne.
Parmi les éléments de supériorité dont avait disposé la Prusse
pour nous écraser, on trouva en premier lieu la prééminence de son
cadre d'officiers. On examina donc de quelle façon se recrutait ce
cadre, et après avoir constaté que la communauté d'origine était
une des bases fondamentales de l'organisation militaire en Prusse,
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532 NOS ÉCOLES UILITÂIRES
on commença sur le champ à dire qu*il fallait la transplanter chez
nous.
Nous ne nierons pas que la communauté d'ori^ne ne soit une
excellente chose; d'ailleurs les résultats obtenus par nos ennemis
fournissent la meilleure preuve qu'ils ont adopté le bon parti. Nous
sommes donc partisans très déddés de la communauté d'origine,
bien que nous ayons prouvé qu'un corps d'offiders puisse être
très solide et même très brillant sans elle. Seulement, si Ton veut
adopter la conmiunauté d'origine telle qu'elle existe en Prusse, il
faut qu'on l'entoure des garanties préalables qui lui donnent chez
nos ennemis sa véritable valeur ; il faut surtout n'admettre dans
l'armée, comme en Prusse, qu'une seule classe sodale d'individus.
En Allemagne, tout individu se destinant à la carrière d'officier
a deux voies pour y parvenir.
Ou bien il entre dans une « maison de cadets » {Cadetenhaus)^
école préparatoire qu'on pourrait à la rigueur comparer à notre
École de la Flèche, ou bien il se fait admettre direîctement dans
un corps de troupe en posant sa candidature comme futur officier :
il est alors reçu comme avantageur (un des nombreux barbarismes
français qui décorent la langue allemande).
Avant d'être admis comme avantageur^ le candidat est examiné
par une commission spéciale qui dédde si sa position sociale, ses
aptitudes physiques, son instruction, son éducation, lui permettent
d'aspirer à la situation qu'il sollidte. Sa famille doit, notamment,
s'engager à lui faire pendant son temps de soldat une rente en
argent lui permettant de tenir un certain rang parmi ses camarades.
Quant aux jeunes gens provenant des Maisons de cadets et qui
ont été également admis, seulement s'ils remplissent certaines
conditions de naissance, de fortune et d'instruction, ils entrent au
régiment à la fin de leurs études à la Cadetenhaus.
Au bout de dnq mois de service dans un régiment, période
pendant laquelle lesavantageurs et les cadets sont entourés d'égards
particuliers, instruits d'une façon spéciale, les uns et ks autres
sont nommés Porie-épie-fahnrich^ c'est-à-dire : « Enseigne ayant
droit au port de la dragonne' ». Ils continuent à servir au corps
en cette qualité (obtenue seulement après examen) et au bout de
six nouveaux mois, c'est-à-dire après onze mois de service, ils sont
envoyés dans une école de guerre {Kriegschule),
Ils passent là neuf à dix mois, subissent un examen technique el
< Fahnrich ; enseigae; porte^épée, mot allemand qui signifie dragonne. Nos
voisins ont ainsi toute une série de mots français qu'ils ont détourné de
leur signification : c'est ainsi que Portechaise* qu'ils écrivent Portduûse,
veut dire : chaise à porteur.
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NOS ÉCOLES mUTÂiaSS 533
5tmt nommés sous-lientenants dans tel ou tel régiment après que
le corps d'officiers dans lequel ils veulent entrer les a acceptés ^
On Yoit de quelles garanties est entouré, en Prusse, au point de
vue moral, le recrutement des officiers, d'après le système que nous
Fenons d'exposer succinctement.
D'abord un premier examen ayant d'entrer au régiment : un
second au bout de dnq mois pour l'obtention du grade de Porte-
épëe-fahnricb, un troisième avant d'aller i l'École de guerre, un
quatrième à la sortie de cette École, enfin le vote du corps d'officiers
se prononçant sur l'aptitude générale du candidat. Et qu'on note
ïÀen que ces examens ne sont pas de pures formalités : ils donnent
lieu à des enquêtes minutieuses, en particulier sur la vie privée de
l'offiâer, sur sa famille, sur sa situation pécuniaire. Une autre
considération importante est que la situation d'officier étant, en
Allemagne, une situation privilégiée, exceptionnellement honorable
et primant toutes les autres, aucun candidat n'aurait seulement
rUbèe de se présenter pour l'obtenir, s'il était dans une position
inférieyLre au point de vue social.
Si, après av<»r lu ce que nous venons d'écrire sur la façon dont
r Allemagne recrute ses officiers, l'on se reporte au projet de
léorganisation français dont nous avons parlé plus haut, on se
rendra facilement compte que notre législateur a voulu copier le
modèle prussien. Il pourra donc paraître extraordinaire, au premier
abord, que nous déclarions mauvais chez nous ce que nous appré-
cions chez nos voisins.
Cepeudant, en examinant les choses de plus près, on se con-
vaiocra, je pense, que nous n'avons pas parlé à la légère et que les
deux systèmes en apparence identiques sont en réalité très différents.
En France, l'idée qui a présidé à la rédaction des programmes
de l'École de Saint-Cyr a été de former un officier qui, à son
arrivée au régiment, fût non seulement i même de commander une
sectioB, mais qui possédât encore des notions déjà avancées de
toutes les sciences qu'il aura à appliquer et à développer plus tard.
En Allemagne, le système suivi est tout autre. « Dans la rédaction
des programmes allemands, écrit le colonel russe Kaulbars, on est
parti de cette idée, que c'est seulement par soi-même et par la
pratique du service qu'on peut apprendre l'art de la guerre; aussi
* Ces règles sont générales pour toutes les armes. Elles ne souffrent
d'exœptiou que pour un petit nombre d'élèves d'élite des écoles de cadets
qui, à la fin de leurs cours, obtiennent de demeurer à TÉcole où ils
saiTeai des cours spéciaux dits classe seUcta. Ces cours identiques à ceux
des éedes de guerre leur permettent d'être nommés directement officiers
sans passer par un régiment ni être soumis au vote des officiers.
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531 iras tCOLES nUTAlRCS
n'a-t-on routa fidre enseigner dans les Écoles de guerre qoe tes
premiers éléments, c'est-à-dire uniquement ce qa'il est nécessaire
à un jeune homme de savoir pour être en état d'acqnérir bn-foème,
au service, les connaissances que l'École est impuissante à donner.
L'enseignement de ces Écoles constitue en quelque sorte l'A B G
des sciences militaires, ABC qu'il est indispensable de posséder
parfaitement avant d'obtenir le grade d'officier, mats qui n'est en
définitive qu'un point d'appui pour étayer des études ultérieures ^ »
Aussi il est permis d'affirmer — et les Allemaods sont les pre-
miers i le reconnaître — qu'an point de vue de l'instruction géné-
rale et technique, le sous-lieutenant sortant de Satnt-€yr est
infiniment supérieur au sous^lieutenant prussien. Là où malheu-
reusement nos ennemis nous surpassent, c'est à partir de Tarrlvée
au régiment. Tandis que, chez nous, l'officier, aussitôt le grade
obtenu, néglige de cultiver les germes précieux qu'un long ensei-
gnement a déposés en lui, tandis qu'il perd peu à peu un acquit qu'il
ne devrait jamais cesser de développer, en AUmnagne le travail
incessant est dans les mœurs du régiment. C'est muA qne^ça^rtâs de
plus bas, nos ennemis finissent par arriver plus haut que nous.
(( II suffit d'un coup d'œil — écrit encore ici le eokmel Kanlbars
— il suffit d'un ample regard dans la vie privée des (Mckt^ pour
s'apercevoir que tous, depuis le lieutenant joaqu'an général, con-
sacrent à la lecture des ouvrages militaires, à l'étude des règtemei^t
traités, etc., tous les loisirs que leur laisse le service. » Chez nous,
les choses n'ont pas toujours été comme cela et netamment avant
la guerre, l'étude y était fort délaissée, mais, étant donné que par
notre tempérament, la majorité de nos officiers considérera long-
temps encore, le travail plutôt comme un fardeau que comme une
distraction, il est urgent de leur donner une instruction solide»
dont ils conserveront toujours quelque trace.
Ainsi donc, en examinant les deux systèmes suivis en France ei
en Allemagne, on s'aperçoit que dans l'un et l'autre pays, le
législateur, s'inspirant sagement de la différence des races, des
dispositions particulières des esprits d'un côté et de l'autre de la
frontière, a rencontré la meilleure solution à un pnri>lèaie qoi se
présentait sous deux aspects divers.
D'un côté,' en France, on avait affaire à des intelligences vives,
capables d'un grand effort momentané, ayant la conception facile;
de l'autre, en Allems^ne, on avait devant soi des esprits très
différents. La gravité, le sérieux, une certaine lourdeur dans la
« Rapport sur farmée alUmande, adressé à S. A. I. le graud-dac Niccdas
par 1b colonel barou Kaulbars, au retour de sa mission militaire k Beiiiu
(1875-76). Paris, Dumaine, 1880, p. 322.
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nos iQOUBB muTâius sas
coficeptioD, mais aussi plus de ténacité et de constance, tels étaient
]es qualités et les défauts des jeunes intelligences pour lesquelles
il avait £aUa trouver le meilleur système d*éducatioo. On avait dû
tenir comp(« aussi de la atuation pc^que des deux pays, de leurs
mœurs, de leurs coutumes sociales.
Tandis qu'en Franee oji les carrières sont ouvertes à toutes les
intelligences, aucune autre barrière que le savoir ne s'opposait i
l'entrée dans le métier militaire des jeunes gens de toutes les
classes, en AUemagne, certaines traditions, une plus forte modé^
ration dans les ambitions, éloignaient d'une situation privilégiée
ootains individus qui, au point de vue intdlectuel, en eussent
peut-être été dignes. L'armée, toute démocratique de ce côté-ci du
Rbin, demeurait très aristocratique de l'autre côté de notre frontière.
Pour toutes ces considérations il eût convenu de laisser les
choses &ï l'état où elles avaient été avant la guerre, en amendant, en
corrigeant, en réorganisant, mais sans toucher aux grandes lign^
tnicées par le régime antérieur. Cependant cela ne faisait point
raflbire des novalBors, préoccupés surtout de démolir, sans trop
savoir comment ils réédifieraient.
Après la guene, une foule de gens étaient persuadés que le
salut demeurait dans une imitation aveugle des procédés suivis en
Allemagne et, en tous cas, dans une modification, quelle qu'elle fût,
du systèoie suivi jusque-là. Ce besoin de ckangement est telle*
ffîoit raraciné dans le cœur humain qu'on ne saurait l'en arracher
complètCTi^t. Cependant l'histoire nous montre de grands peuples
qui sont demeurés pendant des siècles dans une immobilité appa-
rente, sans que leur puissance en fût diminuée. Assurément, les
changements introduits continuellement dans toutes les branches
de Torganifiadon politique, les réformes constantes dans les lois,
dans l'activité agricole, sociale, industrielle et commerciale d'un
pays, dans les relations internationales, doivent nécessairement
provoquer des réformes correspondantes dans l'organisation des
armées. La force militaire d'un État puissant doit égalaient porta:
le cachet de son temps si elle veut être imposante, et la tactique
moderne, pour atteindre son but, doit être basée sur d'autres prin-
cipes que ceux qui étaient en usage il y a un siècle. Une armée
moderne qui a des prétentions à une bonne organisation, dort
rester en contact intime avec le peuple d'où elle est sortie, et
smvre dans ses réformes les progrès de la civilisation.
Si un État^ tout en ne négligeant pas le progrès dans ses diverses
brandies de son organfeaôon sociale, maintenait son armée dans
Tancienne routine, il se creuserait bientôt un abîme où s'écroule-
rait tout l'édifice politique. L'effondrement de l'empire en 1870 est
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536 KOS tCOLBS MlLITilRES
un exemple mémorable de ce que coûtent, sous ce rapport, les
imprudences ou les retards.
Mais de là à tout saper d'un coup pour tout reconstruire à la
fois, il y a un monde. La civilisation, le progrès ne procèdent pas
ainsi par saccades.
Il est indispensable d'apporter l'aitention la plus grande, le
jugement le plus sûr, le tact le plus exquis dans le choix des amé-
liorations. Dans toute espèce de réformes, une armée doit garder
un caractère conservateur pour que les modifications qu'elle subit
aient une valeur réelle; à aucun prix elle ne doit être troublée
dans sa fixité par des innovations continuelles. Au lieu de
changer par amour du changement, il vaudrait mieux ne rien
changer du tout, et s'il fallait opter entre deux maux, nous préfére-
rions encore le maintien d'une vieille routine, à des réformes cod-
tinuelles, souvent inutiles. Est-il d'ailleurs toujours facile de décou-
vrir ce qu'on doit ou ce qu'on peut changer? Il y a une grande
différence entre les justes prétentions de l'esprit du temps, qui
doivent être satisfaites impérieusement pour conserver une bonne
armée, avec celles dont l'application ne pourrait se justiâer et qui
produiraient un grand dommage à côté d'un mince avantage. U
n'y a que quelques rares esprits d'élite qui réussissent dans les
réformes de l'armée et dans le grand nombre de ministres de la
guerre et de généraux dont l'histoire militaire de tous les temps et
de tous les peuples nous a conservé les noms, combien en est-il
auxquels on puisse accorder une véritable supériorité de talent?
III
La' première modification apportée après la guerre de 1870 au
mode de recrutement des officiers fut la création en 187A de l'École
de sous-officiers du camp d'Avor. L'article premier du décret du
h décembre disait : n Les Écoles de sous-officiers d'infanterie ont
pour objet de compléter l'instruction militaire des sous-offiders de
cette arme susceptibles d'être proposés pour le grade de aous-
lieutenant, de permettre l'appréciation comparative de leur intelli-
gence, de leur savoir et de leur aptitude militaire. Nul sous-offider
ne pourra être promu sous-lieutenant s'il n'a suivi les cours d'une
de ces Écoles. »
La mesure, signée de Cissey, étût excellente et semblait appelée
à produire d'excellents résultats. Elle avait été prise en vue de
compléter l'instruction de cette dasse de serviteurs modestes dont
nous avons parlé plus haut, et l'on n'avait pensé, en créant Avor, qu*i
donner à des sous-officiers andens de grade et souvent d'&ge, le
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KOS ÉCOLES UILITAIRES 537
moyen de développer convenablement une éducation et une instruc-
tion rudimentaires. Mais en instituant son École, le général de Gissey
n'avait pas songé que la durée du service n'était plus que de cinq
années, que forcément les anciens sous-officiers allaient disparaître et
qpie, pour recruter le nouvel établissement d'instruction, on serait
bientôt obligé de choisir les candidats parmi de tous jeunes gens.
Dès iors, non seulement l'École déviait de son but, mais le re-
crutement par les rangs ne pouvait plus donner les sujets d'un
mérite spécial dont nous avons parlé plus haut. On n'allait plus
obtenir par le rang que de très jeunes officiers, n'ayant ni
la connaissance de la troupe, ni la gravité d'âge, ni le fond et
l'expérience qui faisaient le mérite de leurs aînés, et ne possédant
pas davantage l'instruction de leurs camarades sortant de Saint-
Cyr. On ouvrait ainsi une porte à la paresse, étant donné que le
séjour à l'École d'infanterie n'étant que d'un an, et le grade de
sous-officier pouvant être obtenu au bout d'un an de service égale-
ment, il arrivait qu'on pouvait obtenir l'épaulette de sous-lieute-
nant dans le même temps par des voies trè^ différentes, d'une
accessibiUtë très inégale.
Ainsi, un jeune homme studieux, ayant fait toutes ses huma-
nités, ayant passé dix ans sur les bancs du collège, ayant tous les
baccalauréats du monde, se présentait à Saint-Gyr, était reçu, et
après deux ans d'École était promu sous-lieutenant.
A côté de lui, un paresseux, un garçon qu'on engageait comme
pis aller, parce que sa famille ne savait qu'en faire, entrait dans
un régiment. Au bout de six mois il pouvait être nommé caporal,
au bout de six autres mois il pouvait passer sergent, et la même
année il était admis à concourir pour Avor, dont il sortait également
au bout d'un an sous-lieutenant, comme son camarade de Saint-Cyr.
On tirera sans peine la conclusion d'une organisation semblable.
Malgré ses instincts démocratiques, le général Thibaudin sentit
la nécessité de remédier à un état de choses aussi préjudiciable
au bien de l'armée, et dans la réorganisation du 22 mars 1883, il
décida que, pour être admis à Saint-Maixent, — on avait transféré
à Saint-Maixent l'École d'Avor — il serait nécessaire d'avoir un an
de grade de sous-officier au premier mars de l'année du concours.
C'était quelque chose, mais c'était insuffisant; cela élevait à
deux ans de service le temps passé sous les drapeaux avant l'entrée
à l'École, mais quelle est l'expérience qu'on peut acquérir à vingt-
deux ans d'âge, dans un régiment, après deux ans de séjour au
corps? Quelle valeur peut avoir un officier de ce genre quand une
instruction solide ne compense pas son manque d'expérience?
Les plamtes arrivaient de tous côtés, tous les chefs de corps
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538 NOS ÉCOLES lilUTAïaSS
étaient unanimes à déclarer que la condition fixée par le décret de
1883 était encore insuffisante, et ce fut en cédant i ces objurgations
unanimes que, le 10 juin 1886, le général Boulanger éleva à deux
ans de grade de sous-officier, le temps minimum après lequel les
sous-officiers étaient admis i se présenter à Saint-MaixMt.
Malheureusement tout cela est encore loin du minimum de
service que nous voudrions voir exiger des candidats ofiiciers pas-
sant par Saint-Maixent et cinq années de grade de sous-officier
devrait être une limite au-dessous de laquée on ne devrait pas
descendre.
Il Caut en effet que les officiers provenant du rang aient a moins
le mérite de Tâge et de l'expérience, sinon leur raison d'être n'existe
pas. Ce n'est assurément pas le bagage scientifique des officiers sortis
de Saint-Maixent qui peut leur créer des droits, car pour beaucoup
ce bagage scientifique se réduit à un minimum qui frise zéro.
Une dictée, un mémoire, une règle de trois, et on problème de
géométrie n'atteignant même pas le fameux carré de i'bypothéntise
constitue, en 1887 encore, l'examen écrit de Saint-Maixent. Et quand
on a été à même, comme nous, de voir de près la façon dont sont
faites ces compositions, on peut se rendre compte du degré d'infé-
riorité scientifique des candidats. C'est navrant.
Nous considérons donc l'institution de l'École militaire d'infanterie
comme une chose funeste pour l'armée en ce qu'elle l'a privée d'une
classe d'officiers dont on ne lui rend plus l'équivalent. On donne le
galon d'or à des jeunes gens sans instruction première, on le leur
donne à un âge qui leur permet d'espérer, ne fûl>-ce qu'à l'ancien-
neté, le grade de chef de bataillon, on crée dans les régiments une
rivalité fâcheuse en ouvrant la porte grande à des ambitions qui ne
s'appuient pas sur des capacités réelles. Sans doute il sort de Scùnt-
liaizent un certain nombre d'excellents officiers, et nous en con-
naissons plus d'un dans ce cas, mais la majorité est inférieure, et
pour le bien du pays, pour le bien de l'armée, cette situation est
regrettable. Ce ne sont point les officiers qui nous manquent, ce
sont les sous-officiers, et si l'on veut décidément la communaalë
d'origine pour les premiers, il est un moyen de l'obtenir que nous
indiquerons tout à l'heure.
IV
L'ancien système de recrutement du corps d'officiers ayaat été
modifié comme nous venons de l'indiquer plus haut, l'inconvéïrient
du nouveau régime ne tarda pas à se faire sentir, et sans que tes
choses allassent jusqu'à des conflits, certaines difficoltés naquirent,
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mS ÉCOLES MiUTÂlEES 53^
qui firent remettre sur le tapis la question de la communauté
d'origine.
Or, étant dcmné que deux Écoles différentes, et d'un niveau Intel*
lectQcI très différent, fournissent à l'armée les officiers dont elle a
besoin, il est indispensable, si l'on tient absolument à la communauté
d'origine, de mettre l'une à la hauteur de l'autre. Toute la question
est de savoir si l'on abaissera Saint-Cyr au niveau de Saint-Maixent
ou si on élèvera Saint-Maixent au niveau de Saint-€yr.
Il nous en coûte de dire qu'en un temps où la nécessité d'une
forte instrucUon pour l'ofûcier est devenu un axiome, où Timpérieux
besoin d'avoir des gradés plus intelligents, disposant d'un bagage
scientifique plus étendu que jamais, est reconnu par les plus
récalcitrants, il s'est trouvé un ministre de la guerre pour céder aux
obsessions des ennemis jurés de l'armée, pour vouloir détruire
cette pépinière d'officiers distingués, dont l'histoire est intimement
liée au passé glorieux de la France et qui s'appelle Saint-Cyr.
L'examen du projet du gâiéral Boulanger en ce qui concerne le
recrutement des officiers démontre que ce document a été rédigé
sous le coup du plus étrange aveuglement, dans une ignorance
absolue des conditions militaires de notre pays, des qualités de
no^e race^ de notre génie national.
Vous imposez tout d'abord un an de service à vos candidats.
Uûs croyez-vous qu'en un an des jeunes gens qui passeront brus-
quement de l'existence cloitrée du collège à la vie libre du régiment,
auront assez de force de caractère pour continuer assidûment leurs
études, au milieu des entraînements de la vie militaire, des fati*
gués inhérentes à leur nouveau métier? Combien y en aura-t-il qui»
saBs soutien, sans guides, livrés à eux-mêmes, renonceront à une
carrière dans laquelle ils eussent pu devenir, mieux tenus, d'excel-
lents officiers? D'ailleurs l'expérience n'est pas à tenter sous ce
rapport : il y a longtemps qu'elle a été faite. Sans parler de ce qui
86 passa en 1830, quand le général Gérard voulut imposer un ser-
vice préalable de six mois aux candidats à Saint-Cyr, nous voyons
tous les jours des jeunes gens refusés à l'Ecole, à leur vingtième
année, s'engager pour jouir du bénéfice qui recule à vingt-cinq ans
la limite d'âge des sous-officiers et des soldats. Combien en est-il do
ces engagés qui entrent à Saint-Cyr? un, deux sur cent peut-être.
Quant aux autres, livrés à eux-mêmes, sollicités par les entraîne-
ments de leur vie nouvelle, grisés par cette liberté qu'ils ne connaish
sent pas, ils ne tardent point à renoncer à. l'École et ils n'ont plus
qu'à finir leur congé, pour abandonner une carrière qui tout
d'abord leur avait souri.
Quand Napoléon 1" prescrivit que les élèves de l'École polytech-
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5i0 NOS ÉCOLES MILITAIRES
nique seraient soumis au régime de Tinternat, il savait ce qu'il
faisait. Il savait qu'un jeune homme a besoin d'être constamment
entraîné pour arriver au but qu'il devra atteindre, et le régiment,
malgré sa discipline, demeurera toujours pour un garçon de dix-huit
ans un lieu de distraction bien plutôt qu'un cloître.
Dans de telles conditions, les programmes de YEcole normale
militaire qui remplacera Saint-Cyr, devront être singulièrement
abaissés, car ce serait une folie de penser qu'après un an de régi-
ment le candidat officier sera à même de passer les examens qu'il
subit aujourd'hui. Donc, preipière cause d'infériorité sur la situa-
tion actuelle. Et que dire de l'année unique passée à la future Ecole?
Quand, en deux ans aujourd'hui, les programmes de Saint-Cyr
sont à peine développés en entier, qu'arrivera-t-on à enseigner et à
apprendre dans la nouvelle École en neuf ou dix mois d'étudesT
Il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'en supprimant Saint-
Cyr, l'auteur du projet de loi cédait à des préoccupations purement
politiques. On se serait effrayé, a-t-on dit, de voir Saînt-Cyr perpé-
tuer dans l'armée des traditions de discipline, de bonne éducation,
d'esprit militaire, qui ne sont plus d'accord avec une démocratie
extra-égalitaire comme la nôtre. Et, ne pouvant modifier cet esprit,
que, en dépit des efforts, chaque promotion reçoit de son aînée comme
un héritage sacré, on se serait décidé à supprimer Saint-Cyr.
Il est certain qu'avec les théories du jour un officier plus intelli-
gent, plus studieux, plus instruit que son camarade est une iné-
galité qui choque : malheureusement tant qu'on aura pas trouvé la
façon de partager l'intelligence et de la répartir par tête comme un
impôt égal, il est à craindre que les choses ne demeurent dans l'état.
Il faut ajouter, d'autre part, que les ennemis de Saint-Cyr, les
partisans de sa suppression, ont trouvé dans l'éducation qu'on
donne aux jeunes gens dans cet établissement d'instruction militaire
des vices énormes qu'ils ont bien voulu prendre la peine de nous
signaler. La presse a retenti des gémissements de ces patriotes
alarmés et, à les en croire, les élèves de Saint-Cyr seraient à leur
entrée au régiment complètement au-dessous de leur tâche.
On a reproché au Saint-Cyrien de recevoir une instruction trop
au-dessus de celle qu'il est nécessaire de posséder pour faire un
bon officier de section; on a trouvé mauvais qu'on lui fît apprendre
autre chose que l'école du soldat ou du peloton. A quoi bon ensei-
gner à des jeunes gens qui vont commander vingt-cinq hommes,
les premiers principes de la stratégie, de leur donner des idées sur
la conduite des armées, étant donné qu'un petit nombre seulement
sera appelé à manier des masses importantes et à porter la triple
étoile du général de division?
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los teoLfi muTiiass at
€ed est malbeareusement le système de la routine et de Figno-
rance, et il est regrettable de voir, au lendemûn de la guerre
de 1870, se produire des théories de ce genre.
Il y a vingt ans, avec Tancienne Ecole de guerre que nous avons^
rapportée d'Afrique, les officiers d'infanterie passaient A tort pour
n'avoir aucun besoin de science. Il semblait presque qu'on ne pût
£tre un bon officier de compagnie sans être ignorant.
On vantdt fort ce que l'on appelait les officiers solides. Plus ils
étaient terre à terre, et plus ils semblaient apprédés.
La capacité, le savoir, passdent pour incompatibles avec les
fonctions d'officier de section.
Le travail, l'étude, la science, semblaient bannis des rangs de
l'armée. On se moquait agréablement des officiers travailleurs;
nombre de chefs ne leur épargnaient ni les brocards, ni même les
mauvsôses notes.
Nous avons connu un colonel, qui a commandé un corps d'armée
pendant la guerre, et est mort depuis divisionnaire très estimé.
C'était un homme de valeur, énergique, intelligent et certaine-
ment fort cs^ble, ce qui ne l'a pas empêché de partager le pré*
jugé des hommes solides au point de donner la note suivante à
un de ses subordonnés : « Cet officier, qui étudie l'écononne politique,
ne saurait s'occuper assez sérieusement de sa compagnie ^ »
Et c'est à ce système d'obstructionisme et d'ignorance que vou-
draient nous ramener aujourd'hui les partisans du nouveau sys-
tème I Ce serait un inunense malheur pour notre pays.
La vérité est que la supériorité d'instruction des élèves de Saint-
Cyr choque bien des gens, bien des gens qui voudraient en réalité
que personne n'en sût plus qu'eux.
Et bien, quoi qu'en disent les détracteurs de l'École de Sûnt-Cyr,
nous sommes persuadés qu'il est nécessaire de donner, aux jeunes
gens que l'on y initie au métier des armes, les principes de toutes
les sciences militaires qu'un certain nombre d'entre eux, même
un petit nombre, si l'on veut, seront appelés à appliquer comme
généraux en chef.
Qu'on s'étudie à coordonner sagement les programmes, à en
élaguer le superflu, à maintenir l'enseignement dans les limites
d'une pratique intelligente pour tout ce qui concerne le métier de
l'officier de peloton, nous applaudirons des deux mains; mais
qu'on ne bannisse pas du régime des études, en particulier ce cours
* Colonel Grandclément, Oue^^tom militaires à Tordre du jour. Paris, Bau-
doin, 1883. Cet excellent ouvrage, écrit avec une hauteur de vues très-
remarquable, traite exactement, dans notre sens, la question des écoles
militairefl.
10 NOVEUBRB 1887. 35
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511 108 icoLC inuiâiui
d'art et d'histoire militakes qoi demeore la partie la plu in^xn:-
tante de reodeigiieme&t.
Qu'on néglige les campagnes d'Alexandre et d'Aaaibai, rira de
mieux, mais il est urgent que nos élèves-officiers connaissent en
détsôl la tactique et la strat^e modernes, par une étude oûnth
tieuse, poussée dans ses moindres détails, des récentes camps^iaes,
du premier empire à 1870. Plus tard, s'ils en ont le goût et le temps,.
ils peindront les ctoses de plus haut H verront duis queÙes
circonstances la science militaire s'est transmise jusqu'à nous par
une série de modifications incessantes, les grandes lignes dem^-
rant les mêmes. Ils apprendront, plus âgés, qu'aujourd'hui encore
m. ne défradrait pas mieux la Vakeiine que ne le fît le duc de
Rohan en 1638, ni les Alpes que Bervndc pendant la guerre de la
succession d'E^^ngne; mais Tétude actuelle des campagnes récentes
formera leur esprit à des travaux ultérieurs qu'ils n'aunûent plus
le goût d'entreprendre, si de premières et solides bases n'avaient
été tout d'abord posées dans leur esprit. €es fortes études lïiili-
taires s'imposent dès les premières années, si l'on veut un jour être
à même de faire de grandes choses : tout autre système d'éduca-
tion est vicieux, en France au moins; l'histoire nous en donne de
nombreuses et de frappantes preuves.
L'exemple le plus mémorable entre tous, écrit le général Lewal
dans ses Eludes de guerre^ est certainement celui de Napoléon l*'.
On se le figure habituellement improvisé général en chef i vingt-
sept ans, émettant aussitôt d'admirables conceptions, enfantées
subitement par son génie comme Mina*ve par Jupiter. C'est une
légende vulgaire et insensée. Le secret de son triomphe est tout
autre. Il avait étudié, annoté, commenté, apprécié toutes les cam-
pagnes depuis Cyrus jusqu'à Frédéric II. Il avait eu peu d'occa-
sion de pratiquer la guerre; mais doué d'une intelligence extrême-
et d'une grande puissance de travail, il avait eu un commerce
intime et |H'olongé avec tous les grands capitaines.
« C'est po* un labeur a^idu qu'il se prépara à les imiter. ^
Et nous ajouterons par un travail entrepris dès ses premières
années, sur les bai^s de cette Ë(^de militaire qu'on voudrait
aujourd'lBii supprimer*
V
Si nous voulions rechercher toutes les raisons pour lesquelles l'en-
seignement théorique et scientifique de Saint-Cyr ne doit pas être
ramené aux bases uniquement routinières et pratiques que ceriains
officiers voudr^ent lui imposer, il nous faudrait écrire un volume.
De même, nous n'essaierons pas de réfuter la théorie des gens
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Kos licous ttutmK m?
4*aprè8 lesquels, sans aroir passé par un corps de troupes, on ne peut
pas être un bon militaire. « Des officiers soutiennent encore qu'on
ne peut pas connaître l'administration si Ton n'a pas été sous-officier
comptable, qu'on ne sût pas conduire les soldats si Ion n'a pas été
caporal d'escouade, comme si les plus éminents, les plus illustres
des chefs militaires, Turenne, Frédéric, Maurice de Saxe, Yillani,
rarcbiduc Charles, Napoléon, n'avaient pas atteint le premier rang,
sans avoir été jamais fourrier ni porté le sac Rien de {dus
tristement comique que l'air effrayé de beaucoup d'officiers quand
on plaide devant eux la nécessité de l'instructicm* « Prenez biai
c( garde, s'écrient-ils ; n'allez pas trop vite I surtout ne rendez pas
« l'armée trop savante. Il ne faut pas que chaque officier soit capià)le
«d'être général en chef!... »
Et pourquoi pas, s'il vous platt? N'est-ce pas le devoir de chacun
4e faire tous ses efforts pour le devenir ; ne doit-il pas travailler
^ûs cesse pour se rendre digne de la haute situation qui peut un
jour être la sienne?
Nous avons déjà efdeuré un autre défaut qu'on reproche au sys-
tème d'éducation donné à Sûnt-Cyr, c'est celui de l'inexpérience
de ces jeunes gens quand il s'agit de conduire des hommes, de oe
manque de savoir fsdre dont font soi-disant preuve la plupart en
•passant de l'École au régiment. Eh bien, là encore les enneims de
Saint-Cyr se trompent étrangement en peasant qu'aprèft un an
passé au régiment, cet ascendant moral sera supérieur à ce qu'il est
actuellement. Dans aucun corps de troupe l'idée du devcnr, de la
discipline, de la haute mission qui incombe à l'officier vis-à-vis des
hommes qu'il a à conduire, n'est aussi développée qu'à Saint-Cyr.
A chaque instant, à l'École, les officiers du cadre, hommes tous
choisis, officiers de n^rite, instruits, distingués, ont l'occasion de
former à ce sujet l'esprit de leurs élèves* Ce ne sont p<nnt dans
des cours proprement dits que sont traitées ces matières déli-
cates, et c'est vainement, d'ailleurs, qu'on essaierait d'enseigner
didactiqnement ces hautes théories de morale et de philosophie
pra^ue. Des conversations, une remarque faite à propos, une
observation après une faute, telles sont les occasicms que ne man-
quent pas de saisir les officiers de Saint-Cyr pour aborder 'ces
sujets importants.
Et comme cette semence tombe sur une terre bien cultivée,
cxmwe ces remarques, ces observations s'adressent à des intelli-
genœs préparées par de fortes études antérieures à les recevoir, à
les comprendre, elles s'y gravent profondément, elles y germent et
s'y développent naturellement.
Il suffit d'avoir passé huit jours au ré^ment pour comprendre
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544 NOS ÉCOLES MILITAIRES
quelle est celle des deux catégories d'officiers chez lesquels le»
idées de devoir, d'abnégation, de désintéressement, de patriotisme
sont comprises, nous ne dirons pas le mieux, mais d'une façon plu»
élevée. A Dieu ne plaise que nous voulions rien dire de blessaot
pour toute une classe d'officiers qui ont les plus grandes qualités et
de très sérieux mérites, mais il est tout naturel qu'en ce qui con-
cerne le côté moral du métier, en ce qui concerne le caractère, une
éducation soignée, les traditions, de fortes études préparent mieux
le cœur et l'esprit d'un jeune homme que la vie dans les campar,
à la chambrée ou à la cantine.
Sous ce rapport-là, il ne semble pas que la lumière ait besoiû
d'être faite, car elle saute aux yeux.
L'autorité morale, dit Lacordaire, résulte de certaines condition
qui sont, pour celui qui l'exerce et pour ceux qui la subissent, la
preuve qu'il est dans la vérité. La science est la première condi-
tion de [autorité morale.
Sans sortir du cadre d'une étude militaire, on peut reconnaître
que les influences qui se disputent aujourd'hui l'année sont dues
à deux courants sociaux que l'on peut définir : la traditioû arîsto*
cratique, l'école démocratique*.
Cette définition, dans notre société désagrégée, pulvérisée même,
est loin de répondre, en son sens propre, aux conditions de la nais-
sance de chacun de nous ; nul homme, maître de son intelligence,
ne se trouve rivé ainsi à priori; mais c'est à chacun de se recon-
naître et de se classer lui-même, suivant ses tendances et ses actes
dans le domaine de la liberté.
La tradition aristocratique était jusqu'ici restée en honneur dans
notre armée, dans les armées modernes, depuis celle où Napoléon I"
Toulut si ostensiblement la ressusciter jusqu'à celle qui, en 1870,
tomba si malheureusement victime des fautes politiques dont die
n'était pas responsable. Cette tradition que nous voyons fleurir ea
Allemagne avec un éclat si frappant, favorise la disdpline par
l'instinct hiérarchique qui lui est propre, l'amour du devoir par le
sentiment reli^eux qui appartient généralement à l'école tra^-
tionnelle, le goût des armes enfin par l'éclat môme de sa traditk)»,.
et* elle se confond aisément avec l'esprit militsdre. L'honneur,,
comme l'a dit Montesquieu, est un de ses principaux ressorts.
L'école démocratique se dresse dans l'armée nouvelle en face
de la tradition aristocratique et se trouve assez mal à l'wse pour
transporter ses théories du domaine spéculatif dans la pratique^
Elle fleurit d'une façon particulière à la fin du second empire» et
^ La Tour du Pin Chambly, Varméû française à Metx.
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nos iGOLES MIUTAIRES MS
après avoir courbé la tète au moment de nos récentes défaites, noHs
la voyons relever le front pour introduire dans l'armée des théories
égalitaires qui amèneraient la ruine de la puissance militaire de
notre pays, et partant, à courte échéance, du pays lui-même.
II n'y a pas de doute que ce ne soit l'élément démocratique qui
pousse actuellement à la suppression de Saint-Cyr, de Saint-Cyr
qui conserve dans l'armée les traditions aristocratiques, non point
les traditions de cette ancienne aristocratie, qui n'existe plus guères
en France que de nom, mais de cette aristocratie militaire, qui em-
prunte ses éléments au plus noble sang de la France, de quelque
part qu'il provienne.
Avec le régime qu'on propose, le recrutement de nos écoles mifi-
taires deviendrait sinon impossible tout au moins difficile. Surtout
avec le service de trois ans, bien des jeunes gens hésiteraient à
porter le sac pendant un an au régiment, pendant une autre année
à l'École, pour n'être pas assurés, après un nouveau stage de six
mois dans un corps de troupe, d'obtenir leur galon de sous-lieu-
tenant. Il n'y aurait qu'un lourd apprentissage d'assuré, et au bout
de cette peine, aucune garantie de récompense. 11 faudrait être
aveugle pour ne pas voir cette anomalie.
Non, la voie n'est pas là. Laissons les choses en l'état où elles
sont. Maintenons en la perfectionnant une École qui a fait la gran-
deur de la France militaire, qui nous a donné les Napoléon, les Da-
vout, les Qarke, les Baraguay d'Hilliers, les Canrobert, les Pélissîer,
les Mac-Mahon, les Forey ; des généraux comme Danrémont, d'flaut-
poul, Sébastiani, Changarnier, Lamoricière, Cavîdgnac, Bosquet^
Ladmirault, Chasseloup-Laubat, Leflô, d'Aurelles de Paladines,
Ulïrich, La Motterouge, Martimprey, Bourbaki, Cissey, Deligny, Ba-
taille, deSonis, Cambriels, Hartung,Berthaut,Logerot, Négrier, et
tant d'autres, au total huit cent dix généraux de brigade ou de divi-
sion, six maréchaux de France, et le plus grand capitiûne des temps
modernes.
Non, nous le répétons encore, la voie à suivre n'est point celle-
là- Le vieux maréchal de Lûckner, un Allemand qui, après avoir
servi Frédéric, étaft passé au service de la France, disait, à propos
des velléités, manifestées parle comte de Saint-Germwn, d'implanter
dans notre armée les procédés d'Outre-Rhin : « Ces gens-là auront
beau faire, ils auront le bonheur de ne jamais pouvoir faire de
leurs soldats, des Allemands. »
Croyons-en Ltickner, qui s'y connaissait.
Le salut pour nous n'est pas dans une imitation déraisonnable
de ce qtd se fait de l'autre côté du Rhin; gardons nos mœurs, nos
coutumes, nos traditions, celles qui ont fait la France de Stein-
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546 NOS ÉGOLBS IDUTilRES
kerque, de Fontenoy, d'Austerlitz, de Gonstantine, de Sébastopol et
de Magenta.
Là est la vérité, li est le salut, là la gloire et Tavenir assurés de
la patrie.
Arthur de Gannisbâ.
Note. — Avant de terminer ce travail, nous tenons à insérer une
rectification à propos d'une erreur qui se serait glissée dans la pre-
mière partie de notre élude, relativement à la conduite tenue par les
Saint-Cyriens en 1830.
Nous avions dit, sur la foi de témoignages imprimés, que, en 4830,
quelques heures anrës le passage du roi Charles X en retraite sar
Rambouillet, les élevés de Saint-Cyr avaient vu une bande d'émeu-
tîers entrer dans l'École et s^emparer de leurs armes.
Ce fait nous avait semblé singulier et ce n*était pas sans hésitation
Sue nous nous étions décidé à en assumer à notre tour la resptmsa-
ililé. Il nous avait paru étrange que des jeunes cens animés des
sentiments royalistes que Ton sait, en proie, vis-à-vis de Témeute, à
l'exaltation hostile que Ton peut supposer, eussent de sang-froid,
livré leurs armes aux révoltés, sans résistance, sans tirer an coup
de fusil.
Un témoignage précieux nous permet de supposer que la vérité
n'est pas ce que nous avons dit, et cette vérité Tait trop d'hormeur
aux Saint-Cyriens de 1830 pour que nous hésitions à écrire cette
rectification, encore qu'elle soit tardive.
Après le passage du roi à Saint-Cyr, le colonel de Boissac, qui
commandait en second l'École, se douta que l'émeute triomphante ne
traverserait pas Saint-Cyr sans essayer de pénétrer dans l'École el d'y
enlever les armes et les munitions de guerre qui s'y trouvaient.
L'ordre formel du roi interdisait toute résistance, et d'un autre côté
M. de Boissac connaissait assez ses élèves pour savoir qu'Os ne se
laisseraient point désarmer sans résistance. « Il est certain, nous
écrit le fils du colonel de Boissac, — duauel nous tenons ces détJ^
— que si les émeutiers avaient envahi l'École, une lutte sanglante
s'en serait suivie. » Le commandant en second eut alors la pensée de
faire désarmer ses élèves, et de déposer les fusils en Heu sûr, de
façon à éviter à l'École l'humiliation, qu'elle n'eût pas acceptée, de
remettre ses armes à l'émeute. Le colonel sauvegardait aiasi l'exécu-
tion des ordres qu'il avait reçus du roi, et évitait en même temps les
malheurs qu'eussent amenés un conflit.
Quelques heures après que les ordres du colonel de Boissac avaient
été exécutés, l'émeute se présenta en eflét aux portes de TBcole, récla-
mant à grands cris les armes des Saint-Cy riens. Cependant, bten foe
les élèves ne fussent plus à même de riposter par la force» les émea-
tiers ne parvinrent pas à franchir l'enceinte, et deux seulement d'entre
eux furent admis à l'intérieur, pour constater, de visu, qu'il n'y avait
plus d'armes entre les mains des jeunes gens.
Telle serait la vérité : il împrte de la dire, et nous la rétabtiasons
d'autant plus volontiers, qu'elle est, — coomie nous l'avons dit plvus
haut, — tout à l'honneur de Saint-Cyr et du colonel de Boiseais.
A. DB GL
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LA R. M. JAVOUHEY
On ne se doute pas, dans le inonde, de la quantité de femmes
supérieures que renferment nos plus humbles congrégations reli-
gieuses. Il faut avoir été mêlé de près aux œuvres chrétiennes de ce
siècle pour se faire une idée de ce qu'on trouve de fortes tètes sous
ces simples cornettes, de bons et virils cœurs sous ces guimpes
pudiques. Avec les inspirations généreuses, ce qui frappe surtout
dans ces associations féminines, c'est la variété dans les aptitudes, la
persévérance dans la poursuite du but et Tingéniosité des moyens
imaginés pour y atteindre.
Le type le plus accompli de ces femmes vouées aux plus inférieurs
offlces de la civilisation est, à notre avis, la fondatrice de Tinstitut
des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, la mère Javouhey, dont Cha-
teaubriand a dit que c'était un grand homme. Sa congrégation, qui ne
date que des premières années de ce siècle et qu'elle a eu, avant de
mourir, il y a quinze ans, la joie de voir se répandre et prospérer par-
tout, en France, dans nos colonies d'Asie, d'Afrique et d'Amérique,
ainsi qu'à l'étranger, est une des créations régleuses les plus éton-
nantes, à l'envisager au point de vue de ses succès. Elle appartient
tout entière, dans ses origines et ses développements, à sa fondatrice.
Anne Javouhey en a seule eu l'idée, l'a établie sans l'aide de personne,
contrairement aux vœux de sa famille, par la seule puissance de sa
Y<Aonté éclairée par l'intelligence des besoins du temps et des lieux,
et soutenue seulement par son amour pour Dieu et pour les hommes.
La mère Javouhey avait le cœur chaud et la tète froide, les deux
conditions requises pour faire de grandes choses. C'était un esprit à
la fois enthousiaste et pratique, se possédant & merveille, ayant d'ins-
tinct la mesure des choses et des hommes, saisissant d'un coup d'œil
xapide les situations et se faisant écouter avec le même persuasif intérêt
parles ministres d'État que par les filles de village. Et ce qu'il y a de
plus étonnant, c'est qu'elle n'était qu'une villageoise elle-même, la
fille d'an J)ou laboureur de Chamblanc, près Seurre, en Bourgogne.
Annette Javouhey était, à seize ans, une paysanne piquante, sinon
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548 U R. ir. JÀYOUflEY
Jolie, aimant fort la toilette, mus sérieuse, entendue aux soins cl*une
exploitation rurale et sur laquelle bien des mères avaient déjà les yeux.
Mais la Révolution vint brusquement déranger d'abord, puis tromper
les espérances qu'elle avait laissé concevoir à plus d'une. La persécution
religieuse s'étendit rapidement des villes aux campagnes; les prêtres
restés fidèles durent fuir ou se cacher. Alors commença, pour Annette
Javouhey, chez qui un peu de coquetterie n'avait jamais diminué une
piété sincère, un rôle nouveau, plein de fatigues et de péril, où elle
fit preuve de courage et d'adresse, celui de cacher les proscrits et de
leur procurer les moyens de célébrer, çà et là, les saints mystères, dans
les bois, dans les fermes isolées, et même d'y administrer la première
communion aux enfants qu'elle catéchisait dans les champs, au
milieu de leur travail, ou le soir, aux veillées, sans que, par suite de
son habitude de faire visite et de causer à tout le monde, les jacobins
du lieu pussent soupçonner de quoi elle les entretenait.
La vie que le R. P. Delaplace vient d'écrire de cette femme émlnente
à tous les titres ^ nous donne de curieux et touchants détails sur ces
débuts d'un apostolat qui devait s'étendre, un jour, à toutes les con-
trées de la terre, mais qui n'avait alors pour objet que les hameaux et
les villages voisins de celui du Ghamblanc. C'en fut toutefois le germe;
en donnant ainsi, pendant les trois à quatre ans que dura la terreur en
son pays, ces leçons éparses de catéchisme, où elle réussissait d'ail-
leurs au-delà de son attente, la jeune fille se découvrit une aptitude
qu'elle ne se soupçonnait pas, elle qui ne savait que lire, écrire et un
peu de calcul : l'art de l'enseignement. Ce fut pour elle une révélation;
die vit là une vocation, et fit de l'instruction des enfants du vill^e sa
principale occupation, en s'y adjoignant ses jeunes soeurs, au grand
déplaisir de son père, qui trouvait humiliant, pour le plus riche culti-
TOteur de l'endroit, de voir ses filles, pour lesquelles il projetait de
beaux mariages, se faire simples maltresses d'école. Mais son mécon-
tentement devint de la douleur, une douleur très vive, quand, quelques
années plus tard, le Concordat ayant rouvert les églises et réoi^ganisé
le cathplicisme dans ses rapports avec l'État, Anne Javouhey annonça
h, son père que, profitant de la liberté accordée aux associations de
charité et d'enseignement élémentaire, elle allait prendre l'habit
religieux et se consacrer à cette double mission. Juste en ce moment»
un jeune homme de ses parents, qui l'aimait depuis longtemps, venait
de demander sa maini Ne pouvant l'avoir pour épouse, l'honnête
garçon la prit pour modèle et, comme elle, se consacra à Dieu dans un
monastère, mais vécut peu d'années : il n'était pas de même force.
* La mère Javouhey, fondatrice de la congrégation de Saint-Joseph de Clunt/,
par le R. P. Delaplace, prêtre du Saint-Esprit, 2 vol. iû-8* avec portrait*
Librairie Lecoffre.
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U R. 11. JAYOUIUT 549
Qoant à Anne Javonhey, devenue la sœur Javouhey^ elle marcba
& grands pas vers son but, gagnant à ses desseins et à ses plans son
père, homme profondément religieux â*ailleurs, entraînant ses sœors
plus jeunes ainsi que beaucoup de ses parentes et des compagnes de son
enfance, qu'elle groupa autour d'elle sous une règle approuvée par
l'autorité épiscopale, sous le vocable de saint Joseph, et qu'elle forma
aux fonctions d'infirmières et dlnstilutrices des pauvres. Ce double
service répondait si bien aux besoins de l'époque, que les Sœurs de
Saint-Joseph se virent appelées par les aulorités civiles et religieuses
d'un grand nombre de villes de la région : Seurre, Ghftlon, Autun^
D61e, et qu'à la date du 12 décembre 1806, un décret de l'empereur
Napoléon, signé au camp de Posen, en Prusse, les autorisait nomina-
lement, « comme propres à former les enfants des deux sexes au
travail, aux bonnes mœurs et aux vertus chrétiennes ». A mesure
que se multipliaient les demandes faites à la nouvelle congrégation,'
s'augmentaient les recrues qui lui venaient de partout. C'est un fait
curieux et peu remarqué encore, que ce mouvement des vocations rell^
gieuses chex les femmes, au temps de l'Empire. U n'eût pas été moins
sensible apparemment chez les hommes, sans la diversion émouvante
que faisait la gaerre.
Les hommes, la mère Javouhey (ainsi convient-il de l'appeler désor-
mais) eut, dès le premier jour, la pensée de les associer à son œuvre«
Leur place avait été marquée dans les statuts que Mgr d'Imbertis,
évëque d'Autun, donna à la nouvelle congrégation. Us y portaient le
nom de frères-arfisans de Saint-Joseph. Ils s'engageaient à apprendre
gratuitement aux orphelins et aux enfants pauvres de leurs écoles un
métier, et devaient enseigner, exclusivement à toute autre science,
la lecture, l'écriture et l'art mécanique. Quant à leur manière de
vivre, « c'est dans le travail des mains que, avec l'aide de Dieu, disait
l'artide qui les concernait, ils doivent pourvoir à leur propre subsis-
tance. » Cette branche de l'institut de la révérende mère Javouhey
n'eut pas partout le grand succès de l'autre.
Jusqu'à la Restauration, les sœurs de Cluny n'avaient d'établisse«
ments qu'en province. Dès 1814, nous les trouvons à Paris où, dans
dirers quartiers, elles ouvrent des écoles populaires et y appliquent,
à la grande surprise et presque au scandale des royalistes, mais au
grand avantage de leur enseignement, la méthode dite de Lancastre,
que préconise le parti libéral. De ce moment date, pour elles, un
grand essor; ce n'est plus seulement la capitale, ce sont les colo-
nies qui s'ouvrent devant ce nouveau corps de l'armée de la cha«
nté. En 1816, le gouverneur de l'Ue de Bourbon, venu à Paris et
ayant en connaissance des succès qu'y obtenaient, dans Téducation des
enfants du peuple, les filles de la mère Javouhey, en emmène quatre
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550 LA B. y. JAYOUHIT
avec lui en retournant à 8on poste, et en réclamé bientôt d'autres.
L'année suivante, le Sénégal, rendu à la France par les derniers traités,
mais dans le plus triste état moral, en appelait aussi, et, malgré
reffrayante réputation qu'avait alors cette région de TAfrique, c'était,
parmi les sœurs de Saint- Joseph, à qui aurait le bonheur d'aller
s'y dévouer à l'œuvre régénératrice qu'entreprenait l'État. Et, cette
fois, ce ne furent pas seulement ses filles que la fondatrice y envoya,
c'est dle-mëme qui voulut s'y rendre et y prendre sa part du travail.
Cette part fut large et «dmirable surtout d'intelligence et de courage.
L'histoire de œtle colonie renaissante, devant laquelle s'ouvre aujour-
d'hui un si grand avenir, en gardera assurément la mémoire. l£
tableau qu'en fait l'historien de la mère Javouhey est du pltts grand
intérêt; les détails empruntés aux lettres qu'elle écrivait de là, et
que l'on a conservées, et les observations qui s'y mêlent accusent,
chez elle, un vif sentiment des grandeors de la nature ei le goût
prononcé des belles choses. « Oo y voit, dit le P. Dalaplace, que la
religion était loin de rétrécir les idées et d'étouflér les nobles ékns
dans son Ame. Toujours, au contraire, la mère Javouhey faisait
preuve de vues larges et élevées, et, dans toutes ks questions, son
esprit pénétrant allait toujours droit à ce qu'il y avait de {dus vital
et de plus pratique. » Elle fut là une de nos gloires devant l'étranger.
Les Anglais avaient à 75 on 80 lieues des i»dtres, à Sierra-Leone,
un établissement coni^dérable, mais dont l'hôpital était ndsénUement
tenu. Sur la réputation que la mère Javouhey s'était faite i>ar les
améliorations qu'elle avait introduites dans ceux de la cdonk fran-
çaise, sir Maccarly l'appela à Si^ra-Leone. Elle n'y demeura que
quelques semaines, mais te qu'elle y fit, de sa personne et par ses
conseils, frappa d'admiration le gouverneur, qui s'en exprima haute-
ment et avoua qu'il regrettait que l'Église réformée ne ptit rien ki
offrir de semblable.
Ce premier contact avec le monde colonial éveilla dans le cœur de
la mère Javouhey un sentiment nouveau et d'une grande intensité, la
compassion pour tes populations nègres, réduites là partout à la con-
dition d'esclaves. Ce souci s'ajouta chez elle à celui qu'elle avait, en
général, des] malheureux disgraciés de la nature onde 2a fortune, et
ne cessa dès lors de la poursuivre partout Au milieu mèoeie des occu-
pations et des préoGOupatioDs que lui donnaient, à son retour en
France, les développements que prenait sa congrégation, dlle pensait
à ses pauvres nègres réduite à la misère, livrés aux plus abrutissantes
superstitions, et point inintdligentsni méchants néanmoins. Us étai^tit
l'objet de recomrmandations parlicnlières, dans les instmctions qu'elle
adressait à ses filles attachées aux écoles et aux hftpiianx danB n<^
colonies des AntiUee.
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]
LA R. M. JAYOUflEY 551
Ces recommandations portaient tous les jours leur fruit. Le gou-
Temement ne l'ignorait pas. Aussi, lorsque survint, en 1835, Tessai
délibération des noirs tenté par la France à la Guyane, pensa-t-on
immédiafement, dans le ministère, aux sœurs de Saint-Joseph pour
les préparer à la liberté» La commission nommée pour étudier la
question les recommanda (dialeureusement par Torgana de M. de La-
martine, son rapporteur. L*acceptation par le gouvernement de la
proposition faite à cet égard combla de joie la mère Javouhey quand
communication lui en fut faite. En femme pratique qu*elle était, elle
fit, avant d'accepter, ses conditions et ses réserves; mais, une fois les
conventions arrêtées, elle se laissa emporter par son zèle, et, ne vou-
lant pas 9*en rapporter à d'autres pour le soin d^organiser une entre-
prise aussi considérable et aussi importante pour ses conséquences
que l'initiation d'une population de cinq ou six cents sauvagas
à k vie civilisée, elle s'en chargea elle-même, et, malgré ses quarante-
huit ans sonnés, s'embarqua avec un convoi de Frères et de Sœurs,
choisis parmi les plus propres à sa tâche dans son institut, et fit voile
pour Mana, canton de la Guyane, dont l'exploitation lui avait été
concédée pour l'expérience qu'elle allait faire au nom de l'État,
Celte hardie tentative de Mana — « la chère Manal » — comme dit
toujours depuis la mère JaTOuhey, est un fait considérable, non seule-
ment dans la vie de la femme au noble cœur et h la virile piété qui
s'en chargea, mais en lui-même et au point de vue politique et socIaL
Le récit des années que la fondatrice de la congrégation des smura de
Saint-Joseph de Gluny y consacra, bien que trop constamment écrit,
ainsi que tout Touvrage d'ailleurs, selon nous, dans le style hagiogra-
phique et en rue du monde religieux, a néanmoins un intérêt géi^ral
et des plas attrayants. L'auteur, qui a étudié son sujet sur pièces
authentiques, y met la mère Javouhey daçs tout son jonr et complète
le portrait qu'en fit Chateaubriand par ce mot célèbre : « Cette femme
est un grand homme I » auquel il faut ajouter : et un grand chrétien.
P. DOUHAIRB.
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REVUE DES SCIENCES
laauguratioQ de Tobservatoire de Nice. — Le grand Equatorial. -* Une
lunette de 18 mètres de longueur et de Q^,l^ d'ouverture. — La lune
\ue à 40 lieues de distance. — La grande coupole flottante. — Fondation
BischofiTsheim. — L'Électricité en mer. — Le canot électrique de la marine
française. — Nouveaux accumulateurs légers. — Le batean éJectrîgue
80us-marln, de MM. Zédé et Krebs. — Les photographies typiques. — >
L'air de famille. — Reproduction des traits communs d'une race, d'une
famille. — Technique du procédé. — Le phonographe rendu pratique. —
Reproduction des discours. — La parole transmise par lettre. — Enre-
gistrement automatique des dépêches envoyées par signaux optiques* —
GoQservation de la trace des sigaaux. — Application à la télégraphie de
campagne. — L'huile et les tempêtes. — Expériences du prince Albert
de Monaco. — Le yacht PHirondelle, — L'huile et les vagues, par M. de
Lesseps. — Les microbes de la salive. — Toxicité de la salive humaine.
— Origine bovine de la scarlatine. — Histoire d'un enfant pris de
scarlatine et d'une vache malade. — Conclusion.
Nous venons d'assister, avec les membres de rAssociaiioû inter-
nationale de géodésie, à rinauguration de TObservatoire de Nice.
M. R. Bischoffsheim a donné un exemple, unique en France, en élevant
à 1 astronomie un monument aussi grandiose, sans le secours de
1 État et avec ses propres ressources. Il a doté notre pays d'un obser-
loire aujourd'hui sans rival en Europe. M. Faye disait lundi, à TAca-
démie des sciences : u Le nouvel Observatoire, grâce à la libéralité
Inépuisable de son fondateur, est le premier de TEurope par la gran-
deur, la perfection et la variété des instruments. L'Association inter-
nationale, qui ne se réunit que dans les grandes capitales, a voulu, en
choisissant Nice cette année pour y tenir sa session, donner à H. Bi-
scholTsheim un témoignage particulier du grand intérêt qu'elle attache
à l'avenir de cette création, un des foyers dont elle espère le plas pour
la science. )>
L'Observatoire s'élève à quelques kilomètres de la ville, sur le mont
Gros, dans une situation admirable, h 375 mètres d'altitude. On a
xéalisé l'un des rêves de M. l'amiral Mouchez, directeur de l'Observa-
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AEVUE DES SGIKNCSS 553
toire de Paris : an Observatoire avec pavillons isolés, avec logements
pour les astronomes et placé loin du bruit et des distractions de la
ville. En effet, M. Gh. Garnier n'a pas construit sur le sommet de la
montagne un immense bâtiment monumental, mais, bien plusieurs
bâtiments distincts et isolés, affectés chacun à un service spécial :
pavillon pour le grand Équatorial, pavillon pour la grande Méri-
dienne, etc. De Nice on voit se profiler sur le ciel bleu ces divers
pavillons qui ne font pas grand effet architectural, mais gui sont
intérieurement bien agencés au point de vue astronomique. Ge que le
public nomme VObservatoire^ c'est le pavillon gigantesque, en effet,
du grand Équatorial avec sa colossale coupole d'un blanc éclatant qui
s'aperçoit de toutes les parties de la ville. Ge pavillon, d'une architec-
ture très sobre et très remarquable, mesure 25 mètres sur toutes ses
faces; on y pénètre par une magnifique porte en bronze; à l'intérieur
et au milieu se dresse, sur ses deux piliers de pierre de la Turbie, un
Équatorial comme il n'en existe aucun ; il a 18 mètres de longueur et
son objectif mesure 0'°,76. Cette masse énorme pivote facilement,
entraînée mécaniquement et peut prendre toutes les directions pos-
^les autour de l'horizon. Quand on observe la lune dans cette lunette
immense, on la voit comme on verrait les montagnes des Alpes, à
40 lieues de distance; les étoiles apparaissent comme des petits
soleils. C'est merveilleux de puissance. Pour permettre aux instruments
équatoriaux de battre tous les points de l'horizon, les coupoles qui
surplombent les pavillons doivent être mobiles ; jusqu'ici elles tour-
naient sur des galets; mais en face des dimensions exceptionnelles de la
coupole du mont Gros, M. Eiffel, chargé de sa construction, a dû ima-
giner un autre système de déplacement. Cette coupole mesure, en effet,
23",90 à l'extérieur; elle a plus de 72 mètres de circonférence et sa
hauteur est de 12",99. Les grandes coupoles de Vienne et de Saint-
Pétersbourg ont seulement 16 mètres de diamètre extérieur, celle de
l'Observatoire de Paris, 12 mètres. La nouvelle coupole est tout en
acier, elle pèse 95 tonnes et on la déplace du bout du doigt.
En effet, on Ta bien munie de galets pour qu'elle repose au besoin
sur le mur circulaire du pavillon, mais, en temps ordinaire, elle flotte
comme un bateau sur une rainure pleine d'eau; elle est à sa base
munie d'un flotteur circulaire qui pénètre librement dans une cuve
annulaire. Aussi le plus petit effort suffit pour déplacer ce poids flot-
tant. Autrefois la coupole de l'Observatoire de Paris mettait 45 minutes,
mue par des hommes, pour faire un tour d'horizon ; avec son moteur
à gaz, elle met encore aujourd'hui 10 minutes; tranquillement assis
sur la coupole de Nice, nous avons parcouru les quatre points cardi-
naux en quatre minutes. La coupole est munie de deux grands volets
qui, en s'ouvrant, laissent un espace libre de 3 mètres, largement suf-
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551 RE^^ 0£S SCIDœCS
fUant pour ^'ou puisse braquer la luuetle sur un point quelconque
dji^ ciel.
Nous ne décrirons pas la belle et unique lunette méridienne de
MM. Brunner ftères, uu autre cbef-d'œuvre» ni le petit Équatorial, ni
Iqs insUrun^ents magnétiques, elc. Qu'il nous suffise de dire qu*à peine
installés, les instrumentai ont déjà, permis au directeur, M, Perrotin^
de faire des observations qui ont assigné une des premières places &
rObservatoire de Nice, Les observations ont été publiées dans un gros
Tolume ixk'^'^i Tétude des étoiles doubles, des comètes errantes, des
planètes^ étodes speetroscopiques, etc. On n'a pas perdu de temps et
siQus espérons bien que sous le beau ciel du Midi, M. Perrotin et ses
aides feront largement avancer Tastronomie.
VObswvatoire a coûté {dus de 3 millions; son budget est garanti
par une rente perpétuelle. L'avenir est donc assuré au point de vue
matériel pour la fondation de M. Bischoffsheun. Nous croyons savoir
qu'il l'est aussi au point de vue scientiQque, car M. Bischoffsbeim,
soa œuvre généreuse accomplie, a Tinteniion de faire don de l'Obser*
vatoire au Bureau des Longitudes, et le Bureau des Loogltudes, qui
renferme nos plus hautes illustrations scientiSques, est considéré avec
r^son comme le conseil de perfectionnement de rAstronomie française.
L'application de Télectricité à la traction des petits bateaux, canots,
torpilleurs, paraît devoir prendre une certaine extension. On a beau*
coup parié récemment d'un canot électrique commandé par la marine
française à la Société des forges et chantiers de la Méditerranée. Ce
canot, aux formes lourdes, pour qu'il puisse bien se comporter en mer,
a 9 mètres de longueur et â'°,iO de largeur au fort. Ce n'est plus une
machine à vapeur qui commande son hélice, mais une machine élec*
trique. Le courant est fourni par des accumulateurs; l'installation
électrique est due à M. le capitaine Krebs, le collaborateur bien connu
de M. le capitaine Renard, directeur des ateliers aérostatiques de
Ghalais-Meudon. Les distances pratiques que peut franchir le canot
smi au nûnimum de 36 nœuds ou 66^^i,7 k la vitesse de 6 nœuds, ou
bien de 150 nœuds ou 217 kilomètres à la vitesse de 4 nœuds 7. Peu*
dant les essais qui ont eu lieu au Havre, le canot a fonctionné à grande
vitesse pendant près de six heures et encore pendant trois heures à
des vitesses réduites. La dépense électrique, à grande vitesse, s'est
élevée à i% chevaux. Ce qui caractérise le nouv^u bateau électrique,
ce sont se» accumulateurs. On a dit qu'on avait conservé secrète leur
déposition; nous pouvons toutefois en faire connaître le principe gé^
néral. Ces aôcumulataurB ne renferment ni plomb ni a^ide sulfurique.
Us ont été imaginés par M. Gommelin-Desmazures et ils possèdent, eu
eSét, une grande puissance d'emmagasinement. II y a cinq ou six axis.
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fiSVUS DES SCmVCES 555
VH. de Lalande et Chaperon ont combiiié nne pile éleotrîqae trè«
eonâtanie et très employée aujourd'hui. C'est la jûle âno-potasse
oxjrde de euiirre. L*oxyde de coLTre sert de dépohurisant, et l'hydrogène
qui ya, au pôle négatif réduit l'oxyde. M. Desmazures est parvenu i
rendre cette pile réversible, c'est-à-dire qu'il parvient à la régénérer
quand elle est épuisée par un courant électrique. Les lames négatives
dn nouvel accumulateur sont des feuilles de tôle étamées, les plaques
positives des feuilles de cuivre poreux obtenu en comprimant du métal
pulvérisateur sous une pression de 600 à 1200 kilogrammes par cen-
timètre carré. Le liquide employé est de la potasse additionnée de
<iiiiorate de soude. Le tout est enfermé dans un récipient clos en tôle
élamé et relié aux plaques négatives qui reposent sur le fond. D'après
M. E. Reynier, un accumulateur Desmazures de 20 kilogrammes àt
pcttds brut renferme 6 kilogrammes de {daques (5 positives, 6 néga*
tives). La force électromotrice de l'élément est 1 volt et la potentiel
utile de 0,86 volt au régime de décharge de 36 ampères. Le poids par
cheval-heure serait réduit à 30 kilogrammes et le poids par cheval
électrique à 166 kilogr. Le poids par cheval électrique de 166 kilo-
grammes n'a rien de bien extraordinaire, mais c'est le poids de 30 ki-
logrammes par cheval-heure qui est très remarquable; il n'avait
jamais été obtenu encore, et cette diminution de poids justite^ quant &
présent, le choix qui a été fait de cet accumulateur pour les canots. Le
rendement réel de cet accumulateur ne nous est pas connu, on l'évalue
à 70 pour 100. On ne perdrait plus que 30 pour iOO sur la force
électrique dépensée pour le charger.
Le pmds total de la batterie Desmazures, établie sur le canot, est
seulement de 9300 kilogrammes; elle emmagasine un travail de
iOO ehevaux-beure. Ces résultats, très frappants, ont décidé MM. Zedé
et Krebs à reprendre le projet de bateau sons-marin de M. Dupuy
de Lôme. Le navire est déjà ceastruit, la progression, la direction et
l'éclairage seront obtenus à l'aide des nouveaux accumulateurs. La
forme est celle d'un fuseau; son diamètre est de l'*,80, juste de quoi
permettre à un homme de se tenir debout; sa longueur est de 20 mè-»
très, ce qui lui donne un déplacement d^environ % tonnes. M. Zedé
estime que le bateau sous-marin pourra soutenir nne vitesse de
il nœuds pendant dnq heures. Des réservoirs d'air comprimé per-
mettent de renouvder Tatmosphère ambiante et de régler la pression
intérieure; des réservoirs d'eau vides ou remplis par une pompe
électrique donnent le moyen de régler constamment la flottabiMté et
Tassiette du bateau. Deux gouvernails, l'un vertical, l'autre horizontal»
commandent la route à suivre soit en direction soit en profondeur. Des
lampes à incandescence éclateront le nouveau bateau et un appareil
optique spécial permettra de voir à l'extérieur soit dans Tâir, soit &
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^6 HEVUE DES SGIERGSS
travers Teàu, quand le bâtiment plongera. Tel est brièvement le lor*
pilleur sous-marin électrique qui fera prochainement ses essais. Il est
donc exact de dire que Télectricité commence à rendre d^incuntestables
services à la traction des petits bateaux»
Tout le monde a remarqué que, dans une même famille, il existe
toujours, malgré la diversité des traits de chaque individu, comme na
type général commun à tous les membres, nn air de famille en un
mot. Il y a plusieurs années, déjà, M. Galton, de la Société royale de
Londres, eut l'idée de fixer, par la photographie, le type d'une race ou
d'une famille, en accumulant sur une seule épreuve les traits com-
muns. Il est clair que les traits se renforcent ; ceux qui ne sont qu'oc'-
casionnels disparaissent, et finalement on obtient une photographie
qui n'est le portrait d'aucun des sujets et qui, cependant, a, avec eux
un véritable air de parenté. C'est ainsi que M. Galton avait obtenu un
Alexandre le Grand d'après six médailles du British Muséum et une
Cléopâtre d'après six documents. Cette Cléopàtre était mémo plus
séduisante que chacune des images élémentaires.
En France, M. Batut vient de reprendre cette idée, et k. Tûde d'une
technique ingénieuse, il à obtenu des résultats très curieux * et vrû-
ment encourageants. Étant donné qu'un certain temps de pose est
nécessaire pour obtenir une image photographique, si l'on se met dan»
les conditions d'une pose nécessaire de 60 secondes de durée par
exemple, et si on ne laisse poser que 3 secondes, c'est-à-dire 1/20"" de
la durée minima, il est clair qu'on n'obtiendra pas d'image. Mais si
l'on fait poser devant l'objectif successivement vingt portraits de
même grandeur représentant des individus d'une même famille, on
obtiendra une image dans laquelle aucun des traits accidentels gui
modifient le type n'aura pu être fixé, mais où au contraire apparaîtront
seuls les traits communs caractéristiques de ce type.
Tel est le principe. Yoici maintenant comment l'auteur opère en
pratique. Deux opérations sont nécessaires : i* obtention des portraits
devant concourir à la production du type ; ^ production de ce type. Pour
une famille, cinq ou six portraits suffisent largement. Les sujets sont
réunis dans l'atelier, on fixe la position du siège de pose et de Fappa^
reildans la situation de mise au point pour le premier individu; les
suivants se succèdent dans la même position, toujours de face; les
inégalités de taille sont corrigées à l'aide des mouvements d^un
tabouret de piano qui sert de siège. Pour obtenir le type, on prrad
une épreuve dont on perce les yeux avec une aiguille fine, exactemosii
* La photographie appliquée à la production du type d'une famille, dTuac
tribu ou d'une race, par Arthur Batut. Brochure de 23 pages avec planches.
Gauthier-ViUars.
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R£VUE DES SCIENCES 557
sur le point visuel. Puis on dispose l'image en contact avec une petite
glace dépolie; avec la fine pointe d'un crayon qui traverse les trous
de l'épreuve, on marque deux points noirs sur le verre dépoli; ce sont
deux points de repère qui serviront à fixer, successivement œU dans
ceil, toutes les épreuves successives en regardant par transparence.
On découpe d'ailleurs les épreuves de façon qu'elles soient limitées
par la glace dépolie-calibre. Enfin on les colle ensuite sur des cartons
de la dimension du calibre, et ces cartons sont placés dans un cadre
fixe spécial pour être soumis à la pose exactement le même temps. Le
cliché qui contiendra toutes les épreuves donnera le portrait du type.
M. Batut raconte que ce n'est pas sans une certaine émotion qu'il
vit apparaître, à la pAle lumière du laboratoire, son premier type,
cette figure impersonnelle, ce portrait de l'inconnu dans lequel on
retrouve une frappante ressemblance avec certains des modèles qui
ont posé, et un air de famille incontestable avec tous. Le plus souvent
le portrait-type est plus régulier, plus beau qu'aucun de ceux qui ont
servi à le former. Les accidents individuels ayant disparu, il reste une
sorte de portrait idéal dont les lignes sont toujours harmonieuses.
M. Batut a pris à part tantôt le type féminin seul, tantôt le type nuts«
culin ; puis il a réuni ces deux types pour obtenir le type de famille*
Les planches ainsi produites offrent un réel intérêt. Il est à souhaiter
que Ton multiplie ces essais; ils pourraient rendre des services à
l'ethnographie et même à la psychologie. Si chacun avait ainsi chez
soi le portrait-type de sa famille, on arriverait vite à des déductions
psycholc^ques curieuses.
n y a longtemps qu'on n'avait plus entendu parler du phonographe.
S'il faut en croire le New-York-Herald, M. Edison serait parvenu i
en tirer parti. On pourrait bientôt entendre chez soi prononcer un
discoars par celui-là même qui l'a prononcé à une époque quelconque.
H. Edison aurait trouvé un papier si homogène et si peu élastique
qu'il conserverait exactement les impressions tracées sur sa surface
par la pointe du phonographe. Il n'y aurait donc plus qu'à placer la
feuille 8or un phonographe identique pour reproduire le discours. Le
Journal américain prétend que M. Edison espère être en état, au mois
de janvier prochain, de mettre en vente un premier lot de 500 feuilles
de trois formats. Les petites pour la reproduction de 800 à 1000 mots ;
les moyennes de 2000 et les grandes de 4000 mots. S'il en était réelle-
ment ainsi, au lieu d'écrire une lettre un peu longue, il serait plus
simple de la dicter au phonographe, de l'envoyer par la poste et de
ïentendre au lieu de la lire au point d'arrivée. Hais attendons les
papiers Edison avant de rien préjuger.
li. Dncretet, le constructeur bien connu, vient, de son côté, de
10 NOVEMBRE iS87. 36
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^5S HEVUE £^ES SCIENCES
Tésoadre un pvoblèim qeà a soq impoirtanoe; il est panrenii k enregis-
trer aiitomati(iiieiiieat tes signaux trafitsmis par les télégr^ibes opti-
qi&es. On sait qne les armées en caoq^agne se servent jouraellement
de téMgrapbes opiiqQes. Les éelipses suoeessives d'une lampe è pétrole
permetteDl de pep>ffodmre à granée distance les s^naox Moirse. Le
manipnlatetir q« ftài foociionner Técran destiné à cacher on i
montrer la tumiëre met en marche en même temps un petit télégraphe
«vdinaire Ktovse, dételle sorte que les signaux transmis sont reproduits
sur une bande de papier. C*est un contrôle précieux, et d'autant plus
qui! reste aussi entre les mains de Fagent qui reçoit, car cdù-ei
répétant toujours les signaux transmis par mesvre de préetution,
«^registre de soq côié le télégramme &t caractères Morse. C'est un
progrès.
Décidément Tinfluenoe de Thuile sur les yagues si contestée maigri
l'opinion des Andens est aujourd'hui rendue éyidente. L'amiral Ooué
a fait une véritable campagne en sa fareur. Depuis dix ans, de noire
côté, noue accumulions preuves sur preuves. S« A. le prince Albert de
Monaco termine unâ note communiquée à l'Aeadéiaie des sdences sur
sa dernière campagne scientifique dans TOcéan, à bord de soa yacht
VHirandelle, par ces lignes : « Je tiens enfin à signaler mes observa-
tions plusieurs fois répétées sur Tusage de Thuile pour calmer la mer;
eûm sont entièrement d'accord avec les conclusions de M. l'amiral
Cloué. Le 23 aoftt, notamment, VHirondelle prise dans le demi-eercle
dangereux d'un cyclone, n'aurait pas résisté comme ^e Ta âut pendant
cinq heures à la violence vraiment exceptionnelle des lames^ si eUe
n'avait eu recours à ce moyen de protection. » On sait que le prince
héréditaire de Monaco, né le 13 novembre 1848, est capitaine de
frégate dans la marine espagnole.
A propos de cette communication» M. de Lesseps a cité le cas
suivant. Le Ciappet, n** 13, qui vient d'arriver dans la baie de Panama, a
été assailli dans le port de Talcahvano par une bourrasque du nord qui
a duré six jours; pendant ce temps, toutes les communications avec la
côte étaient impossibles... Le capitaine Taylor, retenu à terre par
l'ouragan, a eu le plaisir de voir son navire supporter les attaques
d'une mer furieuse, sans avarie et avec une faciÙté apparente due
à l'emploi des sacs d'huile. On a eu ainsi une nouvelle prouve de
l'efQcacité de ce procédé pour réduire l'action des vagues contre les
flancs du navire.
La salive est un poison ! elle renferme des microbes dont il faut
se défler. C'est en 1881 que Mi Pasteur constata, pour la première
lois, dans la salive humaine, un miearobe pathogène* Depûs eette
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BEYOC m$ BCIEIGSS 5S»
époque, MM. Fraenkel, Lannelongue, Reinaad, Klein,' Vij^, ont
étudié l'aetion de la salive sur les animaux; c'est maintenant un
fait aoquis que ceUquide, à l'état normal, renferme un certain nombre
de microbes dangereux, au milieu des nombreux micro-organismes h
peu près in(^ensifs dont elle est le milieu habituel.
M. Blondi, dans un travail récent entrepris à Tlnstitut d'hygiène de
Berlin, a étudié quelques-uns de ces microbes qu'il a toujours ren«
coniréfi dans la salive d'une cinquantaine de personnes de sexe, de
constitution, de santé et d'âge différents ; il a reconnu parnû c^ mi-
crobes cinq espèces pathogènes ayant amené soit la mort des ani-
maux, soit des désordres graves localisés aux environs des points
d'inoculation. Ces cinq espèces ont été baptisées par M. Blondi :
1* Badllus ssdivarius septicus. 2* Cocous salivarius septicus.
Z" Minococcus iitragenus. 4t'* Streptococcus septopocemicus. 5**Sia-
phyiococcus salivarius pyogenes. Le n*» 1 est assez commun, il vit
dans la saUve acide; il tue de 24 à 72 heures les souris et les lapins,
qui meurent dans un coma persistant. La maladie est généralisée h tout
l'organisme, et les microbes se retrouvent dans le sang. Le n° 2 amène
la mort du cobaye, du lapin et de la souris en 4 à 6 jours. Le n° 3 a
été rencontré 3 fws, il est pathogène pour les cobayes et les souris
et se renc<Matre surtout dans les viscères. Le n° 4, que l'auteur con-
sidère comme identique du microbe de l'érésypèle et du phlegmon,
occasionne chez les trois espèces d'animaux tantôt une septicémie
chronique qui dure 15 à 20 jours, tantôt une inflammation localisée.
Le n* 9 a été trouvé dans la salive d'un malade atteint d'angine scar-
laiineuse, il a une tendance h se généraliser et finit par tuer les lapins
en 12 à 15 jours.
De son côté, M. Yignal, qui a examiné les micro-organismes de la
boache au point de vue des transformations qu'ils font subir aux
substances alimentaires, a reconnu dans la salive el le tartre dentaire
la préfienee de staphylococcus pyogenes aui'eas et albus et du
laptoikryx buccalis^ du bacille de la pomme de terre, du badllus
subtUis^ du baeterium termo^ de vibrio ruguia, et de 11 autres
microcoques ou bacilles différents et encore non déterminés. Par
conséquent la salive renferme manifestement des microbes qui sont
dangrereux. Et il serait bien possible qu'en cas d'affaiblissement de
l'organisme ou de plaies internes, ils associent leur action à celle des
antres microbes pathogènes pour compliquer les maladies. Ajoutons
pour rassurer les timides, qu'il en a été ainsi, de tout temps, même
qaand on ne connaissait pas les microbes et que cependant l'humanité
dare toujours.
Enfln mentionnons brièvement une note transmise à l'Académie des
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560 REVUE DES SCIENCES
sciences, par M. Pasteur, sur Toriglne de la fièvre scarlatine. Depuis
quelques années on soupçonne en Angleterre la scarlatine d'avoir une
origine bovine. Elle serait souvent transmise par le lait de vaches
atteinte d'une maladie encore mal définie dont un des symptômes est
l'existence sur les mamelles d'ulcérations avec induration. Le D' Klein
a trouvé un microbe caractéristique dans les ulcérations de la vache
et il pense que c'est ce microbe qui donnerdt la scarlatine à l'homme
par l'intermédiaire du lait ainsi contaminé au moment de la traite.
Or, dernièrement, l'enfant d'un capitaine du régiment d'infanterie de
la garnison de Besançon fut atteint d'une scarlatine grave. M. le D'Pi-
clieney, ami du capitaine, fit une enquête sur la provenance du lait
que le petit malade consommait avant sa maladie. Le lait bu subissait
au préalable l'ébulUtion; cependant un dimanche l'enfant avût ëlé
conduit par son père dans une ferme à quelques kilomètres de la ville;
ce jour-là il but à plusieurs reprises un verre de lait que Ton venait de
traire. M. Picheney finit par.apprendre que la vache qui Tavait fourni
sortait de maladie et d'une maladie caractérisée par une hématurie,
mais sans altération des mamelles. Dès le lendemain du dimanche où
l'enfant avait bu le lait cru, il tombait malade; le jour smvanl le mé-
decin du régiment constatait le début d'une scarlatine non équivoque.
-Dans la famille du fermier se trouvaient quatre enfants. Deux d'entre
eux, une petite fille et un petit garçon buvaient chaque jour deux ou
trois verres de lait de la vache au moment delà traite. Les deux autres
n'en prenaient pas. Les deux premiers furent atteints d'une scarlatine
bénigne; les deux autres ne furent pas malades. M. le D' Picheney
voit dans cette observation une confirmation de l'opinion des médecins
anglais qui attribuent à la scarlatine une origine bovine. Il est bon
d appeler l'attention sur ces faits et de répéter une fois de plus que les
personnes qui tiennent à boire du lait cru ne sauraient trop s'inquiéter
de l'état de la vache qui l'a fourni. Le lait est un excellent milieu de
culture pour les microbes; déjà on Ta vu transmettre la tuberculose» D
n'y aurait rien d'impossible à ce qu'il nous communiquât tout aussi
bien non seulement la scarlatine, mais encore d'autres aHections
transmlssibles.
Henri de Paavillb.
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CHRONIQUE POLITIOUE
8 novembre i88T.
La crise morale de la République a continué, mêlant de plus en
plus Tanarchie au scandale. Le soupçon a fait plus qu'atteindre, de
personnage en personnage, le président de la République lui-même,
qtfon accuse d'avoir favorisé, par une tolérance qui est une sorte de
complicité, les actes abusifs dont M. Wilson était le triste héros
auprès de lui, dans un cabinet voisin du sien, à TÉlysée. Tous les
souvenirs des méfaits commis depuis dix ans par les traitants de
cette démocratie républicaine se sont réveillés dans la mémoire du
public : c'est un débordement universel de griefs et de reproches.
Aujourd'hui la honte couvre tout, gouvernement ou parti répu-
blicain ; c'est plus que le président de la République que le scan-
dale du jour déshonore; c'est la République elle-même qui est
jugée, condamnée : décidément, il semble bien à tous les honnêtes
gens que de principe elle n'en a plus qu'un, la curée. Et que de
complications politiques, dans cet état de choses! On a pu croire un
instant que la crise morale occasionnerait une crise présidentielle :
dans un prompt et court mouvement de susceptibilité, M. Grévy,
qui s' opiniâtre à ne pas congédier M. Wilson, avait menacé dé
quitter la présidence. Dès la réouverture de la Chambre, une sorte
de crise ministérielle éclatait : des candidats chers à M. Grévy,
paralt-il, se disposaient à dépouiller M. Rouvier d'un pouvoir dont,
à entendre les familiers de l'Elysée, il ne se serait pas servi assez
dextrement pour prévenir le scandale ou pour le réprimer. Peu
s'en fkilait que, dès la première séance, le ministère ne tombât, et,
s'il a échappé au coup suprême, dans le vote de la conversion, ce
n*est que par la bonne volonté de la droite. Quant à la crise bud-
gétaire, elle est certaine, elle est prochaine : la République n'aura
pas de budget pour le mois de janvier 1888. Ainsi, crise morale,
crise présidentielle, crise ministérielle, crise budgétg-ire : telle est
la situation où la République veut que la France vive, travaille,
se repose et tienne sa place en Europe!... .
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562 GBROMQUE POUTIQUE
Parlement et ministère, chacun a commencé malheureusement
son règne, pendant cette session : l'un par un acte de prodigalité
démagogique, l'autre par un aveu d'impuissance financière. La
Chambre a octroyé, sous forme de pension, « une récompense
nationale » aux veuves et aux enfants des insurgés de 1848 : c'est
« une prime à l'insurrection », selon le mot si juste de M. Antonin
Lefëvre-Pontalis, qui a éloquemment jugé, en historien autant
qu'en orateur, cette révolution du 28 février dont la France a
payé si cher, par ses infortunes, la surprise et la folie. Le minis-
tère qui ne^ sait plus, lui, comment subvenir aux dépenses de la
République, s'est vu forcé de reconnaître qu'il avsdt leurré le Parle-
ment et qu'il s'était lui-même leurré par une promesse vaine, en
annonçant, avec une si fastueuse assurance, que ses économies
suffiraient à équilibrer le budget. Solennellement aussi, il s'était
interdit tout impôt, tout emprunt. 11 ne lui restait donc que le
moyen de la conversion. Certes, de tous les expédients, celui-là a
pu paraître le moins mauvais. 11 a sa gravité pourtant : on ne
prive pas impunément d'une portion de leur revenu des rentiers
qui ont fini par croire, confiants dans la gestion de l'État, que
c'était comme un bien aliénable ; et voici la deuxième fois, en six
ans, que les rentiers subissent cette perte. De plus, le mode de la
conversion proposée par M. Rouvier est plus que défectueux.
M. Rouvier n'observe ni les principes des économistes ni la tra-
dition ; il n'obéit qu'aux ordres de certains banquiers. D'une con-
version il fait un emprunt et, comme il réduit le 4 1/2 pour 100
à l'inconvertible 8 pour 100, il épuise, dans ce genre d'opération,
la dernière ressource de l'État. La conversion ne lui sert pas & dimi-
nuer la charge du budget : il augmente de 416 milUons le capital
de la dette; il ne diminue pas d'un centime l'annuité inscrite au
Grand Livre pour le service des intérêts. 11 ne tire de la conversion
qu'un bénéfice inmiédiat, presque provisoire : il se procure 165 mil-
lions, dont 100 solderont le budget extraordinaire de 1888 et dont
il destine le reste à un usage qui n'est pas très précis. Ces reproches
lui ont été adressés hier, devant le Sénat,' par M. Blavier et par
M. BuQet, avec une irrécusable autorité. Il les avait déjà subis, à la
Chambre même, où non seulement M. Daynaud, M. Ama^t,
M. Allain-Targé, mais le rapporteur de la loi, M. Ribot, ont jûgoalé
tout le vice de son projet. Il est vrai que, si M. Ribot exerce volon-
tiers son droit de censeur avant de voter, il vote non moins volontiers
ce qu'il censure. lia le sens critique, Tâme incertaine et le tempé-
rament bonace. Sa sereine sagesse se plaît à découvrir les faates,
puis à s'y résigner. Quant à nos amis, ils se sont divisés. PlusieoTS
ont résolument refusé leur suffrage au ministère, pour lui infliger
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CflRÛNIQIJl POUTIQUE ^
une conâanmalion : c'est qa*ils ne peuvent pardonner à M. Bouvier
sa politique mensongère, cette politique qui» tout en parlant de tolé-
rance et de paix aux conservateurs, pratique les doctrines odieuses
des radicaux. Le plus grand nombre ont craint que la question sur
laquelle oa dôlibéi^t ne fût douteuse pour l'^opinion publique. Ils ont
moins pensé à la conversion qu'au ministère radical qui s'apprêtait à
prendre le pouvoir, avec la connivence de M. Grèvy. Us ont aussi
songé à l'enquête que la crise ministéri^Ie allait ajourner indéfmi-
ment, jusqu'aux calendes grecques de M. Wilson. On ne saurait, dans
ce sentiment, regretter leur vote.
Toutefois, au Palais-Bourbon comme à la ville et même dans la
rue, ce qui émeut encore le plus le public, c'est la condition déplo-
rable oii la moralité du parti républicain met son gouvernement. Le
scandale a son théâtre principal à l'Élyaée, où M. Wilson étale son
knpadence et son impunité. Chaque jour» une révélation nouvelle
le dtoonce à la justice. Il se tait maintenant, sous la garde de
M. Grévy. Mais le silence ne le défend pas plus que la réponse, la
dénégation qu'il 0{^sidt, naguère» à chacune des premières accu-
sations qui l'ont assailli. Son nom jouit d'une popularité sinistre.
Qui ne le conoatt aujourd'hui? Froid; effronté; cynique; ingénieux
autant qu'audacieux ; passionné pour l'ordre Ixireaucratique^ dans
le désordre moral; avide des petits gains, tout en brassant de
grandes afiîadres; habile à la réclame; entouré d'entremetteurs et
de q)éculateurs, ni d'amis» ni même de camarades; sans cœur,
sans esprit» sans instruction, sans éloquence, mais sans foi, sans scru-
pule» sans vergogne» M. Wilson n'a plus d'autre force» dans son
discrédit, que l'autorité de M. Grévy. Il était son bôte^ son compa-
gnon^ quasi son jeune frère» avant d'être son g^oKbre» et» depuis que
H. Grévy est devenu son beau-père» il est son agent» son courtier.
U fait ses marchés» il distribue ses promesses» il s'emploie à ses
intrigues» hors la Chambre ou à la Chambre; il paie ses four-
nisseurs et il ruine ses ministres. Il se sert de sa griffe pi*ési-
dentelle; il pille sur sa table les secrets de l'État; & sa porte, il
taxe les pétitions, il tarife les recommandations» il escompte les
nonÛBatioQS ; il bat mcnmaie avec toutes les faveurs que le titre de
M. Grévy peut lui procurer dans le gouvernement de la République.
£t, jusqu'au bout de la honte, M. Grévy le soutient I U veut, lui
qui a gcÂcié tant de scélérats» ii veut qu'on lui gracie son gendre.
A Tours» oii M. Wilson croyait s'être acquis nombre d'électeurs par
Bûlle services, la foule le bue, quand U pi^étead lui démontrer
soa innoceivce; elle le peursuit en lui criant : « Démission l Dëmia-
sum! © Ce mot» M. Grévy le reprend pour loi-même^ pour l'adresser
comme une menace à ses miniatreâ, au Parlaient, âbla République*
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564 CHKmiQUI PQUTIQOS
Dans la Chambre, quand H. Rouyier, avec une maladresse plus on
moins inconsdente, parle d'un « solliciteur hors de pair », tous les
regards se tournent vers H. Sadi-Gamot qui, sans souci de déplaire
à ce haut et puissant « solliciteur », a refusé la restitution fraudu-
leuse que M. Wilson exigeait au profit d'un banquier dont M. Gréry
avait été l'avocat, et les applaudissements qui saluent M. Sadi-Camot
arrivent à TÉlysée comme une clameur, sans ébranler M. Gréry. A
sa manière, c'est le Brutus d'une république, qui, certes, n*a rioi
de romain : il ne sacrifiera pas son gendre. M. Wilson a beau
reconnaître qu'il a usurpé la franchise postale, en empruntant au
Président de la République sa grilTe; il rend gorge; il verse au
Trésor &0 000 francs, somme qu'arbitrairement, irr^uliérement, il
estime équivaloir à celle dont il a frustré l'État, par cet abus.
M. Grévy couvre M. Wilson de sa protection : les magistrats de
la République épargnent le gendre du Président comme l'ont épargné
les ministres des Postes et des Télégraphes. On ne traduira pas
M. Wilson devant les tribunaux. Le général Gaffisurel et la Umoozin
sont en prison ; on les amène à la barre de la police correctionndle ;
on va les condamner, plus ou moins rigoureusement. Quant i
M. Wilson, il est à l'abri, dans l'Elysée : après y avoir bravé la loi,
il y brave la justice*...
Quelle enquête pourra jamais, avant celle de l'histoire, dénoncer
tous les actes de concussion et de corruption commis par les
maîtres de la République, par ses clients et ses servants, par ses
fonctionnaires, depuis dix ans? Gdle que M. Gunéo d'Omano a de-
mandée du haut de la tribune a bien vite inquiété les républicains,
les uns pour eux-mêmes, les autres pour le ministère ou pour la
République. Gonmient espérer d'eux une enquête parlementaire qm
soit réellement libre, sincère, complète? Gomment espérer, par delà
cette enquête parlementaire, une enquête judiciaire qui ose saisir
tous les coupables, pour que, malgré leur qualité privilégiée de
républicains, ils soient marqués au fer rouge de la vérité, devant la
France? Le premier jour, comme par surprise, la majorité a décidé
que cette proposition d'une enquête qui irait au fond du scandale
était urgente. Pulsion s'est ravisé; la peur a calmé la cdère.
M. Grévy, plus jaloux de l'intérêt de sa famille que de rhoneeur
et du bien de l'État, a commencé à travailler les consciences. Ses
ministres l'y ont aidé. 11 y a eu dans l'ombre, autour du préâdeDt
de la République, une sorte de marché parlementaire où M. Roa-
vier et son concurrent, H. de Freydnet, se sont disputé le poavoir
par des promesses d'indulgence et de complaisance. M. Roovier «
eu l'avantage : il l'a beaucoup dû, assurément, à la verta de sa
situation. Avec lui tous ceux des républicains qoe leur boonêlecé
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GSftOniQUE POLfTIQUB 565
n'indignait plus ont conspiré pour le silence. Ils ont été, de journal
en journal, ciire à voix basse qu'il fallait sauver la personnalité de
M. Grévy» dût-on sauver également celle de M. Wilson; qu'il le
fallait pour sauver la République elle-même, compromise par le
scandale. A la Chambre, ils ont été le dire de couloir en couloir, de
banc en banc. Toutefois, moins hardis que M. Rouvier qui a eu, lui,
l'impudeur, non seulement de déclarer que l'enquête était inutile,
mais de pallier tous les méfaits reconnus par l'opinion publique, les
républicains ont jugé impossible de repousser la demande d'en-
quête : ils ont cru plus habile de la décréter, à la condition d'en
stériliser l'effort. On la généralise, pour qu'elle n'ait ni précision
ni efficacité; on l'étend, pour l'atténuer : l'enquête recherchera
« tous les faits touchant à l'administration qui paraîtront de nature
à mériter un blâme ou une répression »; elle ne sera pas dirigée
spécialement contre les prévaricateurs qu'on accuse aujourd'hui; elle
pourra remonter le cours de ces dix ans, pour atteindre les ministres
du maréchal de Uac-Mahon, dans la période du 16 mai. Soit. On
pense ainsi gagner du temps et lasser l'importune curiosité de l'opi-
nion pubUque; on veut détourner l'infamie; on espère intimider les
témoins, gêner les accusateurs, épurer les griefs; on compte sous-
traire à la vindicte de la nation les grands criminels de la Répu^
blique; on calcule qu'il ne restera de l'affaire que tel ou tel soupçon
vague, bien préférable à la condamnation. Mais on se trompe.
La France en sait assez déjà pour deviner qu'on lui en cachera
davantage; elle finira, malgré toutes les précautions, par connaître
plus ou moins parfaitement la vérité; cette nouvelle duperie n'aura
servi qu'à la rendre plus sévère et, si la sanction parlement^re
ou judidaire lui manque, la sanction électorale ne lui manquera
pas : seulement, c'est contre la République, et non plus contre quel-
ques républicains, que sa sentence se dressera tout entière alors.
libre aux républicains de « canaliser » l'enquête, comme ils
disent dans l'improbité de leur langage, aussi étrange que faux!
L'émotion du scandale a été vive, presque violente, dans la masse
elle-oièiiiede la nation. On lui avait trop vanté la République comme
le ré^me idéal delà vertu. Quelle déception I Ëtpuis, deux senti-
ments se seront irrités dans le cœur du peuple. D'abord, son hon-
nêteté : grâce à Dieu, la France s'indigne encore de tout ce qui
toonie au trafic la fonction du gouvernement, au tripotage l'exercice
de r autorité; elle n'en est pas à ces temps de décadence oti l'on
ccmteinple d'en bas, avec une molle indifférence, la cupidité, la
Ténalité qui régnent en haut. Ensuite, si aveuglément que la
démocratie âlëve ceux qui caressent ses propres convoitises, elle
ne supporte pas sans pdne, dans son envie, le spectacle du préva-
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566 GHAOmonS POUTiQCI
ricateur triomphant, qui doit toute sa richesse ao mandat dont elle Ta
pourvu. Qu(H 1 ces gens qui ont mendié ses suffrages s^engcaissent
au pouvoir, tandis que la foule souffre, est misérable, a faim! Qaoil
ceux qui parlaient si doctement au penide d'austérité, d'économie,
voilà comme ils se ruent aux jouissaooes, en exploitant b for-
tune publique, en mésusant des deniers du contribuable I Quoi I on
proclamait l'égalité pour tous les citoyens et c'est le lavoritisme qui
devient, avec une bande d'exploiteurs et de fripons, le gouverne-
ment de la République! Ces noms de Caffarel et d'Andlaa, VfSson
et Grévy, associés à ceux d'escrocs et de proxénètes ; ces listes de
décorations échangées ou vo:)dues comme des marchandises, on de
titres distribués comme des prêts, sous la condition d'un partage;
ces histoires de dossiers volés, de billets perdus et de chèques dis-
simulés, d'abonnements extorqués ; la longue nomenclature de tous
ces députés, sénateurs et ministres républicains, qui, depuis dix
ans, renouvellent pai- leur corruption celle de leurs aîeax, les cor-
rompus du Directoire : tout cela excite la colère du peuple ou son
dégoût. Oh I maintenant on peut, tant qu'on voudra, s'ingénier à
innocenter les coupables, à diminuer l'éclat du mal, à en ëtoufifer
le bruit : la suspicion est dans Tespritde la masse. On ne la forcera
qu'à constater qu'il n'y a pas plus de justice que d'honnêteté dans
le gouvernement de la Biblique. Plus, devant le peuple, on £^a
le mystère, plus, chex lui, s'aggravera et se répandra l'accusation.
Le scandale aura soulevé le mépris du peuple, et, le peu de respect
moral qui lui sera resté dans ce mépris même, on achèvera de le
détruire par tout le soin qu'on aura pris à tromper, après le scan-
dale, la justice de l'honneur public, la vengeance de f honneur
français.
Un jour, Danton dînant avec quelques Jacobins, entre amis, «i il
lui échappa de dire, dans les' fumées du vin, que leur tour était
venu de jouir de la vie, que les hôtels somptueux, les mets exquis,
les étoiles d'or et de soie, les femmes dont on rêve étaient le prix
de la force conquise, que la Révolution, après tout, était une bataille
et devait, comme toutes les batailles, avoir pour résultat le partage
des déiMHiilIes opimes entre les vainqueurs. » Ces paroles, citées
par M. Louis Blanc, qui fut un lyrique apologiste ctes Jacobins et
qui se flattait lui-même d'être austère, auront été, pour fat troisiènie
République autant que pour la première, une vérité historique. Si
ce n'est pas la bouche brutale d'un Danton cpii les prononce, c*est
celle d'un Gambetta ou d'un Wilson qui les muramre, et, si ce
n'est pas « dans les fumées du vin », c'est dans celles du pouv<Hr,
qui, lui aussi, enivre le démocrate, au Pabtis*Bourboa aussi bien
qu'à l'Elysée. Sans le yùokir, Danton énonçait ^aîemeat, après
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(^OHIQUS POLITIQUE 567
boire, la raison la plas positive du régime républicain, celle non
seulement de sa moralité, mais de sa mobilité : ce propos de table
en est comme la loi philosophique. Régner, s'enrichir, se pavaner,
s* amuser et, pour s'assurer tour à tour ces joies et ces délices, se
succéder promptement les uns aux autres, n'avoir rien de fixe devant
soi, ri^ de stable autour de soil La curée, on commence à la voir
dans le scandale du jour. Voulez-vous, avec un observateur cons-
dencîenx, M. Pierre de Witt *, compter les remplacements que le
parti républicain a opérés dans toutes les fonctions de l'État,
pour pousser aux honneurs, à la fortune, au profit, ses famé-
Eqaes favoris et ses serviteurs les plus dociles, les uns après les
aatresf En dix-sept ans d'existence, la République a renouvelé
vingt-trois fms son conseil des ministres et 187 personnages y ont
figuré. Le ministère des travaux publics a changé de maître vingt-
trois fois; celui de l'agriculture, vingt-deux; celui de la guerre,
dix-sept; celui des affaires étrangères, seize« En 1879, elle fait dis-
paraître tous les conseillers d'Etat, ou presque tous. De 1877 à
1882, elle destitue ou disgracie 982 magistrats inanK)vibles, 763
procureurs ou substituts, et, parmi les 2941 juges de paix qu'il
y a en France, 2536. Plus de 50 préfets, inscrits dans YAlmanach
national de 1880 et qui pouvaient dûment exhiber leur certi-
ficat de civisme républicain, manquent à l'appel, en 1886; avec
eux, plus de 150 sous-préfets : la mort n'en avait fauché qu'un bien
petit nombre; c'est sous la faux du délateur, du compétiteur, qu'ils
sont la plupart tombés. De même, pour les directeurs des contri-
batbns indirectes, pour ceux de l'enregistrement et des domaines,
pour ceux des postes, pour les receveurs ou les percepteurs, pour
les agents des douanes, pour les ingénieurs en chef, pour les ins-
pecteurs d'Académie ou pour ceux de Tinstruction primaire. De
même encore pour les ambassadeurs. Il n'est pas jusqu'aux bureaux
de la guerre où, sous le souffle de la suspicion républicaine, la
mutation ne sœt perpétuelle. Cette opération qui ne laisse ni per-
sonne à sa place, ni rien en place^ et qui désorganise fiévreusement
toutes les forces de l'État, en livrant son administration comme une
proie à Imexpèrience ou à l'incapacité du premier venu, les répu-
* M. Pierre de "Witt, que son nom honore et qui, voulant honorer son
nom, s'est déjà lait connaître par des travaux historiques très justement
appréciés, vient de pul^lier une excellente brochure intitulée : r Épuration sous
la troisième république. Bien de plus précis et de plus indsif. C'est une
démoQStration péremptoire du mal produit dans le gouvernement et Fad*
mlnistration de la France par l'instabilité de la République, par la rapidité
et la multiplicité des changements qui lui créent tant de dynasties nou-
velles de fonctionnaires. Cette brochure est éditée par la Société anonyme
des jniblications, 13) quai Voltaire, Paria.
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568 CHRONIQUE POUTIQIIE
blicaîns l'ont appelée « l'épuration ». Biais ils n'ont mis dans
« Tépuration » aucune prétention morale, on le saiL S'ils ont épuré
la République, ils ne l'ont pas purifiée; au contrsdre. C'est un soin
que la France, tôt ou tard, prendra elle-même, et Dieu veuille que
ce soit prochainement!
S'il faut prêter à M. Crispi une oreille crédule, l'Europe n'aura
jamais été plus sûre de son repos, de sa tranquillité, parmi le
cliquetis même de ses armes, que depuis le colloque de Fned-
richsruhe, et la France, en particulier, n'a plus rien à craindre sur
ses frontières. Mais le discours prononcé par M. Crispi, dans le
banquet vraiment solennel qu'on lui a donné à Turin, aura-t-il la
vertu de calmer l'inquiétude de l'Europe et celle de la France,
comme il l'a espéré ou feint d'espérer? Nous en doutons. M. Crispi
déclare, non sans une certaine jactance, que « l'Italie, sur le con-
tinent, est l'alliée des nations du centre et que, sur mer, elle agit
d'accord avec l'Angleterre ». Or, la déclaration de M. Crispi doit
être véridique, le comte Kalnoky l'ayant confirmée devant la Délé-
gation hongroise. Triple ou quadruple, cette alliance, à en croire
M. Crispi, ne se serait formée contre personne; contre personne, si ce
n'est un assaillant qu'on paraît connaître, qu'on ne nomme pas et
<ïui, au premier mot qu'il dirait, au premier geste qu'il ferait, pour
troubler la paix de l'Europe, rencontrerait devant soi la police for-
midable des trois ou quatre nations liguées dans cet honnête dessein
de protéger la paix européenne. Que l'Italie, sous les auspices de
M. de Bismarck, menace la France! M. Crispi proteste. Non, «nul ne
peut désirer ni vouloir une guerre de l'ItaUe et de la France ». Et
M. Crispi le jure en alléguant ses sentiments personnels, le sou-
venir qu'il a gardé de l'hospitalité française. Il invoque, par
surcroît, la confiance même de notre gouvernement : <c II sait,
fl'écrie-t-il, que je ne tramerai rien contre un peuple lié à l'Italie
par l'analogie de la race, par les traditions et par la civilisation, n
Puissantes et belles raisons parmi lesquelles la mémoire un peu
infidèle de M'. Crispi n'en aura oublié qu'une : celle de la reconnais-
sance que l'Italie pourrait devoir au peuple qui a versé son sang
pour elle à Magenta et à Solférino. Donc, sous la foi de ces paroles
généreuses de M. Crispi, la France ne se préoccupera pas des
intentions plus ou moins secrètes de l'Italie, même quand, aux ]^eds
des Alpes et jusque sur leurs cimes, elle amasse une armée, ou
quand, de Rome à (rênes et à Naples, on proclame qu'il faut
reprendre à la France la Savoie, Nice et la Corse, sans compter
tout ce qu'on a le droit de revendiquer, contre elle ou auprès d'elle,
sur le littoral africain de la Méditerranée...
M. Crispi n'atteste pas seulement H. Crispi qi personne et
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GHROlfIQUI POLmOUS 569
M. Rouvier. Il atteste M. de Bismarck I Car rien de plus innocent
que le colloque de Friedricbsrube : si M. Crispi et M. de Bismarckt
«qm est pour l'Italie un ami de la première heure »« ont « conspiré »
àFriedrichsruhe, c*est uniquement a en faveur de la paix ». M. Crispi
Ta jusqu'à répéter, sans peur d'être indiscret, ces mots que M. de
Bismarck, la main dans la main, lui aurait laissés comme adieu, à
Friedncbsruhe : « Nous avons garanti la paix, nous avons rendu
service à l'Europe. » Ces mots seront-ils sérieusement ceux de l'his-
toire? Ou bien sont-ils ceux d'une comédie! Nous ne voulons pas,
nous ne pouvons pas en juger actuellement. Ce qui nous étonne,
c'est que H. Crispi, tout en s'évertuant à rassurer la France qui,
elle, ne menace la paix de l'Europe ni sur les Alpes, ni sur les
Vosges, n'hésite pas à braver la Russie plus ou moins directement :
il se targue de soutenir la Bulgarie; il réclame pour l'Italie la gra-
titude des principautés balkaniques; il s'honore de pratiquer dans
la péninsule des Balkans une politique qui n'est pas précisément
celle qu'observait naguère M. de Bismarck. Il faut remarquer qu'à
l'heure mèutô où M. Crispi tenait un tel langage, on commençait, dans
les journaux de Berlin, à traiter avec plus de bienveillance le prince
Ferdinand, le gouvernement bulgare. En réalité, M. Crispi laissait
voir, du côté de l'Orient, l'objet de la triple ou quadruple alliance,
tandis qu'il s'efforçait à le dissimuler, du côté de l'Occident. Eh
bieni un discours qui a ces différences de ton et qui trahit l'intime
accord de l'Italie avec l'Allemagne, l'Autriche et même l'Angleterre,
dans des circonstances où il y a entre les affaires de l'Orient et
telles de l'Occident une si étroite connexité, nous instruit assez per-
tinemment de la créance que nous devons à la sincérité de M. Crispi.
n ne rassure pas plus la France par son discours qu'il n'a rassuré
par ses serments la Turquie, que l'ambition de l'Italie, ses intrigues
et ses apprêts alarment dans la Tripolitaine. Le charlatanisme diplo-
matique de M. Crispi ne trompe pas le Sultan. Pourquoi tromperait-
il H. Flourens?
Le discours de M. Crispi a fortifié le sentiment, excessif déjà,
que l'Italie a de sa puissance naissante. C'est un mérite patriotique
et nânistériel qu'on peut apprécier à Rome, non à Paris, où
M. Crispi n'a persuadé personne et où il a fait sourire beaucoup de
monde. A la harangue de M. Crispi nous préférons, en tant qu'as-
surance pacifique, les conventions par lesquelles l'Angleterre et la
France viennent de régler quelques-uns de leurs différends. Des
trrts conventions du 24 octobre, l'une oblige la France à évacuer
dans les Nouvelles-Hébrides les postes qu'elle y occupait : la
bonne foi, autant que la lo^que, aurait suffi, après les engage-
ments pris en 1878 et en 1885, à l'y obliger. L'autre, par com-
1
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>
570 eHEOniQUB POLITIQUE
pensation, noas attribue définiti^ment, dans Tarcbip^ de Taîtf,
la souveraineté des Iles-sous-le-Vent, sooveraîneté que TAngletene
nous contestait encore et qu'elle recodnattra désormais : parmi ces
sept lies, celle de Bora-Bora offrira un excellent mouillage aux navires
qui auront traversé le canal de Panama. L'avantage que la troisiënie
de ces conventions promet à la France, elle le garante aussi à
l'Europe : elle neutralise pour toutes les puissances le canal de
Suez; la navigation y sera libre en temps de guarre comme en
temps de paix; le blocus n'y pourra être étaUi par personne, pas
même par le Sultan, suzerain de TÉgypte; une commission inter-
nationale tracera sur les bords du canal la zone qui devra rester
inaccessible aux armées et c'est cette commission qui en af^ellera
aux puissances pour protéger la neutralité du canal, si jamsâs
un agresseur tente de la violer, au mépris de l'Egypte et de la
Turquie. Il est bien vrai que l'Angleterre, qui, à Périm, barre
avec ses canons le détroit de Bab-el*Handeb et qui, sur le lit-
toral de la Méditerranée, tient encore garnison en Egypte, domi-
nera les deux extrémités de l'isthme : die en pourra toajosrs, à
volonté, ouvrir ou fermer les issues. L'avantage de cette convention
semble donc en partie incertain, en partie fictif. Néanmoins, il est
bon, moralement, que les puissances consacrent leur droit en neu-
tralisant le canal : ce droit, le temps le complétera peut-être par la
neutralisation de l'Egypte elle-même. Et puis, tout ce qui restreint,
sur les territoires où se beui^tent les rivalités des puissances, le
champ des disputes et des hostilités, n'est-ce pas une œuvre bien-
faisante dont non seulement la France, comme l'Angleterre, mais
l'humanité, comme l'Europe, doivent se féliciter?
Auguste BOGGH£R.
La première édition des deux premiers volumes de rHistoire de la
Monarchie de Juillet, par notre ami et collaborateur M. Paul Thureau-
Dangin, était depuis longtemps épuisée. Une Aecoade édition est publiée
par la maison Pion. Ce n'est pas une simple réimpression. Les nombreux
documents inédits dont Fauteur a reçu communication depuis son premier
travail Font amené à refaire complètement, et sur un plan beaucoup
plus développé, certaines parties de son livre, notamment celles qui trai-
tent de la politique étrangère, d'un intérêt si vif au lendemain de ht
révolution de Juillet. Les deux volumes se trouvent ainsi accrus de deux
cents pages. Bien des faits diplomatiques jusqu'alors inconnuBy ou mal
connus, sont, pour la première fois, mis en lumière.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Les CteTaliars de Malte et la
Marine de PkU^N^ U, par le
vice-^asiinLl Juribn sb la Gajl-
Ti^E, mefiftWe de riastitut. 2 vol.
iii^8, avec 6 cartes (Pion et Nour-
rit), 1887.
Dans cette noiivelle étude, rémi*
nent historien de la manne à^antre-
fois retrace la dernière expédition
de Soliman le Grand contre Tile de
Malte, en 15^. Il ne Be borne pas
à rekter très en détail les terribles
péripéties de ce siège de quatre
mois, si meurtrier pour les agres-
seurs, si glorieux pour les défenseurs
et pour leur intrépide grand Rsaître,
le Français Jean de La Valette; — -
comme dans ses précédents ouvra-
ges, ^ se plaît 4 tracer nn tableau
complet de la situation politique de
r£arope pendant la période qu'il
étudie, montrant les conséquences
ffioestes pour la dvilisation chré-
tienne, qu'eut entraînées fatalement
le succès des Turcs, et faisant bien
comprendre comment le triomphe
£xkai des béroï(}aes chevaliers pré-
serva, cette fois encore, l'Europe
moderne de Tinvasion et de la bar-
Larie musulmanes que la victoire de
Lépanie vint, six ans plus tard, re-
pousser pour toujours. En décrivant,
avec le talent et la haute compé-
tence que Ton sait, les opérations
de terre et de m^ de cette campagne
fameuse, où la gloire de rOrdre de
Malte parvint à son apogée. M. Ju-
rieo 4e la Gravière a eu Toceasion
de £aire^ entre le siège de 1565 et
celui de Sébastopol, maints rappro-
chemeois des plus curieux.
Z«a Vie elles mœurs à la Plata,
par M. Emile Dairbaux. 2 vol.
m-8*. (Hachette.)
Ij 'auteur, avocat à la Cour de
Paiis^ a acquis, par un long séjour
dans ces contrées, une connaissance
approfondie de leur vie sociale, de
leurs institutions, de leurs res-
sources; aussi soin livre est-il nourri
de traits de moBurs personnellement
recueillis, en même temi^s qu'il est
S loin de descriptions pittoresques
u pays, observé sens ses aspects
les pkui divers. U nous en met sons
les yeux la vie intime et extérieure,
dans son cadre naturel, sans omettre
aucun des détails qui peuvent inté-
resser aussi bien nos unanciers que
nos agriculteurs et nos commer-
çants : ethaograpbes ou économis-
tes, «éleveurs, industriels ou légistes
trouveront ample moisson de docu*
meatB dans ces deux volumes qui
passent en revue tour à tour : le sol
et la race, la rue, la vie de famille,
les finances et les affaires, la vie
publique, la vie l^ale et sociale des
étrangers^ Tindustrie pastorale dans
les pampas, et les industries agri-
coles.
Progp:*ès et Pauvreté, nar Hettoy
George, traduit par M. P. Le
MoîoiER. 1 vol. in-8«. (Librairie
Guillaumin.)
C'est en cherchant la raison d'un
fait qui a préoccupé tous ceux
qu'intéressent les problèmes de la
vie sociale actuelle, que M. Henry
George, le célèbre socialiste améri-
cain, a été conduit à faire un examen
approfondi de plusieurs théories
courantes de FEconomie politique.
Pourquoi, en dépit de l'accroisse-
ment de la puissance de production,
les salaires tendent-ils à devenir le
minimum de ce qu'il faut pour
vivre? Voilà le point de départ de
cette enquête très originale dont la
conclusion est : la suppression du
monopole de la terre.
Pour arriver à cette condusion
en restant dans le domaine de l'éco-
nomie politique, M. Henry George
a dû commencer par faire table rase
des théories classiques. Après avoir
détruit la théorie du salaire et la
théorie de Malthus qui l'appuie, il
a formulé les trois lois de la répar*
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572
BULLETIN BIBLIOGRÂPOIQUE
tition de la richesse, les faisant
corollaires les unes des autres, et
concluant ainsi : la part qui doit
revenir au travail et au capital étant
déterminée par la part qui revient
au propriétaire foncier, si la rente
de la terre monte, comme elle le
fait toujours auand augmente le pro-
grès matériel, les salaires et Pin-
térêt doivent baisser. Pourquoi la
rente monte-t-elle ainsi à mesure
que s'accroît le progrès matériel?
Parce que la terre, étant propriété
privée dans la société où nous vi-
vons, elle est un objet de spécula-
tion. Le libre accès de tous à la teire
est donc d'après M. Henry Georoe
le seul remède aux maux dont soufiure
notre société.
Nous n'avons pas besoin de faire
nos réserves sur les théories du grand
socialiste américain, mais il nous a
paru intéressant de la signaler à nos
lecteurs.
De la Procédure parlementaire,
par M. Eugène Pierrb, secrétaire
général de la présidence de la
* Chambre. 1 vol. (Quantin.)
Au moment où les Chambres se
réunissent, on lira avec intérêt le
petit volume gue M. Eugène Pierre
vient de publier. Ce n'est point un
traité didactique sur cette procé-
dure; Tauteur s'est surtout appliqué
à en faire ressortir les tendances, le
but, la philosophie. Il paraît avoir
très à cœur de la défendre contre
Taccusation de « chinoiserie » qu*on
porte souvent contre elle.
On trouvera dans ce volume la
compétence, la clarté, ce grand
amour des choses parlementaires
qui distinguent M. Eugène Pierre
et qui ont fait le mérite de ses pré-
cédents travaux sur la matière.
Gompiègne, par Lefebvre Saint-
Ogan. 1 vol. illustré de 25 gra-
vures. (Quantin.)
Combien de souvenirs rappelle ce
nom de Compiègne! Ces quinze siè*
clés qu'il évoque en même temps
pour notre imagination. Depuis GIo-
taire I«', qui mourut à Comjjiègne,
t'usqu'à Napoléon III, le dernier ha-
âlant de son château, la France n'a
guère eu de souverain qui n'en ait
fait son séjour de prédilection, et
l'antique cité peut dire comme la
vieille femme des Feuilles cTautomne :
« — J'en ai tant vu, des roisl... »
Ce sont ces mots que M. lefebvre
Sai:it-Ogan a pris pour épigrai)he
d'un livre qu'il consacre à Compiè-
gne et à ses environs si pittoresques.
Au hasard de la rencontre, dans une
promenade à travers les rues et la
forêt, avec la fantaisie et l'abandon
d'un humoriste qui n'a pas peur des
digressions ni des parenthèses, il
nous dit de quels grands événements
de Thistoire, de quelles menues
anecdotes des mémoires furent té-
moins ce château, ces anciens hôtels,
ces tours, ces cloîtres en ruines, ces
ombrages mystérieux et tant de fols
séculaires sous lesquels l'Arioste a
f)lacé le lieu de réunion des cheva-
iers de la Table Ronde.
De gracieux dessins de M. Boudier,
placés en tète de chaque chapitre,
représentent quelques-uns des plus
jolis coins de Compiègne et de la
forêt.
Home Raie, par E. Poirèb. i vol.
(Nouvelle Librairie parisienne. Sa-
vine.)
La question irlandaise, tant de
fois discutée et jamais résolue, est
présentée ici sous la forme â*ane
histoire très simple, celle d'un vieux
berger de l'Ouest, et racontée de la
façon la plus émouvante. Le meurtre
d'un lord anslais, assassiné au mi*
lieu de ses fermiers révoltés dans
une nuit sanglante, les incidents du
procès, la dernière partie se passant
a Londres lors des explosions qui
ont causé une si grande épouvante,
voilà une suite de tableaux faits pour
captiver le lecteur et Tintéresser à
la cause que soutient avec héroïsme
la patrie irlandaise.
Vun des gérants : JULES GERVAIS.
TABIS. — B. SI COTB KC FILS, iaifttIUft.L'JU, 18, Mt'K UCS rOSSlEC'SAlXT-JACQUBi.
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IJbrafrle Académique OIDIER, — PERMIV et O^, éditeur*
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LE COMTE DE PARIS
Par le Marquis DS FIjBRS
Uo beaa Tolame in-8, imprimé ptr D. DamouUn et C'% enrichi de 8 portrtits grtvés ptr Dnjirdin
et da &c-similé de la protestation autographe da Ck>mte de Paris (24 Juin 1886). — Prix. 8 fr.
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tiooale d'encouragement au bien. Médaille d'honneur et Prix de Géographie. Adopté par la
pie de Paris et par la Préfecture de la S.eine pour les Bibliothèques municipales. Un volume
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LE PEPLDRIEL
. 54J^va ^ GmxiMu.BBiiiwnmT» > 54 •
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DETAI L . niMKUlnmMmàMomJ^
DEPOTS là» lîiiBlai rUABNAfiiE%
* VBmplâtrt éê Tk^ptim cft «M M«YtU« m-
•ovrce iliértp««Uqv« dont U priodpf actif a été
•lirait d'une jplait» d'««lgérifl {U Ihmfêm C«r-
foniem). par ■. la docteur Maboulleas, médadn
M cher de rhôpiUl civil de ConittnUnt. Catt
an révnltif dea plut énergiques, dont on peut
eependint graduer lei effets par la durée jplvi
on moins prolougéf de son application, qui uent
lieu 4e vésîcatoire dans les cas graves, on se
•ubfttiiu^ a«K sioiplea rahéft^nts 4iana 1^ affeo
lions légères. Il est indiqué toutes lei fois qu'il
est nAcessaire de produire «ne irritation artifi-
ciel Ir à la peau afin de prévenir las profréi
d'une lésion interne.
• L*£«0MfretfslVMi«dèt«nriMM
• lequel eat MentAt Mti d*uiit dnplk»
• t-és-abondaate «t tréa aalnUirt, te M
« rapide, pluaiAra q«« riMilê dt «tlM» «i tm
« emploi eat asempt dai nooibruiiz lMi«uWa»la
• reprochéa ani antraa acanta lanaaa.
■ Mous avona eontoina dn U piawiin ^aaan
« beaucoup de eu oA «nt révulriott agi fcidifd ■ .
« mais plus p^rtlcnlléramaat ùwm las aCMIiM a
« de poitrine, laa rlmmatlsmaa, lag «itfir
« bronchilea ; il nova a égalantat vate i
« dans lea maladiaa datanteatg. i
• (D* k, UàMêm - - -
1M0.)>
I. le «inct^r Rebonllean s p«ibUé tmr la Bénnt ée Tkmj^im CoffmiM «I a«r gg» «vltî «» «Cd^
r te comw** o^enl HftnUif toui fêrwtê ^emplélrt une brochnra 9m wnm» tg— M àli «poiMgtt 4g
> «tes les personoea oui la demandargan fraMo. Iiigag la yradvll égal gMgggag !• Hk aiarfto M
^ stgaaturea daa antaitfg»
TAïaS. ^ E. DE hOXt El FiLS, IMl'E., 18, K. DE3 rOSSK» 8.- JACQUES.
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DEC 30 1887
s£i-Bi^Bl:
CORRESPONDAlfT
RECUEIL PÉRIODIQUE
PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MQIS
PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER
UN AN, 35 FR. — 6 MOIS, 18 FR. — UN NUMÉRO, 2 FR. 60
NOUVELLE SÉRIE
TOME CENT TREIZIÈME. - CENT QUARANTE-NEUVIÈME DE U COLLECTION
4l< K^IVRAISOm. — un NOVEMBRE tSSr
573. — I. LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKB •••.
594. - U. 13S HÉRITIER PRÉSOMPTIF. — LÀ JEUNESSE DU
ROI CHARLES-ALBERT. — I M'« COSTA DE BBAUREGARD.
«32. — ilf . LE CANAL DES DEUX MERS ALBERT DE CHENCLOS.
6W. — IV. LE CARDINAL GUIBERT DANS LES DERNIÈRES
ANNÉES DE SA VIE. — notes intimes. — I L'ABBÉ REULET.
664. — V. MESSIEURS DE CISAY. — II JACQUES BRET.
693. — VI. LES OEUVRES ET LES HOMMES,GonRRiBR DO THEATRE,
DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS VICTOP FOURNEL.
725. - VII. LES FAITS ÉCONOMIQUES ET LE MOUVEMENT
SOCIAL CLAUDIO JANNET.
7i7. - Vlir. LE SOCIALISME D'ÉTAT EN ANGLETERRE ET EN
ITALIE GABRIEL CARRON.
T54. - IX. CHRONIQUE POLITIQUE AUGUSTE BOUCHER.
:m. - X. BULLETIN BICUOGRAPHIQUE.
Nous reprendrons, dans notre numéro prochain, la publication
de fragments des MÉMOIRES D'UN ROYALISTE,
par le Comte de Falloux.
//: PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
29, RUE DE TOURNON, 29
1887
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LE CORRESPONDANT
REUBION. PHILOSOPHIE, HISTOIRE, POLITIQUE. LITTÉRATURE, SCIENCES, BEAUX-ABTS
Le Correspondant parait le 10 et le 25 de chaque mois, par livraison de 12 feuilles.
PRIX DE L'ABONNEMENT :
PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER
Vmwkm SStr. | «x aïolfl 19 fr.
Prix de chaque livraison vendue séparément : ^tr. SSO
LBS MANUSCRITS NON INSéaSS NB SONT PAS RENDUS
BACCALAUREATS. - INSTITUTION MOM^RCÏÏÊ
Éducation de famille pour VINGT élèves
PARIS, 88. Avenue Vidor-Bugo
Le fondateur a eu pour but d'offrir aux familles une institution chrétienne
qui leur donnât les plus solides garanties de sécurité et de moralité, en
même temps que de travail.
Quinze ans de succès et de bonne renommée lui ont mérité de voir son
institution recommandée par les membres les plus éminents du clergé et
par tous les parents de ses élèves, dont le nom seul est la meilleure des
références.
Dans Tannée scolaire 1885-1886, 21 élèves sur 30 ont été reçus aux
examens.
10.000 BOUTEILLES
Château MOUTON ROTSCHILD
1883
(CACHET DU CHATEAU)
A 6 FR. LA BOUTEILLE
5.000 1/2 BOUTEILLES
A 3 FR. 25 LA 4/2 BOUTEILLE
10,000 BOUTEILLES
Château COS D'ESTOURNEL
1883
(CACHET DU CHATEAU)
A 4 FR, LA BOUTEILLE
5.000 1/2 BOUTEILLES
A 2 FR. 25 LA 1/2 BOUTEILLE
EN CAISSES DE 12, 25, 36 ET 50 BOUTEILLES
ÉCRIRE à MM. WILL TOURNEUR ET C?.,
BORDEAUX
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-,^ROCO,.J^^
LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
I
Le 7 novembre 1806, l'opulente cité de Lubeck était trans-
formée en un champ de carnage. Comme un animal traqué, malgré
la protestation des magistrats, BlUcber s'y était jeté violemment.
Mais les Français en atteignaient les portes au moment où elles se
refermaient sur les derniers débris de l'armée prussienne. Sans se
soacier d'ouvrages qui, bien qu'affaiblis, présentaient encore des
obstacles sérieux, les soldats de Soult et de Bernadotte les escala-
daient sous la mitraille, avec cette audace inouïe, cette ardeur
irrésistible, puisées dans un succès non pareil. Une lutte effroyable
s'engageait dans les rues, et tandis que les Prussiens enveloppés
et taillés en pièces mettaient bas les armes ou s'enfuyaient, les
infortunés habitants s'abimaient dans la douleur, au milieu du sac
de leur ville.
C'est ce jour même, dans la brutalité d'une prise d'assaut,
qu'flelmuth Chsurles-Bemard de Moltke, âgé de six ans, fit con-
naissance avec les Francis.
Il est des souvenirs d'enfance qui ont dominé toute une vie :
celui-ci en aura-t-il été un? Cruel souvenir dans tous les cas, que
l'ordinaire gaieté des impressions du premier âge ne devait pas
être pour dissiper chez l'enfant très abandonné d'un père chargé
de famille et privé de fortune. Comme elle apparaît froide cette
enfance, avec sa misère non dissimulée, la rigueur voulue de son
éducation étroitement militaire, et un délaissement si navrant
qu'une pitié saisit l'âme à s'en ressouvenir ! La mère ne s'y révèle
nulle part, elle, le cadre obligé de tous les bonheurs de l'enfant.
Sourires absents, baisers perdus du début de la vie, si l'âpre
Jbesoin n'en meurt pas à force de désaccoutumance conmie ils suffi-
sent seuls à expliquer l'assombrissement d'un caractère ! Dès au sortir
de r^ifance, Moltke étdt déjà le grand taciturne^ le rire lui était
4« LIYRAISON. 25 NOVEMBOB 1887. 37
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574 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
inconnu, le plaisir lui demeurait indifférent, et bien que sa nature,
trop riche pour s'être insensibilisée à ce dur régime, eût conservé
l'infini trésor des tendresses et des délicatesses du cœur, il devait
rester muré, impénétrable, sauf à quelques rares amis et à la
compagne de sa vie.
Originaire du Mecklembourg, d'une ancienneté et d'une noblesse
indiscutables, la famille de Moltke se trouvait disséminée en Dane-
mark, en Suède et en Norwège. Cette origine met mal à l'sâse
certains biographes. Les vrais Prussiens ont peine à avouer que
leur Moltke ne leur appartient pas depuis le berceau. Sous ce rap-
port, leur susceptibilité patriotique ne s'alarme-t-elle pas à tort?
L'homme de guerre qu'ils revendiquent n'a-t-il pas conquis des
titres à la reconnaissance de son pays d'adoption, qui le font plus
Prussien que le séjour constaté de sa famille durant vingt géné-
rations aux bords de la Sprée? Toujours est-il qu'en Poméranie
on n'en a pas pris son parti, et on fait sonner très haut que le père
de l'illustre chef d'état-major général a servi dans les rangs prus-
siens. Pour vrai que soit le fait, il nous semble très infirmé par
cet autre que Fritz de Moltke, après avoir quitté l'armée prus-
sienne, comme capitaine, pour s'occuper de la gestion de sa fortune
très compromise, se décida à reprendre du service en Danemark,
où il parvint au grade de lieutenant-général.
C'étaient d'ailleurs des temps fort troublés que ceux-là; Napoléon
avait pris à tâche de brouiller toutes les nationalités, et les actes
de naissance des gens, si tant est qu'ils en eussent, devaient
étrangement s'en trouver. Le bien-être de tous, les affaires privées,
la sécurité d'existence, la conservation des liens de famille, s'en
ressentaient aussi cruellement. Pour relever sa fortune si attdnte,
tout ce qu'entreprend Fritz de Moltke échoue misérablement; rien
ne va, rien ne tient dans ce désordre des événements, il n'y a plus
de place dans cette épopée militaire à outrance que pour l'honame
de guerre. L'ex-capitaine le sentit et revint au harnais. Cette fois
seulement ce fut en Danemark, tandis que son frère, emporté dans
une de ces gigantesques razzias d'hommes, halocaustes jetés en
pâture au génie dévorant de Napoléon, alladt mourir, en défendant
l'aigle française, aux bords de la Bérésina.
Un des ancêtres du prince de Bismarck, au temps de la guerre
de Trente ans, avait, dit-on, porté les armes pour le service de la
France. Cette disgrâce, le maréchal de Moltke la partage donc avec
le grand chancelier, elle est toutefois pour lui encore plus carac-
térisée, puisqu'il s'a^t de son propre oncle.
L'éducation d'Helmuth de Moltke devait naturellement souffrir
des heurts, des privations, des déceptions do l'existence paternelle.
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LE MIRÉGHÀL GOlflX DE MOLTRfi 575
La famille était nombreuse, chaque année l'augmentait, lui était
venu le troisième ; il importait que les aînés fissent promptement
place aux plus jeunes. Avant Tâge de neuf ans, Tenfant fut donc
placé, avec un de ses frères, chez un pasteur, dont l'enseignement
passîût pour réputé. Chez le révérend, on le sent aimé, choyé,
environné de soins; c'est encore le bon temps. Mais la gène se fait
de i^us en plus dure, il faut aviser; l'extrême jeunesse des deux
enfants pèse bien légèrement dans la balance; le père se décide à
demander et obtient, pour chacun d'eux, une bourse à l'École
militaire des cadets de Copenhague.
Alors commença une longue période de six années bien sombres,
une de ces périodes de fer qui broient certains petits êtres trop
nerveux, trop sensitifs, et qui cuirassent les autres pour la vie
contre toute émotion douce, contre tout sentiment vibrant, six
années de geôle militaire, rudes, grossières, brutales comme les
sergents de planton qui y régnaient, sans un aperçu riant, sans un
détendement de l'être, sans une diversion bienfaisante. Pour sur-
monter sans faiblesse les terreurs d'une pareille éducation, il fallait
une énergie d'homme. Moltke l'avait. Déjà il appartient tout entier
à sa tâche, le travail l'a conquis; dès maintenant, partout où il
paraîtra, il étonnera par l'excès de ses progrès comme de son
application. A l'École des cadets de Copenhague il est le premier,
plus tard il le sera aussi à l'Académie de guerre de Berlin. Son
enfance, sevrée de distractions, l'a raidi contre le plaisir; à peine
s'il s'accorde de temps à autre de fréquenter chez une famille qui
lui ouvre son intimité? le souvenir qu^il en garde éveille sa grati*
tade, mais l'on sent, malgré tout, combien un passe-temps de cette
sorte lient peu de place dans cette vie toute bâtie de labeur inin-
terrompus. Au fond, c'est déjà un ambitieux, mais un ambitieux de
haut vol et de bonne marque, ambitieux du devoir scrupuleusement
accompli, ambitieux qui cherche sa voie, l'œuvre à laquelle il
accolera son nom, et qui calme ses ardeurs impatientes, en écha-
faudant toujours plus haut le bagage de sa science, afm d'être prêt,
si les circonstances l'y convient, à monter sa fortune aux plus
radieuses destinées. Ses camarades s'inclinent devant sa supériorité
naissante. « C'était un svelte jeune homme », écrit l'un d'eux,
c< avec de longs cheveux blonds, des yeux bleus et doux, d'un
abord silencieux mais aimable et affectueux, d'une physionomie
ouverte, qui s'assombrissait parfois sous un nuage soudain, lorsqu'il
se croyait inobservé, sorte de signe indélébile d'une tristesse
moubliée. Son impitoyable application d'esprit et sa volonté de fer
ne s'effrayaient d'aucune tâche, et finissaient toujours par la
conduire à bien. A ses camarades, il inspirait un sérieux respect»
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^76 LR MARÉCHAL COMTE DK MOLTKE
Il ne rîgnorait pas, et cependant, en aucun cas, il n'aurait voulu,
vis-à-vis d'eux, se prévaloir de sa supériorité. Suffisamment cau-
seur et communicatif dans les relations ordinaires, très sérieux,
très circonspect dans son travail et dans sa manière de servir, il se
montrait animé par excellence d'un amour du devoir infatigable et
d'une conscience presque sans exemple. »
De la garnison de Rendsburg, où il se morfondait comme second
lieutenant d'infanterie, Moltke n'avait pas tardé à peser dans son
esprit avisé combien restreintes étaient les chances d'avenir au
service du Danema'rk, du Danemark découronné de la Norwège,
donnée par Napoléon à la Suède, et encombré d'une foule d'oflSciers
à la suite, provenant de tous les régiments licenciés après 1815.
Un caractère moins résolu eût hésité à sacrifier une position déjà
acquise contre un avenir encore incertain; lui, sa décision prise,
donna sa démission, et s'achemina vers Berlin, où il se soumit à
nouveau à une série d'examens qui lui firent conférer, cette fois
dans l'armée prussienne, un grade de second lieutenant au 8* d'in-
fanterie, stationné à Francfort-sur-l'Oder. On était en 1822. Mais,
dès l'année suivante, le lieutenant de Moltke se présentait avec
succès à l'Académie de guerre. Durant trois années, il en suivait
les cours avec une distinction rare, et ne rentrait à son régiment
que pour le quitter au bout de quelques mois. C'est sa dernière
apparition dans les troupes. A partir de ce moment, il est voué au
service d'état-major, il en explorera successivement les branches
les plus variées, et sa vie militaire ne s'achèvera pas sans qu'il en
ait connu, à maintes reprises, les lourdes et multiples responsa-
bilités.
Comme tous les débutants, on l'attela à un levé de plans; de
1828 à 1831 il appartint au bureau topographique et noircit plu-
sieurs planchettes. Mais il ne lui suffisait pas de se prendre corps à
corps avec le nivellement, à sa large nature, il fallût un horizon
plus vaste. Quoique sa tâche quotidienne fut très astreignante,
Moltke, très épris d'histoire et de littérature, écrivit un livre sur
les Rapports respectifs de la Belgique et de la Hollande^ depuis
leur séparation sons Philippe 11^ jusqu'à leur réunion sous Gml-
laume /". Ce livre paraissait en 1831, au moment même où la Bel-
gique, assistée par la France, se dégageait à nouveau du royaume
des Pays-Bas, et proclamait son indépendance.
L'année suivante, Moltke, promu premier lieutenant, entrait au
grand état-major généi-al. Trois ans après, nous le retrouvons
capitaine, et décidé à aller chercher à l'étranger ce complénaent de
connaissances, cette variété d'aperçus, cette vue du monde, sans
lesquels les idées d'un homme n'acquièrent jamais ni toute leur
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LE HÀHÉGHIL COMTE DE MOLTKE 577
aiUpleur ai toute leur portée. Un bûcheur ordinaire serait resté
sur ses livres, confiné dans sa besogne journalière, lui, voit grand
et juste, il sent, qu'ayant conquis son développement intellectuel,
il faut aller à la découverte, et il part. Il visite d'abord en détail
l'Italie septentrionale» Cela ne se faisait pas à la vapeur comme
aujourd'hui, les relais dans cet admirable pays devenaient facile-
ment des étapes, car l'on prenait son temps pour regarder, adniirer
et retenir. Moitié y séjourna l'été et l'automne de 1834. Loin d'en
être calmée, son ardeur voyageuse y puisa un nouvel enthousiasme
et de plus ambitieuses visées* On ne tombe pas impunément des
brouillards de la Vistule aux pays du soleil. Cette chaude nature
aux colorations puissantes, soit qu'elle vous saisisse tout l'être,
lorsqu'elle surgit dans sa gloire, sous le ruissellement tumultueux
de la lumière du jour, soit qu'elle fonde délicieusement votre âme,
lorsqu'elle l'enveloppe mystérieusement sous la clarté d'argent des
traînées sidérales, cette chaude nature vous tient une fois et ne
vous lâche jamais. En revenant d'Italie, Moltke avait les yeux
tournés vers l'Orient. Il prit à peine quelques mois pour se préparer
èk ce nouveau voyage, et, son congé obtenu, il se mettait en route.
II
C'était un vrai voyage alors que d'atteindre par terre Constan-
tîiiople. Aujourd'hui même, on n'y entre que par mer, et, malgré
le méchant renom de la mer Noire, lorsque la voie ferrée fait
défaut, personne n'hésite à s'embarquer à Varna. Il est presque
sans exemple qu^un voyageur affronte, pour son agrément, la tra-
versée des Balkans et les gîtes si misérables de la Bulgarie et de
h Roumélie. Par là, l'on juge des fatigues et des difficultés dont
était semée cette voie inexplorée en Tannée 1835. Elle n'était per-
mise qa^èi un cavalier bien en selle, aussi robuste de santé que
d'énergie, 4 un militaire en quête de péril et d'inconnu.
Au sud dé la vieille Orsowa, et dans son voisinage immédiat,
s'élevait, du sein des flots du Danube, une tle portant une forteresse
turque : c'était là nouvelle Orsowa. Bien que leurs frontières eussent
été reculées des Karpathes aux Balkans, les Turcs avaient gardé
cette place et un pacha y résidait. L'on eût dit un avant-poste
lioussé au loin sur les terres chrétiennes, un vestige oublié d'un
passé victorieux, un dernier minaret lançant le dernier appel du
prophète à l'Occident rebelle. Moltke y arrivait le 25 octobre, avec
un compagnon de voyage. Malgré l'accueil très gracieux du pacha,
rentrée en terre turque ne leur parut rien moins que souriante.
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S73 LE MARÉCHAL GOMTB DE MOLÎKE
Les rues étroites étaient d'une malpropreté repoussante; les mai-
sons en bois, sans vitres, offraient tout le confortable d'un hangar;
les hommes s'habillaient de lambeaux aux couleurs criardes; les
femmes glissaient, voilées, semblables à des spectres; le froid
était fort vif, et le soleil se dérobait toujours. Aussi le voyage se
poursuivit hâtivement à travers la Valachie, sur une sorte de char-
à-bancs attelé de huit chevaux, auxquels on ajoutait un renfort de
buffles aux passages difficiles. La pluie tombait infatigable; les
postes étaient de véritables cavernes creusées dans la terre, avec
un toit couvert de branches d'arbres ; la misère dépassait ce qu'on
peut concevoir. Au bout de ce désert, ce fut une joyeuse surprise
de trouver Bucharest, une ville de 100 000 âmes, avec des églises,
des palais, tout cela jeté, il est vrai, pêle-mêle dans une agglo-
mération de masures branlantes, avec des cercles, des journaux,
des théâtres, des équipages, et surtout de véritables hôtels.
Après un repos d'une semaine, le voyage fut repris, cette fois
en traîneau. On appelait de ce nom flatteur une claie, attelée de
quatre chevaux, si courte et si étroite que les jambes s'élevaient
plus haut que le bord, et que, vu le mouvement très rapide, on ne
se maintenait en place qu'avec une peine extrême. Avant le pre-
mier relais, Moltke était déjà tombé deux fois du traîneau. « Le
conducteur de la voiture miniature, dit-il, n'en tenait aucun compte;
il poursuivait sa course furieuse avec ses petits chevaux, et l'on
avait toutes les peines du monde à lui faire comprendre, à force de
cris, qu'il avait perdu une partie essentielle de son chargement. »
Pour des voyageurs européens, l'absence complète d'hôtels cons-
tituait une dure privation. Le caravansérail ne leur offrait que
ses murs nus et l'eau de sa fontaine. On y dormait sur une
natte, tout habillé, après avoir avalé une écuelle de pillaw et bu
une tasse de café préparés par les Tartares de l'escorte. A Giur-
gewo, on passait le Danube, très large en cet endroit et formant
plusieurs îles, et, à partir de Routschouk, le voyage se poursui-
vait à cheval. On faisait 12 à 15 lieues sans manger; le sol, très
inégal, était gelé et couvert d'une neige profonde et molle; les
rivières débordaient ; parfois on s'égarait et on était surpris par la
nuit tombante à la poursuite d'un guide introuvable. Pourtant on
se rapprochait rapidement du but rêvé. Déjà avaient défilé Choumla
serti dans un contrefort des Balkans, et n'ouvrant qu'un côté sur
la plaine du Danube, Kasan profondément encaissé au fond d'une
gorge rocheuse, Isnélijé pendant entre les nuages aux cimes méri-
dionales des Balkans, la belle Andrinople, avec l'étagement de
ses tours et de ses coupoles, son fouillis de toits rouges, énacr-
géant d'une vaste et verdoyante prairie, entre les sombres ramures
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LE UiKÉGHÂL GOllTI DE HOLTKK 579
de puissants groupes d'arbres et les lacets d'argent de nombreux
cours d'eau. Bientôt le soleil apparut, se levant derrière une montagne
lointaine, au pied de laquelle s'étendait une ligne argentée : c'était
l'Asie, c'était l'Olympe couvert de neige, c'était la claire Propon-
tide, dont les flots, d'un bleu foncé, berçaient des voiles brillantes
comme des cygnes, et, du fond de la mer, jaillit, dans un rayon-
nement sans égal, une mer de minarets, de mâts et de cyprès :
c'était Constantinople.
Parti en simple touriste, Moltke dut à son mérite et aux conseils
intelligents qu'il prodigua pour la réorganisation militaire de l'empire
ottoman de voir son séjour en Turquie se prolonger pendant
plusieurs années, et son simple voyage d'exploration se transformer
subitement en mission. Ses impressions de voyage ont été publiées
en 18âl, elles vont de 183& à 1839. Elles se manifestèrent dans
une série de lettres adressées à des amis, sans intention de
publicité : on leur a avec raison conservé leur première forme.
Malgré leur date ancienne, elles attachent encore aujourd'hui, car
l'Orient change peu, et l'auteur qui nous le présente est un
observateur conmie il n'y en a guère, un esprit que tout intéresse
et qui se rend compte de tout. La nature, la topographie, la mytbo*
logiey l'histoire, la politique, la stratégie, lui sont également
familières, et le futur chef d'état-major général de l'empire d'Alle-
magne se révèle déjà tout entier dans ce livre, qui témoigne de
l'intelligence la plus ouverte et la plus avisée, ainsi que du plus
vaste ensemble de connaissances parfaitement assimilées.
Il aimait passionnément Constantinople, il l'aimait en artiste, it
y revient sans cesse dans ses récits, en croyant dont rien ne peut
rompre l'extase. Et comme, quand il en parle, il sait peindre, il
sait sentir! Je n'en veux retenir que cette description magistrale
de la ville, de ses entours de terre et de mer, précise comme un
plan topographique, éclatante de vie et de coloris comme ud
tableau. Il vient de monter sur la haute tour de Galata, guettant
à l'horizon le navire qui doit amener trois officiers, ses camarades,
chargés de constituer avec lui la mission militaire prussienne.. La.
beauté du spectacle l'arrache à son impatience :
Les lies des Princes et le rocher de Proli émergent avec leurs bleus
contours de la nappe brillante, limitée par le cap de Mudiana; à
l'arrière-plan, TOlympe déchiqueté élève sa tôle neigeuse, semblable à
un nuage blanc, au-dessus de cette marine ensoleillée et chaude, et k.
rhorizon le plus lointain, sous une forme nébuleuse à peine recon*
Haïssable, apparaissent Galotimnia et les montagnes de Gyzique.
Quarante pas sufflsent à faire le tour de la balustrade; mais quelle
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580 LE MÀAÉGQÂL COUTI DE M0LTK:B
diversité d'objela l'œil n'aperooit-îl pas pendBni ce court eircoitl Du
bord oriental le regard s'étend sur le faubourg de Scutari, la vieille
Cbrysopolis, qui monte en ampbilhéAtre aveo ses notaison^ innom-
brables, ses magnifiques mosquées, ses bains et ses fontaines, le long
d*une hauteur dont le sommet est couronné par une sombre forêt de
cyprès, Dans le site le plus ravissant, au bord de la mer de Marmara»
s'élève une caserne colossale pour 10 000 hoounjeis et la gracieuse
mosquée de Sélimnié; à droite brillent les maisons de Kadikûî, l'an-
cienne Gbalcédoine, dont les jardins couronnent les falaises escarpées
de Moda-Bui'uu, et, plus loin, un cap d'une beauté extraordinaire^
planté de cyprès et de platanes gigantesques, s'avance dans la mer».
Un petit phare h sa pointe extrême lui a donné le nom de a Jardin de
la Lanterne ». Plus près, au point où le Bosphore se jette dans la
Propontide, la tour des Jeunts-FiUes émerge des flots avec se^s formes
fantastiques; ce serait une délicieuse retraite pour un ermite qui, aa
milieu du mouvement et de la vie la plus variée, entouré d'un million
d'hommes, voudrait se plon^r dan$ la solitude la plus profonde.
Trois grandes villes regardent cette tour, les plus' grands na vire^
passent & ses pieds, dès canots .sans nombre rentourent, mais sans y.
toucher. Chacun se détoutae avec elR'oi de c^s murs, car ils renier-)
ment un hôpital de pestiférés. Mais, avant tout^ c'çst la pointe duî
Sérail qui attire le regard de l'observateur pat lot beauté de sa forma
et la splendeur extraordinaire de ses couleurs. Le Bosphore se jeUe
avec furie sur cette pointe formée par la Gome d'Or et par ^a Propon-
tide; ses ilôts bondissent ici par tous les temps, et sur ce fond d'an
ble,u sombre, à côté de l'ombre des cypnès et des platanes, se dessi-
nent, avec une netteté merveilleuse et des formes gracieuses, les
kiosques de marbre et leurs grilles dorées, les minarets blancs et les
coupoles griseà resplendissantes.
Et maintenant je vous conduis au bord septentrional de la tour»
d'où le regard étonné poursuit les rivages du Bosphore jusqu'à la
montagne des Géants. Semblable à un fleuve immense, le détroit
ondule entre des palais, des mosquées, dès kiosques et d^a ehàteaux»
reliant deux mers, séparant deux parties du monde. Il forme à vrai
dire la rue principale de Constanlinople, si Ton veut comprendre sooa
ce nom toute cette agglomération de villes, de faubourgs et de vil-
lages, où huit cent mille hommes se pressent les uns contré les autres.
Toutes les façades principales des villas turques sont tournées vers le
Bosphore, et le raïah s'efforce de conserver au moins quelques pieds
de terrain, pour sa maison ou pour son jardinet,. au bord des ilols«
Sur la côte asiatique brille, à côté âq la ravivante mosquée de
Béglerbley, le palais d'été de Starros : sur la côte européenne Bé*
chiktak, résidence d'hiver dû sultan, et Tchirragan, encore en cous-
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U MÀRÊGItÂl4 COMTÉ DE MOLTKE 581
traclion, et qui surpasse en étendue tous les autres palais. Là passent
les navires gigantesques, les voiles blanches s'étagent les unes sur les
autres pour accaparer chaque souffle du vent du sud; des flottes
entières le mettent à profit pour surmonter la force du courant. Les
bateaux à vapeur s'avancent fiers et indépendants du vent; les
longues traînées de fumée sVlèvent dans le ciel pur, et les rivages
retentis^ût des coups rapides de leurs roues; immobiles, énormes,
les vaisseaux de guerre se reposent en longues rangées, pleins de
menaces dvëc leurs trois ligUiés de bouches à feu. Leurs mâts fiers
élèvent au plus haut des airs la flamme rouge avec le croissant d'or.
Des milliers, oui, des milliers de caïcs légers, rapides et affairés,
fendent dans tous les sens cette route royale et majestueuse.
Faites maintenant dix pas sur votre gauche, et, au lieu de cette
scène si vivante, si mouvementée, vous ne verrez qu'un désert aban-
ctonné des hommes. Aussi loin qife porte le regard, rien que des
plaineë non cultivées, des collines sans arbi^es : c'est à peine si vous
découvrez un sentier sablonneux dans ces broussailles et ces hautes
bruyères : c'est la campagna de la nouvelle Rome. Tel est le contraste
de la mer et de la terre ^ui environnent Gonstantinople.
Mais Moltke ne voyage pas uniquement pour s'éprendre des
merveilles d'une nature incomparable, l'homme d'action, l'homme
pratique secoue, quand il le faut, le charme ensorcelant des rêve-
ries ensoleillées, et veut marquer sa trace partout où il passe. Il
tf était fait présenter à Mébémet-Chosref, sèraskier et chef tout*
puissant du Sérail* Le séraskier était au courant de l'organisatioa
militaire prussienne; le premier il avait présenté an sultan des
troupes exercées i l'eutopéenne, le prenafler il avait échangé l'aii*
tique et beau costume turc contre une imitation incommode de
l'aniforme «iro](>éen : c'était un novateur. Aussi eut-ilvite con-
seirace des services ccînsidéràhles que pourrait rendre à l'armée
torque, précisément dans la période de réorganisation qu'elle
traversai!, un officier aussfi complet que celui qui s'offrait à lui.
Le sultan Mahmoud venait d'ailleurs d'inaugurer un système de
loDdwjsAxr dans sed Ëtats. IN'était-il pas habile d'entrer dans ses
vues, en faisrat porter son choix sur un officier du pays ûiême où
s'est développée cette institution, pour l'appeler en conseil dans
les projets de réforme militaire? Moltke ne tarda donc pas & être
avisé par son ambassacte qu'il eût à interroo^re son voyage, et il
demeura à Gonstantinople.
Outre ses entretiens presque journaliers avec Chosref-Pacha,
Hdtke se livrait à l'étude de la langue turque et levait le plan des
Dardanelles et du Bosphore. Les Dardanelles étaient alors défendues
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582 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
par 580 pièces, dont le calibre variait de 1 à 1600 livres, pièces
turques, anglaises, françaises et autrichiennes, presque toutes en
bronze, le tout réparti dans des forts ou grandes batteries établis
sur les deux rives de manière à croiser leurs feux. Il croyait à
Tefficacité de cette défense, d'autant qu'il affirmait la supériorité
incontestable du tir de terre sur le tir de mer. A ses yeux le Bos-
phore surtout est d'une haute hnportance pour Gonstantinople.
Le vent du nord qui souffle tout Tété, et le courant qui va constam-
ment de la mer Noire à la mer de Marmara, favorisent, beaucoup plus
que les Dardanelles rentrée d'une flotte ennemie dans les eaux de In
capitale. En revanche, le cours tortueux et la largeur plus faible da
Bosphore sont des éléments réels de défense, les rives du Bosphore
étant de moitié moins distantes Tune de l'autre que celles des Darda-
nelles au passage le plus étroit. Le bassin entre Roumélie-Kawak et
Madschiar-Kalessi est battu par quatre batteries de plus de 250 pièces,
dont les boulets atteignent d'une rive à l'autre et prennent chaque
vaisseau par le flanc et en enfilade.
L'assaillant serait probablement obligé, ici, comme aux Dardanelles,
de s'emparer par un coup de surprise des batteries les plus dange-
reuses; mais le débarquement des forces nécessaires offrirait de
grandes difficultés ; il faudrait qu'il eût lieu en Asie ausd bien qu'ea
Europe, car les batteries de chaque côté à part suffisent pour rendre
le passage d'une flotte extrêmement périlleux. Riwa et Kilios, les baies
les plus rapprochées qui permettent une telle (q)ération, sont défendues
par des forts ; les points les plus éloignés de la côte escarpée sont en
soi presque inabordables, et l'attaque devrait avoir lieu par de grands
détours à travers des montagnes boisées, impénétrables.
Grâce à tous ces travaux, les environs de Gonstantinople devinr
rent rapidement familiers au capitaine de Moltke. Il visita au^
Brousse, Smyme, explora la Chersonèse de Thrace. Ces excur-
sions étaient ses grandes distractions. Par ailleurs il en avait peu,
et toute sa force de caractère n'était pas de trop pour s'accommoder
de l'existence sévère et surtout de l'isolement de cœur qui lui
étaient imposés. Il était logé chez un Arménien, drog^an du séraa^
kier. Un intérieur arménien étant presque aussi peu récréatif qu'un
intérieur turc, il en était réduit à passer son temps assis sur un
sopha, les pieds ramenés sous le corps en face du Petit Martin.
Ainsi s'appelait le drogman qu'on lui avait préposé pour l'aidei
'dans ses traductions; mais le Petit Martin rechignait ferme sur »
mission essentielle, quand il montrait en revanche un entrain
extraordinaire dès qu'il s'agissait d'une {ûpe ou d'une partie
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 58Si
tric-trac. Moltke, on le comprend, trouvait ce tête-à-tète insuffisant-
U avait passé plusieurs jours dans la maison sans qu'un être féminin
se fût montré. Enfin parut une vieille femme qui manquait abso-
luBient de séductions, puis, pour marquer de plus en plus la C(mi-
fiidération où on le tenait, une jolie fille après l'autre. Malheureu*
sèment aucune d'elles ne pariait français, ce dont il ne peut prendre
son parti, car, dit-il : « On consent volontiers à s'entretenir avec
un pacha par l'intermédiaire d'un drogoian ; mais en être réduit là
avec de jeunes dames, cela est très dur. »
L'étemel féminin a aussi sa place dans ses préoccupations, ses
notes en témoignent fréquemment. Le temps, l'habitude, ne peuvent
amortir l'impression pénible qu'il éprouve à se voir servi par les
filles de la maison. Il a beau se répéter qu'à lui apporter sa pipe
et son café, à attendre les mains croisées qu'il les ait invitées à
s'asseoir, il n'y a rien là qui les humilie, que c'est un usage antique,,
biblique et naturel, une gêne l'envahit, les sentiments chevale-
resques et chrétiens de l'Européen se révoltent à souffrir l'abaisse-
ment du sexe faible et charmant, que notre culte a fait si fort et
nos hommages placé si haut. Cependant sa philosophie se retrouve,
et il ne laisse pas que de constater que la femme de part et d'autre
est traitée avec quelque exagération, que, si les Turcs vont beau-
coup trop loin dans leur sens, nous aussi nous ne gardons pas la
juste mesure dans le nôtre.
11 n'est que trop vrai que l'Orient a animalisé la femme à plaiâr.
L'union maritale est de nature purement sensuelle, et le Turc
liasse par-dessus les bagatelles des assiduités, des flatteries sentie
mentales, des langueurs et des exaltations comme sur autant de
hax frais : il va directement au fait. Le mariage est conclu par les
parents; le père de la fiancée reçoit plus souvent un dédommage-
ment pour la perte d'une servante qu'il ne donne une dot à sa fille.
Le jour où la mariée entre voilée dans l'appartement de son époux,^
celui-ci la voit pour la première fois ; ses plus proches parents, ses
itères nièmes pour la dernière.
Pour qui a vu le jour au pays de la MarguCTite de Faust, de tels
usages ne pouvaient qu'être absolument répugnants; Moltke leur
accorde franchement sa mésestime, puis il ajoute en homme positif
qui sait bien que son dire n'y apportera nul remède :
Rien ne caractérise mieux la position des femmes en Orient que ce
fait que le prophète lui-môme ne sait quelle situation leur faire après
la vie actuelle. Les houris du paradis ne sont point du toutles femmes
ressuscîtées de cette terre, et le sort qui leur est réservé après la mort>
personne ne le connaît. Mes belles Arméniennes sont mieux partagées.
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Mi LE lCiRÉCH.a. GOMIS DB MOLTICE
Malgré la faveur toujours croissame du 'sultan qui l's^éllë
plusieurs fois en audience privée, l'accable de marques de distinc-
tion, le décore du Nicham, se l'adjoint dans une tournée d'ap-
parat en Bulgarie et en Roamélie, où il figure au prenkier nmg
dans la suite, Moltke trouve depuis longtismps que «la contrée h
plus ravissante, et même la pipe, ne remplacent pas^ pour ud
JEuropéen, la société et les rapports intellectuels ». Les dipkmiates
sont de peu de ressource, vivant dans des villages différents,
séparés par les distances et par les considérations pc^ques.
Aussi l'arrivée des officiers prussiens, qui vont lui être adjoilits,
sur la demande instante du sultan, pour fimnei^ une mma&
militaire d'instruction, venant distraire sa solitude, fut salu^ par
lui avec transpoirts. Les événements dont l'Asie-Mineure était
depuis qiidque temps le théâtre allaient de leur côté rompre ia
monotonie de son existence.
m
Vers le commaicement de mars 18S8, Moltke entreprit son
grand voyage d'Asie-Mineure, qu'il mena à bien, avec grand
profit pour la science^ malgré les incrayal>les fatigues qu'il eut i
endurer, les périlleuses navigations auxquelles il se risqua dans le
but d'explorer le Tigre et l'Ëuphrate, malgré les Turcomans pil-
lards, malgré la guerre qui ensanglantât de nouveau ce pays tanC
^t tant de fois dévasté.
Le Kurdistan était à feu et à sang : c'était un dô ces grands
territoires qui échappaient sans cesse à l'action de là Porte,
<x)mme il en existe tant dans l'emphre ottoman, oïi le s«dtan a
toujours à conquérir son propre État. Le Kurde est a^vant tout
passionné pour son indépendance. Agriculteur par besoin^ guer«-
rier par penchant, son pays, c^est tout lui-même : des villages et
des champs cultivés dans la plaine, des châteaux et des forte héria-
sant les montagnes voisines. Il combat à pied, il eât exoeltent
tireur. Tout cela le fait de tout p(nnt l'opposé de son voisin,
l'Arabe, qui n'a de commun avec lui que le goût du pillage ; encore
l'Arabe tient-il en cela plus du voleur, et le Kurde davaotage du
guerrier.
Les princes kurdes formaient une féodalité d'autant plus pais-
sante qu'ils exerçaient un grand pouvoir sur leurs sujets. Guer-
royant entre eux, sans admettre aucun arbitre dans leurs luttes
intestines, ils savaient s'unu' pour défier l'autorité de la Porte,
refuser les impSits, se rebeller contre la conscription militaire.
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LE MARÉCaAL GOMTE DS MOLTKE 585
dont rinégale répartition était trop malheureusement compensée
par un service d'une durée telle, qu'il pouvait passer pour le ser-
vice à vie, et ils étaient certains de trouver un dernier refuge dans
leurs montagnes inaccessibles, qu'ils avaient su fortifier.
Cependant les Kurdes n'étaient pas de ce côté le principal souci
de Mahmoud II, le sultan régnant. Son grand vassal révolté,
Uéhémet-Ali, l'inquiétait bien autrement; ce Héhémet-Ali qui,
parti pour l'Egypte, à la suite de Chosref-Pacha, comme simple
chargeur de fusils, s'y était élevé à la vice-royauté, et, dans ces
soubresauts d'indépendance altiëre, menaçait d'ébranler le tr6ne
des khalifes. Après avoir mis la main sur la Syrie, Méhémet-Ali,
très sûr de sa force et surtout de la faiblesse de la Porte, refusait
de la rendre. 11 y entretenait une armée commandée par son propre
fils, Ibrahim-Pacha, et à laquelle il ne cessait d'expédier des ren-
forts, en homme avisé qui sent la partie trop rudement engagée
pour n'être pas dénouée fatalement par les armes.
En exterminant les janissaires, Malunoud avait certainement
rendu un peu do longévité aux sultans, mais il avait irrémédiable-
ment détruit le pdds que l'empire ottoman avait jusque-là jeté
dans la balance de l'Europe. Cet empire perdait, l'un après l'autre,
des pays entiers. L'Hellade, la Serbie, la Moldavie, la Valachie, se
dérobaient à son pouvoir; l'Egypte, la Syrie, Candie, l'Arabie deve-
naient la proie d'un vassal révolté. L'Algérie était aux Français,
Tunis indépendant, Tripoli n'obéissait plus que de nom. Le nord
de l'Asie-Mineure appartenait déjà aux Russes. Une de leurs armées
parut même en vue de Constantinople, et, pour comble d'infortune,
le Grand Turc fut obligé de se jeter dans les bras de ces inûdèles,
afin d'échapper aux violences de ses propres soldats.
Quant à la nouvelle armée, on l'avait bâtie sur le modèle euro*
péen, avec des jaquettes russes, un règlement français, des fusils
belges, des couvre*chefs turcs, des selles hongroises, des sabres
anglais et des instructeurs de toutes les nations. « Elle était com-
posée de troupes vassales, de troupes de ligne astreintes à un
service à vie, de landwchr astreinte à un service indéterminé; les
chefs étaient des recrues, et les recrues des ennemis vaincus de la
veille. Les flottes, la trahison les prenait, lorsque la bataille ne
les consommait pas. »
Moltke et ses camarades avaient reçu l'ordre de rejoindre Hafis-
Pacha, commandant en chef de l'armée du Taurus, qui avait son
quartier général non loin de l'Euphrate. Ils venaient d'explorer la
plus grande partie des rivages de la mer Noire, où ils n'avaient
relevé ni ports sûrs, ni rades couvertes. Par Samsoun, ils s'en-
foncèrent dans l'intérieur, gagnèrent successivement •
"^ ° . Amasie,
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586 LK Maréchal comte de moltkk
Tokat, Siwas, et atteignirent Kiéban-Maaden, après avoir escaladé
TAntitaurus. La montée avait été rude, la chaîne ofifre plusieurs
assises superposées et très escarpées, ses hauts plateaux n'étaient
qu'un désert de neige, sur lequel l'œil ne distinguait rien autre
qu'un passage de deux pieds tracé par les bètes de somme; la
descente se fit par des ravins profonds, au milieu d'une contrée
des plus sauvages, d'une teinte riche et variée, bien qu'il n'y ait
pas la moindre végétation, ni buisson, ni herbe, ni mousse, msâs
qu'elle doit à ses roches brunes, rouges ou noires, ainsi qu'à ses
terres argileuses vertes ou bleues, tandis qu'au-dessus des sombra
vallées, les sommets offrent, sous la clarté du ciel, le contraste
éclatant de leur blancheur étemelle. Kiéban-Maaden est au fond
d'une gorge. A une lieue en amont de la ville, le Murad, descendu
de l'Ararat, et l'Euphrate proprement dit, venu d'Erzeroum, con-
fondent leurs eaux, et forment un courant impétueux et large de
120 pieds.
Hafis-Pacha avsdt alors son quartier général à Kharpout, à quel-
ques heures de là. 11 vit venir avec plaisir les offiders prussiens,
les accueillit cordialement, et leur fit don de magnifiques étalons
arabes. Tcherkesse de naissance, il avait reçu une meilleure édu-
cation que la plupart de ses collègues, il savait lire et écrire, ce
qui chez un Turc confine à l'érudition, et dans diverses circons-
tances, notamment en Albanie, il avait prouvé une grande bra-
voure. Appréciant à leur valeur tous les services que pouvsdent lui
rendre des oflBciers européens, il ne tarda pas à confier à ses
nouveaux auxiliaires tout le service des renseignements et des
reconnaissances. A Moltke échut d'abord d'explorer la frontière
de Syrie. De Malatie il poussa jusqu'à la magnifique vallée de
Merasch, et ne reprit qu'avec peine la direction de l'Euphrate, pour
s'avancer ensuite sur sa rive gauche jusqu'à Ourfa, l'antique Edesse.
Tandis qu'il revenait par Diarbékir, il se trouva par une nuit étoilée,
au milieu des ruines du vieux château romain Zeugma.
L'Euphrate, dit-il, étincelait au fond d'une gorge rocailleuse, et son
murmure emplissait le silence du soir. Alors passèrent à la clarté de
la lune, Cyrus et Alexandre, Xénophon, César et Julien; de ce point
ils avaient vu sur la rive opposée Tempire de Chosroès; ils l'avaient
vu tel que je l'apercevais moi-môme, car la nature est ici de pierre
et ne change point. Je me décidai à sacrifier à la mémoire du grand
peuple romain les raisins dorés qu'il avait d'abord transplantés en
Gaule, et que j'avais portés de la frontière occidentale de leur vaste
eippire sur la limite orientale. Je jetai la bouteille dans l'abîme, elle
plongea, dansa et glissa dans le courant du fleuve, vers la mer des
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LE KARACHAL COMTI DE MOLTKE 587
Indes. Vous supposez bien que j'avais commencé par la vider; je me
tenais là comme le buveur des anciens temps :
J'aspirai une dernière fois le feu de la vie,
Et je jetai la coupe sacrée
Dans rabîme des flots.
Je la vis tomber, boire
Les flots jaunes de TEuphrate;
Mes yeux se fermèrent,
Je ne bus plus jamais une goutte.
La bouteille n'avait eu qu'un défaut, elle avait été la dernière.
L'intrépide voyageur remonta d'abord à la source du TigFe, puis
descendit à Mossoul, la grande station intermédiaire des caravanes
sur le chemin d'Alep et de Bagdad. 11 s'en retourna par le désert
de la Mésopotamie, profitant d'une caravane.
En ralliant le camp de HafishPacha, Holtke se croisa avec un de
ses lieutenants, Méhémet-Pacha, qui dirigeait une expédition contre
un petit prince kurde, avec six bataillons, un cent de cavaliers et
huit canons. Le prince avait gagné la montagne et s'était enfermé
dans nn castel imposant, à une hauteur formidable. Un siège, c'était
tentant; Moltke ne pouvait s'empêcher de voir cela. Bientôt le voilà
qui opère seul les reconnaissances, lève le plan du fort, détermine
l'emplacement des batteries, et, comme la canonnade ne suffit pas,
se rend, de nuit, suivi de deux mineurs, afin de chercher un point
favorable à l'établissement d'un fourneau de mine. Pourtant le
prince kurde finit par concevoir des craintes sur l'issue de la
défense, il entra en pourpalers, il s'offrit d'abord à livrer son châ-
teau avec tout ce qu'il contenait et se décida à la fin à se livrer
lui-même. Le château fut rasé; c'était regrettable, mais nécessaire;
si l'on y avait installé un autre commandant avec une autre gar-
nison, l'année suivante il eèt fallu recommencer.
La campagne contre les Kurdes se poursuivit avec plus ou moins
de pertes et de bonheur, jusqu'au jour où les malheureux, traqués
dans leurs montagnes, voyant s'épuiser leurs derniers moyens de
résistance, se décidèrent à demander grâce. Sitôt soumis, on les
incorpora vaille que vaille, et ils constituèrent le plus gros noyau
de l'armée ottomane en formation. L'hiver d'ailleurs approchait, et,
bien qu'il suspendit toute éventualité de mouvements, les regards
se tournaient de plus en plus vers la Syrie, où l'armée égyptienne
d'Ibrahim-Pacha se renforçait d'une manière inquiétante. C'est
pourquoi, dès le 1" avril, les troupes du Kurdistan quittaient
Malatie, et allaient s'établir dans nn camp au pied du Taurus, non
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568 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
loin de Samsat. A Koniab, sur la route la plus directe reliant la
Syrie à la capitale, la Porte avait massé un autre corps d'armée,
sous les ordres de Hadchi-Ali-Pacha.
150 lieues séparaient les deux corps d'armée. Une pareille
distance, au cas où les Égyptiens eussent tenté une marche rapide
sur Constantinople, interdisait à Haûs-Pacha toute idée de jonc-
tion vers Koniah, mais lui prescrivait en même temps de pousser
une pointe en avant, afin de rendre impossible à l'ennemi son
mouvement vers le Nord avant d'en être venu aux mains, dans
une action décisive, avec les troupes du Kurdistan. Les nouvelles
de Syrie s'accordaient à représenter Ibrahim comme faisant des
préparatifs de concentration dans la contrée d'Alep.
Avant de s'engager plus avant, Hafis-Pacha était très anxieux de
connaître si l'Euphrate, dont les eaux avaient monté de plus de
quinze pieds, serait encore dans des conditions de navigabilité
telles qu'on pût compter sur cette voie pour les ravitaillements.
L'embarras était de trouver quelqu'un pour une exploration de
cette nature. Moltke s'offrit. Le soir même, il partait pour Ecébèh,
où on lui construisait rapidement un radeau. Le fleuve, gonflé par
la fonte des neiges, présentait un aspect peu encourageant ; les
rapides étaient devenus des cataractes. A chaque obstacle, on était
contraint de démonter le radeau pour le remonter un peu plus
loin, après en avoir transporté par terre chaque morceau. Le soir,
on atterrissait, les habits trempés, les provisions avariées, et on
passait la nuit comme il plaisait au hasard, dans l'encoignure
d'une ruine ou sous le ciel libre. Deux officiers turcs, qui accom-
pagnaient Moltke, ne tardèrent pas à lui manifester leur peu de
vocation pour une semblable navigation ; on dut les laisser à Télek.
En même temps, les quatre rameurs et le pilote refusaient d'aller
plus loin. Cependant, sous la menace d'être renvoyés enchaînés au
pacha, ils se résignèrent à risquer l'aventure. A vrai dire, leur
terreur était assez justifiée, et la navigation fut émouvante. A peine
démarré, le radeau est emporté comme un trait; en dix minutes,
il a fait une lieue; il file vers un resserrement du fleuve, où la
masse des eaux se précipite comme dans un entonnoir, et donne
naissance à des tourbillons si violents que l'eau jaillit en gerbes de
plusieurs pieds. Le radeau pique dans l'abhne, les vagues se
referment sur les explorateurs. Heureusement, sa légèreté le remet
constamment à flot ; il poursuit sa route selon son bon plaisir, car
il est impossible de faire usage des rames; enfin, après qu'il a été
tourné et retourné une douzaine de fois dans un tourbillon, il
devient possible de le jeter au rivage. Deux rameurs sont tombés
par-dessus bord, mais Moltke a acquis la certitude que le passage
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 5S9
peut s'effectuer à la rigueur; sou but est atteint. Tout l'homme
est dans ce trsdt.
Le 29 avril, les troupes de Hafis-Pacha passèrent le Taurus,
après que deux mille hommes eurent été employés, durant quinze
jours, à leur frayer une route dans la neige. Karakaïa avait été
désigné comme point de concentration, lorsque tout à coup le
pacha s'éprit de la position de Biredchik, sur la rive gauche de
l'Ëuphrate, et ordonna subitement à toutes les colonnes de s'y
diriger. Déplacer ainsi, à la barbe de l'ennemi, le point de rallie-
ment de colonnes sans liaison les unes avec les autres, était le
comble de l'imprudence, mais Ibrahim, alors campé derrière Alep,
soit qu'il l'ait ignoré, soit qu'il fût lui-même aux prises avec des
difficultés qui paralysaient ses mouvements, manqua l'occasion.
La position de Biredchik appuyait au fleuve ses deux ailes ; son
front, garni de quatre redoutes, mesurait J500 pas ; en avant, un
glacis de 600 pas assurait toute son efficacité à la mousqueterie;
sur les derrières, une chaîne de hauteurs dissimulait la seconde
ligne ainsi que les réserves, seulement il n'y avait pas de ligne de
retraite. Celte dernière disposition, vicieuse pour une critique
correcte, avait ici ce mérite de faire comprendre à chacun qu'il
s'agissait de tenir ou de périr.
Les avant-post^ de cavalerie campaient devant Nisib, tout près
de la frontière. Un de leurs chevaux s'étant échappé, les spahis
le poursuivirent sur le territoire ennemi, et l'un d'eux y fut tué.
A peine informé de ce fait, le pacha convoqua un grand conseil,
adjurant chacun de donner son avis, pressant en particulier les
mollahs de l'éclairer sur ce point : une pareille agression ne suffi-
sait-dle pas à motiver l'ouverture des hostilités? Lorsque vint le
tour de Moltke, il répondit : « Les mollahs sont certainement en
mesure de te dire si la guerre est juste. Mais serait-elle conforme
à la sagesse? Toi seul, tu peux en décider. Tout l'ensemble de la
situation, les intentions du Grand Turc, celles des cours euro-
péennes, la position et la force de tous nos corps, ainsi que l'état
et l'effectif de l'armée ennemie, les ressources du pays, les provi-
sions amassées, tout cela devrait être connu pour que l'on pût
donner un conseil dans cette affaire si importante, et tout cela
n'est connu ni des mollahs, ni de moi, ni de personne autre que
toi. Tout l'honneur et toute la responsabilité retombent sur toi, et
il n'est au pouvoir de personne de te donner un avis, » Ces paroles
n'étaient point celles que le général eût désiré entendre.
Haiis-Paeha, qui voulait la guerre, et avait la conviction de
répondre par là aux vœux les plus secrets de son maître, lança ses
irréguliers aurdelà de la frontière, et porta le gros de ses forces
25 NOVEMBRE 1887. 38
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560 LE MARÉCHAL COMTE D£ MOLTKE
jusqu'à Nisib. Ibrahim endura tout jusqu'au jour où la garnison
égyptienne d'Aïntab, après avoir été canonnée, se rendit, et prit du
service dans les troupes de la Porte. Cette fois la mesure était
comble : le généralissime syrien passa le défilé de Misar, qu'il
nettoya de la cavalerie turque, et vint prendre position à une lieue
et demie du front de bataille ottoman. Devant l'inaction prolongée
d'Issel-Pacba à Gésarieb, et de Hadchi-Ali-Pacha à Koniah, Ibrahim
avait pu rappeler à lui la presque totalité de ses forces, il se pré-
sentait avec la supériorité du nombre. S'attendant à être attaquées
immédiatement, les troupes ottomanes s'étaient déployées; elles
passèrent la journée et la nuit sous les armes. Le lendemain,
21 juin, vers neuf heures du matin, du côté des Égyptiens, oeuf
régiments de cavalerie, plusieurs batteries et une brigade d'infan-
terie s'ébranlèrent, et marchèrent contre le centre et le flanc ganche
de la position des Turcs. Ce n'était qu'une reconnaissance, tout
rentra dans l'ordre après une canonnade à grande distance.
Aucune attaque ne suivit. Les troupes ottomanes passèrent encore
sous les armes toute cette journée et la nuit qui lui succéda. Le
22, l'armée égyptienne se mit en retraite par le défilé de Misar,
mais ce n'était qu'une feinte pour la porter en enti^ sur la gaudie
de Hafis-Pacha. Comprenant que toute troupe qui tourne est
tournée, Moltke proposa instamment une attaque générale, afin de
surprendre l'ennemi en plein délit de manœuvre. Il ne Im fut
accordé qu'une démonstration insignifiante de la jnètre cavalerie
turque. Dès lors il ne restait qu'à battre en retraite avant que
l'ennemi eût achevé son mouvement, et à reprendre, à 3 lieues
en arrière, la forte position de Biredchik. Le pacha objecta le
déshonneur de reculer, et puis Biredchik était trop fort, il estimait
que l'ennemi n'oserait jamais l'y attaquer. Moltke insista, il s'ex-
prima de la façon la plus formelle en présence des principaux
officiers de l'armée, il représenta au pacha le peu de solidité de ses
troupes et la force de l'adversaire, il lui rappela que des renforts
étaient en marche de tous côtés, qu'il ne s'agissait que de gagner
du temps, qu'une retraite volontaire était une manœuvre comme
une autre et n'entachait en rien l'honneur de celui qui Tordonnait,
que tout d'ailleurs devait être subordonné au résultat, lequel appa-
raissait fatalement déplorable, si l'on s'obstinait à combattre sur
place, et qu'au cas où on persisterait à s'immoMliser à Nisib^ il
déclinait sur l'heure toutes les conséquences qu'entraînerait l'irré-
solution d'une plus longue expectative.
Après maints tiraillements et de longues hésitations, pendant
lesquels on pouvait être attaqué à chaque instant, Hafis, fort des
assurances des mollahs, s'entêtait définitivement dans son idée.
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LE MABËGBàL Cmn de MOLTKI 59t
Moltke, malade et découragé, s'était retiré dans sa tente. Le soir, le
pacha le rappela', et tout en maintenant sa résolution bien arrêtée
de ne pas rétrograder sur Biredchik, il le conjura de ne pas
l'abandonner dans un pareil moment, et Tinvita à tirer le meUleur
parti de la position sur laquelle se trouvait Tarmée. Malgré le peu
de succès de sa précédente intervention, Moltke ne crut pas
devoir refuser ToiBce de ses conseils. D'après ses avis, toutes les
troupes furent retirées sur les hauteurs; le centre était couvert
par un ravin, l'aile droite tenait à des retranchements, et la gauche
devait avoir pour appui une batterie de gros calibre. A trois heures
du matin tout le monde était à son poste. C'était la troisième
nuit que les hommes restaient sous les armes.
Le 23, de bon matin, Ibrahim se porta en trois colonnes sur
Biredchik, de façon à se placer entre les Turcs et leurs magasins.
Ibrahim jouait son va-tout : vaincu, il n'avait plus de ligne de
retraite, mais étant donnée sa situation, il avait radson de tout
risquer pour tout gagner. Devançant les colonnes d'infanterie, son
artillerie, sous la protection de la cavalerie, ouvrit le feu, sage
dispo^tion qui lui permit de couvrir de boulets les lignes ennemies,
tandis que l'arUUerie turque ne pouvait entamer les réserves
égyptiennes. Les Turcs supportèrent mal ce feu, des compagnies
entières se débandèrent. Rien n'était cependant perdu, lorsqu'une
brigade de l'aile gauche se reporta très en arrière de l'emplacement
qui lui avait été assigné, et son mouvement de recul se propagea
jusqu'à la réserve. Toutes les objurgations de Moltke ne réussirent
pas à reporter cette brigade en avant. Une vive offensive du centre
aurait pu peut-être rétablir le combat, mais déjà des pièces reve-
naient isolément, et même des chevaux, avec leurs traits coupés,
des caissons sautaient, et, sur l'ordre du commandant en chef,
presque tous les bataillons étaient en prières, les mains levées au
ciel. La bataille était moralement perdue. A ce moment, la brigade
de cavalerie de la garde turque, placée en réserve sur la gauche,
s'ébranla sans ordre, probablement poussée par l'inquiétude, et se
mit au galop pour attaquer. Mais elle ne dépassa pas la première
ligne d'infanterie de ses propres troupes ; quelques obus frappèrent
ses masses, qui tournèrent bride en tumulte, et passèrent sur le
corps de tout ce qui retardait leur fuite. Hafis s'était porté à l'aile
droite, et, cherchant vraisemblablement la mort, il avait saisi^le
drapeau d'un bataillon de la landwehr et essayait de l'entraîner en
avant : le bataillon ne le suivit pas. Presque nulle part il n'y eut
de lutte corps à corps : l'infanterie tirait en l'air à des distances
incommensurables, la cavalerie s'était dispersée, l'artillerie, qui
s'était le mieux battue, essayait vainement de protéger la retraite,
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592 LE MÂRÉGHâL COMTE DE MOLTKE
et bientôt tout se débanda. Heureusement pour les fuyards
qu'Ibrahim s'arrêta comme pétrifié après sa victoire*.
Au cours de la bataille, Moltke avait eu Theureuse chance de
retrouver ses deux camarades. Ils ne se quittèrent plus, et lorsque le
torrent de la déroute les emporta avec le reste, ils cherchèrent et
réussirent à prendre de l'avance sur le flot des fuyards. Après
neuf heures de course, ils entraient le soir à Aïntab, mais en délo-
geaient presque aussitôt pour ne plus s'arrêter qu'à Merasch, où
Moltke, à bout de force et dompté par la maladie, était contient
de se reposer pendant deux jours. Non seulement il était très
atteint dans sa santé, mais en outre son dénuement était extrême :
ses domestiques avaient disparu à Nisib emmenant ses chevaux, ses
bagages étaient perdus, et parmi eux une grande partie des cartes
de TAsie-Mineure, auxquelles il avait donné tant de soins. De tout
cela on ne devait plus rien revoir; les irréguliers turcs, n'ayant
rien à piller que les tentes de leur propre parti, n'y avaient pas
manqué.
Toujours sous l'obsession d'une poursuite, que l'ennemi n'avait
jamais songé à entreprendre, Moltke et ses camarades quittaient en
hâte Merasch, pour gagner Malalie. Les nouvelles qu'ils recueil-
laient sur leur passage étaient faites pour accélérer leur fuite. A
l'annonce du désastre de Nisib, trois mille hoamies s'étaient dé-
bandés à Césarieh, puis c'étaient douze mille hommes près de
Dérendeh, qui jetaient leurs armes, et se dispersaient dans toutes
les directions. L'Asie-Mineure restait comme un butin sans valeur
aux pieds d'Ibrahim, qui dédaignait de s'en saisir. Hafis-Pacha y
errait sans soldats. Les hasards de la fuite l'avaient encore une fois
réuni à Moltke. Un pacha vaincu est l'homme dont la tête tient le
moins aux épaules; celui-ci savait déjà qu'un fîrman impérial le
relevait de son commandement, et le reléguait provisoirement à
Siwas, il appréhendait les suites de sa disgrâce, ayant éprouvé qu'en
son pays la défaveur s'arrête rarement en chemin. C'était un
pauvre général, mais un honnête homme. Avec sa loyauté de
caractère, Moltke ne pouvait Tabandonner : sitôt rentré à Cous-
tantinople, il s'entremettait chaleureusement pour Hafis, qui lui dut
de rentrer en grâce.
Atteindre Constantinople, sortir du désert d'Asie, aspirer Fait
d'Europe, rentrer dans la civilisation, tel était le rêve ardent des
trois officiers. prussiens. Le 3 août, du haut d'une croupe de mon-
^ Par un hasard piquant, ce rôle de consoiller que jouait M. de Moltke
auprès de Hafîs-Pacha, un Français, le capitaine de Beaufort d'Hautpo\i\,
alors en congé, le remplissait auprès dlbrahim. Ce fait méritait d*ôlre
signalé.
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 593
tagne superbement boisée, la mer étincela tout à coup à leurs
regards; alors, comme les Grecs de Xénophon, ils éclatèrent en
longs cris de joie. Pendant deux heures de galop allongé, ils cou-
rurent sur la pente abrupte, qui aboutissait à la quarantaine de
Samsoun. Une quarantaine turque heureusement ne retient les gens
que le temps nécessaire à lire une lettre de recommandation du
pacha, ou à aligner cinquante piastres sur le coussin d'un divan.
De Samsoun au vapeur autrichien qui devait les emporter vers la
Corne d'Or, il n'y avait qu'un pas, un seul pas, mais qui suffisait
pour les rendre au raffinement européen et les arrachait définiti-
vement à la barbarie asiatique.
Le 5 août, Moltke rentrait à Buyukdéré. Comme tout était
changé depuis qu'il l'avait quitté! Mahmoud venait de mourir,
emportant douloureusement dans sa tombe, avec l'anéantissement
des projets de toute sa vie, l'espérance à peine entrevue d'une
renaissance des Osmanlis. Son successeur, Abdul-Medjid, presque
un enfant, pâle de visage, débile de constitution, n'était rien moins
que ce qu'il fallait pour se mettre en travers de cet empire crou-
lant; son front restait pensif, sa bouche muette, il semblait regarder
sérieusement dans la vie. « Et il n'avsût que trop de raisons pour
être grave », concluait Moltke, qui venait d'en obtenir une au-
dience, la domière, car l'heure du départ approchait, cette heure
qui marquait le retour vers des êtres aimés, vers la patrie, qu'une
absence de quatre longues années n'avait fait que rendre plus chers.
La suite prochainemeat.
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UN HÉRITIER PRÉSOMPTIF
LA JEUNESSE
DU ROI CHARLES -ALBERT
Je n'apporte ici que de vieilles lettres : mais, comme certaines
plantes, les vieilles lettres sont à sève remontante. Joies, déâllu-
sions, douleurs, espérances, n'y sont qu'endormies. Elles rever-
dissent, si peu qu'on secoue le sable qui tient encore à l'écriture.
Entre l'intime abandon d'une lettre et la plus savante critique,
c'est donc l'infinie différence d'une fleur sur sa tige à une fleur
peinte. Comme l'artiste, l'historien ne peut qu'interpréter la nature.
Il ne peut que traduire l'âme qu'il analyse. Or, le vieux proverbe
italien, traduttore traditore *, a, dès longtemps, fait justice des tra-
ductions. L'événement, d'ailleurs, trompe si souvent l'intention, que
chacun de nous pourrait dire ce que disait Charlea-Albert, après No-
vare : La mia vita fu un romanzOy io non sono staio conosciuto'^-
Voilà pourquoi, au lieu de se heurter aux fantaisies d'un traduc-
teur, on n'aura affaire ici qu'à de vieilles lettres. Écrites par le
roi, à l'heure la plus douloureuse de sa vie, « de son roman »,
comme il disait, ces lettres sont sincères. Peut-être livreroût-eUôS
le mot de l'énigme qu'a été Charles-Albert.
Ce mot, amis et ennemis l'ont vainement cherché. Jusqu'ici, nul
n'a su définir cette conscience royale où soufflaient tous les vents ;
où l'amour le moins mystique s'associait aux aspirations du Cai-
mel; où l'élan chevaleresque se doublait de calcul; où l'ambition,
* « Qui traduit trahit. » A ce propos, je dois dire que Charles-Albert
ne sut jamais que très imparfaitement l'italien et que toutes ses lettres
ont été écrites en français.
• f Ma vie a été un roman, je n'ai pas été connu. • (Cibnuio, Bicordt
d'una missione nine Portogallo, p. 257.)
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U J£DS£SSE DU ROI GHARLES-ÀLBERT 595
la colère, la douleur, s'exhalaient en cantiques ^ Tout était ou
semblait contradiction dans Tâme qui se réfléchissait, à double,
sur les tradts du roi. Chez lui, le regard démentsdt le sourire, et
le sourire contredisait la parole. Alors que son étemelle tristesse,
sa tulle gigantesque, son visage ascétique, forçaient & un respect
presque superstitieux, une voix pleine de caresses, des manières
fanûUëres jusqu'à l'abandon rendaient irrésistible le charme dont
il vous enlaçait. L'impression, que l'on éprouvait près de lui était
indéfinissable, tant se dégageaient de tout son être des fluides qui
attiraient i'afiection et repoussaient sans pitié la confiance '.
N'eùt-il pas été roi, qu'un tel homme eût frappé l'ima^nation
populaire. Mais encore c'était à contre-sens toujours que Charles-
Albert la violentait. Au feu, sa morne impassibilité électrisait les
régiments. La foule s'enthousiasmait sous son regard glacé et fris-
sonnsdt, éperdue, sous ses caresses. Dans ce prince, auquel pas un
autre ne ressembla, les anciens eussent salué l'homme du destin.
II en avait la figure fatidique, la troublante allure, la mystérieuse
incohérence.
On l'aurait dit hanté tour à tour par Machiavel et par Savona-
rôle, tant sa prière confondait les royaumes de la terre avec celui
du del '. Dans ses calculs, la première place était toujours dévolue
au nûracle; et puis on voyait agir le roi comme si cette complicité,
imposée à la Providence, l'eût relevé lui-même de toute responsa-
bilité. Ce fatalisme providentiel, si l'on peut ainsi dire, perce à
travers la plupart de ses lettres, mais il déborde de ses Réflexions
historiques. 11 n'est guère d'écrit plus étrange que ce livre composé
par le roi pour l'éducation de ses fils *.
II y a accumulé textes bibliques et miracles. Tout sous sa plume
devient prophétie et symbole. Les hommes, les événements, se
détachent dans une lumière surnaturelle. Charlea*Albert voit ses
^ « Oh! ou!, il y aura une vie éternelle si belle. Nous serons alors toujours
en la présence de Dieu. li n'y aura plus ni ingratitude, ni calomnies, ni
intrigues, ni crimes; tout sera beau, tout sera bonheur!... » (Lettre du roi au
marquis de Villamarina, 18 mars 1841. Scritti e lettere di Carlo- Alberto, p. 10.)
*« Et pendant que le roi me parlait avec une bienveillance qui n'appartient
qu'à lui, j'avais besoin d'un continuel effort et de me répéter : « Massimo,
c ne t'y fie pas ! » pour ne pas me laisser vaincre par la séduction de ses
manières et de ses paroles. » (Massimo d'Azeglio, Mes Souvenirs, p. 325.)
* « Mais Dieu est bon, il est grand, juste, admirable dans ses œuvres,
et lorsque de grandes catastrophes surgiront, comme j'en ai la conviction,
mon cœur se centuplera de confiance dans sa protection et d'énergie pour
soutenir sa sainte cause et pour défendre l'indépendance de notre patrie... »
(Lettre a»i marquis de Villamarina, 13 juin 1842, citée par Nicomède
Bianchi, Scrttti e lettere di Carlo- Alberto, p. H.)
exions historiques sont datées du jour de TËpiphanie 1838*
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596 U JEUNESSE DU ROI GHÂRLES-ÂLBERT
propres destinées, celles de son pays, aux mêmes lueurs, et le
passé n'est plus alors, pour lui, qu'une longue allégorie de rayemr
où sa grande place est marquée *.
Mais ce livre, sur lequel semble avoir passé le souffle de Pathmos,
n'existe plus. Au lendemain de son apparition, Gharles-Alb^t
l'arrachait de toutes les mains et se frappait la poitrine d'avoir
trahi le secret de Dieu, en saluant ayant l'heure, comme l'étoile àes
mages, l'astre italien qui se levait 2.
Trop grande serait l'audace de ce portrait, si la sincérité ne
continuait ici une tradition. Chez nous, au service du prince, le
franc-parler a toujours égalé le dévouaient. Comme Montluc, avec
son roi Henri IV : «... le c. sur la selle, on étwt compagnons... »
Cela a duré huit cents ans, où le Savoyard a rudement besoigné,
qu'il eût une vérité à dire ou un coup d'épée à recevoir.
D'autres, maintenant, veilleront sur la couronne que nos pères
ont forgée. Autour d'elle vont se former des dévouements d'aliu-
vion. Vaudront-ils les dévouements primitifs tombés en déshérence?
L'avenir est à Dieu, mais le passé fidèle est à nous. C'est à cette
ruine que je veux accrocher, c(Mnme un dernier ex-voto, le souvenir
de deux hommes de bien.
Le comte de Sonnaz^ et son cousin le dievalier Costa^ feront, td,
^ « J*ai abandonné, dit le roi dans son latroduction» les études qui pou-
vaient le plus me charmer et me suis réduit aux recherches approfondies
des livres saints... et là-dessus je ne puis jamais être dans le doute... Aussi
ai-je écrit pour l'instruction de mes tils un livre dans lequel je prouve, par
les propres paroles du Seigneur, et par les faits historiques les plus nom-
breux, les plus constants, les plus miraculeux, la main, je puis dire le
gouvernement providentiel de Dieu dans les affaires de ce monde. »
* Voy., sur ce point, le Mémorandum storico-politico du comte Solaro délia
Margherita, p. 117, de l'édition turinaise de 1851. — Il ne survit que quatre
exemplaires connus des Réflexions historiques. L'un, offert au pape Gré-
goire XVI, se trouve au Vatican; un autre, racheté 500 francs à un hôpital,
se trouve à la bibliothèque du roi à Turin; un troisième exemplaire,
payé 300 francs, appartient à Mgr le duc de Gônes; un quatrième exem-
plaire enfin se trouve entre les mains de M. le baron Manno, le très savant
historien piémontais. M. le prince de Valory en possède une copie que
j'ai feuilletée.
3 Joseph-Marie, marquis de Gerbais, comte de Sonnaz, né à Ghambéry
en 1784, fut attaché comme page, avant la Révolution, à Gh.-£mmaauel
de Carignan. Il émigra, et au retour de l'émigration, il fit partie de
la maison du prince Borghèse, gouverneur du Piémont. En 1815, lors de
la Restauration, le roi Victor-Emmanuel I»'' l'attacha comme écuyer
at prince de Carignan. Lorsque celui-ci, en 1831, monta sur le trône
sous le nom de Charles-Albert, le comte de Sonnaz devint successi-
vement grand veneur, grand maître de la maison du roi, collier de Tordre
suprême de TAnnonciade. Le comte de Sonnaz est mort en 1863.
^Sylvain Costa, né à Beauregard en 1783, mort à Turin en 1836, major
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U JIDNSSSE DU ROI GHiBLIS-ALBIlRT 597
revivre la légende de la fidélité quand même. On les verra se
dévouant sans cesse, s'oubliant toujours, gouverner, à travers les
plus rudes passes, la barque qui portait le prince de Carignan et
sa triste fortune. Tandis que Sonnaz, fin, spirituel, homme de cour
jusqu'au bout des ongles, louvoyait et jetait la sonde, Costa ou
plutôt « don Sylvain », comme disait Charles- Albert, marchait
contre vents et marées. Toujours mèche allumée, le digne homme
risqua vingt fois de faire sauter l'équipage, mais il eût sauté lui-
même de si bon cœur, que son maître lui passait volontiers ses
allures de corsaire. En veut-on la preuve?
Sylvsdn, un jour, piqué de je ne sais quel propos, se lève de
table et va s'enfermer dans sa chambre. Bientôt on gratte à la
porte. C'est le prince. Sylvain laisse gratter longtemps. Il ouvre
enfin, mais revient aussitôt à son fauteuil, met son chapeau en
bataille et attend des excuses. Charles-Albert s'exécute. Sylvain
ne tourne pas la tête. Charles-Albert l'embrasse. Sylvain tend avec
dignité l'autre joue et veut bien rentrer enfin, au bras de son
maître, dans la salle à manger.
Henri IV n'eût pas plus joliment traité Momay, le compagnon,
hérissé, lui aussi, de ses mauvaises années. Mais, pour épargner à
Sylvain le ridicule de la comparaison, il faut ajouter bien vite que cette
bonté ne fut pas le seul trait commun entre son maître et le Béarnais.
Tous deux étaient nés loin du trône. Pour les faire rois, il fallut
que trois frères, rois tour à tour, mourussent sans enfants. Comme
Théritier huguenot, l'héritier libéral vit ses droits contestés. L'un
reconquit sa couronne; l'autre, non moins péniblement, racheta
la sienne par les douleurs de l'exil. Et qui pousserait le parallèle
hors du modeste cadre assigné à ce récit, verrait encore que le
malheur fait des martyrs aussi sûrement que le poignard.
Ah I s'il s'agissait id de remplacer par une auréole la couronne
d'épines qu'a portée Charles-Albert, quelques-uns pourraient y
contredire. Mais contrediront-ils cette vérité que Dieu a fait la
douleur pour emporter les malheureux si haut, qu'ils soient à l'abri
aussi bien de nos rancunes que de nos flatteries reconnaissantes?
général^ premier écnyer du roi Charles*Albert, grand de cour, commau*
deur de Saint-Maurice, de Saint-Ferdinand de Toscane, chevalier de
Saint-Louis, était le troisième fils du général marquis Costa^ dont la vie a
été écrite sous le titre de : Un Homme d'autrefois.
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593 Là ilUNESSB DO ROI GHÂRLES-ÀLBERT
I
Des dix enfants que le duc de Savoie, Charles-Emmanuel 1" S
avait eus de Catherine d'Autriche 2, deux seulement firent lignée :
Victor- Amédée', qui succéda à son père; et Thomas ^ qui, le premier
de sa race, porta le titre de prince de Carignan.
Une même glorieuse sève avait fait fleurir, pendant près de cent
cinquante ans, les deux branches poussées au vieux tronc de
Savoie, quand se leva le mauvais vent révolutionnaire qui devait
les séparer en les brisant.
. Charles-Emmanuel de Carignan, le sixième de son nom*, repré-
sentait alors, sur les marches du trône, la descendance, toujours
vaillante, mais ambitieuse et inquiète du prince Thomas.
Charles-Emmanuel n'avait pas vingt ans que, déjà, son humeur
folle faisait dire à un homme bien placé pour juger les événe-
ments^ :
« ... Il faut croire qu'on se lasse tout autant d'être bien que
« Né à Rivoli le 12 janvier 1552, mort à Savillaa le 26 juillet i630.
2 Gatherina-Michel d'Autriche, infante d'Espagne, ûlie de Philippe II.
Son mariage se ût à Saragosse le 6 mars 1583. Elle mourut en couches à
Turin le 6 novembre 1599.
3 Né à Turin le 8 mai 1585, mort à Verceil le 7 octobre 1637.
* Né en 1596, mort en 1656. Thomas avait épousé Marie de Bourbon,
comtesse de Soissons. Il en avait eu deux hls, dont l'aîné, Emmanuel-
Philibert, marié à Angélique d'Esté, continua la branche directe des Cari-
gnan, et dont le second, Eugène-Maurice, fut le père du fameux prince
Eugène. Le prince Thomas a été un des princes les plus habiles, les plus
vaillants et les plus brouillons de son temps.
Voici la généalogie des princes de la maison de Savoie à partir de \a
séparation des deux branches.
Gh.-Emmanuel, marié à Catherine d'Âutridia.
Victor- Amédôe P^ Thomas, prince de Oarignan. — U.-lCtite
I de Bourbon, oomtesae de SoIshmis.
Cb. -Emmanuel II. — If. -Jeanne-Baptiste |
de Ncmoors. Emmanuel-Philibert. •* Angélique d'Bste.
Yietor-Amédée II. — Anne^Marie d'Ofléanx. Yiotor-Amédéc. — Fraoçolae do Saaa.
. — El
Cb.-Emmanncl IIL — Elisabeth de Lorraine. Louis. — Christine de Hease.
Tictor-Amédée III. — Ferdlnande d'Espagne. Viotor-Amédée. — Josèphe de Liomlse.
I I
Charles-Félix. — Christine de Bourbon. Charles-Emmanuel. ^ CaroliM de 8«sc.
Charles-Albert.
5 Né à Turin le 24 novembre 1770.
« Le marquis Henri Costa, alors gentilhomme de la chambre, plus tard
quartier-maître général de l'armée austro-sarde. (Lettre du 28 octobre 1788.
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U JEUNESSE DU lOI GHÂRLfô-ÀLBEirr 59>
d'être mal, puisque les princes se mettent à rêver, eux aussi, d'un
monde nouveau... M. de Carignan nous rapporte de Paris * force
(cilinminisme ». Il tient, à Racconis \ boutique de philanthropie et
de sensibilité. Nos élégants, ici, admirent, en attendant qu'ils
comprennent; mais, demies folles cervelles, on peut tout espérer. »
Et, en effet, ni l'effroyable expérience de la Révolution, ni le
mariage du jwince avec Albertine-Charlotte de Saxe 3, n'avaient eu
raison d'une incurable légèreté. Bien au contraire, si l'on en croit
la même correspondance, ce n'étaient, malgré la détresse des temps,
en 1798, que plaisirs et fêtes chez le prince de Carignan.
« Je vais, écrivait Henri Costa, pour dissiper un peu mon humeur
noire, passer quelques jours à Racconis. IVlais je ne sais comment
je me tirerai d'affaire : toutes mes facultés ont pris une trempe si
dure, toutes mes idées une teinte si sombre, que je ferai, je crois,
bien triste figure dans ce tourbillon d'élégance-.. »
Il ajout«ut à quelques jours de là :
« La princesse est vraiment comme Armide, au milieu des
enchantements. Je ne lui souhaiterais qu'une enceinte de précipices
autour de sa demeure, avec des dragons et des cyclopes, pour en
défendre à jamais l'approche à tous les révolutionnaires français,
lombards ou piémontais... »
Hélas I ils étaient dans la place. La vieille monarchie sarde râlait.
^ M. le prince de Garigaan avait probablement été voir, à Paris, sa sœur
Mme la princesse de Lamballe. Elle aussi, hélas ! rêvait d*un monde nou-
veau et bien innocemment, si l'on en croit cette lettre que la reine Marie-
Antoinette adressait à sa sœur Marie-Christine, le 26 février 1781 :
« Je crois que vous vous frappez beaucoup trop de la franc-maçonnerie
poor ce qui regarde la France. Elle est loin d'avoir, ici, l'importance
qu'elle peut avoir en d'autres parties de l'Europe, par la raison que tout le
monde en est. On sait, ainsi, tout ce qui s'y passe. Où donc est le danger?
L'art du gouvernement est, au contraire, de la laisser s'étendre... On y fait
beaucoup de charités; on élève les enfants des membres pauvres ou décédés,
on marie lears allés... Ces jours derniers, la princesse de Lamballe a été
nommée grande maîtresse d'une loge. Elle m'a raconté tontes les jolies
choses qu'on lui a dites... » M»»« de Lamballe présidait, .en effet, la loge
du Contrat social. Cette lettre de Marie-Antoinette est citée par M. de
Lescure dans la vie de M°>« la princesse de Lamballe. Il la cite d'après le
livre de M. le comte Lecouteux, les Sectes et les Sociétés secrètes depuis les
temps les plus reculés jusqu* à la Révolution. Paris. Didier, 1 vol. ln-8, p. i 30-218.
* Château historique qai faisait partie de l'apanage de la maison de Cari-
gnan.
» Albertine-Charlotte de Saxe, née le 9 décembre 1779, fille do Charies-
ChristianrJosepb, prince de Saxe et de Courlande, et de Françoise Kra-
zinska.
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600 U JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT
Pour elle, depuis six ans, les traités désastreux suceédaîent anx
batailles perdues, et, bien que le Directoire appelât encore le roi
Charles-Emmanuel lY^ « son grand ami », le malheureux piince
n'était plus qu'une sorte d*Ecce homo entre ses mains.
Ayant de le crucifier tout à fait, Miot, Ginguené, Aymar, soc-
cessiveinent accrédités ayprf^s de lui comme ambassadeurs, de.
France, avaient renouvelé, pendant de longs mois, Tatroce moquerie
d'il y a dix-huit cents ans. Enfin le temps semblait venu d'arracher
aux épaules de la victime le lambeau royal qui y collait encore...
Mais, l'agonie d'un homme n'est pas celle d'une race. A l'heure
môme où la vieille dynastie semblait près d'expirer, son âme pas-
sait dans un enfant qui devait en rajeunir les ambitions et en per-
pétuer l'aventureux génie.
Charles- Albert naissait le 2 octobre 1798 et, le 6 décembre, tour-
nant ses canons contre Turin, le général Joubert^ réduisait le
malheureux roi Charles-Emmanuel IV, son allié de la veille, â l'abdi-
cation et à l'exil ^.
Le lendemain de ce lugubre écroulement fut, en Piémont, ce que
sont, partout, les lendemains de révolutions. Entre rares honnêtes
gens, on s'enferma, pour gémir, à portes closes, tandis que la rue
s'encombrait bruyamment de toutes les défections. Un vainqueur,
en pareil cas, peut toujours compter, comme entrée de jeu, sur la
servilité enthousiaste des vaincus.
Charles-Emmanuel de Carignan fut, hélas ! des premiers ^ à
apporter au nouveau régime son adhésion, d'autant plus lamentable
qu'elle se doublait d'un marché. Joubert avait offert au prince de
lui laisser les apanages de la maison de Carignan s'il renonçsdt aux
droits qu'une lointaine parenté * pouvait lui donner sur la succès^
sion de Charles-Emmanuel IV.
Que valaient ces droits â l'heure où la couronne brisée gisait
éparse? Rien. Que vaudraient-ils si jamais on en pouvait ramasser
^ Gharles*Emmanuel IV, roi de Sardaigne, fils de Victor*Amédée m, et
de Marie-Feraande d*Espagae, née à Turin, le 21 mai 1751, mort à Rome,
le 6 octobre 1819.
3 Le général Joubert avait succédé, en 1798, à Brune, comme général
en chef de Tarmée d'Italie.
« Le 8 décembre, Charles-Emmanuel IV cédait à la France toua ses États
de terre ferme. Le 24 février suivant, après avoir passé deux mois malade
à Florence, il s*enibarquait pour la Sardaigtie, sous la proiecticm d'une
frégate anglaise. Son premier soin, en prenant pied en Sardaigne, fat de
révoquer Tacte d'abdication que Joubert lui avait arraché.
* Nicomède Bianchi, Storia délia monarehia di Savoia, t. III, p, iô2.
' C'était alors une parenté au 12« degré.
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U JEUNESSE DU ROI GIURLES-ÀLBERT 601
les morceaux? Rien encore, car, alors, les quatre frères * du roi
dépossédé viendraient les recueillir.
C'étaient trop de gens à mourir pour qu'une chimérique espé-
rance de royauté pût défendre le prince contre la tentation de
vivre riche et tranquille. Charles-Emmanuel parapha le traité ^
que lui offrait Joubert, et rien n'égala, dès lors, sa ferveur répu-
blicaine. Il ne parlait que le pur argot de 93. Ses palais, ses biens,
son collier de TAnnonciade, furent offerts et acceptés en dons
patriotiques. Seule, sa femme pouvait le surpasser en civisme :
« Je vous avouerai, écrivait Victor-Emmanuel ^ à son frère, que
la princesse de Carignan s'est conduite d'une manière peu conve-
nable, après notre départ; se rendant dans les corps de garde où
le prince de Carignan se trouvait pour monter la garde nationale,
et cela, d'une manière si publique, que le peuple en a été
scandalisé et indigné contre elle. .. ^. »
L'histoire ajoute que, dans ses promenades au corps de garde,
la princesse portait le petit Charles-Albert entre ses bras. Pauvre
enfant, que la révolution semblait marquer' ainsi de sa griffe pour
le reconnaître un jour ! Ce jour-là, elle ne lui sera pas plus misé-
ricordieuse qu'elle ne l'avait été pour son père.
Malgré les tristes gages de dévouement qu'il leur prodiguait,
Charles-Emmanuel devenait bientôt suspect à ses nouveaux amis.
Ses biens étaient tentants, on les confisqua; il ^nbarrassait à Turin,
on l'interna à Paris &, et pendant un an, le prince y traîna sa vie,
sous l'œil de tous les misérables que la police lui donnait pour sur-
veillants^. L'un s'introduisait chez lui sous prétexte de charité,
l'autre s'y présentait pour devenir son secrétaire. Tantôt, c'était un
professeur de langue turque, tantôt un poète du nom de Manfredi,
* Le duc d*A08te, le duc de Montferrat, le duc de Genevois et le comte
de Maurienne.
' Ce fait semble avoir échappé jusqu'ici aux historiens de la maison de
fcivoie. U ressort pourtant, indéniable, du texte que voici :
« On convient qu'il y a eu un traité entre le prince de Carignan et le
général Joubert. Le prince de Carignan avait droit au trône, il y a renoncé
par ce traité. En conséquence de cette renonciation, on lui a assuré ses
biens. » (Observations sur Tavis du Conseil d'État du 25 février 1809.
AŒûre Carignan. Archives nationales, n» AF. 258.)
^ Le duc d'Aoste, devenu roi de Sardaigne sous le nom de Victor-
Emmanuel I»*-, le 4 juin 1802, par Tabdication de son frère Charles-Emma-
nuel IV.
* Baron Manno, Informazione^ultventuno in Piemonte, p. 31.
'A Ghaillot, rue du Mail, n« 371 ; son logeur s'appelait Vilement.
•Les nombreux rapports de police conservés aux Archives nationales
prouvent l'intérêt qu'attachait le Directoire à la surveillance du prince de
Carignan. On les trouvera W 6214.
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m Là JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT
qui lui offraient leurs services. Ce dernier, véritable agent provo
cateur, finit par arracher à sa victime cette phrase de repentir :
« Eh ! mon cher poète, il y en a bien d'autres qui valent mieux
que vous, que ce gouvernement perfide a mis sur la paille; mais
son règne est & sa fin, et la foudre gronde de près... »
Imprudente contrition qui ne réparait rien, et ne devait senir
qu'à rendre plus étroite la prison du prince de Carignan. II mourait
de chagrin le 24 juillet 1800 *, laissant sa veuve et ses enfants
dans la plus cruelle détresse La princesse avait alors vingt ans à
peine; Charles- Albert en avait deux, et sa sœur Elisabeth ^ n'étdt
âgée que de neuf mois.
Qu'allaient-ils devenir? Les malheureux, ordinairement, ont peu
d'amis. Ils en ont moins encore à ces heures d'accalmie qui suivent
les grandes crises, et où chacun se tàte, comme après la bataille,
sans souci des blessés ni des morts. Eh bien, il se trouva cependant
un bon Samaritain parmi la foule indifférente ou dédaigneuse. Dès
la première heure de son veuvage, la princesse avait vu accourir
le comte de Saluées 3.
Sans regarder aux rancunes que son dévouement pouvait réveiller,
à Cagliari, sans compter avec ses propres intérêts, Saluées avait
hypothéqué tous ses biens, pour prendre la tutelle de Charles-
Albert et se donner ainsi le droit de le protéger.
C'était une rude tâche que de relever le malheureux orphelin de
sa déchéance. Le point d'appui manquait en Saxe, comme en Sar-
daigne. Les allures révolutionnaires de la princesse lui avaient à
jamais aliéné ces deux cours.
A Paris, il était peu probable que le Consulat se montrât plus
respectueux que le Directoire du traité passé entre Joubert et k
prince de Carignan.
Si aléatoire que fût une chance de justice chez Bonaparte, plus
soucieux ordinairement de prendre que de rendre, ce fut pourtant
à cette chance que se confia Saluées. Bravement, on le vit attaquer
le fisc et le poursuivre, sans se lasser, pendant près de dix ans,
devant toutes les juridictions. On peut dire que l'enfance de
^ Le prince n'avait alors que vingt-neuf ans,
^ Marie-Elisabeth de Savoie-Garigaan épousa Tarchiduc Renier d'Au-
triche, gouverneur de Lombardie. ot fut mère de la reine Marie-Âdélaîde,
femme du roi Victor-Emmanuel II.
' Alexandre de Salaces, comte de Men»sigUo, appartenait à riUusire
maison jadis souveraine des marquis de Saluces. Une lointaine parenté le
rattachait aux Carignan. Le comte de Saluces fut, en Piémont, ministre
de la guerre, du 17 novembre 1820 au 12 mars 1821. Collier de l'ordre de
TAnnonciade, ambassadeur à Pétersbourg, sénateur, il mourut en 1851.
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Li JEUNESSE DO ROI CHARLES-ALBERT 603
Charles-Albert tient dans l'énorme dossier de ce procès. Tantôt
jouée avec quelque avantage, tantôt compromise par la mauvaise
volonté ou par la mauvaise foi du gouvernement , la partie semblsdt
définitivement perdue, quand, brusquement, le bon plaisir impé-
rial se déclara en £aiveur du pauvre enfant.
Trois ou quatre décrets, coup sur coup, lui donnèrent 100 000
livres de rentes *, l'obligèrent à acheter un hôtel à Paris, rempla-
cèrent, dans ses armes, la vieille croix de Savoie, par un cheval
d'aiçent \ et le travestirent en comte de Carignan et en lieutenant
de dragons.
Bonaparte s'était si souvent montré moins généreux vis-à-vis de
gens plus redoutables, que la chronique se hâta de chercher Tenvers
de tant de faveurs accumulées. Elle y vit, ou crut y vo.ir, la
preuve d'un tendre sentiment du maître pour l'excentrique prin-
cesse de Carignan ^. Une lettre de Charles-Albert ^ laisse supposer
^ Décret daté de Saint-Cloud, 22 février 1810.
« Napoléon, par la grâce de Dieu, etc., etc. Considérant que, par suite
de la réunion du Piémont au territoire français, I*apanage Carignan a été
éteint et réuni au domaine de l'État...
a Que le prince Charles-Emmanuel de Carignan, dernier possesseur dadit
apanage, décédé à Paris, le 24 juillet 1800, a rendu des services à la France,
à Tépoque de la réunion du Piémont...
« Qu'Albert-Charles, son fils, '^se trouve réduit à sa part d'héritage des
biens libres de son père, montant, en capital, à 800 000 livres environ...
« Voulant donner audit Albert-Charles de Carignan, un témoignage de
munificence impériale...
€ Avons résolu de constituer, comme nous constituons, par les présentes
lettres patentes, en faveur dudit Albert-Charles de Carignan, un majorât
avec titre de comte et un revenu annuel de 100 000 livres de rente», au
grand livre de la dette publique...
c Noos imposons audit comte de Carignan l'obligation d'aToir un hôtel
situé dans notre ville de Paris, et dont la valeur ne pourra être moindre de
celle de deux années du revenu dudit majorât... »
22 juin 1810, Archives nationales, A. F. IV. 3472.
* Simon, Armoriai de l'empire français, p. 33.
' c Pu creduto cbe concedesse la sua mano al Montléart, piuttosto che
cedere a pressioni dell'Imperatore che le proponeva nozze napoleoniche. »
(ManAo, Informaxùme sulTveniunQ in Piemonte, p. 30.)
* «... Je ne croyais plus, écrit le prince, en 1823, au moment d'un bal
donné par le prince Borghèse, à Florence, devoir me masquer. Le dernier
bal où j'allai masqué fut chez M**»® de Rémusat, il y a de cela quinze ou
8eûe ans. On me présenta, alors, à la première femme de Napoléon qui
bonoia la fête de sa présence... » (Lettre au comte de Sonnaz, de Florence,
1823.)
Cette fête, où le prince dut être conduit, d'après son calcul, vers sa
dixième année est une de celles de l'hiver de 1807-1808, dont M™« de
Hémusat parle assez sévèrement :
« ... On donna cet hiver-là, dit-elle, des bals parés et même masqués.
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e04 LA JEUNESSE DO ROI €HÂBLES-ALBBRT
que sa mère et l'empereur s'étaient rencontrés chez M""* de Ré-
musat, pendant Tune de ces fêtes masquées, od Napoléon allait, en
quelque sorte, jeter le mouchoir.
Quoi qu'il en soit, rien n'eût été plus contraire aux allures, aux
goûts, au caractère de la princesse que le honteux yasselage dont
on la soupçonnait. C'était la plus honnête femme, mais aussi la
plus bizarre qui se pût imaginer.
«... VOssian de l'abbé Gesarotti fait tout mon plaisir, ëcri-
vait-elle * de Saint-Sauveur au professeur Molineri. Je ne sais
pourquoi, mais ces pensées sont si semblables aux miennes, que
je ne puis me défendre des mêmes visions... Je ne tarderai pas,
si je reste encore quelque temps dans cette solitude, à devenir
encore plus fantastique. »
Et elle le prouva en épousant, par reconnaissance, le comte de
Montléart^, qui l'avait sauvée des flammes, lors du fameux bal
donné par le prince de Schwartzenberg, en 1810.
« ... La princesse de Garignan est sortie de notre famille, écrivait,
à propos de cette romanesque façon de s'acquitter, Victor-Emma-
nuel V^ à son frère 3, sans mon agrément et sans participation, en
passant à de secondes noces avec un flls de M"* Montléart, que
nous avions connue ici comme dame du palais de ma très chère
belle-sœur 4, et que (s/c), par cette raison et suivant nos usages, elle
ne peut plus être regardée comme une princesse de notre sang, ni
en avoir le traitement^. »
Pour qui sait en quel honneur les princes de Savoie tenaient
leur vieux sang, il n'est pas à s'étonner du scandale que le mariage
Ce fut un plaisir nouveau pour Tempereur... Les hommes portaient on
domino; les femmes, un élégant costume. Masqué jusqu'aux dents, assez
facilement reconnu cependant par sa tournure particulière, TempereuT
parcourait les appartements ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. U
attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les propos,
et, s'il était attaqué lui-môme, et ne reconnaissait pas tout de suite qui loi
parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant ce qu'il était, par
cet acte impoli de sa puissance... » (Mémoires de M»« de Rémuaat, t. III,
p. 333.)
^ Le 21 août 1807. Cibrario, Noiixiesulla vUadi Carlo- Alberto, p. 99.— Le
professeur Molineri avait enseigné Titalien à la princesse, lorsque, apièe son
mariage, elle était venue à Turin.
3 Jules-Maximilien Thibaut, comte de Montléart, prince du saint*
empire, né à Paris le 8 février 1787, marié en premières noces à la prin-
cesse de Garignan, en secondes noces à Félicie^-Ëmmanuelle- Agathe de la
Trémoille, mort à Paris le 19 octobre 1865.
3 Charles-Emmanuel IV.
^ La reine Glotilde de Sardaigne, femme de Gharies -Emmanuel IV, et
sœur de Louis XVI.
• Manno, Jnformaiione sulTventuno, p. 31.
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U JEUNESSE DU ROI GHARLES-ÂLBERT 605
de M""* de Hontléart fit à la petite cour de Sarddgae. La rupture
fut désormais complète entre les deux branches de la maison royale,
et Ton affecta, à Gagliari, d'ignorer jusqu'à l'existence de la
transfuge et de son fils.
Lamentable fut, dès lors, la vie du pauvre enfant. Sa mère, toute
à ses nouvelles amours, à ses plaisirs S à sa franc-maçonnerie ^, le
traînait à sa suite ^ quand elle courait les grands chemins, ou le
plaçait, quand elle venait à Paris, dans une pension dirigée par
l'abbé Liotaud. Mais, comme, malheureusement pour l'éducation du
petit prince, la mauvaise humeur impériale ne permettait pas que
ces séjours fussent fréquents ni qu'ils se prolongeassent beaucoup,
It"' de Hontléart se fixa enfin, autant qu'elle pouvait se fixer, aux
environs de Genève, dans une petite maison appelée la Boissière.
Elle s'y mêlait fort de politique; et, si l'on en croit les rapports de la
police S ses sentiments pour l'empereur n'avaient rien de tendre.
« Je ne puis plus, écrivait-elle, entendre parler avec indifférence
de toutes ces nouvelles de guerre. Je suis une mère trop vieille et
vois approcher avec angoisses, pour mon Charles, le moment où
lui aussi, sera homicide, s'il n'est pas tué pour le compte de celui
à qui il ne doit pas un bien vif sentiment de reconnaissance.
ce Ce pays-ci est, en attendant et grâce à Dieu, loin de ces tristes
événements de guerre. J'y suis venue avec l'espérance d'y pouvoir
vivre inconnue, d'y jouir de ses beautés, et de profiter des res-
sources qu'il offre pour l'éducation de la jeunesse : au lieu de cela,
je me vois obligée de faire encore, et à controrcœur, la cour.
L'impératrice Joséphine, en revenant de Milan, s'est arrêtée ici
depuis bientôt trois semaines, et qui sait combien de temps elle y
passera encore! Je n'avais certes pas compté sur un événement
qui bouleverse toutes les habitudes de ces Suisses tranquilles.
Bref, ces fervents républicains me donnent un singulier spectacle
avec leurs prosternations incroyables. Elles ne peuvent se comparer
qu'à celles des courtisans de Paris. Ils se mettent sens dessus
dessous, pour faire preuve de soumission et d'obéissance à ce
* Ouvrard, dans ses Mémoires, parle des séjours que M"»» de Montléart
faisait chez lui, soit au Raincy, soit à l'hôtel d'Ormesson. On sait quelle
existence fastueuse menait le munitionnaire et quelles gens il voyait.
3 Le P. Deschamps cite trois ou quatre tenues de loges sous la prési-
dence de Camhacérès, où figurait M"** de Montléart eu fort bonne com-
pagnie d'ailleurs.
* Pinelli, dans sa Storia délia monarchia Piemontese, cite ce fait que toutes
les fois que ^^^ de Montléart se promenait en voiture avec son mari, elle
faisait monter son dis à cheval pour lui servir de courrier.
-• Voy., aux Archives nationales, le dossier Montléart et les rapports de
Monsieur le baron de Melun, alors préfet du Léman.
25 NOVEMBHB 1887. 39
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006 U lEDNKSSC im ROI GHARLSS-ALBERT
simulacre d'autorité passée. Que serwt-ce si jamais ils voyaient ici
renvoyé de la droite du Seigneur!
« Je crois, ajoute- t-elle, après avoir 9inA déversé sa méchante
humeur sur les magnifiques seigneurs de Genève, que notre très
respectable M** d*Avray vous aura raconté ce que f ai fut pour la
continuation des études de Gharies. Il est vraiment très heureux
dans la pension où je l'ai placé. U est, à présent, en Suisse, oh il fait
les vendanges; il étudie le mieux quil peut Téternel latin, les
mathématiques, etc. M. Vaucher ^ son mattre, semble assez satis-
fait de lui. Il me l'a prouvé en Teomienant en villégiature 2... »
Ces joies champêtres exhalent comme un relent des doctrines
de Jean-Jacques. L'éducation genevoise que recevait Charles-
Albert devait fatalement s'en imprégner. Les miasmes s'attar-
dent sur le marais où ils sont nés! Or la nature malacfive, à
force d'être nerveuse et vibrante, du petit prince le rendait
bien autrement impressionn!d>le à la mafaria que ses lourds
camarades de vendanges. Son âme s'imbut dlmpressions fausses
et désolées. Ne sachant où se reprendre, dans le vide de toute
vérité définie, elle se cramponna k je ne sais quelle religiosité
sentimentale, que l'âge et les rudesses de l'expérience firent, peu &
peu, dériver vers le plus extraordinaire mysticisme qui fut Jamais,
mysticisme où la rude foi du charbonnier s'enlaçait aux larmoyantes
sensibilités du dix-huitième siècle, et où l'enfantine crédulité du
moyen âge s'alliait au plus douloureux pessimisme de nos jours.
Serait-il donc paradoxal de dire que l'existence douloureuse de
Charles- Albert a porté l'estampille de Rousseau?
M. Vaucher, fort dévot au grand homme, ne voyait pas le danger
de cet amollissement excessif, pour une flme italienne; et pendant
trois ans, il la pétrit d*idéal comme si elle lui arrivait du Valais. Ce
fut là une colossale erreur d'éducation, dont Charles-Albert souffrît
toute sa vie; et voyez à quels extrêmes touchait, chez M. Vaucher,
TappHcation des théories de Rousseau. Tant que le prince y
demeura, on l'appela M. Charies tout court, et M. Charles n'eut
même pas un Ut à lui. II couchait, tantôt avec l'un, tantôt avec
f autre de ses camarades. Le plus souvent, c^étsdt avec le petit
John Duby *..
* Pierre Vaucher, pasteur de l'église de Genève et botaniste distingué.
• Lettre datée de !815. Cette lettre, comme la précédente, est adressée axx
professeur MoUneri. {Notizie sulla vUa di Carlo- Alberto, p. 39.)
La Baisse était alors le centre de tous les essais pédagogiques. Â Vrl«
bourg, le P. Girard appliquait son nouveau plan d'études. A HofwjU M. de
Teiienberg en faisait autant. Enfin Pestalozzi professait à Yverdua, sans
parler de M*»* Necker, qui publiait son Education progressive.
3 On lit dans les Causeries d*un octogénaire, par M. Vemes Prescotifc :
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U ICDiaSB& m AGI QiARUS-JLLBfiRT «OT
H. John Duby est mort l'an dernier. Pendant que Cbaries-Albert
devenait roi, lui, devenait ppofeweur de théologie et botaniste
ilistingné. Cbarles-Albert hn a toujours gardé Taffectueut Gpouvenir
dont témoigne cette lettre :
« Je n'ai point renié, en devenant roi^ écrivïdt-il au comte de
Saluœs, je n'ai point renié celai qui me reçut «eus son toit quand
j'étais dans le malheur, qui partagea avec miol le pain brun ; et si
je sois maintenant sur le trône, j'ai toujours les mêmes sentiments
pour le fabricant de lampes qui fut îmû compagnon de lit ^ >i
II
Pendant que Charles-Albert faisait, à Genève, sa première expé-
rience des hommes, avec, John Duby, qu'avec M. Vaucher, il ven-
dangeait, ou, comme disait sa mère, « apprenait l'étemel latin »,
quelqu'un songeait à lui. Quand les amis vous oublient, les
ennemis se souviennent toujours. Le mauvais génie qui veillait sur
le jeune prince de Carignan n'était autre que M. de Metternich.
Une restauration universelle devait, dans ses calculs, suivre
immédiatement, la chute prochaîne de Napoléon» L'Autriche, alors,
retrouverait son Milanais. Mais, une autre ambition hantait le
grand ministre. Il rêvait de reculer la frontière autrichienne jus-
qu'aux Alpes. C'était cette même ambition dont M. de Vins ^ fut
l'instrument, et le roi Victor-Amédée III la victime, pendant la
longue guerre qui aboutit à l'armistice de Cherasco. Les circons-
tances, d'ailleurs, semblaient encourager . M. de M^emich à
reprendre, vîs-à-vii& de te maison de Savoie, la perfide politique
jadis inaugurée par Thugut^, car la maison de Savoie s'effondrait
depuis sa transplantation en Sardaigne.
Charles-Emmanuel IV avait abdiqué pour finir, à Rome» ses
€ Manli, 4 août 1818. Le priooè de GaHgnaû est véâu ^e tnatia l&îre une
tisHa à m% aticieti itittittGitôur^ M. Vaueher. Il a montré beau^up d'ama»
bilité. Gomme au ttmps où il faisait son éducation» il n'y avait qtr'un lit
pour 4«âz élèVM; il dit ea riaat à M. Vauchdf : « Dofttiêz-^noideé uouvèttM
de John Duby. U m'aceucait d^ètrd uu mautaiê coucheur* Il disait <}ue jjb
bougeais trop dans notro lit. »
* Maudo, informait, s, vmt., p.d^ ^H. Joto Duby n'Maii ^ fils ^^1U
iabricaot de lampes, mais d'un pasteur protestant, professeur de ihéeldrgié.
U appartenait à uno faoïilla de réfugiés venus à Geuève au temps ûè Galvin.
* Général en chef de Tarmée austtu-sa^de de 1792 à 1706.
' Ministre autriebm, né à li&z, en 1739, ttort en 18i8> était fila d^uki
iMUelier. n détermina la ooatition ooutre la France; devenu ministre en
4794, Thugut fut le pire eauemi da roi Vklor«>Âmédée III» dont U se
prétendit Faille pendant les premières guerres dltalie (1792*1796).
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606 U JEUNESSE DU Wl CHARLES-ALBERT
tristes jours, au noviciat des Jésuites. Le nouveau roi, Victor-Emma-
nuel I", venait de perdre son fils et n'avait plus que des filles *.
M. le duc de Montferrat était mort^, mort aussi, le comte de Mau-
rienne. Seul, des quatre frères du roi, M. le duc de Genevois survi-
vait, mais il n'avait pas d'enfants. Entre le rêve et la réalité de ses
ambitions, M. de Mettemich ne voyait donc, à brève échéance, que
l'ombre chétive du prince de Carignan. Les droits du pauvre enfant
étaient indéniables; mais, que valent, en politique, les droits du
plus faible?... ce que vaut l'intérêt du plus fort à les respecter ou
à les méconnaître. L'implacable duel qui, pendant vingt années,
mit Charles- Albert aux prises avec Mettemich, est 1& pour le prouver.
Celui-ci, dès la première passe, avait pris pour second M. le duc
de Modène 3, dans les très curieuses conditions que voici.
François IV faisait alors revivre, à Vienne, la légende de Jean
sans Terre. Proscrit 4, ruiné par le traité de Campo-Formio, sans
autre appui au monde que sa mère l'archiduchesse Béatrix et sa
sœur la reine Marie-Thérèse de Sardaigne^, François IV n'en rêvait
pas moins d'une brillante fortune. Après l'avoir longtemps rêvée, il
croyait enfin la saisir, avec la main de sa cousine l'archiduchesse
Marie-Louise, quand M. de Mettemich en disposa autrement. Ce
jour-là, exaspéré de voir Napoléon prendre encore une fois le pas
sur lui, M. le duc de Modène quittait Vienne, à cheval, sans argent,
seul, et comme un fou, dit-on. Sa première étape fut Pesth, la
seconde, Conslantinople. De là, il passait à Malte, puis en Sar-
daigne. Il débarquait à Cagliari, chez sa sœur, quand enfin l'émis-
* Victor-Emmanuel I"*" eut 4 filles qui furent : 1» la duchesse de Modène
(Béatrix); 2° la duchesse de Lucques; 3° llmpératrice d'Autriche; 4* la
reine de Naples.
^ Frères également de Charles-Emmanuel IV.
3 François IV de Modène, fils de Béatrix d'Esté, dernière héritière de la
maison d'Esté et de Ferdinand d'Autriche, gouverneur des duchés de
Milan et de Mantoue, frère de l'empereur Joseph II. François IV naquit
en 1779. li fut le père de M"« la comtesse de Ghambord et mourut en 184d.
-• Au mois de mai i796, le grand-père de François IV, Hercule lU, le
dernier prince de la maison d'Esté, s'était enfui à Venise à rapproche des
armées françaises. Les duchés de Modène et de Reggio étaient rentrés, le
9 juillet 1797, dans la fédération cisalpine. Le traité do Campo-Formio, du
17 octobre de la même année, dépouilla définitivement la maison d'Esté.
Après la ruine de sa famille, Béatrix d'Esté s'était retirée avec son fils à
Vienne.
3 Marie-Thérèse-Joséphine, née à Milan six ans avant son frère, le
13 octobre 1773. A l'âge de seize ans, elle fut fiancée au fils cadet de Victor-
Amédée III, alors duc d'Aoste, et plus tard, roi, sous le nom de Victor*
Emmanuel I»*". Le mariage fut célébré à Novare, le 25 avril 1789. C'est en
1802 que Marie-Thérèse devenait reine, par l'abdication de Charles*
Emmanuel IV.
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U JEUNESSE DO ROI GflaLES-ALBERT 609
saire qae le prince de Metternicb avait lancé depuis six mois à sa
poursuite parvint à le rejoindre.
Gomme gage d'une réconciliation vivement souhaitée, le futur
chancelier faisait offrir à M. le duc de Modène la main de la prin*
cesse Béatrix de Savoie*.
Pour comprendre l'intérêt que François IV pouvait trouver à
cette alliance, il faut se rappeler que la branche atnée de Savoie
tombait alors en quenouille, et savoir que la loi salique ne régissait
pas, i Cagliari, Tordre de succession au trône. Le traité de Londres,
qui, en 1718, avait réglé l'échange de la Sicile contre la Sardaigne,
n'en faisait pas mention.
M. de Metternicb rappelait donc au duc de Modène et cette
lacune et ses con^quences heureuses pour qui épouserait la fille
aînée de Victor-Emmanuel. L'habile ministre laissait, en même
temps, entrevoir qu'il serait facile, quand on referait l'Europe,
d'étendre à tous les États du roi, la constitution spéciale qui régis-
sait la Sardûgne. C'était un trône en perspective. Cette perspective,
M. de Metternicb le savait bien, mettait & sa merci François IV et
sa sœur Marie-Thérèse. Celle-ci, en effet, ne pouvait se con-
soler de voir ses filles déshéritées au profit d'un « petit coureur
de grands chemins »... Le mot est d'elle, dit-on. Dans tous les
cas, i la cour de Cagliari, le prince de Carignan ne portait pas
d'autre titre ^. C'est dire le succès que devait rencontrer, près de la
reine, le plan de M. de Metternicb.
Ambitieuse et habile autant que belle, Marie-Thérèse eut bientôt
persuadé à son amoureux époux que l'avenir dépendait de l'union
projetée. C'étmt resserrer, avec l'Autriche, les liens d'une parenté
toute-puissante au prochain congrès. C'était, en attendant, l'occasion
inespérée pour le roi de reprendre, dans les conseils de l'Europe
et sur les champs de bataille, les glorieuses traditions de sa maison.
De leur côté, M. de Metternicb et le chevalier Ganières, ambas-
sadeur du roi à Vienne, ne s'épargnaient pas à caresser, Tune après
l'autre, toutes les fibres ambitieuses et militaires du bon Victor-
Emmanuel.
Les dépêches qui arrivaient à Cagliari sentaient la poudre. Il
s'agissait d'insurger l'Italie, de Rome à Turin, contre Napoléon.
M. le duc de Modène devait, à l'aide d'officiers émigrés, niçards,
piémontais et savoyards, former le noyau d'une invincible armée
nationale.
* L'aînée des filles de la reine Marie-Thérèse et du roi Victor-Emmanael,
par conséquent la nièce de François IV. Il Tépousa peu de temps après.
3 La branche de Savoie^Garignan ne figurait môme plus dans le Calen^
dario reale di Sardegna, sorte d'Almanach de Gotha, imprimé à Cagliari.
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610 LA JEUNESSE DU ROI GHÂRLES-ALBERT
« Ah, quel massacre je prévois, écrivait Ganîères*, si les
quelques Français, épars en Italie, osent ftdre la moindre résis-
tance. »
Ganières annonçait encore, dans ses dépèches, que Victor-Em-
manuel aurait le commandement suprême de toutes les forces
italiennes; que l'Autriche voulait faire du Piémont une puissance
de premier ordre, qu'aux anciens États de la mdson de Savoie,
l'empereur ajouterait au moins Milan, Parme et Plaisance. Il an-
nonçait, enfin, l'apparition décisive d'une flotte anglaise, dans les
eaux italiennes, à l'heure où éclaterait Tinsurrection.
Ebloui, circonvenu, entraîné, Victor-Emmaiyiel ne vit bientôt,
dans le mariage qui livrait sa couronne à TAnUiche, qu'un acte
de suprême habileté politique. Il promit sa fille, îfpromit son épée.
Le chevalier des Ambrois, émigré niçard, vint à Cagliari, arrêter
avec lui les dernières dispositions à prendre...
Hais, de quels hasards, âe quelles petites causes relèvent parfois
les plus hautes destinées! Il suffit à Qiarles-AIbert, pour déjouer la
trame si puissamment ourdie contre lui, d'un serviteur fidèle. Celui-là
s'appelait le marquis de Faverges^. Faverges appartenait à l'une
de ces vieilles races savoyardes où Ton naît le casque en tète et
l'épée au poing. Bataillant par tradition, par plaisr, par babitode
et par besoin, on l'avsdt vu partout où Ton se battaât, depuis fai
Révohition :
«... J'étais en Croatie, raconte-t-il luî-4nème, tfans ses Mémoires
inédits, lorsque, de concert avec TAngleterre, FAutriche «»aya de
fomenter un soulèvement en Italie '.
9 La duchesse de Cumberland, le général Nagent, les deux frères
La Tour^ et un agent secret de l'Angleterre, nonmié Johnsoo,
étaient à la tète de la consinration.
a Johnson avait pour mission de recruter les cadres d^une
armée insurrectîonndie parmi les offiders niçards, fHëmoutais et
savoyards que l'Autridie aviut été forcée de licencier.
«... J'étais donc, comme je le disais, en Croatie. Mandé par
ime lettre très pressante, j'arriv^û à Vienne, sans savoir ce qu*on
* Stùria ddU monârchdë ^Scwoia, t IV, p. 445 et suivanles.
* Henri MilUet, marquis de Faverges, né le 7 décembre 1775, mort le
2 avril 1839, eut la carrière militaire la plus brillante et la plus aveutu^
reusB. D servit successivement l'Autriche et T Angleterre, tant que dura
rémigration. Rentré en Piémont en 1814, il y occupa les plu» ImiAei»
situations militaires. La suite de ce récit fera mieux apprécier le géaéral
muftiis de Faverges, que ce que yen pourrais dire ici.
> Ged se passait en 1812.
* Les La Tour appartenaient â une illustre fitffliUe piémontaive et
«aient depsAs Témigratloa daaa les trotipes aatrichienaes»
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s&e nmâasL £o aimant dhee iaïus tte La Trar, il n'i^piit tqw
son frère Victor était absent, et, pendant deux om àrtàa joucs^ ne
voulut faiBais me diœ où il était. U m'aq^t le graad projet
d'une iDSorreotioii paAnotiqae* Ls rétmkal eo éuk certain. Nms
demm culbuter Ten^ereiir. Ei xaoi» toujdura, je 4eiBaD<^s oA
était le chef d'one si faaUe équipée.
(c Enfin, iaous me dit un beau oiatin : ce — Ce diaf cpse ta
« réclames, nous Tavons... An momeai «ù je parie, il passe ta
« froBtière aroc n«i fvère Victor... »
« Pendant qu'il gardait encone son secret, j'énmnérais tonsJei
princes possibles de l'Europe, lorsqu'enfin il am aoQMna le duc de
Modèle en ajeutaat i
a — On époafier notre prinicesfle, et, par là, deyemr Jiéritier
M de la oooronae de&ardaigne. »
n. Moa promier aitt fot :
« — £t le priaee de HarigoanT
« -» Bah I dkianas, ce a'est qa'on petk polîssûn. »
« ie repris : « — Y peoaes-tu? Ce petit pôlisaoïL, en tout tempe,
anrak pa mettre ie ficA i l'Enrope; et maimenasit, il paralyaeraity
par soa drait méoennu, loas les brama geas oomme nous, qid
iBBleraieniatladiée à son aang*
HL Supposons «pœ Napoléon s^ diassé, la Tv6yofa»tion domptét.
Dans te cas, la Ffanee eUe-mèoie piendia fait et canee pour les
droits du printe et noia reoommeoçoaa 4 nous égoi^;er.
«Le droit da ponce de Carignao est le seul droii encore debeoti
et on «a le «lettre d'emblée ea discusaienl Maie c'est paialTser
aotie paya, le and «a Italie qui ail FesfMrit militaire... fin nn mot,
c'est 2d}surde... »
£t FairergM nteonna taat H A bien ses camarades a« far et à
mems qa'ib arrifaieat ea lendee-yoos que^ £uite de cûmbaltaais,
le duc de Modène dut repasser la frontière.
L'affaire en resta là; mais ce le fut pour François IV que partie
remise. Ce prince, d'une ambition désordonnée, ne rêvait rien
oiûiiis que de succéder au prince Eugène. PendaiU que ea future
belle-mère cherchait à bouleverser, comme on vient de le voir, les
lois iioadameatales du Piémont, sa mère remuât, à Prague, ciel et
terre pour obtenir de l'Angleterre et de l'Autriche qu'elles main-
tin.Hftftit, «en faveur de aoa êla, fintégrité da royaume d'Italie ^
Jaaqu'an congrès de Véitme, on le vit aiaii povsser ses pions sar
tons les édnquiers. Ennemi personnel du prince de Carignan, H
avait Eait de sa sœur, la reine Marie*Thérèse, l'exécuteur de ses
• Vey. 8clopts, De la léfidatim itnHmnt, i. UL, p. dM.
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612 U JEUNASSE DU ROI GHÂRLES-ALBERT
hautes œuvres, & Turiu. Certes la confiance qu*il avait mise en elle
ne fut pas trompée.
Tour à tour conseillée par M. de Bubna^ et par le baron de
Binder^, la femme de Victor-Emmanuel représentait en Piémont
cette Autriche dont M. de Msdstre disait « qu'elle était rennemie
du genre humain ». Sous le gant de la reine, on sentait la main
de l'étranger. Comment s'étonner si, pris à la gorge par elle,
Charles- Albeit a pu faire un faux pas?
Dès longtemps avant la restauration, les vnds amis de la mo-
narchie avaient prévu les obstacles que le prince de Carignan devait
rencontrer sur sa route.
«... Rester en Autriche après avoir fait échouer les projets émis
par Johnson était impossible, dit à ce propos le marquis de Faverges.
Je méditai de me rendre en Suisse et d'enlever le jeune prince,
héritier de tous les droits de la maison de Savoie. Arriver i lui,
l'emmener, n'était pas chose difficile. J*étais sûr de trouver sur
mon chemûi aide et appui. J'étais sûr que le jeune prince ét^t
digne de son sang, qu'il ne se refuserait pas à une tentative qui
le mettrait dans le cas de faire valoir ses droits, ou au moins lui
ouvrirait une carrière semblable à celle d'Emmanuel-Philibert...
« Mais pouvais-je me fier à l'Autriche? En Angleterre, le parti
whig au pouvoir avait mis sur pied l'intrigue Johnson. La Russie
avait toujours donné trop peu de garanties de sa loyauté. Son
armée, renommée par la bravoure de ses soldats, eût été pour le
jeune prince une triste école sous le rapport moral et religieux.
L'emmener en Sardaigne et l'y ensevelir sous la surveillance bète
de Roburent^ ou sous les caprices de Marie-Thérèse, son enneoûe,
eût été plus dangereux encore. .. »
Le prince de Carignan n'avait donc pas un appui en Europe, et,
comme le disait Faverges, « ses pires ennemis étaient ses parents. »
III
Une décevante illusion venait donc de rendre plus morne et plus
douloureuse encore l'existence que Victor-Emmanuel mensût en
Sardsdgne. U faut du génie pour faire de fière politique dans la
* Le comte de Bubna-Littiz, général autrichien, né à Zamersk, en
Bohôme, d'une famille illustre, mais réduite à la plus horrible pauvreté,
s'éleva par son seul mérite et son extraordinaire bravoure aux plus hauts
grades de Tarmée. Après avoir été en Lombardie Timplacable agent de
M. do Metternich. Il mourut à Milan le 6 juin 1826.
* Le baron de Binder était le ministre autrichien à Turin
> Le comte de Roburent était le premier écuyer et le confident intime du
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Li JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT 6ia
misère, et tel n'était pas le cas. Réduit à mendier son pain, Victor-
Emmanuel recevait 75 000 roubles de la Russie, qui ne comptât
pour rien l'allié pauvre. L'Angleterre lui fournisait 10 000 livres
qu'elle hypothéquait, pour ainsi dire, sur son île de Sardaigne,
Quant à l'Autriche, elle ne donnait rien au malheureux roi, mais,
elle lui demandait tout. Ainsi berné à Vienne, à Pétersbourg, i
Londres, Victor-Emmanuel, à Cagliari, jouait au trio-trac avec don
Botta, son confesseur, et attendait un miracle de la bonne Provi-
dence. Joseph de Maistre, lui aussi, avait dès longtemps jugé
qu'un miracle serait nécessaire pour ramener les exilés de Sardaigne
à Turin.
... « Je ne me rappelle pas avoir jamais eu un moment si
détestable, écrivait-il de Cagliari, au marquis Costa, le 22 sep-
tembre 1802; l'avenir, pour moi, est plus obscur que jamais, parce
qu'il dépend d'un autre avenir qui est fort en l'air.
En attendant, c'est une grande consolation pour moi d'être
au moins bien du côté des finances, ce qui ne me laisse pas d'être
un objet important. Tout le reste ne vaut pas le diable. Sauf le
danger d'être rôti, j'aimerais mieux vivre avec les Hurons. Leur
estime même me déplaît (je ne parle pas de celle des Hurons),
parce qu'elle est froide et sotte. Je me consolais de tout avec ma
femme, mes enfants et mes petits écus, et voilà qu'il faut se séparer,
se ruiner en voyages *. La patience est une vertu qui est aujourd'hui
d'un grand usage. »
Les Hurons, dont parle Joseph de Maistre, se couvrent, dit-on,
quand ils partent en guerre, de redoutables tatouages. De même,
les hommes qui allaient affronter, en Piémont, toutes les responsa-
bilités d'une restauration, s'étaient incrusté dans la peau l'idée de
leur droit, et s'en tenaient là.
Le manque de politique, a dit quelqu'un qui connaissait bien les
rois en exil, est suppléé, chez eux, par l'affirmation.
Toujours parlant d'une grosse voix de commandement, commen-
çant toutes ses phrases par ces mots : « Moi et Napoléon » , Victor-
Emmanuel employait le temps où son rival conquérait l'Europe, &
faire parader les 480 miliciens, les 240 chasseurs et les 80 artilleurs
gui formaient, en Sardaigne, le pendant de la grande armée ^.
roi Victor-Emmanuel. Je laisse au marquis de Faverges la responsabilité
de répithète.
^ C'est le 15 février 1803, que le comte de Maistre quitta Cagliari pour se
rendre à Saint-Pétersbourg, en qualité d'envoyé extraordinaire et de
ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne. Il s'agissait déjà alors de sa
nomination.
3 Voy., pour ce détail du pied de guerre du roi Victor-Emmanuel,
Nicomède Bianchî, Storia délia monarchia Piemontese, t. III, p. 310.
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M là ffOlUSI 10 B€I OiaL&AUfiil
El telle était, chez Teicellefkt prince, Fidie ée son érokj qu'es
rentrant à Turis, après seize am d'exil, il £t siaqdement, cobom
si) fut sorti de sa cbambre à coucbar : a Je n*ai fait qu'un maorais
rêve ». A quoi Pdtemkin, ministre de Rusâet répondit :
« II est iieureux que Tempereur mon maître n'ait pas aussi bien
dormi que Votre lilajesté; car il est probaMe qu^elle oe se fiât pas
réveillée sur le «rône. >»
Ah ! c^étsdt l'heure de tous les révei)s ! Le peuple piènaontais, lui
aussi, se retrouvait le 21 mai 181A, en criant : Hoscamay sur le
passage du roi.
« Je me trouvais en parade sur la place du Château, raconte le
marquis d*Aaegli<s et je vois encore le groupe que formaent le roi
et son état-major. Vêtus à ki mode d'anitrefois, avec la perroque,
le eatogaor et des chapeaux à la Frédéric II, ite^ avaient certes des
figures plaisantes, el cepen^mt elles nous parurent très bdies ^ »
Le soir, il y eut iHumination générale. Comme le roi n'avait
encore ni chevaux ni voilures, le marrqms d^Azeglio lui pr6tsk un
vieux carrosse, tout en gtaces, tout cVoré, tout enjolivé de petits
Amours hydropîques sur les pw^res.
« C'est dams cei équipage, continue Bfassîmo, q«e le bon rcn pro-
mena sa débonnaire figure jusqu'à une heure du matin, au uâlieu
des vivats de la fovle, distribuant des sourires, faiîsant à droite et
à gauche des saluts qui déterminaient en sens inverse le firétHle-
ment de sa petite queue, si curieuse pour les gens de mon âge. »
Le panache d^Emmanuet-Pfailibert était peut-ècre plus io^xysaDt,
lorsque, après Cateau-Carabrésis, le héros rentrait dans sa bMine
vQle de Turin ; mais;, pofnr nos pères, la cadenel^e valait le panache.
Seuls, cependanf, au miËeu de ce premier enthooôasme, le
comte de Saluées et M. de Metternich songeaient à l'héritia* de \9l
couronne, que Vcù reata«rsât si joyeusement.
Charles-Albert avsût alors seize ans. Une de ses lettres ^ laisse
supposer qu'eu l8iA il se trouvait à Bourges, an dépôt de son
régiment. M. Thiers dit, au contraire, qu'il se battait sou»l^ murs
de Dijon. Saluées^ qui aurait pu éclaireir la questîoii, est muet sbt
ce point, et se borne à constater combien son dévouement pour sda
pupille se trouvait isolé.
a C'est moi qui écrivis directement au souverain pour deoiaBder
le retour du prince de Carignan, moi qui envoyai aujMrès de loi,
en France, une personne de confiance avec tes fonds nécessaires
* Massimo d*Azeglio, / miei ricordi, p. 110.
^ Lettre citée pins kio^ adressée au comte de Somias, kr2 aorvcmbre 1821
de Floreoca. '
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U JEUIŒSSI DU fiOI GEÂftLES-ÂLBERT 6X5
pour le rappix>chef de la frontière du Piémont et pour prévenir les
dangers auxquels son jeune âge et sa haute position pouvaient
l'exposer au milieu des événements qui se passaient; c'est moi qui
eus rbonneur d'aller à sa rencontre ^ de l'installer dans son
palais, bien que je n'ignorasse pas les hauts intérêts que je frois-
sais, et que le coeur généreux du roi Victor-Emmanuel ne me fût
pas encore connu ^ »
Hélasi les hauts intérêts que froissait Saluées l'auraient emporté
sur le coeur généreux de Victor-Emmanud* si le prince de Metter-
lûcli n'avait imprudemment et trop tdt abattu son jeu.
Au leademain de la paix de Paris, atteint, tout à <M)up, ^omme
d'un accès de tendresse pour le prince àe Garignan^ il avait prié
le roi Victor-Emao^ianuel d'envoyer dbarles-Albert au quartier
général des armées alliées. Pourquoi? cette lettre le dira: Je ne
l'aurais jaHUiîs osé dire.
« L'a&âre du prince de Cariguao est» certes, désagréable, écrivait
le 7 juillet 1814, le duc detienevois au roi Yictor-Emmanuel, sou
frère, mais dès longtemps je m'y attendais. A vous dire franche-
luent mon sentimeat, mariée le prince au plus vite. Autrement, on
on le fera t«er, on on le plongera dans une débaudie à le readre &
jamais impuissant, ou, enfin, on lui fera contracter un honteux
mariage. II serait également msA au quartier général de Wellingtoa,
à cause de la rel^on, et au quartier général allemand» sous les
autres rapports que je viens de vous dire...
a Nous sommes biei traités, parce que l'on creit bientôt jouir tle
nos dépouilles, en éteignant la maison de Savoie. Ceci est Tiiâ^
tude du cabmet de Vienne. C'est cdnsi qu'il a fait finir la maison
d'Esté...
<i Je mets toute ma confiance en Dieu qui a protégé d'une manière
si visible notre famille. U ne perovettra pas que de tels desseins
réussissent à uotre préjudice. Et ceci est le gnand motif pour
lequel je désire que vous fassiez au plus tôt revenir la reine \
pour vous ^nner un héritier. Si Dieu m'en daignait accorder aussi»
notre maison s'appui^ait sur plusieurs branches» et la possibilité
n'existerait plus d'user de moyens déteslaUes pour arriver & la
détruire.
« Mais, tant que dure Fincertitude présente, tant qu'il n'existe
qu'un pauvre petit rejeton, la réussite de l'entreprise semble trop
&cile pour qu'on ne la tente pas. J'ai cru devoir» en conscience,
TOUS ouvrir toute mon âme sur ce sujet, eu vous écrivant cette
^ Manno, Ii^onnazione sulTvetUuno in Piemonle, p. 35.
3 La reine était restée en Sardaigae et ne revint que six mois après te
roi, à Turin.
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616 U JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT
lettre que je confie au sieur Vincent, avec l'ordre formel de ne la
remettre qu'entre vos mains *. »
Cette révélation des odieux projets que Ton machinsdt à Vienne
fit sur Victor-Emmanuel une impression d'autant plus profonde
qu'il savait l'antipathie de son frère pour les Carignan. Son pre-
mier mouvement fut donc de rappeler le prinCe à Turin. Mais, la
reine l'obligea à ne rien faire de plus ^. Elle n'avait abdiqué ni sa
naine contre Charles- Albert, ni ses ambitions pour M. le duc de
Modëne. Les conférences qui s'ouvraient à Vienne lui laissaient
l'espoh: d'un triomphe final. François IV était habile; Victor-
Emmanuel était faible. Enfin M. de Mettemich présidait le congrès
et les circonstances voulaient qu'entre ses mains les plus chers
intérêts de Marie-Thérèse se confondissent avec ceux de l'Autriche.
L'Autriche, désormais, entendait exercer, en Italie, une influence
sans contrepoids. Déjà Venise n'existait plus. Le vasselage des
archiducs restaurés à Florence et à Modène était garanti par leur
sang. Peu importait, à Rome, un souverain dont on ferait l'élection.
Peu importait, à Naples, une dynastie transplantée, qu'elle s'appelât
Bourbon ou Murât. Pour combattre l'inféodation de l'Italie à
f Autriche, il n'y avait que la maison de Savoie. Celle-là tenait au
sol et régnait — que l'on me pardonne l'anachronisme — par la
volonté nationale, autant que par la grâce de Dieu.
Là étdt le delenda Carthago, et il semble que, pour introduire
l'ennemi dans la place, M. de Metternich ait fait appel aux vieilles
ruses d'Ulysse.
Le 27 novembre 1814, le prince Albani, qui représentait tt. le
duc de Modène au congrès, réclama, tout à coup, un port sur la
Méditerranée.
Et, comme chacun s'étonnait, le plénipotentiaire modénais fit à
ses collègues l'historique des négociations qui avaient précédé le
mariage de son maître avec la princesse Béatrix de Savoie. La
Spezia, dans ces conditions, devenait nécessaire à François IV
pour relier, un jour, son île de Sardaigne aux États de Modène.
C'était introduire incidemment la question que M. de Metternic\i
n'osait aborder de front : ne fallait-il pas, avant d'en venir à la
< Je n'ai pu me procurer le texte original de cette lettre citée par
Nicomède Blanchi, Storia délia diplomasia Europea, in Italia, v. I, p. 59. Je
l'ai trouvée traduite, du français en italien, par Poggi, Storia d'italia,
1. 1, p. 102, et je l'ai retraduite ici.
* « Era stato (Carlo Alberto) da poco annoverato tra i membri délia fami-
glia reale, ma senza titoli ne onori principeschi. t
Poggi, Storia (Tltalia, 1. 1., p. 98.
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U JEUNESSE DU ROI GHARLES-ALBEET 617
Spezia, que TEarope prononçàteûtre les préteotions de François IV
et les droits de Charles-Albert sur la succession de Victor-Emma*
nud?
Les plénipotentiaires^français répondirent aux ondoyantes insi-
nuations fautes au congrès, par la proposition ferme de recon-
naître, comme seuls valables, les droits de la maison de Garignan.
Louis XVIII était heureux de donner cette leçon de légitimité à
son bon frère d'Autriche ; il était heureux aussi d'éviter son trop
procludn voisinage. La Russie et la Prusse donnèrent raison au roi
de France. L'Autriche se tut; et, bientôt, l'article 860 du traité de
Vienne achevait la déroute de M. le duc de Modëne et du prince
de Mettemich.
Hais dans quelles tristes conditions leur vainqueur arrivait à
Turin ! Tout y était danger ou embarras pour Charles-Albert, qui ne
savsdt ni les gens ni les choses, ni la langue d'un pays absolu-
ment nouveau et presque hostile. A la cour, il était détesté de la
reine et suspect aux vieux courtisans. Dans le grand public, per-
sonne ne le connaisssdt. On peut dire qu'il n'avait en Piémont
qu'un seul ami : le bon roi Victor-Emmanuel, enchanté d'en avoir
fini avec les persécutions de son entourage et de se voir, en même
temps, un héritier de si grande mine. Sa première impression,
pourtant, n'avait pas été absolument favorable au prince :
« Nous aurons beaucoup à faire, écrivait-il à son frère Charles-
Félix, pour détruire, chez Garignan, les mauvaises impressions de
l'éducation libérale qu'il a reçue de sa mère, sous la direction de
laquelle il est resté jusqu'à seize ans. »
« Si nous l'avions réclamé au roi de Saxe S quand il étsdt dans ses
États, et si nous l'avions fait conduire en Sardaigne, il y aurait été
élevé avec nous, et il serait devenu quelque chose de bon *. »
Cette si sincère contrition fit, heureusement, qu'en dépit de son
entourage, le roi Victor-Emmanuel se prit d'une tendre amitié pour
Charle3-AU)ert. Si le prince avait un peu les allures de l'enfant pro-
digue, la faute n'en était-elle pas à qui l'avait renié? Pour une âme
vulgaire, le mal que l'on a fait aux gens est souvent une raison de
les haïr. Dans son bonheur, Victor-Emmanuel sentait, au contraire,
qu'il avait vis-à-vis de son héritier une injustice à réparer. Bien
vite il lui rendit ses apanages. Il en fit un général, un collier de
l'Annonciade; et, deux ans ne s'étaient pas écoulés, que Charles-
Albert était nommé grand maître de l'artillerie.
Mais, alors même qu'il n'eût pas bénéficié des scrupules du roi, le
* Le prince n'avait fait que de très courts voyages en Saxe.
2 Histoire de Charles-Félix, par un religieux d'Hautecombe, p. 146.
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I
018 U lECMBSSI I»I 101 GBABLKS ALBEBT
prince o*eùt pas tardé à le séduire : on ne résistait pas au charme
dont rayonnaient ses dix-sept ans. Nul ne le surpassait en élégance,
en bonne mine, en affabilité.
D'instinct, il devinait Tarrîère^pefnsée des gens, et saymt leur
dire précisément ce qui pouvait les flatter davantage. II avait
Tatirait soudain, la fougoe, le charme et surtout les illusions de la
jeunesse. Ces illusions, semblables aux roses pourpres qui croissent
sans épines, sur les hauts sommets, mais qui, hélas I s'en hérissent
si vite quand on les transplante {dus bas.
Pour achever le portrait de Charles-Albert, à cette époque hea«
reuse, il faut cq^endant que M^* de Montléart y ajoute une ombre :
« Tous les détails que vous voulez bien me donner, écrivait*eUe
ik son eorrespondant ordinaire, le professeur Molineri, me font
peine et plaisir. Je regrette vivement, pour mon fils, le manque de
confiance dans son gouverneur. Je crains, outre le mal moral pour
lui, que cela ne lui nui36 aux yeux du roi et même du publio. lUais,
ce n'est pas une chose qui se commande, et comme vous l'aves
fort bim fait observer au comte Grimaldi, la confiance est un objet
à surprendre, k (^tenir, plutôt qu'à forcer.
a Vous savez aussi bien que moi que tout être revêtu d'autorité
sur mon fils n'aura jamais une influence réelle sur loi, s'il
n'acquiert son amitié ^.. »
1.6 comte Grimaldi avait été nommé gouverneur du prince, au
uaomeat de son arrivée i Turin. Grioaakli était homme de bien, et
sans la moindre ambition; mais son humeur était diffficile. On le
voyait solennel, empesé, souvent malhabile et toujours jaloux des
jaunes aides de camp qui entouraient son élève.
Que de gens, comme le bon Grimaldi, grincent paroe que la
nature les a fichés sur un pivot qu'elle a oublié d'huiler I lia aime*
raient mieux s'être ni aratèies ni pédants, et pourtant, il faut
qu'ils le soient.
Molineri, qui, de longue date, connaissait l'humeur de Grinaaldî,
dut sourire en Usant ce poet-soriptum que M**' de Montléart ajoutait
& sa lettre :
« Ce qui m'inquiète surtout, disadt-elle, e^est l'e^èce de prédi-
lection que mon fils témoigne pour M. de Sonnaz, un de ses
écuyers. »
Évidemment, le renaeigncment venait du gouverneur jaloux.
* Œbrario, Notizie suila vita di Carh^ Alberto, p. 102. — Jj» comte Gri-
maldi ne devait pas occuper longtemps la position de gouverneur du prince.
Peu satisfait de la façon dont le traitait le prince, et surtout inquiet do
son allure libérale, il se retira de la oeur aux Jésuites de Turin, où il
mourut.
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U JEXJMSSX DU aOI GHARUBS^ILBEBT 619
Depuis que le r(H atait noauné le comte de Sonnaz et]^e cbevaUer
Costa écuyers du *priuce« Grimaldi enrageait.
Toujours sur le qui-vive, il prenait la moindre plaisanterie comme
un attentat à sa di^té« C'était une bonne raison pour qu'on ne les
loi épargnât pas.
S'il était, en effet, un cheval difficile, on le lui donnait à monter,
et au bal, le gouverneur, empêché par ses rhumatismes, se voysûl
toujours prié à danser par la plus jolie femme ^
Sonnaz inventait ces noirceurs; mais, s'il en portait la peine
vis-à-vis de M""' de Montléart, il trouvait à s'en consoler auprès
du prince; car, se dégageant bientôt de leurs folies [communes,
l'attach^nent de Charles-Albert pour Sonnaz devint une affection
profonde. Peut-être n'eût-elle été qu'éphémère, si le malheur
n'était, comme dit un proverbe arabe, « le plomb qui scelle
deux vies ».
Les événements de 1821, l'exil du prince, la haine qui s'acharna
sur lui, furent autant de douleurs pour river, entre eux, une inti-
mité, qui, jusqu'à leur dernier jour, permit à l'un de tout entendre,
à l'autre de tout dire.
Sonnaz survécut à Charles-Albert. Il n'a voulu laisser d'autre
trace d'une si noble amitié que quelques lettres de son maître '.
Elles sufSsent. Je ne sais pas pour sa race de plus glorieux titre ;
je ne sais pas pour nous de plus touchante preuve que le dé-
vouement ne risque rien à parler franc, et qu'une âme vrsûment
rojale peut aimer la^ncérité.
IV
Maïs, en 1816, la joie seule était encore de saison à la petite cour
^e Racconîs.
« Mon jeune seigneur a 5 pieds 6 pouces, écrivait Sylvain
Costa ', qui venait, comme Sonnaz, d'être nommé écuyer du prince;
îr est d'une maigreur extrême. Cependant, cette colossale stature
lui sied bien. Elle n'a d*autrc inconvénient que d'humilier mon
ventre et ma petite tsdlle; mon titre d'écuyer me donnant une
^ LêUTB de Sytrain GobU.
3 Le comte de Sonnaz en mourant, en 1863, laissa un énorme pli cacheté
avec cette suscription : a A brûler. » Ses volontés furent exécutées. Les
lettres que Ton va lire n'étaient heureusement pas comprises dans Tau-
todafé. Elles sont absolument inédites et m'ont été communiquées par le
général comte Maurice de Sonnaz, mon cousin, auquel j'adresse mes plus
affectueux remerciements.
3 Mars 1816.
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620 Là jeunesse DU BOI GHÂRLES-ALBERT
vague ressemblance avec Sancho, quand je chevauche à sa suite.
« Patience, c'est une façon comme une autre de contribuer aux
gloires du règne futur. Au demeurant, le prince est bon, affable,
spirituel, un peu diplomate, à certaines heures, sans qu'on sache
pourquoi, puis inconséquent dans son bavardage. Ce qu'il voit ici
l'étonné. Mieux vaudrait qu'il n'en dît rien, car, on l'observe
beaucoup. »
Voilà pourquoi, sans doute, le prince ne faisait que de rares
apparitions à Turin et préférait le séjour de Racconis, où il avait
repris les traditions de grande hospitalité interrompues par la
Révolution.
« J'arrive de Racconis, écrivait Sylvain *, le prince y avait appelé
toute sa maison pour y recevoir le roi. Tout y était réglé avec une
rare entente et un goût infini. Tous les coins du parc regorgeaient
de musique. Les voitures étaient attelées de quatre chevaux; les
repas ont été magnifiques et l'étiquette si bien observée que j'en
suis mort de fatigue. Je prendrai mon service de quartier le !•' juil-
let; je ne sais si ce sera à Racconis ou à Turin, mais je préférerais
que ce fût à Turin : j'y aurais au moins quelques heures de liberté
par jour, tandis que là-bas, c'est le jour et la nuit qu'il faut être
en Tair, tantôt en voiture à quatre chevaux, conduite par le prince^
au risque de nous rompre le col tous ensemble, tantôt à cheval, oix
je cours isolément les mêmes risques. Le prince vient d'imaginer
un habit de chasse que nous nous sommes fait faire. C'est un habit
vert, croisé, avec un collet de velours vert, avec boutons et pas-
sementeries d'argent. Le chapeau est de feutre avec des plumes
noires. La culotte est de nankin avec de grandes bottes. Voilà le
sixième uniforme qu'il me faut endosser depuis trois mois qjue je
suis au service du prince. Son amour du pittoresque me coûte de
cette façon déjà près de 100 louis. Et encore si ce n'était que celai
mais ce même amour du pittoresque nous transforme en maçons»
en jardiniers, en arpenteurs. Nous bouleversons tout ici, murs,
rivières, plates-bandes. A grand renfort d'écus, la Macra ^ va couler
à droite au lieu de couler à gauche. En serons-nous plus heureux? >v
Sylvain a laissé parmi ses papiers une estampe de Racconis; elle
doit être contemporaine de cette si méchante humeur du digne
homme, car le prince qui passe là sur son cheval noir n'a pas plus
de dix-huit ou vingt ans.
Tout en haut de la pelouse, qu'il longe au galop, et entourée de
grands arbres, se dresse une superbe demeure en briques et pierres^
^ il juin 1816.
2 Petit torrect qui fasse à Racconis.
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U JBUIfESSB DU ROI CHARLES-ALBERT 62f
avec ses fenêtres encadrées de moulures, et séparées entre elles
par des pilastres. Deux pavillons inégaux coupent la ligne un peu
monotone des toitures. Un immense perron descend jusqu'au par-
terre que l'artiste a parsemé de ces orangers séculaires qui, selon
la légende, datent du prince Thomas.
Avec ses eaux, ses lointains, ses bois, que le comte de Saluées
sauva jadis de la hache des concessionnaires français, Racconis
rappelle les grands parcs d'outre-Manche. Le vieux château féodal
a disparu, en même temps qu'en dépit de Sylvain les jardins
français crevaient leurs murailles, et que la petite Hacra se re-
prenait à courir librement à travers les futaies et les prés.
Sylvain, paratt-il, s'était mis, lui aussi, à faire l'école buissonniëre ;
car voici une bien curieuse lettre de rappel. M"' de Ludre avait
décidément raison de dire que c'est péché de lire ou d'écrire l'his-
toire. Elle ne vit que de médisances.
« Très cher Costa, écrivait le prince, il y a deux ou trois jours,
je revenais de la promenade, et il y avait quelques personnes dans
mon cabinet. On m'apporte une lettre. Je l'ouvre, et aussitôt le cri :
Au miracle ! au miracle ! se répand dans l'appartement. Une lettre
de don Sylvain ! il y avait bien de quoi, j'espère.
« J'ai été ravi de voir que, malgré vos occupations, vous vous
occupiez du teint des Niçardes S ce qui me fait supposer que votre
indwiduo jouit d'une bonne santé. J'espère que le beau climat de
Nice vous aura rendu une poitrine aussi bien sonnante que celle
de mes amis les Savoyards. Non seulement moi, mais tous vos amis
désirent vous voir revenir au plus tôt. Je devrais dire, vos amies
surtout, car, nouveau Paris, vous avez jeté la discorde parmi elles.
Chacune a reçu une lettre de vous, et la discorde s'en mêlant, on
veut que celle dont la lettre est la plus longue soit la préférée de
don Sylvain. Les deux flammes pourtant se réunissent dans la
crainte que votre séjour, de compagnie avec le gros major B., qui
n'est gros que d'entendement, ne ralentisse vos feux amoureux.
Je console vos beautés en leur disant qu'une amitié, même exces-
sive pour le major, ne saurait les éteindre. Quand même, revenez
au plus vite 2 »,
Sous cet amical badinage perçaient des préoccupations, dont Syl-
vain était, certainement, plus innocent que son correspondant.
L'allure un peu abandonnée de Charles-Albert, sa grande légèreté,
conunençaient à inquiéter l'entourage. On y était d'autant plus
« Sylvain Costa, alors capitaine d'état-major, avait été envoyé à Nice pour
des levées topographiques.
^ Archives de Beauregard, 1816.
25 NOTEMBRB i887. 40
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622 Là «iJJ»SSB M BiÛl Cfli&LifirALBERT
en éveU, que Marie-Tbérëse exploitait iBécbamoœatf au^ës du iok
toutes les inconBéquencea dout est capable un jeuœ bomme de
dix-huit ans. La morale que les graves conseillers de la couroooe
tiraient de leurs observations était qu'il fallait au plus tût marier
le prince.
Tout d'abord, ils avaient pensé à Tune des filles cadettes da
roi. Mais la perspective de devenir le gendre, de sa pire ennemie
parut si peu séduisante à Cbarles-Albeit, que l'idée fut aussitôt
abandonnée. On parla alors d'uj;re princesse de Bavière, puis de
rarcbiducbease Mane-Tbérèse, fille du grand-duc de Toscane^. De
tous ces projets, pas un malheureusement ne pkdsait au priadpaJ
intéressé*
« Depiûs quelqoe temp», écrivait Cbarle&-Âlbert à. Sonaaz, on
me touraoente pour me faire me marier, et le chevalier d'Osasque*
se joint ferme à tous ces ennuyeux. 11 prétend être sur de Tappro*
bation du roi. Mais je n'entamerai jamais une chose aussi esseetielle
sans avoir votre bon conseil, de sorte que je vous prie d'y pens^ et
de m'envoyer votre avis, si vous ne pouvei venir à Raccoois l »
Quel fut l'avis du comte de Sonnaz? Je ne sais. Mais Taifaiie
traîna, et ne fut reprise sérieusement que l'année suivante.
« Voilà le prince parti, écrivait Sylvain *« voilà le prince parti
pour Rome, (À il va voir le roi abdicataire ^ et les Colonna, qui sont
ses parents. Le prince n'a emmené avec lui que son gouverneur et
un premier éeuyer. On dit qu'il verra, en passant à Florence^
quelques-unes des princesses de ce beau pays, et que, si elles bn
conviennent^ il en épousera une.
« Ceci est le bruit de la ville^ ajoutait Sylvain avec autant de
discrétion que de modestie, car, peur mon compte, je n'ai sur cet
objet aucune donnée certaine. )»
Le bon apôtre y était cependant pour quelque chose»
« Vous savez, lui écrivait le prince le i avril suivant* que mon
mariage s'est arrangé. Il parait que je dois être heureux, car elle a,
autant que j'ai pu en juger, beaucoup d'esprit. Je me ressouvien-
drai toujours, ami Costa, que c'est vous qui m'avez le premier con-
seillé ce mariage ®. »
^ L'archiduchesse Marie-Thérèse de Toscane, dont il était question ,
^ Marie-Thérèse^ fille de Ferdinand III et d'tme princesse de I^jplefl.
3 Le chevalier d'Osasque avait remplacé le comte Grimaldi cooune gou-
verneur du prince.
3 Lettre au comte de Sonnaz, 16 avril 1816.
^ 21 mars 1817. Lettre^flu chevalier Costa au comte Victor Ck)8ta.
" Charles-Emmanuel IV, entré au noviciat des Jésuites.
^ Archives de Beauregard, 1817.
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Li JEUNESSE SU ROI GBÂHLES-Âl^ERT 62$
avait al<»*s seize ans. Sans être régulièrement jolie, sa fraîcheur, de
\mg& cheveux blonds et le plus beau teint du monde, lui donnaient
QD gnmd charme. Son portrait, que Ton Toit au palais royal à Turin,
rappelle parfaitentent ce qu'elle était au moment do son mariage ^
Fort instruite 2^ la jeune archiduchesse était cependant d'une
dmîdité telle, qu'il est singulier de roir le prince lui trouver à pre-
imère vue beaucoup d'esprit. Son esprit seul l'a séduit I Un si beau
dëtftdiemen t n'était-il pas pour en imposer à Sylvain et à son camarade
Sonnai?
« Me voici i Rome ^, nton cher Sonnaz, et de plus me void à
moitié marié, ce qui, pour moi, je vous assure, est une grosse affaire
que je porte bien lourdement. Mais, enfin, il faut prendre son parti,
et je tâcherai de m'en tirer le mieux po»ûble. Je vous assure que
j'ai (ait de grands soupirs de ce que vous n'étiez pas avec moi; mab
mon mauvais génie, qui ne veut pas déguerpir de dessus mes
épaules, m'a obligé de faire tout de mon cru, car mes deux compa-
gnons de voyage ont surpassé l'idée que j'avais de leur nullité. En
revanche, Dieu pr^d toujours grand soin de moi, car on prétend
que je m'en suis très bien tiré.
« Vous aurez vu, par la lettre que j'ai écrite à Saluées*, comment
l'affaire s'était bâclée. Suivant les apparences, je dois l'avoir faite
bonne, car eiie m'a p»ru, â'afu^ès toutes mes observations, avoir
beaucoup d'esprit, et de plus avoir des goûts conformes aux miens :
ce qui, malgré mon indifférence pour ma propre personne, n'a pas
Uîssé de me faire un certain plaisir. Elle n'est pas aussi petite qu'on
nous l'avait dite, et sans être très jolie, elle n'est pourtant point
mal. Je vous assure que j'en parle avec vous bien indifféremment*
Mais, mathématiquement parlant, je dois être heureux. »
£t le prince conyuue ses confidences sur le ton d'un amoureux
transi :
« Puisque la chose est arrangée, j'ai pris la résolution de faire
une vie de galant homme, et de rendre ma femme heureuse, si la
chose est possible.
« Je suis ici chez ma tante', où je devrais être entièrement
' Voy. Notice sur la reine Marie-Thérèse de Sardaigne, opuscule imprimé
à Nice en 1857, et attribué à Mn« de Cortanze, Tune des dames d'honneur
de la princesse.
* La reine savait bien quatre langues : Tit ilien, Fallemand, le français et
Tanglais; elle jouait très bien du piano et a\ait appris le dessin. {Nolice sur
la reine Marie-Thérèse de Sardaigne, p. 12-15.)
^ 9 avril 1817.
4 Le comte Alexandre de Baluces, son tuteur.
' La duchesse Golonna.
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624 U JEUNESSE DU ROI GHARLES-ÂLBERT
coûtent, car, il n'y a pas de marques d'attachement qu'elle ne
m'ait données, ainsi que son mari. Le duc et la duchesse de Gene-
vois^, qui sont aussi à Rome, sont vraiment, pour moi, on ne peat
meilleurs. Ils ont la bonté de me conduire partout avec eux. »
Sonnaz, qui connaissait son prince, dut sourire de le trouver si
résigné à épouser une jolie femme, et si enthousiaste de H. le duc
de Genevois. Tout cela détonnait singulièrement avec ce qu'il avait
vu et entendu jusqu'alors à Racconis. De toute la jeune génération
qui entourait le prince, personne, il est vrai, ne connaissait encore
Charles-Félix, mais chacun redoutait ses idées d'autrefois et son
caractère inflexible^.
M. le duc de Genevois ne ressemblait en rien à ceux de sa
maison, tous si fins, si ambitieux, si soldats. De sa vie, il n'avût
songé au fameux artichaut d'Emmanuel-Philibert 3. Que lui impor*
tait la politique?
Cadet de douze enfants que Yictor-Amédée III avait eus de
Marie- Antoinette-Fernande d'Espagne *, il s'était toujours regardé
comme à l'abri du trône, et avait réglé sa vie en conséquence. Un
instant, il avait même pensé à se faire Gamaldule ', et l'intervention
du pape avait été nécessaire pour le décider à épouser Christine de
Naples 3, qui, elle aussi, avait rêvé de couvent I Msds voilà qu'au point
de vue dynastique ce double dévouement ne servait à rien. Le ménage
n'espérait plus d'enfants quand Charles-Albert le rencontra à Rome.
Entre le prince et son oncle, c'était évidemment une première
dissemblance. Il en existait bien d'autres, et Charles-Félix en
venait à se repentir de sa lettre en faveur du prince de Carignan.
L'âge, l'éducation, les principes, tout désunissait les deux héritiers
du roi Victor-Emmanuel. Si un même amour du bien public les
élevait à une égale hauteur de vues, ils apercevaient des horizons
différents, comme lorsqu'on se tourne le dos sur un même sommet.
Car, parmi les hommes, soient-ils princes, les uns sont faits de
raison et les autres d'impression. Quand ils le voudraient, le cœur
et la raison ne s'entendront jamais. On peut, à la rigueur, se faire
aimer, mais on ne fait pas aimer ses idées.
* Frère cadet du roi Victor-Emmanuel P»*, et, plus tard, roi lui-même
sous le nom de Charles-Félix.
2 Charles-Félix était, au moment de la Restauration, resté en Sardaigne
comme vice-roi. Il ne revint sur le contioent qu'eu 1817. Tout ce qui se
passait en Piémont ne lui semblait être que la continuation de la Révolution.
3 L'Italie, disait Emmanuel-Philibert, est un artichaut que Ton maoge
feuille à feuille.
* Fille de Philippe V.
* Vie de Charles-Félix, par un religieux d*Hautecombe, p. 52.
« Sœur de la reine Marie-Amélie.
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U J£(]NESSB DU ROI GHÀRLIS-ALBEET 625
De cette première rencontre à Rome, data entre les deux princes
nn désaccord qui ne ôessa de grandir. Charles-Albert était apparu
à son oncle comme un héritier prodigue. Pour le vieux Savoyard, la
fortune de sa maison allait être livrée à l'Italie. Dût-il faire interdire
l'héritier, il se promit de sauver l'héritage, et ne s'y épargna plus.
Moins préoccupé, peut-être, des intérêts d'une couronne qu'il
avait abdiquée, pour entrer au noviciat des Jésuites, Charles-
Emmanuel IV mettait plus d'indulgence à juger Charles-Albert,
a J'ai vu, écrivait-il, le prince de Carignan, dont j'ai été très
satisfait de toutes manières. Mais, je me suis aperçu qu'autant son
fond était bon, autant sa première éducation avait été mauvaise.
II me parait pourtant, ajoutait-il, très porté pour la religion ^ n
Et c'était la chose importante pour Charles-Emmanuel, qui
vivait à Rome à la façon des plus humbles, après avoir vécu sur le
trône, à la façon des rois les plus malheureux.
Dans sa cellule, au couvent de Saint-André, le pauvre novice
découronné n'avait rien de Charles-Quint. Couvert d'infirmités et
presque aveugle, il poussait à ce degré d'héroïsme sa pauvreté
volont^e, qu'on le voyait parfois tendre la main aux passants *.
Le voilà qui repose aujourd'hui au Quirinal ^^ porte à porte avec
son petit*neveu, le roi Humbert. Rome a toujours été la ville des
contrastes, comme l'écrivait Charles-Albert à Sylvain.
« Je regrette de ne pas vous avoir ici près de moi, dans cette
ville oti tout n'est que décadence présente et grandeur passée,
admirant les superbes restes des Romains si dégénérés. Les artistes
célèbres ici sont des étrangers; et la campagne est inculte, par
cette raison qu'elle donnerait de la peine à cultiver. Mais, en
revanche, on voit quel parti on peut tirer des hommes, car, à
tout moment, on rencontre des choses qu'il serait impossible de
&ire aujourd'hui. »
Avait-il déjà le douloureux pressentiment de l'efibrt sous lequel
il retomberait écrasé?
Dans toutes les lettres de Charles-Albert à cette époque, c'est
comme le frisson des feuilles quand le vent est proche. U se moi tre
a^të. On sent qu'il ne se prend à rien, que le moindre sourire lui
coûte, qu'il est gêné, inquiet, comme s'il portait sa destinée
écrite au front.
« A mon passage à Florence, mandait-il à Sonnaz, dans une
• Manno, Notizie, p. 31.
• Biographie universelle, article : Charles-Emmanuel IV.
• Charles-Emmanuel IV, entré au noviciat des Jésuites de Saint-André
du Quirinal le il juin 1815, y mourut le 7 octobre 1819, et fut euterrô dans
l'église du couvent avec Thabit de Jésuite.
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626 Li JEONESSE DU ROI GHâRLSS-âLBERT
des réceptions du graod-duc se trouvait le prince Borghëse S qui
se mit dans un coin de la chambre, les bras croisés, et resta là,
me regardant fiiement, comme le beau Dunois lorgnant la jouven-
celle. A la fin, ayant vu sa contenance, je m'approchai petit à
petit de lui, et lui parlai pendant un instant, ayant débuté par lui
donner de vos nouvelles, et l'entretenant ensuite de la beauté de
ses chevaux. Je pensai que c'était là sa partie la plus forte-. »
CharlefkAlbert masquait toujours d'une raillerie l'accès de aensi-
bilîté qu'il sentait lui monter au cœur; il était, en écrivant àSosnaz,
grandement peiné de la froideur de M"""* de Hontléart.
ce ... 3 Demain, on fera les fiançailles» et je partirai ensuite
pour Turin. Mais, avant de partir, mon cher ami, je vous dirai une
chose assez particulière, c'est que ma mère n'a répondu à aucune
de mes lettres depuis celle que nous lui avions écrite ensend)le,
tandis qu'elle a répondu à la sposa *. Je lui ai écrit de Florence,
deux fois de Rome, et une fois de Naples. Ce soir, je lui écrirai
une lettre fort pathétique, car vraiment cela me ferait de la peine
de me brouiller tout à fait avec elle, surtout dans ce moment* »
Les relations de Gharies-Albert, avec sa mère, ne pouvaient être,
en effet, que fort distendues; car, entre eux s'étaient glissés « cinq
ou six demi-princes ou princesses ^ ji depuis le remariage de H°"* de
Montléart. Ces petites branches gourmandes absorbaient tout ce
que l'étrange femme pouvait avoir de sève maternelle dans le cœur.
« Puisque ma mère aussi m'abandonne, écrivait Charles-Albert
le 10 juillet, j'ai grand besoin de vous, cher Sonnas, maintenant
surtout que Saluées est parti avec Bubna.
« Je suis tout chagrin parce que Marie ^ ne m'a plus écrit depuis
la lettre que Saint-Marsan m'a apportée. Goomie c'est depuis ce
* Le prince Camille Borghèse s'était montré grand patriote à rentrée des
Français à Rome, en 1788. Bonaparte lui avait fait épouser, comme on sait,
sa sœur Pauline. Le prince avait été nommé général à Tilsitt, puis en
1808, rempereur par un sénatus-consulte avait créé pour lui une dignité
unique, celle de gouTemeur au-delà des Alpes. En échange de tint d^hon-
neurs, le prince avait cédé à son beau*frère les plus belles statues de la villa
Borghèse.
a Lettre à Sonnaz, 28 avril 1817.
»/ôtrf., 2mail817.
* A réponse.
* En quittant Hofwyl, écrivait à peu près à cette époque, M. le duc de
Broglie, nous y laissâmes, dans notre modeste auberge, la princesse de
Carignan, mère du futur roi de Sardaigne, grande virago tant soit peu
barbue et dégingandée, et dans les plis de son cotillon, proportionné à sa
taille, cinq ou six demi-princes ou princesses. (Souvaiirs de feu ie duc de
Broglie, t. U, f» 421.)
« Sa future.
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U JBUSSSffî DU BOI GHÀBLKS-iLBERT 627
tempe que la reine Marie-Thérèse est à Modëne, j'ai peur que cette
officieuse ne m'ait joué quelques tours de sa façon...
c< Je ne vous dis rien de plus, parce que cela me fait ressouvenir
de tout plein de malignités que l'on vient de me faire à la cour,
^ que, si je voulai» les écrire, la rage m'étoufferait. »
U semble pourtant que les difficultéa s'aplanirent, car le 21 juil-
let 1S17 le prince écrivait à son confident ordinaire :
« Quant k mon mariage, tout va mieux maintenant; le hi*acelct
a extrêmement plu, et il parait, suivant les arrangements pris
avec le roi, que je partirai dans les premiers jours de septembre
pour me marier. La comtesse Philippi ira à Florence, et, outre le
chevalier d'Osasqae^„ il n'y aura que deux autres personnes; à
force de faire, j'ai obtenu que ce serait vous et CoUegno. La chose
est ainsi irrévocablement établie, si toutefois notre gracieuse
souveraine ne nous joue pas encore un tour de sa façon... »
U avait, hélas I de bonnes raisons pour le craindre. Marie-Thé-
rèse, plus que jamaôs irritée de voir Charles-Albert prendre défi-
nitivement à la cour le rang d'héritier présomptif, lui disputait
le terrain pied à pied. Ce marchandage, la mesquinerie qui réglait
tocia les préparatifs de son mariage, blessèrent profondément le
prince. Le plus modeste chambellan se fût, en effet, marié avec
moins de simplicité.
Victor Fossombroni^, pour le grand-duc de Toscane, le marquis
Brignole-Sale, ministre de Sardaigne à Florence, pour le roi, et le
comte de Robilant^ premier écuyer du prince, avaient réglé les
conditions du contrat. Bien modeste était la dot de 200 000 flo-
rins. Le grandrduc y ajoutait d'assez beaux diamants. Quant à la
p^isicm de la princesse, elle £ut^ ainsi que son douaire, fixée à
36 000 francs. Les biens de la maison de Carignan assuraient au
prince on revenu d'environ &00 000 francs de rente.
Le mariage se fit à Florence, le 29 septembre 1817, mais, avec
si peu d'apparat» qu'il n'en reste d'autre souvenir que la date.
Les difiBcultés que chacun prévoyîdt surgirent, à la cour, dès le
lendemain du mariage. Amis et ennemis du prince se prirent corps
* GouYemeur du prince.
3 Le marquis Fossombroni, premier ministre du grand-duc de Toscane.
H sera longuement question plus tard de ce personnage^ qui joua un rôle
important dans la vie de Ghailes-Albart.
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628 LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT
à corps, à propos de titres, de pages, de tabourets, d'anmô-
niers. Les questions d'étiquette avaient à Turin une suprême
importance.
M. le duc de Genevois, moins que jamais disposé à l'indulgeDce,
avait déclaré que le prince de Carignan ne prendrait jamais, Ini
vivant, le titre d'altesse royale; et, comme toujours, le roi avait
cédé aux injonctions de son frère. Il en était résulté cette bizarre
étiquette que la princesse de Carignan, comme archiduchesse d'Au-
triche, portait le titre d'altesse royale, tandis que son mari n'avait
droit qu'à celui d'altesse sérénissime.
Dans ces conditions, la voiture du prince ne pouvait être suivie
que d'un seul page sur le marchepied, et d'un seul écuyer à la
portière.
Mais voilà que, le 41 octobre 4817, toute la population turinaîse,
accourue au Valentin * pour saluer l'entrée solennelle des jeunes
époux, vit avec stupeur deux pages debout derrière le carrosse,
deux autres pages étsdent aux portières, tandis que Hyacinthe
de Saint-Georges, le chevalier Costa et le marquis de Collegno
galopaient tout autour.
Hors de lui, le duc de Genevois fit à Charles-Albert les plus amers
reproches de son impertinence. Il exigea du grand maître des
cérémonies, marquis de Pamparat, qu'un blâme étemel figurât sur
les registres de la cour. Il y figure, en effet. Mais, en bon courtisan,
le marquis avait ajouté que l'on pouvait considérer l'entrée de
M. le prince de Carignan comme une continuation de son vopge
de noces, et qu'évidemment un seul page lui appartenait au milieu
du nombreux personnel qui accompagnait sa femme ^.
« Heureusement, écrivait Sylvain, les doux rayons de sa lune
de miel aveuglent un peu mon prince; ne voit-il pas ou feint-il
de ne pas voir les petites noirceurs que l'on machine autour de luiî
Dans ce dernier cas, il aurait beaucoup d'esprit. Mari et femme
affectent d'être fort contents de la façon dont on les festoie. Ce
dont ils sont cependant plus contents encore, c'est d'eux-mêmes.
Ils sont comme de jolis tourtereaux. Ils ne peuvent se quitter une
minute, et passent la plus grande partie de leur journée dans leur
appartement. Ils se suffisent si bien, qu'ils ne se montrent à nos
profanes regards qu'aux repas, et à la promenade, qu'ils font à
^ Cette entrée fut magnifique. La jeune princesse était charmante. Elle
était fraîche, dit M™© de Cortanze (p. 19), comme les roses qu'elle portait
sur sa tête. En voyant co jeune couple, espoir de Tavenir du pays, on
pouvait dire, comme M»»* de Puisieux à Louis XV : t Ils étaient beaux
comme l*espérance. »
- Voy. pour tous cos détails, Manno, Informazione sulCventuno, p, 39.
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U J£ON£SSE DU ROI GtLVRLES-ÂLUERT 629
deux, et dans une voiture si petite, qu'à peine ils y peuvent tenir.
Dieu veuille faire durer une aussi belle passion M... »
Biais, il est des ménages pour pleurer, comme il en est pour
rire; et Sylvain ne se trompait pas en prévoyant que, pour son
maître, le bonheur ne durerait guère.
« U vient ici, écrivsdt-il quelques mois plus tard-, un tas de
faiseurs de phrases, et il me semble qu'avec eux, un mauvais vent
passe sur notre petit ménage. Elle a l'air triste 3, lui mécontent.
Tout s'en ressent. On ne parle plus que pour murmurer; et le
prince abuse de sa mauvaise langue pour faire chorus avec tous
ces beaux diseurs.
« Du reste, chez nous, comme en France, les choses vont à la
diable. Le roi n'a d'autre souci que de faire manoeuvrer ses régi-
ments; sur tout le reste, il s'endort. Le comte Maistre, que je viens
de voir, me semble de méchante humeur et non moins soucieux
du sort de l'État que de son propre sort *. Sa femme est aigre-
douce, et, ma foi, je trouve qu'ils ont raison. U est honteux de voir
tenir à l'écart le seul homme qui ait utilement servi le roi. L'opi-
* « Dans rintimité, dit M^»» de Gortaaze, la princesse était facile, bonne et
gaie. Elle jouait comme une enfant quand elle le pouvait; et dans ses
dernières années, elle rappelait encore à une de ses dames, qui était auprès
d'elle un mois après son mariage, les jeux d'enfance et les rires fous qu'elles
avaient faits ensemble à cette époque. » (P. 24-25.)
a La princesse de Garignan se lia intimement avec les filles du roi
Victor, et surtout avec la princesse Marie-Thérèse, depuis duchesse de
Lacques; elle allait les trouver dans leur appartement où elles jouaient
comme des enfants, sans être gênées le moins du monde par la présence du
bon roi Victor. » (P. 21.)
* 10 mars 1818, au comte Victor Costa.
3 La princesse avait été habituée à un tout autre genre de vie que celle
qu'elle menait à Turin. Le graud-due recevait tous les soirs un certain
nombre de personnes; on y était gai et comme chez un particulier. Il n'en
était pas de même à Turin : l'étiquette de la cour était très sévère, à cotte
époque surtout. Les grandes cérémonies, les cercles, le théâtre en grande
loge, étaient choses fréquentes en hiver, et peu amusantes. Il nous arrivait
quelquefois d'être en robe de cour, décolletées et en manches courtes
depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Hors de ces
cérémonies, chacun restait chez soi. La princesse passait le plus souvent
ses journées et ses soirées seule ou avec sa dame de service... (Notice sur la
reine Marie-Thérèse, p. 24.)
* « Je me promène toujours sur le pavé de Turin, écrivait le comte de
Maistre, Je 27 mai 1818, à l'amiral Tchitchagofif, sans savoir ce que je de-
vieudrai. Mais peut-être que je touche au moment qui changera Monsieur
de sans affaires en Monsieur de cent affaires. Aux appointements près, le
premier emploi vaut infiniment mieux que le second, et je suis bien fâché
que la Révolution ne m'ait pas laissé le choix. Il arrivera donc tout ce qui
plaira à Dieu et au roi de Sardaigne. » (Lettres et opuscules, 1. 1, p. 497.)
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630 LÀ JbHINKSSfi DU ROI GHARlfi&-ÂLBERT
nion générale est qu'il est trop entier, ia mieniie est qa*(m le
trouve trop clairvoyatit. »
Se mettre au travers de leurs sottises est, presque toujours, le plus
sûr moyen de désobliger les gens. Joseph de M^tre en faisait
r expérience.
« Du temps de la canaîllocratîe, écrirait-il, je pouraîs, i mes
risques et périls, faire entendre la vérité à ces inconcevables sou-
verains. Mais, aujourdTîuî, ceux qui se trompent sont de ^rop bonne
maison pour qu'on puisse se permettre de la leur dire. »
C'est que, pour îe comte de Maistre, Victor-Emmanuel, pas plus
que Louis XVlll, n'étaient remontés sur le trône de leors ancêtres^
ns étaient simplement remontés sur le tpfrnc de Bonaparte, €t ne
s'en doutaient pas. Le premier acte de la restauratioa en Piémont
avait été un édh prescrivant que, v... 8a»s avoir égard à aucune
autre loi, on eût à observer, à partir du 21 mai 1814, les Foyales
constitutions de 1770 2. »
D'un trait de plume, les privilèges et les trUninaaK d'eïceptkm
se trouvaient rétablis. Cétait le roi intervenant personneliecDeiit
dans les affaires de ses sujets, suspendant leurs procès selon son
bon pI»Âr, ou leur accordant, pour payer leurs dettes, Ui délai
qu'il lui plaissût. fJn gouvernement aussi patemd parut étrange
après quinze ans de révolution^ Chacun s'el&ayait de se voir tout i
coup à la discrétion d'un prince, excellent sans doute, mais si
faible, qu^ était luî-mène à la merci de mm entourage.
Et, peu à peu, l'entourage s'encombrait de vieux bois vennoahis
que le roi revernissait, en rendant à chacun ses fonctions d*avant
l'exin, « si bien, disait Massimo d'Azeglio, qu'il ne resta Uent&t
pour nous que la place des moFta »...
La jire des fautes, en politique, est une nMladreese. Toate nou-
velle maladresse devenait aubaine pour les carbonari, qui essayaient
alors de se faufiler en Piémont. Dieu sait s'ils tiraient parti de
celles qui se commettaient journellement, soufflant sur tous les
feux, envenimant toutes tes plaies^ tendres^ ^qpressés, aolour de
toutes les vanités dolentes :
* « L'état présent de rBurope fait "horrear, ôcrivait-îl le 3 mars t81§.
La Révolution est debout, sans doute, et non seulemeat elle est ^bovt,
mais elle marche, elle^onrt, eHe me. Rangez-vous, Meedears et Mesdames.
La seule dififërenoe que j'aperçois entre cette époque et celle du grand
Robespierre, c'est qu'alors les têtes tombaient et qu*aujoiird'hm ^Iles
tournent. » (Lettre au chevalier d'CHry. Lettres et (qmseules, 1. 1, p. 507 .>
• Ceci n'est point une métaphore. Toutes les nominations furent "foitc*
à la cour, dans Tannée, dans la magistrature et dans radnnxrîstratioxi par
un simple rappel de Talmanadi royal de 1798.
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U JEUNESSE DU ROI GHARLES-ALBERT 631
« ... Aimez-moi, madame, disait un jour Villemain, le plus laid
des hommes, à une femme charmante, personne ne le croira I... » De
même, pouvait-on croire que l'âme si fière du prince de Carignan
s'en laisserait conter par la Révolution?
Pourtant il en fut ainsi, comme l'écrivait Sylvain :
« Les fautes commises autour de nous, et que mon patron aperçoit
avec une extraordinaire clairvoyance, excitent ses propos mordants.
Les imbéciles y applaudissent, et les mécontents les exploitent. Ce
n'est pas sans inquiétude que je vois mon prince tourner au
prophète pour ces maudites gens. »
On venait en effet de toute l'Italie, les mains tendues vers le
piînce de Carignan. Les fdseurs de livres, les apôtres de !a résur-
rection italienne, lui apportaient leurs hommages. L'hyperbole
autour prenait un tel essor, que IVfonti ^ imposant les msdns à un
jeune homme qui arrivait de Turin, s'écriait sur le ton du vieillard
ffiméon : « O bienheureux jeunes honames piémontais, vous verrez
le salut de l'Italie, car vous avez le prince de Carignan. Celui-là est
un soldl qui s'est levé sur votre horizon. Adorez-le, adorez-le! »
« Je stds heureux, disait Confalonieri à Gino Capponi, de votre
intimité avec notre prince... Il a besoin de sentir que les yeux des
HaHens rq)osent sur lui pour le juger, espérer ou désespérer d'eux-
mêmes et de lui. 11 est jeune. Le saint aiguillon de l'ambition peut
tout en lui. Biais jamais on ne lui répétera assez qu'il n'y a qu'un
seul chemin qui mène à la gloire, et que ce chemin n'est pas celui
qui lui est montré à Turin 2. »
te Ahî quelle économie de sang et de larmes ferait le monde,
écrivait Sylvain à peu près à la même date, s'il y était défendu,
sous peine de mort, comme en Perse autrefois, de parler de ce qu'il
n'est pas permis de faire. »
Ces théories constitutionnelles du bon Sylvain sembleront peut-
être un peu primidres. L'avenir pourtant allait leur donner raison.
W* Costa de Beâcregard.
La suite produtioement.
* MontI, célèbre poète italien.
s Marco Tabarini^ Gùio Capponi e i iuoi tempi, p. 100.
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LE CANAL DES DEUX MERS
Dès la plus haute antiquité, rhomme eut l'idée d'utiliser les
rivières ; les hiéroglyphes des obélisques nous montrent 1^ bateaux
du Nil trafiquant sur les rives de ce fleuve que les Égyptiens
reconnaissants avaient divinisé.
Toutes les rivières n'avaient pas le cours régulier et majestueux
du Nil; il fallut les améliorer. On fit disparaître les bancs qui les
obstruaient ; on mit un frein à leurs divagations en endiguant leurs
branches, et cette manœuvre augmentait la profondeur, en régulari-
sant le régime.
On relia enfin deux cours d'eau d'un même bassin et, ensuite,
deux rivières de bassins différents à l'aide de canaux artificiels; ces
artères nouvelles exercèrent une influence considérable sur la pros-
périté publique. Ce système fut appliqué de bonne heure dans les
Gaules ou, d'après Strabon, la plus grande partie du commerce se
faisait par eau. Il est bien entendu que ces lignes nouvelles furent
d'abord de peu d'étendue. Mais, au fur et à mesure de l'accroisse-
ment des relations entre les diverses piovinces, lorsque l'on fut en
mesure d'appliquer des procédés d'exécution plus puissants, on en
étendit le réseau.
Les Romains, eflrayés des dangers que couraient les navires aux
colonnes d'Hercule, songèrent à supprimer le périple de la pénin-
sule ibérique et à creuser une voie maritime destinée à relier la
Méditerranée à l'Océan, en passant au nord des Pyrénées. Ce peuple,
ses monuments en font foi, concevait et exécutait de grandes
choses; certes, le courage nécessaire à l'entreprise d'une œuvre de
cette importance ne lui manquait pas. Mais une telle conceptioii
n'était point ordinaire; elle constituait le problème le plus hardi de
de l'architecture hydraulique. Il ne s'agissait pas de creuser une
simple tranchée pour relier les deux mers ; il fallait tenir compte
de la ligne de partage des eaux, s'élever à son faîte par des biefs
successifs et redescendre par d'autres biefs, du côté opposé. Or
l'hydraulique était dans l'enfance ; les anciens pouv^ent construire
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LK GAIfÂL DBS DEUX MERS 633
de vastes cirques et des aqueducs dont les ruines font l'objet de
notre aclmiration ; mais leur ignorance en fait d'écluses arrêtait
toute entreprise de ce genre en pays de montagnes.
Qui pourrait dire si, avant le peuple-roi, ces hardis Phéniciens,
qui louvoyèrent si souvent contre les vents d'ouest entre les
colonnes d'Hercule, pour aller chercher de l'étain aux îles Cassi-
térides et même dans les lagunes des rivages baltiques, ne formè-
rent pas le dessein de trancher l'isthme pyrénéen, afin d'abréger
leurs aventureuses traversées?
A l'autre bout du monde, les Chinois avaient déjà résolu la
question des écluses. De temps immémorial, les habitants du
Céleste Empire emploient des successions de biefs à barrages fixes,
munis de plans inclinés, portant une forme capable de recevoir un
bâtiment. Par un simple mouvement de bascule, ils soulèvent une
jonque et la lancent dans le bief inférieur. Mais ici, les navires sont
petits et la hauteur de chute n'est jamais considérable.
L'Europe dut attendre encore un grand nombre de siècles avant
de pouvoir élever un monument destiné à servir désormais de
modèle à tous les ouvrages de l'espèce. Nous voulons parler du
canal du Midi, qui fut inauguré en France, à la fin du dix-septième
siècle. Il ne fut pas, toutefois, le premier des travaux de ce genre,
car on lit dans une vieille brochure, qui se vendait à Paris, « chez
les marchands de nouveautés » : « Sous le règne de Henri IV, on
ouvrit le canal de Briare, le premier canal à point de partage qui
ait été construit. »
Le canal du Midi fut la réalisation d'une idée qui frappa plusieurs
souverains de l'ancienne monarchie, entretenus dans ce dessein par
les progrès incessants de la piraterie. Gibraltar, passage obligé
d'une multitude de navires, était devenu une véritable souricière.
Les écumeurs de la mer affectionnaient particulièrement ces parages
et, cachés dans la baie d'Algésiras ou derrière la pointe africaine
de Ceuta, ils se livraient à des sorties toujours périlleuses pour les
trafiquants. Le détroit de Gibraltar est d'ailleurs parcouru par des
courants violents et incertains; la côte africaine est semée de récifs;
et, souvent, quand les bateaux à voile du moyen âge parvenaient
à tromper la vigilance des pirates, ils n'échappaient pas au naufrage.
Ici donc, comme dans le détroit de Messine, il y avait un Charybde
et un Scylla.
Les armateurs, résignés à faire la part des accidents de mer et
du pillage, cherchaient à s'affranchir de cette dîme involontaire
prélevée sur leurs flottes et sur leurs équipages. L'ouverture du
canal de jonction fut, du moins pour les plus petits de leurs bâti-
ments, la solution véritable.
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€34 LE GÀ5AL DES DEUX MEftS
Ainsi le canal da Languedoc offrit, à une échelle très réâmte,
une partie des avantages que donnera le cand des Deux Mers.
Qu'il nous soit permis de nous y arrêter un instant. Nous verrons
comment une entreprise qualifiée d'abord de ehim6i*îque fut menée
à bonne fin, autant par l'opiniâtreté de ceux qui concoumreat i
l'exécution, que par les encouragements que leur prodigua le
pouvoir, représenté par le grand Colbert. Ce travail fournit d ailleurs
des éléments utiles à la noorelle loi projetée.
Charlemagne, François I", Henri IV et Louis XIII eorent l'idée
d'opérer cette jonction. Stom François !•% notamment» on projeta
de réunir par un canal de 1& lieues seulement le cours de U Ga^*
ronne à celui de TAude. Mais les guenes empècbëreiit d'j songer
sérieusement et ce projet n'aboutit pas. D'ailleurs, aocnn ingénieur
ne voulait se charger d'entreprendre des travaux aussi difficiles et
aussi considérables. Pourtant, depuis la Renaissance, la mécunqne
et l'hydraulique avaient fait de notaUes progrès. Par une becoiense
application des écluses, Léonard de Vinci avait rendu nsvigables
(1497) les canaux dérivés de l'Adda et da Tessin. Quels colosses,
ces artistes de la Renaissance I Peintres, sculpteors, poètes, ariU^
tectes, ingénieurs, ils étaient tout. L'homme de génie qui sculptait
le Moïse et la Nuit, suspendait dans les airs la coopote du Bra«-
mante, rdevait les fortifications de Florence et peignât le /uye*-
ment dernier sur le plafond de la cbapcAie Sixtine; tc^ qm
peignait la Cène et la Jotonde^ construisait des aolomates et
creusait des canaux à écluses. Chacun de leurs ourragos éttôA oa
chef-d'œuvre dans l'une des branches de la science ob de l'art.
Il était réservé au siècle de Louis XiV, ceini qu'on nonraar le
grand siècle, d'ouvrir la voie de jonction des deux mers. Le mèoie
souverain qui disait : a 11 n'y a plus de Pyréaéesl k^ wanSà pu dire,
à l'apogée de soo règne : « 11 n'y a. plus de cdonnes d'Hercuigt a
L'édit du môs d'octobre 1006 ordonna la constroction da emoaà^
en approuvant la proposition £nte « pour joindre la Bonr OcéMie à
la Méditerranée par un eanid de traasstvîgation ». --^ « Noos
avons connu, lisait-on dans le met» èdit, que la commtBiîcaaMMi
des deux mers doMwrail aux natkiDS de toutes les pailiwi du
naoBde, ainsi qu'à nos propres sajetSi bk fiMililé de fnrc en pcot de
jours d'une navigation assurée et par le trajet d'un canal au tnnrere
des terres de notre obéissance, et à peu de frais, ce qoe Ton ne
peut entreprendre anjomrd'bui qa'ea passant as détroil de Gibmkar ^
avec de très grandes dépenses ou beaueonp de tempst et an kasavd
de la piralene et des naniirages.». n
Huit BuIle oi^niers le terminèrent en quatorse ans.
Depuis son embouchure dans la |GaroBne jusqn'à son d^b^wilié
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LE CANAL DES DEUX MEMS 685
éansVétang Se Tbau, le caoftl ^u Langeedec avdStt vme longueur
ie Î25 luloBiètfes, «oupée par 61 écloses-; H inesarait de 3",50 i
19 mètres tle large à la surface de Teau ; sa prafondeur ne dépas-
sait pas ^,^0. Il eoûta 13 millions, y compris famélîoration du
port de Cette.
Les nâsaeaicix des Gévennes fureot les agents principaux qui
servirent à l'alimen^r. Audréosey f^atiqiia au col de Nauroose,
pi^ de Caslelnaudary, pfnnt le plue èas de la )igae de partage, un
bftssifi dont ii distribuait les •e^m. au moyen d'une écluse du cAté
âe rOoéan et d'une afttre du <;6té de la Héditerraoée.
D'Aguesseau, intendant du Languedoc, voulut essayer, en per-
sonm, ce canal ifui traversait une des parties les plus fertiles et
tes pif» ppodttcâves de la Fraoee. Il s'^râbairqua le 16 isars 1681
(un a» après la mort -de Rîquet), à Taiinoitoe dn «anid dans la
Gapo&ne -et il pounmivit «on voyage juscfs'l Get^, -en reoevant
partout des ovaetions. La popcdaiâon en tnaste, acooorae des campa-
gnes environnantes, se pressait sur les rives, et les bateaux dé&iaient
au imÂi des acclamations. Car •dhacun presoentait les avantages
imckèdîai;tB <pie Touveiture 4e «cette artère allait apporta i l'agri*
cuivre, a« oocMaerce, à rmdustrîe. Les agncateurs, surto^ut, se
réjouissaient en songeant â k fertilité 'Cj/o^ les rigoiles d'irrigatk»
dérivées 4m ciMal afiaènenrient dans 4eurs campagaes assoiffées. On
pouvait désoimais braver la sédberesse.
Afwsî rentb^ttflîasBie était i son comble, ^ xfaacna ie emnifeBtBit
à sa floanière : le pec^ Biontrart «bc |oie bruyante; le gouverne-
ment Ittsait frappera médaiUes oà Ton voyait Neptuoe ouvrant,
d'un csvp de trident, 4a oeeMsnincatÂoii «ntre les Aeux mers; le
dieu des eamx occnq^Jt le cf^itre de la légende : imiemnm mope
Oceanê jtmestum fmsm « Gfxrwtma <fd, po^Hum Setium. Les écrî-
Tains exécutaient des variations sur le thème suivant : le canal du
Langnedsc aasitne use prospérité -éternelle aux proviBoes qu'il
tramrse. Les poètes le c^^raôent dans leurs w^rs; voki de queAe
&ÇOQ De&lie le désigae daas H9es alexandrins :
Cbeld'cemTrs qui vainquit les mosts, les champs, les ondes,
Bt jâgnit fes deuK mers -qui joignent les deux mondes.
6*agît-fl de fîrrigatîon, au moyen des eaux du canal? DeHlle
enfbmthe de irooveau Pégase :
Un docile ruisseau qui, sur un lit pieixeux,
Tombe, écume et routant avec un doux murmure,
Des champs dèsaHérés ranhne !a verdure.
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636 LE CANAL DES DEUX MERS
Ce fut Andréossy, habile mathématicien et ingénieur de M. de
Riquety qui dressa les plans du canal. Mais Andréossy resta dans
l'ombre, et Riquet, remplissant le rôle modeste d'entrepreoeur,
recueillit la gloire qui devait rejaillir sur le premier. L'Amérique ne
devrait-elle pas se nommer Colombie?
Il fallut du temps pour découvrir le véritable auteur d'un si
remarquable travail. On finit par apprendre qu'Andréossy, au
retour d'un voyage en Italie, avait entretenu Riquet de la possibilité
du canal et que ce dernier fit adopter Tidée par Colbert. Le grand
ministre la mit à exécution avec cette ténacité qu'il apportait en
toute chose.
Plus tard, les étrangers eux-mêmes s'étonnèrent de l'abandon
dans lequel on laissait le nom d'Andréossy. Un Anglais, visitant le
canal, chercha vainement sur ses bords la statue de l'ingénieur :
« Les descendants de Riquet, dit-il, auraient dû la lui faire ériger;
une telle générosité les aurait autant illustrés que l'ouvrage lui-
même. »
Tout au moins, Riquet en surveilla l'exécution; après avoir
dépensé dans ce travail toute sa fortune, il n'eut pas même la joie
d'assister à son inauguration. Le roi concéda à sa famille, à titre
de récompense, l'exploitation du canal.
Il est de toute évidence que cette voie maritime, qualifiée de
merveille du monde à l'époque de sa mise en exploitation, ne
répond plus aux besoins actuels du trafic. Notre époque a d'autres
exigences; il est temps de remplacer l'ouvrage qui fit tant d'hon-
neur au siècle de Louis XIV par une œuvre plus en harmonie avec
le mouvement commercial contemporain. Le canal des Deux Mers
doit livrer passage aux steamers de grande navigation, aux croiseurs
de la flotte de guerre et, éventuellement, aux paquebots des lignes
postales subventionnées.
La crise industrielle et commerciale qui sévit sig: le monde a eu
pour résultat la création de voies de communication nouvelles et
rapides, chaque État aspirant à détourner à son profit le commerce
général et à devenir, pour ainsi dire, le canal du transit universel.
11 suffit de jeter les yeux sur une carte de l'Europe pour reconnaître
que la France est isolée commercialement du reste de l'ancien
monde, comme l'Angleterre Test, au point de vue mihtaire. De
récentes et gigantesques percées ont rapproché du canal de Suez
les principaux centres commerciaux et métallurgiques. Depuis le
percement du Saint-Gothard, le tourbillon commercial, attire par
d'importantes réductions de tarifs, s'est déplacé du côté de l'est :
Gênes a gagné ce que Marseille a perdu.
Mais, si l'on considère que la voie de mer est la voie écono-
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LE CANAL DES DEUX MERS 637
mique par excellence; que, seule, elle permet de transporter des
amas immenses de matériel ; qu'il y a tout intérêt à faire passer ces
matières, sans rompre charge, des points les plus éloignés aux
points d'arrivée, on sera amené à conclure que, lorsque la chose
est possible, on doit la choisir de préférence à la voie de terre et
qu'il faut s'efforcer de mettre en communication rapide les ports
les plus éloignés les uns des autres. Remarquons aussi que le canal
de Suez, cette œuvre essentiellement française, a surtout favorisé
le commerce étranger aux dépens du nôtre : le canal des Deux
Mers, ouvert à notre seul bénéQce, rétablirait l'équilibre rompu, en
ramenant l'axe commercial vers l'Occident.
Ces pensées ont ravivé l'idée, déjà ancienne ainsi que nous
l'avons vu, d'une grande voie de communication maritime entre
l'Atlantique et la Méditerranée, par les vallées de l'Aude et de la
Garonne. Jamais moment ne parut plus favorable pour entrer dans
la voie de l'exécution et, sous certaines réserves, nous allons
essayer de démontrer que cette artère immense, destinée à rap-
procher l'extrême Orient de l'extrême Occident, renversera les
combinaisons étudiées en vue de faire le vide commercial autour
de la France. En outre, cette voie nouvelle tuera Gibraltar, comme
le canal de Suez a tué la colonie du Cap, comme le canal de Panama
tuera le détroit de Magellan, comme la coupure de l'isthme de Kra
tuera Singapour.
Il semble difflcile de n'employer aucun chiffre, alors qu'il s'agit
de mesurer des longueurs et des largeurs de biefs, des hauteurs
de chutes, des tirants d'eau et des vitesses ; mais nous nous effor-
cerons de laisser le moins souvent possible la parole aux signes
arabes, afin de ne pas apporter trop d'aridité dans ce travsûl et en
nous souvenant combien, parfois, leur langage est trompeur.
En présence d'une œuvre aussi grandiose, avant de donner le
premier coup de pioche, on ne saurait se contenter d'affirmations
vagues. Nous admettons sans discussion que l'on puisse aisément
surmonter les difiScultés d'exécution ; mais encore faut-il prouver
Tutilîté d'un pareil travail. Y a-t-il de sérieuses raisons de croire
que cette tranchée de géant doive ranimer le commerce et l'indus-
trie de la France? Peut-on, dès à présent, préjuger l'avenir et attri-
buer au canal de grands résultats au point de vue pratique?
D'abord, une telle œuvre menée à bonne fin aurait autant de
retentissement qu'en a eu jadis le canal du Languedoc. Certes, nous
ne sommes point insensible à la gloire que fera rejaillir sur nous
Tannonce d'une victoire aussi pacifique. Dans les actes de la guerre
comme dans ceux de la paix, notre pays a presque toujours montré
la voie ; c'est là un noble rôle auquel nous ne devons point faillir.
25 K07BMBRB 1887. 41
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63g LE GâNâL des DEOX M£ES
ExamiooDS maintenaDt, aa poiat de vue pratique, ce que l'on
peut atteudre du caoal des Deux Mers. Et d abord, le côté militaire
de la question.
Lee grands cuirassés ne doivent pas profiter du nouveau passage.
Le conseil d* Amirauté a émis sur ce point un avis formel et, malgré
ce que Ton a pu dire, nous croyons que le passage d'aussi lourdes
masses dans un canal à écluses offrirait plus d*ane difficulté
sérieuse. En tout cas, on comprend fort bien que le grand conseil
maritime se soit refusé à assumer la responsabilité morale des
accidents que peut entraîner une manœuvre qui n'a son équivalent
dans aucune marine. Donc Touverture du canal ne doublera pas
notre puissance maritime, conune on Ta souvent répété. Ne serait-il
pas imprudent, d'ailleurs, quelles que soient les circonstances, de
dégarnir Tocéan Atlantique au profit de la Méditerranée, ou celle-ci
au profit de TOcéan? Toutefois, les transports, les grands croi-
seurs, les éclaireurs d'escadre, la canonnières, les torpilleurs,
pourront, en deux jours, se concentrer dans l'une ou l'autre ma-»
selon les éventualités. C'est, à n'en pas douter, un précieuK avan-
tage, qui n'échappera pas au lecteur.
En ce qui concerne les torpilleurs, les deux moyens de trans-
port essayés Jusqu'ici ne paraissent pas avoir donné des résultats
décisifs, surtout au point de vue de la rapidité. On a d'abord
tenté de faire circuler ces petits navires sur les canaux, des ports
du Nord & Toulon. Puis, au mois de septembre dernier, un tor-
pilleur monté sur des trucs spéciaux est allé, sans accident, de
Toulon à Cherbourg. Que prouvent ces deux tentatives? Que ces
deux modes de transport sont praticables, au prix d'un temps assez
long, de dépenses considérables et de l'immobilisation de quelques
tronçons de chemin de fer- Mais en temps de guerre, alors que
cette manoeuvre de concentration sur un point donné de la « pous-
sière navale » aura une réelle utilité, pourra-t-on prendre les
mêmes précautions? Les chemins de fer transporteront des troupe,
des munitions, de l'artillerie, des approvisionnements ; pourr^r^t-on
dégager à temps tel ou tel tronçon, en vue de n'employer que des
courbes à rayon sufiisamment étendu, pour permettre la manœuvre
sans avarie, des torpilleurs moulés sur trucs?
L'Allemagne a fort bien compris l'avantage à retirer d'un ouvrage
du même genre. Le canal de la Baltique à la mer du Nord, qn'oUc
creuse actuellement à travers le Sleswig, lui permettra d'aban-
donner les passages du Skager-Rack et du Sund et de concentrer,
à un moment donné, iotUe son escadre, soit dans la Baltique, soît
dans la mer du Nord. Mais l'ouvrage allemand, creusé à niveau
comme le canal de Suez, ne saurait être comparé à notre futur
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LE GÀNÀL AES MUX HSOS Ô»
caiMkl des Deux MerSi qui sera forcément à écluses, à cause de la
configuraiion des terrains à trayiirser. C'est donc avec raison que
Ton a dit : Le canal de Kiel doublera la puissance maritime de
rAUemagne. Le feM-marécbal de Moltke l*a d'ailleurs déclaré eo
1880, à la tribune du Reichstag : « Le coût de l'entreprise no
saurait entrer en balance avec les avantages que ce canal assurera
4 Veoipirey considéré comme portion de son système de défense.
Il doublera la force de la flotte allemande^ en permettant la cùn-*
centralion rapide des escadres des deux mers. »
N'oublions pas que la jonction de l'Océan à la Méditerranée par
une voie de 500 kilomètres, nous donnerait 1000 kilomètres de c^tes
et porterait l'étendue de notre littoral à près de &000 kilomètr&s,
sans solution de continuité, depuis DunWque jusqu'à Nice. En
outre, le canal permettrait la création d*un vaste arsenal maritime,
dans l'intérieur des terres, à l'abri de toute insulte et de tout botn^
bardement. L'artillerie à longue portée rend très utiles les ports
intérieurs qui, en cas de guerre, seraient appelés à rendre d'inappré-
mbles services comme refuges de la flotte de combat. D'ailleurs^
nos voisins semblent pénétrés de ce sentiment; puisque tous les
ports anglais et allemands sont établis d'après ce principe. On ne
peut admettre que le simple hasard ait présidé à de si nombreuses
créations dans des conditions identiques. Nous avoas dit que le canal
des Deux Mers causerait la ruine de Gibraltar. Nos voisins ne ver-
raient pas, en effet, sans quelque dépit, ce nid d'aigle devenir un
poste d'observation platonique. Cette situati<Hi avait déjà préoccupé
le second empire. M. Pietri, préfet de la Giroûde^ faisait, en 1862^
la dédaration suivante.: « Par son importance, la Gironde ptéoccupô
au plus haut point l'esprit de l'empereur. Dévoué au commerce, il a
prêté une main toute-puissante aux plus vastes projets : les bàti^
ments transatlantiques sont créés; une navigation intérieure sera
bientôt ouverte de Tune à l'autre mter, et nos flottes n'auront plu0 à
jMiftser souS le cam») de Gibraltar. »
Passons maintenant aux avantages que le percanient du canal
apportera à la maame du commerce. Si la voie maritime projetée
-aiiDibile la forteresse anglaise au point de vue de la flotte militmre,
il la neutralise à peu près, au point de vue de la marine du
commerce.
ConsCatons d'abord que les bâtiments à voiles sont fort maltraités
dans les parages du détroit. La navigation par ce passage est tou'^
jours longue pour eux. On voit éea flottes entières retenues au
moaillage d'Algésiras par les vents d'ouest qui s'engoufl'rent dans
rentonnoir du détroit, et qui soufflent pendant quinte et vingt jours
<]o suite* Aussi la plupart des voiliers auront^ls intérêt à s'en
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640 LE CANAL DES DEUX MERS
affranchir/^ Au point de Mie de la navigation à vapeur, l'utilité
commerciale du canal des Deux-Mers est basée sur la plus grande
rapidité des communications entre l'extrême Orient et les contrées
septentrionales^de l'Europe. Supposons donc la coupure française
livrée à la libre circulation, et considérons un navire qui fait le trajet
de Bombay'à Londres.
On voit facilement que, de l'Océan indien, ce navire suit, jusqu'à
Malte, la même roule pour se rendre à Gibraltar ou à Narbonne.
Ce bâtiment passera forcément aussi dans les environs de Tilc
d'Ouessant, pour la reconnaître, avant de donner dans la Manche.
Donc, la seule variable du trajet est la distance de Malte à Ouessant
(soit par Gibraltar, soit par le canal). Cette distance est, conunc
on Ta si bien nommé, le régulateur commercial de l'affaire.
La distance de Malte à Ouessant, 192/i milles par Gibraltar, se
réduit, par Je canal, à 1208 milles, soit une différence de 716 milles
(1326 kilomètres), en faveur du passage par Narbonne et Bordeaux.
La navigation commerciale à vapeur (abstraction faite du cabo-
tage) se décompose en : navires rapides filant 15 nœuds, et navires
à moyenne vitesse marchant à raison de 10 nœuds environ. Il faut
que le canal abrège la durée des voyages de ces navires; celle
abréviation pourra être petite; mais il faut qu'elle existe. Un gain
de deux à trois heures pourrait transformer le canal en Pactole ;
mais, si l'on augmente la section du canal de façon à permettre de
grandes vitesses, ce sera au détriment de l'alimentation au bief de
partage. Car l'économie de l'ouvrage forme un tout complet; on
ne saurait modifier l'une de ses parties sans toucher aux autres.
Nous traiterons plus loin la question de la section du canal ; mais,
dès à présent, nous pouvons dire que les recettes futures de navi-
gation paraissent devoir porter sur les caboteurs et sur les steamers
à vitesse moyenne. Les Anglais eux-mêmes finiront par abandonner
Gibraltar, comme ils ont fait du cap de Bonne-Espérance. Il est cer-
tain que le pavillon britannique ne flottera pas, dès le premier
jour, sur les biefs de notre canal des Deux Mers; mais, quand
l'expérience aura démontré que le passage est plus court, les
armateurs donneront à leurs capitaines l'ordre de le franchir. Car,
d'une part, d'après un adage cher à nos voisins, le temps c'est de
l'argent, et, d'autre part, l'argent ne reconnaît aucun préjugé ; il
est aussi mauvais philanthrope qu'il s'affranchit aisément de toute
susceptibilité nationale.
£n somme, en faisant abstraction des risques de mer, tout bâti-
ment venant de la Méditerranée aura avantage à prendre la nou-
velle voie, miûs à la condition que l'ouvrage ait une largeur suffi-
sante pour permettre une vitesse raisonnable. On rapporte que
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LE CANAL DES DEUX MERS 641
lorsque Vauban visita le canal du Languedoc, il s'écria : « Le
canal du Midi est supérieur à tous mes ouvrages; mais il est regret-
table qu'on ne Tait pas fait assez large et assez profond pour rece-
voir les navires qui naviguent en pleine mer. » Rappelons-nous
le mot du grand ingénieur et donnons au canal des Deux Mers assez
de largeur pour que les grands paquebots aient intérêt à déserter
définitivement la route du détroit de Gibraltar. Car, au point de
vue du transit, on ne saurait assimiler au canal de Suez la voie
projetée. A Suez, l'avantage était tellement marqué pour tout
navire ayant à faire le périple de l'Afrique, que Ton peut creuser
un canal maritime relativement étroit (sauf à Télargir plus tard),
avec l'assurance d'y attirer tous les navires à destination de
l'extrême Orient. Mais, ici, les grands paquebots, surtout, ne pour-
ront matériellement gagner que quelques heures; il importe donc
que la section du canal soit assez grande pour permettre une vitesse
suffisante. Dans ces conditions, étant donné que l'on compte en
moyenne un quart d'heure pour franchir une écluse, il faut
s'attacher ainsi à diminuer leur nombre, et c'est précisément sur
ce point que s'est portée l'attention des auteurs du dernier projet.
An point de vue du commerce général, le canal des Deux Mers
offrira des avantages non moins certains. D'abord, la population
alerte, sobre et laborieuse qui occupera ce nouveau littoral arti-
ficiel se tournera vers la marine; il nous suffit de savoir que la
plupart des colons français de l'Amérique du Sud proviennent du
sud-ouet de la France. Ce sera une résurrection, pour ainsi dire,
du grand et du petit cabotage. Une flottille de petits navires ne
peut manquer de trouver des ressources considérables dans le
transport des marchandises sur notre littoral ininterrompu, de
Dunkerque à Menton. Sait-on que le cabotage actuel porte sur
30 millions de tonnes, dont un tiers à peine se fait sous pavillon
français? Le transport de 20 millions de tonnes coûte à la France
environ 400 millions par an; il est clair que si, grâce à l'ouverture
du canal des Deux Mers, le cabotage renaît, une partie de ces
400 millions restera chez nous, au lieu de passer à l'étranger.
En France, on aime à raisonner par analogie; on assimile volon-
tiers les travaux du canal de Suez à ceux de l'isthme de Panama et
l'on dit : on a bien percé l'isthme égyptien, pourquoi ne tranche-
rait-on pas aussi facilement la langue de terre américaine? On dit
encore : l'espoir de voir construire des villes et des usines le long
du premier ouvrage de M. de Lesscps a été déçu ; pourquoi n'en
serait-il pas de même du canal des Deux Mers? La réponse est
facile; il suffit d'avoir franchi une seule fois la voie maritime qui
donne accès à la mer Rouge. Le canal traverse un désert sans eau,
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«43 LE (MM im mwi um
sans végémîoa, aaus ressoiurces d*aacuBe espècet et Voxi s'itoane
de ne pas voir se dressor sur ses bord^ des vîUea ftoriissantes, des
entrepôts et des manufactures. Mais, iel, le cas est tout différent :
le canal projeté traverse des rôgkHQs fertiles^ riches, populeuses;
les usines s'élëveroot i proxioHté de la force aoketrioe dont le prix
peu élevé permettra de livrer à tteîlleur compte les produite manu-*
facturés et de soutenir la concurrence anglaise, allemaode ou belge.
Enfin, le commerce général re{»iendra le cjieimn de la France,
qu'il a déserté depuis le porcem»! du Saint-Gothiard. On a calculé
que cinq ou six ans après Touverture de ce tunnel le BObouvement
commercial de Gènes s'était accru de 50 pour 100. U est certûn
que le canal des Deux Mers détournerait une ftACtioa de cette acti-
vité, fraction évaluée k &0Ô 000 tonnes, par les anteurs du dermer
projet. Ce chiffre serait peut-être même dépaesé, ai raisoa du pnx
moins élevé des tran^rts par la voie de mer.
Ce n'est pas tout. L'agriculture, non moins que te commette,
tirera de l'ouverture du canal de notables avantages. Des rigoies
d'irrigation répandront au loin la fertilité et pourront, au besoin,
submerger les vignobles attmts par te phyltexera. Un tel moyen
de combattre le fléau est encore le plue rapide et le pluséconomiçue.
D'ailleurs, toute personne qui a parcouru te widk de la France ^
remarqué le soin avec lequel le propriétaire et le paysan captent
l'eau pour la conduire par des rigoles, à travers la campagne.
Dans la Provence et le Languedoc, toute propriété arrasée acquii^rC
une valeur considéffaJi)le. L'habitant des dimats véritablment
chauds ne s'ingénie-t-il pas à arroser sa terre pour la forcer à
produire? Quel est te voyageur qui n'a. eatendu grincer les norias
dans les campagnes algériennes et espagnoles? Les Maures du
royaume de Grenade restaurèrent les aque^cs romains. Les feUalis
arrosent soigneusement leur sol et, sous te soteil bràlant, ils font
passer le précteux liqnide dans des paniers coniques de l'autre
côté des radiguements qui préservent leurs terres des inmidatieiMi
du Nil. L'Annamite aussi, arrose ses rizières, et te Cbinoia, boû
verger. Enfin, quels éloges ne prodigue pas S«4ft, ce philosophe
humoristique, i « rbomme qui peut faire naître deux brias d*hcffi>e
là où il n'en croissait qu'un ?» Et s'il vivait encore, qneltes tenanpw
n'adresserait-il pas à lag^iU capabte de rendre aax vigms laD^ue-
dociennes une vigueur nouvelle, en détruisant te pbyUoaera? CeC
agent, nous l'avons sous la nuJn : c'est l'eau qai, ea desc^ftâM^kt
du bief de partage, tour à lour remplira les sas qui permettront aux
navire de cheminer, i travers tes terres, vers l'une ou l'antra mmac^
donnera, en passant, la fioroe motrice nécessaire aux usùies rfit^^Mt^g
le long du canal; qui, parvenue àms tes veioes dérivées de Tartère,
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U CÀKAL DES DEUX MBB8 B43
portera à yolonté la fertilité dans la camfSigQe, ou submergera les
terres contaminées.
En rèsttiïié, dès i présent, nous croyons pouvoir affirmer que le
canal des Deux Mers présentera les avantages suivants, aux points
de rue militaire, agricole, industriel et commercial : concentration
rapide d'une partie de la flotte dans une mer ou dans l'autre;
accroiseement de lOQO kilomètres de côtes; création d'un arsenal
dans l'intérieur des terres; amoindrissement de l'importance de
Gibraltar; traversée phis rapide de l'extrême Orient au nord de
l'Europe; facilité d'irrigation et d'inondation; distribution de force
motrice le kmg des berges.
Tels sont les avantages à retirer du canal des Deux Mers. Depuis
TÎngt «ns, on a produit un grand nombre de projets, dont voici
les principaux :
En 1867, M. ^ Magnoncourt présente un canal profond de
iO mètres, entre Rocbefort et Marseille, par Bordeaux; M. Lecomte
en propose un autre de 8 mètres, entre Cette et Arcacbon.
En 1870, M. Tissinier maintient la profondeur de 8 nôtres et
choint comme pmnts d'aboutissements : Narbonne et Arcacbon.
En 1876, M. Manier n'bésite pas à joindre les deux mers par un
seirl bjef sans écluses, sorte de vaste tranchée qui ne mesurait pas
mains de 200 mètres de profondeur, au point de partage. Un tel
ouvrage nécessitant de pareils déblais est et parut inexécutable.
Peut-être nous demandera-t-on pourqu^ l'on ne peut opérer ici
comme on Ta hit dans la vaste plaine de Suex; nous allons Texpli-
<pier en deux mots. Ici, la coupe du terrain par un plan vertical
passant par les deux points d'aboutissement, forme un triangle
dont la base est représentée par le niveau de la mer, et dont le
sooMDet est a» col de Naurouse (point le plus bas de la ligne de
partage). U faut doiK escalader le col et le redescendre ^ c'est-à-dire
C9Bstmire un escalier Uqinde montant de la Méditerranée à Nau«-
rouse et un autre descendant de Naurouse au niveau de l'Atlan-
tiqpvei. 0« ne powait, de toutes pièces, former un aussi vaste
projet; des travaux prélimiBaîres longs et minutieux parurent
indispeDsablea. Ne &llait*il pas étudier le tracé définitif, en tenant
compte des cours d*eaa et du ohemia de fer du Midi^ sonder les
teiraÎDs au point de vue de VéiuBcbiké de l'ouvrage futur, se
pré^ccHper des débouqfuements dam les deux mers, déterminer le
Tégime ée Talimentation des biefs, leur longueur, la bauteur de
dnrte, le nombre et f emplacement des échises?
Uoe sKKâété d'études, fvrmôe sous le patronage de M. le sénateur
Dlieicre, travailla ces divers cdtés de la question et présenta, en
1880, un projet complet. M. l'ingénieur en cbef, Godin de Lépînay,
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644 LE GâNàL des DEUX MERS
donnait au canal des dimensions suffisantes pour livrer passage
aux cuirassés. La dépense était évaluée à 550 millions, non com-
pris les débouquements à Bordeaux et à Narbonne, dont l'établis-
sement, évalué à 150 millions, paraissait devoir incomber à l'État,
en raison des quais, bassins et bâtiments à construire pour créer
de véritables arsenaux à chaque extrémité de la ligne. Cette dernière
somme de 150 millions se décomposait ainsi : 35 pour Narbonne et
115 pour Bordeaux.
Les auteurs du projet démontraient que, sans tenir compte de
l'intérêt de la défense militaire, ce travail ferait bénéfider la navi-
gation d'un avantage annuel de 100 millions et que la France
entrerait pour 1/8 dans ce bénéfice.
La société dont M. Duclerc avait pris la direction se plaçât au
point de vue plus spécial de la défense militaire et considérait plus
particulièrement le canal des Deux Mers, comme une œuvre de
préservation nationale. Son but principal était d'ouvrir à travers la
France une voie maritime permettant de porter en deux jours, d'une
mer à l'autre, l'ensemble de la flotte. On ne négligeait point pour
cela le côté commercial; on reconnaissait l'urgence de porter remède
à la situation créée à notre commerce par l'établissement des nou-
velles communications terrestres. On présentait le canal des Deux
Mers comme une protestation contre les deux grands courants
commerciaux (d'Asie en Amérique par Gibraltar, de la Méditerranée
en Allemagne par Salonique et le Saint-Gothard) qui avaient pour
but d'isoler commercialement la France, à l'occident de l'Europe.
La Société d'études laissait l'État libre de prendre la direction des
travaux à entreprendre ou proposait de s'en charger elle-même
avec son concours.
L'ouvrage a A06 kilomètres de long; il occupe une superficie de
4582 hectares, soit environ 11 hectares par kilomètre. Les courbes
ont au minimum, 1800 mètres de rayon, suivant les résultats
donnés par le canal maritime de Suez.
La vitesse étant un facteur important, il y a avantage à augmaiter
la longueur des biefs et à grouper les écluses.
Le profil en travers, directement lié à la vitesse, est de la plus
haute importance. La Société adoptait la profondeur de 8'',50, de
manière à permettre le passage des plus grands cuirassés, dont le
tirant d'eau est de 9",20. Toutefois, avant de transiter, ces vais-
seaux auraient à ramener leur tirant d'eau à 8",20, en débarquant
leur approvisionnement de charbon et une partie de leur matënèl.
Une telle manœuvre, en temps de guerre, occasionnerait des re-
tards préjudiciables. Il est vrai que les cuirassés d'escadre d'un tel
tirant d'eau sont très rares.
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LE CANAL DES DEUX MERS 645
L'alimentation de l'ensemble de l'ouvrage est le point capital.
On ne peut guère ici procéder que par hypothèse, aucune voie
analogue n'existant encore. £n tenant compte des besoins de la
navigation, des pertes par évaporation ou infiltration, il paraît
nécess^re de demander à la Garonne 20 mètres cubes d'eau par
seconde, en aval de Toulouse, et autant en amont. Or, d'après les
études de M. l'ingénieur en chef Salles, la Garonne a débité AS mè-
tres à la seconde pendant l'été de 1878, un des étiages les plus
faibles qui aient jamais été observés. Ainsi, le débit du fleuve,
descendu à 43 mètres, comme en 1878, assurerait encore l'alimen-
tation du canal, mais à la condition d'absorber la presque totalité
du débit et de laisser le lit du cours d'eau, pour ainsi dire, à sec.
Il est vrai que le régime de la Garonne varie dans des limites très
étendues; ce fleuve a débité 7000 mètres cubes d'eau à la seconde,
en 1875, il devient donc tout à coup dangereux par son excès de
débit; les inondations de 1770 et de 1875 l'attestent, au besoin.
Afin de régulariser ce régime et d'assurer un débit normal en
tout temps, même à l'époque des plus basses eaux, la Société
songea à creuser des réservoirs d'épargne qui donneraient aussi
une grande sécurité, en ce qui concerne l'emploi des forces mo-
trices et des irrigations. Ces lacs artificiels joueraient le rôle du
volant dans les machines, en emmagasinant le trop-plein, pour le
restituer ensuite : ce seraient de véritables régulateurs du mou-
vement.
11 est probable que le constructeur du canal, État ou compagnie
privée, prendrait à sa charge la création de ces réservoirs; car,
sans travail complémentaire important, il pourrait utiliser les déblais
au barrage des vallées.
La partie relative à l'exploitation mérite une étude approfondie.
Nous avons déjà vu que la vitesse, était le facteur principal du
succès de l'œuvre; on se trouverait donc dans les conditions les
plus favorables si le canal était à niveau et en grande section. Mais
les écluses nombreuses et les ponts tournants amènent à supprimer
la navigation libre et à adopter le système des trains comme on le
fait pour le canal de Suez.
La Société prend pour type les bâtiments de la Compagnie pé-
ninsulaire et orientale, à la vitesse de 10 nœuds (18^,5). Nous
ferons observer que les paquebots d'Australie filent 14 ou 15 nœuds,
et que l'ouverture du canal des Deux Mers pourrait activer la créa-
tion d'autres lignes de steamers à grande vitesse. Mais, passons.
Avant d'arriver aux écluses, le train s'arrêtera. Or un bâtiment
de 6000 tonnes, marchant à raison de 18 kilomètres par heure, met
dix minutes pour perdre son erre^ c'est-à-dire pour arriver à
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646 LE CANAL DES DEUX MEïfô^
l'immobilité ; une telle manœuvre se répète à cbaqne bief; il fant
en tenir compte en calculant la durée du passage. On arrive ma
à une durée totale de 47*^,44, en comptant à heures pour Tatteate
des trains. Mais on cote à 14 kilomètres^ à Theure la vitesse ea
simple voie (371 mètres carrés de section) et à t8 kilomètres celle
en double voie (575 mètres carrés de sections) . Ces vitesse noos
paraissent trop fortes et l'attente moyenne de 4 heures pour k
formation des trains nous semble trop faible. Nous croyons donc
que la durée du passage dépasserait de beaucoup le chiffre trouvé.
Nous porterons plus particulièrement notre attention sur les stea-
mers créés depuis l'ouverture du canal de Suez dans le but de trafi-
quer entre l'Europe et l'extrême Orient. Ces navires, qne nous avons
rencontrés souvent dans la mer Rouge, filent 10 nœuds, comme
ceux de la Compagnie péninsulaire et orientale. A cette vitesse, il
leur faut 71^,36 pour franchir la distance de 716 milles (diffé-
rence économisée par le canal des Deux Mers pour la traversée
de Malte à Ouessant). 11 faut que le temps employé pour franchir
le canal soit plus petit, et les navires de l'espèce auront d'aulaut
plus d'intérêt à emprunter notre passage, que ce temps sera Im-
même moins considérable. On a donc tout avantage à accroître la
section mouillée du canal et à supprimer toute perte de temps au
passage des écluses.
Le 18 mai 1880, le ministre des travaux publics nomma une -
commission mixte qui fit les déclarations suivantes, à la majorité
de six voix contre quatre :
« Aucun obstacle insurmontable ne s'oppose à rexéeutlon du
projet. Il faut doubler la dépense et l'évaluer à 1 milliard. U y su
Ueu de procéder à un supplément d'instruction aux points de vue
économique, politique et financier. »
Les quatre autres membres déclaraient l'entreprise inutâlo et
irréalisable. C'était la condamnation du projet élaboré sous \e
patronage de M. Duclerc.
Toutefois, pendant les délibérations de la commission, les chaïa-
bres de commerce et les conseils municipaux avaient été consultés.
Soixante-dix de ces derniers et quarante-deux chambres de com*
merce répondaient favorablement.
La situation était embarrassante, d'autant plus que la conuzùssiou
s'était partagée en deux camps et qu'en somme, elle n'avait voté
qu'à une voix de majorité les conclusions résumées ci-dessus.
Une seconde commission nonunée par le ministre le lO jaa*
vier 1882, conclut de la manière suivante :
l*" Le canal Bordeaux-Narbonne est possible;
2* L'alimentation ne semble pas suffisamment assurée;
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U GAKÀL DfiS miX IURS 617
S"" lA dépense de premier établissement, y compris Tintéitt
pendant la conâftractîon, s*élèvera à 1 nulliard et demi;
A"" Les avantages à retirer par le pays ne sont pas en rapport avec
les sacrifices demandés au trésor;
5'' An point de vue militaire, la déclaration formelle du conseil
d'Amiranté oblige à conclure que le canal projeté n'augmentera pas
la p«bsance du pays;
&" Au point de vue commercial, en présence de la faible vitesse
qu'il paraît raisonnable d'y supposer, rien ne démontre que les
navires auraient intérêt à préférer le canal au détroit de Gibraltar.
Ces conclusions excessives étaient tellement hostiles au projet
présenté, que M. Duclerc crut devoir se retirer.
En présence d'une telle situation, l'on put croire un instant le
canal des Deux Mers entièrement abandonné. Pourtant, au mois de
juin 1883, une nouvelle société se forma sous le nom de Société^
de Travaux français^ afin d'améliorer le projet précédent et d'en
former un nouveau.
La Sodété d'études conserva l'économie générale du projet Du-
clerc; mais elle s'efforça de résoudre les diverses objections qu'il
avait soulevées au sein des comoiissions et dans la presse.
Malgré l'avis ferme du conseil d'Amirauté qui refusait de laisser
pénétrer les cuirassés dans le canal, la profondeur de 8™, 50 fut
maintenue. En outre, le nouveau canal se tient partout au sud de
la ligne de Bordeaux à Cette, il se tient partout à niveau et en
dâ>lai, an lieu de se présenter en remblai sur le tiers de sa longueur
et, par suite, d'être soumis à des pertes notables par infiltrations
et d'être une menace constante d'inondation. Le nouveau projet
n'emploie les remblais que pour combler les vallées aux points où
le tracé les traverse.
La longueur du nouveau canal est de &0t kilomètres, et celle des
débouquements, de 12& kilomètres, soit au total, 525 kilomètres
ou 28A milles muâns, deux fds et demie la longueur du canal de
Suez.
La iwrofondeur, fixée à S^jSO, permet le passage de tous les
navires. La section mouillée du canal en simple voie est de
243 mètres carrés. Ce profil a été établi dans le l^t de permettre
la vitesse moyenne de 11 kilotoètres à l'heure.
La question de vitesse dans le canal, on ne saurait se le dissi-
muler, est le facteur principal du succès de Fosuvre : plus les
navires frand^ront vite la distance de Bordeaux à Narbonne, plus
ib auit>nt avantage à passer par le canal. Un principe immole
domine tous les calculs î la vitesse d'un navire marchant dans un
passage resserré, dont la section est égrie au triple de la surface
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648 LE CANAL DES DEUX MERS
du maître-couple immergé, est la moitié de ce qu'elle sersdt en mer
libre; c'est-à-dire que, si le navire file 14 nœuds en mer, sa vitesse
se réduira & 7 nœuds dans un passage ou dans un canal satisfaisaot
à la condition énoncée plus haut. Or la plus grande section d'un
paquebot au maître-couple, est de 81 mètres carrés; il faut donc
que la section du canal soit au moins de 243 mètres carrés : ce
nombre exprime précisément la surface du profil en travers du der-
nier projet. D'ailleurs, les autres canaux répondent à cette condi-
tion. Le canal Calédonien qui a une section de 125 mètres carrés;
la surface du maître-bau des navires qui y sont admis est de
57"", 50, soit les 45/100 de la section; la vitesse maxima, d'après
le règlement, est de 8 kilomètres à l'heure.
La section du canal d'Amsterdam est de 280 mètres carrés; la
surface mouillée des plus grands navires admis est de 78 mètres
carrés, soit les 28/100 de la section; la vitesse des navires y est
de 9 kilomètres.
La section du canal allemand des deux mers sera de 365 mètres
carrés ; les cuirassés à section de 90 mètres carrés y seront admis
et ne pourront dépasser la vitesse de 12 kilomètres.
La section du canal de Suez est de 312 mètres carrés; la vUesse
est de 12 kilomètres pour les cuirassés à 90 mètres carrés de sur-
face mouillée. Mais, ici, la présence des lacs amers permet de forcer
la marche et d'atteindre la moyenne de 14 kilomètres.
Si le canal des Deux Mers français présente, comme dans le
projet actuel, une section de 243 mètres carrés, la vitesse des bâti-
ments à 81 mètres carrés de surface mouillée ne pourra excéder
11 kilomètres. Cette vitesse nous paraît insuffisante et, pour l'aug-
menter, il faut nécessairement accroître l'importance de hi section
du canal.
Dans les deux projets, on s'est efforcé de grouper les écluses,
afin d'éviter les trop nombreux amortissements de vitesse qui sont
une des causes principales des pertes de temps. Ce groupement
n'est pas le même dans les deux projets. Le plan de 1880 présen-
tait : 2 écluses simples; 4 groupes de 2 écluses; 4 groupes de S;
2, de 4; 3, de 5; 1, de 6 et 1, de 10; soit au total, 61 écluses de
5 mètres de chute.
Ainsi que nous allons le voir, le projet de 1887 diminue consi-
dérablement ce nombre. Mais, la hauteur du bief de partage au-
dessus c(u niveau de la mer restant le même, si l'on diminue le
nombre des écluses, il faut augmenter la hauteur de chute. On
compte, dans ce nouveau projet : 3 écluses simples; 11 groupes
de 2 écluses; 3 groupes de 3; 1 groupe de 4; smt 38 écluses de
9 mètres de hauteur de chute, divisées en 18 groupes.
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LE CANAL DES DEUX MERS 619
Ce mode de groupement offre un grand avantage, au point de
vue de la vitesse. Supposons que le navire ait à passer un groupe
de 3 écluses; il n'amortit sa^ vitesse qu'une seule fois, au lieu de
l'amortir 3 fois. Si l'on admet qu'il faille dix minutes pour chaque
amortissement, on gagne sensiblement 20 minutes pour un groupe
de 3 écluses.
Une question importante et non encore définitivement résolue,
est celle de la traction. La Société d'études n'admet pas la locomo-
tion du bâtiment à l'aide de son propre moteur. Ceci est pourtant
la condition normale des navires qui passent le canal de Suez. £n
admettant que la manœuvre des écluses ne permette pas l'emploi
de ce moyen, il faudra opter^^entre le remorquage et le touage par
locomotives roulant sur les berges. La société se déclare en faveur
de ce dernier procédé, quoique ce genre de traction n'ait pas, que
nous sachions, reçu la sanction définitive de la pratique. Il importe,
en effet, de ne pas soumettre les locomotives à de dangereuses
tractions latérales et de pouvoir amortir facilement la vitesse des
navires en avant des écluses. Sans avoir la prétention de condamner
le système de remorquage préconisé, nous formulons, à son égard,
de simples réserves.
En revanche, nous ne pouvons que louer hautement l'excellente
précaution prise par la Société]et qui consiste à ménager, en tête
et au pied de chaque écluse, un bassin de 7 hectares, destiné à
amortir les remous et le courant provenant des manœuvres d'eau
des écluses. (Un volume de 22 000 mètres cubes est nécessaire
j)our ces manœuvres.)
On conçoit que les infiltrations d'eau à travers les parois de
l'ouvrage, aient une grande importance sur le résultat définitif et
l'on peut admettre sans difficultés que l'étanchéité de la cuvette
soit la garantie principale d'une exploitation bien entendue.
L'attention de la Société s'est donc portée, avec très juste raison,
sur ce dernier point. 11 faut, autant que possible, se rapprocher de
l'étanchéité parfaite, et les moyens dont on dispose permettent
d'atteindre ce desideratum. D'après le plan de 1880, on devait
mùrailler certaines parties et appliquer sur d'autres un crépissage
à la chaux hydraulique. Le nouveau projet prévoit, de ce chef,
une dépense de 40 nûllions, afin de garnir la cuvette, dans toute
sa longueur, d'un revêtement en béton de 0",15 d'épaisseur.
Le canal rendu étanche, il a fallu trouver le moyen de l'aii-
menter. La dépense d'eau est due à trois causes : l'évaporation,
l'infiltration, les pertes occasionnées par la manœuvre des écluses.
L'expérience nous apprend que l'évaporation enlève une tranche do
4 millimètres par 24 heures. D'après ce que nous avons dit, les pertes
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m LE GiVAL DBS DEUX MEIS
dues aux infiltrations par le sol, peuvent être considérées comme
nulles. L'alimentation est assurée : par deux prises d'eau sur la
Garonne; par des réservoirs contenant 150 millions de mètres
cubes d'eau et qui restitueraient à la Garonne toute Teau prise à
Carbone en bas étiage; enfin, par 21 pompes élévatoires établies
de Toulouse à Narbonne, pouvant débiter ensemble 5 670 000 litres
par 24 heures.
L'ensemble des travaux est évalué à 650 millions et les dépenses
annuelles de l'exploitation, à 9 millions.
L'entreprise peut compter sur des revenus de plusieurs sortes :
recettes de navigation, irrigations, force motrice et submersions.
Il est plus aisé d'estimer le coût du canal que son revenu. On ne
peut former que des hypothèses, s'appuyer sur les statistiques
récentes et supputer la plus-value successive des recettes, jusqu'à
ce que l'exploitation soit en pleine activité. Gomme il s'agit de
déplacer l'axe du commerce de l'extrême Orient avec l'Europe, on
ne peut espérer que la navigation s'empare de la nouvelle voie dès
la première année de l'ouverture du canal, ni que le cabotage
renaisse immédiatement de ses cendres. On ne change pas du jour
au lendemain les habitudes du commerce, même en lui offrant des
avantages. Le canal de Suez, on ne saurait trop le rappeler, n'at-
teignit son plein rendement que plusieurs années après son
ouverture. On n'a aucune rsûson de placer le canal des Deux
Mers en dehors de la loi commune, et l'on calcule c[ue, dans un
délai niaximum de cinq ans, tout ce qui doit passer par le canal y
passera.
D'après les estimations généralement admises, 13 à 1& miUions
de tonnes transitent annuellement par Gibraltar. Sur ce nombre,
9 millions de tonnes environ sont à destination ou proviennent des
mers septentrionales et auraient avantage à employer la voie da
canal. La Société compte que le canal recevra 11 millions de tonnes
la sixième année. A partir de ce moment, elle ne prévoit plus qu'un
accroisseo^nt annuel de 1 à 2 pour 100 (cet accnHssement atteint
2, 53 pour 100 sur les chennns de fer). Le canal des Deux tters
tirera un tonnage spécial de la région qu'il traverse. La population
des quatorze départements limitrojdiies ou traversés est de 5 mil-
lions d'habitants, et le tonnage des grandes voies actuelles de res-
semble s'élève à 1 200 000 tonnes. Or la nouvelle voie inaritime
économisera 75 pour 100 sur le prix des transports; supposer que,
dès la première année, le tonnage local atteindra 500 000 tonnes^
c'est se tenir au-dessous de toute exagération.
En fixant le tarif du transit (y compris le pilotage et le babge)
& 3 fr. 75 la tonne, ce qui panttt très acceptable, on troore que.
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LE CÂH^L DSS hUX MEBS 6»
poar les 14 millions de tonnes prévues, les recettes de navigation
attseiodraient 53 millions de francs.
Il convient d'ajouter à ce revenu les droits de quai à acquitter
par les navires qui s'arrêteront dans les ports intérieurs, pour y
charger des marchandises ou pour en laisser. On calcule que ces
droits produiront 5 millions la dixième année, soit, au total 58 mil-
lions pour les recettes de navigation. Nous savons que l'eau, dans
le Midi, est le principal facteur de la richesse agricole. On peut
donc baser des calculs sur la probabilité des irrigations. D'après la
Société d'études, au bout de dix ans, les irrigations pourraient
s'exercer sur une étendue de 50 000 hectares. En calculant sur le
pied de 60 francs l'hectare (prix du canal du Rhône), on obtient un
bénéfice approximatif de 30 francs par hectare, les frais de cons-
truction des rigoles devant absorber la moitié environ du droit
toul.
On obtiendrait, de ce chef, un revenu de 1 500 000 francs. Aux
irrigations, il faut ajouter les inondations d'hiver contre le phyl-
loxéra. On compte un minimum de 30 000 hectares à inonder, qui
donnerait un revenu (au bout de dix ans) de 1 800 000 francs, en
frappant chaque hectare d'un droit de 60 francs.
Pour l'irrigation et Tinondation, la Société prévoit donc, au bout
de dix ans, un revenu de 3 300 000 francs.
Reste la location de la force motrice. L'industrie a tout intérêt à
utiliser les chutes d'eau, à remplacer par les forces hydrauliques
la vapeur qui lui coûte un prix trop élevé pour qu'elle puisse lutter
avantageusement contre les produits anglais. En Suisse et dans les
Vosges, on emploie, l'hiver, les forces hydrauliques, sauf à les
remplacer par la vapeur, en été, quand les eaux sont basses.
On a objecté que le canal du Midi ne réussissait pas à placer
toute sa disponibilité en chevaux-vapeur; mais on ne saurait assi-
miler une voie comme le canal des Deux Mers, accessible à la grande
navigation, à un canal d'intérêt purement local, comme celui du
Midi. D'ailleurs, il semble probable que des industries nouvelles
s'établiront près de ce débouché. On ne compte que h millions, au
bout de dix ans, pour la location des forces motrices.
En faisant le total général de ces revenus de sources diverses,
on trouve que la recette brute s'élevant la première année à 23 mil-
lions, atteindra 66 millions, dix ans plus tard.
Combien faudra-t-il d'heures pour passer de Bordeaux à Nar-
bonne? Tout est là. Le passage des 39 écluses du nouveau projet
demanderont, à elles seules, 10 heures; il faut ajouter à ce nombre
43 heures, temps nécessaire à raison de 5 milles par heure, pour
franchir les 215 milles du canal, sans compter le temps perdu au
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652 LE CàKàL des DEUX MERS
débouquement du départ, pour attendre la formation du train. En
somme, les navires ne passeront pas en moins de 60 heures. La
Société d'études, qui a élaboré le dernier projet, ne demande ni
subvention ni garantie d'intérêt; elle consent même à décharger
TÉtat des dépenses relatives au^ débouquements de Narbonne et
de Bordeaux, dépenses évaluées à 150 millions, que les auteurs du
premier projet laissaient à la charge de la France. Elle propose même
de fournir un cautionnement à l'appui de sa demande de conces-
sion, pourvu qu'on lui cède, en toute propriété, certains espaces
occupés par des étangs et des marais.
En résumé, il s'agit de rapprocher, par une voie rapide et peu
coûteuse, les principaux centres de production (Chine, Inde, Aus-
tralie), des principaux centres de transformation et de consom-
mation (régions de l'ouest et du nord de l'Europe). La voie de mer
convient mieux que les chemins de fer à un mouvement commercial
de cette importance; elle est la plus courte par Suez, Malte, Nar-
bonne et Bordeaux; elle sera la plus rapide, si l'on donne une
largeur suffisante au canal des Deux Mers.
Ce nouvel ouvrage aurait alors une importance à la fois straté-
gique, agricole et commerciale. On trouvera peut-être que l'épargne
française se porterait avec plus d'avantage vers cette œuvre vrai-
ment nationale, de toute façon favorable à la puissance offensive
et défensive du pays, que vers des entreprises plus aléatoires et
plus lointaines. Il serait, à coup sûr, téméraire de présenter ce futur
ouvrage comme une panacée contre la crise économique qui sévit
mr l'Europe et sur la France en particulier. Mais on peut affirmer
pie cette œuvre rendrait à notre pays une activité nouvelle et lui
permettrait de jouer un rôle commercial important sur le redoutable
échiquier de l'Europe; elle dérouterait la prévoyance anglaise, et la
/edette mélancolique, perchée au sommet du grand morne de
Sibraltar, désormais sans utilité, n'aurait plus guère à observer,
5ur la mer bleue, que les voiles blanches triangulaires des balan-
celles sardes et des tartanes espagnoles.
Albert de Chenclos.
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LE CARDINAL GUIBERT
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE
NOTES INTIMES
La vie du cardinal Guibert aura son historien éloquent et bril-
lant. A lui de retracer les phases de cette carrière qui commença
dans une humble cellule de religieux, pour se terminer sur un des
plus grands sièges du monde, et fit de l'ancien Oblat de Marie le
guide écouté de Tépiscopat français. On n'a d'autre dessein, ici,
que de révéler par quelques détails intimes l'âme du bon Arche-
vêque et de mettre en lumière certains faits peu connus. Ces
simples notes, en faisant pénétrer plus avant dans la connaissance de
l'homme privé, pourront aider à expliquer le rôle exceptionnelle-
ment considérable que le prince de l'Église fut amené à jouer, à
l'avantage de la religion et de la patrie.
ï
SA JOURNÉE
Décrire une journée du cardinal, c'est les décrire toutes. Non
pas qu'il se fût imposé d'avance un curriculum diei qu'il fallait
remplir coûte que coûte; un pareil formalisme était tout à fait
étranger à la tournure de son esprit, foncièrement dédaigneux du
convenu et de la pose. Mais c'est naturellement et sans y penser
qu'il remplissait chacune de ses journées des mêmes exercices, des
mêmes prières, des mêmes lectures, du même travail.
Levé à six heures, il consacrait une demi-heure à l'oraison. Il fut
toute sa vie d'une fidélité scrupuleuse à ce premier exercice spiri-
tuel, disant que c'était le moyen de s'assurer une bonne journée. A
sept heures, il montait à l'autel, et célébrait le saint sacrifice avec
un très vif sentiment de la présence de Notre-Seigneur. Sa messe
25 MOVEMoas 1887, 42
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654 LE CARDINAL GUIBERT
durait de trente à trente-cinq minutes. Toutes les paroles, même
celles du Canon, étaient prononcées ascez haut pour être entendues
des assistants. Particularité à noter : la langue et la main n'al-
laient pas parfaitement de conserve; la promptitude de l'une
ne savait pas toujours s'assouplir à la lenteur de l'autre. Socvcnt
le geste était dessiné, que les paroles qui rappellent étaient à peine
à moitié route; et on a pu voir le cardinal, au passage : bona créas,
sancti/îcas, benedicis, former jusqu'à cinq et six fois la croix sur
le calice, comme pour ménager à la voix le temps d'arriver au bout
de l'articulation des trois verbes. De même, lorsqu'il distribuait
les saintes hosties : avant que la formule : Corpus Domini^ fût
parachevée, deux ou trois fidèles étaient communies.
Cette lenteur de parole peut d'autant plus être signalée comme ca-
ractéristique, qu'elle faisait contraste avec la volubilité provençale.
Et ce n'est pas le seul trait qui distinguait Mgr Guibert de ses com-
patriotes : ils passent pour vantards et glorieux; il était modeste.
lis sont bruyants et tout en dehors; il aimait le recueiltement, et
professait, avec un de ses prédécesseurs, que « le bruit ne fait pas
de bien et le bien ne fait pas de bruit ». On raille leur impé-
tuosité enthousiaste qui les fait parler avant de penser; il était le
calme même et n'agissait jamais qu'après mûre réflexion. Ifs sont
réputés peu constants dans leurs desseins; il était Thommc des
œuvres patientes et des longues entreprises. A dire vrai, le cardinal
n'avait guère de commun avec les naturels de la Canebière que
l'amour de la Boîine Mare et Faccent.
Après l'action de grâces, qu'il ne prolongeait pas au-delà de
quinze minutes, on lui servait une tasse de café au lait. Il s'asseyait
immédiatement à son bureau de travail, tournant le dos au foyer
et s'inquiétant peu, aux jours d'hiver, si le feu flambait ou se
mourait. Un regard était d'abord donné à la politique, dont il
observait avec attention la marche et les incidents quotidiens; et
son premier labeur était la lecture d'un journal du matin. Dans les
derniers temps, c'était assez régulièrement le Gmtlois, Le cardinal
avait pris quelque goût à cette feuille, dont le hmgage, habituel-
lement gravOy avait de plus, à ses yeux, l'aTaatage de porter le
cachet de la bonne éducation. Aussi était-il d'autant pltis cboqaé
quand un article léger ou à allures débraillées venait par intervalles
s'étaler dans ses colonnes. Une fois il en fit témoigner sa peine an
rédacteur en chef, M. de Pêne, qui se montra tout ^sposë au
repentir, et répondit, en chrétien qui sait son catéchisme, qu'il
faisait au nom du Gantois « le ferme propos de ne plus péclKir, »
Vers huit heures et demie, on montait le premier courrier, fort
vdmnîaeux, d'ordinaire, mais dont le dépouillement ne prenait
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LE GARDL2IÀL GUSE&T 655
guère de minutes à Monseigneur. Des quarante à dnquante lettres
que diaque matin lui apportait, il en retenait trois, quatre, cinq,
dont le sceau, le timbre ou récriture lui faisaient deviner l'intérêt
et Fimportance ; il passait les autres à son secrétaire, qui devait les
ouvrir et lui en faire rapport.
Dans la matinée, jusqu'à onze heures et demie, Monseigneur rece-
vait tes meo^Nres de son administration qui avaient à le consulter
ou à prendre ses instructions.
Doué d'une aptitude rare pour les affaires, il en avait aussi le
goût. Mener à bonne fin les plus compliquées et les plus difficiles
était un jeu auquel il se plaisait. Le cardinal n'avait rien de ces
esprits vagues et indécis qui n'entrevoient les réalités qu'à travers
un nuage et restent des heures suspendus entre le oui et le non.
Son intelligence voyait net et loin, et sa volonté n'était ni timide,
ni irrésolue. Aussi ces messieurs s'empressaient à la consultation,
sûrs de recevoir toujours une direction précise. « Tirez-vous-en
comme vous pourrez » est une formule assez employée, dit-on,
dans certsdnes chancelleries; elle n'était pas à l'usage du cardinal.
En le quittant, chacun savait clairement quelle ligne de conduite
il devait tenir, quelle réponse rédiger, quelle démarche tenter.
Il s'en rapportait d'ailleurs, pour les détails de l'administration,
& ses collaborateurs, et laissait chacun se mouroir librement dans
sa sphère propre. Son gouvernement n'avait rien d'étroit. Mais il
entendait gouverner, et s'il aimait à stimuler Tinitiative des timides,
il savait avec une tranquille fermeté ramener au rang ceux qui,
trop entreprenants, s'en seraient écartés pour suivre une inspiration
personnelle.
Un rapide crayon de ces messieurs, au passage :
Void M. Petit, chancelier, dont le cardinal salue toujours
la venue avec une interjection de plaisir. C'est son homme de
confiance. Les intérêts financiers, très considérables dans un diocèse
comme Paris, lui sont confiés. M. Petit les administre avec une
compétence qui n'est égalée que par son intégrité, laquelle confine
i la plus scrupuleuse délicatesse. Monseigneur le sait. Aussi il ne
loi marckinde pas plus ses signatures que ses encouragements,
et le soutient dans les démêlés que le chancelier peut avoir au
dehors... ou au dedans.
Voici M. Allain et son portefeuille. Accueil réservé : si Son
Énûnence affectionne le premier, elle redoute le second, des plis
duquel va sortir immanquablement quelque projet latin de sup-
plique, dont il faudra subir la lecture saccadée. M. Allain, que le
cardinal, empruntant le mot à la langue provençale, appelle plai-
samment ce son grand maridaïré », r^ge très bien ces suppliques
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656 LE CARDINAL GUIBERT
à Rome, au point de vue du style, de la politesse, de la redondance
des expressions respectueuses. Mais la fréquentation de la cour, —
il avait été chapelain aux Tuileries, — d'où il a retiré une si exquise
courtoisie, ne lui a pas appris l'art du diplomate, l'art de procéder
par insinuations, par allusions, par demi-mots. Il dit trop les choses
comme elles sont ; et le cardinal est amené quelquefois à recom-
mander à son officiai « d'écorner les angles, de gazer un peu la
vérité. »
Entre M. Bureau. Ici l'audience ne sera pas longue. Chargé
d'une tâche délicate, difficultueuse, souvent ingrate, en quelques
phrases courtes et lumineuses son compte-rendu est terminé.
M. Bureau a le don d'abréger sans omettre. Le cardinal goûte
beaucoup cette lucidité d'exposition, cette justesse de jugement,
cette rondeur de parole, ce zèle de la discipline qui ssût se tempérer
de la charité sacerdotale. Il ne déguisait pas son contentement
d'avoir mis la main sur un tel promoteur; il disait en 1883, après
une des premières audiences : « Il est vraiment bien, cet abbé
Bureau. Je ne me doutais pas que nous eussions dans le clergé
un prêtre de cette valeur. Je suis reconnaissant à celui qui me l'a
fait découvrir. Nous avons là une réserve. »
Son Éminence n'a pas moins de sympathie pour Mgr d'fluist,
avec une nuance de tendresse en plus, qu'expliquent la jeunesse du
prélat, — il dépassait de peu la trentaine lorsqu'il fut appelé à
l'archevêché, — et les grâces de cet âge heureux, rehaussées
aux yeux du vieillard par un esprit d'une capadté hors ligne.
Accueillant chaque fois « son cher abbé d'Hulst » avec la même
exclamation joyeuse, le cardinal le fait asseoir sur son canapé,
comme pour lui dire : nous causerons à loisir. L'entretien ne
s'attarde guère, d'habitude, sur le sujet des choses courantes; seu-
lement quelques mots de la politique du jour et des personnages
qui occupent la scène. Il s'élève bientôt aux hautes spéculations de
Texégèse, de la métaphysique, des découvertes de la science. Le
cardinal, qui n'a que peu de chimie et de physique, — de son
temps l'étude en était négligée, — est cependant très curieux de
leurs multiples applications*, et il suit avec intérêt le jeune savant
lui expliquant les merveilles de la vapeur, du télégraphe, du
téléphone, de la dynamite.
Ayant pris sa « leçon de choses », comme il aime à s'exprimer,
Monseigneur se fait professeur à son tour. Car il est un point où
les idées du recteur de l'Institut catholique lui paraissent avoir
besoin d'être redressées : en finances, il le trouve beaucoup trop
moderne. Et aussi souvent que l'entretien en amène l'occasion, il
lui fait un cours d'économie, telle que l'entendaient nos pères et
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LE CARDINAL 6UIBERT C57
que lui-même Ta appliquée dans toutes ses entreprises, en Corse,
à Viyiers, à Tours, basant les dépenses sur les recettes, et réprou-
vant ces systèmes nouveaux qui préconisent les emprunts &
outrance et qui semblent dire : plus on a de dettes, plus on est
riche. Le disciple présenterait bien quelques objections; certain
qu'elles glisseraient, sans pénétrer d'une ligne, sur cet esprit fermé
aux influences du dehors, il se tait. Mais se retire-t-il converti?
M. Caron, archidiacre de la rive droite : les délices du cardinal,
par sa délicatesse de conscience et sa bonté de cœur. Plus enclin
à consulter qu'à trancher. Homme d'action, « puisqu'il le faut >s
il serait plus volontiers homme d'étude. Le vieux Paris ecclésiastique
est le champ de ses recherches, et il y fait des trouvailles. Ce qui
fait son triomphe, ce en quoi il s'est créé une spécialité, ce sont les
installations curiales. Au lieu d'un discours banal, toujours le même,
répété de paroisse en ps^oisse, c'est une étude historique, archéolo-
gique, topographique de l'église pourvue, que M. Caron débite
chaque fois du haut de la chaire; étude un peu longue peut-être
à l'audition, mais que les lecteurs savourent le samedi suivant dans
la Semaine religieuse^ vivement intéressés par cette leçon d'histoire
parisienne où tout est fait pour piquer la curiosité : le fond, pa-
tiemment fouillé; le style, tour à tour serré et nu, fleuri et pimpant;
l'art des digressions, courtes et lestement enlevées; et jusqu'à la
marche des verbes, tous au mode présent comme dans les visions
d'Ezéchiel.
Je connais moins M. Gindre. Je sais que sa science théologique
lui avait conquis l'estime, et son aménité de caractère la sympathie
de Son Êminence. Mais l'archidiacre de la rive gauche venait très
rarement à l'audience du cardinal, sans doute faute d'affaires à
proposer. Heureux archidiacre, à qui la sagesse de ses administrés
fusait de tels loisirs!
M. Pelgé, archidiacre de la banlieue, a fort à faire pour maintenir
la paix entre ses m^res et ses curés. Les torts, est-il besoin de
le dire? sont plus souvent du côté des premiers, à qui on semble
avoir soufflé comme mot d'ordre : guerre au clocher. M. Pelgé,
parisien, — il vint au monde rue Bleue, — s'est trouvé d'abord un
peu décontenancé sur ce terrain inconnu. Il ne se doutait pas de
ce que peut renfermer d'habileté et de rouerie la cervelle d'un
paysan. Son Êminence l'encourage et le guide, en l'initiant aux
finesses de la diplomatie rurale; et comme il a l'entendement très
délié, il profite à vue d'œil. De quoi je ne demanderais la preuve
qu'à la franc-maçonnerie suburbaine, que l'archidiacre a assez
adroitement manœuvré pour expulser de plusieurs conseils de
fabrique oii elle avait audadeusement élu domicile.
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658 LE CARDINAL OUIBEBrr
Avec M. de Conrcy» c'est le Paris charitable qui apparaît derant
le cardinal. Les comptes-rendus du directeur des Œuvres diocé-
saines sont écoutés avec un plaisir visible. Ces réunions publiques
et privées, ob se sont débattus les intérêts des pauvres, des ma^
lades, des écoles libres, repassent vivantes sous les yeux de Son
Éminence, qui s'attendrit à ce spectacle de l'inépuisable libéralité
de ses diocésains. Monseigneur s'égaie aussi au récit de certains
épisodes, par exemple, de l'interminable querelle des abbés de L.
et de B. , se disputant les Vieux Papiers y prenant tour à tour H. de
Courcy pour arbitre et le récusant tour à tour, s'anathématisant
après s'être embrassés, se menaçant de papier timbré après s'être
réconciliés, jusqu'à ce qu'un troisième compétiteur, l'abbé R. se
présente, qui les met définitivement d'accord, en revendiquant pour
lui seul les Papiers en litige.
Monseigneur apprécie fort son directeur des Œuvres, qui, sous
des dehors réservés, montre une fermeté insinuante, une soupleœe
habile et une humeur pleine d'entrain. Un seul défaut le peine dans
M. de Courcy, défaut invétéré et dont le docteur Vignolo avait en
*vain tenté de le corriger au grand séminaire,... le défaut de santé.
Oublier M. Poudroux, ce serait laisser dans l'ombre la source
d'une des plus vives joies du cardinal. On sait avec quelle ardeur,
quelle constance, quelle ténacité. Son Ëminence poursuit la gran-
diose construction de Montmartre, et comment il a su attirer vers
cette colossale entreprise un courant de souscriptions qui n'a pas
de pareil dans l'histoire. La France entière contribue. De Dunkerque
à Bayonne, de Brest à Nice, les dons se succèdent avec une persé-
vérance que ne rebutent ni l'insécurité du présent ni les menaces
de l'avenir. C'est M. Poudroux qui est chargé d'encaisser les enyois
quotidiens. Aussi, quand il le voit airiver chaque deniier du mois
SCS registres à la main, le visage du vieillard s'illumine d'un
sourire de satisfaction. La recette mensuelle dépasse toujours
100 000 francs, et touche quelquefois à 200 000. Le cardmal jette
un coup d'oeil sur les registres, dont la belle ordonnance et la
grosse écriture ronde lui arrachent un expressif a très bîen » de
contentement, et il congédie l'heureux trésorier du Vœu nalioDal,
en le bénissant et louant en lui l'halnleté du comptable en même
temps que le zèle du disciple du Sacré-Cœur.
A onze heures et demie, déjeuner. La salle à manger est sâtoée
au premier étage. A la table cardinalice se réunissratt avec Mgr le
coadjuteur, MM. Pelgé, Reulet et Pages. Le cardinal mange très
peu. Après le potage, il ne touche jamais qu'à un plaU Autrefc^
sa boisson se composait d'eau pure; aujourd'hui il la teinte d'an
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LE GiEDINAL GUIBIBI 65d
filet de viû de Touraiae, léger et peu corsé, qu'il aime pour sa
douceur et pour son origine.
Eûtre cette rapide réfection et la reprise du travail^ une récréa-
tion... de trois minutes : le temps de « servir ses bêtes ». Le jardin
de r Archevêché, avec ses fourrés, ses arbres de haute futaie, sa
vasque d'eau jaillissante, est fait pour attirer les oiseaux. Plusieurs
tribus y ont établi leur demeure. On y voit des moineaux, des
fauvettes, des ramiers, des merles, et jusqu'à des pinsons et des
bergeronnettes. Quand, sur le coup de midi, la fenêtre du salon
attenant à la salle à manger s'ouvre et laisse apercevoir le cardinal
avec sa provision de pain à la main, ils accourent avec de petits
cria, avec des frétillements dlmpatience. Ils ont si bien compris et
se souviennent si fidèlement, que, si parfois la fenêtre tarde à
s'ouvrir, on les voit, curieusement, anxieusement voleter autour,
irôler les vitres de leur bec et de leur aile, semblant dire en leur
langage : et nous? est-ce qu'on nous oublie ?
Enfin la main nourricière répand, à plusieurs jets, des fragments
de pain sur le sol. Alors quelle invasion et quelle mêlée! Les pre-
miers i la curée sont les pierrots. Querelleurs et criards, ils ont bien-
tôt fait de mettre en fuite la fauvette et le pinson ; mais ils ne par-
viennent à intimider ni le placide ramier, qui s'avance à pas comptés
et consomme sur place les plus beaux morceaux, ni le rusé merle,
dont la stratégie amuse beaucoup Son Êminencc : au lieu de se pré-
cipiter en aOamé sur le terrain jonché de victuailles, il observe et
attend. C'est lorsque deux ou trois pierrots ont traîné à l'écart un
gros morceau qu'ils se disputent, que le merle survient, enlève
prestement la miette de discorde et va la croquer sous les sureaux.
Scène renouvelée de Bertrand et de Raton, d'où le cardinal prend
quelquefois occasion pour proooQcer Télogo du merle; c'est quand
une voix malavisée vient traiter de niaises ses allées et contremarches.
M Niais, un tel animal? Moi, je le tiens pour le plus spirituel des
races ailées. Vous venez de voir comme il a borné ces innocents moi-
neaux et quels jeCiaes il sait imposer à leur voracité campagnarde.
Spirituel et réfléchi. Regardez là-bas : à peine a-t-il fait quatre pas,
il s'arrête et médite; quatre nouveaux pas,, il s'arrête et médite
encore, et le voili qui prend impâtueusement son essor. N'est-ce
pas l'image du sage, qui n'entreprend rien sans avoir pesé le pour
et le contre, mais qui, une fois sa décision prise, passe résolument
à l'action? »
L'après-midi était partagé entre les audiences, le travail de
cabinet et la prière.
Le cardinal recevait volontiers, sans distinguer entre visiteur et
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660 LE CÂRDmAL GUIBERT
visiteur; il estimait qu'un évêque se doit à ses diocésains comme
un père à ses enfants. A ses audiences, dans les premiers temps,
venait qui voulait. Ce n'est que plus tard, en se voyant assiégé du
matin au soir, et des fois sans une demi-heure de loisir pour
vaquer à d'autres besognes, qu'il adopta le système des lettres
d'introduction, et encore n'eut-il garde d'y assujettir ses prêtres,
qu'il a reçus, jusqu'à la fin, à toute occasion et à toute heure.
Il y avait quelque embarras dans l'abord. Devant cette figure aus-
tère et sous cet œil profond, on se sentait comme intimidé, mads une
seconde seulement : cette figure et ce regard s'éclairaient de tant
de douceur et de bienveillance, que, la seconde d'après, la glace
était rompue et le visiteur mis à son aise dès les premiers mots.
Engagé, l'entretien ne prenait pas fin de sitôt. Le cardinal s'était
fait comme une loi de ne jamais paraître pressé; par politesse, sans
doute, mais aussi pour le plaisir de causer. Car il aimait la cau-
serie, et, soit par disposition naturelle, soit à cause d'une demi-
surdité qui le gênait, il en faisait volontiers les frais : à la grande
satisfaction de la plupart de ses interlocuteurs, qui trouvaient à ce
rôle de simples auditeurs tout charme et tout profit, mais au
désappointement d'une certaine catégorie de visiteurs, venus tout
droit du royaume d'Utopie pour soumettre au cardinal leurs élucu-
brations, leurs plans de réformes religieuses, financières, écono-
miques, voire même militaires. Ceux-ci n'ayant pu, dans le colloque,
place)- leur exposé, si ce n'est par tronçons hachés et recousus, se
retiraient de l'audience désolés mais non découragés. Monseigneur
s'aperçut qu'ils revenaient; il résolut d'essayer si le plus court
encore ne serait pas de les écouter tout au long.
Comment l'essai réussit, le cardinal s'est amusé plus d'une fois
à le raconter : « Je vis entrer un grand vieillard, un rouleau de
papiers sous le bras. « — Monseigneur, dit-il, voici un homme qui
vient vous demander de collaborer avec lui à une œuvre patriotique.
Je ne puis vous donner qu'une heure. — Mais c'est déjà bien géné-
reux de votre part, une heure. — Oh 1 j'ai tant à vous dire, des choses
si importantes à vous communiquer! » Déroulant alors son rouleau,
il me présente un cahier dontl'en-tête portait : Le salut de la France
par les abeilles, et reprend la parole : « — 11 est nécessaire de vous
développer de vive voix ce que contient en substance ce manuscrit.
Veut-on enfin, chez nous, mettre un terme aux crises agricoles,
financières, sociales? J'ai trouvé le secret : universaliser la culture
du colza, imposer à tous les propriétaires l'obligation d'entretenir des
ruches de mouches à miel, tant de ruches par hectare. Rapport des
terres : 50 pour 100. Inde impôt unique. » Et abordant méthodique-
ment les multiples points de son système, il développait, développait.
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LE CARDINAL GUIBERT 661
développait. Moi, j'écoutais, muet et sérieux. Cela durait depuis
trois quarts d'heure. Tout à coup, regardant ma pendule : « — Mon-
seigneur, dit-il, je suis forcé d'arrêter là. Le chemin de fer n'attend
pas. Mais je reviendrai. Quand vous aurez entendu tous mes dévelop-
pements, vous ne pourrez pas résister, et mon plan de salut national
aura pour tenant un prince de l'Église. » Les mots «je reviendrai »
me tintaient dans les oreilles, en le reconduisant. Comment con-
jurer la terrible menace? Je hasarde une objection : « — Ne trouvez-
vous pas, monsieur, que nous sommes bien vieux, vous et moi,
pour commencer des entreprises à longue échéance? » — « Ah! oui,
réplique-t-il avec un petit sourire d'incrédulité, vous voulez citer
Horace : spem nos vetat inchoare longam! Mais ce n'est là que le
dire d'un poète. Voyez M. Chevreul... Non, non; quand on tient le
bonheur de la France, il ne faut pas reculer. Je reviendrai. » Ce
disant, il fait un faux pas et tombe sur le tapis. J'étais sauvé! Ce
faux pas, en l'avertissant de la faiblesse de ses jambes, avait été
plus persuasif que mon objection et que le vers d'Horace. Car
mon redoutable utopiste ne revint pas. »
Dans l'intervalle des audiences, ou quand elles avaient pris fin,
le cardinal récitait les Petites Heures, les Vêpres et les Compiles,
seul, en marchant dans son vaste salon du premier étage, très
bien éclairé par de superbes fenêtres. Il faisait sa lecture spirituelle
le plus souvent dans Y Imitation^ dont les pages, repassées cent
fois, lui semblaient toujours imprégnées d'une saveur nouvelle, ou
dans les Elévations de Bossuet, qu'il aimait pour la forte piété
qu'eUes respirent et pour les généreux élans qu'elles suggèrent.
A six heures un quart, descente à la chapelle du rez-de-chaussée,
pour la visite au Saint Sacrement. Son Eminence tenait à ce que
le corps de Notre-Seigneur fût gardé dans cette chapelle, acces-
sible à tous et à toute heure, afin que la sainte Eucharistie eût
plus d'adorateurs.
Même pendant sa longue maladie, le cardinal s'est refusé à
laisser transporter la Réserve dans son oratoire privé, plus difficile
à aborder, disant qu'il ne voulait pas, pour sa commodité, priver
les autres d'approcher le divin Consolateur. C'était un spectacle
touchant de le voir, malgré sa faiblesse, se rendre quotidienne-
ment aux pieds de son Maître, et remonter ensuite le grand esca-
lier au bras de la sœur de l'Espérance, lentement, péniblement,
après une halte à chaque palier, mais l'air satisfait cependant et le
visage souriant, comme celui de quelqu'un qui sort de chez un ami.
Dîner à six heures et demie. C'était, du moins, l'heure régle-
mentaire. Mais le cardinal, une fois en présence de la sainte
Eucharistie, s'absorbait tellement dans son adoration, qu'il sem-
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662 LE CARDINAL G\MUT
blait perdre la notion du temps; «i bien que, remontant après
avoir voulu passer un quart d'heure en oraison, il témoignait
quelquefois sa surprise de voir l'aiguille de la pendule moins près
de la demie que de sept heures.
Le repas commence par la lecture d'un chapitre de l'Écriture
sainte. Table convenablement pourvue, sans avoir jamais rien de
recherché. Pas de primeurs, pas de gibi^ rare, pas de ces pkus
(lui flatteraient peut-être le palais, mais qui coûtent cher : Son
Eminence ne perd pas de vue son budget des pauvres. Conv^sation
familière, souvent enjouée. Le cardinal conte volontiers, €t«vectroe
légère pointe de malice qui en double le charme, ses souvenirs; il
en a de comiques, de piquants, de touchants, sur Mgr MioHis,
sur le clergé corse, sur ses courses pastorales dans les montagnes
de l'Ardèche, sur le gouvernement de la Défense nationale hébergé
dans son palais de Tours.
De la salle à manger on passe au salon, où le café est servi.
Son Émînence en prend un quart de tasse. Jamais de liqueurs. Je
me trompe : une fois, — c'était au festin de ses noces d'or^ — on
ami ayant apporté une vieille bouteille de chartreuse qu'il se
vantait d'avoir fait goûter à Pie IX, le cardinal consentit à boire
quelque gouttes du précieux élixir, « pour imiter le Pape ».
Ici se place le premier et unique délassement de la journée.
Avant de s'asseoir, le chapelet; on le récite à hante voix, en se
promenant en long et en large. Ces évolutions plaisent au vieil-
lard, à qui le mouvement est d'ailleurs recommandé par le àoo
tour. Mais si son pied est léger, sa parole est lente, nous le savons ;
il ariive à peine à la moitié du Gloria, que les autres ont touché
€nnen. Les autres^ ce n'est pas X, personnage grave, qui récite
Pater Noster^ Ave Mariai posément, comme il convient à on
homme de sa maturité ; c'est moins encore le pieux coadjuteur.
Les autres, ce sont deux jeunes gens que la pétulance de Tâlge
entraîne à tout précipiter, k pour avoir plus tôt fini ». Lenr tox)p
bouillante fougue trouve sa punition dans la raillerie de Son Ekm-
nence, qui leur dit quelquefois : « Vous en passez au moms la
moitié. Je doute que vous gagniez le quart des indulgences. »
Une bonne partie de la récréation était consacrée aux joanMknr.
Le cardinal lisait surtout la Défense et V Univers.
L'Union^ — quand elle vivait, — ne lui inspirait certes ancane
antipathie. Mais il disait : « la vieille Union »; et il trouvait qoe
la rédaction, dans sa polémique quotidienne comme dans son
allure générale, s'harmonisait trop avec Tàge de la feuille. Cette
indifférence désolait M. Poujoulat, principal rédacteur, qui visait
tous les jeudis dîner à l'Archevêché. Il fallait yoir le célèbre jour-
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LE Cardinal guibert 663
naliste s'ingénier pendant le café pour amener le cardinal à ouvrir
son Union. Impuissantes manœuvres! Quand Monseigneur se
voyait serré de trop près, il s'esquivait en invoquant l'adage non
bis in idem. Faisant allusion à l'entretien qui avait précédé le repas :
— Votre journal, mon ami, vous me l'avez dit tout à l'heure.
C'est mieoi que si je lavais lu.
Le cardioal recevait aussi le Cotrespofidant. La Revue catholique
publie des études philosophiques et des aperçus politiques qui
avaient le don de le captiver.
A neuf heures se termine la partie récréative de la soirée.
Le reste est donné aux derniers exercices de piété. D'abord
récitation de Matines et Laudes, qui se fait toujours à deux. Son
Éminence alterne les versets des psaumes et les leçons avec son
assistant, qui est quelquefois M. Caron ou M. Reulet, msds plus
habituellement M. Petit. Le cardinal, qui a conscience de sa lenteur
de parole, aime qu'on le stimule et qu'on le pousse. M. Petit lui
rend ce service avec usure, tandis que M. Caron se porte plutôt
à Texcès contraire; de son timbre clair et harmonieux, il martelle
syllabes et dédame versets; ce qui fait dire au cardinal : (( Avec
M. Caron, mon rMe change : je ne suis pas poussé, je pousse. »
Demeuré seul i^ës cet exercice, il continuait, jusqu'à onze
heures, qui était le moment de son sommeil, à se livrer à l'oraison
ou à des lectui-es pieuses, sans omettre jamais une méditation de
qndques nÛButes sur la mort. U se félicitait hautement à la fin de
sa vie d'avoir été fidèle k cette pratique. Au milieu de la terrible
crise qui faiUit l'emporter en avril 188à, il disait avec une tran-
quillité sereine à son entourage désolé : a Voilà plus de soixante
ans que je ne me suis pas couché une fois sans regarder la mort
ea tace pendant cinq minutes. Je m'en trouve bien aujourd'hui. Je
m'étais ainsi de longue main familiarisé avec la pensée de la mort.
Sa présence ne m'effraie point Je la sahie comme une vieille
connaissance. ^
Telle était la journée du cardinal. Le lecteur aura pu voir qu'elle
réalisait asse^ beureosemmt oe que Monseigneur avait demandé à
Dien dans sa méditation du matin, et que c'étsdt « une bonne
journée » -
D. Reulct.
La suite prochainement.
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MESSIEURS DE CISAY'
La kermesse était dans tout son éclat, ou, comme on dit en style
moderne, battait son plein. L'hôtel entier, jardins et salons, était
illuminé. Dans les jardins, sous les lanternes de couleur, sous les
cordons de gaz, formant des arcades et des frontons, une foule d'en-
fants en grande toilette s'ébaudissait devant les différents théâtres.
Des baraques de toile peinte, décorées de girandoles et de Jbande-
rôles, s'élevaient deci delà, qui sur la pelouse, qui entre les arbres,
qui s'accotant aux servitudes et les dissimulant. C'était une foire
en miniature, mais une foire aristocratique, où acteurs et spectateurs
étaient gens du monde. Des quêteuses, portant une ëcharpe bleu
de ciel, se tenaient à la porte de chaque enceinte et tendaient leur
bourse aux bébés qui y mettaient leur pièce blanche, aux mères
qui joignaient à leur offrande un mot d'éloge ou un sourire de
connaissance.
— Comment! c'est vousl bravo! je ne vous savais pas si lancée
dans...
— Il faut bien faire quelque chose pour les autres quand on voit
tout le monde se dévouer. Avez- vous vu le petit B...?
— Pas encore. C'est aux Puppazzi, n'est-ce pas?
— Il est désopilant, ma chère, un entrain! un brio! Pendant les
répétitions, c'était un feu roulant. Vous m'en direz des nouvelles.
— Maman ! maman ! nous allons manquer le spectacle I
— C'est juste, ma chérie, entrons vite. Au revoir, Berthe! bonne
recette, ma toute belle!
Aidant les quêteuses et traversant les jardins, de jeunes cominls-
saires en habit, avec une rosette rouge et or, couraient avec des
airs effarés, des airs d'une importance suprême. Parfois on les voyait
* Voy. le Correspondant du iO novembre 1887.
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MESSIEURS DE GISÂY 665
escalader une scène, disparaître dans des coulisses, ou soulever des
coins de tenture en se faufilant par-dessous. Des cris, des rires, des
chuchotements, les phrases les plus baroques se heurtaient au
passage. On les chargeait de commissions invraisemblables. On les
voyait porter des objets inattendus.
— Raymond I criait une voix désespérée, j'ai oublié ma perruque,
la grosse perruque rousse! va vite, c'est sonné!
Et Raymond revenait peu après apportant la perruque à bout de
bras, à la grande joie des enfants, qui battaient des mains.
Plus souvent c'était un pot de rouge, une patte de lièvre, une
boîte à poudre, que les commissaires faisaient passer aux acteurs.
Puis, toujours à la besogne, ils revenaient au plus pressé des
groupes, soulevaient des chaises, enlevaient des enfants par-dessus
les têtes pour les placer ou les déplacer, recevaient beaucoup de
réclamations et heureusement aussi beaucoup de sourires.
Dans les cas graves, il fallait en référer à la maîtresse de céans.
On voyait alors le jeune homme à rosette rouge et or, ramenant
à son bras une grande femme brune, vêtue d'une robe noire ou-
verte, èiincelante de jais, ruisselante de diamants, très droite, très
froide, ne lâchant jamais son éventail, et marchant avec des airs
de reine. M"' Fulston avait dû être belle. On le sentait surtout à
son air qui en était évidemment convaincu. Mais elle était devenue
beaucoup trop forte, et ses grosses joues flasques, jointes à un nez
courbé, à une physionomie impérieuse, lui donnaient un aspect
souverainement désagréable.
— Elle se croit en or! disait Frumand.
Pourtant, M"*' Fulston, recevant chez elle, avait la prétention
d'être aimable. Sa bouche se détendait dans une sorte de sourire,
et elle faisait ce qu'elle pouvait pour s'empresser. Après s'être
informée de la difficulté, elle envoyait un ordre, parlait haut, ser-
rait la msdn à quinze ou vingt personnes, jetait un coup d'œil sa-
tisfait sur l'aflluence des gens et s'éloignait tout d'une pièce, en
reprenant sans le vouloir cet air gourmé des Américaines qui ont
la prétention de i^ger les Anglaises.
D'autres jeunes gens plus habiles ou plus rompus à la vie mon-
daine, s'adressaient à M^'^ Fulston. Ils allaient la chercher jusqu'à
son comptoir, au milieu des vendeuses; ils la conjuraient de venir
à leur secours, et elle y consentait, très flattée sans qu'il y parût.
M*** Georgîna Fulston était une grande fille aux cheveux (Aâtains.
Certes, où ne pouvait pas dire qu'elle fût jolie et cependant elle
n'était pas laide. Mais tous ses traits étaient exagérés; son nez,
assez droit, était trop fort; quand elle ouvrait la bouche, c'était
pour montrer de larges palettes d'ivoire; la couturière s'évertuait
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666 UBSUURS DR (3SàT
à diminuer la longueur de sa taille; ses pieds et ses nuuns déso-
laient le gantier et le cordonnier; et pourtant il y avidt dans cette
grande personne je ne sais quoi de plaisant, de bon enfanti de
cavalier, qui harmonisait TensemUe. Ce qu'elle avait de plus
étrange, c'étaient les yeux. Ils faisaient contraste avec elle-même.
W^^ Fulston avait Tallure décidée; la forme de son visage aussi
bien que de son caractère étaient arrêtés. Et ses yeux, ses yeux
étaient d*un bleu pâle, si pâles, si clairs, si dégradés, comme disent
les peintres, qu'ils paraissaient presque décolorés. Naturellemeat
ces yeux-là ne pouvaient rien exprimer de bien vif, et c'était la plus
singulière chose du monde d'entendre M""" Fulston parler hardi-
ment, avec un geste déterminé, un port de tète énergique^ sans
pouvoir mettre d'accord son regard éternellement terne, éternelle-
ment perdu comme un lointain.
A tout prendre, elle ne manquât point de prétendants. H^*"* Ful6>
ton devait hériter d'une fortune incalcolable ; sa dot était de
trois millions, qu'on savait être déposés' chez un banquier et prêta
à être versés le jour du mariage. Elle était d'une élégance suprême,
inaugurant les modes et portant la toilette avec une désinvolture,
avec un sans-gêne tout i fait conquérants. Personne ne donnait le
shake hands avec autant de crânerie. On ne l'avait jamais vue
embarrassée. Elle ne se gênait pas plus pour dire leur fait à ses
amies qu'à ses adorateurs, voire même à sa mère, quand l'occasion
s'en présentait. Pas plus capricieuse qu'une autre, et même assex
rdsonnable, pour une enfant gâtée, comme elle l'avait été toute
sa vie.
On lui donnait dix-huit ans, elle en perlait au moins vingt. Il y
avait deux ans qu elle habitait Paris avec sa mère. Elles étaient
très lancées dans le monde et recevaient beaucoup. M. Fubton
étsdt apparu une ou deux fois, mais le plus rarement possible. U
n'aimait pas l'Europe et parlait à peine français. On dîsait mèncie
tout bas que sa façon de traiter les affiûres n'aurait pas reçu Tap-
probation de nos tribunaux. Inventions jalouses probablement,
histoires malveillantes de quelque amoureux évincé qu'il Q*6lait
guère utile d'approfondir.
C'était la première fois que H""* Fulston prêtait son b(^ pour
une fête de charité. Il fallait lui rendre cette justice, qu'elle avait
fait magnifiquement les choses. Le rez-de-cbaussée avait été boa-
leversé; les portes étaient enlevées; une ou deux cloisons avauDt
été sacrifiées, et l'on avdt obtenu ainsi un hall splendide od étalent
installées les vendeuses.
L'intention des organisateurs avait été de représrater les cinq
parties du monde. C'était vaste. Par une attention des plus dôlU
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l
MESSIEOBS DE CISAY 667
cates, M"® Fuiston avait donné la suprématie à F Europe, en ce sens
que l'Europe occupait le fond de la salle. Sous xm dais iounense,
les diverses nations européennes étaient figurées, oh ! bien singa-
lièrement figurées par des poupées que l'on avait habillées de diffé-
rentes façons et groupées par peuples.
11 y avait là de grandes Anglaises t les unes en tenue de voya^
avec la toque et le châle, les autres en robe de cérémonie, natu-
rellement du plus mauvais goût. L'une d'elles, qui obtenait un succès
fou, représentait une lady suivie de sa famille, quinze enfants, par
râfig de taille, alignés derrière elle, depuis la blonde miss qui n'a
pas encore les cheveux relevés, jusqu'au baby qu'on a arraché
pour la circonstance aux mystères de la nursery.
A côté, on avait mis les Allemandes, sans doute i cause des
alliances royales : des tresses blondes à l'infini et de petites tailles
rofidelettes, de petites mines à la fois sentimentales et rebondies
qui réjouissaient l'œil.
Puis les brunes Espagnoles, les Italiennes, les Grecques, les Tur-
ques, les Russes, les jolies Parisiennes, les Suissesses; et dans un
coin, comme une note attendrie, quelques Alsaciennes avec leur
grande coiffure, triste comme un deuil.
£t derrière les poupées, i demi cachées, allant et venant, les
jeunes filles faisaient dioisir les enfants et, quand elles avaient
rendu, déposaient leur recette dans une corbeille. C'était charmant
de les voir passer si vivantes et â fraîches derrière ces figures
inanimées. Du plafond pendaient des lustres. Des drapeaux flot-
taient : drapeaux anglais, italiens, hollandais, drapeaux de toutes
les oatioos. Mais la fête était bien française, à en juger par cette.
jeunesse, et dans le fond, enveloppant l'estrade, il y avait des guir-
landes de roses d'automne, autre rich^se ationale.
Jeanne d'Oyrelles se distinguait au milieu des autres vendeuses
par son entrain et sa grAce. Elle était empressée sans affectation,
nullement préoccupée de l'effet qu'elle pouvait produire ; sa simpli-
cité, son aisance naturelle lui croient une place à part au milieu de
ses compagnes qui ne semblaient appliquées qu'à se copier. Jeanne
restait elle-roême; elle avait son originalité, sa façon d'être, et sa
mère avait veillé & ce qu'elle ne perdît pas ce don précieux. Chose
rare/ Jeanne était très affable. Elle causait, et causait bien. Elle
était même aimable! C'est démodé, dira-t-on. On ne fait plus de
frais q[ue quand on est chez soi, et encore!
M^* d'Oyrelles ne tenait pas de si près à la mode.
.-^ Ma chère enfant, répétait-elle à sa fille, il faut qu'une femme
soit aimable. C'est un devoir social, un devoir comme un autre,
trop souvent négligé.
Digitized by CjOOQ IC
668 MESSIEURS DE GlSiY
— Mais, maman, on va m'accuser de faire des avances.
— Sois tranquille. Personne ne s'y trompera. Tu seras d'autant
plus réservée, et partant d'autant plus respectée, que ton affabilité
s'éloignera davantage de ces façons cavalières qui sont en usage
aujourd'hui envers les jeunes gens. Je les trouve à la fois rudes et
provocantes. Rien n'est choquant comme cette camaraderie qu'on
affecte à Tégard des hommes. Je te réponds qu'elle leur déplaît et
que ce n'est pas le moyen pour une jeune ûUe de s'attirer des
hommages sérieux.
— Ahl disait Jeanne avec un soupir, des hommages sérieux!
épouser un mari qui soit vraiment un homme! quel rêve irréalisable!
M"** d'Oyrelles sourit :
— Pas tant que tu le crois. Il faut le mériter, voilà tout. Il faut
tâcher d'être toi-même, et meilleure que tant d'autres. Quoi qu'en
pense le monde, ma Jeanne, on n'épouse jamais que celui qu'on
mérite, crois-le bien.
lime d'Oyrelles regardait sa fille. Puis, tout à coup, craignant de
montrer malgré elle la fierté que lui inspirait cette vue, elle détour-
nait les yeux et changeait de sujet,
A droite de l'Europe, on voyait l'Afrique.
Là, on vendait des fruits étalés sous une forêt de palmiers et de
bananiers. Fruits en boîtes, fruits en conserve, fnûts dans toute
leur fraîcheur, et surtout, au milieu de la boutique, un échafaudage
d'ananas, couronnés de leurs feuilles vertes qui s'enlevaient comme
des panaches et qu'on emportait comme des trophées.
En face de l'Afrique, l'Asie.
Une foule de détails : des chinoiseries sans nombre, tasses,
vases, écrans, paravents, boites de laque, potiches, assiettes, plantes
en miniature. De grands eucalyptus se penchaient entre les giran-
doles. Puis on trouvait aussi de petits dieux hindous, quelques
étoffes de kachemyr, quelques armes pour les amateurs et de jolies
croix de paille avec des fleurs de Jérusalem.
Les deux autres places représentaient l'Amérique et TOcéanie.
L'Océanie était peut-être un peu sacrifiée. Il n'y avait guère que
des coquillages, de petits objets de bois des îles et quelques affreuses
statuettes simulant des sauvages. On avait pourtant adjoint à cette
partie du monde, parce qu'on la trouvait déshéritée et aussi pour
apprendre aux enfants qu'on ne pouvait y aller que par mer, on avait
adjoint la section des bateaux. Il y en avait de toutes les formes et
de toutes les grandeurs. Navires à vapeur, à voile, cuirassés, de
guerre, de commerce, chaloupes, barques, pirogues, canots, et
jusqu'à des objets d'étagères, creusés dans une coque de ùoix et
appareillés comme une corvette.
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MESSEBURS DE GISÂT 669
Les garçons petits et grands s'arrêtaient devant l'Océanie et réta*
blissaient un peu l'équilibre.
Mais r Amérique était bien séduisante I
D'abord, M"' Fulston y trônait en personne. Elle avadt l'air d'être
vêtue comme Peau d'âne, d'une robe couleur du soleil, tant étince-
laîent les broderies de son corsage et de sa jupe, faites d'or et
d'argent mélangés. On avait sans doute cru être modeste en choi-
fflssant pour FAmérique la seule représentation de natures mortes.
Maïs cet étalage de fourrures, de peaux, de grands oiseaux empaillés,
d'ailes étendues, de bois de cerf, de têtes d'antilope, de plumes et
de quelques flèches indiennes, jetées çà et là, comme au hasard,
produisait un effet somptueux. Des serpents enroulés autour de
troncs d'arbre encadraient la scène. Quelques-uns retombaient du
plafond, suspendus par la queue. Deux ou trois singes grimaçaient
dans des branches. Des oiseaux de paradis étaient soutenus en l'air
par des fils invisibles.
C'était une singulière idée de passer sous silence les industries
américaines et de ne vouloir prendre du nouveau monde que ses
richesses naturelles. Mais il y gagnait. M"' Fulston, entourée de
quelques compatriotes, ne suffisait pas à échanger contre des pièces
d'or ses tapis de peaux de bêtes, et les jeunes gens surtout assié-
geaient la boutique. Plus libres que les Françaises, les jeunes Amé-
ricaines riaient avec eux, s'accoudant pour causer, et les traitant
de pair à. pair.
Un peu plus loin, dans un autre salon, les mères s'étaient réunies
et tenaient le buffet.
Il était huit heures du soir quand Bernard et ses deux amis firent
leur apparition. Depuis une heure déjà la fête était en train, on
avait commencé tôt à cause des enfants qui peu à peu s'en allaient
dormir, cédant la place à de plus grands.
Souvent on voyait des têtes de jeunes filles, penchées entre les
feuillages, et cherchant quelqu'un dans la salle. D'autres vendeuses
s'asseyaient, déjà lasses, et peut-être déçues.
Bernard, qui avait d'abord fait un tour dans les jardins, fut ébloui
en entiant dans le hall aux boutiques.
— Quel luxel c'est superbe, en vérité I
— Tu trouves? dit Frumand d'un ton rogue.
Frumand n'avait pas l'air de bonne humeur. Il s'était pendu au
bras de Bernard, qu'il ne voulait pas lâcher. Mélinot les suivait,
toujours silencieux, toujours rangé, se faisant le plus petit possible
pour passer sans gêner personne.
— Ah I voilà le vicomte de Cisay 1 cria un des jeunes gens qui se
tenaient en permanence devant l'Amérique.
25 NOVEMonB 1887. ^3
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670 MI9S1JSDBS 1» GI8À.Y
— On vous croyait perdu dans les bois^ de Chaoteloup.
Plusieurs mains se tendirent, v^rs ki, tout le moaude.se retourna,
et Reimardv se dég^tgeant. de Frumoad^ s'a^^ads^ pour saloef te
jeuoea fillies.
U fut accueilli d'une façon très^ flatteuse^ et ii}^ Fuldton, tena&t
au bout de ses doigts une magnifique sagaie, cpiiita, Tangle gauche
où elle se trouvait pour se rapprocher du jeune vicomte.
— Un louis ! disait-elle, en réponse à quelqu'un.. C'est trop peu,
n'estrce pas, IML de Gisay?
Bernard comprit. Et mettant la main à la poche de son gilet, il
en retira phisifiurs^ pièces d'or, les déposa dans un plateau que M
tendait Vhéritière et reçut en échange la si^e, accompagné d'un
sourire rayonnant.
— Peste I murmura Frumand à l'oreilk daliélinoty comme il y
val
— C'est une belle personne, dit le clerc de notaire.
— Une belle personne I exclama FrumancL Oh I non ! par exemple,
dites que c'est une millionnaire qui veut se passer la fantaisie d'une
couronne»
Et tirant Mélinot par le bras, il l'entraîna plus Icmif comme s'il
était mécontent.
Au même moment, M'^'' Fulston apparaksait. Elle voulait sans
doute parler à sa fille. On s'écarta pour la laisser passer.
— Tiens! M. de Cisay I dit-elle d'un ton de surprise très naturel,
quoiqu'elle eût aperçu Bernard depuis son entrée dans fat saUe:.
Bernard salua; la maîtresse de la maison lui tendit la main et,
oubliant sans doute le sujet qui l'avait amenée, se mit à causer avec
lui, à lui demander des nouvelles de son père et de scm grand-père.
Évidemment on s'occupait beaucoup de Bernard. Pour lui, il
rendait d'un air tranquille aux politesses dont on le comblait. Et
quand il le put, il se dégagea du groupe, et alla retrouver Frumand.
Il fut mal reçu : Frumand avait son sûr railleur et son coup d'ceii
sec :
. — Mes compliments, mon cher.
— Compliments de quoi?
— Je ne te savais pas tant de succès près de la colonie étrangère*
— Tu plaisantes, répondit Bernard distrait.
Ses yeux, en effet, parcouraient la salle. Ils passai^it de TAsie à
rAMque et de l'Océanie à l'Europe avec une vague inquiétude.
— Allons aux ananas, dit Frumand qui était assez gourmand»
Bernard se laissa entraîner, et le kmg du chemin, de droite et de
gauche, il retrouvait bon nombre de. gens qui l'arrêtaient au passage»
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MESSIEURS DE CISiT 67t
11 était de ces hommes sympathiques qui se font aimer partout. Il y
a deux genres de sympathies : celle qu'on pourrait appeler la petite,
et une autre qui est plus pénétrante. La petite s'applique aux gens
qui n'ont ni vertus ni défauts, bataillon banal, inoffensif, qui ne
fait ombrage à personne et porte une flatterie dans sa médiocrité
même. L'autre s'attache à ceux qui ont un caractère ouvert et
certaines vertus communicatives, certaines qualités ea dehors,
appuyées de dons physiques qui rendent agréable tout ce qu'on
voit d'eux. Celle-là est plus rare. Elle ne tient pas précisément aux
perfections, car il y a des êtres excellents qui ont la perfection
renfermée; elle n'exclut pas les défauts, mais elle ne Ta point sans
une supériorité quelconque.
Bernard n'était pas meilleur que Frumand, mais il plaisait cent
fois plus. Son élégance naturelle, une manière à la fois simple et
noble de tenir la tête, ses beaux yeux clairs, et surtout son sourire
d'honnête homme, si franc, si droit, prévenaient en sa faveur dès le
premier coup d'oeil.
Quelques personnes aussi connaissaient Frumand :
— Comment, vous id! lui disait-on à l'oreille. C'est donc une
gageure!
— Non. J'y viens simplement comme traître. Je l'ai déclaré
d'avance.
Pendant que Frumand et même Mélinot adietaient leurs ananas,
Bernard, le dos tourné, continuait à regarder la salle.
— Pardon, monsieur, dit une voix de femme tout près de lui.
Bernard tressaillit et ramena son regard qui s' égarait au loin. A
sa droite, frWant son bras, Jeanne d'Oyrelles essayait de passer en
tenant un paquet de poupées. Mais elle avait peine à fradrela foule,'
et elle avait dû s'arrêter là en demandant protection à Bernard.
— Comment! c'est vous, mademoiselle?
ïl se troubla un peu.
— ie ne vous croyais pas là... je cherchas, au contraire...
Elle ne répondit rien, mais Bernard crut devina: qu'elle l'avait
reconnu depuis longtemps, au moment peut-être où il était entré
dans la salle, au moment où il avait acheté à M^ Fulton la sagaie
gu'il portait encore sous le bras.
Ils se rapprochèrent de la boutique de Jeanne et ee mirent &
causer comme s'ils s'étaient quittés d'hier. Leurs pensées se retrou-
vaient aisément ; elles habitaient les mêmes régions. D'instinct, ils
choisissaient les sujets qui pouvaient rapprocher leurs deux vies,
en dehors de cette salle de fête. Ce dont ils parlaient, sans être
intime, et quoique ce fut à haute voix, le plus tranqinllement du
monde, ne tenait ni à la vente ni à Paris. C'était de Fontaîne-
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672 MESSIEURS DE CISÀY
i)Ieau, et de la forêt, et de GbaDteloup, et du logis de Jeanne,
c'était même des travaux de Bernaid qu*il était question. Elle
l'interrogeait sur les choses qu elle savait le toucher, s'en préoc-
cupant autant que lui, attentive et souriante aux progrès d'esprit
du jeune homme. Grâce à l'éducation qu'elle avait reçue, Jeanne
était femme à s'intéresser aux choses sérieuses. Elle avait entendu
remuer beaucoup d'idées, et, par culture autant que par nature,
elle avait la vue haute et Thorreur des banalités. Peut-être, comme
elle était spécialement attachée aux sujets qui occupaient Ber-
nard, ne manquait-elle pas une occasion de se tenir au courant.
D'ailleurs, elle comprenait d'un mot, et surtout n'avait pas l'ombre
de prétention. Ce qu'elle disait était parfaitement simple, et pour-
tant Bernard en était pénétré. Était-ce à cause de l'accent qu elle
y mettait, du regard, du sourire?... Mon Dieu! qu'elle était char-
mante avec sa robe bleue, son teint rose et ses joUs cheveux blonds
relevés à la Louis XV, ce qui la rajeunissait encore I Comme elle
faisait tout sans apprêt, sans posel Elle était aussi semblable à
elle-même dans ce salon bruyant que dans le jardin de la Gerbière...
Bernard en était là de ses réflexions quand Frumand, qui avait
enfin acheté son ananas, se rapprocha et salua Jeanne.
Au même instant, un coup de cloche retentit dans le jardin. Il y
eut un silence général, puis on s'interrogea :
— Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que c'est?
Un mouvement se fit vers le milieu de la salle, et tout à coup on
distingua la voix de M"* Fulston :
— Mesdemoiselles, dit-elle en parlant très haut pour se (aire
entendre] de partout, c'est une représentation destinée aux ven-
deuses.^EUes sont priées de descendre au jardin.
— Très volontiers, s'écrièrent les jeunes filles.
— Nos mères tiendront les boutiques, ajouta M"* Fulston.
Chacune se précipita vers la porte; des groupes de jeunes filles
serrées les unes contre les autres, passaient en riant. M"'Fuis/on,
restée en arrière pour veiller au départ, en bonne maîtresse de
maison, se rapprocha du comptoir des poupées.
— Venez-vous, Jeanne? demandèrent les compagnes de vente.
— Oui, oui, certainement, répondit Jeanne.
Mais elle ne bougea pas. Elle attendait sa mère qu'elle voyait
venir à elle. Bernard lui en sut gré. Jeanne continua, sans affecta-
tion, de causer avec les jeunes gens.
Bernard parlait peu. Il écoutait, il regardait. Mais Frumand,
jusque-là taciturne, se mettait en verve. On eût dit que la présence
de M"** d'Oyrelles lui était douce. Sa physionomie s'éclairait, ses
yeux avaient leur belle profondeur veloutée, et Jeanne prenait
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MESSIEURS DE GISÀY 673
plaisir aux théories originales, aux idées vivantes qu'elle l'entendait
émettre.
M"* d'Oyrelles rejoignit sa fille. Sans prétendre donner de leçon
à personne, elle n'aimait pas à la quitter dans les foules, et se tenidt
près d'elle le plus possible.
— Bonjour, Bernard; bonjour, M. de Frumand. [Allez-vous nous
accompagner aux baraques? On en dit merveille.
— Biais, madame, est-ce que nous serions admis?
— Je le crois. On ne demande que des spectateurs.
— Ck)mment donci s'écria M^"" Fulston, qui s'était tout à fsdt
rapprochée, mais venez vitel Gourons, si nous voulons avoir des
plaœs.
Elle se tenait près de Bernard et lui prit le bras sans autre
cérémonie.
— Encore! murmura Frumand qui se hâta d'ofi'rir le sien &
M»* d'Oyrelles.
Quand ils arrivèrent au jardin, les baraques étaient déjà combles.
Les plus courues étaient le combat de coqs (une innovation), les
marionnettes et les Pupazzi.
M"* Fulston essaya d'abord d'entrer aux combats de coqs, mais il
y avait foule; on ne pouvait rien apercevoir. On entendait seulement
des battements d'ailes, des cris de fureur, des colères subites, et,
tout dans le haut, des voix de femmes qui disaient sur un ton
maniéré :
— Ohl c'est cruel I vraiment c'est trop cruel I
M"' Fulston chercha à se faufiler, ou à voir les coqs en s' élevant
sur la pointe des pieds. Ce combat sauvage l'attirdt et tous les
muscles de son visage se tendaient en avant. Mais ses grands yeux
glauques ne purent rien découvrir.
Pendant ce temps. M""* d'Oyrelles et Jeanne, conduites par Fru-
mand, avaient trouvé place au théâtre des marionnettes que montrait
avec beaucoup d'esprit le fameux petit B...
Bernard et M"* Fulston les rejoignirent et s'installèrent près
d'eux. La chaise de Bernard se trouva juste derrière celle de Jeanne
et pendant tout le spectacle, il put contempler à loisir cette svelte
et gracieuse personne, les mouvements harmonieux de cette taille
souple et de ce cou charmant. Parfois même, Jeanne tournait la
tête, et Bernard apercevait un contour de joue, et le rayon d'un œil
bleu. Il respirait le parfum léger qui s'échappait des cheveux de
Jeanne. Il était sous le charme, et ce qu'il répondait à M**** Fulston
était sans doute bien machinal, car tout son être, tout son rêve était
ailleurs.
Il n'eût pu dire vraiment si la représentation avait duré dix
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074 MESSIEURS DB GISiT
minutes ou si elle avait duré une heure. Seulement, vers la fin, et
au moment où M^^"* Fulston battait des mains en riant tout haut, il
ent^dit Frumand qui se penchait vers lui et qui lui dit :
— Bernard, il faut tenir ta promesse à ton tour. 11 est temps que
nous partions.
— Quand tu voudras.
— Que dites-vous? s'écria M^^* Fulston. Nous quitter 1 Mais ca
n'est pas fini, et je sais que ma mère veut vous retenir au souper.
— Désolés, mademoiselle, dit la grosse voix de Frumand, mais
nous avons un engagement, M. de Gisay et m(tt, qui va nous arra-
cher à toutes ces douceurs...
— Un engagement irrémissible? insista M"* Fulston.
— Hélas I oui, mademoiselle, reprit Bernard* Mais veuillez crCHre
que nous en sommes très malheureux.
Jeanne s'était retournée, et écoutait. Bernard fut violeminent
tenté de manquer de parole à Frumand. Mais ce n'était point facile.
Frumand venait de tirer sa montre et regardait l'heure. U avait
son air résolu :
— Hélas I hélas I nous n'avons pas une minute à perdre.
Il saisit le bras de Bernard, et tous deux, prenant congé à la fois
de M""* d'Oyrelles, de Jeanne et de M"* Fulston, disparurent rapi*
dément dans une des allées.
Quand ils furrat dana la rue, ils marchèrent quelque t^nps ea
silence. Bernard, un peu fou d'amour, se chantait intérieurem^t
mille douces choses. La longue présence de Jeanne et le charme
souverain qui émanait d'elle l'avaient grisé. Frumand mordait sa
moustache :
— Ahl çà, dit-il tout & coup, je ne suis pas content de ta, Ber-
nard. Tu m'inquiètes.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi? Parce que tu vas tomber dans Torniëre commune,
dans le vulgaire million, et que tu y laiss^as tout ce que noM
aimons en toi*
Bernard sembla sortir d'un rêve :
— Ohl dit-U, W Fulston?-..
— Eh 1 oui. M"** Fulston, répondit gravemwt Frumand.
Bernard frappa doucement sur l'épaule de son ami.
— Tranquillise-toi. Tu n'y es pas. Cette beauté-là me laisse froid
comme le lac Ontario.
— Bah I tu me le jures?
— Ohl ouil
— Mais alors...
Ils se turent tous deux, tous deux songeant. Ce fut encore Fru*
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MESSIEURS DE GISÂT 675
mand qui reprit la parole. Ils marchaient c6te & côte, sur le trottoir.
— Mon petit Bernard, dit Frumand de sa voix profonde et tendre,
je vois pourtant bien que tu es amoureux...
— Ah! cSt B^nard en souriant, tu n'en sais rien... ni moi non
plus.
— Si, si. Je suis certain que tu es amoureux.
Bernard fit un geste évasif et tourna la tête pour éviter le regard
de Frumand.
— Non, dit-il. Tu Sfids bien que je suis on homme froid. Tu me
l'as souvent répété.
— Toi, un homme froid 1 II faut s'entendre. Tu es trop discret,
Toilà tout. Tu ne sais pas, à l'occasion, lâcher la bride à tes pensées
intimes pour les jeter dans le cœur d'un ami.
Bernard, ému peut-être, resta silencieux. Frumand passa son
bras sous le sien. Il faisidt nuit. La rue était déserte. Leurs pas
résonnaient seuls sur le bitume.
— Allons, mon Bernard, pourquc» faire de la peine à ton vieil
ami, pourquoi lui cacher tes sentiments? Confie-moi ton secret.
Confie-moi le pour moi, si ce n'est pour toi, pour moi qui ai besoin
d'être rassuré sur ton compte.
— Comment cela?
— Je ne veux pas que tu souffres.
— Hais je ne souffre pas! dit B^nard, au contraire. Ce que
j'éprouve, c'est du bonheur, c'est un charme, c'est...
— Bravo! s'écria Frumand.
Puis, s' arrêtant soudain et se mettant en fece de Bernard :
— Mais, dis-moi, cela ne sent-il pas l'étranger?
Bernard se mit à rire :
— Pour cela, non, je te l'affirme. C'est du pur sang gaulois.
— A la bonne heure I
Bernard essaya de reprendre son chemin. Sa nature contenue
souffrait malgré tout de se laisser arracher un secret jusqu'alors
caché au plus profond de lui-même. Pourtant il sentait à quelle
amitié il avait affaire, et il était trop épris pour rompre l'entretien
de vive force. Mais il cherchait le moyen de voiler sa confidence ; il
ne voulait pas la refuser et il ne voulait pas la donner tout à fait.
D'ailleurs Frumand, si perspicace, semblait avoir devant les yeux
une barrière qui l'empêchwt de voir la vérité. Il était à cent lieues
de penser que le jeune vicomte aimât Jeanne. Son esprit cherchait
ailleurs, et son txBur, incliné peut-être, sans qu'il s'en rendit compte»
vers M"* d'Oyrelles, contribuait à tromper son esprit. Tant il est
Trai que nous sommes toujours l'obstacle à nous-mêmes I Cepen-
dant, moins il trouvait, plus il voulait savoir. Étonné de son ignq-
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}
676 MESSIEURS DE GISÂT
rance, aiguillonné par rhésitation de Bernard et par le trouble où il
l'avait mis» Frumand poussa plus loin.
— Un mot encore, Bernard... EstH^e à Paris?
— Indiscret!... Eh bien, non. C'est en province. C'est une pro-
vinciale.
— Provinciale I... Je ne t'en demande pas davantage.
— Msds...
— Non, non. Je sais tout ce que je voulais savoir. La province,
c'est la France I Paris, c'est l'étranger!... Puisque tu aimes en pro-
vince, marie-toi, mon ami, et que Dieu garde ta postérité I
— Oh ! oh ! s'écria Bernard en riant, comme tu y vas !
— Ëh bien I quoi? il n'y a pas de plus honnête conclusion ni de
meilleure pour toi, mon cher vieux!...
Au même instant, quelqu'un qui accourait derrière eux, les
rattrapa. Ils se retournèrent et reconnurent Mélinot qu'ils avaient
l'un et l'autre oublié.
— Vous voilà? dit Bernard.
— D'où viens-tu? demanda Frumand.
— D'où je viens? répondit le clerc de notaire essoufflé, mais de
la kermesse, parbleu! où je vous cherchais, où je vous attendais!
— Tu nous avais donc perdu dans la foule?
— Mais! oui. Et la réunion! nous sommes en retard.
— C'est juste, dit Bernard avec son ton de bonne humeiir.
Voilà un garçon sérieux qui nous rappelle à la réalité des choses.
Frumand reprit :
— Encore cent pas et nous sommes rendus. Mab attends un peu,
Bernard, que je fasse ta toilette!
— Quelle toilette?
— D'abord enlève tes gants. Bien. Puis relève le col de ton
pardessus et enfonce un peu dans ton gilet le nœud florissant de ta
cravate.
— Mais, à quoi bon ! dit Bernard, tout en se Isdssant fidre.
— C'est désolant! murmura Frumand en se parlant à lui-même,
il^n'y a pas moyen de lui ôter son air. Voyons, passe-moi donc ton
chapeau.
Il prit entre ses mains le joli feutre gris du jeune de Gsay, un
feutre souple et d'une nuance fine, et il essaya de le bosseler un peu.
— Que fais-tu, que fais-tu? criait Bernard.
— Je mets tes jours à l'abri... Maintenant, suivez-moi mesanods I
Mélinot et moi, c'est plus commode; nous n'avons pas besoin de tant
d'apprêts. Tels que nous voilà faits, le communard nous tient pour
un frère.
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MESSIEURS DE dSÀT 677
VI
Vers dix heures du soir, les trois amis pénétraient au milieu
d'une foule compacte et agitée, dans une salle basse, étouffée, mal
ëclsdrée par une dizaine de quinquets d^un autre âge, qui répan-
daient une odeur d'huile rance. Au fond de la salle, un bec de gaz
unique, entre deux drapeaux, brillait comme une étoile au milieu de
la nuit, et éclairait le bureau déjà formé, composé de trois citoyens,
l'un maigre et vieux, le président; les autres gros et jeunes, le vice-
président et le secrétaire. Quelques journalistes étaient à droite.
Tous fumaient, citoyens du bureau, citoyens de l'auditoire, et la
fumée des pipes commençait déjà à former de lourds nuages qui
menaçaient d'étouffer les lampions.
C'était la première fois que Bernard assistait à une réunion
publique, et il avait fallu toute l'autorité morale et la ténacité de
Frumand pour qu'il se résignât à fouler aux pieds ses répugnances.
n ëtadt convaincu qu'il n'y avait rien à gagner au milieu de ces faux
ouvriers des barrières, foule mélangée de paresseux et de repris de
justice, de Parisiens et d'étrangers, d'arnbitieux vulgaires et de
fous à lier, et il craignait, en les voyant, d'attiédir la vive tendresse
qu'il avait au cœur pour les vrais ouvriers, pour les laborieux des
métiers.
Frumand était d'un autre avis :
— C'est dans la nuit profonde, disait-il, qu'il faut porter la
lumière que Dieu nous a donnée ; c'est à la source du mal qu'il faut
irerser le remède. Et puis... c'est amusant.
Et, plein de vaillance et de foi généreuse, Frumand courait de
réunions en réunions, jetant partout de bonnes vérités cachées sous
des formes qui plaisaient au peuple. Il était devenu un des contra-
dicteurs principaux des socialistes, connu de tous, et, à cause de
son caractère, assez bien supporté.
Bernard, Frumand et Mélinot s'assirent les uns près des au-
tres, et de suite Frumand entra en scène par quelques interrup-
tions qui furent accueillies par des bordées d'applaudissements,
mêlées de cris aigus, sauvages, et de quelques sifflets. Il s'agissait
de V amélioration du sort des travailleurs^ et l'orateur à la tribune,
tribune composée de quatre planches posées de travers, à gauche,
sur deux chaises, déroulait la thèse anarchiste : « Pour améliorer
Je sort du peuple, il faut d'abord détruire les sociétés actuelles
basées sur la propriété individuelle et développées par le capital. »
11 n'avait pas fini que Frumand s'élançait vers la tribune. De ses
grands bras, il écartait la foule; avec ses longues jambes, il passait
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678 MESSIEURS DE OSÂT
aisément par-dessus les bancs. Le bureau le vît arriver avec ter-
reur, car Frumand avait les sympathies d'une partie de la salle, qui
déjà l'applaudissait et se réjouissait à l'avance de ses saillies. Il
Mut donc lui laisser la parole, et le jeune homme se campa sur les
planches. Bernard et Mélinot étaient stupéfaits de tant d'audace,
mais leur ami paradssait fort à l'aise^ et sa tête légèrement ren-
versée, ses épais cheveux noirs, sa haute taille et sa forte stature
en imposaient évidemment à la foule.
— Ah ! quel malheur, disait un citoyen, que ce type-là ne soit
pas avec nous.
C'était la note générale : on regrettât ses idées, mais on aimait sa
franchise et sa rondeur.
Le discours de Frumand ne fut point long, mais bourré d'idées. Il
commença par railler spirituellement les anarchistes et leur système
de destruction universelle, puis il flatta avec adresse les ouvriers,
déplora leurs misères dont il fit un saisissant tableau, et aborda
enfin la question des remèdes. A ce moment, il y eut un mouvement
d'attente parmi la foule, et Frumand, pour faire provision de cou-
rage, jeta les yeux sur ses amis. Il est vrai qu'il n'en reçut pas grand
secours. Bernard était pâle et Mélinot défait. D'un tour de tète il
rejeta ses cheveux en arrière :
— Attention maintenant 1 citoyens, s'écriait-il, je vais entamer la
question à Tordre du jour, et dam, vous le savez, avec la bonne
franchise que vous me connaissez... Suis-je libre de dire ce que je
pense, id?
— Oui, oui, crièrent mille voix. Vous êtes libre... nous sommes
tous libres I
— Ehl bien, si je suis libre, je vous déclare qu'il n'y a que deux
grands moyens d'amélioration pour les travaUleurs : un moyea
matériel, l'association sous la forme corporative...
A ces mots, toute la partie gauche de la salle, formée d'anar-
chistes et de socialistes avancés, se souleva avec colère et fit e&tendre
d'éner^ques protestations, fortifiées de cris d'animaux. Des chaises
furent levées, des bancs soulevés, le tumulte commença, et les
journalistes s'apprêtèrent à quitter la salle. Bernard et SLédinot se
rapprochèrent, au contraire, de leur ami pour le protéger, pendant
que le président agitait sa sonnette. Le danger de Frumand leur
avait rendu la vaillance. Les yeux de Bernard commençaient à
flamber. Mais Frumand fit un puissant effort, et sa voix donoina un
instant la tempête :
— Attendez donci cria-t-il, je n'sd pas finil II y a aussi un moyen
moral...
Et comme on l'entourait pour l'arracher de la tribune, il sauta
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mSSIEURS DE OSÂT 67
sor lin banc vide, près de la porte, et brandissant son chapeau :
— Vous ne voulez pas m'ôcouter? Eh! bien, tant pis, je vous le
cKrai tout de même t.. . Citoyens, il faut croire en Dieul
A ce mot, il fut saisi par une dizaine de mains, frappé de quel-
ques coups de canne et poussé violemment hors de la salle. Ber-
nard et Mélinot le reçurent dans leurs bras et l'entraînèrent rapide-
ment jusqu'à la rue, pendant que les anarchistes et les radicaux,
mis en goût de tapage, se iottaient entre eux et obligèrent le
bureau à lever la séance.
Quand les jeunes gens eurent fait une vingtaine de pas et que
Frumand se fut épongé, Bernard, demeuré pensif, s'arrêta un instant.
— Et tu crois, dit-il à son ami, que de semblables réunions peu-
vent servir à quelque chose?
— Assurément. Qui sait ce qu'un mot jeté dans cette mêlée
peut faire de bien dans une âme égarée au milieu des antres. J'ai
lancé ma flèche... & Dieu de la conduire!
— Suis doute, mon ami, tu as été un vaillant, un cr^e, mais
j'ai peur que tant de forces ne soient perdues. U vaut mieux orga-
niser peu à peu les associations ouvrières que de.. .
— Mon cher, il faut des soldats partout.
Sur cette profonde vérité, affirmée de ce ton bref qui coupait
court à toute discussion, les trois amis se séparèrent.
Le lendemain, la journée fut très rempKe. Bernard assista à plu-
sieurs comités, régla quelques améliorations importantes à préparer
pour l'hiver et prit sa part de diffâ*ents services concernant les
écoles et les patronages. Bernard apportait dans ces réunions une
droiture, un esprit conciliant, une aménité qui le faisaient aimer
de tous. Et pourtant il avait une véritable modestie qui l'entraînait
à s'effacer toujours ; non pas cette modestie maniérée, extérieure,
qui se complaît i s'exinrimer, mais cette conscience intime d'une
jeunesse qui se sait jeune, d'une vertu qui se sait novice.
— Bah! disait Frumand, Bernard est trop réservé, il ne dcmne
pas le quart de ce qu'il pourrait donna*.
— Attendez! attendez! disait un des vieux Pères. Laissez-le
amasser, laissez-le se faire un trésor qu'il dépensera plus tard.
— Pourquoi pas tout de suite? Ce qu'il sent vivement, qu'il
l'exprime; ce qu'il pense, qu'il le dise; ce qu'il croit bon, qu'U le
fasse.
— Non. Un jeune homme ne doit rien jeter au vent II ne faut
pas laisser piller la mine, et c'est assez quand on peut présumer
qu'elle existe.
C'était bien connaître Bernard, et comprendre comme il le fallait
l'éducation lente et discrète d'une âme dont on veut ménager toutes
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680 MESSIEURS DE GISÀY
les beautés. Chez Frumand, fleur des tropiques, qu'il y ait des brû-
lures sur les feuilles, et des branches folles et de folles poussées ;
mais, chez Bernard, fin lys de France, il ne fallait rien risquer de
trop hâtif et garder toute la sève pour l'heure de Téclosion parfaite.
— Alors tu retournes demain à Chanteloup ?
— D'enthousiasme.
— Pourquoi faire?
— Pour chasser, pour voir les miens, pour me reposer de toi,
terrible ami I
— J'ai envie de t' accompagner.
— Parles-tu sérieusement? Ce serait si boni
— Oui, mais je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Pourquoi? Parce que j'ai trop de choses en train. Adieu, mon
Bernard, va rêver à tes amours, à l'ombre des bois de Ghantdoup ;
sois fidèle à ta provinciale et surtout reviens-nous bientôt.
Il était parti dès le mercredi matin, le cher Bernard, et si joyeux
d'aller retrouver son vieux nid, qu'il aurait volontiers couru et
sauté et chanté par les chemins. De la gare, il était venu à pied
jusqu'au château; et de loin, du fond de l'allée, il apercevait sur
le perron la grande chaise berçante de son grand-père, qui se
balançait entre un massif de roses et une corbeille de géraniums.
Le marquis était mollement étendu sur les coussins algériens qui
rembourraient l'osier. Il tenait une cigarette dans un bout d'ambre,
la tète renversée, regardant flotter de petits nuages blancs dans
un ciel bleu, et de temps à autre lançant en l'air une mince spirale
de fumée, qui montait, qui se perdait. Un journal avait glissé de
ses genoux à terre, sur le sable de la terrasse. Parfois il bâillait :
— Est-ce que j'aurais faim?
Mais, voyant passer par la fenêtre ouverte de la salle à manger
la silhouette de Courtois, qui préparait le dessert en jetant un coup
d'œil attentif sur son maître :
— Non 1 je ne dois pas avoir faim. Courtois n'est pas prêt.
Du comte, il n'était jamais question avant l'heure du déjeuner.
Dormait-il, travaillait-il? Son appartement était toujours fermé.
Parfois on croyait l'entendre faire des armes, car il tenait beaucoup
à ne pas engraisser. A dix heures, il sonnait son valet de chambre
et s'habillait. On lui disait bonjour en se mettant à table.
lernard était tout petit, c'était le marquis qui allait voir
i le matin, c'était le marquis qui s'amusait & le regarder
la baignoire et constatait les progrès de ce jeune corps
obuste, sainement constitué :
'est un de Cisay celui-là I
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MESSIEURS DE GISiT 681
Il entendait aussi que Tenfant tint de lui certains usages auxquels
il attachait importance :
— Il y a une manière de s'habiller qui sent la race comme il y a
une manière de parler.
A défaut de choses plus sérieuses, il donnait à Bernard ce qu'il
pouvait, et s'il eût eu plus, il l'eût encore dépensé sur ce petit être
de prédilection. Bernard le savait si bien, qu'il avait, en dépit de sa'
modestie habituelle, la vanité, la fatuité de l'aiTection de son aïeul.
En l'apercevant de loin sur la terrasse, il se disait de la meilleure
foi du monde :
— Grand-père s'ennuie, puisque je ne suis pas là.
Mais, en grandissant, à mesure que le jeune homme se formait et
que s'épanouissaient en lui de rares qualités morales, cette affection
changeait de nature. Ce n'était plus la protection du vieillard sur
l'enfant, c'était presque le contraire. Il y avait une sorte d'instinct
qui avertissait le marquis que son petit-fils valait mieux que lui,
était monté plus haut dans l'échelle morale, et que s'il n'avait plus
rien à lui apprendre, il avait peut-être par contre quelque chose à
en recevoir.
Du côté de Bernard, il y avait, à l'égard du marquis, un sentiment
de déh'catesse exquise. Jamais il ne se fût avoué que son grand-
père eût besoin d'indulgence pour certains vides ou certaines fai-
blesses. II ne voulait pas le voir; il ne voulait connaître que la
bonté proverbiale de M. de Gisay. Mais nul ne travaillait plus que
lui à combler les vides et à combattre les faiblesses. Les rôles
avaient changé. Le point d'appui maintenant, c'était Bernard.
En regardant son grand-père, du bout de l'allée, le cœur lui
sauta.
— Il faut que je me fasse reconnaître, dit-il.
Et pour l'égayer plus vite, il se mit à chanter à pleine voix une
vieille chanson que le marquis fredonnait souvent :
Si à mes genoux, Thérèse,
Si à mes genoux
Vous voyez des trous !
C'est à vos genoux, Thérèse,
C'est à vos genoux
Que je les fis tous !
M. de Gisay cessa d'abord de se balancer, puis il tourna la tète,
reconnut la voix, aperçut Bernard à travers un taillis, et s'épanouit
comme sous un rayon :
— Ah I le polisson 1 le voilà pourtant l ?
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682 MESSIEURS DE dSlY
11 se leva, descendit le perron et marcha vite au-devant du jeune
homme.
Bernard aYsdt le coeur en fête. Pendant qu'il avait traversé les
grands bois, pour venir du chemin de fer à sa demeure, l'image de
Jeanne n'avait cessé de voltiger autour de lui, plus séduisante,
plus pressante que de coutume. 11 la revoyût encore, telle qu'elle
était à la soirée de M'^'' Fulston, si parfaite à côté des autres, révélant
malgré elle la supériorité morale que lui avaient donnée Dieu
d'abord et sa mère ensuite. 11 lui semblait que rien ne pouvait
s'opposer à ce que sa petite amie d'enfance devint sa grande amie
de toute la vie, à ce que ce petit nid qu'on appelait la Gerbiëre
vint s'accrocher aux tourelles de Ghanteloup. De quelle femme
eût-il pu être sûr comme il était sûr d'elle? Il connaissait tous les
arbres du logis et toutes les pensées de l'esprit de Jeanne. Entre
eux, point de mystères, point de ces voiles inquiétants qu'on craint
de soulever dans un passé inconnu ; tout était clarté dans leur jeune
vie et tout serait confiance dès l'aube de leur amour... Alors
pourquoi attendre quand le bonheur appelle?
Bernard se disait que la réalisation de son rêve reposait entre ses
propres mains, et que le jour où il osermt en parler à son père, ce
jour-là le verrait heureux. Un peu de naïveté ou tout autre cause
l'empêchait de songer à la possibilité d'un refus de la part de
Jeanne. Ce qu'il craignait bien davantage, c'était l'avis du comte.
Bernard avait réellement peur de son père. Cet homme sombre,
dont nul ne pénétrait les pensées, l'effrayait à l'égal d'une chose
ténébreuse. Si souvent il l'avait trouvé bizarre, dur, impitoyable.
Mais, quand cette pensée lui venait, il la repoussait, comme font
les enfants pour ce qui les inquiète, et il revenait à Jeanne et à
l'ivresse de ses doux rêves. Pour se donner du courage, il se mon-
tait; et M. de Cisay profiu de cet état d'esprit; car Bernard, plus
expansif que d'ordinaire, soulevé par une décision naissante, courut
vers son grand-père et lui sauta au cou :
— Et lal et la! s'écria le bon marquis en redressant son faux-col,
comme tu nous reviens fringant!
Ils entrèrent tous deux au château, bras dessus, bras dessous,
ayant mille choses à se dire pour s'être quittés si longtemps, Ber-
nard causant comme un merle, le marquis un peu surpris et charmé
de l'expansion assez rare de son petit-fils. Quand ils arrivèrent au
salon, le comte les attendait en compagnie de Durandal :
— Hé! bonjour! mon vieil ami, s'écria le marquis en apercevant
le gros notaire, bonjour, fidèle champion! vaillant pjJadin des
bonnes causes I
— Oh I monsieur le marquis, je ne mérite pas tant de...
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IBSSIEURS DE CBiT ^3
— Gommait, comment 1 ne savons-nous pas comtûen de fois
TOUS ayez combattu pour nous, et toujours en vainqueur, mon
brave Durandal?
— En vérité, monsieur le marquis, si j'ai pu rendre quelques
services, vous avez une façon de les reconnaître qui fait qu'on est
toujours en reste avec vous!
— Voyez-vous ça? comme c'est troussé I autant d'esprit que de
cœur, et toujours sur la brèche! Je gage que vous causiez encore
de nos affaires avec mon fils.
Le comte interrompit :
— Oui, mon père, et, avec votre permbsîon, j'ai retenu M* Du-
randal à déjeuner.
— A la bonne heure I voilà qui me fait plai^. Et j'en augure
que vous ayez quelque bataille à livrer en sortant de table, quelque
vieille querelle de créancier qui n'est pomt encore vidée- Ah! Du-
randal, je l'ai dit et je m'y tiens : vous êtes un preux, mon ami
Durandal.
— C'est le nom qui en est cause, dit modestement le notaire.
— Sans doute, sans doute... Il y a des gloires de naissance...
des gloires fatales.
Et passant son bras sous celui du vieux serviteur de la famille,
le marquis l'entraîna dans la salle à manger, aussi mince, aussi
droit, que Durandal était gras et voûté. Le marquis avait un ton
semi-railleur, semi-affectueux. Ses façons d'être enchantaient Du-
randal, qui se fût lait tuer pour lui.
— Avec le comte, pensait intérieurement le notûre, on £sdt son
devoir. Mais avec le marqtûs, on deviendrait nn héros. Et la seule
pensée qu'il pourrait devenir un héros fit épanouir Durandal.
Restés dans un coin du salon, le père et le fils échangeaient
quelques phrases :
— Tu es content de ton voyage, Bernard?
— Oui, mon père.
— Tes réunions pieuses ont bien marché?
— Fort bien.
— Et tes amis, les bons jeunes gens, n'ont pas abandonné leurs
utopies?
— Pas encore, Dieu merci.
— M. de Frumand se calme?
— Au contraire. Il est plus ardent que jamais.
— C'est un fou, dit le comte d'un ton sec. liais au moins sa
folie est amusante.
— Eh bien! Rodolphe! cria le marquis qui était déjà à table.
Le comte et son fils passèrent dans la salle à manger.
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684 MESSIEURS DE GISÂY
— Comme il manque de respect à la cuisine de Gothon ! continua
le marquis. Il ose la faire attendre ! Ce n'est pas vous, Durandal,
qui agiriez si légèrement envers les chefs-d'œuvre de votre incom-
parable souveraine.
Le fait est que le marquis et Durandal se tinrent tête et firent
preuve, en face du déjeuner, non seulement du plus joyeux appétit,
mais de la plus scientifique, de la plus expérimentale déguslaiion.
Ce qui n'empêchait pas le marquis de causer comme un traquet et
le notaire de lui répondre avec un bon gros rire sonore qui soulevait
tout son ventre et faisait danser sa serviette. C'est à peine si
Rodolphe et Bernard trouvaient l'occasion de glisser leur mot dans
les inten^alles. D'ailleurs Rodolphe était sombre et Bernard rêveur.
Rodolphe semblait se dire :
— Comment peut-on s'amuser de pareilles choses?
Et pourtant, le marquis et Durandal s'amusaient, à n'en pas
douter. Ils étaient gaillards, le marquis avec une légère rougeur
sur la pommette des joues, Durandal luisant comme un cuivre, des
sourcils au menton. De temps à autre ils se lançaient sur des sujets
que le comte ne trouvait rien moins que plaisants :
— Ah ! mon ami, disait M. de Cisay, que de fois déjà nous en
avons vu de rudes 1 Vous souvenez-vous en 1830, quelques années
avant mon mariage, quand mon père mourut en nous laissant tant
de dettes?
— Parfaitement, parfaitement. Sans l'héritage de l'oncle d'Olbois,
nous sautions du coup, monsieur le marquis.
— Est-ce l'héritage qui nous a sauvé cette fois-là?... Ma foi om*,
vous avez raison. Ce pauvre oncle d'Olbois! rien ne faisait prévoir
qu'il mourrait si à point; il était encore jeune... Ah I il y avait là un
fameux trou à boucher I
— Et en 1850, quand mon prédécesseur à l'étude leva le pied
avec 200 000 francs de capitaux à la famille de Cisay.
Le marquis éclata de rire :
— Vieux fripon ! on n'en retrouva jamais que la moitié. Le reste
court encore l'Amérique... Mais tout cela ne vaut pas l'afTaire de
mon arrière-grand-père, l'affaire du dix-huitième siècle.
— Quelle affaire? demanda encore Bernard.
— Vous savez bien, Durandal?
— Parbleu ! monsieur le marquis, si je la sais I On me l'a racontée
au berceau.
Tous deux se mirent à rire.
— Quand monsieur votre aïeul joua dans la même nuit sa for-
tune et son château.
— C'est bien cela...
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MESSIEURS DE OSAT 685
— Il perdit tout? demanda encore Bernard.
— Sans doute... Et voilà le piquant! Pendant huit jours il fut au
désespoir. Mais quand vint le moment de livrer la place, il s'aperçut
qu'il lui restait encore ses boutons de chemise en diamant, qu'il
avait oublié d'engager.
— Et alors?
— Et alors, avant de quitter Chanteloup, l'idée lui vint d'une
dernière chance. 11 proposa au vainqueur une suprême partie sur
les boutons. Il la gagna. Ma grand'mère était déjà partie; la berline
roulait sur la route. On fit courir. Mon grand-père rejoua toute la
journée et regagna tout ce qu'il avait perdu huit jours avant. Quand
ils furent quittes et qu'il se retrouva maître chez lui :
« — Mon cher ami, dit-il, nous sommes quittes! Mais je vous
dois bien une consolation. Emportez ça 1
I] lui glissa dans la main les boutons de chemise. L'autre se
figura que c'était un talisman et s'en alla ravi. Et le marquis ajouta
avec un sourire de complaisance :
— Eh non I ce n'était pas un talisman 1 mais les de Gsay sont
cbanceui ! c'est dans leur sang. Tout leur arrive I
— Oui, tout leur arrive, en effet, dit le comte Rodolphe de sa
voix creuse.
— Tel que vous me voyez, monsieur le marquis, s'écria le
notaire qui devenait de plus en plus expansif, je saurais qu'un de
Cîsay est tombé à l'eau depuis une heure que je ne le croirais pas
noyé.
Cette affirmation amusa Bernard :
— Voilà une robuste confiance, maître Durandal.
— Rien d'exagéré, monsieur Bernard. Vous en ferez l'épreuve
par voos-naême.
Il cligna ses petits yeux vifs et, se penchant vers le marquis :
— Fait comme il est, la fortune sera folle de lui comme de ses
ancêtres.
— Je le crois, fit le marquis.
Ils i sortirent de table, passèrent au salon, et Bernard, qui se
sentait tout pensif, les laissa causer et s'en alla dans le bois qui joi-
gnait la forêt. Sa jeunesse, la hauteur de son àme, avaient soif d'au-
tres sentiments. Il lui arrivait souvent d'éprouver le vide du monde
dans lequel il était né et comme un découragement qui lui passait
sur le cœur; mais il lui suffisait d'un peu de solitude pour se
retremper dans une conception plus large et plus chrétienne de la
vie. On lui avait appris que la fortune ne doit pas être l'unique but
de nos désirs et en, tous cas, ne doit pas servir à notre seule jouis-
sance, qu'il était soumis comme les pauvres à la loi du travail, à
25 wovBMBRB 1887. -44
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686 MKSSIEURS DE OSiT
laquelle venait s'adjoindre Tobligation de l'exemple à donner. II
était décidé à suivre cette voie et non pas celle du plaisir* Seule-
ment, il avait besoin d'un appui. Il sentait que, jeune comme il
l'était, ti^té dans la maison par deux générations ascendantes
comme un enfant non encore formé, il aurait peine à résJiser ses
projets. Et sa raison, conforme aux inclinations de son comr, l'en-
traînait vers une compagne qui le comprendrait, qui l'ûderaît et
le charmerait dans ce perpétuel combat entrepris par un chrétien
contre une société à-demi païenne. Alors l'image de Jeanne aocou-
rait à lui :
— ' Oui, se disait-il, je Taime! Je l'aime parce qu'elle est belle,
parce qu'elle est bonne, parce que nous voyons la vie des mêmes
yeux et que je suis sûr, appuyé sur elle, d'être conquis et soutenu
quand je ferai mon devoir.
B^nard ne croyait pas, en pensant ainsi, toucher si juste la vraie
théorie du mariage, cette haute convenance sociale qui doit primer
les questions de fortune, les questions de beauté et même les
questions d'amour. Il obéissait simplement à une sorte d'instinct
moral, lumière providentielle que Dieu accorde aux cœurs droits.
Quand il entrevoyait son union avec Jeanne d'Oyrelles, sa raison,
sa foi, ses projets d'avenir, étaient aussi pleinement saiisùâis que
ses rêves de tendresse. Tout était dans l'ordre voulu.
— Eh bien, se dit Bernard, plus accessible peut-être à la pensée
du devoir qu'à celle de l'amour, comme toutes les jeunesses chastes,
il faut que cette question soit tranchée. Le temps est venu de
déclarer ce que je désire, et ce serait lâche à moi d^bésker davan-
tage à en parler à mon père.
Alors il s'assit sous un grand cbêne, et là, les pieds dans la
mousse, il médita longtemps sur la conversation qu'il allait avoir
et les résultats qu'elle pouvait amener. Une émotion intense iaîsait
battre ses veines, et pourtant, sur ce jeune visage, passaient, comme
un reflet intérieur, des rayonnements d'idées graves, de plans
sérieux et profonds, qui lui donnaient une nouvelle et plus mâle
beauté.
Tout à coup, il se releva, reprit d'un pas ferme le chemin du
château, s'informa du comte, apprit que son père était seol et
monta lestement l'escalier.
Le comte était dans son cabinet, devant son bureau. En voyant
entrer son fils, il repoussa ses dossiers et recula un peu son fauteuil,
l'éloignant de la table. Du premier coup d'ceil, il remarqua la physio-
nomie de Bernard, et lui dit de son air toujours légèrement moqueur :
^ — Qu'est-ce qu'il y a, chevalier de la Manche?... Venez- vous
d'abattre un moulin?
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nsfinuRs m CBhx est
Bernard s^asstt, wa peu tremblant an fom[ de ki-mème, mais
Tim tnmble qui B'enlcrait rien i sa détermination^
— Mon père, je viens causer avec vous. Je désire vous parler de
choses graves... de qoestions d'avenir.
— Oh I oh 1 C'est sérieux e» effet. Je f éoMite^ mon enfant.
— Vous savez, mon père, que j'aurais désiré entrer à Saint-Cyr
et servir mon pays comme soldat.
— Ëh bien, tu n'as plus l'âge. QueUe diable d'bîflUnre andoifie
vas-tu évoquer là?
— Vous m'avea demaoadé, vo«s et mon grand-père, de rettoocer
à cette idée pour ne pas me séparer de vous. J'y ai consaati de bon
cœur.
Le comte fit un signe d'aaKBtiment. Il écoutait, et, sons Tare
comprimé de ses sourcils, l'oeil brillaitr inquiet et perçant.
— 11 a àoùc été décidé que je ne vous quitterais jamais et que ^
me ferais [une vie absoluxacnt Uée k la vètre. Hwm ce plan était
omiprise, je crois, l'idée d'un mariage jeune que vous désbiez l'un
et l'autre après les cruelles preuves qui vous ont frappés.
— Parfailemeal. Je ne l'oublie point. U ne se passe guère de
jours sans que j'y songe pour toi.
Bernard represaît de pins en plus possession de lui-même. L'efitort
qu'il avait dû faire pour aborder la question avait mis en train son
énergie natmrelle ; il se sentait un homme, et voyait avec une cer*
taine fierté un peu d'étonnement naître chez le comte devant cette
rérélation à laquelle les pères ne s'attendent jamais.
— £b bien, mon père, je viens vous ^mander l'autCHisation de
réaliser ce plan...
Le comte se leva. Il avait le pressentiment d'une situation
difficile, et se mit à marcher les deux mains derrière le dos. En
pareil cas, quand il était intérieurement agité, ses paroles étai^t
brèves :
— Après? dit-il.
— Comment, après? demanda Bernard.
— Oui, ce n'est pas tout. Il y a la femme...
Bernard se recueillit un instant II faut toujours un effort pour
avouer le nom de la femme qu'on aime, et Bernard, plus réservé que
d'autres, surtout en face de son père, avec lequel toute confidence
était difiScile, hésitait encore à livrer son secret.
Le comte s'arrêta soudain, et, regardant son fils :
— Est-ce que tu aurais fixé ton choix?
— ^ Oui, mon père...
— Ohl oh! s'écria le comte, saisi d'une nouvelle inquiétude,
voiià qui me parait au moins prématuré.» • U me semble que tu n'as
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C8S MESSIEURS DE GlSiT
guère cherché à savoir ce que ton grand-père et moi devions penser
en pareil cas. Enfin 1... voyons 1 quel est le nom de cette jeune
beauté?
— Vous la connaissez depuis longtemps, et quant à ce qui me
concerne, je Taime depuis mon enfance.
— C'est..-?
— C'est notre voisine, M".® d'Oyrelles.
Le comte fit un mouvement brusque.
— Voilà qui est purement absurde, dit-il entre ses dents.
Puis il se contint. Il ne céda pas à la violence qui lui était natu-
relle, et l'autorité absolue qu'il avait si souvent employée vis-à-vîs
de Bernard fit place à la volonté de persuader, de convaincre son fils.
Il ne songea pas un instant qu'il allait briser le cœur de Bernard.
Cette considération n'était point de celles qu'il était capable d'ap-
précier, et il n'eut pas même l'idée de la douleur qu'il allait lui
infliger. Deux choses seulement lui parurent à considérer : — il fallait
détourner Bernard de M"* d'Oyrelles — et l'amener à en épouser
une autre. Devant cette nécessité, qui ne lui paraissait pas douteuse,
M. Rodolphe de Cisay crut devoir mettre en jeu toutes les ressources
de son habileté en aflaires.
Bernard, déjà blessé, relevait la tète en essayant de comprimer
au fond de son cœur un bouillonnement de révolte jusqu'alors
inconnu et subitement soulevé par le mot violent de son père. Le
comte revint à son bureau et s'assit.
— Voyons, mon enfant. Je m'aperçois que tu n'a jamûs réfléchi
à certaines choses et qu'il faut que je te les fasse toucher du doigt.
Tu parles d'épouser M"** d'Oyrelles. Mais sais-tu seulement quelle
est sa situation de fortune?...
— Ohl dit Bernard, je sais qu'elle n'est pas riche, mais...
— Bien. Je n'en veux pas davantage. M"*® d'Oyrelles n'a pas de
fortune, et sa fille n'a aucun avenir. Je sais même quelle est sa dot.
On lui donnera 200 000 francs, et M"' d'Oyrelles conservera pour
elle de cinq à six mille livres de rentes, à peu près de quoi manger.
Est-ce exact?
Bernard fit un geste évasif, n'étant jamais entré dans de sem-
blables détails.
— Oui, reprit le comte. Tu n'en savîds pas si long. Mais il faut
être précis dans ce monde, il faut être pratique. Et c'est le rôle
réservé aux pères, rôle ingrat peut-être, mais rôle nécessaire pour
empêcher les enfants de faire folie sur folie.
— Mais il me semble qu'une dot de 200 000 francs est déjà, une
fort jolie dot et qu'avec ce que nous possédons...
Le comte fit un mouvement de la main :
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MESSIEURS DE GlSiLT 689
— Un instant. Je t'arrête ici... T'es-tu quelquefois demandé quel
était le chiflre de notre fortune?
Bernard hésita :
— Non, j'avoue que je l'ignore absolument. Je sais que nous
vivons largement...
— Enfant 1 tu ne connais pas même ta propre fortune et tu
formes des projets de mariage, sans avoir aucune base de raison-
nement.
Il sembla réfléchir et se consulter.
— Écoute-moi, dit-il.
Bernard ne le quittait pas des yeux. A son assurance, à l'îdsance
qu'il avait montrée au début de la conversation, succédait une sorte
d'angoisse douloureuse' qui l'étreignait plus encore à cause de
l'attitude qu'à cause des révélations de son père. Le comte se
formait un plan avant de parler. Soit orgueil, soit calcul, il était
résolu à dissimuler les pertes récentes qu'il venait de faire à la
Bourse. Il lui en coûtait d'avouer ses erreurs, et il se trouvait plus
fort, plus habile en ne se présentant pas à son fils sous un aspect
désavantageux. D'ailleurs, d'après son idée, ces pertes ne prou-
vaient rien, car, n'eussent-elles pas existé, Bernard n'en devait pas
moins^ à cause de leur situation, faire un mariage riche. Mais les
explications dans lesquelles il allait se lancer étaient dangereuses
avec de pareilles réticences, et, malgré toute son adresse, il était
à craindre qu'il ne fût pas toujours clair, pas toujours logique.
N'importe! il se décida, et, prenant un air de bonhomie qui n'était
ni dans son caractère ni dans ses habitudes :
— Écoute-moi bien, mon enfant. Ce que j'ai à te dire mérite
toute ton attention.
Il n'était pas fâché de faire sentir à Bernard la supériorité de
son expérience et de le traiter comme un commençant auquel on
explique d'abord les éléments d'une science. Les esprits courts
aiment à se faire des surfaces vis-à-vis des autres.
— Il faut que je t'explique en quoi consiste la fortune de la
famille; il faut que tu sois absolument éclairé sur nos ressources
pécuniaires.
— Je vous en serai reconnaissant, dit Bernard très attentif.
Le comte sembla faire un calcul mental :
-*- Tout compte fait, il nous reste...
A ce mot de « reste » Bernard dressa l'oreille :
— n nous reste, dites-vous?
' — Non, ce n'est pas cela. Je m'exprime mal... Notre fortune
consiste dans la terre de Chanteloup, avec le château et les dépen-
dances, et dans notre hôtel de Paris. Le domaine vaut environ sept
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690 MESSIEURS K GISÀY
i huit cent mille francs. L'hôtel en vaut de deux & trois cent mille.
— N'est-ce pas fort beau, mon père? s'écria Bernard, qui avait
craint tout autre chose.
Le comte secoua la tète :
— Tu trouves?... As-tu calculé ce qu'il nous fallait annuellement
pour vivre, à ton grand-père, à toi et à moi?
— Je ne puis guère l'évaluer.
— Sans doute... Mais je vais te le dire, moi, je vais te le dire
tout de suite. Nous dépensons & nous trois, bon an, mal an, aux
environs de 40 000 francs.
— Ohl mon père!
— Gela t' étonne?... Et sans faire de folies I Que ta es neuf, mon
pauvre Bernard, sur les questions d'argent/RéflécIib donc que cela
ne fait pas une grosse sonmie pour chacun de nous.
— Oui, mais la vie* commune...
— Je t'y attendais. La fameuse vie commune! c'est encore une
illusion, mon cher enfant, comme tant d'autres belles choses.
Quoique nous vivions ensemble, je te prie de remarquer que nous
avons chacun nos domestiques, chacun notre appartement, chacun
notre bottier... et chacun notre tailleur! que diable! U n'y a pas de
vie commune qui puisse nous en empêcher.
Il y eut instant de silence. Bernard semblait chercher à s'explicper
un point qu'il ne comprenait pas. Le comte griffonnait des chiffres
sur une feuille de papier. Au dehors, le soleil luisait, un beau soleil
d'automne. On n'entendait aucun bruit dans la maison. Sans doute
le marquis faisait une petite sieste. La pendule de marbre noir^
surmontée d'un grand Socrate en bronze sonna trois heures.
— Oui, dit le comte, comme s'il venait de trouver une solutioD»
il faut, de toute nécessité, que ta femme nous apporte au moins un
million de dot. Il serait même impossible qu'il en fût autrement*
— Un million !
— Si elle a moins, c'est la misère.
— Oh ! par exemple, mon père, s'écria le jeune homme en se
levant sous le coup de l'étonnement et de l'émotion.
— C'est bien simple. Ce n'est pas parce qu'une fenune entrera
dans la maison qu'aucun de nous réduira son train, n'est-ce
pas? Au contraire. Eh bien! fais le compte de ce qu'elle apportera
avec elle de dépenses forcées, de réparations, de frsds, de rétonaes
de service, d'achat de corbeille. Crois-tu que je sois bien exagéré en
doublant la dépense de notre budget annuel?
— C'est énorme!
— Retranchons si tu veux quelques mille francs. Je te fais cette
concession. Mais il faut songer aux enfants qui surviennent, au
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MESSIEURS DE GISAT 691
santés de femme qui exigent le Midi, les eaux, les déplacements, à
la diminution des revenus en terre... Ahl vois-tu, mon enfant, il
fsaxt se mettre bien en face des nécessités, il ne faut pas craindre de
les prendre sur le vif. Avec ta naissance, ta situation sociale et
notre train de maison, tu ne peux épouser qu'une femme très riche*
Tout autre projet t*est interdit d'avance.
Benuurd était atterré. Il lui semblait qu'on allait étouffer en lui
cette flanmie généreuse qui, jusqu'alors, l'avait animé. Le nom
de Jeanne, comme un sanglot, résonnait à ses oreilles. Pour la pre*
mière fois aux prises avec les exig^ces de la vie, il se débattait
contre elles, commençant le combat où tant d'autres se sont usés. Se
mettre au-dessus des difficultés de fortune, n'est-ce pas plus labo-
rieux que de découvrir le pôle? Mêmes montagnes de glace autour
du navire, même enserrement. Il se laissa tomber sur un tabouret en
&ce de son père, de l'autre côté du bureau, et prit son front dans
ses deux mains :
— Mtts je l'ûmel
— Que dis-tu? Je n'ai pas entendu, demanda le comte.
— Rien... Je me parlais à moi-même.
A quoi bon, en effet, essayer de faire comprendre son amour? On
Itd répondrait par la froide raison, et Bernard se sent déjà assez
frappé pour ne pas courir au-devant de nouvelles blessures. Les
réflexions se pressaient dans sa tête.
— Mon père, dit-il en se redressant, je ne voudrais pas vous
imposer un sacrifice, ni à vous, ni à mon gi*and-père, mais croyez-
vous qu'il soit impossible de réduire notre manière de vivre?
— Non seulement je le crois, mais j'en suis sûr. Tiens, voilà un
calcul que je faisais à l'instant même, de souvenir, pendant que
tu réfléchissais. Il est bon que tu le connaisses. C'est le montant de
nos dépenses annuelles.
— Voyons, dit avidement Bernard.
— L'entretien du château et de Thôtel avec les jardins nous
coûte environ dix mille francs.
— Dix mille francs !
— Mais ce n'est pas énorme en comptant le jardinier, la basse-
cour, les serres, l'entretien des allées, les plantes rares. Et note
bien que je ne parle pas des grosses réparations qui, les unes ou les
autres, reviennent à peu près chaque année... Continuons. Nour-
riture, chauffage, déduction faite du bois pris à Chanteloup, douze
mille. Jlille francs par mois, c'est fort peu. Tu sais que ton grand-
père tient à la table. — Passons au personnel. Huit domestiques,
sans compter le garde : de cinq à sept mille francs. Nous sommes i
trente, n'est-ce pas? à peu de chose près. Il y a maintenant les
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692 MESSIEURS DE OSÂT
chevaux, deux pour la voiture et deux pour la selle. Il y a les
dépenses de toilette. Il y a la chasse, les voyages. Il y a enfin
r imprévu... ce terrible imprévu... qui mange tout... J'ai la cons-
cience, mon enfant, dans tout ceci, d'être plutôt au-dessous qu'au-
dessus de la vérité. Crois en mon expérience, la vie n'est pas facile,
'\ rien ici-bas ne peut se faire sans argent. Grâce à ton nom, à tes
ualités personnelles et même à tes propriétés, tu peux épouser une
éritière, et c'est pour toi un devoir, Bernard, un devoir impérieux
}ntre lequel tu essaierais vainement de te débattre... et qui, après
)ut, ajouta-t-il en essayant de sourire, n'a rien de très désagréable.
Bernard ne répondit pas. La dernière phrase de son père l'avait
tteint au vif. Trop malheureux pour se contenir davantage, il jeta
iir le comte un long regard triste et sortit du cabinet sans rien
jouter. Deux cent mille francs I Que paraissait la dot de Jeanne au
lilieu des chiffres qu'on venait de mettre sous ses yeux I II passait
ans le monde pour un jeune homme riche, il l'était, en effet, devant
ériter de plus d'un million, et pourtant cette richesse même ne
srvait qu'à lui lier les mains et à entraver le mouvement de son
oBur.
Jacques Bbet.
La suite prochainement.
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES
CODRRIER DU THÉÂTRE, DE LA LTTHÊRATDRE ET DES ARTS
La scène politique. Procès Caffàrel-d'Andlau. Un coup de théâtre. Au Chat
iioir. Mœurs du temps de Machiavel. La bande oes Habits noirs. Crise
ministérielle et crise présidentielle. — Exposition des envois au pape.
M. Lhermitte, M>"« Madeleine Lemaire, M. Puvis de Chavannes. Les
Sravures du siècle. Triomphe de Teau-forte. Les envois de Rome. Séance
e l'Académie des beaux-arts. La villa Médicis. Séance solennelle des
cinq Académies. Discours de M. Gh. Garnier : Tart et le nrogrès. Discours
de M. A. Desjardins : le sifflet et la claque au théâtre. Séances annuelles
des autres Académies. —Un mot de la Tosca. Le Père, de M. J. de Glouvet.
Les magistrats littéraires. VAbbé Constantin, par MM. H. Grémieux et
P. Decourcelle, d'après Ludovic Halévy. La Souris, par M. Edouard
Pailleron.
I
,Les lecteurs du Correspondant qui veulent bien s'intéresser à
notre causerie la trouveront cette fois plutôt qu'ils ne l'attendaient.
£lle paraîtra désormais tous les mois. Je m'en applaudis, et je
puis exprimer sans vanité aucune, en dehors de toute considéra*
lion personnelle, l'espoir qu'aucun de mes lecteurs n'aura lieu de
le regretter. Cette périodicité nouvelle, en eOet, nous permettra
de serrer de plus près l'actualité, qui fuit si vite en renaissant
toujours. Les événements se pressent; il éclot un grand homme
toutes les semaines, un chef-d'œuvre tous les soirs, un scandale
toutes les cinq minutes. La vie et la mort marchent d'un tel pas
qu'on a peine à les suivre. Théâtres, livres et journaux se multi-
plient. Paris est comme une grande scène ob les feux de la rampe
ne s'éteignent jamais, où les changements à vue se succèdent sans
interruption, autour de 1* « ample comédie aux cent actes divers »
qoi s'y joue tous les jours. Une heure vaut aujourd'hui ce qu'en
valaient vingt-quatre autrefois, et un mois embrasse ce que con-
tenait jadis une année. Impossible de ranger la France parmi ces
peuples heureux qui n'ont pas d'histoire; et si son histoire est
petite, elle est d'autant plus du domaine de la chronique. On jugera
d'ailleurs par celle-ci, la première qui paraisse dans les conditions
actuelles, A notre programme mensuel ne reste pas encore suffi-
samment chargé.
A l'heure où je prends la plume, la phase préliminaire du procès
Caffarel-d'Andlau vient de se terminer. On sait quel coup de théâtre
a tout à coup jeté au milieu des débats le nom de M. Wilson.
Malgré les accusations les plus graves, les plus formelles, les plus
répétées; malgré la formation d'un dossier écrasant, chaque jour
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G04 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
accru d'une nouvelle pièce, établissant que cet homme avait trafiqué
sans pudeur de sa position et de son influence, qu'il avait tenu
commerce des faveurs gouvernementales et fait de l'Elysée une
boutique de brocanteur, qu'il avait dérobé des pièces, détourné à
son profit et au profit de ses proches les services de l'État et les
privilèges de la présidence, essayé de vendre la justice, vendu ses
recommandations, vendu son apostille, vendu la croix, qu'il avait
mis en coupe réglée tous ceux qui s'adressaient à lui et qu'il exer-
çait son vilain métier de rançonneur public sans presque prendre
la peine de se cacher, avec la plus impudente et la plus cynique
audace, on s'obstinait à le laisser en dehors de l'affaire, et son nom
avait été à peine prononcé, quand une révélation inattendue faite
par un témoin qu'il était impossible de suspecter, et ménagée par
les avocats avec le même mystère que peut fêtre par M. Sardou le
dénouement du drame dont il protège les répétitions contre toute
oreille et tout regard indiscrets, est venu déplacer brusquement
Taxe du procès, repousser les accusés au rang des comparses et
lancer en pleine lumière, au premier plan, le nom que chacun avait
semblé jusque-là retenir sur ses lèvres.
Les plus avisés ne pensent jamais à tout. M. Wilson, en substi-
tuant deux fausses lettres à celles qu'avait reçues de loi la feomie
Limouzin et que l'implacable mémoire de cette entremetteuse Tavait
contraint de restituer après coup au dossier, n'avait point songé à
contrôler d'abord le filigrane du papier à lettres, moins habile sur
ce point que le faussaire Vrain-Lucas, de mémoire légendaire, qui,
lorsqu'il écrivait une épttre signée d'un nom historique, {M'^enait
pour base de son opération un papier d'une date contemporaine,
choisi dans les vieux registres et les vieux manuscrits. Le filigrane
accusateur prendra place dans l'histoire judiciaire i côté de tant
d'autres témoignages muets qui se sont levés tout à coup pour
dénoncer le coupable. On a rappelé à ce propos que le capitaine
Doineau, le chef du bureau arabe de Tlemcen, dont TafTaire fit taxa
de bruit il y a trente ans, fut confondu d'une façon analogue k^rs-
qu'il prétendait avoir recueilli dans l'héritage d'une tante, morte
en 185A, des pièces d'or qui se trouvèrent marquées au millésime
de 1856.
Obéissant à l'injonction de la Chambre, le garde des sceaux clnt
ordonner la suspension du procès. On ne retint que le géoéral
d'Andlau, M"® Ratazzi et deux ou trois autres sans importance,
dont la cause était distincte de celle du général Gaffar^, de
W Limouzin et de M. Wilson. Quelques jours après, le gèn^ml
était condamné à cinq ans de prison, qu'il ne fera pas, paisqu*il est.
à Londres et la femme Ratazzi à treize mois, qu'on lui laissera Cairei
cette fcHS sans doute. Au milieu des écœurants détails du procès
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LES OSOYRSS ET LES flOMMES 605
m a pu en remarquer un tout à fait réjouissant par la naïveté de
rouerie qu'il dénonce. Le caissier de M. Vicat, Tinventeur ou le
propagateur du fameux insecticide qui porte son nom, n'avait pas
voulu entendre à payer d'avance, mais, en guise d'arrhes, il avait
laissé discrètement sur la cheminée du général, après^ l'entrevue,
quelques boîtes de sa marchandise, sans oublier le petit soufflet.
Quelle idylle ! ou plutôt quel symbole I M. Vicat pourrait bien être
l'homme de la situation. Mais aurait-il jamais dans ses magasins,
lui qui fournit l'Europe entière, assez de boîtes et de soufflets pour
désinfecter la République!
Comme le général et ses complices n'ont pu être poursuivis que
pour escroqueries, le jugement, très longuement motivé, a dû
établir leur condamnation sur ce fait qu'ils se sont menteusement
targués d'une influence et d'un crédit chimériques, et ce détour
bizarre, pour arriver à l'application d'une loi insuffisante, n'aboutit
pas seulement à une contre-vérité, mais à la justification indirecte
des vrais coupables. Il n'en résulte pas uniquement que, comme on
l'a dit, le gén&ral d'Andlau n'a pu être condamné que pour n'avoir
pas réussi à commettre ce qu'on lui reproche, qu'il n'aurait pas
été coupable s'il avait réussi, puisqu'alors ii ne se serait point
vanté d'une influence imaginaire, et que sa culpabilité, du moins
sa culpabilité légale, vient donc non de ce qu'il a fsdt, mais au
contraire de ce qu'il n'a pas fait; il en résulte encore que, puisqu'il
mentait en alléguant son crédit sur lès puissants du jour, ceux-ci
sont innocents de toute compromission dans l'aflaire; et qui sait si
M. Wilson n'alléguera pas en safaveur le jugement de la 10* chambre?
Remise en liberté provisoire avec le général Caffarel — et qui
pourrait dire maintenant quand ce provisoire finira? — la fenmie
{imonzin, suivie de son compère Lorentz, est allée établir son
quartiar général au Chat naér^ puis poser chez Grévin. Il ne man-
quait plus que le Chat noir et le musée Grévin dans l'afl'aire; ils
achèvent à souhait le tableau. Aujourd'hui tout finit par le Chat
noir. Je ne sais si j'sd jamais eu occasion d'en parler à mes lec-
teurs. C'est un cabaret où le js^nmisme s'unit au moyen âge et le
chinois au rococo, dans le mélange le plus incohérent et la fan-
taisie la plus extravagante ; moitié gargote et moitié cénacle ; une
sorte d*a$sofnmoir artistique et littéraire fréquenté par les bohèmes
décadents, au lieu de l'être par Coupeau et par Iles-Bottes.
Il a des vitraux sertis de plomb, des tabourets et des tables en
iintation de vi^ai chêne, des crédences sculptées, des peintures
snr les murailles, une décoration de bric-à-brac. On y dit des
vers, on y chante des couplets d'un raffinement débraillé et
d'un débraîllement mffiné; on y montre des silhouettes €^ des
'Ombree chinoises; on y conspue le bourgeois, on y publie un
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0§e LES OEUVRES ET LES HOMMES
journal illustré. C'est une curiosité parisienne, recommandée par
les guides, où les petits-fils de Villon servent d'amorce pour attirer
les badauds, et où l'on s'est écrasé pendant plus d'un mois pour
voir VEpopée de Caran-d'Ache. Un suisse majestueux garde le
seuil avec la hallebarde, qu'il fait résonner sur le pavé à l'entrée
de tout seigneur d'importance, et les garçons revêtent l'habit aux
palmes vertes de l'Académie française. Le Chat noir a pour pro-
priétaire un cabaretier aux allures de cabotin^ industriel très avisé
qui porte un pourpoint de velours, pose en « tavemier du diable »
et traite ses clients de Messeigneurs^ mais surveille assidûment la
casse et la consommation. Aux jours solennels, lorsqu'il reçoit des
invités de marque, son hospitalité n'a rien d'écossais. En homme
très pratique sous des dehors fantaisistes, et qui ne perd jamais
de vue les intérêts de la maison, il n'hésite point alors i feire
payer la bière au prix du Champagne et le Champagne au prix de
l'or potable. Enrichi par sa prodi^euse entente du commerce et de
la réclame, ce gentilhomme a pu descendre, il y a quelques années,
des hauteurs de Montmartre jusqu'à la rue Laval, où la façade
hétéroclite de son établissement s'est élevée sous le consulat de
Grévy, comme nous l'apprend une plaque qui se termine par ces
mots : Passant, sois moderne! La plaque appelle nos ministres
des archontes et M. Gragnon le « chef des archers ». On n'est pas
plus moderne.
Le directeur du Chat noir a compris immédiatement, avec son
intelligence toute moderne, le parti qu'it pouvait tirer de la pré-
sence d'une « noble et gentc dame » connue la femme LimouaÔB.
Quelle aubaine pour lui I Quelle bonne fortune pour les habitués!
La Limouzin, messeigneurs I II y a eu or^e à la tour. C'est là que
quatre reporters l'ont relancée, sont venus lui faire la cour, se dis-
puter les bons mots, les bonnes grâces et les révélations de cette
« charmante femme. » Us lui ont offert à dîner. Us se sont assis à
table, toutes fenêtres ouvertes, avec ce couple de tripoteurs en
disponibilité, tous deux échappés de la police correcUonnelle et
n'ayant pu rentrer au lo^s, l'une parce qu'on avait vendu ses
meubles et que son mari refusait de la recevoir, l'autre parce que
sa femme, morte de misère et de faim, était enterrée de la veille,
ce qui ne l'empêchait pas d'être gai et de bonne composition. On
a vu le plus qualifié de ces Messieurs se montrer dans la rue avec
la Limouzin à son bras. Le lendemain, tous quatre ont coatè leur
entrevue, donnant le menu du dîner, décrivant la toilette de la dame,
ne tarissant pas sur ses saillies, étalant, avec l'impudeur incons-
ciente d'un métier ob l'on se blase sur tous les contacts et où Ton
ne recule devant aucune poignée de main pour obtenir quelque
renseignement, un commerce dont on se sentait humilié pour eux
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LES OeOVaES et les hommes 697
en les lisant. Ah! ces messieurs ne sont pas dégoûtés, et il y a des
grâces d'état! Que voulez-vous? 11 en est des reporters comme des
agents secrets : il en faut.
Rien n'aura manqué à cette affaire pour la rendre caractéristique
entre toutes, — rien, pas même le vol avec effraction, pas même la
tentative d'assassinat. Lorsqu'on apprit les deux vols de papiers
commis chez M. Portalis, directeur du XIX* Siècle^ qui s'est signalé
au premier rang, par sa campagne acharnée contre M. Wilson,
et qui passsdt pour avoir formé chez lui un dossier formidable
sur les antécédents financiers des membres du cabinet, on crut
d'abord à quelque invention qui dépassait la limite à force d'in-
vraisemblance. En apprenant le lendemain que le même person-
nage, qui portait toujours sur lui, pour le soustmire aux entre-
prises des voleurs, le fameux chèque de 10 000 francs souscrit
par le baron Seillière et acquitté par M. Wilson, avait failli être
assommé dans la rue, la défiance redoubla, et les plus disposés à
ne se faire aucune illusion sur le compte des accusés se demandèrent
s'ils n'étaient point en présence de quelque machination excessive
et maladroite des accusateurs. Cependant, il fallut bien se rendre
quand les hommes furent arrêtés. Un ancien préfet de police de la
République interrogé par M. Portalis sur l'auteur probable des
deux vols et de la tentative d'assassinat, répondit tranquillement,
comme si la chose était toute naturelle : « Ce pourrait bien être
le directeur de la Sûreté générale. » J'ai cru rêver en lisant ce
récit. Deux jours après, on nous racontait, avec les détails les plus
stupéfiants, qu'un homme d'affaires véreux, l'un des complices du
général d'Andlau, dont nous avions appris le suicide au moment
de son arrestation, avait été tué d'un coup de revolver, ayant le
tort d'être en possession de papiers compromettants. Non, décidé-
ment, nous sommes trop naïfs et ne pourrons jamais nous mettre
au niveau des honmies et des choses du jour. Cela se fait. Cela se
faisait du moins dans les républiques italiennes du seizième siècle,
chez les Borgia, chez Angelo, tyran de Padoue. Ce sont les mœurs
du temps de Machiavel et de Benvenuto Cellini. Cela se fait encore
dans les romans d'Eugène Sue, de Frédéric Soulié et de Paul Féval.
Nous avons devant nous la nouvelle bande des Habits noirs.
Cependant, devant la commission d'enquête parlementaire, qui
se débat au milieu du réseau de contradictions, d'obscurités, de
fanx-fuyants, de réticences et de mensonges tissé par les accusés,
les dépositions affluent; les témoignages, longtemps intimidés, se
dressent de toutes parts, comme les Euménides, barrant chaque
issue et acculant le coupable au pied du tribunal, étendant leurs
ramifications en tous sens autour de lui et ne s'arrêtant pas plus
désormais devant le président de la République qu'elles ne s'arrê-
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698 LES (HUYIIES ET LES HÛIMES
talent jadis devant son gendre. Il y a toujours eu dana cette triste
affaire qui, depuis l'origine, va tourbillonnant et avançant comme
un cyclone, des sous-entendus, des mystères, des ath-delà^ des
noms qu'on ne prononçait pas tout haut, mads qu'on se chuchotait
à l'oreille; jadis Wilson, maintenant Grévy. En réalité, c'est contre
le président de la République que se poursuit l'infcMrmadon actuelle.
On s'est demandé quelque temps si M. Grévy imiterait Brûlas en
immolant son gendre : cet homme austère avait toujours été
regardé par ses admirateurs commO' le plus capable chez nous de
renouveler les exemples de vertus républicaines qu'on admire dans
l'histoire de Rome. Mais le doute n'a pas été long, et nous avons su
bien vite qu'il était résolu à le faire bénéficier de son inépuisable
clémence. M. Gré\7 n'a-t-il point l'habitude de gracier les crimi-
nels? Pourquoi veut-on qu'il soit plus dur pour sa famille qu'il ne
l'a été une première fois pour M°" Ratazzi? Dans le premier moment
il parlait aussi de s'en aller, mais il s'est souvenu à temps du mot
de Talleyrand : « Défiez-vous de votre premier mouvement, c'est le
bon, » Il y est, il y reste. On ne lui arrachera sa place qu'avec la vie.
La nouvelle enquête s'est terminée par la demande 4 la Chambre
et le vote unanime de l'autorisation de poursuites contre M. Wilâon.
Le préfet de police et le sous-chef de la Sûreté l'ont suivi dans sa
diute et le suivront devant la chambre des mises en accusation,
convaincus de s'être, tout au moins par leur complsûsance, prêtés
à la fraude. Et de tous côtés, comme des compagnies de perdreaux
en temps de chasse dans une campagne giboyeuse, se lèvent d'au-
tres affaires scandaleuses du même genre. C'est une inondiUîoa de
fange, dont les flots se poussent, vomis sans relâche par une
innnense bouche d'égout. C'est un abcès monstraaax qui crève.
La république actuelle ressemble à la caverne d'Ali-Baba; seule-
ment ils sont bien plus de quarante voleurs. Qu'on me pardonne
l'incohér^ce de ces métaphores, qui m'est su^ârée Jpdx k»r îasu£-
sance. Ce ne serait pas assez d'une pour qualifier la aîtoation.
Anarchie et décomposition partout; gangrène et pourriture d'hô-
pital. Comme dans les Animaux malades de la peste, si tant
n'est pas mort, tout a été atteint : Chambre, Sénat, minisièce,
police, armée, magistrature, présid^ce, et l'on se demande s'il
restera des agents pour arrêter les coupables et des ma^trats
pour les juger. A l'heure actuelle, nous n'avons plus oaAre de
gouvernement, ce qui n'empêche pas d'aillem^ les choses d'aller
tout aussi bien, c'est-à-dire tout aussi mal qu'A l'ordinaire.
II
Sans être dans la véritable saison des expositbns, nous en avons
eu pourtant beaucoup ce mois-ci. Mettons à part cdle des objets
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LES OEUTRES ET LIS BOHMIS 690
envoyés à Sa Sainteté Léon XIII par le diocèse de Paris, pour son
jubilé sacerdotal. Elle est restée ouverte pendant quelques joui-s,
au rez-de-chaussée de l'archevêché, au milieu d'une affluence
que ni l'éloignement ni les rigueurs de la température n'ont pu
ralentir. Par la pluie battante, des milliers de personnes atten-
daient patiemment leur tour d'entrée, les pieds dans la boue.
Le vestibule et le precaier salon comprenaient surtout les statues;
puis venaient, dans leurs variétés innombrables, les ornements
d'église et les vêtements sacerdotaux; enfin les objets d'orfèvrerie
religieuse, les vases sacrés, les ostensoirs, les missels, les mitres
et la fameuse tiare. Çà et là, mêlés à l'ensemble, une foule d'autres
objets impossibles à classer dans aucune catégorie, depuis des
layettes et de petits tricots, fabriqués par de bonnes religieuses
pour les oeuvres charitables du Saint-Père, jusqu'à la collection
complète des auteurs grecs envoyée, par le premier éditeur de Paris,
au pape qui se glorifie d'être un excellent humaniste ; depuis les
chasubles modestes, les nappes et linges d'autels pour les missions
et les églises pauvres, jusqu'à des aubes en dentelles miraculeuses,
devant lesquelles les femmes s'arrêtaient extasiées, chefs-d'œuvre
de goût et de patience, dont chacun a pris depuis deux ou trois
ans les récréations d'une communauté entière. Entre tant de
cadeaux magnifiques, ce qui nous a le plus touché, ce sont les
huoibles envois des petits.
Un album artistique renfermera les noms des souscripteurs; un
groupe en bronze, signé d'un artiste qui porte le nom d'un des
martyrs de la Commune, représentera la France à genoux, offrant
la tiare à Léon XIII. Ce groupe ne figurait pas à l'exposition de
l'archevêché, non plus que d'autres objets en voie d'exécution,
par exemple le drapeau pontifical, tissé à Lyon, qui sera porté au
Souverain Pontife par le général de Charette au nom des zouaves
pontificaux, et dont la décoration, au-dessous des armes papales,
soutenues par la Foi et l'Espérance, représentera, en une théorie
mystique comme celle (fue Flandrin a déroulée sur les murs de
Saint-Viocent de Paul, les patrons de tous les pays dont les fils
ont combattu pour la défense de Rome, — et l'envoi fait par les
titulaires des ordres pontificaux : une grande coupe en faïence
émaiUée, que décorent les armoiries de Léon XJII, soutenues par
deux anges, et les insignes des ordres. Ces objets, d'adlleurs,
appartiennent à la France entière, et non pas uniquement à Paris.
Dans le salon d'honneur nous avons vu les envois^de la Maison de
France : une croix pectorale toute en émeraudes « hommage de
respect filial » des ducs de Nemours et d'Alençon ; un bureau
style Louis XV, en bois de rose, palissandre et bronze, avec secré-
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700 LES OEUVRES ET LES HOMMES
taire et pendule, pour l'usage personnel du Saint-Père, don de
Monsieur le comte de Paris; une réduction en argent de la Jeanne
dArc de la princesse Marie, œuvre classique et vraiment inspirée
dans sa pureté, sa délicatesse, sa naïveté charmantes, que tant
d'autres pucelles sorties de mains plus savantes et plus viriles
n'ont pas fait oublier depuis tm demi siècle, — envoi de Madame la
comtesse de Paris, nièce de l'auteur. Pouvait-on mieux dioisir pour
représenter la France et la Maison de France auprès du Souverain
Pontife?
L'ornement du salon d'honneur et de toute l'exposition est la
tiare exécutée par M. Froment-Meurice, l'orfèvre célèbre qui n'a
pas laissé déchoir entre ses mains la gloire héréditaire, d'après les
modèles du quinzième siècle. Elle est en drap d'argent brodé à la
main, et tout enrichie de pierres fines dont beaucoup sont des
dons particuliers. Les trois couronnes d'or à six fleurons sont, à
elles seules, chargées de six cents pierres précieuses où les dia-
mants se mêlent aux saphirs, aux émeraudes et aux rubis; les
fanons ne sont pas moins richement brodés et décorés. L'écrin
de maroquin blanc, qui s'ouvre en forme de triptyque, est décoré
de plaques faites pour recevoir les sceaux des paroisses et des
communautés, les chiffres et les armoiries des familles dont Jes
souscriptions ont contribué à l'exécution du chef-d'œuvre. La tiare
du diocèse de Paris fera bonne figure auprès de celles de Napo-
léon P' et de la reine Isabelle, et Paris a maintenu son rang, le
premier, dans l'exposition de la France, comme la France gardera
le sien dans la grande exposition vaticane où figureront les envois
du monde entier.
Une librairie du boulevard Saint-Germain expose les beaux fa-
sains, d'une conception simple, d'une exécution robuste et large^
d'une saveur rustique très saine et très franche, où M. Léon Lher-
mitte a représenté les types et les épisodes de la vie des champs.
J'ai parcouru avec un plaisir extrême ces Géorgiques familières oix
la nature est traduite avec vérité, sans bassesse, sans lourdeur^
sans plat réalisme; où l'exactitude matérielle, la probité de l'étude
et de l'observation se relèvent d'un brin de poésie, c'est-à-dire de
style, et je les préfère aux tableaux de l'auteur. A l'autre bout de
Paris, une autre librairie d'art, l'ancienne maison Goupil, nauis
convie à voir les aquarelles de M"® Madeleine Lemaire sur VAôSé
Constantifi, et les Parisiennes surtout se pressent devant ces com-
positions aimables, d'un art élégant, gracieux, caressant, oii les
femmes, qui ressemblent à des fleurs, portent, avec de si jolies
attitudes, des toilettes d'un goût si exquis et si raffiné. Nous ne
sommes pas de ces esprits moroses sans cesse occupés à chicaner
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LES ŒUVRES ET LES HOHMES 701
leur plaisir. M"® Madeleine Lemaire n'est pas Michel-Ange, mais
aussi la touche et le dessin du Jugement dernier seraient de trop
pour illustrer VAbbé Constantin.
^'exposition des tableaux, dessins et pastels de Puvis de Cha-
vannes s'ouvre dans la galerie Durand-Ruel au moment où nous
écrivons ces lignes. Celle des gravures du siècle est ouverte depuis
les derniers jours d'octobre dans la galerie de la rue de Sèze. Peut-
être le titre est-il un peu ambitieux et déborde-t-il le cadre plus
modeste, quoique fort vaste, encore de cette intéressante exhibition.
Il y a là près de huit cents estampes, d'importance, de dimensions
et de mérites fort divers, dues à près de deux cents maîtres, dont
plusieurs, il est vrai, ne sont encore que de bons élèves. Tous les
genres sont représentés : le burin, par ses maîtres, Henriquel-
Dupont, Calamatta, Mercuri, Bertinot, F. Gaillard, le grand artiste
et l'admirable chrétien, mort sous l'habit du tiers ordre de Saint-
François, qui, malgré la lenteur et la conscience de son travail,
sut plus d'une fois lui donner la vie, le relief et l'accent de l'im-
prouisadon; — l'eau-forte, par une telle multitude de noms que
toute tentative d'énumération serait forcée d'être trop incomplète-
L'exposition de la rue de Sèze semble avoir été entreprise pour la
plus grande gloire de l'eau-forte. Quoi qu'elle ne soit point de date
récente, et que les Rembrandt, les Claude Lorrain, les Van Ostade,
les Callot, les Abraham Bosse, l'aient maniée avec une maîtrise qu'on
ne dépassera pas, on la croirait inventée tout exprès pour la pein-
ture contemporaine. Elle détrône de plus en plus, elle relègue parmi
les arts d'apparat, les arts officiels qui ne subsistent que par la
protection de l'État et par respect pour la tradition, cette grave
et patiente interprétation qui demandait parfois quinze ans et
plus pour faire passer un tableau de la toile 3ur ^ planche de
cuivre. Le burin n'est plus fait ni pour «otre époque de fiévreuse
improvisation, où l'on vit si vite et où l'on veut jouir sans retard ;
ni pour une peinwre qui recherche avant tout le mouvonao»*, i«
rfe, la couleur, la réalité pittoresque, la rapide impression des
choses. Il D5 répond plus aux besoins ni aux tendances de l'école
actuelle, qui n'y trouverait pas son compte et qu'il trahirait en la
refroidissant. Ingres a été l'un des derniers maîtres qui^J^^^^
Bévère probité de son dessin, ^^f l^^^^^^^eTtST^^ lui, les
de la g'-^vurc en taille-dou^^c^^ soutenaient l'un
tSu9 les maîtres de l'eau-forte contemporaine sont là. Bracque
zn^^d Lt re^éle^té par seize morceaux; J. Jacquemart, par^vingt-
25 HOVBMBRB 1887.
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702 LES dCYRES ET LES DOMMES
trois ; Méryon, qui mourut fou, hanté par le délire des persécutions,
dans la solitude et la misère, par une douzaine de ces mervdlleuses
petites vues de Paris, fines et vibrantes, qui ressemblent à des
visions. L*eau-forte a souvent tenté les peintres eux-mêmes : oirt'a
vu par les noms illustres des siècles passés que je citais tout à
l'heure; on le verra encore à Texposition de la rue de Sère. Elle ne
demande pas une initiation aussi laborieuse m aussi austère que la
peinte sèche ; elle peut prendre e» quelque sorte la vivacité et la
promptitude du crayon. Les peintres cèdent volontiers au plaisir
de se traduire directement eux^4iiftmes, ou d'écrite leurs idées sur
le vernis au Keu de la toile. L^exposition de la rue de Sèae est par*
ticuBèrement riche en eaux-fortes et aussi en Kiliographies de
pwnlres connus, et pour beaucoup de visiteurs, c*est là une révéla-
tion pleine d'intérêt. M. James Tîssot n^a pas envoyé moins d'une
cinquantaine d'estampes, ék>vt quelques^oes A la pointe sèche et
même à la manière noire. Ptous^ en avons aussi de Dàubtgny, de
Jules Dupré, de Mfllet, de Corot, de Fortuny, de <a>. Jiacque, ée
Lhermitte, de Vbllon, dieBonvin, quelques-unes du sculpteur Barye,
plusieurs de Decamps, beaucoup d'Eugène Detacretx, une de l^ul
Delaroche, la seule qu'il sat faite. M. Meissonier Im-mème se révèle
à noue comme aqua^fortiste. L'époque romantique s'iosame surlont
en Gèlestin Nanteuil, qui décora de ta»^ de frontispices, passionné-
ment recherchés aujourdliulpar lee amateurs, les œuvres de Victor
Hugo, de Gautier» de Dumas.
La plupart de ces estampes ont été fournies par les cabinets des
amateurs : c*est ce qui explique^ le claseeiomit, fâcheux pour le
public, adopté par la commission. On peovait ebeisir entre Tordre
chronologique^ la distributions par gtnres eu encore p» œcmes
individuels. Chacun de ces trois plans avait sa raison d'dtre et soft
utilité; chacuu permetinât des vues d^enseoAle et des coaq)araÎ30BS
instructives. Pbur complaire aux amaCenr» qnî gnt prêté leur ccm—
courariMr a dassé les envois par co^ctions, «« qui m^rcene lea
œuvres, mêle les genres, brouîBe tes dates et do^hte* ou triole l».
diffiksulté de fétude. ^
L'texposition des envois de Rome, avee mm mélange de com^^
^dVeuvres originales, d'une importance gradWe, et qui resseŒ^^
« bien W îïîtéi^gf.Zr;"^ * ^ ^T"^ ^'^*T' ^ mrern»^
plus insignifiante. Seuls l^'^eST ST^'lff "^ ^" *^^
BfeiMtu les regarde? PannI tes œuvres c^^^Tfc^^^-
ajsohmient qu^n morceau à signaler X ^^'£^1^^
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LES «BIHRE3 XT I£fi HOUES «MS
qoB la sainte pmt^ et xpà se presse tsootve eUe dans «n i&otr?e-
ment de terrenr assez biesi renâa, est d'une «sécwtiDn dâfed;ii0use;
mais auin(ttns pent-^m louer la figure delà saiale ^dansoRNi exiprtth-
aâm générale et dans son coloris. QoêsùI à la DisÊne et à la Sm-
gneme de M. Àxiletle, ^ parait avcnr beaaorap pfats ^él»âié ia
inanîëre de Bastîen-Lepage 91e le st^ des Lo^es du Tatzoaa, le
inodetlë et le dessiii^ de la dernière surtout^ latesent beauconp^à
dëârer. M. Poplin, élëre de demièoe annés^ ine aons dédommage
pas avec sa grande KàkQA^JSamèe Pposùne, oàil n'a^c^erdié cpi'im
iiaeile effet de contraste eirîre ]e jeune corps de lanartyvecattset^
^Qt la fraîcheur de la vie et une foule d'autres càda^es ea dfooii^-
position, et Jie Ta même pas tnmvé. La ;toÊte &A yiie^ la ùMam
louarde et sooUe à la Absl
Descendons au Tez*-âe-chajasfiée« La soolpture est un piao mxNas
triste i vodr. On ^peiit loner l'éléganœ d'un des bas^^kib «poses
par M. Gardet, — Yldyile^ à laqoeUe son Sntsum eorda est fort
inférieur^ — et le travail, sinon l'inveuition de la Jftisa iê^ André
Chénier^ par M. iPuech, dont le visage a obi obamne et l'attdtuâe àd
l'élèganoe. Mais que ^re xle la Héeolkttion de isaint Jeun^ par
M. Ferrary! M. Fecrarf :a voulu faire de la soilptiire ramatatryiei-
On croirait qu'il a imaginé .son groope aiprès arar la fSéredims ée
Gustave Flaubert et pour faire pendant ii la Saiomé d'Henri
Regoault. Le bourreau semble k traéuotkm an marbre, et non ip&
attécHiée, non pas ac^mmodée aux lias spéôales de la stndptore,
mais exagéfée, au <coButtaire, de YEsëoutùfn à iGcreoMtèe som ks rois
Maures.
La séance atmvdle de l'Académie des beamc-arts nous a dmné
le cconpléaient xites iorrois de la ^illa Méâids. Après avmr ym les
peintres, les statuaires, h» gravi^nrs ot lessodiîteoles, oa^oteod <ie
jour-là les musiciens. L'ouverture de M, Paul Vidal, — les Vmc
de Jeamie tTArc^ — ^ est une page symplmniiiiie traitée d'ane façon
expressive etpatbéticpie. La cantaite de DidiMtj mvsique de H. Gbar-
penticB- sur les paroles de M. de Lassus,» a mérité tes suffrages ,
môme des critiques de la nouvelle école, fin 'ctferf;, ncm ^eatettent
AL Charpentier travaille dans le genre moderne €lt il doime uae
grande insportaoïce i l'isrcbffldxmtion, mais 00 sent <qu^ a étodié
Wit^ner. Sa pirtitioa rapase sor deoK .m0ti& pmcipaux, domt
cb^icuM caractérise un des deux peraronnages qui at^seift en sens
cimtraire sur Ënée, c<Hnme la Vertu et le Vice âins l'apologoe
cTHerci^. Le prunier, modulé par la Hùte av^ec ncconçagnemeiit
de faarpe, est la voix de fiidon,€'es0>-à-diperaznoiar; le secool,
à raUtire ftancfae, au rythme accenlué, est moelle d'AncMse, c'est-à-
dire du devoir. C'est ce qu'on appelle de» LeiSmotWBy dans Je
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701 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
système wagnérien. Des trois personnages Enée est le plus ingrat
et le plus mal partagé; le rôle de la reine de Carthage est fort
dramatique et passe par toutes les nuances de tendresse, de pas-
sion, d'angoisse et de désespoir : il remplit la partition entière,
qu'on a écoutée avec plaisir et applaudie avec justice.
Après la cantate, M. le vicomte H. Delaborde, secrétaire perpétuel,
a lu un éloge, écrit avec l'autorité qu'on lui connaît, de M. Balla,
l'architecte de la Trinité, du nouvel Hôtel de Ville, et aussi, hélas I
de la mairie et de la tour Saint-Germain-l'Auxerrois, l'un des plus
déplorables produits de l'architecture haussmanienne, où, par
amour de la symétrie, on a voulu créer un pendant à une église
gothique avec une mairie moderne, sans tenir aucun compte de
la diversité des époques ni des destinations, en dressant entre
elles comme un trait-d'union une tour, mélange incompréhensible
de tous les styles, qui donne aux deux monuments ainsi réunis l'as-
pect d'un huilier colossal. La séance était présidée par M. Chapl^dn,
qui s'est félicité d'abord d'une rare bonne fortune : celle de n'avoir
à prononcer aucun éloge funèbre. La mort a été clémente cette
année pour l'Académie des beaux-arts ; elle s'en est détournée sans y
frapper un seul coup, bien que ce corps illustre ait deux membres
presque centenah'es. Les Académies sont des conservatoires : on y
devenait facilement octogénaire autrefois; M. Chevreul, quimarcte
sans faiblir à sa cent deuxième année, semble avoir haussé la
moyenne. Néanmoins le fait constaté par M. Chaplain est encore
un phénomène assez rare pour avoir produit à lui seul un effet
oratoire et valu un succès au président. Le reste de son discours
a été un dithyrambe en l'honneur de la villa Médicis et de la
vie qu'on y mène, dithyrambe que nous aurions applaudi avec plus
de plaisir si l'impression n'en avait été combattue par le souvenir
des envois de Rome que nous venions de voir. Il nous semble
qu'il y avait autre chose à dire, en ce moment où l'institution a
tant d'attaques à subir et où les élèves ne la défendent pas assez.
Nous ne doutons pas qu'on ne vive délicieusement à la villa
Médicis, dans les ateliers silencieux qu'enveloppe la poésie mélan-
colique des allées de lauriers, sous l'ombre fraîche que versent,
aux heures brûlantes du jour, les grands arbres du Bosco; accouda
le soir à la fenêtre pour regarder le soleil se coucher sur Saint—
Pierre, aux tintements lointains de V Angélus^ ou encore dans /es
douces causeries du salon commun, tandis qu'un camarade joix^
du Mozart en sourdine, et pendant les longues courses sur te^
bords du Tibre à travers la campagne romaine. Mais nous crai-^
gnons que, dans cette vie délicieuse, on ne se laisse un p^vx
endormir et qu'on ne travaille pas assez.
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LES OBUVRES ET LES HOMMES 705
Quelques jours auparavant, la séance solennelle des cinq acadé-
mies s'était tenue sous la présidence de M. Renan. C'est dans cette
séance qu'on décerne le prix Volney, pour la science des langues
comparées, et le grand prix biennal, ou chaque Académie a droit de
présenter un candidat à tour de rôle. Cette fois le tour appartenait à
l'Académie des beaux-arts, et l'applaudissement unanime a salué le
nom du lauréat, Antonin Mercié, dont, après son Gloria vtctis^ son
David^ son Génie des arts^ le groupe funéraire destiné à la chapelle
de Dreux vient de consacrer définitivement la gloire, encore jeune
et déjà mûre.
On sait que, dans cette séance annuelle, les cinq académies sont
représentées par autant de lectures, ce qui constitue un banquet
intellectuel fort substantiel assurément, mais d'une digestion un
peu laborieuse. Depuis ces dernières années, l'Institut, qui entre
peu à peu « dans le train », s'étudie à remplacer quelques-uns
des mets solides et un peu lourds du temps passé par d'agréables
entremets. MM. Croizet et Janssen se sont chargés des plats de
résistance; MM. Ch. Garnier et Arthur Desjardins du dessert.
L'architecte de l'Opéra a prononcé, au nom de l'art, un véritable
réquisitoire contre le progrès et il l'a fait avec l'allure et la langue
d'un chroniqueur, beaucoup plus que d'un immortel. Dès le début
de cette vive et spirituelle diatribe, l'auditoire s'est senti transporté
loin des régions académiques, dans le domaine non pas seulement
de l'Opéra, mais de l'opérette; il en a pris vite et gaiement son
parti, sans regimber contre cette causerie d'atelier ofi le paradoxe
n'était que l'assaisonnement de la vérité, et il s'est mis aussitôt, en
riant, à l'unisson de l'irrévérent orateur :
« Le progrès, puisque c'est ainsi qu'on appelle l'abandon suc-
cessif des traditions passées, est certes une puissante manifestation
de l'esprit humain. Il a diminué les distances, enregistré le vol des
oiseaux, supprimé les pataches, rendu les mouchettes inutiles et
fait parler nègre jusque dans les billets doux qu'on se glisse d'un
bout d'un fil à l'autre. Grâce à lui, nous avons établi l'état civil des
microbes et vu apparaître les commissions, les sous-commissions,
les arts industriels et les balcons de sauvetage; vous voyez qu'il y
a nombre de raisons pour en dire du bien ; cela doit suffire pour
m'autoriser à en dire du mal.
« C'est mon droit : je suis proche parent de M. Josse, et je ne
m'en cache pas; ayant été orfèvre toute ma vie, j'ai conservé un
grand faible pour tout ce qui touche à l'orfèvrerie et je m'imagine
que rien ne me force à admirer ce qui fait tort à mon commerce. Or,
si en ce moment je constate que l'art garde, ainsi qu'aux temps
jadis, quelque peu de son prestige et que les artistes tiennent
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706 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
encore un rang honorable, je constate aussi que l^ir situation
devient bien précaire et que bientôt ils seront forcés de mettre la
def sous la porte.
« En effet, laissez faire le progrès, laissez-le nous envahir et nous
dominer; laissez les relations s'étendre, les gazettes se multiplier et
les équations algébriques prendre la place du dentiment, et vous
Terrez sous peu que, si le mot art est encore inscrit dans quelque
vocahulaires, la chose n'existera plus qu'à l'état de souvwûr. Il n*y
aura guère alors que les académiciens des inscriptions et belles-
lettres qui s'évertueront à classer cette période des âges dans
kquelle une sorte de maladie du cerveau, appelée idéaU sévissait
sur certaines gens, ayant le nom bizarre d'artistes I »
M. Garnier développe ces prémisses. Il montre la fadlité des
communications amenant l'abâtardissement des types, effaçant
l'originalité sous un niveau commun , substituant partout à la
variété des manifestations artistiques, dont chacune avait son ca-
ractère spécial et sa forte physionomie, les mêmes formules banales
et les mêmes clichés de coniposition, une monotonie grise et vul-
gaire dans les habits, dans les constructions, dans la peinture.
L'art naturaliste, puisqu'on rejette l'art symbolique et Mstoiîque,
en sera réduit, allât-il chercher ses sujets en Chine, au Caucase ou
dans l'Afrique, i représenter des mandarins en fracs, des Kurdes
en vestons, des Abyssiniens en jaquettes ou en compleu de la
Belle Jardinière.
a Heureusement 1 s'écrîe-t-il dans une péroraison d'une férocité
qui rappelle les truculences romantiques et le Théophile Gantier
des Jeunes France ^ heureusement tout n'est pas perdu I nous avens
le droit d'espérer un cataclysme. La terre pourra bien un jour
s'entr'ouvrir ou s'abîmer sous les eaux, tous les produits de la
civilisation pourront bien être détruits et toutes les œuvres d'art
disparaître. Alors, s'il ne reste plus au monde que qudques Adams
et quelques Èves pour le repeupler, on peut prévoir que les heu-
reux temps de la barbaiie renaîtront, que les inventeurs seront
longs & retrouver les marmites et les ronds de zinc, et que des
arts nouveaux se formeront, qui n'auront pour point départ que la
nature, la fantaisie, quelques légendes ty^ûques et Timagi&aÉion
libre et prîmesautière ; aussi, en attendant les successeurs des
Ampère et des Papin, les maîtres de cette époque auront plusieurs
bons lâèdes de tranquillité, et montreront sans nul doute que l'art
peut se passer des stucs, du carton-pâte, de la photoscnlptute eft.
des pianos mécaniques I »
Encore M. Garnier n'a-t-il pas tout dit, même en se bonmnt
point de vue restreint où il s'est placé. Sd l'on voulait étendre
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LES OEUVRES ET LES HOÏMSS 707
proposîtÀ0B, l'eavisager aous toutes ses faces, on pourrait soutem?
que Tabus du progrès, les déborckeaients de la scîeace ci l'excès de
û dyilîsalâoa ooqs ramèoeut à la barbarie, — à une barbarie qui,
p&r laalheur, ne renouvellera point la lace du monde ni de Tart.
Mais celte thèse n'est pas TaffiEiire de qudques lignes : il y a 14
tout on livre i écrire; je l'ai rêvé souvent, peutrètre ne Le Cerai-je
jamais : qu'on me permette cependant de prendre date. Si mon
Iccteor est cfaimisoe, dirais en renouvelant le mot de Joies Vallès
à ^L TMers, il peut du moins m figurer l'un des chapitres de ce
livre. Les nihilistes de Russie, les fiènians d'Irbnde, les anarchistes
de Chicago et les dynamùards de Paris en écrivent de temps en
tea4)s quelque lignes. Les hommes de science et de progrès qui
ont élmuné Dieu comme une hypothèse inutile^ qui ont chassé le
prêtre de l'hôpkai et de l'école, <qai ont enseigné aux déshérités de
la fortune qu'il n'y a rien au-<l6là des jouissances de ce monde^ en
écrivent «n ai^e chapitre* Et cela n'est pas tout à fait aussi gai
que le diacfxura de M. €h. Gamier.
Celui de U. Arthnr Desjarditts roule sur un thème moins grave,
maïs d'une actualité plus grande qu'on ne le pourrsût croire au
piiemier ab<»d : Je sifflet au théâtre. Seulement il demande à être
totnBgiétà. Xeapère cpiie, l'an prochain, ua de ses confrères parlera
de la claque : c'est le corollaire naturel du sujet précédent, et
pent-ètre est^l plus intéressant ^core. Le sifflet n'est qu'un acci-
dent, devenu fort rare; la claque est une institution. De loin en
loiB, il se rencontre bien quelques acteurs^ comme Arnal et Coquelin,
dit-on, qoi font semblant de l'avoir en horreur et de vouloir s'en
pflusear. Fatuké pure! Au fond, l'opinion de tous les comédiens,
nte&e les plus applaudis» est conforme à celle d'Ëlleviou, qui
dédacait franchement, quoique personne moins que lui n'eût besoin
de la claque, qu'elle ^t aussi indiapesisable au milieu du parterre
que le lustre au milîea de la salle.
Vous p<mvez, d'ailleurs, remplacer le parterre par les troisièmes
galeriefL Au lieu de monter^ les a{>plaadiss6ments descendronl.
Eatre les deox, le coeur du comédien balance; il pencherait pour le
comnL
Aussi, l'onze de la claque se perd-elle dans la nuit des temps.
£Ue doit remonter au chariot de Thespis. Le gâterai Tcheng-£1-
Tong a assuré à M. Desjardins qu'on ne siffle pas en Chine parce
qti*Mt y est trop poU, mais il n'a pas dit qu'en n'y avait point la
diAq&à. Si loin qu'on regarde en arrière, on la trouve en fonctions.
Le parterce d^ui la favorisait singuttèrement. Elle pouvait s'y
àkaàmémc à l^lr et se noyer daiB la foule. C'est le parterre assis
qcd l'a constituée en oorporation. On avait cro peut-être que cette
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708 LES OEUVRES ET LES HOMMES
mesure la tuerait; elle raOTerinit, au contraire, 'en la poussant à
s'organiser au grand jour et à prendre effrontément son parti.
Nos pères étaient moins blasés que nous : ils sifflaient davantage.
Préville admettait parfaitement un usage regardé par les acteurs
glorieux comme attentatoire à leur dignité, et il considérait le
sifflet comme un avertissement salutaire. L'historique sommaire
tracé par M. Desjardins eût pu se compléter utilement par celui
de la cabale au théâtre, en allant de la Phèdre de Racine, pour ne
pas remonter plus haut, à V Henriette Maréchal des frères de
Concourt, et à la Gaëlana d'About, et par celui des chefs de
cabale, des arbitres du succès, des généraux du parterre, dont
plusieurs ont laissé un nom dans les annales dramatiques. Hais
M. Desjardins n'a abordé l'histoire du sifflet que dans les proportions
nécessaires pour aider à la discussion de sa thèse, et il conclut, après
avoir pesé le pour et le contre, en faveur du droit au sifflet. C'est le
plus sage : toutes les fois qu'on a voulu le contester aux spectateurs,
ils Font pris, et ils en ont usé plus vivement encore. N'est-ce pas
le seul dédommageaient aux mauvaises comédies et aux mauvais
comédiens qu'on est forcé de subir? Tant que, sur n'importe quel
théâtre, on verra se démener, dans des pièces pitoyables, des his-
trions sans talent et sans pudeur, aucune ordonnance de police ne
pourra couper le sifflet au parterre.
L'Académie des inscriptions et belles-lettres a tenu séance à
son tour sous la présidence de M. Bréal. M. Henri Wallon, secré-
taire perpétuel, y a lu l'éloge de M. Laboulaye, ce jurisconsulte
ëminent qui fut en même temps un politique médiocre et un
homme d'infiniment d'esprit; ce disciple de Franklin et de Ghan-
aing qui emprunta toutes les formes, même celle du roman, pour
se faire parmi nous le propagateur des idées américaines. Il était
Tenu des dames, alléchées p3ut-ètre par le titre piquant de la
lecture de M. Gaston Paris : le Atari à deux femmes. Gela semblait
promettre un pendant à la joyeuse comédie qui, pendant une
année entière, a attiré la foule aa théâtre Gluny. Mais ces corieoâes
avaient trop présumé des tendances mondaines de l'Institut actuel,
et je crains bien qu'elles n'aient été légèrement déçues en écoutant
un travail très érudit, qui n'avait rien d'un vaudeville.
Enfin, à l'haure oii paraîtront ces lignes, l' Académie française
viendra de tenir sa séance annuelle, pour la distribution des prix
littéraires et des prix de vertu. Je ne puis donc rien dire aujour-
d'hui ni du rapport de M. Camille Doacet, ni du discours d^
M. Gaston Boissier, qui va enrichir encore ces archives morales
de l'Académie française où M. Maxime du Gamp, avec son talea^
de narrateur dramatique, plein de mouvement et de chaleur, vient
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LES CEUYRES ET LES HOMMES 709
de pniser les éléments d'un beau livre sur la Vertu en France^
et d'où l'on en pourrait tirer vingt autres d'un intérêt non moins
vif et non moins consolant.
III
Le théâtre est maintenant, lui aussi ^ dans sa grande période de
floraison. Nous attendons, à la Porte Saint-Martin, la Tosca de
M. Sardou, pour la rentrée de M"* Sarah Bernhardt. Suivant l'usage^
la nouvelle pièce de M. Sardou a beaucoup occupé la chronique
d'avance, et cette fois on n'a même pas attendu la représentation
pour lui intenter les accusations ordinaires de plagiat.
Nous nous étendrons peu sur le Père^ de M. Jules de Glouvet,
dont les destins ont été si courts. On sait que M. Jules de Glouvet
n'est autre que M. l'avocat général Quesnay de Beaurepaire, un de
ces magistrats lettrés comme nous en avons eu tant d'autres. L'an
dernier, à l'audience solennelle de la rentrée des Chambres,
M. l'avocat général avait pris pour sujet de ce qu'on appelait
autrefois la Mercuriale^ l'amour des lettres dans la magistrature-
Le champ était vaste, et l'on vit défiler tour à tour La Boétie,
Montaigne, Etienne Pasquier, les de Thou, la dynastie des Lamoi-
gnon, celle des Séguier, celle des Lefèvre d'Ormesson, le président
Rose, le président Cousin, d'Aguesseau, Montesquieu, de Brosse,
Boubier, etc. ; mais il faut s'arrêter avant même d'être arrivé à mi-
chemin, car on n'en finirait pas. Et que serait-ce donc si M. de
Beaurepaire y eût joint les présidents des sociétés philotechniques
de Paris ou de province et les traducteurs d'Horace? La plupart
de ces magistrats ont longtemps cru devoir à leur sacerdoce de ne
cultiver, au moins publiquement, que la littérature grave; l'auteur
da Temple de Gnide et des Lettres persanes rompit la tradition.
Pendant le siècle qui s'écoule des Lettres persanes à la Physiologie
du goût y la ma^strature s'émancipe ; elle touche à tous les genres,
mais rarement au théâtre. A peine pourrait-on citer la Didon de Le
Franc de Pompignan, qui était une tragédie, comme il convenait,
et quelques pièces d'un ma^strat de cour, le président Hénault,
dont les unes ne furent pas jouées et dont les autres ne le furent
qu'en petit comité.
Cette abstention générale, sinon universelle, n'était pas sans
raison. Le théâtre est un endroit bruyant et périlleux, et les magis-
trats craignaient d'y compromettre leur dignité, comme on avait
peur d'y hasarder celle de la croix de Saint-Louis ou de la
Légion d'honneur en décorant un comédien. Du moment que ce
dernier scrupule disparaissait, le premier ne pouvait que s'effacer
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710 LES ŒUTKES £T LES HOMMES
également. Si M. Jules de Glmivet n'a pas à le regretter trop rude*
ment, il n'a point à s'en louer non plus, et le succès d estime de sa
pièce, suivant le pseudonyme courtois qu'on emploie pour déguiser
les échecs où le sifflet ne prend aucune part, a frisé d'assez près la
chute pour démontrer qu'il serait peut-être sage, quand on doit
habiter les templa serena dont parle Lucrèce, de ne point s'exposer
à de pareilles ayentures.
M. Jules de Glouvet est, assurément, un écrivain distingué, qui
a obtenu des succès légitimes dans le roman descriptif et champêtre.
Mais les conditions du théâtre sont de nature toute différente. Le
Père est écrit avec soin, — avec trop de soin même cpidquefois,
car le dialogue sent un peu l'huile; on y trouve trop d'images, qui
ne sont pas toujours neuves et, comme on dit dans le Roman
chez la portière^ trop de mots d'auteur. Le drame ne porte non
plus aucune trace de négligence dans sa construction. Mais iJ a
trois grands défauts, dont le troisième pourrait bien découler des
deux précédents : le premier, d'être une thèse visiWe et une thèse
sans issue, le deuxième, de manquer de clarté, et le dcnifer de
manquer d'intérêt.
Le sujet est la vieille lutte entre le père naturel ^ le père légal.
M. de Glouvet a imaginé un cas qui paraît combattre la loi, qui
la met du moins en fausse posture et lui donne l'apparence de
l'iniquité. M. de Vaudelnay a aimé M"** de Lwsail, abandonnée et
trahie par un mari indigne. Elle, c'était un ange, nécesssdremcnt,
ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à une petite fifle
pendant l'absence de son mari, parti en voyage depuis plus d'xm
an. Elle est morte après avoir avoué sa faute à M. de Loisail,
mais sans Im révéler le nom de son amant. M. de Yaudduay n'a
pu résister au désir d'enlever sa fille Christine, qu'il élève mysté-
rieusement, dans la solitude, avec un amour ombrageux et jaloux;
le mari s'est résigné facilement à une disparition qui faisait passer
entre ses mains un héritage considérable. Les deux hommes, qui
ont vécu toujours loin l'un de l'autre, se rencontrent TÎngt ans
après, pour les nécessités du drame, juste au moment où, malgré
toutes les précautions de M. de Vaudeinay, Jacques de Nolles loi
demande la main de sa fille, qu'il adore et qu'elle aime aus^.
Il résiste longtemps sans vouloir s'expliquer : sa fille ne peut se
marier, voilà tout. Pour la marier, il faudrait soit lui fabriquer un
faux état civil, soit obtenir l'autorisation de son père légal, qm
n'aurait garde de l'accorder, et qui la refuse en effet, lorsqu'on lui
en parle, pour faire pièce à deux personnes qu'il n'a aucune raiscna
d'aimer. Il n'y aurait aucun moyen de sortir de là, en atteianSaut
que la jeune fille eut l'âge des sommations respectueuses, si, par un
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LBS(KinrRESETLESIOMinS 711
dénouement qni n'en est pas un, M. de Loisail ne finissait par se
décider, pour complaire à nne aimable veuye dont il sollicite la
main et qui n'est vraiment pas difficile. Vous jugez bien que Jac-
ques, en se débattant dans Timpasse oh il est placé, ne se gène
point pcMir récrinûn^ contre la toi; mais, en cette raticontre
délicate, l'auteur s'est sourenu qu'il étdt en même t^nps mag^-
trat, et c'est M. de Vaudelnay lui-même qui répond en prenant la
défense de la loi dont il soufi're, ce qui a le tort d'être assez peu
vraisemblable et de ressembler 'à un hors^d'oeuyre à une confé-
rence juridique oh l'avocat gâaéral, tout en faisant entendre
l'objection, a voulu y répondre, f&t-œ par la boucbe du person-
nage qui s'y prêtait le moins.
La situation, d'ailleurs, est si pea claire qu'elle parait contrar
dlctoire par certains points. Gomment M. de Loisail a-t-il pu bériter
de sa fille sans produire son certificat de décès, et s'il Ta fait,
comment peut-il être appelé à donner son consentement au mariage
d'une fille qui n'eiiste plus? En admettant même qu'il n'ait pas eu
à. le produire, et que, au Ueu d'un héritage en règle» il n'ait
recueilli qu'un iiéritage de fait, sa fille n'en est pas moins morte
pour ce père putatif qui s'est mis en possession de sa fortune et n'a
certainement aucune envie, peut-être aucun nK>yen de la rendre.
La réclamatîoii des droits paternels entratnendt dans le premier
cas l'aveu du faux qu'il a commis; dans le second, la restitution de
la fortune. Comment le même homme peut-il à la fois n'avoir plus
de fille et en avoir une? II y a là quelque chose qui nous échappe,
car on ne saurait soupçonner un magistrat éminent et un légiste
comme M. de Beaurepaire d'avoir oublié son code, mais il a négligé
d'éclairer suffisamment sa lanterne et d'effacer la contradiction
apparente qui règne entre les deux termes de la situation.
Ce mystère s'ajoute à tous ceux dont la pièce est pleine. Chacun
des trws premiers actes a son secret et se ferme sur un point d'in-
terrogation dont <m espère toujours trouver la réponse à l'acte suî-
Tant. On n'y trouve qu'un nouveau mystère. En réalité, l'exposition,
sous ses diverses faces, dure pendant les trois quarts de la pièce,
ce qui ne pourrait se justifier que si l'intérêt de l'énigme s'emparait
fortement du public et si elle recevait enfin une solution en rapport
avec son importance. Ni l'un ni l'autre cas ne se réalisent, puisque
le dénouement n'est qu'un expédient, assez difiicile i admettre, et
<pii, en tout cas, termine faiblement le drame sans résoudre en
aticune façon la thèse. Le talent des acteurs, parmi lesquels il faut
mettre au premier rang M. Dupuis, d'un naturel parfait oommfi
tocrjours, ne pouvait saurer une pièce si froide et A peu ckdre.
Le Gymnase nous a dédommagés, trois jours après, avec YAbié
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7i2 LES CEUTRES ET LES HOMMES
Constantin. Le roman de M. Ludovic Halévy, d'où MM. H. Créinieux
et P. Decourcelle ont tiré leurs trois actes, est tellement connu qu'il
nous dispensera d'une analyse méthodique. Tout le monde l'a lu et
il a charmé tout le monde. C'est le livre qui a fondé Ja nouvelle
renommée littéraire de M. Halévy, — celle du romancier, — et qui l'a
conduit en droite ligne à l'Académie, comme pour justifier le pro-
verbe qui assure que la vertu est toujours récompensée. Nous ne
pensions pas toutefois que le digne abbé Constantin dût jamais
monter sur la scène : il nous semblait, pour des raisons diverses,
que ce n'était point là sa place. L'y voici pourtant, et sa fortune
promet de n'y être pas moindre que dans le livre. Cette périlleuse
démarche a été justifiée par le plus entier succès, et pendant huit
ou dix mois de suite, la soutane et le rabat de l'abbé, — car il ne
se borne pas à la redingote longue et au petit collet, et c'est la pre-
mière fois qu'un peu de laïcisation ne nous eût point déplu, —
vont être applaudis par un auditoire de catholiques, de protestants,
de juifs, de libres-penseurs, confondant leurs battements de main
et tous également heureux de compter parmi ses paroissiens pour
un soir. Brave abbé Constantin, quel triomphe! Je l'ai beaucoup
connu; je le connais encore; vous le connaissez tous : il ne se doute
pas qu'on lui fait chaque jour une ovation en plein boulevard, où
l'on voit applaudir les mains mêmes qui ont signé la suppression de
son traitement.
Comme le roman, la pièce est une idylle relevée par une pointe
de saveur parisienne et exotique qui ne la laisse à aucun moment
tomber dans la fadeur. Rien de plus simple que l'intrigue; nulle
complication, presque pas d'incidents, un dénouement qu'on pré-
voit dès les premières' scènes, des personnages connus et des
moyens qui n'ont rien d'imprévu : un bon curé de campagne; le
jeune homme pauvre, fier et chevaleresque; le gommeux, mauvaise
tête et bon cœur, chargé d'égayer par ses ridicules et de faire sou-
rire l'attendrissement des spectateurs; les Américaines millionnaires,
— que dis-je? milliardaires, — d'allure libre, excentrique et un peu
tapageuse, mais foncièrement honnêtes et bonnes. Il n'y a là que
de braves gens, et si l'on voit pointer l'oreille du loup dans la
bergerie, ce n'est que pour accroître notre plaisir par l'agrément
du contraste et le charme de la conversion. Paul de Lavardens n'est
point un loup; c'est un agneau qui s'amuse à faire un moment le
loup, mais qui est trop drôle pour être féroce et ne tarde pas à ren-
trer ses dents et ses grifl^es. Sa mère, — une mère « moderne », —
a tout juste ce qu'il faut d'esprit d'intrigue pour animer l'action
sans l'attrister; et d'ailleurs que ne pardonnerait-on pas à l'amour
maternel? Enfin il n'est pas jusqu'à ce demi-parpaillot de Bernard,
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 713
le jardinier, qui ne soit là pour faire mieux valoir les vertus de
la cuisinière Pauline et la tolérance du bon curé.
Le premier acte est charmant d'un bout à l'autre. Il dure une
heure, mais on n'en voudrait pas retrancher un mot. La scène est
dans le jardinet du presbytère, où vont défiler et se présenter à
nous le plus naturellement du monde, en allant, en venant, en
causant de la grande affaire, tous les personnages de la pièce. La
grande affaire, c'est la vente du château de Longueval. Chaque
propriétaire du voisinage convoite un morceau du riche domaine.
Les messagers apportent les nouvelles : tout va pour le mieux, on
se félicite. Mais voici le curé qui survient, consterné, anéanti. Que
se passe-t-il? Un désastre. Au dernier moment, il s'est présenté
un acquéreur pour la totalité. Et quel acquéreur I Une Américaine,
une protestante, une hérétique, dont on raconte mille choses
scandaleuses. Il faut dire adieu aux bonnes relations du voisinage,
aux aumônes, aux petits cadeaux pour l'église, à l'orgue qu'avait
promis la défunte marquise. Cependant la porte s'ouvre. Deux
femmes entrent, demandant M. le curé de Longueval : c'est juste-
ment l'Américaine, M°* Scott, et sa jeune sœur, Bettina. Il faut
avouer qu'elles sont fort aimables, qu'elles ont bonnes façons ; le curé
se déride un peu ; il se déride tout à fait en apprenant qu'elles sont
catholiques et excellentes catholiques; il est aux anges lorsqu'elles
lui donnent 2000 francs pour ses pauvres. Bettina, une enfant
gâtée, regarde le jardin, respire les fleurs, admire les laitues et les
chicorées, finit par s'inviter gaiement à dîner avec sa sœur. On
transporte la table dans le jardin ; elle veut la servir elle-même, en
compagnie du filleul de M. le curé, le lieutenant Jean Raynaud,
que ravissent sa grâce et son babil. Et tout à coup, dans l'anima-
tion du travail, ses cheveux dénoués roulent sur ses épaules, et il
les regarde beaucoup, le lieutenant I
On se met à table, on cause, on rit, on s'épanouit : M°" Scott
raconte son histoire et va bravement au-devant des calomnies que
les envieux ont répandues sur son compte; elle fait la conquête de
Pauline en trouvant sa cuisine exquise et son café délicieux. Et le
curé s'endort dans son fauteuil, par la faute de son filleul, qu'il
avait prié tout bas de le surveiller, mais qui est décidément fort
distrait par la présence de miss Bettina. Et pour ne point l'humi-
lier, les deux sœui*s se mettent à chanter à l'unisson une chanson
de leur pays, qui l'éveille doucement en lui laissant croire qu'elles
ne se sont aperçues de rien. Et tout cela est charmant, cham-
pêtre et parisien, idyllique et réaliste à la fois, mis en scène
avec une bonne grâce, une légèreté, une aisance, un naturel
exqms. Et je vous assure que les plus rébarbatifs eux-mêmes, les
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714 iJcsiaiimaarBiruBHiHWSB
plus rebeHea à Tidylle deatiiiieaitâlie et it kL berquioade ont beau:
vouloir résister; ils soat pris comsie les ajitires.. Tout au plus par-
Tienneft^ila à ae ressaisir à demî pendant Tenitr'aete. Oq »tefid des
dialogue» cûoiDie. eekii-ei : « Qu'en pensezi-vous? — Je me réserve.
— Voyons^ avoiwa que c'est déUcie»». — Très gentil, je ne dis
pas non. Bfeti»^ eia somme, ce. n'est qu'ua prologue. Je tas attends
à b pièee. »
Lo second aete était, en efei^ l'actci ^fficilie et dédslL La trame
de "S Abbé ComtmnUin est si légère qa'on y pouvait trouver diffi-
Gileinen£ ré4off& d'uaae pièce. Pouv 1^ détaÛs, peur le» caractères^
pour le^ diolague, pour les jolia taUeairx^Us^ soAt dans le livre, et Ton
y sent mèiae plus, d'uiae £c» le t^tur d'esprit et le tour de
maia de L'bomoie qui avait. vingt-cin(} ans de théâtre lorsqu'il a
abordé, le roman. Mais il falbil donner k Faction le corps qui lui
manque,, et une conMstaace sufifisaoïte pouir remplir trois grands
actes, tt faiJc^t. créer k' neou^. Les auteurs oftt imaginé d'accentuer
et de grossk, en le poussait mksud ua aaement jusqu'au tra^ue^
une des situations du romasu Paul de Lavardens, qui se croit
d'abord amouffcux de M""* Scott^ se laisse persuader par sa mère de
faire la oMur à sûss Bet^a; H ne doute nullement de son succès,
et pendant une fête au château de Longueval, il &it ses confidences
à son ami avec une telle fatuiibè^ le vin de cbampagne aidant^
que Jean relève àpremeni ses paroles inconveeantes. La discnssioûf
s'envenime en querelle; Paul accuse Jean et son pcyrrain d'hypo-
crisie, et, traité de làcbe par le lieutenant, il lève la inain sur lui.
totnd. tumulte, (m accourt l l'abbé qui se trouve là lui-même, tou-
jours en soutane, — en soutane à un bal! — as lamente en ^[>pre-
naïkt que sea filleul a. un ducL Mais oa lui fait croire que l'adver-
saire a outragé Varmée,, et alors reviffemeat sabit t « Tu as raisoo,
mon Jean, va te battre : l'honneuf est la rdig^n du soldat. » La
claque applaudit, et âAissi une parde des spectateurs. Où le besoin
de V effet peut-il conduire des gœa d'espdt, anioiés d'eicellentes
iotentioBSji mais qui ant le tart d'avoir oublié leur catéchisme?
L'un des auteurs n'a même pas eu à l'oublier, n'ayant js^iaia eu ft
rapprendre. Il y a làs pour nous teaiir sur ce terrain,, une fausse
note dûat M. Ludovic Halévy n'est pas coupable et qu'il n'eAâ
jnonais coomûse. Si Bémger avaic voulu créer un curé libéral^ ua
curé sympathique, servant le D&eu des bonnes gêna,, ennemi de te
congrégation et causant bi^aiUe& avec va vieux giognaid dft
l'empire, il lui eût prêté ce propos. Rendons cette justice aux ao.-^
teurs de la {îèce ({iie c'est la seizle bérésle quf ils ûmt i^oëe àt^^f^
la bouche de l'abbé Gûnstantiaw
Le réeunent de Jean. Keynaaâ doit ^ittar la ville voiâne \
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ŒUYSIg SI LSS BOMMSS 71S
le jour €ft défiler justement sous les mors du parc. Il est deux ou
trois heures quaad la querelle éclate eutre les deux amis. Il faut
que, jusqu'à l'aube, Jean trouve le teinps d'aller chercher ses
téaK)iû8, de les aboucher avec ceux de Paul, de se battre avec
celui-ci, de le désarmer trois fois, de regagner la ville, de se mettre
à la tète de sa batterie, et de revenir à sa tète jusqu'au château.
Tout cela se passe eu une fin d'acte qui dure à peine dix minutes :
grâce aux conventions théâtrales et à l'intérêt de la situation, per-
sonne ne s'en plaint* tkûs, an temps où la règle des vingt-quatre
heures régnait en despote, elle a rarement eugé qu'on pressât les
évén^nents avec plus d'invraisemblance.
Bettina a sq)pris elle-même ce qui se passe; elle est dévorée
d'inquiétude, ne se méprenant pas, d'ailleurs, sur le véritable
motif de ce duel, dont elle brûle et tremble à la fois d'apprendre le
résultat. Comment faire? Elle se souvient tout à coup que le régi-
ment doit partir pour vingt jours ce matin, à cinq heures ; elb
ira jusqu'au fond du parc pour le voir défiler. Si Jean est à la tète
de sa batterie, elle n'aura plus rien à crsdndre. Ainsi le duel de
Jean n'a pas seulement pour but et pour résultat de renforcer
l'action, de créer le nœud, mais encore de motiver cette sortie
insolite à cinq heures du matin, en robe de bal, par une pluie
battante. Vous vous rappelez la scène délicieuse du roman où
Settina s'échappe et gagne la terrasse à travers un ouragan épou-
-vantable, après avoir plongé ses souliers de satin bleu dans de
petits sabots de jardin, jeté sur son peignoir de mousseline le
manteau écossais qu'elle met pour conduire les jours de mauvais
temps et pris le grand parapluie de l'office. Là, elle n'a d'autre
motif que le désir de revoir Jean encore une fois, de s'assurer qu'il
n'est pas trop mouillé, de le consoler du chagrin qu'elle lui a
donné au bal, en valsant avec Paul. Et je vous avoue que ce motif
me suffisait parfaitement, que je trouvais même ainsi la scène plus
délicate et plus charmante. Mais le théâtre a ses exigences : il faut
qu'il brusque les choses et qu^il les grossisse, dùt-il les dénaturer
un peu en leur donnant plus de corps. Amenée comme nous l'avons
dit, la scène du jardin produit un grand effet sur le public, et c'est
un tableau qui courra les revues illustrées et les devantures des
marchands d'estampes que celui de miss Bettina rentrant avec
ses sabots mouillés, son manteau trempé et son grand parapluie
retourné, au bras de YaiÀ>é Constantin, qui l'a rencontrée dans le
parc et qui la ramène sans rien comprendre à son escapade.
Il faut pourtant bien qu'il finisse par comprendre, le digne
iionmie, malgré toute son innocence. Jean lui a écrit une lettre
pour lui annoncer > qu'il viendra lui faire ses adieux, mais en lui
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716 LES OEUVRES ET LES HOMMES
demandant de tenir son arrivée secrète. L'abbé dissimule si bien
que le mystère ne tarde pas à être percé à jour, et Jean est à peine
entré au presbytère, il a à peine eu le temps de révéler à son
parrain ébahi et qui tombe des nues Tamour qu'il é|Mrouve pour
Bettina et sa résolution de s'éloigner pour toujours, que celle-ci
survient, et demande au curé de vouloir bien entendre sa confes-
sion. Elle aime, elle veut être aimée, elle veut être heureuse. Mads
Jean est fier; il la trouve trop riche; il craint d'être accusé de
calcul : eh bien, c'est Bettina qui demande sa main, qui lui jure
de ne jamais le détourner de son devoir et de sa carrière. Elle
s'engage à n'être pas seulement pour lui une femme aimante, mais
une femme courageuse et ferme. Ce n'est pas sa faute si elle est
riche; il faut lui pardonner son argent. Elle l'aime, et elle est sûre
d'aimer en lui un homme digne de partager sa fortune et qui en
fera bon usage. L'abbé, d'ailleurs, est tenu en conscience à l'aider,
car cet amour est bien un peu de sa faute, tant il lui a parlé de
Jean et lui a fait son éloge I L'abbé, obéissant à cette objurgaûon,
se tourne vers son filleul en lui disant : « Jean, aime-la; c'est ton
devoir, et ce sera ton bonheur. » Et Paul lui-même, qui a abdiqué
toute prétention en sa faveur, met la main du lieutenant dans
celle de Bettina.
Certes, le sujet est de ceux qui sont mieux faits pour les délica-
tesses et les fines nuances du livre que pour l'optique de la scène;
mais, sous les précédentes réserves, il était difficile de transporter
plus heureusement au théâtre un scénario si fragile et qui deman-
dait à être manié d'une main si experte et si adroite. Les auteurs
en ont gardé tout ce qu'il était possible d'en garder ; ils n'ont géné-
ralement accentué les caractères et souligné les traits de chaque
physionomie que dans la proportion où le voulsut la perspective
théâtrale. On peut sans doute railler cette pastorale de l'âge d'or
et ces personnages en pâte tendre ; on ne s'en est pas fait faute. Un
de nos confrères a réclamé spirituellement la séparation de TËglise...
et du théâtre. Un autre a demandé qu'il y eût désormais au
Gymnase un curé de service, qui recevrait pendant les entr'actes
la confession des âmes touchées de la grâce par la représentation
de cette pièce d'un catholicisme attrayant et bien fait pour amener
des conversions. Cela me rappelle ce suisse auquel son maître, un.
fermier général qui se piquait peu de philanthropie, ému par la
représentation de Nanine^ ordonna en rentrant de ne plus refuser
la porte à personne, pas même aux mendiants, et qui, profondément
surpris, disait au valet de chambre : « Si je n'avais aperçu
M"* X. dans le carrosse de Monsieur, je croirais qu'il revient de
confesse. » Mais, sans nous ranger parmi les bonnes gens qui
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES 717
recherchent Tédification moDdame, gracieuse, amusante et se sen-
tent devenir meilleurs à une pièce où la vertu est si bien rentée,
nous n'hésitons pas à dire que, dans son optimisme, VAbbé
Constantin est une œuvre beaucoup moins fausse qu'une foule
d'autres ayant la prétention de copier la nature exactement et de
peindre la réalité sans aucun fard. On m'a montré si souvent les
hommes trop en noir qu'il ne me déplaît pas de les voir trop en rose.
On m'a si souvent dégoûté et révolté sous prétexte de peindre la
vie comme elle est, que cela me repose et me rafraîchit de la
voir comme elle devrait être, et comme elle est quelquefois, —
rarement si l'on veut, mais quelquefois. Conte pour conte, je
préfère celui qui me promène dans l'azur à celui qui me jette dans
l'égout.
M. Lafontaine est un abbé Constantin idéal, je veux dire très réel,
dans la nuance exacte de bonhomie, de dignité, de candeur, avec les
gestes, les airs, les inflexions de voix les plus justes, sans excès
d'onction, sans jeu, sans grimace. M. Marais, chargé du rôle de
Jean fieynaud, le moins bon de tous, car il est légèrement phraseur
et suspect d'une certaine pose, accentue précisément par sa phy-
sionomie, son attitude, sa diction, ce côté fâcheux du bon artilleur.
M. Marais, du reste, ne sait pas se séparer de sa personnalité :
il joue toujours les Marais, — excellent dans les rôles énergiques et
les scènes violentes; à côté ou au-delà du vrai, trop ténébreux ou
trop retentissant dans les scènes douces et simples. Tous les autres
personnages sont bien tenus, spécialement celui de Bettina par
M"* Darlaud, fort aimable et très suffisamment ingénue, mais peut-
être pas suffisamment yankee; on ne lui souhaite pas plus de
grâce, on lui souhaite plus de piquant.
L'Opéra-Comique, dans sa salle provisoire de la place du Châ-
telet, a donné, après une interruption de six mois, causée par
l'horrible incendie dont le procès en cours nous remet les détails
sous les yeux, en cherchant à dégager les responsabilités de la
catastrophe, la quatrième représentation du Roi malgré lui^ de
M. Chabrier. Cette reprise n'a fait que confirmer le premier juge-
ment. Le principal défaut de la partition, d'ailleurs très distinguée
et très savante, est le manque absolu d'unité.
L'Opéra a célébré le centenaire de Don Juan par une repré-
sentation qui n'eût point charmé Mozart, accompagnée d'une apo-
théose et d'une exposition dont le manuscrit autographe du chef-
d'œuvre faisait le plus bel ornement, et dont la curiosité principale
était peut-être l'affiche de la première à Paris, le 17 septembre 1805.
Baillot et un général de brigade qui s'appelait Thuring avaient
remanié le livret. Chrétien Kalkbrenner, le père du célèbre pianiste,
25 NOVEMBRE 1887. 46
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718 LES OEUVRES ET LES HOMMES
s'était chargé de la partition, en la remaniant, en la retouchant, en
y pratiquant de larges coupures, agréablement compensées par des
morceaux de sa façon. Et il ne fut point le seul qui mêla de sa mu-
sique à celle de Mozart, car on lisait sur l'affiche : « M. F. Duvernoy
exécutera un nouveau solo de cor de sa composition dans le troi-
sième acte. » Frédéric Duvernoy était sans doute un homme de
mérite, et je professe pour le cor, même pour le cor de chasse, une
admiration aussi raisonnée que celle de M. Jourdain pour la trom-
pette marme. Mais enfin F. Duvernoy n'était pas Mozart, et un solo
de cor dans Don Juan! Au moins Faure se contentait-il de mettre
un point d'orgue dans la sérénade.
Quelques jours après, l'Opéra célébrait une autre fête : la cinq
centième représentation de Fatist^ le chef-d'œuvre de M. Gounod
et de la musique française contemporaine. M. Gk)unod est toujours
vivant, grâce à Dieu : il a pu assister à son triomphe, mais il a dé-
cliné les honneurs du couronnement, pour se contenter des bravos
qui ont salué sa gloire lorsqu'il est venu prendre le bâton du chef
d'orchestre
Le Théâtre-Français a donné, le 19 novembre, la première repré-
sentation de la Souris^ comédie en trois actes de M. Edouard Pail-
leron, depuis si longtemps attendue. C'est à pdne si le Monde ott
ton s'ennuie a épuisé son succès : M. Pailleron avaât le temps
d'attendre, et nous comprenons qu'il éprouvât quelque appréhenàon
après une pareille victoire. 11 s'agissait non seulement de ne point
la compromettre, mais de la renouveler, en se renouvelant soi-
même.
Il semble que M. Pailleron se soit proposé cette fois de nous
étonner par un tour de force. C'en est un, et même à un double
titre, qu'une pièce où il n'y a qu'un rôle masculin contre cinq nîles
de femmes, et qui a pour objet de nous montrer un homme mûr
mmé par quatre femmes à la fois et, avant toutes, par une jeune fiUe
de dix-sept ans, une pensionnaire, une enfant presque, qu'il se met
à adorer lui-même et qu'il épouse. Mais, en même temps, ce tour de
force est une comédie fine, spirituelle, pleine d'observation ingé-
nieuse et de détaUs chaimants dont les caractères enfin, étudiés
d'un œil très vif et très aiguisé, sont mis en scène avec une fantaisie
très experte.
Voici d'abord Max de Simiers, — l'axe sur lequel tourne la pièce,
à laquelle il aurait pu tout aussi bien donner son nom que la Souris^
— un beau Lindor parvenu â Y âge ingrat^ qui avoue trent6-Guiq
ans et touche à la quarantaine. Le caract^ n'est pas tracé avec
une netteté parfaite : on ne voit pas bien ce qu'il a de âédniaaat ;
on ne sait trop, à certaines scènes, s'il est un vrai gentilhoinnae oa
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LES GËUYREâ. ET LES HOMMfiS 719
CB &tt UD ccBUJi sec OU un cœur tendre. Las de la vie parisienne,
devenu, il le croit du moins^ quelque peu sceptique et blasé, et
averti par divers indices que les lauriers sont coupés, il s'est retiré
à la campagne, sur les bords do la Loire, où il soupire au souvenir
de ses triomphes passés et chante en prose, avec moins de lyrisme
que Musset en ses strophes sur don Juan, le temps où son cœur
était }eune, où il pouvait aimer, où on pouvait l'aimer. A Paris, il
en était à ce moment critique où les éloges qu'on recueille encore
sonnent le ^» de vos triomphes passés, et il entendait dire autour
de lui : « Il est étonnant, ce MaxI Comme il se maintient! Il ne
change pas. » Mais la province est moins gâtée que Paris, et elle
retarde toujours un peu ; elle va lui prouver qu'il a moins vieilli
qu'il ne croit.
A peine installé, en eiFet, il a fait la rencontre de W^ de Moi-
sand^ qui habite le chalet voisin, excellente dame, qui a tout juste
l'intelligence d'une smchine à coudre, veuve en secondes noces d'un
mari qui avait lui-même convolé pour la deuxième fois avec elle, en
loi apportant une enfant du premier lit, tandis que, de son côté,
elle en avait une autre de son premier marL Sa fille à elle, la plus
âgée des deux, Clotilde Woïska, est mariée à un époux que ses
excès ont conduit dauA une maison de santé, d'où il ne sortira que
pour aller au cimetière. L'autre, M'^** Marthe, a été surnommée la
Souris à cause de ses allures furtives, discrètes et silencieuses.
Quoique M"^"" de Moisand ne soit pas méchante, elle rend pourtant
la vie dure à cette petite CendriUon en robe de soie, qui, rabrouée
sans cesse pour sa timîdilé, n'en devient que plus timide encore.
Clotilde elle-même, que Cendrillon adore parce qu'elle est la seule
qui s(Ht bonne pour elle, ne sait ce qui se passe dans cette petite
tèie et daoâ ce petit cceur, toujours prêt à se replier, comme la sen-
âtive, si Ton fait mine d'y toucher.
NatareUement, Clotilde n'est point restée indifférente au charme,
encore irrésistible pour la province» du beau marquis de Simiers.
Oa les rencontre bien souvent ensemble, faisant des excursions
aux aleatours du château, et sa nobère s'en inquiète même, peut-être
on peu pli^ que de raison, n'ayant pas l'air de savoir assez à quel
pmnt sa fille est une honnête femme, incapable de s'autoriser
d'aucune excuse pour manquer à la foi conjugale. Loin de vouloir
accaparer Hax, Ckxtîlde s'efforce d'appeler son attention sur Marthe^
et l'idée de ce mariage possible sourit également k M!^^ de Moisand,
car ce serait un excellei^ parti. Mais le moyen d'y songer sérieuse-
ment f La Souris ne semble occupée qu'à s'elEacer, à cacher tous
ses talents : elle ne veut ni montrer son album, ni chanter, ni jouer
du piano» et l'autre jour^ quand M. le curé, qui favorise également
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no LES CEUYRES ET LES HOMMES
ce projet, a trouvé moyen, pour la faire briller devant le marquis,
de lui demander la date de la naissance de Luther, elle s'est sauvée
sans répondre. Aussi Max la trouve-t-il parfaitement insîgniOante.
Deux Parisiennes, Hermine de Sagancey et Pépa Raimbault,
tombent au milieu de cette situation. La mère leur expose ses
inquiétudes et ses craintes, et les deux amies, qui se préparaient
déjà à reprendre le chemin de fer en voyant la tristesse du château,
intéressées maintenant, se décident à rester pour voir l'aventure.
Que dis-je? Elles s'offrent, avec un dévouement qui n'effraie pas la
bonne dame, à détourner sur elles le dangereux M. de Simiers. La
tâche leur sera facilitée par l'éloignement de Clotilde, qu'une
dépêche mystérieuse appelle tout à coup à Paris.
Voici donc Hermine et Pépa restées seules avec le marquis dans
le château de M"** de Moisand, sans parler de la Souris^ qui ne
compte pas. Ce sont les deux termes d'une antithèse fortement
accusée, que ces bonnes amies qui se détestent cordialement et se
disputent sans cesse. Hermine, mariée, mais séparée de son mari,
est une Arsinoé, frêle, éthérée, féline, précieuse, névrosée, jouant
le sentimental, toujours pâmée, toujours mourante — et toujoviTS
tirée à quatre épingles et prête à la bataille, maniant une langue
de vipère avec des mines confites et penchées. Pépa est une éva-
porée, une exubérante, fille d'un sculpteur qui l'a élevée à la diable,
vrai gamin de Paris, disant et faisant tout ce qui lui passe par la
tête. Pour mieux marquer le contraste, M. Pailleron a beaucoup
appuyé, un peu trop. Dans le portrait de la première, tracé avec
infiniment d'esprit, il arrive à M°* Hermine de Sagancey de sou-
ligner ses défauts en ayant l'air de se moquer d'elle-même comme
si l'auteur parlait par sa bouche. En traçant le rôle de la seconde,
fort gai et fort amusant, M. Pailleron s'est laissé emporter par sa
verve : quel qu'ait été le milieu où elle a grandi, le sans-façon des
mœurs artistiques qu'elle a vues autour d'elles, il est difficile
d'admettre qu'une jeune fille, même de vingt-six ans, très honnête
au fond, puisse avoir l'aplomb, le débraillé, le langage et \es
manières de cette Renée Mauperin poussée à outrance. Il ne reste
presque rien de la femme dans ce rapin qui parle argot, dont les
façons tapageuses, surtout avec le jeu de M"® Samary, qui exagère
les indications de l'auteur, sont d'une vulgarité qui touche à Tincon-
venance et paraissent surtout intolérables dans une maison comme
celle de M°* de Moisand.
Aussi n'est-il pas à croire que son manège, cousu de fil blanc,
puisse jamais réussir avec un blasé comme Max, lors mêine qu'il
ne serait pas mis au courant par cette mauvaise langue d'Hermine
qui, tout en prétendant qu'elle ne veut plus se mêler de rien et
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES 721
qu'elle se retire du complot, se jette sans cesse à la traverse des
plans de Pépa et s'efforce de travailler pour son propre compte, en
rêvant de divorcer avec son mari. En vain essaie-t-elle de monter
contre lui le coup de la noyade : il lui rit assez impertinemment
au nez, et finit même par lui dire des paroles qui la feront pleurer
toute la nuit et éclater le lendemain en une colère amusante. A
travers ses injures pittoresques, on devine un amour confus et
gamin, où se soutient jusqu'au bout le caractère de ce garçon en
jupes, dans les veines duquel le sang de TEspagne se mêle à celui
des BatignoUes. Elle s'est piquée au jeu et prise à son propre piège,
comme Hermine. Car il faut que chacune de ces quatre femmes aime
à sa manière l'irrésistible Max, qui en serait bien ridicule s'il n'avait
pas tant d'esprit.
Vous avez deviné, n'est-ce pas, plus perspicace que tous les
personnages de la comédie, qu'il est aimé aussi de la Souris, dis-
crètement, timidement, silencieusement, comme elle fait toutes
choses. Elle continue à trotter menu à travers la pièce, sans être
prise au sérieux par let aveugle M. de Simiers, qui la traite tou-
jours en enfant et lui donne des bébés à ressort, sans voir combien
il la blesse au cœur. Enfin elle se révolte de s'entendre toujours
appeler M"* Souris : « Mon nom est Marthe de Moisand, monsieur »,
lui dit-elle avec un accent de dignité douloureuse; et elle s'éloigne.
Max est frappé ; en la revoyant, il s'excuse, mais il n'a pas encore
tout à fait compris : par la force de l'habitude, il retombe dans le
badinage, et tout à coup il est saisi de la voir s'accouder sur la
table et cacher sa figure dans ses mains. Sincèrement désolé alors,
il lui demande pardon, il lui parle avec une véritable bonté, et
voilà le petit cœur de la Souris qui s'ouvre; voilà Cendrillon qui
parle, qui reproche doucement à Max d'avoir été cruel, de s'être
mis du côté de ceux qui la traitent comme une petite personne
sans conséquence, de n'avoir pas vu combien elle était malheureuse
et intimidée de n'être aimée par personne, excepté par sa sœur,
qui n'est plus là. Et bientôt, à mesure qu'elle se sent rassurée, les
confidences se mettent de la partie. Oh ! il y a longtemps qu'elle
connaît M. de Simiers I Elle a retenu les dates de ses trois visites
au couvent ; elle sait comment il était vêtu ce jour-là et n'a pas
oublié un mot de ce qu'il a dit. Et plus elle va, plus le marquis,
étonné et ravi, découvre des perfections nouvelles dans ce jeune
cœur jusque-là fermé, avec une candeur et une tendresse, une
grâce, une fraîcheur, une adorable sincérité d'impression. 11 lit
maintenant en elle comme dans le cristal d'une source, et il est
enchanté, il se sent rajeuni d'y voir son image. Qu'est-ce donc
lorsqu'il trouve le fameux album qu'elle ne voulait jamais montrer,
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722 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
et qu'il s'y reconnaît à chaque page, à pied, à cheval, au couvent,
au château I Décidément ce Max a toutes les chances, et il n'est
vraiment pas permis d'être adoré tant que cela : il a traîné tous les
cœurs après soi dans sa vie mondaine, et maintenant, dans sa
retraite, alors qu'il se prétend vieilli et fini, qu'il ne lui manque plus
que d'être chauve, les femmes mariées veulent divorcer pour lui
donner leur main, les femmes faites se le disputent et il fait rêver
les jeunes filles. Bien fin qui découvrira pourquoi. Il faut que doa
Juan lui ait légué son secret. Quel est le talisman qui a opéré sur
la Souris? est-ce son âge ou sa réputation d'homme à bonnes
fortunes?... Pour une ingénue, cette petite fille me paraît avoir
des goûts un peu avancés et un idéal d'une virginité douteuse.
Cependant M"** Clotilde Woïska revient, aussi mystérieusement
qu'elle ét^t partie. Nous soupçonnons que la fameuse dépêche lui
annonçait la mort de son mari. Mais quelle raison avait-elle de la
cacher, et depuis quand peut-on dissimuler, même à sa mère, une
nouvelle de cette nature? D'autre part, elle n'est point en deuil à
son retour. Nous serions-nous trompés? Non; j'aime mieux vous
le dire tout de suite, en vous transmettant pour ce qu'elle vaut
l'explication qu'elle donnera plus tard â sa mère : que c'était pour
ne pas jeter une ombre sur la joie des habitants du chalet. La
vérité, c'est qu'elle a gardé le silence pour les besoins du drame»
et n'a pas revêtu ses habits de deuil afin de pouvoir étudier
la situation avant de prendre un parti. Maintenant qu'elle est
veuve, rien ne devrait plus s'opposer à son mariage avec Max,
qu'elle aimait sans le lui dire et qui l'aimait aussi, ou qui croyait
l'aimer. Mais tant qu'elle n'était pas libre, combien de fois n'a-t-ellc
pas travaillé contre un bonheur dont elle ne pouvait prévoir alors
la possibilité si prochaine, en l'exhortant à épouser Marthe 1 Étant
de la race des femmes qui se dévouent, elle veut voir où il en
est, sans influencer sa liberté en se montrant à lui sous la robe de
veuve. Elle ne tarde pas à savoir à quoi s'en tenir. Elle confesse
Marthe, ce qui n'est pas bien difficile, car l'enfant a besoin de s'épan-
cher dans le cœur de la grande sœur, qui est sa vraie mère; de son
côté, Max ne peut se contenir, et, en se croyant très discret, en
jurant qu'il ne dira rien, il ne tarde pas à lui tout apprendre. Ni Tun
ni l'autre ne soupçonnent sa souffrance et son sacrifice, en quoi
M. de Simiers manque absolument de tact et de perspicacité.
Cependant, il jure qu'il ne peut accepter la main de Marthe : ce
serait une folie; il est bien résolu à ne pas se marier. Et d'ailleurs la
différence des caractères, l'alHance de tant de candeur avec tant
d'expérience, la disproportion des âgesî... 11 charge donc Clotilde de
s'expliquer sur ce point avec Marthe, mais en ménageant les choses
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LES OBUTRIS ET LES BOUIIES 723
et sans appuyer snr son âge. Et il s'en Ta, il rcTient, 'û repart, il
revient encore, multipliant les recomrnandatioos et les restrictions,
si bien qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qull est amou-
reux fou et qu'il se débat en vain contre Tentralnement de tout son
être. Clotilde voit clairement la vérité : avec une délicatesse poussée
josqu'à rbéroîsme, an lieu de se borner simplement, comme elle le
poorrait en toute loyauté, remplir sa commission auprès de Marthe,
estimant que ces beaux prétextes cacheraient les calculs de son
amour personnel, elle ménage entre la Souris et Max l'entrevue
décisive où celui-ci, après s'être défendu quelque temps encore
en homme qui brûle de se rendre, ne tarde pas à laisser tomber
sa main dans la petite main si frêle et si forte dont il ne pourra
plus l'arracher. Clotilde n'a plus maintenant qu'à commander son
deuil, — le deuil de son mari et le deuil de son amour. Mads ils
seront heureux : — espérons-le, du moins.
Ces deux rôles, de Clotilde et de Marthe, sont supérieurement
tracés, chacun en son genre : le premier sobrement, avec beau-
coup de simplicité et de dignité, avec un sentiment discret et
contenu; le second avec une finesse et une grâce exquises, avec
un cbaime d'ingénuité où le cœur a bien de l'esprit, où l'esprit a
bien du coeur, et qui fait songer çà et là à du Marivaux qui ne
marivaude pas. Presque toutes les scènes où paraît la Souris sont
proprement un charme.
Quant aux autres rôles, M. Pailleron y a mis tout son esprit, et
vous savez s'il en a. C'est un esprit d'une autre nature que celui
de Dumas fils, plus fin, plus menu, plus précieux, aussi élincelant,
moins à l'emporte-pièce, moins coupant, moins cinglant, moins
cruel. La pièce vaut plus par la très habile mise en œuvre de détails
ingénieux, d'observations piquantes, de jolies scènes et de tableaux
ravissants, que par la conception et la construction dramatique.
C'est un mélange d'attendrissement et de rire, dont la partie senti-
mentale rachète par son charme quelques longueurs et quelques
exagérations de la partie comique. Peu de corps, mais quel ajus-
tement! Morale de la jnèce : il n'y en a pas, — à moins qu'on
n'y veuille voir une glorification de l'âge mûr, ce qui n'a rien
que de consolant pour la majorité des critiques, — et une recom-
mandation de marier les jeunes filles de dix-sept ans avec les
messieurs de quarante qui ont beaucoup vécu, ce que les jeunes
personnes ne prendraient pas toutes avec autant d'enthousiasme
que M"* Marthe de Moîsand. Mais rien ne ressemble moins à une
thèse que la Souris^ et sans accuser l'auteur de paradoxe, il
n'y faut voir qu'une fantaisie qui a pu le séduire par la difficulté
même de la tâche et qu'il s'est piqué de traduire sur la scène, en
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72i LES ŒUVRES ET LES HOMMES
se privant des ressources ordinaires de la figuration, du décor, de
l'épisode, de la péripétie dramatique et du coup de théâtre. Peut-
être le sujet de la pièce n'est-il pas très neuf, mais d'un bout à
l'autre de ces trois actes, on ne trouvendt ni un détail ni un mot
banals.
Nous avons retrouvé dans l'interprétation la Comédie-Française
du meilleur temps. 11 est vrai qu'on a donné à M. Pailleron le
dessus du panier. J'ai parlé de M"' Bartet. M. Worms s'est montré
à la hauteur de Delaunay dans un rôle écrit spécialement pour
celui-ci. Le personnage de la Souris a été taillé sur le patron de
M"* Reichemberg; elle y est la perfection môme. M"* Broizat et
M"' Samary semblent également faites tout exprès pour leurs per-
sonnages, ou leurs personnages tout exprès pour elles, tant les rdles
et les comédiens s'ajustent parfaitement les uns aux autres : la figure
de la première est adaptée au caractère d'Hermine, comme son geste
et sa voix ; la seconde est une Pépa Raimbault plus vraie *que nature
et on n'a d'autre reproche à lui faire que de dépasser quelquefois
le but.
« L'abondance des matières » m'interdit d'aller aujourd'hui
jusqu'au bout du programme. Les nouvelles statues attendront. Je
ne puis songer non plus à effeuiller le bouquet funèbre de ce mois
meurtrier d'automne. Mais, parmi les morts, il en est un du moins que
je veux saluer d'un mot d'adieu, faute de pouvoir mieux faire. Après
vingt ans d'un bon combat, le Français^ qui eut ses jours brillants,
qui fit des campagnes éclatantes, et qui gardera l'une des meilleures
places, l'une des premières, dans la presse libérale et chrétienne de
la fin de l'empire et de la troisième république, vient de disparaître.
Ou plutôt, son titre seul a disparu, en s'effaçant devant le titre
plus ancien et bientôt séculaire du Moniteur universel^ qui Ta
réuni à lui sans l'absorber. Son esprit survit, et sa rédaction
même. Le navire continue à voguer sous un pavillon nouveau, en
changeant de nom, il n'a pas changé son équipage, il l'a complété
seulement. Cette annexion est presque une conquête. Le mort a
saisi le vif. Grœcia capta victorem cepit.
Victor FOURNEL.
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LES FAITS ÉCONOMIQUES
ET LE MOUVEMENT SOCIAL
I. Changements dans la répartition des populations sur le globe au dix^
. Deuvième siècle. — II. Etat stationaaire de la population en Franco ; sa
progression dans le reste de l'Europe. — III. Modifications qui en résul-
tent dans l'équilibre des forces économiques et politiques. — IV. Le
mouvement restrictif de l'immigration aux Etats-Unis et la reprise des
doctrines malthusiennes en Allemagne. — V. Les enseignements socia-
listes. — VI. La vraie théorie de la population. — VU. L'inégalité des
richesses empêche-t-elle le nombre des hommes de s'accroître? —
VIII. Le développement des agglomérations urbaines et la désertion des
campagnes. — IX. La petite propriété et la population. — X. La répar-
tition de la propriété en France. — XI. L'avenir de la propriété du
paysan en Europe. — XII. Une question agraire aux Etats-Unis.
I. — Le nombre des hommes que porte notre globe s'est accru
considérablement dans ce siècle. D'après les calculs si autorisés de
M. Levasseur \ il s'élève à 1 milliard 483 millions, sur lesquels l'Eu-
rope a 347 millions. Elle n'en avait vraisemblablement que 175
en 1800 : sa population a donc à peu près doublé en quatre-vingt-six
ans. La progression a été plus rapide encore pour l'Amérique et
rOcéanie. La domination des Anglais dans l'Inde, des Hollandais dans
la Malaisie, des Français en Algérie a été, en somme, un grand bien-
fait pour ces pays. L'ordre et la paix intérieure qu'elle leur ont donnés
se sont traduits par une grande augmentation des populations indigènes.
La facilité des communications a permis aux hommes de notre
temps de se transporter sur les nouveaux continents en masses qui
dépassent de beaucoup la grande migration des peuples au quatrième
siècle. On évalue à plus de onze millions les émigrants que l'Europe,
sans compter la Russie, a envoyés dans les autres parties du monde de
1820 à 1872. Depuis lors, le mouvement s'est encore accentué, et,
d'après les statistiques de M. Bodio, on peut porter à 8 800 000 le
nombre de ceux qui les ont suivis de 187i à la fin de 1886.
Les peuples nouveaux issus de l'émigration européenne et les an-
* Statistique de la superficie et de la population des contrées de la terre (extrait
da Bulletin de f Institut international de statistique). Rome, in-4®, 1887.
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726 LfS FAITS ÉCONOMIQUES
ciennes nations, que jadis les steppes et les océans semblaient devoir
séparer de nous à jamais, sont entrés en contact avec l'Europe et
pèsent de tout leur poids dans la balance des forces politiques et éco-
nomiques* Les États-Unis ont aotu^kment plixB de 58 millicHis d'âmes,
les colonies australasiennes 3 millions et demi. La Russie gui, il y
a un siècle, comptait à peine 25 millions i^habitants dispersés sur son
immense territoire, moitié européen, moitié asiatique, en a aujourd'hui
au moins 108 millions, qui s'accroissent plus rapidement encore que
les Américains. Nous ne reviendrons pas sur la concurrence que Tagri-
cullure et les industries de ces pays font aux nôtres; ce que nous vou-
lons indiquer aujourd'hui ce sont les problèmes intérieurs que font
naître pour les vieilles nations de l'Earope occidentale ce grand eban-
gement dans la distribution relative des hommes sur le globe et
l'accroissement de leur propre population.
IL ■— La France est dans une situation tonte dHKrente de celle des
peuples voisins : elle n'a pris qu'une part insignifiante et malheureu-
sement toujours décroissante à l'énorme augmeatation de la popula-
tion européenne. La publicaLion des résultats du dernier recensemeiit
et du tableau du mouvement de Tétat civil en 1886 {Journal officiel
du 9 septembre 1887) a frappé les esprits les moins attentifs.
Après avoir perdu plus de deux millions d'hommes dans les guerres
de la Révolution et de l'Empire, la population avait repris un vif essor;
de 4831, date du premier recensement sérieux^ à 1836, elle s'était
accrue de 3 079 000 âmes. Le nombre des naissances était alors de
308 par 10 000 habitants. Depuis, la natalité est allée toujours en dimi-
nuant. Elle n'était plus, de 1851 à 1860, que de 263 par 10 000 habi-
tants, et le ralentissement graduel de nos accroissements ressortait i
chaque recensement quinquennal. Depuis la gaerre, la décadeace
s'est encore accentuée. De 1872 à 1886, nous n'avons gagné que
2 125 000 âmes, soit un tiers de moins que dans la période 4821
à 1836. Dans le môme espace de temps, Fempire d'^emagne en
gagnait 6 157 000; la Grande-Bretagne, 5 247 000; l'Italie, 3 1« OQO.
Ces chifTres n'expriment qu'une partie de la réalité; car ils ne disent
pas l'énùgration des nationaux au dehors ni l'immigration des étran-
gers au dedans, deux faits également importants. Durant celte même
période de 1871 à 1886, l'Allemagne a envoyé hors cCEurope environ
1 500000 émigrants, la Grande-Bretagne 3 160 000, Htalie 550 OOQ,
sans compter son émigration en Europe, qui est très Importante. "La
France est bien loin de ces chiffres; il est très difficile, en l'absence de
statistiques sérieuses, d'évaluer son émigration extra-européenne.
Elle n'a pas dû ôlre supérieure h 160 000. Sauf en Algérie et dans
l'Amériqae An Siid» cette ^flalgratioa est peu profitable & la mèâre
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ET LI lIOUYEtfENT SOaAL 727
patrie; car, aux États-Unis notamment, nos émigrants sont trop pou
nombreox, pour former des groupes compacts.
Par contre, notre pays accueille un non^re de fins en plus oonai-
dtoble d'étrangers. Nous ne donnerons assurément pas ce nom attx
Alsaciens-Lorrains qui, depuis Tanneidon, sont venus se réfugier
dans la mère patrie et qui ont contribué notablement à notre accrois-
sement de population déjà ai faible *. Quant aux étrangers |non natu-
ralisés, leur nombre chez nous s'accroît dans des proportions inquié-
tantes. De 733 OOa en 1872, il est monté, en 18ë6, à 1 115 OOÛL Un de
nos collaborateurs a, dans le numéro du 23 octobre dernier, reproduit
le tableau de leur répartition par départements et signalé les graves
dangers qu'ils y font courir à notre nationalité. Le Kord est colonisé
par les Belges, la Provence par les Italiens, le Languedoc par les
Catalans, le Rhône et Tlsère par les Suisses et les Italiens, Paris
par toutes les nationalités, mais surtout par les fielges, les Luxem-
boorgeois, les Allemands, par les Juifs enfln, qui amv^it, à petit
bruit, de Russie, d'Autriche, d'Allemagne et s'établissent dans les
arrondissements du Centre et de l'Est ^. La population étrangère
s'accroît proportionnellement sept fois plus vite que la population
nationale, et, au train où vont les choses, dans un demi-siècle, un
cinquième des habitants de la France serait étranger! Nous n'avons,
par contre, que 483 000 nationaux fixés à l'étranger ou 316 000 si l'on
ne compte pas les colonies et l'Algérie. Notre situation, sous ce
/apport, est absolument anormale. L'Angleterre, en 1885, avait
4 200 000 de ses nationaux établis au dehors contre 147 000 étran-
gers, déduction faite des coloniaux^ fixés chez elle; l'Allemagne,
2 600 000 nationaux au dehors contre 277 000 étrangers; l'Italie,
i 077 OiO nationaux au dehors contre 60 000 étrangers fixés chez elle.
La vraie cause du mal est dans la diminution constante dn nombre
des naissances. Bn 1881, il y avait eu encore 937 057 naissances, soit
245 pour 10 000 habitants. En 1886, il n'y en a plus eu que 912 782,
soit 239 pour 10 000 habitants. Pendant ce temps l'Allemagnie a eu
* lies autorités françidses ont reçu 886 493 options ; les autorité alle-
mandes 159 740 sur lesquelles elles en ool; annulé 110 240 pour déûuit <be
transfert de domicile eu France. Gela fkit 435 983 options effectives. Aucuae
statistique ne donne le chiffre des optants qui avaient auparavant leur
domicile dans les départements restés français : mais la grande majorité
s'y est établie postérieurement. Depuis le 31 octobre 187Î, chaque année,
un certain nombre d' Alsaciens-Lorrains devenus allemands viennent en
France et se font naturaliser ou réintégrer dans notre natàonalité.
* Par suite des préoccupations anticléricales du gouvernement, les recen-
eements français dépuis 1876 ne eonstatent plus le culte. II «era donc
difficile de chiffrer exactement Texode des ^vâh dans xiotre pays r mais le
lait eet abaohmiMit certain.
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728 LE^ FAITS ÉCONOMIQUES
409 naissances annuelles pour 10 000 habitants, l'Angleterre 361,
TEcosse 356, Tltalie 367, la Russie 505. Pour apprécier la profondeur
du mal, il faut remarquer que le nombre des mariages reste le même et
que depuis longtemps la France est un des pays où Ton se marie le
plus * . Dans des tableaux graphiques, communiqués en 1883 à la Société
d* économie sociale, M. Cheysson a établi qu'en France, sur 100 femmes
de quinze à cinquante ans, il y en a 55 mariées et 6 veuves, ce qui est
la proportion la plus forte dans toute TEurope. En Angleterre, il n'y a
que 52 femmes mariées ; en Allemagne, 51 ; en Belgique, 44 ; en Irlande,
42. Dans tous ces pays, il y a donc plus de vieilles filles et de céliba-
taires endurcis ou forcés, car c'est la difficulté de vivre qui arrête les
mariages. Malheureusement les mariages sont moins féconds en France,
et la stérilité systématique, comme l'a appelée Le Play, est devenue la
grande plaie nationale. La statistique des naissances par départements
est singulièrement instructive» Le Nord, la Bretagne, le territoire de
Bclfort, la Corse, les départements du plateau central dépassent de
beaucoup la moyenne (le Finistère a 340 naissances pour 10 000 habi-
tants). La Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le Tam-et-Garonne,
le Gers, n'ont que 165 et loo naissances pour le même nombre d'habi-
tants. L'enfant unique a remplacé Taîné de l'ancien régime. Tout au
plus la prévoyance paternelle en admet-elle un second pour le déchet !
Comme le phylloxéra, ces tristes mœurs s'étendent sur notre territoire
par larges taches : elles s'élargissent toujours, et ceux qui vivent au
milieu des populations rurales voient se former d'année en année de
nouveaux centres de propagation du mal.
Ce sont, on le voit, les provinces restées catholiques qui ont une
natalité normale. Il n'y aura bientôt plus que deux catégories de
familles qui donneront des enfants au pays en nombre suffisant : les
chrétiens pratiquants qui existent dans tous les rangs de la société,
et les prolétaires des grandes villes que leur imprévoyance et aussi
une certaine générosité naturelle soustraient aux honteux calculs du
paysan matérialiste et du bourgeois opportuniste.
III. — Les conséquences de cette stérilité sont fatales. Les autres
peuples se développant, de nouvelles nations arrivant sur la scène
politique et notre recrutement intérieur baissant toujours d'autre part,
la France devient une puissance de second ordre. Elle deviendra non
moins certainement une puissance de troisième ordre.
Sous le règne de Louis XIV, elle avait 41 pour 100 de la population
totale des grandes puissances. En 1789, par suite de l'entrée de la
* Les naissances naturelles loin de diminuer proportionnellement, aug-
mentent. Il y en a eu, en 1886, 74 552, au lieu de 70 079, en 1881, ce qui
élève leur rapport aux naissances légitimes de 7,48 pour 100 à 8,17 pour 100,
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£T L6 &I0UV£&1ENT SOGUL
729
Russie en Europe, elle eu représentait le 28 pour 100. En 1887, en
ajoutant l'Italie et les États-Unis à cette comparaison, nous ne comp-
tons plus que pour le 10 pour 100. Avant un demi-siècle, nous tom-
berons au 7 ou au 6 pour 100. Le tableau suivant donne un aperçu
de ce que pourrait être dans cinquante et dans cent ans la popula-
tion de la France et des principales nations rivales, d'après Texcédent
annuel des naissances sur les décès :
France. • . . ,
Allemagne . .
Grande - Bretagne,
Italie. ...
Russie. . . . .
2,3
10.6
9,2
7,0
9,7
Population
en
1887.
38 272 000
47 215 000
37 000 000
29 943 000
108 632 000
Population
en
1937.
42 932 000
79 990 000
58 487 000
42 439 000
186 393 000
Population
en
1987.
48157 000
134 898 000
92 454 000
60152 000
286 403 000
Sans doute ce sont là de simples possibilités mathématiques qui ne
se réaliseront pas. Mais nos rivaux n'en auront pas moins cet excé-
dent de forces, et ils en disposeront à la fois pour accroître leur popu-
lation, pour répandre leur race, leur langue, leur commerce sur tous
les points du globe et peut-être aussi pour nous écraser sur les
champs de bataille sous le poids du nombre. Même des peuples,
comme les Scandinaves et les Portugais, qui actuellement ne jouent
qu'un rôle très secondaire en Europe, prennent, par leur émigration,
une importance supérieure à la nôtre en Amérique. Heureusement,
dans le nouveau (monde, le rameau franco-canadien a conservé les
vieilles qualités de notre race, et sa fécondité, supérieure môme à
celle des Irlandais et des Allemands, assurera à notre langue et à
notre civilisation catholique une perpétuité qu'à nous seuls nous ne
serions plus à même de lui promettre.
A ce péril national menaçant, M. Raoul Frary a consacré un livre
éloquent, mais dont les conclusions donnent bien une idée de l'impuis-
sance radicale de la république scientifique et de la science rationa-
liste. La gymnastique obligatoire et des pensions de l'État aux familles
de plus de trois enfants, voilà tout ce qu'il trouve à proposer! L'Église
a heureusement des remèdes pour ce mal intime : les pages brûlantes
du P. Monsabré sur le mariage viennent de remettre son enseigne-
ment traditionnel sous les yeux de tous. Dans une sphère d'action
subordonnée, la vraie science sociale ne cessera jamais non plus de
protester contre l'erreur absolue qui est au fond du partage égal et
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730 L€S FAITS ÉGONOIIQOES
forcé des successions, à savoir que le capital s'uocrott l chaçt» géné-
ralion du même pas que la population. Nos malthusieaB pratifMs oHt
trop vite découvert qu'il n'en était pas aingi I
ÏV. — Chez les autres peuples, le problème de la popslalien se pose
sous un tout antre point de vue. L'on s'y inquiète de oette raçude
multiplication du nombre des hommes, qui est le grand fait providesH
tiel de ce siècle, car les formidables destructions de l'espèce bumdne
d'autrefois semblent ne plus pouvoir se répéter dans l'état matériel
du monde moderne. U est certain que quand les grands États appro-
cheront des chiffres que les mathématiques indiquent, les problèmes
économiques se compliqueront d'un élément tout nouveau. La science
aura à jouer im rôle prépondérant dans la prednotion lies «absis-
tances; un régime réglementaire, très strict, qui rappellera celui ée
Sparte, sera peut-être nécessaire pour permettre à tant d'bomiaes de
vivre pressés sur un territoire surchargé; et alors que deviendra la
liberté, la valeur individuelle?.....
Pendant un demi-siède siu moins, la colonisation de l'Amérique,
l'exploitation de l'Afrique et de tous les pays que les musulmans ont
dépeuplés, suffiront à l'excédent des populations européennes; mais
après? Déjà l'opinion populaire aux États-Unis se montre de plus en
plus hostile aux immigrants qui n'appœlent que lenrs bras sans
capital ni métier d'art, et aux capitalistes qui achètent des terres
sans y mettre leur travail personnel. Quelque vaste que soii le do-
maine de Tonde Sam, les Américains entendent le réserver exdusi-
yement à leurs petits enfants. C'est là unmouvemeiû papufadre et ins-
tinctif qui s'impose peu à peu à tous les partis et auquel les polilide
bon gré mal gré, sont obligés d'obéir dans leurs pl&tforms.
En Allemagne, la rapide augmentation de la popolation est
source de malaise dans certaines régions. Elle est pour quelque chose
dans l'accroissement des dettes hypothécaires. On s'en aperçoit surtout
A&pms que la productivité de l'agricij^re et des industries mmmtêjù-
turières a diminué. L'émigration ne 9ufBt pas àfrév^ûr oe onJane,
car elle est presque toujours un peu en retard : elle ne vient que qoand
^n a senti la difficulté de vivre. De là une résurrectien des théories de
Malthus, qu'on avait pu croire oubliées après trois quarts de t^de^
pendant lesquels la richesses'était accrue plus encore q»e la popalattooit •
Les économistes libirsLUX, presque tous juifs ou libres peasears ,
se remettent à prêcher ouvertement les tristes conseils qui w décou-
lent. M. Rumelin, le célèbre statisticien, n'a pas icoosacré m(ÙAs de
trois écrits à la question, -et il ose préposer à l'ûnitatiMi ^s AUenuids
l'exemple des paysans français I
Dans le camp opposé, les socialistes de la «baire pailent en. laème
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ET LK MOUVEMENT SOCIAL 73r
point de vue. Un écrivain, déjà ancien, mais qui est le véritable initia-
teur de la nouvelle école et dont on vient de réimprimer les écrits,
Wînkelbescb, dans ses Recherches sur rorgainisaiion du travail^
publiées sous le pseudonyme de Mario, préconisait rétablissement
d'un régime corporatif général, qui fixerait et régulariserait la produc-
tion. Avec la liberté économique, Touvrier, dit-il, n'a pas d'intérêt à
limiter le nombre de ses enfants, tandis que sous le régime corporatif
il en sentirait la nécessité. Les corporations fermées avec leurs
épreuves de capacité seraient rétablies, mil ne pourrait se marier sans
avoir justifié devant l'autorité de la possession d'un capital suffisant
pour élever des enfants, l'âge légal da mariage serait reculé, les
ménages qai multiplieraient trop seraient frappés de déconsidération^
et rimmigratioQ des étrangers serait strictement interdite. Sans aller
à ces extrémités, comme M. Wagner, M. SofaœfOe et M. Brentano^
s'élèvent contre les mariages précoces des ouvriers et espèrent qu'une
organisation corporative et tout un ensemble de mesures légales les
rendra plus prudents. On ne s'étonnera pas, après de tels enseigne-
ments^ que des conservateurs autricbiens proposent de subordonner le
manage des gens du peuple à TautorisatioD préalable de la commune
ou de la corperaUon.
Y. — Les tbéorioîens du socialisme discutent aussi la question»
Leur prétention est en effet d'avoir une science complète ainsi qu'une
littérature, une pbilosopbie, un art qui leur soit propre. Kari Marx et
DQhring n'av»ent pas abordé de front la question. Les théories
doiijoureuses de Maltbus lear ont senlemenC servi de repoussoir et de
thème à déclamation. Ce ne sont, disent-ils, que des catégories hia-
toriques f vraies seulement dans la période eapitalistique. Elles ne le
seront plus quand tous les moyens de production seront la propriété
de la collectivité. Voilà qui est fort peu compréhensible. En effet, la
prétention du socialisme est, quand S sera réalisé, d'assurer à tous
une prospérité inconnue jusqu'à présent. Or la conséquence de cette
prospérité serait précisément : V d^augmenter la durée de la vie, de
diminuer la mortsJité des jeunes enfants, des femmes, des vieillards,
si grande, malheureusement, dans les dasses ouvrières des villes;
S^' de multiptier beaucoup les mariages : au lien de 5i femmes nubiles
mariées, il y en aurait 80 ou 90 dans ce nouvel âge d'or, car, eeki
est certain, la dlfRcutté de nourrir une famille empêche seule beau-
coup de noariages. Au bout d'une génération, le nombre des hommes
serait oonsidérablement accru; il fiMidrait alors que, par la vertu
tonte-puissante du colleotivisme, la fertilité du sol et la productivité
de llndustrie se développassent dans des proportions toutes nov*
Telles; or <hi ne peut sérieusement le prétendre. Loin de là, la sup-
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732 LES FAITS ÉCONOMIQUES
pression de rhérédité et de la propriété des capitaux, la substitation
de bureaucrates populaires pour la direction de Tindustrie aux entre-
preneurs libres, qui se font concurrence, arrêteraient l'essor des décou-
vertes scientifiques et réduiraient à rien la formation des nouveaux
capitaux.
Aussi Karl Marx et Dûhring finissent-ils par insinuer que, dans la
société collectiviste la prudence, — on sait ce que veut ^re ce mot,
— deviendra une vertu générale. Au fond, les socialistes en revien-
nent toujours là. C'est ce que Robert Owen faisait pratiquer dans
la communauté de New-Lamarck. L'anglais Ruskin, dans ses plans
fantaisistes, voudrait qu'aucun mariage n'eût lieu sans la permission
de l'autorité, permission accordée sur le rapport du surveillant placé
à la tête de chaque cent familles. Ceux qui l'auraient obtenue auraient
droit à recevoir une pension de l'État pendant les sept premières
années de leur union. Plus récemment, l'un des disciples de Karl
Marx, Kautsky, dans un ouvrage spécial : Influence de l'accroisse^
ment de la population sur le progrès de la société, a déclaré fran-
chement qu'une fois tous les moyens de production socialisés^ l'écart
entre l'accroissement de la population et l'augmentation des subsis-
tances serait encore plus grand que dans le régime actuel. Il repousse
le rétablissement des obstacles légaux au mariage, mais iJ compte sur
renseignem3nt socialiste pour inculquer aux citoyens de VÉtat dit
peuple la limitation volontaire du nombre des enfants. Qu'on ne
l'accuse pas d'immoralité, tout ce qui diminue la somme des souffrances
humaines est moral et tout ce qui l'augmente est immoral I Au fait
quel autre critérium de la moralité peuvent avoir des hommes qui ne
croient ni à Dieu, ni à la révélation? D'après l'accueil fait à cet écrit
par les organes les plus autorisés du Social democrat Partez,
nous devons le considérer comme ayant fixé la doctrine da collec-
tivisme en cette matière.
Dans le camp anarchiste. Ton ne pense et l'on n'agit pas autrement.
« La maternité étant le fait d'une inégalité de nature, dit M. Fribourg,
qui connaît bien ce monde-là, les nihilistes l'évitent par tous les moyens
possibles ; et s'ils n'y peuvent parvenir, la femme nihiliste abandonne
volontiers le fruit de ses amours ou plutôt de ses nécessités naturelles. »
L'influence des théories darwinistes, dont Herbert Spencer a été le
grand propagateur, a produit, dans ces dernières années, en Allemagne,
en Italie, et même en France, toute une littérature sur cette question
qui affecte des allures scientifiques, mais qui n'en relève pas moins de
la police correctionnelle. Nous devons, par respect pour nos lecteurs,
nous borner à cette indication générale. Qu'il nous suffise de constater
que toutes les idées malsaines qui se voilent sous les mots pompeux
de concurrence pour la vie, de sélection, de développement de
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ET LE MOUVEMENT SOCIAL 733
Valtruisme^ (ïabsorption de Vindividu par la collectivité ont ré-
pandu un épouvantable mépris de la vie humaine dans les classes
gui reçoivent une certaine culture scientiQque de mauvais aloi. Le
jour où elles arriveraient au pouvoir, le monde reverrait ces horreurs
du monde païen que M. Léon Lallemand a décrites avec tant d'éru-
dition dans son Histoire des enfants abandonnés.
YI. — Socialistes scientifiques et économistes malthusiens sont
également dans le faux, quand ils préconisent la stérilité systématique.
Pour éviter un danger théorique, ils tarissent la source de la vie et de
la force dans Thumanité en corrompant la famille.
En réalité, rien n'est irrégulier comme l'accroissement d'une popu-
lation et celui des subsistances, soit qu'elle les tire du sol national,
soit qu'elle se les procure par le commerce et l'exportation de produits
manufacturés. Ce sont deux ordres de phénomènes indépendants l'un
de l'autre^: les termes du problème sont donc constamment en voie
de changement et l'équilibre réalisé un moment est incessamment à
rétablir.
Les grandes guerres et les épidémies n'ont pas été causées par la
surabondance de la population, comme l'a prétendu Malthus, sauf
dans quelques cas très rares. Ce sont des fléaux de Dieu, dont l'appa-
rition est déterminée par des causes placées en dehors de l'ordre éco-
nomique et qui échappent en réalité à toute détermination scientifique.
Depuis l'époque historique, il s'est produit tous les quatre ou cinq
siècles une peste qui a réduit la population dans des proportions
considérables. La dernière, celle de 1348, s'est étendue de la Chine
jusqu'à l'Angleterre et au nord de l'Afrique, détruisant le tiers ou la
moitié du nombre des êtres vivants. De nombreuses reprises locales
retardèrent jusqu'à la fin du seizième siècle le relèvement de la popu-
lation. Les guerres causées par le protestantisme, celles de la Révo-
lution et de l'Empire ont amené également des destructions d'hommes
presque égales à celles de certaines pestes d'autrefois.
Devant de pareils fléaux, il faut renverser la proposition de Malthus
et dire que la tendance des hommes à multiplier rapidement, au point
de pouvoir doubler en vingt-cinq ans, est un remède providentiel
préparé par Dieu pour empêcher l'espèce humaine de périr ou tout au
moins de perdre les avantages acquis par la civilisation en retombant
dans une dispersion excessive.
D'autre part, les générations humaines sont très inégalement par-
tagées sous le rapport des progrès de l'agriculture, des découvertes
scientifiques, de la facilité des communications. 11 y a eu quelques
époques particulièrement favorisées où, par suite de progrès accu-
njulés, les subsistances disponibles se sont élevées plus rapidement que
25 NOVEMBRE 1887. *7
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m LES Faits égon(»uqu£S
la population. C'a été le cas, pour l'Europe, de 1845 à 1870. C'est en-
core celui des pays colonisés par des peuples très avancés en civi*
lisatioB, des États-Unis, du Canada, de l'Amérique du Sud, de l'Aus-
tralie. Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et il ne faut pas compter
sur la durée indéflnie de ces conditions si favorables.
Dans des circonstances ordinaires, sur un territoire complètement
défricbé, la population tend à s'accroître plus rapidement que ne
progressent les arts d'où elle tire sa subsistance. Par conséquent,
un peuple qui n'est pas décimé par des fléaux et qui n'émigre pas,
peut se trouver en proie à une crise de subsistance, causée par
l'excès relatif et local de la population. C'est là une des souffrances
économiques qui font partie des maux que la chute originelle a
déchaînés sur l'humanité. L'Inde et la Chine, avec leurs populations
pres9ées et leur faible puissance d'acquisition sur les marché
étrangers, y sont sujettes périodiquement. N'est-ce pas le fond de
la souffrance qui se manifeste actuellement en Belgique? Et, quant
à l'Irlande, il est certain que les 8 197 000 habitants qu'elle avait
en 1840, ne pouvaient y vivre aussi à l'aise que les 500 000 demi-
momades qui la parcouraient au treizième siècle. Il eût fallu pour cela
que les récoltes eussent été indéfiniment excellentes ou que le pays
fût devenu une grande puissance manufacturière... ce que l'Angfeterre,
a empêché par sa tyrannie.
Mais cette pression des subsistances, qui est une souffrance, qui
est la couronne d'épines de la science économique, comme disait
Bastiat, est la cause de tous les progrès et de l'expansion de la race
humaine sur le globe. C'est elle qui fait coloniser les nouveaux conti-
nents. — L'émigration ne se produit jamais absolument de gaieté de
cœur. — C'est elle qui fait que les peuples pasteurs deviennent agri-
culteurs, que les manufactures naissent au sein des campagnes, que
l'agriculture intensive se substitue à la jachère et au libre parcours.
Il n'en faut pas moins reconnaître qu'une certaine prudence dans
la conclusion des mariages s'impose aux populations qui arrivent à la
limite des subsistances. Joseph de Maislre, Bonald, Chateaubriand,
ont pensé là-dessus comme Malthus, dont « le profond ouvrage » leur
avait paru « un de ces livres rares après lesquels tout le monde est
dispensé de traiter le même sujet * ». La pratique des peuples
* De Maistre, du Pape, liv. III, chap. m; Chateaubriand, Génie du
christianisme f 1. 1, chap. viii et note 3; de Bonald, Pensées sur réconomie-
sociale. Cette appréciation des contemporains indique que l'œuvre du célèbre
écrivain anglais^ ne leur avait pas paru conduire aux pratiques immorales
dont ses disciples so sont faits les propagateurs, et ensuite qu'au eontxnen-
cernent du siècle, avant les applications économiques des grandes décou-
vertes scientifiques, la pression de la population se faisait sentir eu Europe.
Vingt ans après, le point de vue général avait changé du tout au tout.
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ET LE HOUVJDCENT SOOiL 735
«hFétieas et prospères a toujours été inspirée par cette réserve qui,
naturellement, varie selon les circonstances et qui a pour résultat
^'appeler les plus dignes à fonder de nouvelles familles. Le Play l'a
décrite avec son ampleur d'observations habituelle. Le calholicisma
concourt à ce résultat par les admirables moyens dont il dispose. U a
la puissance de rendre le célibat moral, et il le propose conune un
étaï de perfection aux âmes d'âite dans le sacerdoce et les ordres
religieux. De Maistre, prenant pour point de départ Malthus, a écrit
à ce sujet une de ses plus belles pages, et Lacordaire a exprimé U
même pensée dans le mémoire pcHir le rétablissement des Frères
Prêcheurs :
Par le sacrifice de la chasteté, le religieux rend dans le monde un
mariage possible à la place du sien; il encourage ceux à qui leur fortune
ne permet pas ce lien séduisant et onéreux. Car le célibat comme la pau-
vreté ne sont pas de la création du moine; ils existaient tous deux avant
lai, et il n'a fait que les élever à la dignité d'une vertu. Le soldat, le do^
mestique, l'ouvrier, La fille sans dot, sont condamnés au célibat.
L'Église a voulu que tout fût volontaire dans l'application de ses
conseils. Elte a sauvegardé la liberté et la moralité humaines en refi»-
«aiit absolument au pouvoir civil le droit d'établir des empêchements
au mariage et en condamnant toutes les pratiques contraires i la
fécondité de l'imion conjugale. Les peuples qui obéissent à sa loi
•eonservent ainsi à l'état élastique, peut- on dire, leur pniraaaee
d'expansion et leur force de résistance. Ils savent supporter les temps
difOcîtes, et quand la prospérité nmtérieUe revient, ils sont à même de
conquérir le monde. Le peuple irlandais est, sous ce rapport, la nation
modèle. Dans son île, sous la dure contrainte de la misère, les
mariages sont plus rares que partout ailleurs, mais nulle part ib
ne sont plus féconds; dans les districts exclusivement catholiques,
les naiseanoes illégitimes s(mt à peu près inconnues. Aussi lorsque la
famiUe iiiandaise se trouve en Amérique ou en Australie dans des con-
allions ptos heureuses, elle crée des peuples nouveaux en quelques
aimées. C'est par ses admirables vertus domestiques que cette race,
qui a tant souffert, est devenue, au dix-neuvième siècle, et sera encort
plus, dans le âède suivant, un des grands facteurs de la civilisiiti(»r.
Par eontre, les peuples qui méconnaissent an foyer la loi de Dieu ne
fttaimit pas restor dans cet état stationnaire qu'a rêvé la science
dapuis mâton jusqu'à Stuart Mill. Dès qu'ils ne s'acaroissent plus, i&
d^sliaeni et s'aeheminei^ vers cette mert sans brait et sans gloire
dont ont péri les dtés grecques au coniaieBee«cnt de notre ère
YSkpxaofOpifùfsdoL, la disette des homaies.
L»*éfflai0ratiDny la colonisatîcn des territoires nooveaas ne pourra
fias toujours durer, £m-t-on. Btte a un champ assez vasie, et les
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730 LES FAITS ÉCONOMIQUES
chances diverses qui se présentent pour l'avenir de rhumanilé sont
trop obscures pour que cette considération de pure théorie puisse
justifier des calculs coupables en eux-mêmes et ruineux pour la
patrie. Mais enfin poussât-on indéfiniment par le calcul ce qu'il y
a de vrai dans la donnée de Maltbus; supposftt-on la terre toute
entière occupée, toutes les inventions possibles réalisées, il en résul-
terait que l'humanité n'est pas constituée physiologiquementet écono-
miquement pour durer éternellement sur cette terre. Nous le savons
d'ailleurs, et la science sociale aboutit sur ce point aux mêmes con-
clusions que la géologie et la physique générale.
VIL — Il est dans ce problème de la population une question qui
a été fort discutée dans ces dernières années en Angleterre ; car c'est
ijians ce pays, qui, d'après Thorold Rogers, le savant historien de
l'agriculture, n'avait, au quatorzième siècle, pas plus de 3|millions d'ha-
bitants, que le plus grand entassement d'êtres humains s'est produit
(plus de 171 habitants par kilomètre carré I) . La répartition inégale
des richesses n'est-elle pas un obstacle au développement de la popu-
lation? En d'autres termes, tm plus grand nombre d'hommes ne pour-
rait-il pas vivre sur une somme donnée de produits, si les biens étaient
partagés également? Yoilà la thèse de tous les socialistes et même
de quelques écrivains qui ^traitent les questions économiques par le
sentiment. Il vaut la peine de démêler le vrai du faux en un sujet
important.
Et d'abord, le maximum possible de population varie suivant les
climats, les pays, les habitudes sociales. A chaque époque, il y a dans
un pays une certaine quantité d*aliments, de vêtements, etc., au-des-
sous de laquelle commence la misère. Il en faut beaucoup moins à un
Chinois ou à un Indien du Bengale qu'à un Européen, à un Italien,
moins aussi à un Espagnol qu'à un Anglais et à un Norvégien, llnjour-
nalier moderne se trouve malheureux avec ce qui eût paru de l'abon-
dance à un serf du onzième siècle. L'ouvrier de nos villes a bien plus de
besoins qu'un paysan; le développement de la vie urbaine, remarquons-
le en passant, en compliquant l'existence, amoindrit donc le chiffre
de population que l'ensemble d'un pays peut porter sans souffrance.
Ce n'est pas à dire qu'il faille souhaiter, au rebours de tout le mou-
vement, historique la réduction de ce standard of living. Les peuples
habitués à du superflu souffrent assurément quand ils éprouvent nue
réduction dans leurs moyens d'existence; ils ne périssent pas comme
les peuples du moyen âge ou encore ceux de la Chine, quand une
famine vient leur enlever le strict nécessaire.
Les consommations plus abondantes des riches ne diminuent la
part proportionnelle des pauvres dans la répartition du produit génénd
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ET LE MOUVEIUEKT SOGiAL 737
gue dans la mesure où ils dénaturent personnellement plus de produits,
absorbent plus de nourriture, de boissons, consomment plus de vête-
ments, entretiennent des chiens ou des chevaux de luxe. Or cette puis-
sance de consommation personnelle au-delà de la moyenne est limitée
assez étroitement par la nature même. Le cas le plus saillant qu'on en
paisse citer est celui des landlords qui transforment des terres labou-
rables en parcs de chasse. La question est discutée avec beaucoup
d'aigreur en Angleterre et en Ecosse, où, au fur et à mesure que
l'agriculture rend moins, l'opération s'est faite dans de grandes propor-
tions : les radicaux et le brillant économiste catholique, M. De vas,
s'entendent pour réclamer des lois qui empêcheraient les propriétaires
d'abuser ainsi de la terre. Mais ces consommations personnelles des
classes riches «sont peu de chose eu égard à la masse de la consom-
mation nationale, car, dans notre temps, les riches sont peu nom-
breux proportionnellement à la masse de la nation, et, en fait de
superflu, le tabac et l'alcool, ces grandes consommations populaires,
ont une bien autre importance. Voilà avec les immenses destructions
de la guerre et de la paix armée, les consommations qui diminuent la
populsition possible chez les nations modernes.
Quant au luxe qui consiste en services, en domestiques, en objets
manufacturés, soieries, meubles, etc., il ne nuit point à la popu-
lation; car l'équivalent des dépenses du riche consommateur se
retrouve dans les gages des domestiques, dans les salaires des ou-
vriers, dans les profits des manufacturiers. Le luxe des temps anciens
consistait avant tout à entretenir une suite nombreuse. Au quinzième
siècle, il fallut l'énergie des Tudors pour mettre une barrière aux
great retinues des seigneurs anglais, et la noblesse française a gardé
jusqu'à Louis XIY les mêmes habitudes. Ce luxe-là était éminemment
social, nous dirions communiste, car il faisait vivre un grand nombre
d'hommes sur le même patrimoine et au même foyer. Aussi les apo-
logistes des parcs à daims de l'Ecosse, — et ils sont nombreux, — -
font remarquer que le personnel de gardes, de piqueurs et de tout ce
qu'eairalDcnt les grandes chasses, équivaut, comme nombre, aux
familles de laboureurs que la culture de l'avoine ferait vivre miséra-
blement dans les Highlands.
Quant au luxe moderne tout en objets manufacturés, il fait vivre,
par ses achats, des artisans, des ouvriers, des entrepreneurs. Les
ccoidilions de vie matérielle et morale des classes laborieuses ont
changé, leur lieu d'habitation aussi : tandis que jadis les populations
se développaient peu à peu là où les subsistances étaient abondantes,
aujourd'hui elles s'accumulent rapidement là où les occasions do
travail se présentent, près des champs de houille, dans les ports de
mer, dans les grandes cités industrielles. Quant au nombre d'hommes
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738 US FAITS KCœfOMIQOES
que ce laxe bourgeois nourrit, il est plus grand que oelui qui idvût
du luxe féodal, d'autant plus que les domestiques, écayers, clercs, et
familiers de toute sorte des châteaux du moyen Age étaient par la
force des choses voués généralement au célibat.
Mais, dira un économiste rigoriste, si tous les bras et tous les capi-
taux s'employaient uniquement à produire des subsistances peu coû-
teuses, un plus grand nombre de convives pourrait s'asseoit an
banquet de la vie, n'y servît-on que le brouet noir de Sparte. Si cet
argument était juste, on devrait le pousser jusqu'au boat, substituer à
la production de la viande la culture des céréaks, et parmi celles-oi
préférer le seigle au froment, la pomme de terre et le mais au blé, ce
qui, de réforme en réforme, nous ramènerait au régime des races
inférieures. Heureusement Tobjection ne contient qu'une petite par-
celle de vérité. La majeure partie de ce superflu, qui nous est devenn
si nécessaire, tabac, sucre, alcool, soie, est obtenu du sol, sans nuire
à la production des aliments essentiels. C'est le résultat d*une meil-
leure utilisation des forces de la nature, due eUe-mème au dévelop-
pement des capitaux et à la combinaison des forces humaines. La
suppression des jachères et la culture intensive ont partout marché
4e pair avec l'introduction de ces produits de luxe. Ajoutes qœ le désir
d'augmenter ses jouissances et la possibilité d'y arriver, est le grand
stimulant à la constitution de nouveaux capitaux; or c*est Ik l'iniérèt
majeur d'une société en voie de progression; l'augmenlation de la
population en dépend absolument.
Combien l'Église, sans avoir besoin de c^ analyses économiques
a été sage en ces matièresl Elle n'a jamais condamné la richesse
ni l'inégalité des fortunes et du genre de vie qui en découle; mais
seulement le luxe purement personnel, l'intenipérance dans les coa-
sommations. Elle a prêché à tous la sobriété et k mortification. Ekà
imposant les jeûnes, les abstinences, die répondait, indépendamment
de son but spirituel, à une convenance économique, trilement qu'en
Angleterre et en Allemagne, longtemps i^^rès la Réforme, des ordon-*
nances de police ont essayé de les conserver. De nos jours Léon XHI
a obéi à une profonde inspiration en donnant une nouvelle vie au
tiers ordre franciscain comme le plus efficace contrepoids aa déborde-
ment de la jouissance matérielle. En laissant au ricbe un pofffoir
discrétionnaire de disposition, qui est de l'essence de la prqyriM, ellA
veut qu'il fasse de ses biens un usage tel, qu'il tourne au biencommnoa;
enfin la charité est un devoir si rigoureux et la piété est telleoMiiit
excitée à se porter vers ses œuvres, que la subsistance de tous eeax
qui ne peuvent se soutenir par leur travail est assurée dans une
société inspirée par Tesprit du caUndicism».
Il est toutefois deux cas dans lesquels la eonsommatian des produits
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ET LS MOUYKMrarr SOCIAL 71»
de liurê diminue tes moyens d'existence des classes inférieures : l"" quand
les riches dépensent tous leurs revenus sans constituer de non*
yeaox capitaux par l'épargne ; car il ne suffit pas que des produits
soient demandés sur le marché pour que des manufactures s'élèvent
et que les ouvriers travaillent; il faut que les entrepreneurs trouvent
des capitaux abondants et à bon marché, sinon Tindustrie ne se
dévdoppe pas. C'est le cas des nations pauvres où le luxe des
riches contraste avec la misère et l'inertie générales. Le luxe tarit
d'ailleurs, chez ceux qui s'y livrent, l'esprit de charité, et voilà
pourquoi dans nos grandes villes les pauvres sont quelquefois si
incomplètement secourus. 2^ Lorsque les produits de luxe consonmiés
viennent de Tétranger ou qne les propriétaires dépensent au loin les
produits du sol, le pays est peu à peu épuisé. Le goût des Romains
pour les épices, la soie et les pierres précieuses de l'Inde, contribua
beaucoup à ruiner l'empire. Au siècle dernier et dans celui-ci, les
■obles russes et polonais, qui possédaient presque tout le territoire,
effraient des débouchés considérables aux manufactures de la France
et de l'Angleterre; mais c'était aux dépens des habitants de leurs
terres dont ils reliraient des fermages et qu'ils laissaient privés d'em-
plois industriels. La fameuse maxime des économistes : les produits
s'écbaogent contre des produits, ou encore, un peuple ne peut pas
adieter plus qu'il ne vend, n'est pas strictement vraie ; il est des con-
ditions sociales dans lesquelles une partie des produits achetés à
l'étranger est soldée avec des épargnes et des capitaux. Un peuple
comme un individu peut manger son capitaL.. Dans ces cas-là la
protection douanière est un moyen de faire naître les industries de
luxe dans le pays et de permettre au moins aux ouvriers et aux entre-
prenears nationaux de vivre de ce qu'il platt aux riches de gaspQler.
Henri IV l'avait admirablement eompris ; et Sully raconte en termes
efaannants, dans les JËconomies royales, conunent ce grand prince
romj^t avee la vieille pratique des lois somptuaires, qui n'avaient
jamais servi à rien, pour élever en France les premières manufactures
de soieiias et de draps d'or.
ym. — L'absentéisme des landlords iriandais, depuis trois siècles,
a empêché le développement des manufactures et du commerce qui
eussent occupé la population surabondante au lieu de la laisser s'accu-
vmler indéfiniment sur le sol par le système déplorable des sons-loca-
tîons (undertenants). C'est là la cause de la misère des provinces de
rOnest et du Sud, plus encore que l'élévation des fermages, qui est
SB fait ftceidentel.
Uo phénomène inverse se produit dans les pays où résident des
cagitalisles qui ont placé leurs fonds à l'étranger. L'An^eterre fait
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740 LES FAITS ÊGONOMIQUKS
vivre une grande partie de ses ouvriers, de ses domestiques, de ses
hommes des professions libérales avec les revenus qu'elle tire de Tlnde,
de rÉgypte, de rAraérique, et qui lui arrivent sous forme d'énormes
excédants d'importation.
Au treizième siècle et dans la première moitié du quatorzième, les
campagnes d'une grande partie de la France étaient beaucoup plus
peuplées qu'aujourd'hui, quoique l'agriculture ne possédât ni la pomme
de terre ni les fourrages artificiels. C'est que, outre l'extrême divi-
sion des exploitations, tous les produits du sol étaient consommés
sur place. Par contre, depuis cinquante ans, nos déparlements des
Alpes, des Gévennes, du Jura, se dépeuplent d'une manière continue.
Le mouvement s'accélère encore depuis 1870, et, dans l'ensemble de
la France, la population des campagnes a diminué, depuis lors, de
plus de 4 200 000 habitants. L'action centralisatrice exercée par le
gouvernement, par les plaisirs publics, par les établissements d'ins-
truction secondaire et supérieure, attire dans les villes, dans les
grandes villes surtout, le produit de l'impôt et la dépense des classes
riches. Les travailleurs les suivent fatalement, au grand détriment
de leur vitalité et de leur bonheur, et par conséquent de la force
du pays. Parcourez un village de Provence ou de Bretagne; les
belles constructions du seizième et du dix-septième siècle, qui ser-
vent aujourd'hui d'abri à des paysans, vous diront au premier coup
d'oeil la profonde différence de cet état social d'avec le nfttre et la
meilleure répartition de la population à cette époque.
Chez les peuples modernes, le nombre des hommes se nourrissant
avec le prix de vente des objets manufacturés ou le salaire des ser-
vices de toute sorte est de plus en plus considérable. Une grande
partie des classes laborieuses a été forcément attirée dans les viUes et
doit continuer à y vivre. Caries mêmes causes économiques sonttoqjoiirs
en action, et l'on ne peut raisonnablement s'imaginer que les hommes
du vingtième siècle en reviendront aux conditions sociales du temps
de saint Louis, où chaque famille se nourissàit, se vètissait arec le
produit de ses champs et n'avait presque aucun produit et encore
moins de services à demander à l'échange. Mais, parallèlement k cet
accroissement inévitable des agglomérations urbaines, la population
des campagnes ne pourrait-elle pas se maintenir ou même augmenter
au lieu de diminuer, comme elle le fait dans tous les vieux pays?
Voilà le problème qui se pose dans l'Europe occidentale. La répartition
de la propriété rurale en est un des principaux éléments.
IX. — La division du sol arable en petites cultures et surtout en
petites propriétés, permet à une population plus nombreuse de vivre
sur un territoire limité, parce que les petites exploitations donnent
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ET LB MOUYEMENT SOCIAL 7lt
plus de produits bruts et même plus de produit uet, quand les prix
de vente sont éleYés.
En Angleterre, où la grande propriété prédomine depuis le milieu
du seizième siëde, et où agronomes et économistes la célébraient à
Tenvi, l'opinion est en voie de se retourner complètement. Les tra-
vaux historiques de Thorold Rogers, de Sumner Maine, de Skeene,
popularisés par maints écrivains, ont révélé è. la fois le bien-être des
populations rurales au treizième et au quinzième siècle en même
temps que Tiniquité des procédés par lesquels, après la Réforme, les
grandes propriétés se sont constituées aux dépens des tenanciers et
des communautés villageoises. L'érudition est devenue, pour la ques-
tion agraire comme pour la question irlandaise, un facteur de l'opinion
avec lequel les hommes politiques doivent compter.
Une question agraire existe en effet en Angleterre; car, par suite de
la grande diminution des profits de Tagriculture, la population agricole
diminue, et malheureusement les manufactures n'oflTrent aux travail-
leurs qui afDuent dans les villes que des emplois de moins en moins
réguliers, à mesure que les pays nouveaux développent leurs indus-
tries. Un naturaliste éminent, sir A. Russell Wallace, dévoyé dans le
socialisme, s'est fait Tapôtre d*un plan de nationalisation du sol plus
radical encore que celui d'Henry George. Il voudrait donner à tout
Anglais le droit de réclamer, sur les terres qui lui conviendraient, un
domaine de 1 à 5 acres. En outre les propriétaires ne pourraient plus
affermer leurs terres qu'une seule fois; car le fermier acquerrait un
droit perpétuel sur le domaine. Sans aller aussi loin, les radicaux et
certains hommes d'État conservateurs parlent de donner aux fermiers
des droits réels sur leurs fermes analogues k ceux que le land âct
de M. Gladstone a conféré aux tenanciers irlandais. Le Parlement a,
déjà depuis dix ans, voté plusieurs actes pour multiplier les allotments
attribués aux travailleurs sur les terres communales.
En France, la situation est heureusement beaucoup moins tendue.
Cependant, depuis quelques années, les livres et les brochures se
multiplient sur cette question. Après les articles de M. Toubeau
dans la Revue de la Philosophie positive en 1882, ce sont les
Lettres sur Vlt&lie de M. de Laveleye, le plaidoyer historique de
HM. Rudolf Meyer et Ardant sur Vhistoire politique de la petite
propriété de France, la Cité chinoise, de M. Eugène Simon, dans
lequel cet ancien consul, devenu plus chinois que les Chinois eux-
mêmes, promet k la France de tripler sa population si elle adopte le
f^^ime de l^empire du Milieu, où le sol appartient presque exclusive-
ment à des familles de paysans propriétaires ^ Citons encore la
I jr^ Cité chinoise est d'ailleurs un ouvrage intéressant très propre à
&ire connaître l'idée que les Chinois se font eux-mêmes de leur civilisa-
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712 LES FAITS ÈCmMKm^
Réforme agraire et la Misère en France, de M. Fernand Maurice,
un socialiste de passion et de bonne foi, dont le programme est : la
Terre aux paysans.
X. — Tontes ces thèses sont ^cagérées et reposât sur des statis-
tiques erronées ou travaillées arbitrairemoit. H n'en est pas moins
vrai : i"" qu'au moyen âge le sol était en NormaBdie^ en Champagne,
en Bourgogne, en Anjou, beaucoup plus morcelé qu'il ne l'est au*
jourd'hui et que la population rurale, possédant la terre à titre de
tenures roturières, était plus heureuse qu'elle ne Ta été i partir du
seizième siècle. Les fermiers à baux temporaires ont en, avec plus de
liberté théorique, beaucoup moins d'avantages pratiques que les tenaa-
ciers des âges précédents. 2" Qu'on se fait une grande illusion en regar-
dant la France actuelle comme un pays où la petite propriété domine.
Nous avons sans doute 6 300 000 propriétaires en France; mais
des publications du ministère des finances ont prouvé que sur les
49 388 000 hectares de terres imposables, les petits domaines, déduc-
tion faite de la propriété urbaine, n'occupent qu'un quart si Ton porte
la limite supérieure de la petite propriété à lOhectares, un cinquième si
on l'abaisse à 6 hectares. Il y faut, il est vrai, ajouter 4 6âi 450iieet&re8
de biens [communaux, qui sont l'objet de la jouissance collective des
habitants des campagnes et augmentent en réalité la part des paysans
dans le sol. Il n'en reste pas moins que la grande propriété, c'est-à*
dire celle supérieure à 50 hectares, occupe les deux tiers du territoire.
Toutefois, dans les 8 397 000 hectares de bois et 6 747 000 hectares
de pâlis et terres vagues qui existent en France, plus de iO millions
d'hectares appartiennent à des particuliers, généralement à de grands
propriétaires. Or cette nature de bien est loin d'avoir, à l'heclare,
la même valeur que les sols arables des petits propriétaires, ei
elle est à peu près impropre à la petite propriété privée. Les loca-
lités qui ont appliqué aux terres vagues et aux bois les décrets de
tien. L'auteur est tout à fait dans le vrai quand il s'élève contre la barbarie
des procédés de salubrité de nos villes, qui envoient, toutes les années, dans
les fleuves et TOcéan, les plus précieux éléments reconstitutifs du sol
arable. Le Tout à Cégoul est une monstrueuse erreur économique et agri-
cole. Malheureusement Fauteur est aveuglé par ses partis pris. Son esti-
mation de la population de la Chine et de ses dépendances, 537 000 OOO d* ai-
mes, esi très exagérée. Les meilleures autorités ne lui donnent pas pluis de
403 000 000. La description d'une ferme située dans la province da Po-
Kien» faite d'après la méthode monographique de Le Play, ne peu^ pas
être généralisée pour tout le pays. Une étendue de terre beaucoup jiliis
considérable que 1 hectare 94 ares est nécessaire certainmnent daixs les
régions montagneuses et dans les provinces septentrionales pour faire vivre
une famille de douie personnes, quels qae soient la puissance produeirice
de la petite culture et le dôveioppesEkent des industries domestiqaes.
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ET LE MOUVEMENT SOCIAL 743
la Convention, prescrivant le partage par tête des communaux, ont
absoloment détruit le sol par l'abus des défrichements et une culture
épuisante *. De plus, souvent les bois et les terres vagues de TÉtat et
des grands propriétaires sont d'anciens biens seigneuriaux grevés de
droits d'usée, affouage et dépaissance au profit des communes et par
conséquent des paysans.
Vdlà brièvement résumée la vérité sur la répartition du sol en
France. Elle est également éloignée des exagérations des écrivains
socialistes et de l'optimisme dans lequel on s'est trop longtemps complu.
Quelque désirable^ que fût une plus forte proportion de paysans
propriétaires, c'est une grande exagération de nous proposer en
modèle Tempire du Milieu. Un pays où il n'y a point de grandes
propriétés ne constitue pas de capitaux et est toujours à la limite
extrême des subsistances; les famines de la Chine en sont la preuve.
Les grands domaines réalisent seuls les progrès agricoles. Au moyen
âge, à côté des petites tcnures qui s'étaient si multipliées depuis le
onzième siècle, les abbayes bénédictines et les commanderies du
Temple conservaient de grandes exploitations en faire valoir direct ou
en fermage, qui ont largement fait progresser l'art agricole. De nos
jours, la grande propriété reconstitue les vignobles détruits par le
phylloxéra, et elle seule peut le faire pratiquement. C'est elle égale-
ment qui a perfectionné nos races de bestiaux, introduit la culture de
la betterave. Or cet accroissement de la productivité du sol, qui
n'aurait jamais eu lieu sans une classe de propriétaires riches et
intelligents, est essentiellement favorable à Taugmentation générale
de la population.
XI. — L'avenir ne se présente pas d'ailleurs sous des auspices favo-
rables au développement de la propriété paysanne en Europe.
Le paysan propriétaire, dit-on, n'est pas atteint par la baisse des
denrées parce qu'il consomme en nature le blé de son domaine. Cela
n'est vrai qu'en partie. La production agricole se fait de plus en plus
dans le monde moderne en vue du prix de vente et non de la consom-
mation directe. L'habitant des campagnes les plus reculées doit se
procurer avec de l'argent comptant le vêtement et une foule de choses
nécessaires aux besoins nouveaux que la civilisation a crées chez lui.
Or, eonune le dit M. de Grancey avec beaucoup de justesse dans ses
études sur l'Irlande, « de nos jours toutes les industries se concentrent;
ks usines deviennent moins nombreuses pour devenir plus importantes.
Une feroie est une usine à viande et à blé. Toutes choses égales d'ail-
* M. E. Simon et M. Femand Maurice réclament le défrichement des
forêts des Alpes et des Cévennes, et leur répartition entre de petites fermes.
Ha donnent en cela la mesure de leur compétence agronomique.
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744 LES FAITS ËGONOiaOUES
leurs, une grande ferme produira toujours plus économiquement qu'une
petite, parce que ses frais généraux sont moindres et qu'elle peut avoir
un outillage plus perfectionné. » M. Jacini, le rapporteur de la grande
enquête agraire italienne de 1884 formule la même conclusion à peu
près dans les mêmes termes. Dans toute l'Europe occidentale l'élevage
du bétail gagne du terrain sur la culture des céréales. Ce phénomène se
produit en Angleterre, en Suisse, en Allemagne. Partout il amène une
diminution delà population rurale. Un économiste autrichien de grande
valeur, M. Walter Kaempfe a indiqué récemment comment en Bohême,
dans les provinces alpestres, particulièrement en Styrie et dans le
duché de Salzbourg, les paysans vendent en grand nombre leurs do-
maines héréditaires soit à des usuriers de village, qui font des profits
considérables en les achetant à un prix infime, soit aux grands sei-
gneurs voisins, qui les convertissent en pâturages ou en parcs. En
Bohême, des villages [entiers ont ainsi disparu, et dans le pays de
Salzbourg la culture et la population se sont retirées complètement
de plusieurs hautes vallées ^
En Italie, la petite propriété si développée jadis dans les provinces
du Centre et du Nord disparaît rapidement, et parmi les nombreux
éraigrants qui vont encombrer les rues de New- York ou celles de
Montevideo beaucoup sont de petits propriétaires qui abandonnent
leurs domaines au fisc.
En France, la petite propriété est atteinte aussi, quoique moins
gravement, par la double action de la concurrence des pays neufs et
de l'aggravation de la dette hypothécaire. Les conséquences du partage
égal des successions se font, en eflet, d'autant plus sentir que la pro-
priété va en baissant de valeur. Aussi, tandis que la statistique consta-
tait jadis un accroissement constant de la propriété parcellaire, au-
jourd'hui le morcellement du sol est arrêté partout; dans quelques
départements, l'on signale même une concentration de la propriété.
C'est le cas de la Normandie, où les pâturages gagnent de plus en
plus de terrain sur la culture des céréales et où la population rurale
diminue rapidement depuis vingt ans.
Sans tomber dans les exagérations des socialistes, il est certain que
Tune des bases de notre constitution sociale est ébranlée. Mais ce ne
sont ni les projets de loi de M. Clemenceau sur le droit de succession
ni les utopies dont nous venons de parler qui pourront y remédier*
Il ne suffit pas de donner de la terre à des prolétaires pour en faire
des propriétaires. Même à la petite culture le capital est nécessaire.
T)n ne peut réagir contre le mal dans la mesure où le fait formi-
dable de la concurrence des pays neufs le rend possible que par des
* Voy. la Réforme sociale du i» mars 1887.
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ET LE MOUVEMENT SOCUL 745
mesures conservatrices, protégeant les petits domaines actuels et
favorisant leur transmission intégrale, ainsi que par une application
conforme aux besoins de l'agriculture du crédit foncier.
XII. — Aux États-Unis il y a aussi une question agraire, mais qui
n'a pas le même caractère. Même dans les prairies du Far-West si faciles
à défricher comparativement, il faut des capitaux. C'est pour cela que
tous les pauvres de New-York ne deviennent pas des farmers, quoique
tout citoyen américain puisse réclamer 160 acres sur les terres pu-
bliques. Depuis quelques années, les farmers ou petits propriétaires-
exploitants sont dans une situation beaucoup moins favorable que par
le passé. La plus-value de leurs terres, qu'ils avaient escomptée, ne se
réalise pas. Le prix de vente du blé et celui du bétail ont beaucoup
baissé ; or, comme la plupart ont dû emprunter à des taux élevés, de
7 à 40 pour 100, pour acheter des machines et s'installer, nombre
d'entre eux succombent sous le poids de ces charges. Heureusement
l'admirable loi des Homestead exemptions est là pour mettre à l'abri
de la saisie le foyer domestique et* une certaine quantité de terre à
Ventour.
A celte cause de malaise vient s'ajouter l'accaparement illégal
des terres publiques soit par des spéculateurs, soit par de riches
capitalistes, souvent des Européens qui cherchent à y constituer des
latifundia.
Depuis la fondation de l'Union, les hommes d'État américains ont
voulu faire reposer la constitution sociale du pays sur la petite pro-
priété. Toutes les lois sur la vente des terres publiques ont pour objet,
non pas d'interdire d'une façon absolue la formation de grandes pro-
priétés, mais de faire prédominer largement la petite, de constituer
une solide démocratie rurale. Une atteinte grave a été malheureuse-
ment portée à cette sage politique à partir de 1856. Le Congrès, au
lieu de subventions en argent, a concédé, sous certaines conditions, aux
compagnies qui construisaient des chemins de fer à travers l'Ouest
les terres sur les deux côtés de la voie, parfois jusqu'à des distances
de 40 et 50 milles ! D'autre part les spéculateurs et les capitalistes
ont, par une série de fraudes, qui supposent la connivence courante
des fonctionnaires et des juges, trouvé mille moyens pour s'appro-
prier des terres publiques en quantité bien supérieure au maximum
fixé aux acquisitions individuelles. Les plus hardis procédaient en
fabriquant de faux titres de concession censés émanés du gouverne-
mentfrançais ou espagnol dans les territoires qui ont autrefois dé-
pendu de la Louisiane ou du Mexique et ils les faisaient reconnaître
par les bureaux du secrétaire de l'intérieur nemine coniradicente.
Le résultat de *ces fraudes, continuées sur une échelle colossale
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746 LES FAITS ÉCONOMIQUES
depuis vingt- cinq ans, a été gae la quantité de terres propres à U
culture qui restent disponibles pour rétablisseoient de noayeaux
far mer s, est relativement très restreint. Ainsi s'exprimait, dans son
rapport pour 1884, le commissaire du General Land-Office.
Depuis longtemps, dans le Far-West, une lutte sourde est engagée
entre les pionniers et les capitalistes qui ont constitaé des ranchs
pour Télevage en liberté du bétail. Ceux-ci sont accusés d*euclore
arbitrairement des terres publiques et d*accaparer les cours d*eaa. Sur
de plus vastes proportions, ces conflits rappellent les luttes entre les
patriciens et les plébéiens du temps des Graeques pour la possession
de Vager publicus.
L'opinion générale a fini par s'émouvoir. Les Chevaliers du travail
ont inscrit la revendication des droits du f armer sur leur programme.
Le commissaire général des terres publiques, actudlement en fonc-
tions, M. Sparks, poursuit dans ses rapports annuels une yigonreuse
campagne pour obtenir la modification des lois qui rendent possibles
ces fraudes, mais surtout la réintégration dans le domaine public des
terres concédées aux Compagnies de chemins de fer, qui n'ont pas
rempli les conditions de leurs concessions. Il ne s'agit pas de moins
de 100 000 000 acres de terre, c'est-à-dire d'une sup^cie ^gale aux
États de New- York, New-Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland
et Yirginie.
L'œuvre est colossale. Déjà, sous la pression du mouvement d'opi-
nion causé par ces publications, le Congrès a voté le 3 mars dernier
un bill hostile sur la propriété des étrangers dans les territoires, et le
secrétaire de l'intérieur a prononcé la déchéance de certaines con-
cessions; du 4 mars i885 au 30 juin 1887, 31 824 481 acres de terre
ont été réintégrés dans le domaine public. Mais, par la force des
choses, le congrès et l'administration sont obligés de procéder avec
lenteur. Ils rencontreront aussi d'autres obstacles dans la nécessité
de respecter la ^ande propriété et l'industrie de l'élevage, qui, dans
les territoires de l'Extrème-Ouest, ont un rôle important à remplir, et
qui contribuent puissamment au développement du pays. L'existence
d'une question agraire aux États-Unis n'en est pas moins un des
faits économiques contemporains les plus importants et les révélations
du Commissioner du Land-Office sur les procédés des spécolateors
et des capitalistes jettent un jour tout nouveau sur les conditions
sociales particulières à l'Amérique.
Claudio jAiniET.
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LE SOCIALISME D'ÉTAT
EN ANGLETERRE ET EN ITALIE
.1
Un homme politique Important auquel ses études antérieures et de
hautes fonctions donnent une compétence indiscutable a publié
récemment une étude sur le socialisme d'État ^
L'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie font l'objet de cette étude qui
démontre que le courant socialiste est indépendant de la forme du
gouvernement.
Cobden, le chef de l'école de Manchester, est en partie responsable du
développement de la centralisation en Angleterre, et, chose bizarre, les
efforts deVécole libérale ont facilité l'intervention de l'État dans la
solution des plus importantes questions sociales de notre temps. Il
ne se rattacha cependant à aucun des deux grands partis, je ne dirai
pas qui divisent, mais qui partagent l'Angleterre.
Lorsque Robert Peel présenta en 1842 à la Chambre des communes
son projet de budget qui proposait de remplacer les droits de douane
sur 750 articles par un impôt sur le revenu (yincome iajc), Cobden
apprécia celte hardiesse libérale comme une demi-mesure. Dans une
séance du Parlement restée mémorable, au commencement de 1843,
il attaqua Robert Peel avec une violence extrême, le rendant person-
nellement responsable de la crise des districts manufacturiers. En
désaccord avec les tories, il ne faisait pas pour cela cause commune
avec les whigs et dit en plein Parlement, le 17 février 1842, qu'il ne se
souciait pas plus des uns que des autres. Sans lien avec aucun parti,
il était seulement démocrate, et ses partisans ne lui en demandaient
pas davantage. Ils voulaient le pain à bon marché, mais l'application
des lois économiques pour arriver à ce résultat, leur importait peu.
L'école démocratique, dit l'auteur de cette étude, recule les attribu-
tions de l'État beaucoup au-delà du point où l'école libérale voudrait
les arrêter. Pâs plus en Angleterre que chez nous, la démocratie n'im-
pliqae le libéralisme.
Après Cobden, le grand agitateur qui eut toujours la prudence de
refaser les portefeuilles qui lui furent offerts, l'auteur analyse à grands
< Iléon Say, le Socialisme d'État, Calmann Lévy. 1884.
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74S LE SOCUUSUE D*ÉTÂT
traits le rôle de M. Gladstone, qui personnifie l'école démocratique et
Técole libérale. Dans l'un de ses principaux discours en 1864 sur les
assurances ouvrières par TÉtat, il précisa l'origine de ce mouvement
vers le socialisme d'Étal que nous retrouvons s'accentuant en no-
vembre 1883, dans un discours de M. Goschen et un opuscule de
M. Fawcclt intitulé : Le Socialisme d'État.
L'Angleterre avait en ce moment un grand nombre de sociétés de
secours mutuels, Friendly Societies, on en comptait, d'après les
statistiques, 28 000. Ces sociétés stipulaient en faveur de leurs mem-
bres des pensions viagères et un grand nombre d'entre elles avaient
été obligées de liquider, faute de pouvoir faire honneur à leurs enga-
gements. Le pli de l'épar^e était pris, il fallait consolider l'œuvre par
la garantie de l'État, telle fut l'idée de M. Gladstone.
Déjà les sociétés fondées avant 1882 recevaient une subvention de
l'État, qui leur servait sur les fonds versés dans ses caisses, un intérêt
supérieur au taux courant. Cette intervention de l'État, ainsi que
M. Gladstone le rappela très heureusement, avait déjà eu lieu par le
vote de la loi du travail des enfants dans les manufactures, en vue
d'un motif supérieur d'humanité. L'idée de l'État assureur remontait
du reste à 1808, où une loi avait autorisé l'État à vendre des rentes
viagères, payées avec des rentes perpétuelles. Cette loi d'assurance par
l'État, qui paraissait offrir aux intéressés les plus sûres garanties, fut
votée en 1864. Pendant une période de vingt ans, les assurances par
l'État firent peu de progrès, et les compagnies privées, au contraire,
prirent une grande extension. Dans ces dernières années, les difficultés
relatives à l'Irlande ont forcé le gouvernement anglais à intervenir
par des lois entre les propriétaires et les fermiers, et à faire dans
l'intérêt de la pacification du pays, de nouveaux actes de socialisme.
En novembre 1883, M. Goschen, l'un des défenseurs de la loi de 1864,
constituant les assurances par l'État, signalait, dans un discours
prononcé à Edimbourg, ses regrets de l'intervention exagérée de l'État
dans les relations des citoyens entre eux.
(( Des lois positives retirent aux parents l'éducation de leurs enfants,
aux maîtres la conduite de leurs ouvriers, aux constructeurs de navires
leur indépendance, aux armateurs leurs libres rapports avec les mate-
lots, aux propriétaires urbains l'administration de leurs maisons, et
aux propriétaires fonciers la libre discussion de leurs baux. »
Selon M. Goschen, cette substitution de l'État aux parents dans
l'éducation provient d'un état nouveau de la conscience publiée et
de l'amour du bien. II faut beaucoup plutôt y voir le principe démo-
cratique épris d'égalité qui veut tout ajuster sur son lit de Procruste.
Les abus du laisser-faire étaient si criants sous le rapport des risques
maritimes qui avaient coûté la vie à un grand nombre de marins, que
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EN ANGLETERRE ET EN ITALIE 749
la conscience publique réclama la loi à laquelle l'honorable M. PlimsoU
a attaché son nom. D'après Fauteur du projet de loi, les avantages du
vote de la loi substituant la responsabilité de TÉtat à celle des arma-
teurs ont été presque nuls.
A côté de la question agraire qui a passé d'Irlande en Ecosse et en
Angleterre, a surgi celle des propriétaires de terrains à bâtir dans
les villes. Cet état de choses est signalé par M. Goschen comme un
des plus graves faits économiques qu'ait eu à subir la société moderne.
Un auteur anglais d'une grande notoriété, M. Georges, pose, dans un
récent ouvrage, la question en ces termes :
« Est-il juste qu'en Californie, ou dans tout autre pays neuf, des
individus puissent acheter des emplacements pour spéculer sur la
communauté qui a besoin de bâtir une ville? »
Les nations démocratiques ont toujours été très jalouses de leurs
droits et moins empressées à leurs devoirs. Le nouvel état de choses
supprime une quantité de devoirs que l'Etat prend à sa charge et qui
deviennent des droits. Le père de famille avait le devoir d'élever et
d'instruire ses enfants; il peut, et, chose inouïe, il doit se décharger
sur rÉlat, qui le remplacera, môme malgré lui.
M. Goschen se refuse à croire que le socialisme d'État ne respecte
pas le jugement individuel et la liberté naturelle chez ceux qui ont
encore foi en eux-mêmes; car, dit-il, ce respect est une des conditions
de la prospérité des sociétés.
Après M. Goschen, un des adeptes convaincus que la doctrine du
socialisme d'État est l'essence des gouvernements modernes est
M. Fawcett, économiste distingué et grand maître des Postes en
Angleterre.
En France, les régimes politiques et économiques attaqués en môme
temps en 1789 ont fait place à un régime nouveau. En Angleterre, le
régime politique a été profondément remanié, et le régime économique,
qui est lié à l'aristocratie féodale, a été peu modifié.
Le Financial Reform almanacTi, publié par les disciples de
Cobden, donne chaque année les noms des propriétaires de 2000 hec-
tares et sollicite la réforme des lois sur la propriété foncière.
D'après les dernières lois votées, on peut dire que les juges de paix
délennineront en Angleterre et en Ecosse le prix des baux.
M. Fawcett rappelle que, dans l'Inde, toutes les terres appartiennent
à rÉlat qui les loue, et le loyer lui est versé sous forme d'impôt
foncier. Ce revenu monte chaque année à la somme de 550 millions.
M. Fawcett demande que la législation permette aux capitaux de se
porter sur la culture, que le transfert des terres soit facilité, et l'asso-
ciation des propriétaires et des fermiers. La question du logement des
ouvriers appelle particulièrement son attention. En effet, cette question
25 NOVEMBRE 1887. 48
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75a LE SOCIALISME D*ÉTiT
a des côtés multiples, matériels et moraux, et, sauf dans les coûdn
tions de certaines industries, a été rarement résolue avec succès.
UÉtat peut-il construire pour les ouvriers d'une manière efficace,
c'est-à-dire dans des conditions où les capitaux employés se trouvent
rémunérés. Sinon ce n'est qu'un palliatif et non une solution.
La perte d'intérêt devra, pour aligner le budget, se retrouver sous
forme d'impôt. Les sociétés de construction ont fait de grands progrès
en Angleterre; elles comptent sept cent cinquante mille membres.
Chacun d'eux est en train de devenir propriétaire, et k côté de ces
efforts, ni TÉtat ni les municipalités ne doivent agir de peur de les
décourager.
Les caisses d'épargne postales ont été une utile innovation qui a
permis aux ouvriers, sans frais pour l'État, d'avoir leur caisse d'épargne
à leur portée. D'après M. Fawcett, les caisses d'épargne postales, loin
de coûter à l'État, couvrent leurs frais et sont gérées commercialement.
Le type le plus ancien du socialisme en Angleterre est la loi des
pauvres, qui donne le droit à un indigent domicilié dans une paroisse
d'exiger des secours du bureau de cette paroisse. Par extension à cette
loi, des associations se sont constituées pour donner aux enfants des
pauvres l'éducation gratuite. Il y a une grande mesure à garder rela-
tivement aux parents à la charge desquels il faut maintenir le principe
de la responsabilité. Quelle reconnaissance pourront avoir les enfants
dont les parents les ont fait élever aux frais de l'État, et combien le
lien de famille se trouvera relâché par ce désintéressement de son
devoir. Il y a de plus de la part des parents en mesure de faire les
frais de l'éducation de leurs enfants un manque de fierté à accepter de
s'en décharger.
Les trois grands hommes d'État dont il est question dans cette étude,
se sont trouvés, dans ces vingt dernières années, aux prises avec des
questions que le socialisme d'État leur a permis de résoudre. L'exagé-
ration dans cette voie vicierait le principe du gouvernement.
II
L'unité italienne n'a pas Inauguré le socialisme d'État qui exlst«tit
avant elle, dans diverses institutions, et elle ne l'a pas non plus
centralisé.
L'école économique italienne, qui a pour chef M. Luzzati, esi \iiid
école éclectique procédant d'Adam Smith et de J.-B. Say ea même
temps que de l'apôtre de la coopération, Schultze-DeUtsch.
Une des premières questions soumises au Parlement a été celle
de l'assurance contre les accidents des ouvriers de fabrique.
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EN ÀNGLSTIRRE £1 EN IIALIK 731
Le projet de loi déposé en février 1883 ayait pour rapporteur M. Luz-
zati. C'était un projet de convention entre le ministre du commerce et
les dix plus importantes caisses d'épargne du royaume pour la fon-
dation d'une caisse d'assurance contre les accidents du travail. M. Luz-
zati classe Tintervention de l'État en trois catégories :
1^ L'État se substitue à la prévoyance individuelle, qui, par suite de
son intervenlioD, devient de facultative obligatoire. C'est le programme
allemand.
2* L'État encourage Taclion individuelle et la fortifie en lui accor-
dant certains avantages, mais sans l'absorber.
3* L'État fait profiter la classe ouvrière des institutions adminis-
tratives dont l'action peut lui èlre utile, comme les bureaux d'épargne
postaux, mais sans qu'il y ait de sa part aucun sacrifice.
La caisse d'épargne postale date en Angleterre de 1861, et ses succès
incontestés l'ont fait adopter dans presque tous les États européens.
La caisse d'épargne postale anglaise a réuni en vingt années la somme
énorme de 36 millions sterling ou 900 millions de francs.
La commission législative italienne conclut sur cette question dans
des termes empreints d'une haute sagesse. « Il est bon de le dire haut et
clairement, afin de dissiper les illusions sur les fallacieux renouvelle-
ments sociaux confiés à des institutions d'État. Ces institutions ne
peuvent changer les condilions de notre misérable nature humaine,
ni insinuer dans nos âmes les vertus qui leur manquent, ni élever les
salaires pour permettre d'en tirer de plus grandes épargnes, parce que
nous dépendons des conditions générales et inexorables de l'économie
politique. »
La question de la prévoyance avait trouvé, depuis plus de vingt-cinq
ans, en Italie, une solution satisfaisante dans les sociétés de secours
mutuels du Piémont, qui s'étaient introduites dans le nord de l'Italie.
Les écoles populaires vinrent ensuite, ainsi que les magasins alimen-
taires ou sociétés coopératives de consommation.
A partir de 1866 les banques populaires ont été fondées par un
sentiment plus fraternel qu'humanitaire et relevant dans bien des cas
du sentiment chrétien.
n y a en Italie, dit le rapport précité, plus de 2000 sociétés de
secours mutuels, 357 caisses d'épargne libres, 3458 bureaux de poste
oaTerts à Tépargne et 206 banques populaires. Toutes ces institutions
émanent absolument de la prévoyance individuelle.
Un fait économique remarquable qui a été déjà signalé dans les
lettres sur l'Italie de 1884, du savant économiste bdge de Laveleye, est
b, décentralisation du crédit qui permet d'employer les épargnes du
peaple dans la région qui les a vues naître.
Une petite ville de 5000 haletants, située dans la province de Tos*
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752 LE SOGIÀLISHE D'ÉTiT
cane, Asolo, a fondé, en 1883, une banque populaire pour centraliser
les épargnes des cultivateurs, des boutiquiers et petits propriétaires
de la ville et des environs. Quelques hommes de bonne volonté, dévoués
à ridée de la vulgarisation du crédit agricole, ont consenti à diriger
la banque gratuitement pendant les années d'essai ; actuellement, ils
conservent la direction dans les mômes conditions, mais des employés
payés font le service des écritures et des mouvements de fonds.
La banque opérant dans les limites de la commune, escompte à
6 pour 100, fait des avances sur fonds publics, denrées et marchan-
dises; elle reçoit en dépôt les épargnes au taux de 4 ou 4 i/2 pour 100,
suivant les termes. E31e émet, de concert avec huit banques de la
même province, des bons agricoles qui ont la garantie collective des
neuf banques.
Ces bons dits buoni del Tesoro delVagriculturaj sont de 500 fr.
et rapportent 4 pour 100 d*intérèt.
Profitant des institutions libres déjà existantes, le Parlement italien
a associé à TÉtat, dans la fondation de la caisse d'assurance, les dix
plus importantes caisses d*épargne d'Italie qui en ont constitué le
capital. Celles qui l'ont souscrit sont les suivantes :
La caisse d'épargne de Bologne a souscrit la somme de 100 000 fr.;
celle de Turin, 100 000 fr. ; celle de Milan, 600 000 fr. Les caisses de
Venise, Rome et Cagliari et celles relevant de la banque de Naplea et
de la banque de Sicile, du mont-de-piété de Gènes et du mont des
pâturages de Sienne ont complété par leurs souscriptions la somme
de 1 500 000 fr., formant le capital de garantie de la caisse.
Les caisses d'épargne de l'Italie étant peu connues à l'étranger, il ne
sera pas sans intérêt de donner un court aperçu de l'historique de
chacune d'elles.
La caisse de Milan date de 1823 et fut créée avec le reliquat d'an
fonds de secours imposé aux communes de Lombardie. Son capital
actuel est de 30 millions de francs, et ses dépôts atteignent 300 millions.
Elle dote sur ses bénéfices plusieurs institutions : un crédit foncier
et un magasin général des soies, et subventionne de nombreuses
œuvres de patronage et d'assistance. Vient ensuite la caisse d'épargne
de Bologne, fondée en 1837, avec un capital de 26 000 fr., fourni par
cent personnes. Son capital, après moins de cinquante dJûS, est de
3 millions et elle reçoit 20 millions de dépôts. Elle a aussi fondé sur
ses bénéfices un crédit foncier et un crédit agricole.
Celle de Turin s'est formée à l'aide de capitaux provenant d^une
caisse de prêts dont elle s'est séparée en 1827.
La caisse d'épargne de Venise date de 1822 et a été fondée par le
mont-de-piété de cette ville; elle est garantie par la municipalité. La
caisse de Cagliari a une origine analogue. Le mont-de-piété de Gènes
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EN ANGLETERRE ET EN ITALIE 753
gère sous sa garantie la caisse d'épargne qu'il a fondée. Quant au
mont des pâturages de Sienne, il date de 1622 et a pour garantie,
depuis cette époque, les pâturages de la Maremme, qui font partie
du domaine public.
Les banques de Naples et de Sicile gèrent les caisses d'épargne de
ces deux villes, qui ont souscrit également le capital de garantie de la
caisse contre les accidents du travail.
Chacune des institutions de crédit précitées supporte les frais géné-
raux de la gestion de la caisse dans la proportion du chiffre de sa
souscription.
La loi constitutive de la caisse nationale d'assurance l'exempte des
droits fiscaux pour ses polices, ses registres, ses certificats, ses actes
de notoriété, et en général pour tous ses documents administratifs.
Les caisses d'épargne postales font gratuitement l'encaissement des
primes et le paiement des indemnités.
Il a été établi une classification des primes graduée sur les risques
différents attachés aux diverses professions, à l'instar de ce qui se
pratique dans les compagnies privées.
Âpres les caisses d'épargne et la caisse nationale d'assurance
contre les accidents du travail, le gouvernement italien s'occupa de la
question des caisses de retraite de la vieillesse, dont le grand ministre
Cavour avait tenté la fondation dès 1859.
Votée en juillet 1859, à l'époque du traité de Yillafranca, les événe-
ments politiques empêchèrent la mise à exécution de la loi, qui fut
remaniée en 1881 par le gouvernement. Retirée peu après à cause des
vives critiques faites au premier projet, un second fut déposé par
M. Luzzati, le 19 février 1883. Ce projet assure la liberté à la pré-
voyance, qui perdrait sa spontanéité si l'obligation lui en était imposée.
Une subvention de 30 millions est proposée dans le projet de l'État.
La Banque nationale coopère à la fondation par une subvention annuelle
de 25 000 francs sur ses bénéfices, et celle de Toscane souscrit 2500 fr.,
une fois payés pour primes de premier versement, au profit des ou-
vriers de sa région.
La caisse des retraites italienne est basée sur la bienfaisance, et ses
bénéficiaires sont choisis par une commission provinciale composée
de membres nommés par le gouvernement, de délégués des conseils
manicîpanx et des sociétés de secours mutuels, très nombreuses en ce
pays. Les recherches du gouvernement italien tendent à organiser un
socialisme d'État pratique et dont le bon fonctionnement rendra inu-
tiles les tentatives d'introduction du socialisme cosmopolite h la
recherche de sa formule définitive.
Gabriel Carbon.
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CHRONIQUE POLITIQUE
23 novembre 1887.
Le scandale qui troublait la République finit par une crise pro-
fonde de tout rÉtat. Rapidement, comme si une fatalité avait youlo
que chaque journée eût sa révélation et son drame, on a vu des
accusations nouvelles assaillir TÉlysée, la Chambre ordonner une
enquête et livrer M. WUson à la justice, le garde des sceaux rejeter
son portefeuille, le préfet de police céder la place, Je ministère
tomber, et, parmi tout ce tumulte furieux de griefs et de récrimi-
nations, les républicains eux-mèoies sommer M. Grévy d*abdiguer.
Jamais, depuis dix-sept ans ans, la France ne s'était plus vive-
ment émue. Plus rien, devant elle, qui paraisse encore respectable
et qui soit respecté ; plus rien qui semble ayoir la force de sub-
sister; plus rien qui garde son caractère ou sa fonction. Le
gouvernement s'annule et s*avilit ; les pouvoirs publics sont dans
une anarchie presque burlesque ; les affaires du pays vont à l'aban-
don. Ce n'est plus, dans la foule, que défiance et suspidon; de
haut en bas, le mépris tourne à la licence. Les signes graves qui
annoncent les révolutions apparaissent à tout le monde. Une telle
république ne peut plus durer : on le sent, on le reconnaît, on ose
le dire...
Il n'y a plus de curiosité publique, en France, que pour le
scandale. On s'en assouvit et on n'en a pas assez, parce qu'il
semble à l'opinion surexcitée de la masse qu'il y en a davantage
encore. Que de hontes déjà! Tous ces accusés qui nient, sans
vergogne; toutes ces preuves qui éclatent, comme par hasard;
tous ces fonctionnaires, ces magistrats, ces ministres qui s'incul-
pent les uns les autres; tous ces documents qu'on ramasse pèle-
mêle, qu'on se renvoie, qu'on perd ou qu'on soustrait, qu'on cote
et qu'on paraphe tardivement; tous ces comparses qui se tuait on
qui s'amusent et qui, sortis de l'encdnte du tribunal, s'en vont
débiter leurs secrets aux journaux, sur la table d'un cabaret! Et
les témoignages outrageants qui s'accumulent, de jour en jour,
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GORONKHJI POimOUE 755
contre le gendre, contre le neveu du président de la République
ou contre sa propre personne, pendant que les anJ[)assadeurs des
puissances viennent lui présenter leurs hommages I Et, devant
rannëe frémissante, devant le soldat stupéfait et indigné, ces
généraux traduits sur les bancs de la 10** chambre pour avoir tra-
fiqué non seulement des insignes de l'honneur, mais de rhonneur
mèmel Et ces autres généraux qui sont en commerce de galanterie
et de faveurs avec la Limouzin I Le général Thibaudin qui, dans
ses épitres délirantes, associe tendrement la patrie à cette aventu-
rière ! Le général Boulanger qui lui offre sa « sympathie respec-
tueuse », en l'assurant de ses bonnes grâces pour tous ceux qu'elle
protège I Le général Grévy qui lui promet, dans un billet amou-
reux, toutes les « satisfactions » I Combien d'ignominies et comme
le dégoût a été naturel, dans cette masse de la nation que le mal
étonnait d'autant plus qu'on lui avait prophétisé, au nom de la
République, plus de vertu avec plus de sévérité, plus de probité
avec plus d'économie! Dieu merci, la France, si décriée qu'elle soit
pat l'étranger ou si volontiers qu'elle se décrie elle-même, vaut
mieux que son gouvernement. Il n'est pas chez elle un paysan qui
ne se fût habitué à croire que, pour gouverner la France, on devait
être, on était toujours le plus honnête aussi bien que le plus capable.
Il n'est pas un ouvrier qui eût consenti à croire que la démocratie
dût être et serait, avec la République, le régime de la curée. Parce
que leur colère n'a pas pris l'allure de l'émeute, on se tromperait
en louant l'apparente placidité avec laquelle ils supportent le spec-
tacle de ces désordres. Qu'on demande au suffrage universel sa
sentence; il répondrai
Nous n'avons pas à préjuger le sort de M. Wilson. Nous aflîr-
moDS seulement que la foule est maintenant trop passionnée et que
l'histoire du scandale lui en a trop appris, pour qu'on puisse avant
longtemps apaiser son irritation et désarmer sa vindicte. Que,
dùoient ou non, on innocente les accusés, on aura plus de peine à
innocenter la République. Pourquoi? C'est que le gouvernement a
paru vouloir que la lumière ne se fît pas. C'est que le souvenir de
tous les désordres dont chaque département avait été, depuis neuf
ans, le témoin, s'est réveillé dans la mémoire du public. C'est ausâ
que, les coupal)les portant des noms très connus et occupant un
rang très élevé, le régime ne peut plus bénéficier de l'irresponsa-
Ulité qui est comme la protection constitutionnelle de la Répu-
blique, dans le mal. Enfin, c'est que les révélations coïncident non
seulement avec les reproches de dissipation et de gaspillage
mérités par la République, mais avec les plaintes de tous les
intérêts qui sont aujourd'hui en stagnation ou en détresse. La
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756 CHROMQUE POLITIQUE
République a été mal servie, dans cette période critique, par ses
hommes d*État, Ils n'ont pas discerné la vraie nécessité de leur
gouvernement, leur vrai devoir. Ils n'ont pas su voir qu'avec le
naturel français et dans une démocratie comme la nôtre, la suspi*
cion est pire qu'aucune espèce de condamnation. Entre tons,
M. Rouvier était le moins propre à garantir la moralité de la
République. Ni par son caractère, ni par sa vie, il n'avait raato-
rite nécessaire pour venir dire à la Chambre comme un autre
Guizot : a Nous ne sommes pas les premiers à être calomniés et
injuriés indignement; nous n'avons pas cet honneur : des hommes
à côté desquels nous serions heureux et fiers d'être nommés un
jour, ont été tout aussi calomniés, tout aussi injuriés, et aussi
injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le
plus grand homme des États-Unis d'Amérique, Washington, a été
accusé d'avoir vendu son pays à l'Angleterre; on imprimait de
prétendues lettres, apportées comme preuves de cette accusation...
Nous croyons trop vite à la corruption et nous l'oublions trop vite.
Nous ne savons pas rendre assez justice aux honnêtes gens, et nous
ne faisons pas assez justice des malhonnêtes gens. Je voudrais que
nous fussions un peu moins empressés dans notre crédulité au mal,
avant de le connaître, et un peu plus persévérants dans notre
réprobation du mal, quand nous le connaissons. Soyons moins
soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la moralité
publique s'en trouvera bien... » Mais, la République eût-elle pos-
sédé, dans la personne de M. Rouvier, le ministre probe, sagace,
courageux, dont elle aurait eu besoin entre M. Grévy et la France,
une telle force n'aurait pas suffi pour la sauver dans cette tempête
de boue : il lui aurait fallu un autre parti, un autre Parlement.
La Chambre n'est plus guère qu'une dixième Chambre, comme
celle du Palais de Justice. Elle s'est érigée en tribunal. Sa com-
mission d'enquête confond le pouvoir législatif avec le pouvoir
judiciaire, presque avec le pouvoir exécutif. Elle n'appelle pas
seulement à sa barre les ministres et leurs subalternes, ceux-ci
même avant ceux-là; elle prescrit au gouvernement les actes que
son administration doit accomplir, à la magistrature les opérations
que sa police doit faire. Visiblement, elle songe moins à éclairer
la République sur les abus qu'il lui faut corriger qu'à procéder
contre certain suspect, contre certain accusé. Pendant qu*e\\e
commet un genre d'usurpation, qui est si terrible dans les tezaps
révolutionnaires, le parti républicain ne s'occupe, au Palais du
Luxembourg comme au Palais Bourbon, que de ses ambitions et
de ses haines. Ici, on prépare une crise ministérielle; là, plus
spécialement une crise présidentielle; ailleurs, une crise constitu-
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CHRONIQUE POLITIQUE 757
tionnelle. Tous les efforts se mêlent ou se heurtent à la fois.
On n'a pas encore jeté à terre les ministres qu'on veut déjà pousser
hors de l'Elysée M. Grévy : sous le regard des ministres, on pose
telle ou telle candidature pour la présidence non vacante de la Répu-
blique. Il y a plus : on compte que, par une sorte de grève de minis-
tres, on forcera M. Grévy à se démettre. Car, si vous rencontrez,
devant la tribune, d'andens ministres qui, pour le redevenir, se
ménagent, par leurs discours ou par les votes, la bienveillance éven-
tuelle de M. Grévy, vous en rencontrez, dans les couloirs, un certain
nombre d'autres qui, pour succéder au président de la République,
forment stoïquement contre lui la faction de la vertu scandalisée.
En attendant, plus de débats qui ne soient des querelles violentes;
plus d'application aux affaires du pays. Vainement s'exhorte-t-on
à une entente. Impossibilité pour les groupes de se réunir en
assemblée plénière. Impossibilité de créer, pour quelque ministère
qui se prépare, une majorité réelle. Impossibilité de gouverner la
République avec des éléments que séparent tant de répugnances
invincibles. C'est simultanément la lutte et la décomposition. Quel
étati Un grand procès où le régime républicain lui-même est en
cause, et pas de garde des sceaux ; un budget à examiner, à régler,
et pas de ministre des finances. Un Parlement et plus de gou-
vernement devant lui. Une Constitution, et des républicains qui
rivalisent à qui la violera le plus correctement ou à qui la révisera
le plus opportunément. Une république, et, pour la présider, un
homme qui, après s'être contenté d'être une ombre de président,
n'en est guère plus qu'un cadavre...
Le douzième des ministères sur lesquels M. Grévy aura régné
depuis neuf ans, a disparu. Il ne subsistait guère, il est vrai, que
grâce aux ingénieuses précautions de son impuissance. Il n'était
nî avec l'opinion publique ni contre elle; il restait dans l'équivoque.
Trop peu prévoyant et trop peu courageux pour pratiquer, au com-
mencement du scandale, la raison d'État, il avait également manqué
de franchise et de loyauté : on le soupçonnait de ménager les cou-
pables, après avoir voulu les trahir; il n'avait, ce semble, ni la
consdence ni les mains pures. Et, pour triompher du soupçon,
comment parlait-il, comment agissait-il à la Chambre? Sans netteté,
sans vigueur. Il avait déconseillé l'enquête; msds il n'avait pas sa
s'y opposer. Puis, le jour où il avait été reconnu qu'on avait subs-
titué dans le dossier de M"* Limouzin deux lettres de M. Wilson à
deux autres, il avait refusé d'ordonner immédiatement une infor-
mation, en interrompant le procès, comme la jurisprudence et
l'équité le commandsâent. Il avait fallu une éloquente objurgation
de M. Jacques Piou et son h^ile insfâtance, pour l'y contndndre.
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758 CHRONIQUE POLITIQUE
Encore, en s'y laissant contraindre^ se discréâitait-U alors par
une ruse qui ne leurrait personne. Ce n'est pas tout. On appre*
nait de M. Mazeau que M. Rouvier lui avait dissimulé, toute une
semaine, et le scandale et l'action irréguliëre de la police. Enfin,
quand M. Gragnon^ à son tour, avait été inculpé dans la subs-
titution des deux lettres , le ministère, par peur plutôt qoe par
indulgence, s'était contenté de le « remplacer », sans le révoquer.
Il n'avait plus d'autorité ; il avait tout relâché dans le gouverne-
ment et dans l'administration; il n'était plus rien, a il n'y ami
plus rien » et l'aveu en était général. M. Clemenceau l'interpeUe,
ce ministère caduc. M. Rouvier va-t-il se défendre viriteÊneot,
fièrement? Non. Il argue de la conversion de la rente pour retarder
quatre jours l'interpdlation, coomie si, annoncée quatre jours à
l'avance, la crise en serait moins réelle et devait troubler moins
gravement la sécurité du rentier. H. Rouvier ignore-t-il qu'on loi
impute l'intention d'attendre tout sioiplement, durant ces quatre
jours, une ordonnance de non-lieu qui, en absolvant M. Wilson,
délivrerait le ministère de la question elle-même? Ce ne sera pas
sa seule faute, dans ce débat. Il réclame de la majorité un témoi-
gnage de confiance. Or, il doit bien savoir que nos amis ne peuvent
lui accorder que le bénéfice de leur tolérance. Il est, devant l'opi-
nion publique, le ministre complaisant qui vient d'aider M. Grévy
à protéger M. Wilson; il a sa solidarité avec eux; il a sa part du
scandale, et, en face de la France aflamée de justice, les conser^
vateurs lui auraient apporté un témoignage de confiance à la fois
parlementaire et morale! Us ne le pouvaient pas : les électeurs, ces
justiciers dont la République oonnattra tôt ou tard le verdict, ne le
leur auraient pas pardonné. Que la République se fasse un meilleur
ministère ! C'est un souci, c'est un devoir qui 9q[>partient, après toot,
aux républicains eux-mêmes.
Que, dans la drconstance, le coup qui a renversé H. Rouvier
dût frapper derrière le président du Conseil le président de la
République, personne, si ce n'est M. Grévy peut-être, n'en a pu
douter. M. Clemenceau, consulté par M. Grévy, que ses fautes ont
réduit à s'humaniser, lui a dit : « Ce n'est pas une crise mimstié-
rielle, c'est une crise présidentielle. » Ce mot lugubre, mais vrai» a
la valeur d'une condamnation. Quoi I un homme i qui le président
de la République offre le pouvoir, H. Clemenceau, cet ambitieux e^
inquiet démocrate, lui aura répondu avec plus ou moins d'asrl t
« Avant que vous me demandiez si je veux être votre prenûer
ministre, permettez-moi de vous demander moi-mêoie si ^rons
prétendez demeurer président de la République I » Et, cet «vis
impertment, c'est M. Grévy qm l'aura reçu, lui, le jMrésideiàt deoz
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GBIONIQUE POtillItfQE 759
fois sacré à Versailles et qu'on pouvait croire inviolable I Décidé*
ment, l'histoire est bien malicieuse dans ses leçons. M. Grévy
voulait, en 1848, une république sans président. Il accepte, en
1879, la présidence de la République et, cette présidence dont
il s'est revêtu aussi commodément que majestueusement, on lui
signifie, en 1887, qu'il ait à s'en dépouiller! On lui en intime
l'ordre du même ton et pour la noême raison qu'on ordonnait au
général Caffarel d'arracher de sa poitrine la croix qui le décoridt^
Oui, le républicain qu'on appelait <( l'austère », « l'intègre n,
a rincorruptiUe » président de la B^ublique, le voilà jugé indigne
de continuer son règne, on l'invite i l'abdication volontaire. On
ne veut ph» voir en lui qu'une a grande improbité méconnue ».
On fifindigne que, déshonorant la présidence de la République, il
ait non seulement laissé l'Elysée devenir une caverne «te traitants
et d'escrocs, mais qu'il ait obstinément défendu son gendre contre
ces deux gardiennes immortelles de la République^ la Vérité, la
Justice... Soit. L'histoire admirera peut-ètrê les républicains ver-*
tnenx qui auront forcé à se sacrifier lui-m^e ce président qui n'a
pas voulu sacrifier le mari de sa fille. Libre i eux de constater si
solennellement son indignité ! Libre à eux de bien faire voir i la
France cette faillite morale de la première magistrature de leur
république I Mais, sans vouloir prendre de leurs institutions plus
de soin que M. Clemenceau et ses amis, nous serions curieux de
savoir comment ils peuvent congédier M. Grévy et respecter la
Constitution qui lui a garanti pour sept ans son pouvoir présiden*
tiel. Assurément, ils le traiteront mieux qu'un voleur ou le com*
jdice d'un voleur : ils ne mettront pas la main sur lui ; ils ne jette*
rcmt pae une pierre sur TËlysée. Comme leur police n'est armée
d'aucun droit spécial contre lui et qu'il n'est pas de décret qu'ils
poisseat forger posa l'expalser comme un simple Jésuite, ils se
coAlenteront de l'intunider plus ou moins durement par des som*
Biadons. Toutefois, quand les républkains débattent à l'avance,
de groupe en groupe, les noms de cinq ou six candidats déjà prêts
à remplacer M. Grévy, nous pouvons bien afiSrmer, nous autres
monarchistes, qu'ils méconnaissent ou outragœt la loi constitu-
lionodle, et, le jour où ils auront chassé M. Grévy de l'Elysée, nous
pourrons les remercier d'avoir complété pour nous, pour la France,
reiqpérience de la République : il sera prouvé que la colère du
parti républicain peut tout aussi bien sévir contre le {«résident de
la République que contre n'importe qud ministre; par conséquent^
il sera démontré que rira n'est stable dans la République, pas même
sa présidence.
Il semble qu'une puissance inexorable s'acharne i perdre la
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760 GHEOIQQUK POLITIQUE
République. On finit contre elle un procès commencé contre un
général, pour escroquerie, comme si elle avait, elle, escroqué à la
France quelque chose de ses destinées. Telle a été la série de ses
fautes, tel est le rapport lo^que de sa culpabilité avec celle des
exploiteurs dont elle a favorisé le tripotage ou le gaspillage qu'on
la condamne dans la personne de M. Wilson et de M. Grévy«
presque sans croire qu'elle puisse désormais se justifier et recou-
vrer son crédit. De quelque côté qu'elle regarde l'avenir, la Répu-
blique aperçoit une menace. La violence, soit qu'elle s'en serve
elle-même, soit qu'on s'en serve contre elle, lui serait funeste,
sinon immédiatement, du moins le lendemain. Que si elle demande
à la France, par des élections, un secours et un appui, elle s'expose
au péril d'un jugement définitif. D'une part, la nation votera, qu'on
le veuille ou non, sur le régime lui-même : car, le souvenir des
méfaits qu'elle aura vus se joignant à celui des maux dont elle est
la victime, elle votera non seulement avec sa souffrance, mais
avec son mépris. D'autre part, il ne faut plus que les républicains
espèrent, après de telles crises, diminuer, dans les élections futures,
le nombre des députés conservateurs et, si la France assure à ce&
députés la supériorité numérique, la majorité nouvelle formera bien
vite, sous la pression du moment, une Assemblée constituante.
Mais, quelles que soient les conjectures, l'heure présente n'en a pas
moins pour la République des présages singulièrement fâcheux. Les
républicains eux-mêmes sont dans le désespoir ou dans une sorte
d'affolement. La masse de la nation ne parle plus de la République
qu'avec un doute ou une certaine ironie. .Le changement qui se
prépare dans les faits s'opère déjà dans les imaginations. Ou
s'attend à tout; il semble que tout soit devenu possible. Un mot
s'échappe de toutes les bouches, à gauche aussi bien qu'à droite :
« Il faut en finir I » Mais le public ne sent pas seulement ceUe
impatience de la fin. Il a bien aussi le sentiment que tout finit et que
l'industrie, le courage, la constance des républicains qui tenteront
de sauver la République, en pourra tout au plus retarder ua peu
la perte. Combien de jours, de semaines, de mois faudra-t-il, dans
un pareil état des esprits et parmi un mouvement si précipité des
événements, pour que la France se tourne vers la Monarchie et
aoit prête à la proclamer?
Il est tragique, le spectacle donné depuis huit jours aux peuples,
par delà les Vosges et en deçà. Ohl tout se compense, tout â*ex]^e
dans la fortune des nations et des hommes I Dieu ne laisse long-
temps à personne, ni aux empires, ni aux individus, le droit de
croire sa félicité parfaite ou sa gloire complète. Voyez ces deux
vieillards, l'empereur Guillaume et M. Grévy. Nul n'aurait pu ou
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CHRONIQUE POUTIQTJE 761.
osé, devant leur berceau, prédire à l'un qu'il deviendrait empe-
reur d'Allemagne, à l'autre qu'il serait président de la Repu-
blique* Us se sont élevés, chacun, à ce faite de sa grandeur. Et
maintenant qu'ils ont tous deux une longue vie à finir en paix.
Dieu attriste violemment leurs derniers jours, il trouble celui-là
dans son cœur et celui-ci dans son honneur. Quelle angoisse!
Chaque matin, chaque soir, l'empereur d'Allemagne peut attendre
de Coblentz ou de San Remo la nouvelle que l'impératrice n'est
plus, que le prince impérial n'est plus, et lui-même, affaibli par
l'âge, respire à peine, n'a plus qu'un souffle et ne vit que comme
par miracle. Chaque matin, chaque soir, M. Grévy peut attendre
une révélation de plus contre son gendre, contre sa famille, contre
lui-même; les cris injurieux, les chansons satiriques retentissent
plus haut, chaque matin, chaque soir, au fond de sa retraite; c'est,
chaque matin, chaque soir, un peu plus d'infamie pour sa vieillesse.
Certes, leur sort ne se ressemble pas, quelque également amères
que puissent être leurs larmes. L'empereur ne dispute qu'à Dieu
la tranquillité de ses derniers jours et, dans cette lutte oix il sait
bien qu'il n'y a pas de recours, il incline forcément, doucement,
son front deux fois couronné. Le président de la République dis-
pute, lui, à ceux qui l'ont salué consul le temps qu'il lui restait à
garder son consulat, son traitement, son logis, ses plaisirs; il leur
dispute la réputation de ses vertus et le peu qu'il sera devant l'hi
toire. Sur le cercueil de l'empereur d'Allemagne, que ce cercueil
soit précédé ou non de ceux de sa femme ou de son fils, tout un
peuple répandra son deuil; les lauriers de Sadowa et de Sedan s'y
mêleront aux fleurs; l'empire, si ému qu'il puisse être un moment
par ces coups de la mort, subsistera pourtant. M. Grévy, avant
qu'il expire, aura été frappé par la justice qu'il a bravée, par la
justice yengeresse de la conscience publique; les républicains
l'auront expulsé du palais national qu'il habitait, et il aura pu, en
partant, entendre non seulement la clameur de la France qui le
honnit, mais le bruit d'une république qui s'écroule...
Le Tzar, forcé de prendre la voie de terre, en cette saison,
pour ramener ses enfants à Saint-Pétersbourg, n'a pas pu ne pas
s'arrêter à Berlin. On raconte qu'en franchissant la frontière alle-
mande, il aurait dit : « Nous entrons dans l'empire des morts. » Si,
vraiment, le Tzar a prononcé cette parole, signifie-t-elle qu'il n'y a
plus, à Berlin, personne dont le cœur puisse encore battre pour lui,
personne dont l'amitié lui soit encore une chose vivante et chère?
A-t-il effacé le nom de l'Allemagne au livre des peuples avec la des-
tinée desquels la Russie peut encore associer la sienne? Ce qui est
sûr, c'est que sa visite a été toute de convenance et d'apparat. Le Tzar
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762 GHBdlOQTO POLITIQIS
n'arait point appelé M. de Giers, pour raccooipagQer. II n'a paru voir,
à Berlin, en passant, qu'un souverain à qui il devût un hommage,
qu'un parent à qui il devait ses vœux. Le vieil empereur, jaloux de
faire dignement jusqu'à son dernier soupir son grand métier de
roi, est venu, malgré sa faiblesse et sa tristesse, le recevoir lu palais
de l'ambassade russe. M. de Bismarck ne s'y est présenté, paratt-il,
qu'avec quelque mauvaise grâce. Ses journaux familier^ avaient
annoncé qu'il n'était rentré à Berlin que a par ordre » et, le matin
même, ils affectaient de parler de la Russie sur le ton de cette
arrogance menaçante qu'ils imitent volontiers du maître. Quel col-
loque le Tzar, impérieux et tenace, a-t-il eu avec M. de Bismardc,
1^ souple jusque dans sa brusquerie? M. de Bismarck a-l»-il regagné,
comme on l'écrit déjà de Berlin, la faveur du Tzar? A-t-il, par des
offres nouvelles, réusâ à détourner de la France la bienveiUaace
du Tzar? Nous en doutons. Si la France, dans l'état anarchique ob
son gouvernement se trouve aujourd'hui, ne peut inspirer au Tzar
que peu d'estime et de confiance, il sait du moins qud est actuel-
lement, pour la Russie, le prix de la palz à l'Occident comme à
l'OricDt, et ce ne sont pas les discours du oomte Kalnoky, de tord
Salisbury, ni du roi Humbert, qui auront changé, aux yeux du Tzar^
ce suprême intérêt de la Russie, la veille du jour où il a traversé
Berlin. Quelques combinaisons que la diplomatie de IL de Bismarck
ait récemment tramées et formées, la vokmté du Taonr reste pour la
paix de l'Europe la plus puissante des garanties. Ah! si la France^
maintenant réduite à l'isolement par la république misérable et
variable qui la gouverne, était une monarchie et pouvait fourmr les
gages d'une politique sûre et constante, ne sersdt-eUe pas bien vite
une force recherchée de certains peuples et, dès lors, quand an
de œs évén^neots dont Dieu a le secret déconcerterait les aUîances
de nos rivaux et de nos ennemis, ne serait-elle pas autrement libre
et autrement capable d'en profiter que sous ce règi^ hontenx de
M. Grévy?
Auguste BOUGHEB.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La littérature française i>ar
les critiques contemporains,
choix de Jugements, par MM.
Chauvin et Le Broors. 2 vol. in-12
(Eag. Belin, éditeur).
Ce recueil, œuvre des maîtres dis-
tÎDgués qui dirigent aujourd'hui le
collège de Juilly et le maintien-
nent dans son ancienne et haute
réputation, témoigne d*une grande
intelligence de renseignement en
général et, en particulier, de ses be-
soins à notre époque. Aujourd'hui
où Ton se mêle de tout réviser, les
ieunes gens sont volontiers disposés
. taxer de routine les jugements que
portent leurs maîtres sur les auteurs
classiques et à y voir une tradition
d'école, un cliché de collège. Il est
bon de leur montrer qu'ils se trom-
Sent sur ce point, comme sur bien
'autres, et de leur apprendre que
nos critiques les plus éminents et
les plus avancés ne pensent pas dif-
féremment sur ce sujet et en parlent,
dans la presse, exactement comme
les professeurs dans leurs chaires.
Tel est le but que se sont proposé
MM, Chauvin et Le Bidois dans le
travail dont nous venons de donner
le titre. « Ce n'est pas ici, disent-ils,
une nouvelle histoire de la littéra-
ture française : il y en a de bonnes,
il y en a de médiocres, assez pour
satisfoire tous les goûts. Il ne sau-
rait être non plus un manuel prépara-
toire aux examens : nous ne pensons
pas que le besoin d'un manuel nou-
veau se fasse beaucoup sentir. . . L'idée
de ce livre, ajoutent-ils, appartient à
Fénelon, qui recommandait de com-
poser une rhétorique avec les plus
oeaux passages d'Âristote, de Uicé-
ron, de Quintilien, de Longin et des
autres célèbres auteurs... C'est un
ouvrage de ce genre que nous avons
voulu faire, non sur la rhétoriq^ue,
mais sur la littérature française.
Introduire dans les classes les maî-
tres de la critique contemporaine,
leur donner la parole pour qu'ils y
Erofessent eux-mêmes leurs plus
elles et leurs plus saines leçons sur
les grandes périodes et sur les chefs-
d'œuvre de notre littérature, n'était-
ce pas une application heureuse de
l'idée de Fénelon? »
Oui, assurément; et, outre ce mé-
rite d'être une inspiration du bon
temps, cet ouvrage a celui d'être
bien fait. Sauf de courtes notices sur
les écrivains auxquels ils sont em-
pruntés, ces morceaux s'offrent à re-
lève dégagés de toute observation
approbative ou restrictive, et le lais-
sent s'arrêter de lui-même sur ces
Sages remarquables, à l'originalité
esquellesla variété de la forme ajoute
encore un piquant attrait. Le pre-
mier volume, publié l'an dernier,
s^rrôtait à Bossuet; le second, qui
vient de paraître, embrasse tous nos
grands écrivains postérieurs. 11 est
accompagné, non pas de plus do com-
mentaires, mais de notes plus nom-
breuses, et les noms des critiques
qui y ont place sont tous d'une in-
contestable autorité littéraire.
La Destinée, par le R. P. Fihix.
In-i8. (Téqui, 5, rue de Rennes.)
Si l'éloquence de la chaire produit
les sensations vives qui entraînent
spontanément les âmes vers Dieu,
ses effets s'effacent parfois avec le
son vibrant ou gracieux de la voix
qui les a produites : verba volant. —
Plus durables sont les impressions
que cause la lecture des grandes
pensées écrites : scripta manent.
Le R. P. Félix la compris et il
nous donne un livre d'un style aussi
correct, aussi incisif que la été sa
parple. C'est une série de confé-
rences inédites, sur la Destinée hu-
maine. On ne saurait être plus clair,
plus convainquant, plus brillant
même. Elles sont au nombre do
six : La Destinée devant la vie hu^
marne. — Existence et certitude de la
Destinée. — La Destinée est Iwrs la
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764
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
terre et le temps. — La vie pour nous
dans le temps, n'est qu'un vovage vers
la Destinée, — Conséquences du voyage
de la vie. — Dieu seul est la Destinée
de rkomme.
Nous sommes heureux de signaler
ce livre, où le R. P. Félix a mis
son cœur et sa foi.
Les sophistes allemands et les
nihilistes russes, par M. Funck-
Brentano. (Pion, Nourrit et G«.)
Ce volume est une œuvre de cri-
tique et de science qui emprunte aux
circonstances un très vif intérêt. Le
savant professeur de Técole des
sciences politiques montre comment
le nihilisme est né de la philosophie
allemande, dont les sophismes se
sont étendus en Allemagne jusque
dans les plus hautes sphères gou-
vernementales, pour se répandre
ensuite en Russie et y être portés à
tous les excès.
Les grands Esquimaux, par Emi4e
PETrroT. 1 vol. (Pion )
L'auteur est un ancien mission-
naire, qui a vu et vécu tout ce qu*il
raconte. Illustré de jolies gravures
et d'une excellente carte, ce très cu-
rieux ouvrage nous initie, dans un
style élégant et pittoresque, aux
mœurs si originales des nahitants
de la région arctique.
Polikouchka, par le comte Léon
Tolstoï (Librairie Perrin.)
Sous ce titre d*une saveur toute
moscovite, le comte Léon Tolstoï, ce
premier des romanciers russes, dé-
crit, avec la vérité d'obsen^ation,
rintensité de coloris, la puissance
d'émotion dont il est coutumier, les
mœurs aussi curieuses que peu
connues encore des paysans dun
village russe, croqués sur le vif dans
le train familier de leur existence
quotidienne. Ces moujiks, aiment,
pleurent, rient, 8*émeuvent, chan-
tent, vivent enûn, évoqués à nos
yeux par un puissant résurrecteur.
Polikouchka est Tun de ces mou-
jiks. La pénétrante analyse du maître
nous révèle le fond de cette nature
f primitive, et nous la montre, évo-
uant pour ainsi dire, dans le désha-
billé du foyer domestique, jusqu'au
poignant arame final, où se font
jour les idées particulières du comte
Léon Tolstoï sur le rôle néfaste de
ror.
Le texte français est dû à la plume
de M. E. Halpérine, le traducteur
attitré du comte Tolstoï.
Amadis, poème, par le comte
DE Gobineau. (Pion.)
Le comte de Gobineau, né en
1816, mort en 1882, auteur de
VEssai sur tinégaUté des races Au-
maines et de plusieurs autres ou-
vrages d'une valeur incontestée, a
travaillé à ce poème jusqu'au jour
où la mort vint subitement le frap-
per. Cette âme si noble et si ferme
y a dit le dernier mot de sa pensée.
V Amadis est une œuvre toute d'ima-
ginatioD, mais basée sur les théories
qui ont été Tobjet principal des
études de Fauteur. Ses jugements,
ses allusions aux événements de
notre époque, ses vues sur les faits
qui se préparent font de ce poème
une œuvre particulièrement n van te
et saisissante.
L'édition actuelle est précédée
d'une préface biographique qui énu-
mère les travaux si divers de M. de
Gobineau et donne quelques détails
sur sa vie.
Son portrait, gravé par Armand
Mathey, le représentant à Tàge de
cinquante-sept ans, sert de frontis-
pice au volume.
Uun des gérants : JULES GERVAIS.
.ucis. '- u. ue sovi: k£ yiL.s, i^i-mimcvbs, 18, kuk dbs rossès-sjiixT-jACQoe
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LE
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PARIS, DÊPâRTKMKNTS fiT ÉTRANGER
UN AN, 35 FR. ^ 6 MOIS, 18 FR. ^ UN NUMÉRO, 2 FR. 50
NOUVELLE SÉRIE
TOME CENT TREIZIÈME. - CENT QUARANTE-NEDYIÊJfE DE LA COLLECTION
tt« I^IVRAiaOlV. ^ lO OÊGEMBRE 1997
765. — I. MÉMOIRES D'UN ROYALISTE C" DE FALLOUX,
U l'ict^taii rrnc«lt«.
799. — n. LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE. — II •«.
82^. — 111. m HÉRITIER PRÉSOMPTIF. — LA JEUNESSE DU
ROI CHARLES-ALBERT. — II M>« COSTA DE BEA^f^^
854. — IV. LE CARDINAL GUIBERT DANS LES DERNIÈRES ^^^
ANNÉES DE SA VIE. — notes intimes. — II.... L'ABBÉ REULET.
866. — V. MESSIEURS DE CISAY. — III . . JACQUES BRET.
887. — VI. LA BRUYÈRE HISTORIEN PAUL LALLEMAND.
902 — Vn. LES CONGRÈS VITICOLES. — 1869 à 1887 D"« DE FITZ-JAME8.
fî3. — VIIL REVUE DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.
OJO. — IX. LE COMTE DE PARIS, par M. lu marquis de Fl«rs. LOUIS JOUBERT.
933. -. X. LIVRES D'ÉTRENNES. — Èibrairies hachottb, —
MAUB, — PLON, -- JOUAUST ET SIOAUX, — HBTZEL,
— LAURBNS, — QUANTIN.
953. — XI. CHRONIQUE POLITIQUE AUGUSTE BOUCHER.
BUREAUX DU CORRESPONDANT
29, BUE DE TODRNON, 29
1887 ^ ,
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INSTITUTION CHEVALLIER
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BACCALAURÉATS
L'Institation Chevallier vient dMnaugurcr l'année scolaire 1887-1888 en faisant recevoir
f 3.*i élèves à la «eale session de novembre. Ce sont : j
LETTRES. — 1" PARTIS : MM. Arvers, Boullenger, Bouteron, Cadioa, Gassine, Ghapard,
Chrétien, Cboinprct, Gliatelain, Collas, Cramoisy, Decroos, Dreyfos, Ducbêne, Farret, GraiteaD^ |
Grcsiand, Guignon, Hortcloup, Judic, Lacoste, Lanos, Loquet^ Lemoine, Malaquin, Mangenoc,
Marcliant, Mettez, Miron d'Aussy, Miquet, Moineau, Oudinot, Panclier, Piftault, Poirier, Proif-
liomnicaux, Pulby, Reille, Robert Henri, Robert Léon, Roguet, Samocovlieff, Sévenier, Sylvain.
LETTRES.— 2* partis : MM. Barbier, Béguin, Lambert de Beaulieu, Bernard, Boardet, Brae^,
Cadol, Ciiambron, Cicile, Gléry, Darcot, Dpnizot, Dulong, Ferran, Fillion, Goavemeur. Grandferx,
Grclet, Guérin de Sassiondo, Hanau6r, Hocquet, Hubert, Laporte, Lecoiirt, Lefebvre, Leroy«
Losimple, Lesourd, Meurdra, Pestel, Piégoy, PlUeuz, Popot, Quentier, Bander, Sifflet, Terne»,
Vayrat, Vuillot, WiUicIm.
SCUENCES. — MM. Aubry, Barthellemy, de Beaticorps, Boardaîs, GolUn, Compfn, Coo&Mm,
ï)autrevaux,Dosforges, Dupasquier, Dupuy, Ehrmann, Fayolle, Fargeiz, Farjas, Fouquet, Goffart,
Granfcrry, Grclet, Haubert, Laboulais, Ladevie, Lanicr, LeCranc, Legaldier-Baron, Leprînce,
Lcsimplc, Lcsourd, Mary, Méritte, Muller, Munck, Ninaud, Orsini, Poisson, Proui« Richard, I
Roussclet, Salmon Servcl, Sordoillet, Serez, Tisserand, Thibaud, TriUot, Venot, Verger» VUJard, \
Walter. i
INSTITUT AGRONOMIQUE (Ecole d'agriculture. Ecole vétérinaire). — Frapîer. Lane, Lechieo,
Lccourt, Leroux, de Mazières, Pabst, Proux, Richard, Rousselet, Savot, Sorez, TriVtou
C*Mf  ut élttipUnê tt àU Ur$ê êrgtaàuttitm di $on tnuigntment fiu FIntHtutim é$it mt i tmar^mnhln wmh,
COUnfl SPECIAUX préparatoires pour les sessions de mars-Avril et |alllel*Ao*t.
PRÉPARATION AU BACCALAURÉAT ÈS-SCIENCES RESTREINT
ivous MEXTorvs e:m ^e^te t
10,000 BOUTEILLES
Château MOUTON ROTSCHILD
1883
(CACHET DU CHATEAU)
A G FR. LA BOUTEILLE
5.000 1/2 BOUTEILLES
A 3 FR. 25 LA 1/2 BOUTEILLE
10,000 BOUTEILLES
Château COS D'ESTODRNEL
1883
(CACHET DU CHATEAU)
A 4 FR. LA BOUTEILLE
5.000 1/2 BOUTEILLES
A 2 FR. 25 LA 1/2 BOUTEILLE
CN CAISSES DE 12, 25, 36 ET 50 BOUTEILLES
ÉGRiRn; à MM. WILL TOURNEUR ET C^.,
BORDEAUX
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE
XVI
QUESTIONS MONARCfflQDES. — CIRCULAIRE DE WIESBADEN.
LETTRE A M. BERRYER. — VOYAGE A VENISE.
1850-1851
Le moment me paraissant venu d'opposer sans plus de délai la
Monarchie à la République J'entrepris de présenter dans un tableau
d'ensemble la situation respective des différents partis, et la Revue
des Deux Mondes publia mon travail le 1" février 1851 sous ce
titre : Les républicains et les monarchistes depuis la révolution de
Février.
Ma conviction s'appuyait sur des Csdts trop manifestes pour ne
pas gagner à une discussion publique, et je n'aurais cru ni loyal ni
habile de ne pas mettre, dans mon langage, autant de précision et
de netteté qu'il y en avait dans ma pensée. Je ne dissimulai ni un
acte ni un nom propre, et, vivant au milieu de ceux que ma fran-
chise pouvait blesser, je me renfermai dans une si scrupuleuse
véracité, que je ne suscitai pas une seule rectification. Je disais
dans cet article : « Il y a dans ce monde plus de repentirs que
d'aveux », et en écrivant cela, je ne pensais pas seulement aux
amis de la révolution de Juillet, je pensais aussi, non sans quelque
raison, aux fauteurs de la révolution de Février; car je savais qu'à
gauche, comme au centre, de grandes déceptions dans le présent
avaient produit de grands retours sur le passé. Mon article se
terminsdt ainsi :
tt La première condition pour rentrer dans le vrai et dans le
raisonnable, c'est de se fixer d'abord en commun sur le faux et
sur l'absurde. Or, lorsqu'on reconnaîtra qu'une république n'est
pas toujours féconde en illustres républicains, on pardonnera plus
aisément à la Monarchie de n'avoir pas produit constamment de
grands monarques. Lorsqu'on sera forcé d'avouer, en jetant les
5« LIVRAISON. 10 DâCEMBRB 1887. 49
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766 [MÉMOIRES D'UN ROYALISTE
yeux sur le passé ou autour de soi, que l'accIainatioD des masses
peut se montrer plus aveugle dans ses choix que ne le serait le
principe de l'hérédité livré à ses chances, on sera moins prompt à
mépriser la sagesse des siècles antérieurs. Quand on aura noté
que la loi de succession, en quatorze siècles, ne nous a pas imposé
un seul souverain complètement inique ou complètement cruel, et
que la loi du nombre brut n'avait pas fonctionné deux ans qu elle
n'eût déjà courbé la France sous le joug d'un Robespierre, d'un
Couthon, d'un Marat, peut-être alors reconnaîtra-t-on qu'aucun
mécanisme électoral ne dispense un pays de lumières et de vertus,
qu'aucune institution humaine n'affranchit l'humanité de ses vices
originels et des seuls remèdes applicables à ces vices : on renon-
cera aux panacées universelles, aux infaillibilités du droit popu-
laire comme aux infaillibilités du droit divin. On cherchera le salut,
à la lueur de l'expérience, dans les limites du bon sens ; on sera
dès lors fort près de le trouver et il ne coûtera pas une larme. »
Parler au public est un devoir élémentaire pour tout homme
aspirant à une action quelconque dans le temps où nous \dvons.
Mais ce n'était pas tout le devoir. La Honarclûe ne povrmt pas
rester à l'état d'abstraction, et pour que les événements arrivassent
i maturité, il fallait qu'ils déterminassent un sentiment commun
chez les royalistes et chez tous les princes de la maison royak.
En commençant par les légithnistes, on les rencontrait en
immense oaajorité dans la voie que je me permettrai d'appeler rai
sonnable. M. Berryer avait jeté tant d'éclat sur la ligne pariemen-
taire; il Tavait fait avec un tel respect des principes, avec une telle
prudence et une telle sûreté de parole, qu'il exerçait, d'un accord
à peu près unanime, la souveraine direction de son parti.
Le duc des Cars ne pouvait guère parler, en 1850, d'une armée
qu'il n'avMt pas pu montrer en 1848; le vicomte de Saint-Priest,
envoyé i l'Assenablée législative par un département du Sbdi,
aurait sœné à garder une situation distincte ; mais, outre qu'il avidt
de l'aménité et un certain bon sens, il n'avait ni les qualité ivl Ves
défauts d'un chef de coterie. Il ne se sépara donc de M. Berryer
que plus tard, lorsqu'il tomba aux mains de meneurs phis avisés
que lui. M. de la Rochejacquelein était moins circonspect; il y avait
peu de sérieux dans sa vie, peu d'autorité dans sa parole, et sans le
juste prestige de son nom, sans la bonne fortune d'une voix reten-
tissante qui dominait tous les tumultes et fusait parvenir ses
moindres interruptions jusqu'aux sténographes, il n'eôt point
conquis un rôle et se fût épargné le tort de se poser en rival de
M. Berryer. Les autres membres de la droite, anciens ou nonreaux^
MM. Benoist d'Azy, de Vjitimesnil, de Larcy, Bédwird, de Kerdrâ»
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MEMOHŒS irUN ROYALISTE W
de Riancey, de Laboulie, Poujoalat, etc., etc., se rangeaient afifec*
tueasement derrière le grand orateur.
Tout l'effort, dans l'intérieur du parti légitimiste, à cette date,
était donc de montrer au pays que M. Berryer était le représentant
des sentiments et des intentions de M. le comte de Chainbord, que
M. Berryer, désigné par la confiance du pays, était en même
temps, à tous les points de vue, à tous les degrés, digne de l'intime
et entière confiance du prince lui-même. Les orléanistes, à leur
tour, M. Tbiers coomie M. Guizot, traitaient avec lui croyant traiter
avec le prince eu personne. 11 ne s'agissait donc plus que d'obtenir
une chose : que la situation fût en réalité ce qu'elle était en appa*
rence. J'avais bien un doute là-dessus, doute né de quelques réti-
cences de M. de Ssdnt-Priest et de quelques insinuations du duc
des Cars, qui affectait de m'appeler « vendéen » et U. Berryer
« avocat ». Msds je me promettais d'aller, à mon premier moment
de liberté, m'en éclairdr près de M. le comte de Cbambord, lorsque
tomba tout à coup, sur nos tètes, le grave incident de Wiesbaden.
Pour en bien comprendre la portée, il faut nécessairement
retourner un pen en arrière.
Le roi Louis-Philippe mourut à Claremont, dans la matinée du
26 août 18Ô0. Il était sur le point d'accomplir sa soixaate*âix-
septiëme année. Dès qu'il sentit les approches de la mort, il fit
appeler son aumônier, l'abbé Guelle, puis, en présence de la reine,
de ses enfants et de ses petits-enfiaiits, il reçut les derniers sacre^
ments avec une fermeté simple et résignée. Il rendit le dernier
soupir, entouré de toute sa famille et de ses serviteurs en larmes.
Au moment où ce malheur inattendn, quoique annoncé par
quekpses symptômes, vint frapper les exilés de Claremont, M. le
comte de Chambord était aux eaux de Wiesbaden, entouré d'un
grand nombre de Français. 11 prit aussitôt le deuil, ordonna un
service funèbre, et y assista au milieu de tous les royalistes qu'il
avait pa faire convoquer. Madame la Dauphine trouva dans son
coeur le même mouvement; un service funèbre fut célébré à Frobfih
dorf , avec toute la solennité que pouvait comporter encore sa majes>-
tueuse solitude.
M. de Salvandy était du nombre de ceux qui étaient venus saluer
M. le comte de Chambord, sur les bords du Rhin, et il régalait la
France par Baden, lorsque la nouvelle de ces événements l'attei-
gnit. Retournant aussitôt sur ses pas, il revint à Wiesbaden, et,
après un long entretien avec M. le comte de Chambord, partit pour
J'Aiîgleterre. On put croire alors que l'on touchait à l'heure des
loyales réconciliations. Bien des cœurs se tournèrent avec confiance
vers le grand événement dont la réalisation était désirée par tous
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768 MÉMOIRES D'UN R0YAUST2
les hommes qui faisaient passer l'intérêt de la patrie avant un intérêt
personnel ou un ressentiment. Tous les Français qui quittèrent
Wiesbaden en même temps que le prince, prirent foi dans un
meilleur avenir, M. de Salvandy, comme M. Berryer. Malheureuse-
ment, c'était encore une illusion.
M. le comte de Chambord — je ne pournds dire avec certitude
sous quelle influence — voulut adresser des instructions à ses
amis en France. Il le fit sans consulter aucun des hommes conâ-
dérables qui, durant plusieurs jours, s'étaient trouvés réunis auprès
de lui et sans mettre dans ses déclarations la clarté qu'à cette
heure-là le public se croyait en droit d'attendre de l'auguste repré-
sentant de la monarchie française. Ce document, connu sous le
nom de Circulaire de Wiesbaden^ ne peut être oublié : d'abord,
parce qu'il troubla et fit reculer des négociations qu'on avait lieu
de croire en voie de succès, ensuite parce qu'il inaugura ce sys-
tème de parler seul, sans concert préalable avec les hoounes accré-
dités près du pays, système que je n'aurai que trop l'occasion de
déplorer et qui, à diverses reprises, de 1850 à 1873, ajourna ou fît
échouer toutes les tentatives de restauration monarchique.
Il était impossible de se méprendre sur le fâcheux effet de Ja
circulaire de Wiesbaden, et ses rédacteurs eux-mêmes ne s'y trom-
pèrent point. Les quatre membres du comité, au milieu desquels
on avait isolé M. Berryer, étaient divers d'esprit, et celui qui en
avait le plus, M. de Pastoret, ne l'avait pas juste. Fils du chance-
lier de Pastoret, qui, dans l'Assemblée constituante de 1789 et
dans la Chambre des pairs de la Restauration, avait joué un rôle
considérable, Amédée de Pastoret avait plus d'ambition que àe
mérite. Possesseur d'une galerie de tableaux qui n'était pas sans
yaleur, d'une bibliothèque où il puisa le sujet de romans qaa^
historiques, il ne croyait pas avoir donné sa vraie mesure, comnae
il l'écrivit à M. le comte de Chambord dans un moment d'humeur^
<re qui le rendait habituellement mécontent de lui-même et des
autres. L'accueil fait à son nom lui causa la sensation pénible
qu'éprouve un ministère mis en échec le jour même de son inau-
guration, et il montra peut-être moins de sincérité que d'empres-
sement en niant sa part de paternité dans l'œuvre de Wiesbaden .
Quant à MM. de Lévis, des Cars et de Saint-Priest, ils trouvaient
quelquefois, dans leur profond et absolu dévouement, le tact
politique qui n'était pas inné en eux. Vivant habituellement dans
le cercle de leurs familles et de leurs opinions, ils commettaient^
quand ils en voulaient sortir, de regrettables méprises ; mais quand
ils se trouvaient soudainement au grand îdr et au grand jour^
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MËMOmES D'UN ROYALISTE 769
inexorablement avertis par la rumeur publique, ils mettaient toute
leur loyauté, tout leur amour pour leur cause à reconnaître et à
réparer franchement leurs erreurs inconscientes. Us ne s'obsti-
nèrent donc point à défendre la circulaire de Wiesbaden; ils
avouèrent sincèrement qu'ils n'en avaient pas prévu l'effet et se
déclarèrent, sans hésitation, désireux de saisir une occasion qui
présenterait sous un meilleur aspect la vraie politique du roi.
M. Berryer fut à la fois surpris et navré, mais il repoussa'le
découragement et calma de son mieux les membres de l'Assemblée,
entrés depuis peu de temps en relations intimes avec lui. Sans se
permettre un murmure public, sans rechercher et sans admettre
une réparation bruyante pour l'usage qu'on avait fait de son nom
à son insu, il s'appliqua surtout à faire comprendre au prince l'im-
portance et l'urgence d'une manifestation authentique qui ne laissât
plus trace de ce malheureux document.
On tomba promptement d'accord sur deux points, d'abord que
le comité des cinq devait être fondu dans un nouveau comité plus
nombreux et plus en rapport avec l'état de l'opinion publique;
ensuite que M. le comte de Chambord devait formuler lui-même
un programme qui, avant d'être livré à la publicité, serait délibéré,
pesé et rédigé, comme un discours de la couronne, par les princi-
paux représentants du parti monarchique.
J'eus de longs entretiens sur la nécessité de ces deux mesures,
avec le duc de Lévîs, le duc des Cars et M. de Saint-Priest. Le duc
des Cars fut celui des trois qui me toucha le plus; c'était celui qui
revenait de plus loin et qui, cependant, fut le plus ardent à pro-
poser et à favoriser les nouvelles adjonctions. Elles se composaient
du duc de Noailles et du duc de Clermont-Tonnerre, qui avaient
toujours appartenu à la droite modérée de la Chambre des pairs,
du duc de Valmy, petit-fils du maréchal Kellerman, qui avait servi
quelques années dans la diplomatie, sous le roi Charles X et sous
le roi Louis-Philippe, et s'était depuis très hautement rallié à la
cause légitimiste, de M. de Vatimesnil, ancien membre du minis-
tère Martignac, de M. Benoist d'Azy, de M. de Rainneville et de
moi, qui ne nous étions jamais séparés un instant de M. Berryer,
depuis notre entrée dans la vie parlementaire.
J'étais en Anjou, où je venais d'accourir pour fermer les yeux de
ma mère, lorsque je fus informé de l'honneur qui m'était fait, par
cette letre de M. le comte de Chambord :
« Frohsdorf, le 2 décembre 1850.
« Plusieurs de nos amis, monsieur le vicomte, se réunissent un
jour de chaque semaine pour s'occuper de nos affîùres. Depuis
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770 MEilOÏRES D'UN ROYALISTE
longtemps je voulais vous prier de vous joindre à eux, maïs voire
position- ne !e permettait pas. Aujourd'hui qae rien ne s^j oppose
plus, je viens faire appel à votre dévouement, heureux de vous
donner tout à la fois cette nouvelle preuve de la juste confiance
que j'ai en vous et un nonveau moyen de servir une cause qui est
celle de la France. MM. Berryer, des Gars, de Pastoret et de Saîot-
Priest, vous communiqueront à ce sujet tous les renseignements
dont vous pouvez avoir besoin.
(( J'ai appris avec satisfaction Teffet salutaire que votre parole a
produit dans une circonstance toute récente.
« Recevez-en ici, monsieur, l'expression de ma gratitude, sdnsî
que l'assurance de ma bien sincère et constante affection. »
J'étais alors si accablé par la souffrance et par le chagria, que je
doutais sincèrement de mon retour possible à Paris et à rAssemblée,
et je n6 crus pas devoir le déguiser à M. le comte de Chambord, ea
le remerciant dans les termes suivants :
« Monseigneur,
« Au moment où votre pensée daignait s'arrêter sur mai» te
comble du malheur venait m'atteindre. Je perdais une mère à
laquelle je devais beaucoup, ne fût-ce que le sentiraeni d'ioaUë-
rable dévouement pour Honsei^ieur» qu'elle portait si avaiK dans
son âme. Bienr qu'une nouvelle bonté de Monseigneur soit la plus
puissante consolatiaaque je puisse recevoir, cetfie^ consolation) même
est impuissante 4 me rendre des forces coo^lètement al)attueSi. Il
m'est bien douloureux de me reconnaître, en face de Monseigoeor,
ua serviteur inutile; cependant la persévérance des coups qui me
frappen4 me servira de trop légitime excuse auprès de luL
« Je suis hors d'élat de prévoir, en ce moment, le jour où je
rentrerai à Paris et à l'Assemblée, mais si le peu de santé qui me
reste encoi*e me laisse la liberté d'an seud raoufveniefit, c'est à
Veaise qme je conserve l'espoir d'aller porter à Uonseigoeor Thoa»-
mage des sentiments de profond respect avec lesquels je s«is^ de
Monseigneur, le très humble et très fidèle serviteuar.
<c A. DB FALLOCr. »
Je pris peu de part aux délibérations du nouveau comité, qui
se réunissait chez le marquis de Pastoret, dans son bel hôtel de la
place Louis XV; mais chacun y demeurait fidèle à l'engageoftent
de provoquer la parole de M. le comte de Chambord. Cette
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MEMOIRES D'UX ROYALISTE 771
occasion, naturelle, complète, éclatante, ne se fit pas attendre
longtemps.
Le 15 janvier 1851, M. Berryer parut à la tribune, pour appuyer
la protestation de M. de Rémusat, contre la destitution du général
Changamier, commandant l'armée de Paris. Avec un incomparable
accent et la plus entière franchise, il posa la question de la Monar-
chie et la question qui lui était indissolublement liée, celle de la
fusion. Après avoir fait un vibrant éloge de la vaillance et du patrio-
tisme des princes d'Orléans, il s'expliqua sur son récent voyage à
Wiesbaden.
<c J'allais, s'écria-t-il, j'allais avec un grand nombre de mes
amis, voir xm autre exilé qui est étranger à tons les évéoements
accomplis dans ce pays, qui n'a jamais démérité de la patrie, qui
est exilé parce qu'il porte en lui le principe qtii, pendant une
longue suite de siècles, a réglé en France la transmission âe la
souveraineté publique ; qui est exilé parce que tout établissement
d'un nouveau gouvernement en France est nécessairement oontre
lui une loi de proscription; qui est «xilé enfin, laissez-moi le dire,
parce qu'il ne peut poser le pied sur le sol de cette France que les
rois ses uïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le
premier des Français, le roi ! ( Vive approbation à droite. — Exokc-
mations, fnurmures à gauche) *.
M. Berryer traçait ensuite à larges traits quels derûent être
désormais l'avenir et la mission de la royauté rajeunie.
L'effet de ce discours fut immense, et, d'une voix unanime, on
résolut, chez M. de Pastoret, qu'on demanderait à M. le comte de
Cbambord la «nnotion publique du langage de M. Berryer. Un
rendez-vous fut pris chez le duc de Noadlles, entre M. Mole,
M. Gnizot et les membres du comité légitimiste alors présents à
PaHs, afin de rédiger, tous ensemble, un projet de lettre qui serait
proposé à la signature du prince. Cette lettre fut rédigée, séance
tenante, dans la soirée, et devait être portée à Venise avec une
grande célérité, afin qu'elle pût revenir en France à l'heure oppor-
tune. Ce message auquel se rattachèrent alors tant d'espérances,
fut confié à l'on de mes amis personnels, M. de Bertou. U traversa,
sans prendre une heure de repos et au cœur de l'hiver, les Alpes
et la baule Italie.
L'approbation de M. le comte de Chambord ne fut pas un instant
douteuse. Le prince témoigna vivement la satisfaction que lui
causait cette démarche, fit au projet de lettre quelques modifications
iieurenses, tout à ifait dans l'esprit qui inspirait le document tout
* Moniteur du 16 janvier 1851.
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772 MÉMOIRES D*CN ROYALISTE
entier, le rendit, écrit de sa main, à M. de Bertou, qui le rapporta
à Paris avec la même promptitude. A six heures du matin, il
frappait à la porte de la rue des Petits-Champs. M. Berryer était
encore dans son lit. Sur les premiers mots de M. de Bertou, il se
leva et se jeta dans ses bras avec une émotion que le patriotisme
justifiait bien, car cette lettre était le manifeste d'une monarchie
qui pouvait sauver la France; en voici les principaux passages :
« Venise, 23 janvier 1851.
« Mon cher Berryer,
«... Vous le savez, quoique j'aie la douleur de voir quelquefois
mes pensées et mes intentions dénaturées et méconnues, l'intérêt
de la France qui, pour moi, passe avant tout, me condamne sou-
vent à l'inaction et au silence, tant je crains de troubler son repos
et d'ajouter aux difficultés et aux embarras de la situation actuelle.
Que je suis donc heureux que vous ayez si bien exprimé des senti-
ments qui sont les miens et qui s'accordent parfaitement avec le
langage, avec la conduite que j'ai tenus dans tous les temps!
« Vous vous en êtes souvenu. C'est bien là cette politique de
conciliation, d'union, de fusion qui est la mienne et que vous avez
si éloquemment exposée; politique qui met en oubli toutes les
divisions, toutes les récriminations, toutes les oppositions passées,
et veut, pour tout le monde, un avenir où tout honnête homme se
sente, comme vous l'avez si bien dit, en pleine possession de sa
dignité personnelle.
« Dépositaire du principe fondamental de la Monarchie, je sais
que cette monarchie ne répondrait pas à tous les besoins de la
France, si elle n'était en harmonie avec son état social, ses mœurs,
ses intérêts, et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait
avec confiance la nécessité. Je respecte mon pays autant que je
l'aime. J'honore sa civilisation et sa gloire contemporaines autant
que les traditions et les souvenirs de son histoire. Les maximes
qu'il a fortement à cœur, et que vous avez rappelées à la tribune,
l'égalité devant la loi, la liberté de conscience, le libre accès pour
tous les mérites à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les
avantages sociaux, tous ces grands principes d'une société éclairée
et chrétienne me sont chers et sacrés, comme à vous, comme à tous
les Français... »
Ce manifeste replaçait l'avenir de la royauté dans sa véritable
voie. S'il n'obtint pas toutes les adhésions, il conquit du moins
tous les applaudissements; les portes de la France ne s'ouvraient
pas encore, mais bien des obstacles étaient aplanis.
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MÉMOIRES D*Ur( ROYALISTE 773
L'occasion me parut favorable pour exécuter mon projet de
voyage à Venise. Ma femme et ma fille, restées à Nice, m'y rap-
pelaient, et de l'Anjou où j'achevais de régler quelques affaires de
famille, j'écrivis à M. Berryer pour lui demander de me concerter
encore une fois avec lui avant de gagner l'Italie. Les voyages
et le séjour de Paris me causaient toujours une telle fatigue
et j'éprouvais un tel besoin de ménager mes forces, au moment
d'une si longue entreprise, que je demandai à M. Berryer un
rendez-vous à Orléans, oix je devais quitter le chemin de fer pour
traverser en poste le centre de la France et gagner Nice le plus
directement possible. Non seulement M. Berryer eut la bonté
d'accepter le déplacement que je sollicitais, mais le duc de Noailles
et le duc de Valmy voulurent bien se joindre à lui, et tous les trois
vinrent ensemble passer avec moi vingt-quatre heures à Orléans.
Je ne me remis en route que parfaitement d'accord avec eux et bien
muni de leurs instructions.
Aussitôt rendu à Nice, j'écrivis à M. le duc de Lévis pour lui
demander les ordres de M. le comte de Chambord, et je reçus la
réponse suivante :
« Monsieur le vicomte,
« Je reçois à l'instant la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire, et je m'empresse de vous dire que je viens de la mettre
sous les yeux de M. le comte de Chambord. Le prince, ainsi qu'il
me charge de vous en donner l'aBSurance, est vivement touché et
reconnaissant du sentiment qui vous fait braver les fatigues d'un
long voyage pour venir jusqu'à lui. Espérant que votre santé n'en
souffrira pas trop, il accepte avec empressement votre visite et
l'occasion de longs et confiants entretiens qu'il désire depuis long-
temps et auxquels il attache beaucoup de prix. Je vais maintenant
vous indiquer la marche de Monseigneur, afin que vous puissiez
régler la vôtre en conséquence. Monseigneur compte aller faire
incessamment une visite à sa sœur M°° la duchesse de Parme, et à
son beau-frère M. le duc de Modène. Il partira probablement d'ici
le 9 ou le 10 mars, sera à Parme le 10 ou le 11, y restera deux
jours, sera à Modène le 14 pour y rester trois ou quatre jours, et
enfin sera de retour à Venise au plus tard le 20 mars.
« Devant moi-même partir pour la France à la fin du mois de
mars, je désire bien vivement qu'il vous soit possible d'arriver ici
vers le 20, car je serais vraiment désolé de manquer cette bonne
occasion de vous revoir et de conférer avec vous de tous ces grands
intérêts auxquels nous sommes également dévoués. D'ailleurs, vous
penserez peut-être comme moi que, devant nous retrouver bientôt en
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774 MÉMOIRES D'UN ROYALISTE
France, et dans des circonstances qui peuvent devenir très graves,
il n'est pas saus utilité que nous nous soyons vus ici auparavant...
« Agréez, je vous prie, Monsieur le vicomte, la nouvelle assu-
rance de ma haute considération et du bien sincère et fidèle atta-
chement que je vous ai voué.
« D. D£ Lévis. »
0 Venise, le 27 février 1851. »
La présence de ma belle-mère à Nice me permit de lui confier ma
fille et d'emmener avec moi ma femme, si digne d'être associée
à un tel voyage. J'avais surtout à cœur de la présenter à Madame
la Dauphine. « Vous reverrcz M. le comte de Chambord en France^
lui disais-je; mais reverrez-vous la fille de Louis XVI? C'est un
honneur et un souvenir qu'il ne faut pas laisser échapper, et qu'il
faut garder dans son âme, comme un trésor qui n'a point de pareil 1 »
Les jouissances annoncées ainsi sont rarement complètes. Celle-là,
ma femme me l'a bien s iuvent répété, ne subit aucune déception-
M. le comte de Chambord était alors dans la plénitude de son
prestige. La tête avait toute sa noblesse, le regard toute sa limpi-
dité, la voix tout son éclat. La démarche rachetait, par son aisance
et sa vivacité, la disgrâce que lui avait laissée un cruel accident.
M""" la comtesse de Chambord était grande et d'un aspect dis-
tingué. Sa physionomie respirait la bienveillance, mais aussi la
mélancolie. On eût dit qu'elle était sous l'emjrire de sombres pres-
sentiments et qu'elle se sentait embarrassée, vis-4-\is des Français,
de n'avoir pas fortifié le trône par ses appuis naturels.
Madame la Dauphine était^ si on peut s'exprimer ainsi, le pathé-
tique en personne. La tristesse était empreinte sur ses traits et
dans son attitude, mais, au même degré, s'y reflétaient aussi une
inaltérable résignation et une inaltérable douceur. Alors même qrae
son accent était brusque, ce qui arrivait souvent, la bonté de son.
intention restait transparente. Plusieurs membres de ma famille lui
avaient été chers; ma mère, née dans le château de Versailles, avaât.
été élevée près d'elle; la baronne de Mackau, mon arrière-graxkâ.^
mère, restait l'objet de sa vénération. Elle se plut à m'en paxleï"
plusieurs fois. Elle aimait d'ailleurs à passer en revue tous l^s
Français qu'elle avait connus. Elle se tenait exactement informéo
de tous' les événements de famille et elle gardait aux moiadr^a
détails une rare fidélité de mémoii^e. On sentait que sa pcsn^iè^
revenait constamment vers les amis et vers les lieux dont Texil l»
séparait.
— Comme Madame aime la France ! lui dis-je un jour.
— Ce n'est pas étonnant, me répondit-elle avec la simplicité
ne la quittait jamais, je tiens cela de mes parents.
qui
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MEMOIRES D'UN ROYALISTE 775^
Et ces parents étaient Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame
Elisabeth!
Elle avait aussi un intraduisible accent en parlant de M. le comte
de Gbambord. Toiit, pour elle, s'effaçait devant lui. Elle épiait les
moindrôs impressions des personnes qui approchaient de soa aeveu,
Jes moindres si^es qui se rapportaient à iui. Peut-être, politique-
ment, ne se rendait-elle pas compte de tout ce qu'il lui fallait pour
reconquérir la France; mais d'instinct, elle le sentait a?ec une
rare justiesse. Elle avait, sur le mariage qui eàt été le plus désirable
]Mur M. le comte de Ghambard, les idées ies plus libérales. Ce
qu'elle «vait rêvé tout d'abord, disait-elle, c'était une belle et noble
Polonaise... Elle, qu'on a prétendue faautame, arrivait à l'hui^ilité
quand elle interrogeait sur son neveu. J'en rappellerai un seul
exemple qui pourrait m'embarrasser puisqu'il .me concerne, mais
que je citerai néanmoins, parce que, selon moi, il fait preuve. Un
jour que je sortais d'un long entretien avec M. le comte de Gbam-
bond, elle appuya fortement sa main sur mon bras :
— Monsieur àe Falloux, répondez franchement. Que pensez-voua
de mon neveu?
Je répondis par l'éloge le plus sincère.
£IJe reyprit :
— Je suis bien aise que vous l'estimiez.
Ces mots d'une rare grandeur par leur simplicité lui étaient
lamiliers. Elle les prononçait sans s'y arrêter, sans songer là leur
valeur et tout en continuant un travail de tapôsserie qu'elle iater-
iDo^pait rarement, parce qne c'était nue ceuvre de charité deatânée
à des loteries françaises. Elle avait aussi une certaine naïv^eté (de
jugement qui tenait à ce que tout naturellement, isass morgue ni
dédain, elle continuait à penser comme èlie a\'ait été élevée et sans
y attacher aucune intention rétrogade, à con^dârer la Franœ,
comme divisée en trois ordres. Elle me dît un soir :
— Où avez-vous appris à parler, car enfin vous n'avez jamais
été avocat?
Et quand je lui répondis, d'abord, que je ne savais pas bien
parler, mais que du moins, je ne pouvais m'en prendre à per-
«omie, car je n'avais jamais été même dans une parlotte^^eUe' rit de
très bon cœur du mot parlotte, et finit par me dire :
— Mais c'est très bien; ça doit être très bon pour les jeunes
gens.
Le comte de Chambord habitait le palais €avalli, sur les bords du
Grand-Canal, à peu de distance du palais Yandjamini -occupé par
11°"** la duchesse de Berry. Le comte Lucchesi remplissait près
de cette princesse les fonctions de grand maître de sa mais^i £t ae
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776 MÉMOIRES DXN ROYALISTE
se départait jamais de l'attitude convenante à son poste. M"^ la
duchesse de Berry parlait peu politique et semblait peu consultée
par son fils. Mais, quand l'occasion lui en était donnée, elle expri-
mait volontiers des sentiments très modérés. Elle me questionna
beaucoup sur le Président. Elle l'aurait vu sans peine, me dit-elle
un jour, rattacher les Bonaparte à la maison de Bourbon par son
mariage avec une princesse napolitaine.
L'infant d'Espagne, don Juan, marié à une archiduchesse de
Modène, sœur de M""' la comtesse de Chambord, vivait aussi à
Venise, mais très à l'écart. Il ne venait guère que le matin, et rare-
ment, au palais Cavalli ou au palais Vandramini. Son fils, don
Carlos, alors âgé d'un ou deux ans, était un enfant d'une rare
beauté.
M. le comte de Chambord tenait à marquer, sous toutes les
formes, la différence qu'il faisait et qu'il voulait qu'on fit entre
la question légitimiste en France et la question légitimiste en
Espagne : « En France, disait-il, on est légitimiste ou on ne l'est
pas, mais, du moins, on sait ce que c'est. En Espagne, au con-
traire, le droit peut, des deux côtés, s'appuyer sur des considéra-
tions trèâ puissantes. » Il développait avec une haute impartialité
les deux thèses. Il ne se refusait pas non plus, de temps en temps,
quelque piquante plaisanterie sur le genre de vie peu sérieux du
prince son beau-frère : « Vous avez eu bonne chance de le rencon-
trer chez lui, me dit-il un jour, car il passe sa vie dans un tonneau,
au milieu des marais, à guetter des canards. »
Rien ne pouvait s'ajouter à la bonne grâce de M. le comte de
Chambord envers moi. Il daigna me témoigner, tout d'abord, une
vive gratitude de mon voyage et se montra préoccupé de ma santé
avec une insistance touchante. En m'invitant à dîner, il me demanda
si je n'observais pas quelque régime, insistant sur son désir de me
le faire suivre chez lui. Plusieurs fois dans la soirée, il me pressa
de m'asseoir, lorsque tout le monde, dans le salon, était encore
debout. Quand, le remerciant profondément, j'eus répété à plu-
sieurs reprises que mes jambes valaient mieux que ma tète, il me
dit du ton le plus amical :
« Allons, je vois que de loin j'avais conçu trop de peur. Vous
guérirez bientôt, et personne en France ne s'en réjouira plus que
moi. »
Il sut que j'étais accompagné de mon bon serviteur vendéen, le
fidèle Marquet; il voulut le voir et il lui recommanda gracieusement
de me bien soigner.
L'empereur d'Autriche vint à Venise, à cette date; il rentrait en
Italie, pour la première fois depuis les soulèvements de 1848. Le
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MÉMOIRES L'ON ROYALISTE TTT
maréchal Radetzki l'attendait sur la place Saint-Marc. On était
curieux de voir l'accueil que lui ferait la population. M. le comte
de Chambord voulut en être témoin, et prit place dans une galerie
du palais des Doges, où il me fit asseoir près de lui. L'empereur
arrivait de Trieste par mer, ce qui ne permettait pas de calculer
très exactement l'heure de son arrivée. M. le comte de Chambord
dut attendre assez longtemps, et passa une partie de ce temps à
discuter avec moi la question du suffrage universel. Il en était assez
partisan, plus que de raison peut-être, plus que moi certainement,
et émit des doutes sur le projet de loi du 31 mai qui était déjà
ou qui allait être déposé.
L'empereur François-Joseph, cordialement accueilli, se rendit
d'abord à Saint-Marc, puis entra au palais, où M. le comte de Cham-
bord alla promptement le visiter. Le prince me fit encore l'honneur
de m'emmener avec lui et me présenta comme neveu du comte de
Bombelles qui avait été gouverneur du jeune archiduc porté sur le
trône par l'abdication de son père, Tarchiduc François. Je dus à
celte bonne fortune l'honneur d'être invité à dîner par le jeune
empereur, qui montrait déjà les sérieuses qualités dont il a fait
preuve pendant son règne.
Je retrouvais développés, en M. le comte de Chambord, les dons
qui déjà m'avaient frappés en 1840, à Vérone et à Rome. En serait-
îi de même au point de vue politique? J'étais impatient de m'en
assurer, car j'aurais considéré mon voyage comme insuffisant, si
je n'en avais rien rapporté au bénéiice de la France.
Dès le lendemain de mon arrivée, l'occasion d'exposer mes
sentiments et de mettre le prince ea mesure de se prononcer sur
eux se présenta naturellement. Le comte Théodore de Quatre-
barbes et moi, sans que nous nous fussions concertés — nous en
fûmes naême tout d'abord contrariés l'un et l'autre — arrivâmes en
même temps à Venise. Dès le soir, et dans le salon du prince, je
dis à mon excellent compatriote :
« Vous êtes sur, mon cher ami, que notre cœur tiendra le
même langage au prince, mais, sur certains chapitres, je vous
avertis loyalement que je m'efforcerai de le mettre en garde contre
votre optimisme.
— J'y comptais bien, me répliqua M. de Quatrebarbes.
Puis, avec la bonne grâce qu'il avait envers tout le monde et la
bonne amitié qu'il a toujours gardée pour moi, il ajouta :
— Mais moi, je n'imiterai pas votre exemple, et j'exhorterai le
roi à la pleine confiance en vous. »
Le lendemain et tous les matins suivants, le prince m'accorda
une audience, d'abord en tête à tète, puis, sur ma demande, avQC^
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778 HÉMOIRES DU\ ROYALISTE
le duc de Lévîs, que j'aimais mieux voir en fiace du prince que de
le savoir derrière la porte. M. de Quatrebarbes servit de début à
nos conversations politiques, que j'engageai ainsi :
« Vous ne pouvez avoir, Monseigneur, un ami plus dévoué
que le comte de Quatrebarbes; mais son éminent esprit l'attache
quelquefois i des illusions. II regarde toujours la Vendée du passé;
il ne peut se résoudre à voir la Vendée d'aujourd'hui.
— Oh ! je le sais bien ! répondit le prince très ouvertement et
très gaiement, Quatrebarbes est un vrai chevalier; mais il rè^e la
politique sur les prophéties!
— C'est en effet son penchant, Monseigneur; rosis en dehors de
là, c'est un homme d'affaires très distingué et un membre très
expert de notre Conseil général.
Du comte de Quatrebarbes au duc des Cars^ il n'y avait qu'un
pas, et ce pas fut rapidement franchi.
— Ne vous effrayez pas non plus de ce côté, me dit bientôt
M. le comte de Chambord, le duc des Cars aussi se bit des illusions
que je ne partage pas. Il se flatte de lever, dans un moment donné,
deux cent mille hommes; mais je sais parfaitement qu'il en ièverât
à peine la moitié. »
A ces mots, mon visage ne cacha point ma surprise, et je gardai
un instant de silence qui permit au prince de voir combien il m'en
coûtait de le contredire ou de l'affliger. Je repris donc lentement,
mais fermement :
(( M. le duc des Cars n'a pas plus sous ses ordres cent mille
hommes que deux cent mille; et il importe que Monseigneur 3oit
absolument fixé là-dessus. Le ^luc des Cars compte, épar|Hllés dans
rOuest et dans le Midi, quatre ou cinq mille honnnes qui s'enrft-
lent ou se laissent enrôler : les uns prêts i sacrifier leur vie à ia
cause royale; les autres qui prendront le temps de la réflexion; un
certain nombre enfin beaucoup plus sérieusement enrôlés dans la
police.
Le prince répliqua :
— Vous exagérez à votre touri »
Mais il ne rompit pas renti*etien, et il fut convenu que, le len-
demain, nous aborderions ce sujet à fond.
Le lendemain, je dis en substance :
« Croire ou ne pas croire à l'existence d'un parti militaire en
France, c'est, selon moi, le premier point à régler pour se tracer
une ligne de conduite. L'hypothèse d'une prise d'armes exige une
politique absolument difl'érente de celle qui ne repose que sur un
appel à l'opinion publique par la tribune et par la presse. Ces
4eux poUtiques ne peuvent être menées de front sans s'annuler
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MÉMOii^ O^UN EOYALISU 779
l'une par Tautre. Qui rentreprendrait n'aurait plus que l'inconvé*
nient des deux, sans le bénéfice de l'une ni de Tautre. Les hommes
d'organisation militaire et les hommes de lutte légale ne peuvent
s'entendre. Ils se suspectent réciproquement. Le public ne tarde-
rait pas à être mis dans ces tristes confidences. Rien n'est long-
temps caché à notre époque et dans notre pays. Rien d'ailleurs ne
peut se dissimuler longtemps, quand il s'agit de discipliner ou
d'entraîner les masses et de leur faire reconnaître des chefs.
« Ce qui se perdrait à cette double partie, Monseigneur, c'est
un enjeu que vous ne pouvez pas y mettre : l'autorité et l'honneur
de votre parole. On croirait dilficilement à votre sincérité constitu-
tionnelle, si Ton vous prêtait une arrière-pensée militaire, et. d'un
autre côté, les hommes qui préfèrent une action plus énergique ne
vous verraient pas sans déplaisir, et, permettez-moi de le dire.
Monseigneur, sans méfiance, engagé avec les hommes de la poli-
tique parlementaire. Ce serait encourir certainement, vis-à-vis de
la France presque tout entière, la méconnaissance de vos inten-
tions véritables. Ce serait vous tenir vous-même sous le coup d'un
péril incessant, celui des indiscrétions qu'impliquent toujours les
affiliations prétendues secrètes. .
i< Le jour où vos amis, au sein de populations qui les honorent,
au sein du Parlement, et par les discussions de la presse, auraient
fait assez de progrès dans l'opinion publique pour effrayer le
gouvernement existant, quel qu'il soit, on ferait apparaître le duc
des Cars et ses agents, devant une Cour d'assises^ on saisirait ses
correspondances, on se flatterait enfin de vous présenter vous-
même devant le pays comme en flagrant délit d'ancien régime rêvé
et imposé par la force. Les espérances monarchiques s'évanoui-
raient soudainement, et vous deviendriez victime d'une imprudence
qu'on n'hésiterait pas à qualifier d'impardonnable.
« La Vendée est une admirable page d'histoire, mais c'est
surtout une page d'histoire religieuse. Son héroïsme vint de l'ardeur
de sa foL Pour les Vendéens, le roi était surtout le vengeur et le
garant des imprescriptibles droits de leur conscience. Rien de
pareil ne peut exister aujourd'hui. Le sol même ne s'y prêterait
plus. La Vendée d'autrefois était impénétrable à l'artillerie et à la
cavalerie. Les paysans combattaient derrière leurs h^des, comme
des soldats derrière un rempart. Aujourd'hui, l'Ouest est ouvert
au commerce le plus actif, à la circulation la plus facile; nos
mœurs et notre civiUsation sont plus économes de la vie humaine
et comprennent autrement les devoirs du patriotisme. Laissons-leur
ce mérite en compensation, hélas I de beaucoup d'aberrations.
D'sdlleurs, il ne s'agit pas de condamner le passé : il importe
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780 MÉMOIRES DUN ROTÂLTSTE
seulement de ne pas le prendre pour modèle à contre-temps et à
contre-sens. »
Devant une insistance aussi pressante, le prince protestait avec
vivacité, mais toujours avec une grande cordialité. Il me répétait
souvent :
« Vous vous trompez. »
Il ne m'imposait jamais silence. On sentait qu'il y avait en lui
des habitudes d'esprit, des affections et des espérances, dont il se
détacherait avec peine, mais sur lesquelles cependant il pouvait et
voulait entendre la vérité.
A diverses reprises, le duc de Lévis m'appuya, et finit par pro-
poser un moyen de conciliation qu'il résumait ainsi :
« Le duc des Cars et ses amis rendent plus de justice à
M. Berryer et à ses amis que M. de Falloux ne le suppose. Il faut
donc que les uns et les autres se voient davantage et discutent
ensemble, à cœur ouvert, les points sur lesquels ils se trouvent
réciproquement imprudents et aveuglés.
— Si M. le duc des Cars, dis-je à mon tour, veut bien me confier
ses plans et m'ouvrir son portefeuille avec autorisation de tout
répéter à M. Berryer, je prends ici^ au nom de M. Berryer, comme
au mien, l'engagement de ne rien cacher au duc des Cars de
nos propres pensées et de nos vues sur l'avenir de la Monarchie.
— Je n'ai nulle raison de ni'opposer à cela, dit gracieusement
M. le comte de Chambord, et je ne puis qu'y gagner en toute
hypothèse. Ainsi voilà qui est convenu. Quand vous rentrerez à
Paris, vous trouverez le duc des Cars franchement informé de tout
ce que nous avons dit à son sujet et formellement invité à se con-
certer désormais avec M. Berryer comme avec vous, w
Mes laborieuses audiences ayant abouti à ce bon résultat, je
passai au second but de mon voyage qui était de tracer au prince
un fidèle tableau des partis dans l'Assemblée. Il était facile, à
cette date, de prévoir que la principale pierre d'achoppement allait
être la révision de la Constitution. Ce sujet était moins intime, et
par conséquent, moins délicat que le précédent. Le prince n'avait
pas encore de parti pris à cet égard ; il avait seulement une préoc-
cupation, la prorogation des pouvoirs de Louis-Napoléon. Il me
fut aisé de constater que M. Berryer et ses amis avaient été passa-
blement dénoncés sur ce chapitre, mais quand j'eus fait à M. le
comte de Chambord le récit détaillé de ce qui se passait entre
nous, quand j'eus démontré, ce qui m'était bien facile, que nous
considérions tout pouvoir viager du Président, comme le prélimi-
naire de l'Empire, il parut soulagé et donna en ma présence au
duc de Lévis les instructions les plus nettes, pour que, devant
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MÉMOIRES D'UN ROTÂUSTE 781
rentrer à Paris quelques jours avant moi, il y fît connaître d'avance,
qu'il se rangeait à l'avis de M. Berryer, sur la révision, qu'il
souhaitait que personne ne se séparât de lui sur cette question, et
que je serais formellement autorisé à le déclarer en son nom.
Tous ces points acquis, je devais considérer comme complet
le succès des idées que j'étais venu plaider à Venise. Je ne me
dissimulais pas cependant que là même où la victoire était rem-
portée, elle avait besoin d'être affermie. J'insistai donc sur la
question des personnes comme indispensable complément des
idées. Ayant bien soin d'écarter toute application ou même toute
insinuation nominative, j'osai représenter au prince qu'un entou-
rage politique était nécessaire pour entretenir ce mouvement
d'esprit qui permet de tout juger parce qu'il permet de tout
connaître.
Je me permis de citer à M. le comte de Chambord, cette belle
maxime et ces réflexions de Bossuet que les princes ne peuvent
jamais assez méditer :
« Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire que les
choses sont parce qu'on veut qu'elles soient. Il est quelquefois
fatigant d'être contredit, mais il est dangereux de ne l'être pas.
La plus funeste adulation pour un roi serait la médiocrité des
hommes avec lesquels il vivrait habituellement en contact, médio-
crité qui, lui donnant à lui-même le sentiment d'une supériorité
factice, l'habituerait à ne compter qu'avec son propre jugement. »
Je citai encore cet avertissement de Machiavel : « Un prince se
juge surtout par les hommes qui l'entourent » et j'ajoutai — car
la conscience qui interdit de braver commande quelquefois de
déplaire — j'ajoutai qu'on s'armait en France contre le prince de
l'absence trop habituelle à Frohsdorf ou à Venise des hommes poli-
tiques considérables, et que le commentaire le plus intelligible et le
plus rassurant pour notre pays, de la récente lettre à M. Berryer,
serait un séjour plus fréquent, près de M. le comte de Chambord, des
hommes dont le nom était déjà un symbole. Monseigneur me donna
gain de cause en principe, et la permanence de l'Assemblée enle-
vant leur liberté à ses principaux membres, M. le comte de Cham-
bord porta tout naturellement ses regards sur le duc de Noailles et
sur le duc de Valmy qui ne faisaient pas partie de la représentation
nationale. Il fut convenu que M. le duc de Lévis, en arrivant à
Paris, leur porterait, au nom de M. le comte de Chambord, l'invita-
tion d'un séjour prolongé à Frohsdorf.
Ce point obtenu, le but que je m'étais proposé était atteint et je
regagnai la France avec une reconnaissance profonde, une espérance
fortifiée et une ardeur rajeunie.
10 DÉCEMBRE 1887. 50
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782 lÉILOlRES D'UN fiOTALISTE
xvu
RÉVISION DE Lk CONSTITDTION
1851
La première pensée d'une révision de la Constitution républi-
caine vint de l'Elysée, il importe de le noter. Aucun parti, sauf
celui qui était en possession du pouvoir, n'avait de motits de
se presser, et n'était en mesure d'affronter résolument une telle
éventualité. C'est, à partir du ministère du 31 octobre 1849, que
le mouvement bonapartiste avait pris, de jour en jour, plus de con-
fiance et plus de hardiesse. Je dis plus de hardiesse, je ne pourrais
pas dire plus de franchise, car le Président, soit découragement,
soit dissimulation, paraissait tantôt abandonner, tantôt reprendre
ses pr(^ets ambitieux. Il usait alternativement des revues militaires
au plateau de Satory, et des harangues dans les départements. A
Satory, où il arrivait entouré d'un brillant état-major, maniant avec
une rare habileté un cheval qui avait des allures de cheval de
bataille, il était accueilli par les troupes, au cri de : « Vive Napo-
léon ! » et même au cri de : « Vive l'Empereur I n Dans ses voyages
et ses harangues, il se montrait plus hésitant.
A Saint-Quentin, où il allait visiter une bnllante exposition de
toutes les industries localea, les chefs d'atelier et les ouvriers for-
maient autour de lui une foule compacte. Il y fut accueilli par des
acclamations chaleureuses, et réclamant le silence en faisant signe
qu'il voulsdt remercier :
(( Je suis heureux, dit-il aux ouvriers qui l'entouraient, de
me trouver parmi vous, et je recherche avec plaisir ces occasious
qui me mettent en contact avec ce grand et généreux peuple qui
m'a élu. Car, voyez- vous, mes amis les plus sincères ne sont pas
dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les
lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campa^ieâ. Je
sens, conune disait l'Empereur, que ma fibre répond à la vôtre, et
que nous avons les mêmes intérêts ainsi que les mèoies instincts. )»
Ces paroles, transmises à l'Assemblée avec une extrême rapidité,
y suscitèrent une très vive irritation, et quelques instants aprëa,
elles étaient complétées par un second discours prononcé au banquet
offert par la ville. Le Président disait :
« Si j'étais toujours libre d'accomplir ma volonté, je viendrais
parmi vous, sans faste, sans cérémonie. Je viendrais inconnu me
mêler à vos travaux comme à vos fêtes, pour juger mieux par nioi-
même et de vos désirs et de vos sentiments. Mais il sembte qpie le
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE 783
sort mette sans cesse une barrière entre vous et moi, j'ai le regret
de n'avoir jamais pu être simple citoyen de mon pays ..
« J'ai passé, vous le savez, six ans à quelques lieues de cette ville,
mais des murs et des fossés me séparaient de vous. Aujourd'hui
encore, les devoirs d'une position officielle m'en éloignent, aussi
est-ce à peine si vous me connaissez, et sans cesse on cherche à
dénaturer mes actes, comme mes sentim^ts. »
Une autre fois, il s'exprimait ainsi dans un message qu'il faisait
lire à la tribune par M. Baroche :
« Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de
vouloir bâter la révision de notre loi fondamentale. Si la Consti-
tution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de
les faire ressortir aux yeux du pays ; moi seul, lié par mon serment,
je me renferme dans les tristes limites qu'elle m'a tracées *. »
A ces démonstrations contradictoires répondaient des émotions
fort diverses dans l'Assemblée. « Ce langage est louable et sincère,
disaient les uns. — Il est fort habile et fort dangereux », disaient les
autres; — ou bien : « L'affliction de ne pas rencontrer plus de sym-
patlue dans les rangs élevés de la politique le rappelle sincèrement
à l'aspiration à une existence moins orageuse ; » — ou bien encore :
« il laisse percer à dessein des projets inconstitutionnels, en attendant
qu'il les affiche on qu'il les impose. » — Quelques-uns enfin assu-
raient que les deux commentaires contradictotres était également
vrais tons les deux; que l'émotion du moment et la composition de
l'auditoire réagissaient facilement sur lui, mais qu'au fond il était
intérieurement partagé entre deux penchants contraires, et que l'im-
pression sincère du moment dictait son langage plus souvent qu'on
ne le supposait.
Ceux qui portaient ce dernier jugement croyaient savoir que
les vues du Fhrésîdent avaient tantôt plus d'ardeur, tantôt plus de
désintéressement, selon qu'il se reportait aux rêves de son enfance,
et aax entreprises de sa jeunesse ; ou bien qu'il arrêtait sa pensée sur
Tindiffërence qui l'avait accueilli à Strasbourg et à Boulogne et sur
l'abandon où l'avait laissé la France, durant sa longue captivité,
quand surtout il contemplait avec une émotion attristée le i^f^ectacle
étalé sons ses yeux depuis deux ans. Alors il se mettait à douter
de lui-même comme des autres ; il s'eiFrayait de la dispersion, de la
déperdition des forces sociales, et on pouvait le surprendre alter-
nativement dans des pensées d'abdication et dans des complots
ambitieux.
Qœlie que fût l'erremr ou la sagacité de ces divers pranastics,
* Moniteur du 13 novembre 18&D.
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784 MÉMOIRES D'ON ROYALISTE
une sécurité relative régna dans l'Assemblée tant que l'armée de
Paris demeura sous le commandement de Changarnier, qu on
nommait alors le Sphinx. Changarnier ne disait, en eOet, son
secret intime à personne; mais il y avait un point sur lequel il
avait su mettre tout le monde d'accord dans la majorité, c'était
qu'à tout événement, il serait le champion incorruptible de cette
majorité, et qu'il lui servirait, selon l'événement, ou de bouclier ou
d'épée. Aussi la lutte ne s'engagea-t-elle sérieusement, déGuitive-
ment, entre le Président et l'Assemblée, que par la destitution du
général en qui l'Assemblée avait confiance.
Celte destitution, qui eût toujours été un événement capital,
dans quelque circonstance qu'elle se fût produite, fut encore
aggravée, comme par bravade, par l'occasion choisie. Le général
Neumayer avait, dans un ordre du jour officiel, rappelé aux troupes
qu'elles ne devaient pousser aucun cri sous les armes. Le lende-
main il fut destitué. Changarnier maintint les mêmes instruc-
tions, il fut frappé à son tour. Le général Baraguay-d'Hilliers
recevait le commandement de l'armée de Paris et le général Perrault^
le commandement de la garde nationale. C'était un défi : il fat'
compris comme tel. M. de Rémusat se fit le promoteur des protes-
tations de l'Assemblée *. M. Baroche soutint la mesure au nom du
gouvernement et il essaya de la justifier en ces termes :
«... Par l'importance exceptionnelle de son commandement, par
la situation exorbitante qui avait fait de lui un troisième pouvoir, le
général Changarnier, sans qu'il le voulût, sans qu'il le sût, malgré
lui — je ne dis pas cela pour le besoin de la position actuelle, je
l'avais écrit — était devenu le point de mire des différents partis.
{A gauche et à droite : C'est vrai !) — Tous ceux qui regardeot
notre état actuel comme transitoire ou précaire s'étaient habitués à
penser que lorsque viendrait le jour où la France serait appelée à
délibérer sur ses destinées, l'influence politique de l'honorable
général, l'influence que son grand commandement lui donnait,
placée dans l'un des plateaux de la balance, pèserait puissamoient
et lourdement en faveur du parti auquel sa conscience et ses
affections l'auraient rattaché... Nous n'avons pas cru devoir ni
pouvoir permettre que cette influence, qui n'est pas dans la Cons-
titution apparemment, se perpétuât, se consolidât, se fortifiât par
sa durée, et nous avons voulu que, pour la grande délibéraiiott
nationale, qu'on me permette de le dire, le terrain constitutionnel
fût complètement déblayé et que la volonté nationale pût se faire jour
sans aucun obstacle, sans aucune difficulté... Nous pensons que la
* Voy. au Moniteur, les séanc?s 3, 10, 15, 16 et 17 janvier 1851.
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE 785
mesure que nous avons prise ne pourra être désapprouvée par
aucun de ceux qui sont réellement et sincèrement partisans de la
souveraineté nationale. »
M. Baroche voulut aller plus loin encore dans sa profession de
foi constitutionnelle; il termina ainsi son apologie, trop outrée pour
être persuasive :
« Il y a. Messieurs, deux choses dont nous ne voulons pas; je me
trompe, il y a trois choses dont nous ne voulons pas : nous ne
voulons pas d'une restauration monarchique, ni pour la branche
aînée ni pour la branche cadette ; et la troisième chose dont nous
ne voulons pas, c'est une restauration impériale. {A gauche : Très
bienl très bienl...) Le pays est fatigué, effrayé de ces restaurations
qui se détruisent les unes les autres, et qui, un peu plus tôt, un peu
plus tard, amassent des ruines nouvelles sur des ruines déjà amon-
celées... Je ne sais ce que l'avenir réserve à la France, mais je vous
rappelle, permettez-le-moi, cette phrase du message : « Que ce ne soit
« jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort
« d'une grande nation. » Nous sommes intimement convaincus que,
quant à présent, il n'y a de salut pour la France que sur un terrain
nouveau... dans le gouvernement républicain... C'est sur ce terrain
légal et constitutionnel que nous faisons appel aux bons citoyens de
tous les partis. »
Je me rappelle qu'après la lecture de ce discours. M"' Swetchine
me dit : « Comment peut-on s'enferrer adnsi soi-même? » et elle ne
fut pas la seule en France à s'adresser cette question.
M. Baroche avait regagné le banc des ministres au milieu d'une
très vive agitation, mais un silence solennel s'établit soudainement,
dès qu'on vit le général Changamier se diriger vers la tribune. Il
en monta lentement les degrés et prononça d'une voix toute mili-
taire et émue ces brèves paroles :
c< Lorsque le gouvernement qui a précédé celui de M. le Président
de la République a établi mon quartier général aux Tuileries, cinq
partis divisaient et malheureusement divisent encore la France : les
républicains modérés, les amis de la monarchie de tradition, les
amis de la monarchie constitutionnelle, les démagogues qui se
désignent sous d'autres noms, enfin les hommes qui veulent la
dictature impériale, même sans la gloire, même sans le génie de
l'homme immortel dont l'univers s'entretient encore. (Mouve-
ment,)
M Je n'ai voulu être et je n'ai été l'instrument d'aucun de ces
partis. J'ai voulu ce que voulaient tous les hommes honnêtes; j'ai
voulu l'exécution des lois, le maintien de l'ordre, la reprise des
transactions commerciales, la sécurité de cette grande cité, la
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786 UÊMÛIEBS D^CN ROYALISTE
sécurité de la France entière, et j'ai rorgueillease satisfaction d'ayoir
un peu contribué à vous donner ces biens.
« Malgré d'odieuses insinuations, propagées par Tiogratitude, je
n'ai favorisé aucune faction, aucune conspiration, aucun conspi-
rateur, et les deux partis que je vous signalais les derniers {les
démagogues et les bonapartistes) m'ont voué des hûnes bien
méritées et qui, pour mon honneur survivent à ma cbute.
« J'aurais pu devancer cette chute par ma démission, qui eût été
bien accueillie, mais ceux qui oot cru que j'aurais dû la donner
sont-ils bien sûrs que ma présence aux Tuileries ne leur eût pas
élé utile?
« Messieurs, mon épée est condamnée à un repos au moins
momentané; mais elle n'est pas brisée, et si, un jour, le pays en &
besoin, il la retrouvera bien dévouée et n'obéissant qu'aux inspi-
rations d'un cœur patriotique et d'un esprit ferme, très dédaigneux
des oripeaux d'une fausse grandeur! » {Marques prolongées et
bruyantes d approbation. Vive émotion.) — Nobles et prophéti-
ques paroles dont le général Changarnier se souvint vingt ans plus
tard en allant s'enfermer dans Metz et en refusant le grade
suprême de la Légion d'honneur!
Un seul homme pouvait encore captiver l'atleotion dans cette
solennelle explication devant la France : c'était M. Thiers. Personne,
peut-être,depuis Voltaire, n'a manié la langue française avec autant
de fmesse et de clarté que lui. Cette joule oratoire fut l'une de
celles où ses qualités brillèrent, sans mélange, de leur plus vif
éclat. Rien ne fut laissé dans l'ombre, ni sur sa propre peosée, ni
sur la pensée d'autrui. Il eut l'art de tout CEÛre apparaître dans le
passé, dans le présent, dans l'avenir, sans donner la moindre prise
au reproche d'exagération ou de provocation. Il enferma ses contra-
dicteurs dans une trame tellement serrée qu'ils ne s'en échappèrent
que tout meurtris.
Quand M. de Ségur d'Aguesseau, élyséen très ardent, s'éaia :
« Quelle est votre opinion sur Wiesbaden? »
M. Thiers répliqua :
« Permettez-moi de laisser à vous et à MM. les ministres le soin
de dissoudre la majorité. Je ne veux pas m'en charger. »
M. de Ségur d'Aguesseau se leva; mais les murmures impraba-
tours de l'Assemblée couvrirent sa voix, et M. Dupîn lui lança cette
verte réprimande :
« Vous n'avez pas la parole, vous n'avez pas le droit d'inter-
peller les orateurs, et vous le fûtes toujours d'une manière
malencontreuse! »
M. Thiers reprit son discours et termina ainsi :
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MÉMOIRES DTJX ROYALISTE 787
« Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l'un sur
Tautre, si c'est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il
y a un désagrément, c'est vrai, c'est juste; maïs si c'est celui sur
lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement
évidente à tous les yeux, qu'il est perdu.
« Eh bien, quant à moi, je n'ajoute plus qu'un mot, il n*y a que
deux pouvoirs aujourd'hui dans l'État, le pouvoir exécntif et le
pouvoir législatif. Si l'Assemblée cède aujourd'hui, il n'y en a plus
qu'un ; et quand il n'y en aura plus qu'un, la forme du gouverne-
ment est changée. Le mot, la forme, viendront. . . quand ils viendront,
cela m'importe peu; mais ce que vous dites ne pas vouloir, si
l'Assemblée cède, vous l'aurez obtenu aujourd'hui même; il n'y a
plus qu'un pouvoir... Le mot viendra quand on voudra... l'Empire
est fait. »
A partir de ce jour et de cette parole, la situation fut parfaite-
ment comprise d'un bout de la France à l'autre. Le Président et
l'Assemblée n'avait pas encore croisé le fer, mais le duel était
imminent et désormais inévitable. La Constitution de 1S48 n'abri-
tait plus qu'une trêve.
Toutefois, si la Constitution était le point d'où l'on s'éloignait,
il restait encore à savoir quel était le but vers lequel on tendait.
La France le demandait à ses représentants. Les représentants se
renvoyaient l'interpellation, sans trouver de solution. On pouvjdt
déplorer cette situation, on pouvait au moins la considérer coamie
regrettable et prématurée; mais elle provenait de courants irré-
sistibles contre lesquels l'effort individuel était impuissant.
{( L'incertitude est la phtisie des États, » a dit M. Villemaîn *. La
France se sentait atteinte de ce mal, mais elle se sentait aussi ca-
pable de guérison et elle voulait guérir. On avait prétendu, en 1848,
organiser sur le papier, à coups de scrutin, une société sans
passé et sans avenir. On avait interdit aux imaginations et aux
intérêts de se mouvoir, en dehors d'un cercle de quatre années;
mais les imaginations et encore moins les intérêts ne se laissent pas
emprisonner ainsi. Ils ont bientôt dévoré ce cycle d'un moment et
ils demandent aux hommes et aux événements de leur rendre de
plus sûres et de plus longues perspectives. Les pouvoirs publics
ne marchent pas pour marcher, comme les simples particuliers se
promènent, et quand ils entrent dans une voie, ils veulent, ils
doivent savoir où cette voie les conduit.
Tous les honnêtes gens dans le pays, tous les membres de la
majorité dans l'Assemblée, avaient théoriquement le même pro-
* Souvenirs con'e/nporains, p. 78.
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788 MÉMOIRES D'UN RGYSLISTE
gramme : un gouvernement stable, une liberté sincère et éclairée
par l'expérience. Tous voulaient cela, mais à qui le demander?
Prolonger les pouvoirs du Président était la solution des hommes
pressés, des hommes qui, amèrement déçus du côté de la liberté,
n'aspiraient plus qu'à l'ordre et avaient hâte de le saisir, n'importe
par quelles mains.
Reconstituer, avec la maison d'Orléans, le régime tombé
en 1848, était un désir caressé par des hommes considérables,
mais ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas compter seulement avec
leurs sympathies personnelles, et qu'il était difficile de ramener un
pays, auquel on avait présenté depuis deux ans tant de mirages,
au point juste où l'avait trouvé la grande catastrophe de Février.
Le troisième système, celui qui consistait à écarter tout expé-
dient provisoire, et à ne plus rien entreprendre que de logique et
de durable, était celui qui rencontrait à la fois les plus solides
appuis et les plus opiniâtres obstacles.
Toutefois l'Assemblée était guidée dans sa majorité par un sen-
timent si patriotique qu'elle se fût ralliée, je crois pouvoir l'affirmer,
à la solution qui donnait à l'autorité la plus large base, à la liberté
la plus sûre garantie, à l'intime réconciliation des cœurs et des
esprits le plus noble exemple... si la maison royale elle-même s'était
mise en mesure d'adresser cet appel au pays. C'étaient donc les
questions de personnes qui tenaient désormais tout en suspens et
en péril. Ce n'étaient plus les questions de principes.
Les royalistes de la Restauration étaient peu à peu devenus de
sages libéraux. Les libéraux de 1830 avaient appris qu'on ne brise
pas impunément un trône et que bien des choses s'écroulent avec
lui. Des hommes qu'on avait considérés jusqu'alors comme les
tenants les plus inébranlables d'un ancien et ombrageux libéra-
lisme professaient déjà les sentiments que, peu de temps après le
Deux-Décembre, ils consignèrent dans une note qu'ils adres-
sèrent à M. le comte de Chambord. On lisait dans cette note :
«... Un pouvoir traditionnel qui s'appuie naturellement sur les
classes supérieures et morales de la nation donne toutes sortes de
garanties que, dans ses mains, la liberté ne sera pas tournée contre
l'ordre. Il répond plus qu'aucun autre à l'idée de liberté régulière
et modérée qui reste au fond de l'esprit des Français, au milieu
même de l'entraînement antilibéral dans lequel la peur du socia-
lisme les a précipités.
« Il est plus nécessaire à M. le comte de Chambord qu'à aucun
autre de prendre ce rôle.
« Ce qui lui rend, en effet, ce rôle libéral nécessaire, c'est que,
s'il ne le prend pas, il sera rempli par la maison d'Orléans; celle-ci
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MEMOIRES D'UN ROTAUSTE 789
le tient déjà par tradition et par nécessité, et il ne faut pas se
dissimuler qu'il lui donne une grande force.
<f Tant que la branche aînée ne remplira pas ce rôle, elle le
laisse à la cadette, et la fusion des deux branches est impossible,
car la position de représentant unique de la liberté constitutionnelle
est trop haute et trop forte pour qu'on puisse jamais croire que
la maison d'Orléans veuille l'abandonner tant qu'on la lui laissera
occuper seule ; je n'oserais, pour ma part, y pousser si j'étais dans
ses conseils. Ce n'est qu'en devenant franchement libérale que la
branche aînée peut ôter à la branche cadette l'instinct que celle-ci
conserve de se tenir à part, et lui fournir un terrain honorable et
facile de ralliement. »
M. de Tocqueville qui tenait la plume pour ses amis prenait soin
d'ajouter en leur nom et au sien :
« Je suis porté à croire, quant à moi, qu'après l'anarchie qui a
suivi 1848, et en sortant du despotisme que nous subissons en ce
moment, il sera nécessaire d'user de grande prudence dans le
rétablissement de la monarchie constitutionnelle, qu'il faudra
d'abord assurer au pouvoir royal tous les droits qui sont compati-
bles avec la liberté et ne reconnaître, dans les premiers temps, à la
liberté, que les droits indispensables sans lesquels elle ne pourrait
pas exister.
a Ainsi, pour expliquer ma pensée par deux exemples : un
parlement oix l'on discute librement et dont les discussions soient
publiques me paraît une condition sine qua non de la monarchie
constitutionnelle; mais il ne s'ensuit pas nécessairement que le
Parlement ne puisse d'abord être fort restreint dans ses attribu-
tions et resserré dans la durée de ses travaux.
« La liberté de la presse me semble encore une des conditions
nécessaires de la monarchie constitutionnelle; mais il n'en résulte
pas qu'en dehors de la censure préalable, on ne puisse ni ne
doive prendre toutes sortes de garanties contre les abus de cette
liberté redoutable.
« Oq ne demande pas, je le répète, à M. le comte de Chambord,
rengagement de rétablir les libertés dont j'ai parlé, dans l'état où
la monarchie de Juillet les avaient laissées. Ce qu'on lui demande,
c'est de garantir que ces libertés seront rétablies dans la mesure
qui est indispensable pour que le système constitutionnel soit une
réalité et non une apparence *. »
Une autre question, bien moins essentielle mais plus pleine
* Cette note, remise à M. le comte de Chambord en 1852, a été rendue
publique par la Gazette de France, dans le numéro du jeudi 23 novembre 1871.
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790 HËMOIRES D'C5 ROYALISTE
qu'aucune autre de conséquences redoutables, la question du dra-
peau, devait aussi être réglée. Elle naquit de la force des choses;
elle s'imposa delle-mème et invinciblement, ie lendemain da
24 février 1848. Dès ce jour, M. Berryer eut le sentiment que h
réconciliation de la famille royale était un devoir et un intérêt
impérieux, et dès lors aussi, la question du drapeau fut traitée dans
les nombreux pourparlers qu'il eut avec MM. Guizot, Mole et de
Salvandy.
M. le comte de Chambord en fut informé; on répondit en soo
nom que le prince ne repoussait point l'emblème d'une réconci-
liation qui était aussi dans son cœur, mais qu'on ne pouvait {Mis
lui demander de prendre, à cet égard, une résolution ayant que b
France ne l'y invitât. Madame la Dauphine existait encore. Était-il
possible, ajoutait-on, d'arborer sans les plus graves motifs, et,
pour ainsi dire, souâ les yeux de la ûUe de Louis XVI, on diapeau
qui lui rappelait de si douloureux souvenirs?
Tous les hommes politiques, sans exception, à qui cette réponse
fut communiquée s'en montrèrent respectueusement touchés. Il
demeura dès lors implicitement et mêîne explicitenaent convenu
que personne, à cette époque, n'ayant la mission de parler au nom
du pays, on ne pouvait rien demander au-delà de ce que le prince
voulait bien admettre, c'est-à-dire l'ajournement, d'un commun
accord, de la question du drapeau, jusqu'à ce que l'on eût à
s'occuper des moyens pratiques de restaurer la Monarchie.
A chacun de ses voyages à Paris, le duc de Lévis se plaisait à
répéter : — « Le prince n'a et ne veut avoir aucun parti pœ sur
le drapeau. Il laisse cette décision aux Français eux-mèoies, mais
s'il ne doit jamais revmr la France, s'il doit mourir dans l'exil,
peut-on lui demander de se faire ensevelir sur la terre étraDgërc
dans les plis du drapeau qui l'aura banni? Le prince, en outre,
vous donne lui-même, dans sa conduite, un gage certain de sa
pensée. Il ne porte jamais un uniforme, même i la cour de Vienne.
Il n'en portera jamais, sinon en France. S'il prenait un unifonne,
son chapeau devrait prendre une cocarde; et si M. le oomte de
€hambord avait arboré la cocarde blanche, ne fût-ce qu'une seule
ibis, il ne voudrait plus la quitter. Son chapeau reste à la disposi-
tion du premier régiment français qui ie saluera sur le sol de
France. »
Ce langage, donné et compris comme un engagement, fut corro-
boré par un incident fortuit, dont beaucoup d'hommes politiques
ont entendu, comme moi, le récit de la bouche de M. Berryer. Le
comte Fernand de la Ferronnays, attaché à la maison de M. le
comte de Chambord, professait une cordiale recomiaîssaiice pour
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MÈMOIMS D'UN ROYALISTE 79t
M. Benyer, qui avait pris une part considérable à son mariage
avec M"' Gil)ert. Un matin, M. Berryer s'était rendu chez M. de la
Ferronnays, en mission à Paris pour quelques jours. En quittant
son jeune ami, logé dans un hôtel garni, M. Berryer» croyant
euvrir la porte pour sortir, ouvrit par mégarde celle d'un placard
qui avait le même aspect dans la boiserie et se trouva en face d'un
uniforme de lieutenant général et d'un chapeau à cocarde tricolore.
M. de la Ferronnays, refermant le placard en riant, ne cacha
point à M. Berryer que cet uniforme était celui de M. le comte de
Chambord, en prévision d'une rentrée à Paris. L'uniforme avait
été commandé par le comte Casimir de la Roche- Ay mon, beau- frère
de M. de la Ferronnays, chez Staub, tailleur en renom à cette
époque, et le chapeau avait été fourni par un chapelier également
très connu alors, dont j'oublie le nom, mais qui demeurait au coin
de la roe Caumartin et de la rue Neove-des-Mathurins.
Si, à cette date, le comte de Chambord avait eu, vis-à-vis de ses
cousins, quelque mouvement spontané ou quelque parole heureuse
à la façon d'Henri IV, et si M"* la duchesse d'Orléans, rendant leur
liberté aux princes ses beaux-frères, avait trouvé dans son amour
maternel lui-même, moins d'illusions et plus de lumières, la cause
de la Monarchie eût été facilement gagnée. Mais la division se per*
pétuant au sein de la famille royale, la division continuait i se per-
pétuer aussi dans l'Assemblée. Sans doute la Monarchie gagnait
tout ce que perdait la République, mais quelle monarchie? Devant
cette interrogation, chacun s'arrêtait, cnâgnant de se livrer sans
sûreté.
On avait vu un frappant exemple de cette paralyae par la
méfiance, durant la dernière vacance de l'Assemblée. La commis-
sion de permanence avait été avertie, à tort ou à raison, qu'une
tentative de violence était tramée contre plusieurs de ses membres
et que le prudent M. Dupin lui-même était sérieusement menacé. La
commission était donc autorisée à délibérer sur ses moyens do légi-
time défense et elle en délibéra. Mais quand on en vint aux moyens
d'exécation, légitimistes et orléanistes ne purent tomber d*accord
que sur des négatives et prolongèrent une situation passive dont
on s'étonne que l'inévitable dénouement n'ait pas été mieux prévu.
Le général Changarnier n'avait laissé et ne laissait en aucune
occasion un doute sur son aversion pour l'Empire, mais, sur tout
le reste, il s^appliquait à mériter son surnom de sphinx. Le général
Bedeau était plus ouvertement lé^timiste, mais il avait perdu,
dans la journée du 24 Février, ce prestige qui subjugue et qui
entraîne les légions. Le général de la Moricière, détaché non
sans peine de la République par les excès qu'elle déchaînera tou-
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792 MÉMOIRES D*CN ROYAUSTK
jours en France, prenait volontiers l'orléanisme comme une étape
naturelle. Il avait trop de coup d'oeil pour ne pas apercevoir la
périlleuse insuffisance de cette halte, trop de loyauté pour n'en pas
convenir; mais cette riche et ardente nature n'était point encore
parvenue à sa pleine maturité. Ses premières erreurs étaient dissi-
pées; ses grands progrès n'étaient pas encore accomplis.
Ces hommes et ce qu'ils représentaient soit dans l'Assemblée, soit
dans le pays, groupés comme obstacles sur le même terrain, se
flattaient de barrer le chemin à l'Empire, mais, quand on leur
demandait un pas de plus, ils se troublaient, tergiverssdent, et con-
tribuaient à maintenir l'opinion publique dans l'inertie.
Nous le leur disions sans cesse; nous les poursuivions, nous les
obsédions de nos instances. Maintes fois, pour mon compte, j'ai
répété à M. Thiers : « On connaît votre influence sur Changaroier,
on dit — c'était un mot de Louis Veuillot — que vous vous occupez
à vous forger une épée. Mais de cette épée qui tiendra la poignée?
Votre main n'est pas assez militaire pour cela. De votre propre aveu,
le césarisme est imminent. En prenez-vous donc votre parti et ne
comptez-vous que sur le vote d'un ordre du jour pour conjurer cet
avenir que vous déclarez funeste? Ne craignez-vous pas que l'his-
toire, en répétant votre mot : « L'Empire est fait ! » n*y ajoute : —
« et M. Thiers l'a bien voulu. » M. Thiers ne se montrait pas insen-
sible à ce langage; mais il employait toutes les ressources de son
inépuisable esprit pour prolonger son indécision et celle des autres.
Un soir, dans son salon, il me prit dans l'embrasure d'une
fenêtre pour traiter de nouveau le sujet dont il ne désertait jamais
la discussion. Je voulais lui démontrer que le temps pressait. Il
s'obstinait à me répondre que je me montrais trop impatient. Fati-
gués de nous tenir debout, nous allâmes nous asseoir sur un
canapé isolé, et là, bien installés, nous multipliâmes, nous ser-
râmes nos arguments, sans lâcher prise, ni l'un ni l'autre. L'entre-
tien avait commencé à dix heures et quand, à bout de forces tous
les deux, moi surtout, nous nous mimes à regarder autour de
nous, le salon, rempli au commencement de la soirée, éiaîi vide.
M"" Dosne et M"' Thiers étaient allées se coucher. Les bougies
étaient près de s'éteindre; il était deux heures du matin. Voilà le
témoignage que je puis rendre à la patience de M. Thiers dans de
telles discussions et à la conviction chaleureuse qui m'anioiait
moi-même. On ne discute pas ainsi des idées auxquelles on n'ac-
corderait aucune valeur, et je ne quittais jamais M. Thiers sans être
persuadé qu'il était plus Ué par ses engagements que par ses
propres arguments.
Quoi qu'il en fût, au fond, de ce grand esprit, lorsque M. Thiers
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MÉHOIRES D'UN ROYALISTE ZdZ
m'accusait d'être trop passionné, je lui répliquais que nous étions
tous, les uns aussi bien que les autres, pressés par une échéance
qui s'imposait bon gré mal gré. C'était la révision de la Constitu-
tion, révision presque universellement sollicitée, question impé-
rieuse et très prochaine, dans laquelle les Conseils généraux en
tête et les populations, le pétitionnement en main, entraient avec
ardeur. Ce fait n'était pas niable, on n'essayait donc pas de le
nier, mais on entreprit d'y parer, et cela devint l'occasion d'une
division nouvelle entre les diverses fractions du pays conservateur.
Demanderait-on la révision de la Constitution? Dans quelle
mesure la demanderait-on?
Sur ce terrain, on ne pouvait plus, comme on l'avait fait jus-
qu'alors, rester réunis dans un effort commun, pour maintenir
l'ordre dans la rue et le respect de la légalité à l'Elysée, en ajour-
nant le surplus. Désormais, il fallait faire un grand pas. Il fallait
parler et voter nettement pour ou contre un changement de la
Constitution ; il fallait résolument s'unir ou se séparer.
De nombreux pourparlers eurent lieu pour conjurer cette divi-
sion, avant qu'elle éclatât dans l'Assemblée et qu'elle étendit ses
ravages sur toute la surface du pays. Ces pourparlers échouèrent
complètement. MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne,
leurs amis et leurs journaux, se prononcèrent contre la révision et
pour le maintien de la République. Ils entraînèrent le général
€bangarnier et rallièrent facilement le général de la Moricière.
Un autre fractionnement se fit dans un autre groupe considérable
de la majorité. MM. de Broglie, de Montalembert, Daru, Beu-
gnot, etc., se prononçaient pour la révision, mais ils n'entendaient
pas par là revenir à la royauté. Ils croyaient à la possibilité et à la
nécessité de créer encore un état intermédiaire entre la République
et la Monarchie. Ils «proposaient de rendre légale la rééligibilité
immédiate du Président actuel, en accordant à la présidence dix
ans de durée au lieu de quatre. C'était, dans leur pensée, faire
avorter certainement l'Empire, en donnant pour dédommagement
au prince Louis Bonaparte une réélection décennale, que le suffrage
universel ne lui refuserait assurément pas.
La gauche de l'Assemblée ne se montrait pas plus unie que la
droite. L'extrème-gauche, qui visait toujours à l'anarchie, se
croyait naturellement à la veille d'y voir plonger le pays. Il y a des
hommes qui ont une grande égalité de caractère, ils sont toujours
maussades; il y a des partis qui ont une grande uniformité de
conduite, ils se mettent toujours du côté qui peut tenir l'ordre
social en échec. On entendait donc sur tous les bancs de l'extrême-
gauche les mêmes violentes déclamations, mais les arrière-pensées^
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79i lIÈyOIRES D*UN ROYALISTE
disait-on, étaient fort diverses. II était hors de doute qu'en principe
on était également hostile à la majorité et au Président; mais si oa
était réduit à une option forcée, que devait-on préférer m petto :
la majorité, avec tout le programme conservateur et la ilonarcliie
au bout, ou un Bonaparte avec ses affinités révolutionnaires, se*
sympathies italiennes, son antagonisme contre le Saint-Siège, et
son tempérament absolutiste, qui est aussi le tempérament de
Textrême-gauche?
M. Michel (de Bourges) passait pour le dief des alliés secrets du
bonapartisme. Le général Cavaignac et le colonel Charras étaient
les chefs loyaux de la résistance à toute modification d'une Consti-
tution qu*ils admiraient naïvement.
Nous leur disions : — « Votre fidélité et votre bonne foi ne
peuvent plus sauver la République. Elle s'est perdue par ses
propres fureurs, comme vous lavez prédit vous-mêmes à la tribune.
Si vous vous cantonnez dans un entêtement plus honorable que
politique, vous attirerez les derniers malheura sur votre pays et
vous ne sauverez pas Tidée qui vous est ciière. La Monarchie repré-
sentative peut seule, en France, vous garantir ce que vous cherchez
dans la République : la liberté. Sacrifiez la forme pour sauver le
fond, sinon vous perdrez le fond et la forme. »
Nous retournions ensuite aux orléanistes et nous leur répétions :
— « Comment vous flattez-vous d'entraîner le pays dans vôtre
conversion républicaine de si fraîche date et de si mauvaise appa-
rence? Personne n'a manifesté plus que vous sa réprobation et son
effroi de la RépubUque. On cherche donc, derrière vos pajroles,
votre véritable pensée. On n'y voit qu'une tactique et une impru-
dence. La tactique, c'est de gagner du t^nps pour une oombîaaisoB
qui n'est pas encore prête; l'imprudence, c'est de jouer la sécurité
du pays sur un calcul qui a tant de chances d'être trompé. U. ie
comte deCJmmbord a trente ans; M. le comte de Paris n'en a que
douze; si la Monarchie est prochaioement rétablie, le comte de
Chambord a pour hii, non seulement son principe, mais le bénéfice
du fait. Il a l'âge et la force dont la France a besoin pour être bien
gouvernée. Le comte de Paris implique forcément une régence.
Entre l'homme et Tenfant séparés, la France hésite; mais réunissez
l'enfant à l'homme, faites de l'un le fils de l'autre, tout devieot
normal. La royauté s'appuie sur une magnifique famille royale.
Personne n'est sacrifié à personne. Le comte de Paris succéder& a«
comte de Chambord selon les lois de la nature et à l'heure oùl il eût
succédé à M. le duc d'Orléans, son père.
« Vous nous dites que vous y consentiriez volontiers, mais que
le pays n'y consent pas. Le pays le veut déjà plus que voua, et si
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE 795
VOUS le vouliez fermement, si vous en disiez franchement et haute-
ment les raisons, le mouvement serait irrésistible. N'en voyez-vous
pas les symptômes éclater de toutes parts, dans tous les départe-
ments, en plein Paris même, au théâtre, à la Bourse et dans les
grands centres indastrîels ?
« Vous ffites qfue vous voulez, per une nouvelle épreuve, achever
d'éclairer le pays sur les inconvénients de la République; vous
réclaîrerez seulement sur l'impuissance de la. Monacrchî&. 11 ne
tentera, ni par vous ni par d*autre&, la continuation d'une épreuve
dont il est la». Le 1852 que lui promet la gauche, la jacquerie
qu'oB lui montre tous les matins en perspective est une fbrmûaèle
échéance que vous ne lui ferez pas accepter au nom dis la Répu-
blique, avec les républicains pour unique sauvegarde. A mesure
qu'il approche de cette date fatalement écrite dans une fragile
constitution, il s'agite, il s'effraye, il vous demande secours, et si
c'est vous qui le lui refusez, il le demandera à d'autres cpjte voi»
connaissez bien, et qui ne le lui refuseront pas.
« Quant à nous, royalistes, ncras sommes, en 1846, loyaiement
entrés dans l'essai de la République. IVous avons surmoaDé des
répugnances qui étaient profondes, des alarmes qui étaient fimàées,
parce qu'en agissant autrement, nous eussions déchainé la guerre
civile et amoncelé ruines sur ruines, mais aujourd'hui que les faits
tiennent un tout autre langage, que la république modérée n'a
plus poirr elle que d'honorables, mais imperceptibles adhésions,
que la république anarchique et sanglante dispute seule l'avenir
à la Monarchie, nous faire républicains, sans le pays, malgré le
pays, sans excuse patriotique, mais par calcul, par ressentiment
ou par insouciance, nous ne le pouvons pas, ni vous no» plus.
« Vous allez commencer sans dignité une campagne sans
résultat. Vous serez vaincus, inévitablement vai«icus, e* vous
n'aurez même pas la noble consolation que la conscience tient
toujours en réserve pour le devoir accompli. »
A M. de Montalembert et à ses amis, je ne cessais de dire : —
« Quoi ! vous qui ne voulez pass FErnpire, vous qui ne pactiserez
point avec lui, vous croyez à la continence politique dfun Napo-
léon, vous jetez (Kx ans à sa convoitise, et vous voos^ iattez de
l'avoir assouvie. Le Président est au pouvoir depuis deux ans, vous
voyez ce qu'il en a déjà fait et vous ne voyez pas ce qu'il fera du
cadeau que vous allez lui offrir ?
<c La substitution de la Monarchie à la République peut entraîner
des conflits violents, dcmt vous ne voulez pas, dites-vous, encourir
la resiwnsabilité. D'abord ces conflits ne nous semblent pas aussi
vraisemblables que vous le supposez. Tout annonce, au contraire,
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796 MÉMOIRES D'UN ROYALISTE
que le pays laborieux, industriel et calme, éprouve un désir im-
périeux de sécurité que personne n'osera combattre de front; mais
en admettant votre hypothèse, en vous accordant que les passions
radicales qui se groupent sous le drapeau républicain, risqueront
un de ces appels aux armes qui lui ont déjà si mal réussi, croyei-
vous qu'ils ne le risqueront pas aussi contre vous? Croyez-vous
qu'ils accepteront docilement, la tête basse, une révision qui leur
arrachera pour dix ans toute chance de saisir le pouvoir? Assuré-
ment non, et l'on doit vous poser ce dilemme : Ou la République,
qui a encore quelques adhérents clairsemés, n'a pas d'armée, et
dès lors, l'argument que vous tirez de cette armée contre la Mo-
narchie est de nulle valeur; ou la République est plus populaire et
mieux armée que nous ne le supposons, et alors elle se dressera
contre vous aussi bien que contre nous.
« Vous mettez aussi votre enjeu à cette terrible loterie; seule-
ment votre enjeu n'en vaut pas la peine. Vous êtes coupables de la
témérité que vous nous reprochez, mais vous l'êtes, sans racheter
la témérité par le bienfait. Péril pour péril, aDFrontons-le du moins
pour le salut complet et définitif qui clôt l'ère des aventures, non
pour une combinaison qui ne termine rien, et qui vous fait, à votre
insu, les complices d'hommes dont vous ne partagez ni les théories
politiques ni les convoitises. »
Plus je reviens sur mes souvenirs, plus je me replace en face
de ces discussions dans lesquelles j'apportais tant de conviction,
tant d'ardeur, tant de passion peut-être, mais du moins tant de
passion pour mon pays, moins je comprends l'aveuglement égale-
ment sincère de mes interlocuteurs. Le duc de Broglie et M. de
Montalembert ont justifié, on n'en pouvait douter, l'hommage que
je rendais à leur désintéressement, et ils m'ont bien vite accordé
la douloureuse satisfaction de leurs regrets. Quel était donc le
motif d'une si grande aberration dans de si grands et de si hon-
nêtes esprits? Je croyais le deviner sans cesser de leur rendre
justice.
M. de Broglie n'était point encore tout à fait résigné à ne voir
dans M. le comte de Paris que l'héritier de M. le comte de Cham-
bord; lui aussi préférait attendre; mais il voulait, du moins, mettre
avant tout, la France en sûreté. Il ne voyait point cette sûreté dans
un second bail républicain, et il la cherchait dans un régime tran-
sitoire.
M. de Montalembert demeurait fidèle à la devise, si profondé-
ment gravée au fond de son âme : « Catholique avant tout. » Il
redoutait pour le catholicisme l'alliance trop étroite de l'Église et
de la royauté. Il demeurait effarouché par les compromissions des
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MEMOIRES D'UN ROTAUSTE 797
dernières années de la Restauration. Il demeurait séduit par Tex-
pëiience contraire sous la monarchie de Juillet et sous la Répu-
blique. Sa nature, qui avait horreur du moindre déguisement, ne
croyait pas facilement au mensonge et à l'hypocrisie; il lui ré-
pugnait d'entrevoir dans le second Napoléon, les mêmes violences
et les mêmes duplicités que dans le premier. Les doutes qu'il eût
pu concevoir à cet égard étaient balancés par le sentiment que
le Président savait donner, non seulement de sa modération, mais
aussi de son inertie. M. de Montalembert ne croyait pas beaucoup
à Tbostilité des desseins chez le Président, il croyait encore moins
à leur puissance. On l'avait rassuré pour l'Église, et tout en lui
s'explique par cette préoccupation dominante. Sa pensée reli^euse
s'est trompée ; une pensée ambitieuse et personnelle ne l'a jamais
égaré.
Pendant que tout ceci se débattait dans les plus intimes et les plus
affectueux entretiens, Louis-Napoléon ménageait de moins en moins
rAssembléc. Il lui avait demandé la loi du 31 mai, qui, par le seul
fait de quelques précautions dans la justification du domicile, avait
irrité la portion, non pas la plus nombreuse, mais la plus facilement
agitée du suffrage universel. Quelques semaines après, il demandait
à l'Assemblée de se déjuger et il le lui demandât par l'entremise
d'un ministère antiparlementaire. On pourrait croire qu'un pas
nouveau du Président sur le chemin des coups d'État faisait faire à
la majorité un pas équivalent dans la voie de l'union et de la résis-
tance ; c'est le contradre qui arriva.
M. Thiers et le général Changarnier se lièrent de plus en plus
étroitement et affectèrent de plus en plus des allures qui préten-
daient s'imposer. Le général Changarnier, ses plus fidèles admira-
teurs sont forcés d'en convenir, poussait jusqu'à l'excès deux qua-
lités qui font parfois les héros : l'énergie et la foi dans cette énergie.
Quand il fut destitué, on l'en vit très irrité, jamais déconcerté. Il
demeura convaincu qu'il commanderait l'armée par l'autorité de son
nom, tout autant que par le commandement officiel. U avait alors
un axiome favori, et parlant toujours de lui à la troisième personne,
il disait : « Quand Changarnier lèvera le doigt, n'ayez plus d'inquié-
tude I » Il ne croyait fermement ni à la stratégie de M. de Monta-
lembert, ni même à celle de M. Thiers. Il croyait tenir les événe-
ments à sa discrétion, et ce qui l'étonnait, c'est que là-dessus oa
ne s'en rapportât pas à lui.
La princesse de Lieven logeait dans l'ancien hôtel du prince de
Talleyrand, au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli.
On entrait souvent chez elle, soit avant d'aller au Palais-Bourbon,
soit en en sortant. Combien de fois n'ai-je pas entendu le général
10 DÉCEMBRE 1887. 51
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798 M^RS irUN ROYALISTE
nous dire là, en pldn abandon de causerie : <c Yons cherdKz tons
le saint où il n'est pas ! » II n'ajoutait pas un mot de plus, maïs sa
tète redressée, ses yeux étineelants, son sourire si fin expriaoaient
suffisamment te reste de sa pensée, ie suis convaincu qu*i) ne trom*
paît alors personne. Son mutisme, souvent affecté, ne dissioitilaûl
point un complot, mais il cachâût un rêve. Gbangarnier crut trop à
la renommée, aux souvenirs, aux liens de la fraternité d'armes. Il
n'aurait fait de sa dictature que le plus noble usage, mais il crut
trop obstinément à cette dictature.
M. Thiers, mis au pied du mur, prit enfm un parti, et son plan
une fois conçu, il déploya, pour le faire accepter ou pour l'imposer,
son ingénieuse et prodigieuse activité. En le voyant patronner
tout à coup cette république pour laquelle, jusque-là, il n'avait pas
assez d'imprécations, nous étions pris pour lui d'un sentiment
nouveau : « M. Thiers, nous disions-nous, est plus susceptible
d'attachement et de iGkl^té que nous ne l'aurions cni. Il fait, en ce
moment, à la maison d^Orléans le plus grand sacrifice qu'il pût lui
faire. » Ce sentiment, chez nous, était-il absolument une duperie?
Je me le sub demandé [rfusieurs fois, en voyant M. Thiers de iS71
à 1873. Cet ofnniàtre attachement à son poste, ces injustifiables
conces^ons pour s'y maintenir, cet enfantillage dans toutes les
jouissances du premier rang, m'ont fait reporter quelques aoopçons
en arrière.
M. Thiers, en 1851, croyait-il bien réellement à la présidence du
prince de Joinville, dont il affectait de parler sans y travailler?
Pressentait-il et souhaitait-il le succès de cette candidature? Etait-
il bien contrarié des objections qui naissaient autour de 1« à ce
sujet? Était-il même étranger aux représentations qui avaient pe«r
but de convaincre le prince qu'il ne convenait point à sa dignité et
à sa race de convoiter l'héritage du prmce Louis Bonaparte?
M. Thiers ne se réservait-il pas, qusmd les objections amraient
prévalu,^ de réclamer, pour son compte, la clientèle orléaniste et
le poste refusé par le prince de Mnville? Ne souriait-il pas à cette
situation quasi royale, un moment saisie et si vivement goûtée
vingt ans plus tard? Je ne le sais, et peut-être lui-même, à celte
date, ne le savait-il pas davatage. La plus merveilleuse sagacité ne
met pas à l'abri des illusions de Tamour-propre, et l'homme qui se
trompe rarement sur autrui se trompe souvent sur lui-ioëaie.
A. OE Fallocx.
La suite prochainement.
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LE MAHÉCHAL COMTE DE MOLTKE'
IV
Quatre ans passés à diriger les hommes, à les conseitler, & les
instruire, fût-ce dans l'empire le plos décadent, quatre ans en butte
à toutes les traverses d'une yie rudement accidentée, quatre ans
de réflexions mûries sur les gens et les choses, de preuves de
caractère, de surmenage physique, il y a là de quoi étoffer nu
homme pour le reste de l'existence, et, lorsqu'il s'agit d'un soldat,
que ces quatre années, l'arrachant au stage improductif des gradœ
subalternes, l'ont placé, dans toute la vigueur et la crânerîe de la
jeunesse, en faoe des grandes résolutions, des décisions suprêmes,
auxqndles tiennent des milliers de vies humaines, alors l'on peut
dire que le chef est né, et qu'il ne dépend plus, que du temps et
des circonstances, de le rév^er dans toute la saisissante beauté de
son génie guerrier. L'Orient avait fait de Moltke un honmie, lui le
sentait dnsi; il aimait à reporter sa pensée, avec une sorte de
culte reconnaissant, vers ce steppe ineiptoré de l'Asie-Miiieure,
où aucun Européen ne l'avait devancé, sauf Xénophon ; il se plai-
sait à rappder ces raids i perte de vue, par les monts, par les
plaines, au cours des fleuves, et il restait méditatif devant cette
antiquité grandiose, qui prit naissance aux rives du Ttgre et de
TEuphrate, mr les pentes du Taurus et de l'Antitaums, dont il
avait relevé les gigantesques vestiges, et qui l'étonnait encore, rien
qu*à s'en ressouvenir.
Par exemple, il vivait presque toujours en dedans, rarement au
dehors, il était le grand taciturne. C'est ainsi que le dépeint,
en ISâl, un écrivain allemand qui le vit aux bains d'Helgoland, où
on l'avait envoyé refaire sa santé :
Maigre de corps, de haute stature, des traits très accentués sur un
visage émacié et bronzé, dont la bouche aux lèvres minces toujours
hermétiquement closes, dont la gravité silencieuse ne s'éclairaient en
aucun cas pour répondre à la franche gaieté, aux saillies joyeuses, à
rattachante conversation d'un entourage qui ne put jamais l'arracher
< ^oy. le Correspondant du 25 novembre 1887.
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80O LE MxVRÊCIiAL COMTE DE MOLTKB
au livre dans lequel il demeurait plongé. A le regarder, ce qu'on
voyait clairement, bien clairement, c'est qu'il avait dû supporter les
incroyables fatigues dont il parle dans ses Lettres, et qu'une volonté
de fer, aidée de tout le ressort de la jeunesse comme de la santé, aydt
seule pu le soutenir dans un pareil effort. Il avait alors quarante ans,
mais il en paraissait cinquante. Ce qui frappait surtout en lui, c'était
la simplicité, la droiture et le naturel de tout son être, dont la réserve
n'apparaissait plus à la longue que comme une certaine taciturnité
native.
Les lettres sur la Turquie parurent en 1841. Avant d'attirer
l'attention publique, elles avaient déjà révélé la valeur du futur
chef d'état-major général dans Je cercle intime de sa famille et de
ses amis, où, passées de main en main, elles exdt^ent au plus
haut point l'intérêt de tous, ainsi qu'une sympathique admiration
pour leur auteur. Parmi les personnes qu'elles avaient tout parti-
culièrement impressionnées se trouvait une jeune Anglaise, Mary
de Burt, belle-fille d'une sœur de Moltke, qu'avait épousée en
seconde noces, durant l'absence de son frère, John Heytinger Burt
esq., déjà père de trois enfants. L'ima^ation de misSjMary lui avait
tant de fois dépeint les périls courus par le hardi voyageur, qu'elle
le connaissait déjà, lorsqu'il lui apparut, à son retour, tout ennobli
du prestige de sa rude campagne, et des mâles qualités qu'il y
avait déployées. Par sa grâce aimable, elle sut vaincre sa réserve,
elle se plaisait à l'entendre raconter ce qu'il avait vu, ce qu'il avait
fait, ce qu'il avait souffert.
Le More de Venise nous avait déjà montré comment les jeunes
filles s'éprennent d'abord des beaux récits guerriers, des hauts
faits d'armes, des dramatiques aventures, puis ensuite du héaros
qui les leur conte simplement, après y avoir joué sa vie :
She lov'd me for the dangers I had pass'd
And I lov^d her, Ihat she did pity them.
Moltke, de son côté, fut conquis par cette douce et fraîche vision,
qui l'accueillait au pays retrouvé, il subit le charme de cette tendre
sympathie, et il se résolut à lier son existence à Mary de Burt,
qu'il épousait le 20 avril 1842, quelques jours après avoir été
promu major.
Cette union, particulièrement heureuse, ne fut jamais troublée
par le plus léger désaccord; la mort la dénoua pendant la veillée
de Noël 1868. En souvenir d'un passé qui lui parle de la plus
intime communauté d'idées et de sentiments, le grand penseur
militaire, le grand maître des batailles s'arrête encore souvent,
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 80l
durant chaque séjour daus sa propriété de Kreisau, devant le
monument funéraire, où repose celle qui partagea sa vie. Élevé
d'après le dessin même du maréchal, très simple dans sa construc-
tion de briques avec encadrement en grès, au milieu d'un fouillis
d'arbustes, il se dresse, tout près du parc, sur le point culminant
d'une colline escarpée, et ne supporte d'autre ornement que l'image
du Sauveur, le bras levé pour bénir, avec cette inscription :
l'amour est l'accomplissebient de la loi divine.
Après son mariage, Moltke passa trois années à Magdebourg, où
il écrivît et fit paraître un grand ouvrage militaire sur la campagne
turco-russe dans la Turquie cTEwrojoe 1828-1829. Ce livre, dans
lequel l'armée russe est sévèrement traitée, ne laissa pas que d'émou-
voir le monde militaire; il eut surtout du retentissement en Russie.
Trop de campagnes se sont succédé plus récemment sur le même
théâtre de guerre, pour qu'il offre autre chose aujourd'hui qu'un
intérêt historique. Nous n'en retiendrons que cette seule phrase,
laquelle clôt une série de considérations sur les difficultés d'assiéger
Constantinople, et nous prouve péremptoirement que le maréchal
de Moltke n'a jamais varié sur la manière dont il entend assiéger
les capitales : « Sur des villes d'un demi-million d'habitants, la
force des armes n'a pas de prise, seulement elles tombent d'elles-
mêmes. »
Au mois d'octobre 1845, Moltke, nommé aide-de-camp du prince
Henri de Prusse, oncle du roi Frédéric-Guillaume IV, rejoignait ce
prince à Rome. Converti au catholicisme, le prince y vivait depuis
longues années, en proie à une maladie incurable, mais, du fond
de son lit, très renseigné sur les moindres intrigues de la diplo-
matie européenne, et très fidèle correspondant de son royal neveu.
Près de ce prince impotent, le service d'aide-de-camp comportait
naturellement de nombreux loisirs. L'activité de Moltke put se
donner carrière sur la ville éternelle. Il l'étudia dans tous ses
détails, il en visita les moindres recoins, il voulut aussi s'en assi-
miler le passé, et travailla son histoire jusqu'aux temps les plus
reculés; enfin, fidèle à ses instincts de topographe, il leva le plan
de tous les environs, plan qui fut publié quelques années plus tard.
Chaque jour, à cheval dès l'aube, il s'enfonçait dans cette merveil-
leuse campagne romaine, qu'il aimait en poète, en artiste; sa femme
partageait souvent ces excursions, et lorsque, après avoir gagné
une hauteur, il se décidait à installer sa planchette, ce n'était jamais
sans avoir rempli ses yeux et son cœur de cette nature ardente,
aux étranges et puissantes colorations. Voici un joli tableau
emprunté à ses Notes de vayaye :
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«02 LE MARECHAL COMTE DE MOLTEE
Quelle senBation délicieuse de cheminer dans la fraîcheur du matin
par la ville endormie, de se sentir dégagé de l'étouffante étreinte des
murs des jardins, de respirer à Taise dans la libre et large plaine, et
de reprendre la tâche quotidienne avec d^ forces renouvelées ! Afin de
s'orienter, on choisit pour station un point élevé, et, pendant que
Taiguille de la boussole hésite avant de se Qxer, le regard embrasse
ravi un splendide panorama. Les environs solitaires sont pleins
d'ombre et de silence, Toreille ne perçoit pas encore les volées sonores,
qui ébranleront les sept collines au réveil des cloches des trois cent
soixante églises. Pas une maison, pas un homme, seulement quelques
lézards, qui, du fond d'un vieux mur crevassé, avec leurs yeux pétil-
lants d'intelligence, regardent ma planchette commencée, puis rentrent
et disparaissent tout effarés. YoUà que flotte le disque d'or du soleil
sur les nK)nts Sabins, et une brise légère fait frissonner les hautes
cimes des pins. Les contours s'éclairent, Ton reconnaît les objets à
trois ou quatre milles de distance, les villas qui bordent les hauteurs
boisées de Prascati, et les voiles éblouissantes sur le bleu sombre de
la mer. Cependant il j faut se mettre au ti^avail, il ne s'agit {dus de
fixer cette contrée dans ses impressions picturales, il faut la saiûr
dans ses conditions physiques. Gela tous entraine à travers les roches
des ravins boisés, les vastes prairies des vallées ou sur les libres som-
mets aux cimes embroussaillées. De toutes ces beautés la ravissante
image est toujours là, se dressant où qu'on aille, pendant que voire
planchette arrache au sol le secret de ses multiples décors.
Le séjour de Moltke à Rome emprunta aux circonstances un
intérêt supérieur. Le 1" juin 1846, le pape Grégoire XVI mourut.
Depuis quelques heures déjà le pape était mort, que dans Rome
tout le monde l'ignorait.
Le prince Henri pourtant le savait, raconte Moltke, et aussi qudques
initiés. Un soir, étant près du lit du prince, je l'entendis dire : « Gré-
goire XVI est mort. Dieu ait son âme. » Je le supposais endormi et je
crus qu'il rêvait; mais quelques jours plus tard, alors que l'annonce
de la mort devint officielle, les paroles du prince me revinrent à
l'esprit et je les rapprochai de la venue d'un prêtre inconnu gui,
l'après-midi, s'était précipité dans le palais, tout hors d'haleme, et
avait obtenu du prince un entretien secret.
Cela me procura l'occasion de voir un conclave. Je fus témoin de
l'indescriptible enthousiasme qui porta au siège pontifical le cardinal
Maslaî Ferretti, j'entendis les transports d'une foule en déKre emplis-
sant l'air pendant des heures de ses : Evviva Pio nono !
Le 12 juillet de la même année, le prince Henri de Prusse nnoo-
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LE MÂRÉGHiL COMTE DE MOLTKE 803
rait i son tour. Pour ramener son corps à Berlin, la corvette à
voiles t Amazone avait été envoyée à Civita-Vecchia. Après avoir
accompagné le cercueil jusqu'à Gibraltar, Moltke débarqua en
Espagne, afin de prendre l'avance nécessaire à régler les prépa-
ratifs du débarquement i Hambourg. Il y gagna l'occasion de
visiter Séville, Cordoue, et, poursuivant sa route vers la Casiille,
il traversa une colonie allemande, la CaroJina. Vainement on eût
essayé d'y surprendre un seal vestige de la langue allemande.
Cette disparition si complète de l'idiome orig^l lui tient au cœur,
et il fait cette constatation mélancolique :
Partout où ils se présentent, nos compatriotes font les meilleurs
colons, les sujets les plus soumis, les travailleurs les plus infatigables,
seulement ils cessent d'être Allemands. Us deviennent Français en
Alsace, Russes en Gourlande, Américains au Mississipl, Espagnols dans
les Sierras. Oui, ils renient les liens brisés d'une patrie évanouie.
Cependant Moltke avait autre chose à faire qu'à recueillir des
impressions de voyage, mais, quelque pressé qu*on fût alors, on
n'allait pas vite en diligaice; on était bien forcé de prendre son
temps et de voir le pays. Pour comble de disgrâce, il tomba à
Madrid le jour du mariage de la jeune reine Isabelle, oe qui lui
Talut presque de coucher à la belle étoile, tant la ville fourmillait
d'étrangers; il s'enfuit, malgré les fttes qui se préparaient, empor-
tant une bonne impression de la nation espagnole.
Pas une fSois, dit-il, on ne m'y a demandé l'aumône: pour descendre
à mendier, le plus misérable a trop de fierté. L'homme se tient silen-
deux et grave, son manteau drapé sur Tépaule, dans une pose de
tatleau, dédaignant la mode française et gardaat son vieux costume
national, différent suivant chaque province. L'Espagnol de la dernière
eondition exige d'être traité avec une certaine considération, il acœpte
toujours avec plaisir un cigare offert amicalement. De tous les étran-
gers, TAUemand est ici le mieux vu. Les Français ont lœissé de trop
mauvais souvenirs dans le pays, et les Espagnols se reportent toujours
-volontiers par h pensée aux souverains allemands qui portèrent Sé-
rieusement le sceptre espagnoL
11 serait peut-être plus équitable de considérer Châries^nint et
Philippe II comme des souverains espagnols qui ont porté la cou-
ronne impériale d'Allemagne, mais il est de mode allemande d'an-
ixexer histcHiquement ou géograj^qu^Knt tout ce qui passe &
bonnète portée.
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804 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
De 1846 à 1855, Moltke, nommé lieutenant-colonel, puis colonel,
passa par l'état-major du Vlll* corps d'armée, par le grand état-
major général, puis fut appelé au poste de chef d'état-major du
IV* corps à Magdebourg. Le 1*' septembre 1855, le prince Frédéric-
Guillaume de Prusse, aujourd'hui prince impérial d'Allemagne, se
l'attachait comme premier aide-de-camp. Ce fut dans l'automne de
l'année suivante que Moltke accompagna le prince à Moscou, oii
celui-ci devait représenter la maison royale de Prusse au couron-
nement de l'empereur Alexandre IL Les impressions de ce voyage
ont été consignées dans une série de lettres que le générai de
Moltke, car il venait d'être promu général-major, adressa à sa
femme, et qui furent publiées plus tard sous le titre de : Lettres
sur la Russie. Écrites pour une jeune femme, elles sont pleines de
détails mondains, de descriptions de toilettes; elles tiennent un
compte exact de toutes les présentations, n'oublient aucune fète^
aucune représentation ofiicielle ; au surplus, elles témoignent de la
grande tendresse du général pour celle qui partageait sa vie.
Tout en étant loin, sans doute, d'avoir l'importance des Lettres
sur r Orient j elles se lisent agréablement, et sont encore, sous
bien des rapports, instructives aujourd'hui. La première partie de
ces lettres est datée de Pétersbourg, où le prince de Prusse était
arrivé par mer. Elles nous font assister au défilé interminable des
visites d'arrivée, passer en revue l'empereur, l'impératrice, les
grands-ducs, les grandes-duchesses; les habitudes, l'étiquette de
la cour, jusqu'à la cuisine et la rapacité des larbins, y sont soi-
gneusement notées; aussi ce mouvement fatigue-t-il un peu ie
lecteur, comme il a dû fatiguer Moltke. La seconde partie fut écrite
à Moscou. J'aime mieux cette dernière; l'auteur est en pleine pos-
session de son sujet, et le cadre prête davantage. L'on a dit souvent
que Moscou était bien plus réellement la capitale de la Russie que
Saint-Pétersbourg. C'est la vérité; Moscou est la ville ssûnte de la
vieille Russie ; elle en conserve toutes les richesses, tous les monu-
ments, toutes les reliques; elle reste le foyer des traditions du
peuple russe. Lorsqu'il créa Pétersbourg, au bord du golfe de Fin-
lande, Pierre le Grand voulut répondre à l'aggression de Charles XII
en plantant sa capitale bien en face de la Suède, pour garder doré-
navant celle-ci sous l'œil du maître. Mieux inspiré pourtant si,
prévoyant l'immense avenir réservé à son empire, il l'eût portée
aux rives de la mer Noire, dans un climat tempéré, à deux pas de
Constantinople, là par exemple où se dresse Sébastopol. Péters-
bourg a je ne sais quel aspect de ville neuve qui n'évoque rien du
passé. Moscou, au contraire, c'est toute la Russie. Le chemin de
fer, qui relie les deux capitales, existait déjà à cette époque, seule-
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 805
ment, pour franchir les 87 lieues qui les séparent, l'empereur
mettait alors quatorze heures, et les particuliers vingt-deux.
L'exploitation du chemin de fer parait, du reste, très bien organisée.
Sur tout le parcours il y a double voie, les gares sont bâties avec
solidité et môme avec une certaine magnificence. Plusieurs de ces
gares ont d'excellents salons de réception pour Tempereur. Les wagons
sont très commodes, mais très lourds. Les montées sont très modé-
rées, ainsi qu'on pouvait le prévoir dans ce pays-ci; aussi a-t-on
construit autant que possible la voie en ligne droite, sans se soucier
de lui faire toucher les villes, sauf celles du point de départ et du
point d'arrivée. Le chemin de fer appellera à l'existence de nouvelles
villes, mais faut-il pour cela laisser périr les anciennes? Du reste, les
chemins de fer n'ont jusqu'ici rien appelé à l'existence, sinon les gué-
rites des aiguilleurs et des barrières.
Ces barrières forment, avec les pierres milliaires, le seul ornement
de cette contrée incroyablement désolée, inculte, plate et uniforme,
dans laquelle on s'engage dès que l'on a dépassé les dernières maisons
de Saint-Pétersbourg. Aussi loin que s'étend le regard, des marais,
des pousses d'aulnes, des pins rabougris; rarement nn champ cultivé,
plus rarement encore un village. L'église, avec sa coupole d'un vert
clair et ses murs blanchis, donne toujours, de loin, un aspect riant
aux villages. Mais dès que l'on s'en approche, on s'aperçoit que les
maisons sont presque toutes de misérables huttes, sans jardins et sans
arbres.
Moscou lui apparut bien merveilleux, au sortir de cette désola-
tion. L'impression qu'il ressentit devant cette vieille ville fut telle,
qu'il renonça à la traduire, il la compara vainement à tout ce qu'il
avait vu jusque-là, et ses souvenirs ne lui apportèrent rien qui pût
soutenir le parallèle : le Kremlin surtout Tétonnait avec ses
murs hauts de 60 pieds, leurs créneaux dentelés et leurs donjons
gigantesques, le château colossal du Tzar et Iwan Weliki; il avouait
que tout cela formait un ensemble unique dans le monde.
Au milieu des splendeurs du couronnement, dont il ne perd pas
une péripétie, et qu'il décrit minutieusement, en homme qui sait
combien ces détails feront la joie de celle à qui il les adresse, le
général, dominé par sa passion exclusive, pense sans cesse à
l'armée, et revient avec complaisance sur chaque cérémonie mili-
taire. Lorsque les commandants des régiments viennent recevoir
le mot d'ordre chez l'empereur, il est là, examinant en connais-
seur hussards et cuirassiers, Tartares et Tcherkesses, Cosaques de
la ligne, de la mer Noire et de l'Oural; il s'éprend d'un certain
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806 LE MARECHAL GOMTK DE MOLTKE
régiment de gardes de Tempire, dont l'uniforme est emprunté an
costume national, caftan et large pantalon dans les bottes, il sou-
haite le voir étendre à toute Tannée russe. La grande revue de
Pétrofskoï lui fait admirer soixante-cinq mille hommes d'infanterie
sous les armes, dix mille sabres et cent trente six bouches à feu;
il calcule le temps du défilé, l'étendue du front, si, au lieu d'être
massées, les troupes eussent été sur une seule ligne, et comme
elles arrivent de Pétersbourg, il est frappé de ce fait, qu'après
de si longues journées de nciarche, elles puissent se présenter i
peu près sur le pied de guerr ^
D'ailleurs, l'appareil du pays est tout militaire, les châteaux, les
couvents sont tous fortifiés. Ils étaient autrefois les refuges du
peuple entier contre les incursions des Tartares :
Sans cesse les gardes regardaient du haut des créneaux les plus
élevés du Kremlin vers le sud, parcouraient an] regard la vaste plaioe,
et quand la poussière commençait à tourbillonner à l'horizon, quand
la cloche d'iwan Weliki faisait entendre ses coups d'alarme, tout le
monde courait aux forteresses, et les bandes de cavaliers furieux cher-
chaient en vain à ébranler leurs remparts.
' Les revues seules ne pouvaient pas contenter le général de
Moltke, il voulait voir ie soldat chez lui, de tout près, dans son
camp ; un jour il s'échappa et s'y rendit :
Nous allons au camp de Tinfanterie et de l'artillerie à pied, écrit-il.
Celte ville en toile avec ses 50 000 habitants et ses rues larges et
droites, au milieu de la plaine nue et sans arbres, est bien appropriée
à son but ; dans chaque cellule habitent quatone de ces moines mili-
taires. Us sont couchés sur une barbette en bois couverte d'un peu de
paille et ils s'enveloppent de leurs longs manteaux gris. Le haYresac
sert en guise d'oreiller, et les fusils brillants se dressent au milieu de
la tente. Chaque tente est entourée d'un petit rempart en terre, afin
d'empêchar l'eau d'y pénétrer. Les pluies torrentielles étant fré-
quentes, ces digues sont nécessaires, et c'est tout au plus si quelga^
gouttes tombent du sonunet de la tente. Au milieu du mois de juillet
il a fait tellement froid, que l'on a allumé de grands bûchers, mais la
pluie les a tout aussitôt éteints. Ea ce moment tout est poussière.
La nourriture est très bonne; chaque homme reçoit trois livres
d'excellent pain de seigle par jour et une demi-livre de viande. Les
compagnies cuisent elles-mêmes leur pain. L'ordinaire se compose de
soupe aux choux, schtschi^ et de bouillie de blé de sarrasin. On prend
le dîner en plein air, par compagnies, sur des tables et des bancs
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 807
dressés par les soldais, et sans se soucier du temps qu'il fait. Demandez
i ces gens comment ils se portent, ils vous répondront, comme un
seal bataillon, comme un seul homme, qu'Us se portent parfaitement
bien. Ils se tiennent le plus volontiers derrière le campement, où ne
passe jamais d'officier devant lequel ils soient tenus de s'aligner. Ils
s'assoient par terre avec leurs chers manteaux et font la causette
jusqu'à ce que les Cosaques viennent les chasser.
n en est du soldat comme de la nation tout entière : sans ses chefs
il serait dans l'embarras le plus mortel. Qui est-ce qui penserait pour
lui, qui le conduirait, qui le punirait? Si le soldat européen rencontrait
son officier dans un état d'ébriété, tous les liens de la discipline se
relâcheraient aussitôt; le soldat russe au contraire couvre l'officier ivre
dans son lit, le lave, et lui prête le lendemain, quand Fivresse est
passée, la même obéissance rigoureuse qu'auparavant.
L'autorité en Russie a un caractère divin en même temps que
paternel; le soldat, l'homme du peuple, s'adressant au tsar,
rappelleront batuchka — petit père — et l'État leur paraîtra une
extension de la famille. Chez le peuple russe, la souoiission n'exclue
pas les qualités do virilité et d'énergie, ni surtout le patriotisme. A
maintes reprises, l'attitude de ce peuple provoque l'admiration du
général de Moltke. Souvent il s'échappait par les rues, et marchait
au hasard, coudoyé par la foule dans une fête populaire, pendant
une illumination, et son étonnement allait toujours croissant.
Rien ne m'a surpris, dit-il, comme la modestie, Tesprit d'obéissance
et le calme de ces gens là. On n'imagine pas de peuple plus inoffensif,
plus décidément bon enfant que le peuple russe.
A ce moment, rien ne faisait prévoir les ravages qu'une secte révo-
lutionnaire devait bientôt exercer dans sa masse profonde ; sa foi
religieuse, sa fidélité divers le tsar, son amour pour la pati^ie
semblait lui ouvrir d'incalculables destinées, surtout si l'on réfléchit
que le noyau de ce peuple est formé de trente-six millions de
Vieux-Russes, d'hommes de même origine, de même culte, de même
langue, en un mot de la plus grande masse homogène du monde.
Quelles seront-elles aujourd'hui que les idées modernes montent et
tendent à submerger l'autocratie des tsars? Il est facile de prévoir
que le régime représentatif importé en Russie y aurait la même
influence qu'ailleurs, qu'il l'arrêterait dans l'essor de ses conquêtes,
la ferait plus européenne, tournerait ses préoccupations vers les
seules améliorations à l'intérieur, et l'amoindrirait à l'extérieur.
Le jour du départ du prince de Prusse était arrivé. Le voyage
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808 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
devait se faire en poste jusqu'à Varsovie. Il pleuvait. A midi
l'empereur vint prendre le prince pour assister aux grandes manœu-
vres, qui avaient lieu à Pétrofrfkoï. Ici, il faut citer encore Tauteur
des Lettres sur la Russie^ pour comprendre à quelles dures corvées
sont parfois vouées les existences princières :
Le thermomètre est descendu presque jusqu'à zéro, le vent souffle
avec violence, la pluie nous fouette le visage, les troupes nous atten-
dent les pieds dans la boue; épauleltes, uniformes brodés d'or, croix,
tout est éclaboussé par la suite, composée de plus de cent officiers à
cheval.
La revue ayant duré quatre heures, nous retournons à la maison,
trempés jusqu*aux os et transis de froid. Après le dîner, nouvelles
visites d'adieu, et à minuit nous partons dans des voitures attelées de
quatre chevaux. Pendant les deux premières journées il pleut cons-
tamment, et il fait up froid terrible. L'aspect du pays est désert et
désolé. On n'aperçoit que de rares habitations; la plupart da temps on
voit des forêts et des terres non cultivées.
Partout nous trouvons des chevaux tout prêts, et on met trois à
quatre minutes à les atteler. Puis on repart au galop. En somme, nous
mettons en mouvement plus de deux mille chevaux pour arriver à
Yarsovie. Nous entrons dans cette ville à trois heures du matin, nous
y dormons deux heures et nous repartons en chemin de fer. Noire
voyage aura duré sans interruption cinq jours et six nuits.
Le général de Moltke avait dû accompagner le prince royal
deux fois en Angleterre, l'une à l'occasion de son mariage avec
S. A. R. la princesse Victoria, l'autre lors de l'enterrement du
prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, mari de la reine d'Angle-
terre. A ce second voyage, le retour s'effectua par la France et
servit naturellement de prétexte à une visite à l'empereur, ainsi
qu'à l'impératrice des Français. L'on eût dit que le général était
appelé, comme plus tard le prince de Bismarck, à prendre la
mesure du souverain qu'il devait un jour déposséder. Bien (^b
l'empire fût dans sa période ascendante, la situation de la France»
si forte, si brillante en apparence, laissait déjà percer quelques
points faibles, de légers dessous; l'œil exercé de M. de Moltke ne
s'y trompa pas, ses impressions de voyage en témoignent dans
maints passages.
Entouré de grands honneurs à son débarquement à Calais, le
prince de Prusse avait été reçu à la gare du Nord par le prince
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 80»
Napoléon, dont Moltke admira la ressemblance avec son oncle, le
grand Napoléon. « Ce sont les mêmes cheveux noirs, la même-
pâleur de visage, le même profil àUmperator romain. » A son:
arrivée aux Tuileries, par contre, il ne trouva pas le moindre air
de famille à Napoléon III :
Je m'étais représenté Louis-Napoléon bien plus grand, écrit-il à.
M"*" de Moltke; il a très belle tournure à chevsJ, il est moins bien ii
pied. Ce qui me frappa dans sa figure, ce fut une certaine impassibilité
des traits et son regard éteint. Un aimable et bienveillant sourira
éclaire sa physionomie, laquelle n'a rien de napoléonien. La plupart
du temps, lorsqu'il est assis, il demeure tranquille, la tète inclinée
d'un côté, et cette même tranquillité, qui ne Tabandonne jamais dans
le danger, pourrait bien être la raison du prestige qu'il exerce sur
Tesprit mobile des Français. Les circonstances ont montré que sa
tnuiquillité n'est pas de l'apathie, mais bien le produit d'un esprit
supérieur et d'une forte volonté. Dans un salon, il conserve un main-
tien imposant, non qu'il veuille en faire parade, cependant sa conver-
sation semble toujours empreinte d'une certaine timidité. Cest bieru
un empereur, ce n'est pas un roi. Napoléon III n'a rien de la
sombre gravité du grand Napoléon, ni le masque impérial, ni la dé-
marche calculée. Louis-Napoléon a pour lui l'habileté, l'insouciance
des moyens, la persévérance et la confiance en soi, j'ajoute qu'il a
toujours fait preuve de modération et de douceur; le tout est recou-
vert d'une apparence de tranquille indifférence. C'est à cheval seule-
ment qu'en lui éclate Yimperator. Simplejpour sa personne, il n'oublie
pas que les Français veulent à leur souverain une cour éclatante.
L'impératrice était alors à peine âgée de trente ans ; elle apparut
au général comme une radieuse vision.
Elle est belle et élégante, les épaules et les bras sont d'un modelé
merveilleux, la taille svelte, sa toilette recherchée, pleine de goût^
riche sans être chargée. Elle portait une robe de satin blanc d'un
drapé si opulent, qu'il est impossible que, pour s'en rapprocher et
dans leurs robes à venir, les dames n'emploient pas quelques aunes
de soie de plus; sur la tête une coiffure écarlate, autour du cou un
double rang de perles magnifiques. Elle parle vite et beaucoup, et
montre eu cela plus de vivacité qu'on n'a accoutumé des personnes-
en si haut rang.
Au fond, tout en le charmant, elle scandalise légèrement le
général, habitué à d autres sévérités d'étiquette. Il y a une curieu
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810 LE MARÉCHAL COMTE DB MOLTKfi
peinture d'un de ces cercles intimes chez l'impératrice, qui alors
occupaient tant les conversations mondaines. L'on parlait de
magnétisme, et l'un des chambellans se laissa magnétiser par un
médecin qui se trouvait là. Le sujet semblait dormir, suait d'an-
goisse, et pleurait en même temps. Au médedn qui lui demandait
s'il souffrait, il répondit : Oui. — Où donc? — Au cœur. — Vous
ne dormez donc pas bien ici? — Non. — Où souhaiteriez-vous
être? — La question fit réfléchir l'impératrice, elle craignit que le
chambellan magnétisé ne laissât échapper. quelque confidence déli-
cate devant ce public choisi et aux écoutes. Rapidement elle coupa
court au dialogue, en jetant ces mots : « Ah I ne posez pas cette
question-là, il dit quelquefois des bêtises I »
Le luxe de la cour impériale, le ton qui y régnait, les plaisirs
qui s'y succédaient^ ne pouvaient qu'exciter la curiosité et l'éionne-
ment du prince de Prusse et de sa suite. Durant la première naît
qu'il passa dans le pavillon de Blarsan, le général de Moitié n'en
dormit pas, tant les somptueux tapis, les lourdes tentures, le
bûcher qui flambait dans la cheminée, l'illumination de l'apparte-
ment, les tableaux et les vases de prix avaient fait d'impressioD sur
son esprit, très enclin, comme chacun sait, à la parcimonie. Les
frais de représentation du baron Haussmann le laissent rêveur,
aussi bien que les millions engloutis dans le percement du nou-
veau Paris. Son esprit méthodique aime à compter, et ici tout loi
paratt incalculable. Soit qu'il visite le Louvre ou Versailles, soit
qu'il prenne part à une chasse à courre à Fontainebleau, devant
la richesse de nos palais, la splendeur des écuries impériales, un
sentiment domine, l'étonnement. Il n'y a que notre armée qui lui
paraît médiocre. S'il visite la caserne du Château-d'Eau, il trouve
la façade élégante, mais l'intérieur sale. S'il assiste à un défilé sur
la place du Carrousel, où Napoléon III aimait à convoquer souvent
quelques régiments pour les passer en revue, il observe que la
tenue sous les armes est très abandonnée, le maniement d'armes
à peine ébauché, et la cadence du pas très mal conservée.
On dit que les Français s'en soucient peu, remarque-t-il, c'est leur
affaire, pourtant, si Ton en juge par le bataillon de Saint-Cyr, ils se
donnent tout le mal nécessaire pour y atteindre, lorsque la cbose leur
parait possible. Chez nous, il est absolument défendu de frapper les
crosses comme s'y exercent les Saînls-Cyriens, et il n'y a qn'un tuai
endommagé qui puisse résonner si fort dans une attaque d'arme. Le
fusil français est solide, même un peu massif, mais très bon et fa-
briqué pour être durable. Ici on ne veut pas entendre parler des
armes de précision, car on s'en promet peu de résultats en campagne.
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LE MàBEGHAL comte DE MOLTKB 811
Les chasseurs seuls, ainsi que Tinfantene de la garde, ont des carabines
rayées. Ujae arme aussi délicate que notre fusil à percussion centrale
ne pourrait pas êlre mise entre les mains de rin&nterie française. Il
y faut le soin infini et la surveillance dont on entoure chez nous la
troupe et l'entretien de son arme.
Mon Dieu non, Tinfanterie française a prouvé depuis qu'on pou-
vait lui confier le maniement d'une arme délicate, seulement cette
arme il fallait la découvrir pour la lui donner, et de pareils progrès
n'étaient guère stimulés sous le second empire, qui fut le plus beau
temps de la routine militaire.
VI
Pour M. de Moltke, c'était mainteaiant fini des voys^es, et des
loisirs aussi. La succession du général de Reyher à la tète de l'état-
major prussien venait de lui être offerte, et il n'était pas homme à
se dérober à un pareil fardeau et à un pareil honneur.
A son entrée en fonctions, le 29 octobre 1857, il tr(Mivait une
institudon sérieusement organisée, complètement indépendante,
en ce sens qu'elle ne relevait que du dief de l'État, assise déjà sur
des bases solides. Le fonctionnement du service de l'état-major
prussien était unique en Europe, où personne ne le connaissait, ni
ue l'appréciait à sa juste valeur. Il datait de 1821 et du général de
Mûffling, à qui on devait la réorganisation du service des cartes,
d^ services de la triangulation et de la topographie, les voyages
de reconnaissance des officiers d'état-major, ainsi que les voyages
d'état-major pour l'état-major général. Le successair dn général
de Muffling, en 1829, le général de Krauseneck, peut être regardé
conune le véritable créateur des grandes manœuvres. £nûn le
général de Reyher occupa ce poste, de 18 A8 à 1857, jusqu'au
jour où, comme nous le disions tout à l'heure, l'héritage en fut
recueilli par celui qui devait effacer tous ses prédécesseurs.
M. de Moltke trouvait l'état-major prussien mis à sa vraie place,
c'est-à-dire travaillant sous les yeux du chef de l'État et de l'armée,
et la situation du chef d'état-major général envisagée par tous
rationnellement, pratiquement, comme il l'avait toujours conçue,
comme tout bon esprit doit la concevoir, à savoir qu'il importe, de
toute nécessité, que la personne même qui, en temps de paix, a
dirigé tout le travail, soit aussi, en temps de guerre, chargée de la
conduite supérieure des opérations. En somme, tout se tient : les
opérations découlent de la mobilisation, comme celle-d de l'orga-
nisation ; il faut être stupide ou aveugle pour confier, comme cela
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812 LE MARÉCHAL GOMTK DE MOLTKC
se passe dans des pays que nous ne nonunerons pas, Texercice de
ces hautes et difficiles fonctions à une personne appelée au moment
même de la mobilisation , alors que la concentration s'opère en
dehors d'elle, d'après un plan élaboré sans sa participation, enga-
geant de fait la période des opérations, dont elle est le premier
acte.
Dans les États où le chef d'état-major général est subordonné
au ministre de la guerre, on part de l'idée que ce ministre, dont
l'approbation et la coopération sont indispensables à l'exécution
des mesures préparatoires, s'attribuera, au moment de la décla-
ration de guerre, les fonctions de major général de l'armée. Hais
cette présomption est en principe mal fondée, car ce n'est qu'excep-
tionnellement qu'on trouvera une personnalité qui réunisse en elle
toutes les qualités qu'on doit exiger d'un ministre de la guerre et
d'un chef d'état-major, une individualité assez complète pour per-
sonnifier à la fois le commandement et l'administration de l'armée.
D'ailleurs, en temps de guerre, l'individualité la mieux douée ne
saurait porter un seul instant ce double fardeau, et, de deux choses
également f&cheuses, l'une se produira, ou le ministre restera, et
il faudra improviser le major général, ou le chef d'état-major res-
tera, et il faudra courir à la recherche d'un ministre.
En 1857, le cadre de l'état-major, sur le pied de paix, comprenait
soixante-quatre officiers, et quatre-vingt-trois sur le pied de guerre,
soit un surplus de dix-neuf officiers. Toutes les places furent donc
msément remplies en 1859, lorsque l'armée prussienne fut mobilisée.
Bien qu'on y eût remédié tant bien que mal, la campagne de 186&
démontra surabondamment l'insuffisance du cadre. Le plan de
mobilisation se faisait alors seulement par divisions, les états-
majors de corps d'armée conservant leur cadre du pied de paix,
et les divisions étant incorporées dans des corps d'armée nouveaux,
sur le théâtre même de la guerre. On ne para aux besoins du
moment qu'en empruntant largement au grand état-major, qui eut
dès lors fort à faire pour assurer tous les services qui lui incom-
baient.
L'augmentation du cadre fut donc décidée en principe, mais elle
ne devint un fait accompli que grâce à l'ordre royal du 31 jan-
vier 1867, lequel posa les dernières bases de l'organisation actuelle
de l'état-major prussien. Il fut divisé en cadre principal Baupt-
etat^ comptant quatre-vingt-huit officiers, et en cadre latéral iVcfren-
etat^ ce dernier comprenant vingt et un officiers destinés à des
travaux purement scientifiques et attachés d'une façon permanente
à leur emploi.
Les besoins de la mobilisation en 1870 exigèrent cent soixante et
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LE MARÉCHAL GOMTfi DE MOLTKE 813
un officiers pour l'armée prussienne seulement. On n'en avait que
cent neuf, ce fut une augmentation de plus de moitié.
Aujourd'hui Ton compte cent onze officiers au Hauptetat;
trente-six au Nebenetat^ soit cent quarante-sept, auxquels il faut
ajouter une quarantsdne d'officiers appelés pour un an à des fonc-
tions d'état-major. De ces cent quarante-sept officiers, soixante-
douze appartiennent à l'état-major des troupes, soixante-quatorze
au grand état-major.
Ce grand état-major a une organisation spéciale, qui a donné
jusqu'ici des résultats incomparables. Le chef d'état-major a la
direction suprême des travaux et des études, de même qu'il a la
haute main sur le recrutement de l'état-major dans toute l'armée.
Le grand état-major est divisé en trois sections chargées de suivre
tous les événements militaires à l'extérieur comme à l'intérieur, et
d'étudier à fond toutes les questions de recrutement, d'organisation,
d'armement, de géographie, de fortification, de viabilité intéressant
les pays qui leur ressor tissent.
La première section tient état de la Suède, de la Russie, de la
Turquie et de l'Autriche.
La deuxième embrasse l'Allemagne, le Danemark, l'Italie et la
Suisse.
La troisième comprend la France, l'Angleterre, la Belgique, la
Hollande, l'Espagne, le Portugal et l'Amérique.
Une quatrième section est chargée des chemins de fer, elle
s'occupe de tout ce qui a trait aux transports militaires; elle connaît
non seulement le réseau national, mais tous les réseaux étrangers.
Enfin une section d'histoire, plus une section de géographie et
de statistique, formées l'une et l'autre avec des officiers àxxNeben-
etat^ complètent l'ensemble du grand état-major.
Quoique placé sous la haute autorité du chef d'état-major général,
le service des cartes constitue un groupe absolument à part, ayant
à sa tête le chef de la triangulation générale du pays.
Des aptitudes spéciales et une capacité reconnue sont néces-
saires à l'admission dans l'état-major, et, comme celle-ci suffit à
assurer un avancement rapide, elle est briguée par tous les officiers
de valeur ayant passé par l'Académie de guerre. Bien que l'état-
major allemand ne soit pas un corps fermé, son chef est maître d'y
maintenir ou d'y changer le personnel, de la façon qu'il juge la
plus conforme à l'intérêt du service. 11 ne perd pas non plus de
vue les officiers qui rentrent dans les troupes, il les revoit et les
apprécie à nouveau lors des voyages d'état-major auxquels quel-
ques-uns d'entre eux assistent annuellement. Il obtient ainsi un
double résultat, d'abord de répandre dans l'armée les connaissances
iO DÉCEMBBE i887, 52
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su LE MABÈGHAL COMTE DE MOLTKE
d'état-major, et ensuite de préparer à ces fonctions le nombre
d*officiers de troupe indispensable pour suppléer à rinsufBsauce du
cadre en temps de guerre.
VU
Sous rinteliigente impulsion du général de Moltke, la prépara-
tion et la mise au point des projets et travaux concernant la Hiobi-
lisation, la concentration et Couverture des opérations, atteignirent
un degré de perfection qu'il est impossible aujourd'hui de sur-
passer, sinon d'égaler. A peine installé à l'étal-major général, les
événements se chai^rent d'appeler toute son attention sur c^
objet capital. En effet, au jrfus fort de la campagne de 18â9, la
Prusse, inquiète de nos progrès en Italie, porta son année sur le
fÀed de guerre. La mobilisation se fit déjà d'après un plan nette-
ment tracé d'avance, et les transports par voie de fer allaient
commencer vers le Rhin, lorsque la paix de Villafranca suspendit
les préparatifs militaires.
C'est le général de Moltke qui, sans perdre de temps, avait
arrêté, dans tous ses détails, un projet de concentration, dans
lequel il acheminait les troupes par chemin de fer, et qui, soumis
au prince régent, l'empereur actuel, avait été accepté dans son
entier. Son mémoire lumineux embrassait toute l'opération, témoi-
gnait d'un esprit hardi et novateur, d'un véritable dief militaire,
dans la haute acception du mot, et prouvait avec éclat que l'homme
était à sa vraie place, et l'avenir de l'armée prussienne en mains
sûres.
Au reste, aucune leçon de cette campagne d'Italie n'avait èlé
perdue pour le grand état-major prussien, qui en dressait* l'histo-
rique sous la direction de son chef, ne ménageant pas ses critiques
aux fautes qu'il y relevait, principalement à la déclaration de
guerre précipitée et non suivie d'eÎTet de l'Autriche-Hongrie, ce
qui avait permis aux armées alliées de prendre et de conserver
jusqu'àja fin Tinitiative des mouvements. Il y était aussi démontré
que l'empereur Napoléon avait été contraint de céder à la situation
politique, car, s'il eût différé la conclusion de la paix, c'était l'ou-
verture immédiate des hostilités sur le Khin, avec leurs consé-
quences incalculables.
Vei-s la fin de 1863, sous prétexte que le différend potitique
soulevé par la question du Schleswig-Holstein, entre le Danemark et
la Confédération Germanique, prenait un caractère plus aigu, la
Prusse et l'Autriche projetaient déjà d'accomplir ce vol à main
armée, qu'on a appelé la guerre des duchés.
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LE MARECHAL COUTE DE UOLTKE 815
Le général de Moltke fut chargé de préparer le plan d^opérations
des armées coalisées, lesquelles devaient opérer sous le comman-
dement supérieur du maréchal de Wrangel. 11 ne s'en tint pas là,
et, après avoir distribué les directives pour la concentration et les
opérations ultérieures, il accompagna son prince à l'enlèvement des
lignes de Dûppel, et prit, le 30 avril 186/i, comme major général
du généralissime, une part directe à la conduite do l'armée du
Schleswig-Holstein. Il commença par élaborer un plan de débarque-
ment en Fionie, qui ne fut pas suivi d'exécution. Le gouvernement
austro-hongrois, trouvant qu'il n'avait aucun intérêt bien clair à
cette entreprise, déclina le concours de son corps expéditionnaire,
bien qu'on eût offert au général de Gablentz de réunir sous son
conmiandement les Prussiens aux Autrichiens, et que ce général,
très entreprenant, fût tout disposé à donner cours à un projet qui
le séduisait infiniment.
Pour contraindre le Danemark à reconnaître sa spoliation, il ne
restait plus alors qu'à occuper tout le Jûtland, avec l'île d'Alsen.
C'est dans ce sens que le chef d'état-major poursuivit ses prépa-
ratifs, sans tenir compte, autrement que pour la forme, de la con-
férence de Londres, qui cherchait, sans succès, à s'entremettre
pour amener un terme à cette guerre sans honneur d'une part et
sans issue de l'autre. La suspension d'armes qui, sur le théâtre des
opérations, avait été la conséquence de l'action diplomatique, prît
fin avec elle, et les opérations recommencèrent, cette fois sous les
ordres du prince Frédéric-Charles. Le 29 juin, en présence du
général de Moltke, qui en avait eu l'idée et en avait assuré la com-
binaison, le corps d'armée prus^n passa dans l'Ile d'Alsen, con-
quit ce point stratégique très important, et rendit leur sécurité aux
ravitaillements des troupes alliées continuellement inquiétés de ce
cAté. Le 1& juillet, tout le continent danois était occupé par l'année
austro-prussienne, et le prince Frédéric-Charles pouvait, à son
extrémité nord, visiter le cap Skagen, pour bien marcjuer cette
prise de possession. Un corps de débarquement de quinze mille
hommes se préparait à passer en Fionie; toutes les dispositions
étaient prises pour tenir à distance la flotte ennemie à l'aide de
fortes batteries de côte, lorsque le Danemark, reconnaissant l'ina-
nité d'une plus longue résistance, se résolut, puisqu'il n'avait pu
faire sortir l'Europe de sa honteuse impassibilité, à entamer,
le 1*' août, les préliminaires de la paix.
Celte guerre, qui ouvrait la voie à toutes les flibusteries politiques,
et naettait tristement en relief l'égoïsme et l'isolement des grandes
puissances européennes, allait, au point de vue militaire, exercer une
salutaire influence sur la Prusse. Elle lui avait permis de juger l'or-
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81S LE MâRÈC»àL comte DE MOLTRE
ganisation de son armée, sa mobilité, son instruction et surtout son
nouvel armement, car l'infanterie était pourvue toute entière d armes
et l'artillerie, en partie, de pièces se chargeant par la culasse. Ne
voulant pas qu'un enseignement de cette valeur fût perdu pour les
troupes qui n'avaient pas pris part à la campagne, M. de Molike se
chargea de le propager, et écrivit en i 865 ses Réflexions sur Cm-
fluence dans le combat des armes d feu perfectionnées. Voici ce
qu'il y est dit de l'effet des pièces se chargeant par l'arrière sur
des buts visibles :
Généralement les coups à mitraille ne donnent de bons résultats
que jusqu'à 600 pas, mais les shrapnells, dont l'effet commence i
100 pas de la bouche, suppléent la mitraille aux moyennes distances
et vont jusqu'à 2400 pas. La sûreté du tir de l'obus à grenade, à cette
dislance ou à une distance supérieure, est telle, qu'une troupe d'infan-
terie ou de cavalerie, même une seule bouche à feu, ont bien des
chances d'être atteintes au premier ou au second coup. L'ennemi ne
peut plus se risquer à camper dans un rayon d'un demi-mille, s'il
n'est hors de notre vue. L'on admet qu'à un quart de mille les colonnes
serrées ne peuvent supporter le feu d'une batterie. A celle distance,
l'ennemi sera tenu de se déployer et ne trouvera de protection que
dans les formations dispersées et dans le mouvement.
A propos de l'emploi du fusil à aiguille, on y trouve ceci :
Nous n'avons pas, à beaucoup près, autant de canons que de fusils,
et, quant aux résultats d'une arme portative, pour prouver qu'un
chasseur exercé accomplira avec elle davantage que le premier fan-
tassin venu, point n'est besoin d'une longue démonstration. Il ne
peut être dans notre intention de renoncer à l'heure du danger au tir
de précision si péniblement acquis pendant la paix, môme aux grandes
distances. Sur un théâtre de guerre par exemple, comme la presqu'île
danoise ou la Lombardie, ce tir sera employé préférablement à tout
autre, et assurera à notre infanterie une grande supériorité. Mais, dans
les circonstances les plus ordinaires, et en bateLille rangée, il faudra
se décider, non plus pour les feux de précision, mais bien pour les
feux de masse, auxquels les inévitables erreurs d'appréciation des
distances ne sauraient plus nuire. L'instruction du temps de paix,
apprend à l'homme à viser différents points du but pour atteindre le
centre à toutes les distances. La réalité devrait exiger pour le feu de
masse, aux petites dislances bien entendu, qu'il visât toujours le
centre, de manière à atteindre le but n'importe où et dans toute cir-
constance. L'effroyable feu d'un bataillon déployé, avec des cartouches
à balle, est relativement beaucoup moins employé, en temps de paix,
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LE MâRËCBAL COUTE DE MOLTKG 817
que le feu individuel, non certes qu'on en méconnaisse Taction des-
tructive, mais parce que des raisons d'économie empêchent de pro-
diguer de telles salves. Gela n'en rend que plus nécessaire de simplifier
la chose.
Parlant de la cavalerie, le général fait cette remarque :
Le matériel indispensable à cette arme est le cheval, et il semble
que l'addition d'une demi-mesure d'avoine à la ration serait le plus
grand progrès qu'on pût lui faire réaliser; ensuite il y a la diminution
de la charge qu'il faut moins chercher à résoudre par l'allégement
du paquetage que par le choix du cavalier. C'est dans son cheval
bien nourri, pas trop chargé, que le cavalier possède sa plus réelle
protection contre le perfectionnement des armes à feu, car il a la rapi-
dité da mouvement.
Au lieu de la tactique de choc, de la charge à la baïonnette, que
l'on recommandait alors de tous côtés, M. de Moltke prône une
tactique de feu très offensive, tactique dans Tesprit du grand
Frédéric, et cite à l'appui de sa thèse une série d'aperçus histori-
ques sur les charges si souvent rappelées de Lundby, de la Katz-
bacb, de 1859 en Italie, de Waterloo, de l'Aima et d'Inkermann.
Cette brochure, dont les considérations très remarquables à
l'époque où elles parurent, ont encore de la valeur aujourd'hui,
passa inaperçue en Europe, et il ne fallut pas moins de Sadowa
pour révéler au monde la puissance du fusil à chargement rapide.
VIII
La campagne de 1866 fait le plus grand honneur à la prépara-
tion de l'état-major prussien et surtout à sa résolution. Qu'on
invente ce qu'on voudra, la résolution reste en définitive le grand
secret de la guerre, et le caractère du chef son principal facteur.
Toutefois, pour que la résolution puisse s'afBrmer, il faut que rien
ne l'entrave au début des hostilités, en un mot, que la préparation
soit parfaite.
Nous allons voir comment l'état-major du général de Moltke
manie l'une et possède l'autre. Ici, les dates sont parlantes. Ecou-
tons-les.
Le 7 mai, l'armée prussienne se mobilise; à la fin du mois, la
mobilisation est entièrement terminée, et la concentration com-
mence.
Affaire de préparation.
Trois groupes d'États ennemis enserrent ia Prusse, à l'ouest, au
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818 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
sud-ouest et au sud; entre ces États s'éteod son territoire multi>
plement. fractionné, présentant la frontière la plus défavorable
possible. Le 16 juin, le cabinet de Berlin somme la Hesse électorale,
le Hanovre et la Saxe d'avoir à observer la neutralité, et designer,
dans les douze heures, un traité spécial, sous peine d'être exécutés
militairement. Le délai expiré, les États sont envahis. Le 18 ju'm,
l'armée de l'Elbe et la première armée se donnent la main dans
Dresde, l'armée saxonne se retire en Bohême; le 19 juin, le général
de Beyer entre à Cassel et pourvoit à Tadministration du duché:
enfin, dès le 16 juin, le corps du général Vogel de Faltenstein
pénètre en Hanovre, en surprend la capitale le 17, où lui arrive
le 18 la division Manteuffel, et commence cette campagne de
dix jours, qui devait aboutir, le 29 juin, à la déchéance de la
royauté hanovrienne.
Affaire de résolution.
Avant que les Autrichiens n'aient achevé leur concentration en
Moravie, l'armée prussienne est en état de protéger les Biarches et
la Silésie. Le 20 juin, l'armée de l'Elbe (Herwarth de Bittenfeld)
tient la droite à Dresde; la première armée (prince Frédéric-
Charies), au centre, est à Gœrlitz; la deuxième armée (pdnce royal)
est groupée vers Neisse, au loin sur la gauche ^
C'était un front de l&O kilomètres inégalement réparti : trois
journées de marche séparaient la droite du centre, tandis qu'il y
avait cinq ou six journées d'intervalle entre la première et la
deuxième armée. Intervalle dangereux certsûnement^ s'il n'avait
pas dû être comblé au fur et à mesure de la marche en avant et si
cette marche eût été différée un seul jour. Mais, dès le 23, le
général de Moltke expédiait aux quartiers généraux des première
et deuxième armées le télégranome suivant : « Par ordre de Sa
Majesté le roi, les deux armées entreront en Bohème, et prendront
leurs mesures pour se concentrer dans la direction de Gitschin. »
Pourquoi cette direction? Parce qu'on ne doit pas subir une con-
centration, qu'il faut l'imposer. Pourquoi avoir espacé ces armées
sur un front aussi étendu? Parce qu'il fallait gagner de rapidité les
Autrichiens, et, pour cela, se donner le plus grand nombre de
routes, les plus grandes facilités de ravitaillement, les cantonne-
ments les plus étendus possibles. Y avait-il risque? Sans doute.
Faire la guerre sans rien risquer n'a pas encore été inventé. Mais
ce risque amenait un grand résultat.
Affaire de grande résolution et de non moins grande intelligence
des choses de la guerre.
< Yoir l'Atlas de Stieler.
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 819
Qaarrive-t-il, en effet? Benedeck occupe encore le margraviat
de Moravie. Bien des projets ont dû se présenter successivement à
son esprit. Marcher sur Berlin par Zittau et Gœrlitz, tomber au
milieu des concentrations partielles de Tennemi, bouleverser ses
préparatifs et ses projets, et l'entraîner tout décontenancé sur les
pas de cette audacieuse offensive.
Plus tard, les deux armées prussiennes restent bien isolées,
lune en Silésie, l'autre en Saxe; si l'offensive peut encore être
prise, c'est le moment. On le laisse passer. L'ennemi attaque la
Bohême, on s'ébranle à sa rencontre sur une longue colonne qui
n'a pas moins de quinze milles allemands ^, et pendant ce long
mouvement de concentration, dont le plateaju de Kœnigshof est le
but, le général Clam-Gallas^ avec la gauche de l'armée et les
Saxons qu'il a ralliés, soixante mille hommes en tout, est chargé de
teoir tête aux cent quarante mille Prussiens, qui pénètrent par les
routes de Gabel et de Reichenberg. Benedeck, lui, se réserve de
s'opposer au débouché du prince royal. Et comment le fait-il? En
y envoyant des détachements qui se font battre en détail. Aussi
l'historique du grand état-major autrichien porte, sur ces disposi-
tions, cette sévère appréciation :
Dans ces derniers jours, au moment décisif, alors qu'il n'y avait
pas une heure à perdre, le commandant en chef ordonne d'un côté
au prince royal de Saxe une chose impossible : de tenir sur Tlser
contre des forces supérieures; et de l'autre, il envoie des corps isolés
se faire battre, successivement et isolément, dans des combats meur-
triers, sur la rive gauche de TElbe. Ces mesures devaient nécessaire-
ment avoir des conséquences désastreuses, car elles détruisirent et la
4X)hésion et le moral de Tarmée.
Absence d'initiative et de résolution.
Nous voilà en pleine action décisive; voyons comment elle est
menée par les Prussiens, puisque les opérations des Autrichiens ne
sont plus que subordonnées à celles d'un adversaire, qui leur a
imposé son point de concentration, son théâtre d'opérations, qui
lear dicte ses volontés.
Si l'on jette les yeux sur une carte de Bohême, l'on constate
que, pour pénétrer dans ce pays, il faut forcer le quadrilatère de
mont^^nes qui l'isole et le défend. En limitant les points de pas-
sage, en rendant leur accès difficile, cette obligation était toute à
^ Le mille Tarie suivant les pays, en Allemagne, nous lui attribuons ici
la valeur qu'il a en Prusse : 7500 mètres environ.
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8*20 LE MÂRÉGffAL COMTE DE MOLTKE
Tâvantage du défenseur, s'il avait été prêt. Les Prussiens abor-
dèrent les défilés sans coup férir, et en sortirent sans grand
embarras ni grand dommage. Avec un autre adversaire que Bene-
deck, l'opération était des plus graves, mais les informations de
M. de Moltke étaient précises, il savait jusqu'où il pouvait oser, et,
en lançant l'ordre de marche aux trois armées, il ajoutait : « Il
résulte des derniers rapports que, d'ici à quelques jours, les princi-
pales forces autrichiennes ne pourront pas être réunies dans le nord
de la Bohême. » L'ordre est du 23.
L'armée de l'Elbe franchit le défilé de Schluckenau, et, après un
combat d'avant-garde à Hûnnerwasser, elle atteignait Mûncbengr»tz
sur riser, où elle faisait sa jonction avec l'armée du prince
Frédéric-Charles, le 28 au soir, au jour et par l'itinéraire qui lui
avaient été assignés.
La première armée traversait les défilés de Grottau, Friediand et
Neustdât, gagnait Reichenberg et s'arrêtait sur l'Iser, à Turnau.
Elle avait soutenu plusieurs engagements, à Liebenau, Podo\, k
Mùnchengraetz, ce dernier avec le concours de l'armée de l'Elbe.
Les deux armées, ce jour-là, poursuivant leur mouvement con-
centrique sur Gitschin, livraient avec leurs divisions d'avant-garde,
arrivant par les routes de Tttrnau et de Sobotka, un combat
tellement distinct, que chaque division croyait combattre seule
pour son compte.
La deuxième armée fractionnée en trois colonnes, débouchait de
Landshut sur Trautenau par le défilé de Schatziar, de Braunau sur
Eipel et Kœnigshof, et de Glatz sur Skalitz par le défilé de Nachod.
Cette armée avait la tâche la plus délicate, puisqu'elle risquait
d'être arrêtée dans des défilés longs et étroits, distants les uns des
autres de vingt-cinq à trente kilomètres, et sans communications
latérales. Le 22, le mouvement commença, le 26, on entrait sur
le territoire ennemi, les défilés étaient passés sans rteistance.
Elle ne se présenta qu'à Trautenau et à Nachod. Battue d'abord à
Trautenau, la colonne de droite bousculait le lendemain le corps
d'armée autrichien du général de Gablentz à Neu-Rognitz. Le jour
même du combat de Trautenau, le V* corps prussien, sous le
général de Steinmetz, s'engageait à Nachod. Attaquée au débouché
même du défilé, sa tête de colonne tenait, dans une position très
critique, jusqu'à ce que la complète entrée en ligne des deux divi-
sions eût permis de prendre l'ofiensive contre les Autrichiens, qui
se mettaient en retraite sur Skalitz.
Dans tous ces combats, le résultat n'est pas douteux. Les Autri-
chiens ont beau être vainqueurs, comme à Trautenau, ce n'est
pour eux qu'une question de répit, ils luttent non seulement contre
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LE UARÊGHAL COMTE DE MOLTKE 821
les Prussiens, mais encore contre un imprévu gui les accable,
tandis que leurs adversaires savent où ils vont, ce qu'ils font, et
pourquoi ils le font. Dans tous ces combats, l'armement des Prus-
siens leur assure une supériorité marquée. A Podol, notamment,
on comprit quelles pertes le fusil à aiguille pouvait infliger à
l'ennemi combattant en ordre profond dans un espace très resserré.
Affaire d'initiative et de résolution, et aussi de préparation.
Le 27 juin, le cercle, de stratégique qu'il était, est devenu tac-
tique. Il n'est plus au pouvoir du feldzeugmeister Benedeck de se
porter contre l'armée du nord, sans être talonné immédiatement
par l'armée du prince royal, et, s'il veut faire face à celle-ci, il
expose son flanc gauche aux efforts combinés du général Herwarth
de Bittenfeld et du prince Frédéric-Charles. Néanmoins on eût dit
qu'il poursuivait son plan de concentration sur le plateau de
Kœnigshof, comme s'il eût été désintéressé des agissements de
l'ennemi. Le 28, les ordres du grand état-major autrichien étaient
de concentrer l'armée entre Miletin et Josephstadt, avec un corps
d'observation à l'extrême gauche, vers Gitschin. Pendant ce temps,
les événements brûlaient le théâtre d'opérations. Après s'être vic-
torieusement engagé à Skalitz, le corps de Steinmetz repoussait,
le 29, de Schweinschœdel le IV* corps autrichien jusque sous le
canon de Josephstadt. Poursuivant sa marche, il faisait sa jonction,
à Gradlitz, avec le corps de la garde, et le 30 au soir, toute la
deuxième armée était réunie sur la ligne de l'Elbe, d'Arnau à
Jaromir. La première armée était alors en pleine marche sur
Kœniggrsetz, l'armée de l'Elbe la flanquant à droite, avec mission
de rejeter loin de leur armée principale toutes les forces ennemies
qui s'aventureraient contre elle. Bien qu'il fût dans la position qu'il
avait choiâe, Benedeck ne jugea pas devoir y tenir, et se mit en
retraite, le 1" juillet, sur KœniggrsBtz.
Dans les deux camps, les 1" et 2 juillet furent employés à se
préparer à la bataille de Sadowa.
L'armée prussienne est soulevée par l'enthousiasme, le roi,
assisté du général de Moltke, du comte de Bismarck et du général
de RooD, ces trois grands artisans de sa gloire, vient d'en prendre
le commandement, elle est prête pour tous les emportements de la
lutte et du triomphe.
En revanche, l'étoile des Habsbourg, déjà voilée, semble des-
cendre sur l'horizon, on la découvre avec peine, alors qu'il la
faudrait fulgurante. Sans compter le corps saxon, cinq corps
d'armée autrichiens ont déjà souffert gravement; chez tous les
autres, le moral est entamé. Le général en chef lui-même a totale-
ment désespéré du succès.
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822 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
Complètement désorienté, troublé, démoralisé, s'exprime le récit
du grand étal-majop autrichien, le feldzeugmeister ayait perdu loule
confiance tant en lui-môme qu'en son entourage, en ses troupes et
même dans la grande cause pour laquelle l'armée avait combattu
jusqu'alors. En arrivant à Kôniggrfttz, il trouva le lieutenant-colood
de Beck, de Yadjudantur de l'empereur, envoyé par Sa Majesté poor
s*assurer de la situation et de l'état réel des choses... Vers onie
heures et demie du matin, sans consulter personne de son entourage,
il adressa à l'empereur le télégramme suivant :
(( Je supplie instamment Votre Majesté de conclure la poix à tout
prix. Une catastrophe pour l'armée est inévitable. Le lieatenant-colond
Beck part à Finstant. »
Absence de résolution jusqu'à la désespérance.
L'armée autrichienne se trouvait précisément entre la Kstritz et
TËlbe. Il semblait si étrange qu'elle acceptât la bataille avec un
fleuve à dos, que les ordres de marche du grand état-mqor prus-
sien la supposaient derrière TElbe, entre Josephsiadt et Kœnîg-
gratz. Mais, quoiqu'il se fût ressaisi à l'idée de comboLltre, l'esprit
du feldzeugmeister continuait à flotter, incapable de se résoudre
franchement pour un parti. Néanmoins on fortifiait les lisières
occidentales de Lipa et de Chlum, de Nieder-Prim et de Problws, on
établissait des batteries en terre vers Nedelist. Ces travaux faisaient
naturellement croire que Benedeck était décidé à se battre en avant
de l'Elbe. Pourtant, lorsque le 2 juillet à midi, il convoqoa les
généraux de corps d'armée et les divisionnaires de cavalerK, pas
un mot ne fut prononcé sur les opérations ultérieures. Ce n'est
que dans la soirée, vers onze heures, sur les avis r^térés de k
marche des colonnes prussiennes qu'un ordre de bataille fut
rédigé, ordre expédié seulement le 3 juillet, vers deux heures du
matin.
Au quartier général du roi de Prusse, les choses se passaient
différemment. On venait d'y apprendre, par les renseignements du
prince Frédéric-Charles, que les Autrichiens restaient massés entre
l'Elbe et la Bistritz. Dans un conseil de guerre convoqué au mili^i
de la nuit, le général de Moltke proposa d'attaquer reDBemî «vec
toutes les forces prussiennes en avant de l'Elbe, sans se préoccuper
de savoir si on avait devant soi l'armée autrichienne toote enûère,
ou seulement une partie considérable de cette armée. Le roi se
rangea à cette opinion. Le lieutenant-colonel comte de Finkienslcin
eut mission de porter au prince royal les ordres pour le lendemain.
11 monta à cheval à minuit, il pleuvait à verse et les chemins étaient
détestables, trente-huit kilomètres séparaient Gitschin de Koenigsbof,
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 823
cependant, à quatre heures du matin, il remettait au prince royal la
dépêche suivante, signée Moltke :
Votre Altesse royale voudra bien prendre sur-le-champ les disposi-
tions nécessaires pour venir au secours de la première armée avec
toutes ses forces, en se dirigeant sur le flanc droit de l'ennemi, qu'elle
trouvera probablement en marche, et en l'attaquant immédiatement.
Les ordres qui ont été envoyés d'ici, dans l'après-midi, avaient un
objet dijETérent, et sont maintenant annulés.
Dès maintenant le plan de la journée apparaît clairement. La
première armée appelée à combattre sur la Bistritz, opérera de
front, cherchant à attirer sur elle Teffort des forces autrichiennes,
jusqu'à ce que la double attaque préparée contre leurs flancs vienne
à réussir : contre le flanc gauche, par l'armée de TElbe ; contre le
flanc droit, par la deuxième armée.
La bataille de Sadowa sort de notre travail, mais, par ce qui pré-
cède, ne voit-on pas qu'elle est gagnée moralement avant d'avoir
commencé, gagnée par la résolution triomphante sur l'irrésolution
dans toute sa détresse?
Malgré son éclatante réussite, on a beaucoup critiqué le plan
d'opérations du général de Moltke, On a prétendu que son entrée
en Bohême ne s'était pas inspirée des véritables principes de la
stratégie, que Benedeck, usant d'une position centrale, dont il n'a
su que faire, il faut bien l'avouer, aurait pu venir à bout successi-
vement des armées prussiennes, avant que leur cercle d'acier ne
Tait acculé à l'Elbe et étreint dans Sadowa. Querelles d'école après
coup, qui me laissent indifférent devant un événement de guerre
aussi foudroyant. Elles ont vraiment trop beau jeu à reprendre
commodément un problème militaire résolu glorieusement dans
l'histoire, et dont les données n'ont plus de mystères.
L'auteur de la Nation armée peut dire avec raison :
La concentration de l'armée prussienne en 1866 a été Tune des
mieux réussies qu'on ait vues. Après qu'elle fut accomplie et que le
succès eut couronné l'entreprise, on la trouva toute naturelle, on se
demanda comment il eût été possible de ne pas la faire comme on
l'avait faite. Mais si l'on considère la situation telle qu'elle était au
début, l'on conviendra que cette concentration fut chose réellement
extraordinaire.
***
La suite prochainement.
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UN HÉRITIER PRÉSOMPTIF
LA JEUNESSE
DU ROI CHARLES -ALBERT*
VI
Quelques jeunes gens de Tentourage intime de Charles-Albert,
entre autres MM. de Collegno ^ et Baldisero 3, avaient fait le voyage
de Naples. Ils s'y étaient affiliés aux ventes. Revenus àTurin, ils ne
parlaient plus que d'indépendance nationale et de constitution
espagnole. Tout ce qui ne portait pas perruque leur faisait écho.
La politique était à la mode. Jeunes hommes et jeunes femmes
discutaient les maximes d'État, « solonisaient », comme disait,
jadis Alfieri. « ... Il ne manque à tous ces péripatéticiens que de
parler grec, écrivait Sylvain impatienté de cette politique élégante;
ils seraient aussi inintelligibles, mais moins funestes. »... Et le
pauvre homme ne cessait de crier gare à son jeune patron.
Mais celui-ci le rassurait :
« Calmez-vous*, calmez-vous, don Sylvain, rien n'est compromis,
quoi que vous en pensiez et me disiez. Le roi me traite absolu-
ment comme son fils. Toutes les fois qu'il parait en public, il veut
m'avoir auprès de lui... Nous dînons tous les jours à la cour; et
tous ces Messieurs, jusqu'à Robilant, qui n'est, ici, que comme
aide de camp, sont admis à la table du roi.
« Du reste, voici ma vie, il n'en est guère de plus édifianlc :
^ Voy. le Correspondant du 25 novembre 1P87.
2 Hyacinthe Provana di Collegno, né à Turin le 4 juin 1794, était alors
major d'artillerie et écuyer du prince de Carignan. Compromis par les
événements de 1821, il passa plus de vingt ans en exil. Amnistié en 1843,
il fut nommé sénateur du royaume en 1848, puis ministre de la guerre,
puis enfin ambassadeur à Paris. Il mourut à Baveno en 1856. Après
l'abdication de Charles-Albert, le comte de CollegQO lui porta, à Oporto,
Tadresse du Sénat et recueillit son dernier soupir.
3 Le comte Eugène de Baldisero était, en 1818, capitaine sous-adjudant
général de l'armée.
-• Gênes, 30 mars 1818. Archives de Beauregard.
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Là JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT 825
Deux fois par semaine il y a société chez l'ambassadeur de France;
deux autres fois, chez Brignole; une fois, chez Pallavicini, où se
donnent de très jolies comédies françaises. Lorsque je n'ai pas le
spleen, j'y vais.
« ... Ne croyez pas, don Sylvain que je m'occupe à courtiser
les femmes. Vous savez que depuis quelque temps j'ai pris beau-
coup de goût à l'étude, et ce goût va toujours en augmentant, de
sorte que je n'en aurais pas le temps... »
Avec Sylvain, lô prince pouvait s'en tenir à une justification
banale; mais vis-à-vîs de Sonnaz, il se trouvait, paraît-il, tenu de
répondre moins vaguement à des griefs d'une nature plus intime. A
la façon du comte de Mercy, Sonnaz, sans doute, avait pris parti
pour l'avenir de la dynastie.
«... A propos de M°® de Sonnaz, vous m'apprenez que * madama
mia moglie est grosse. Vous ne devez pas être étonné qu'on le
dise; on l'a déjà tant dit de la reine et de la duchesse ^ qu'il faut
bien que son tour vienne. Croyez, cependant, que j'ai suivi vos
bons conseils. Je vous remercie de me l'avoir toujours dit {sic).
Cela vaut beaucoup mieux, au fond, car il y a assez d'occasions
de rage en ce monde, sans aller en chercher gratis*. »...
Comme disait un homme d'esprit, ne me parlez pas de ces
ménages qui ne marchent jamais qu'à grands coups de bons
conseils et de fermes propos. Aimer, parce qu'il est assez d'oc-
casions de rage, sans en aller chercher, ou parce qu'un ami
vous en prie, serait trop héroïque. L'amour n'entend pas raison.
II vît précisément de ce qui tuerait tout autre que lui. Le calme
l'endort, la sécurité le met en déroute. 11 est dangereux pour une
femme de se montrer, ainsi que l'admirable princesse de Carignan,
sans défauts le lendemain de son mariage. L'excès d'abnégation,
en ménage fait les grandes saintes, mais aussi les femmes malheu-
reuses.
«... Notre princesse, malgré sa bonté résignée et sa haute piété,
écrivait Sylvain *, ou plutôt, peut-être, à cause de tout cela, vit de
plus en plus seule. Elle manque de l'entrain et de la coquetterie
qu'il faudrait pour séduire son mari; d'ailleurs la concurrence est
rude, et je perds mon temps à écarter la branche d'où pend le fruit
défendu... »
Et voilà qu'un inexplicable voyage du prince, en Allemagne,
ajoutait encore aux inquiétudes de Sylvain.
^ Madame ma femme.
« M™<» la duchesse de Genevois.
3 Lettre au comte de Soanaz. Sans date, 1818.
* 15 mai 1818.
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826 U JEUNESSE DU ROI GHiRUS-ALBEKI
« ... Il nous a planté là sans crier gare; on dirait d'une faite, et
depuis son départ, nous ne savons que son arrivée à Dresde.
Moi, en attendant, j*ai sur les bras sa femme, grosse, à consoler K
Tout va heureusement mieux que ne le méritendt Monseigneur.
Elle est courageuse, c'est une àîne vaillante, mais d'one vaiUasce
trop triste*...
«... Nul ne sait, la princesse peut-être ignore ^ ce que son sei-
gneur est allé faire en Allemagne. Les langues, cependant, vont
grand train, sur ce voyage. Les malins y voient*de la politique, les
médisants une brouille, moi j'y vois on coup de tête. Enfin coop-
tons sur l'absCTce, comme pour les deux pigeons... »
Quelques semaines plus tard, l'évënem^it semUait donner raison
à tant de sage prévoyance.
«... La conversation 4 que nous venons d'avoir aisemble, très
cher Sonnaz, m'est une preuve de l'attachement que vous me portez,
écrivait le prince. Mais, je dois à la vérité de vous dire que je vous
dépeignais en noir, avant mon départ, un intérieur, qui, mainte-
nant que je n'ai plus le spleen, fait tout mon bonheur, â Dieu
permet que j'en puisse avoir un peu sur cette terre. »
Comme s'il eût prévu qu'il n'en trouverait qu'à son foyer, le
prince ajoutait tristement.
«... Je lis beaucoup, j'étudie, je dessine. Lorsqu'on a le malheur
d'être prince, en ce temps surtout, il faut savoir tout, plus que
médiocrement, et apprendre à se suffire à soi-même, car mainte-
nant le voile est tombé. Les princes sont jugés sévèrement. Heureai
encore si on se contentait de les juger, mais, la calomnie s'en
mêlant, notre état de prince n'est tenable que pour ceux qui ne le
comprennent pas, ou pour ceux qui ont assez de force d'&me pour
suivre le sentier de l'honneur, à travers tous les désagrémeots ima-
ginables. Si l'on a quelque défiance de soi, on est aiors Jbien
malheureux. »...
Est-ce là le langage d'un ambitieux ou d'un consiûratear? Ne
soDt-ce pas plutôt les douloureux raidissements d'une âme qm se
cramponne au devoir, quand tout l'entraîne?...
Oui, il fallait que le malheureux prince se fit aveugle et soBid,
^ Juin 1818.
3 La princesse fit une £au8se couche quelque temps après.
3 Le prince était allé, app^é par sa mère,' à Monaco, ea Banère. —
M"*« de Montléart lui signala, pendant ce voyage, de nouvelles et fort
graves intrigues de M. de Metternich et du duc de Modône. Ces intrigues
devaient être déjouées alors, et reprises plus tard au congrès d'Aii-la-
Ohapelle.
* 25 septembre 1818.
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LA JEUNESSE DU ROI CUARLES-ALBERT 8îT
pour ne pas voir sa popularité grandir, pour ne pas entendre les
vieilles haines guelfes qui l'appelaient à la rescousse, et cela à
rheure même où se faisait contre lui un suprême effort. Quelques-
unes des stipulations de Vienne devaient être remaniées au con-
grès qui allait s'ouvrir à Alx-la-Cbapelle. La reine avait presque
obtenu de son trop faible époujc que l'article 860 ^ îùl compris
parmi ceux qui devaient être révisés. L'Europe, sans doute, pou-
vait s'opposer à cette révision, mais, devant les volontés du roi,
devant l'intrigue de M. de Modëne et de M. de Meiternich, âpres
i prendre leur revanche, que devaient durer ces résistances?
Il était heureusement dans la destinée de Charles-Albert de voir, à
toute heure dangereuse, surgir d'inébranlables fidélités.
Les négociations projetées à Aix-la-Chapelle nécessitaient l'in-
t^vention du ministre des affaires étrangères. Or il se trouva que
le comte Valese était un de ces hommes que l'on peut briser, mais,.
dont on ne £ait pas aisément son complice.
Valese opposa le refus le plus net aux sollicitations de la reine.
Et, comme il cherchait non pas à excuser ce refus, mais à l'expli-
quer par de bonnes raisons, Marie-Thérèse lui coupa la parole :
— Eh de qui donc relevez-vous, monsieur, sinon du roi votre
maitre?
— Je relève de ma conscience, de mon pays et de l'histoire.
— Ah ! pour moi, j'estimais que, comme tous les ministres, vous
n'étiez qu'un domestique ^.
Valese donna sa démission. Mais tel fut l'effet produit sur
Victor-Emmanuel par cette effroyable scène, qu'en dépit de sa
femme, la question de succession ne fut pas soulevée à Aix-la-
Chapelle ^.
Pour la seconde fois, M. le duc de Modëne se brisait contre
rbonneor, non pas d'un domestique, mais d'un de ces grands
s^n^iteurs, tels qu'en avait autrefois la maison de Savoie. Comme
Fayerges, Valese venait d'arracher la couronne aux serres de
faquila grtffagna ^
chiper più lacer are
due hecchi porta,,,
4 On se souvient que c'était rarticle qui constituait tous les droits de la
maison de Garignan.
« Voy. Poggi, Storia (Tltalia, vol. !•', p. 214.
> Voy. L'uomo di Stato indirizzato al govemo délia cosa pubbUca, p. 134»
ToL I^. (Comte Solaro délia Margherita.)
-• De Taigle griffonne qui, pour mieux déchirer, porte deux becs. (Dante.)
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826 U JEUiNESSE DO ROI GHâRLES-ALBERT
VII
Je ne trouve pas une seule lettre de Charles-Albert, datée
de 1819, au dossier que je feuillette. Mais, en revanche, celles de
Sylvain sont nombreuses et fort tristes. Le pauvre homme se plai-
gnait davantage, chaque fois qu'il écrivait, des idées et des propos
abominables échangés, à Turin, comme monnwe courante. Ce qui
surtout Tétpnnait, c'était de voir les ambassadeurs d'Espagne, de
France et de Bavière, encourager les folles têtes qui conspirsdent.
« Imagine, écrivait-il à son frère*, que MM. de Bardaxy, de
Dalberg et Chiboltzors ouvrent à deux battants les portes de
leurs ambassades à tout ce qui prétend, ici, réformer l'État. Ce
sont synodes sur synodes élégants dans leurs salons, tandis que,
par leurs bons soins, trois clubs fonctionnent ailleurs, à l'usage de
la canaille. Là pérorent, Castion, Vismara ed altri malL Ils disent
qu'il leur faut une constitution. Plus d'un, cependant, serait
embarrassé d'expliquer ce que c'est...
« Quelques beaux fils rêvent de pairie, quelques officiers de
grades péchés en eau trouble. Le plus grand nombre, cependant,
ne sait encore ce qu'il veut, et se prépare à révolutionner, par bon
ton. Mais combien durera ce platonisme? Il n'est guère probable que
les malins entassent tant de fagots pour n'allumer qu'un feu de joîe. »
Les carbonari l'entendaient bien ainsi; seulement, pour pro-
pager l'incendie, il fallait qu'un grand vent se levât sur la foule
indifférente. U était facile, alors, de le déchaîner. Les souvenirs
de 1814 survivaient bien humiliants, J)ien cuisants encore en
Piémont. C'était, entouré des soldats exécrés de Bubna, que Victor-
Emmanuel avait fait sa première rentrée à Turin. A quel prix cette
escorte? Un honteux vasselage la payait sans doute encore. Et, de
proche en proche, au souffle des conjurés, l'étincelle gagnait. Cest
toujours par un mouvement généreux que commencent les révo-
lutions. Bientôt le roi ne fut plus qu'un roi déshonoré, aux mains
du prince de Metternich. Bientôt, l'honneur du vieux Piémont et
sa haine héréditaire de l'Autriche se confondirent dans une colère
qui voyait rouge. L'inaction de la police vis-à-vis des bavards qui
péroraient, vis-à-vis des clubs qui agissaient au grand jour, ne
trahissait-elle pas la souffrance secrète du roi et l'appui de son
gouvernement?
Tels étaient la marche suivie et les résultats bientôt obtenus par
la propagande révolutionnaire, dans les milieux honnêtes. 11 fut
facile de soulever les autres contre les agissements de la restaura-
< Sans date, 1819.
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hk JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT 829
tion, en leur parlant aussi de patriotisme. Ce grand mot a toujours
eu deux visages, comme le sabre de Joseph Prudhomme avait
deux tranchants.
Les ambitions les plus opposées créaient donc en Piémont ce
malaise universel qui précède tout orage. Pour ou contre le roi,
chacun révolutionnidt, ne fût-ce que par bel air, comme disait
Sylvain. De la combinaison de toutes ces bonnes volontés ne pou-
vait manquer dé naître, à brève échéance, un pronunciamiento
dont l'armée serait fatalement le pivot.
Car là aussi malheureusement se retrouvaient, poussés à leur
extrême degré d'acuité, toutes les passions et tous les griefs de la
cour et de la rue. Les officiers de Napoléon ne servaient qu'en
sous-ordre; on leur avait imposé la rétrocession d'un grade et in ter*
dit le port de leurs décorations françaises. Aux vieux fidèles seuls,
remis à neuf par l'almanach royal, appartenaient les hauts grades.
On les avait, il est vrai, épaulés, dans leurs commandements, de
quelques jeunes gens bien en cour. Mais les premiers avaient eu
le temps d'oublier ce que les seconds n'avaient pas eu le temps
d'apprendre, et tout cela régentait les vétérans de Wagram et
d'Austerlitz, qui formaient alors les cadres piémontais. De ces jux-
tapositions hétérogènes naissaient des froissements et des récri-
minations sans fm.
Une telle armée ne pouvait qu'être à la merci d'un coup de
Tent, et le baromètre baissait terriblement sur toute l'Italie, au
commencement de Tannée 1820.
Charles- Albert avait le pressentiment d'une catastrophe prochaine.
Il écrivait, comme si Dieu avait fait les âmes hautes, pour voir
toujours par-dessus les bons côtés des choses :
« Ami Sylvain*, je suis en ce moment surchargé d'occupations
€t je ne puis vous dire que quelques paroles. Mais, connaissant
toute l'affection que vous me portez, je ne veux pas laisser passer la
journée sans vous donner la bonne nouvelle que, ce matin, le
comte de Stahrenberg est venu officiellement demander au roi,
puis à moi, la main de ma sœur pour l'archiduc Rénier, gouverneur
du royaume lombardo-vénitien 2.
< 4 mars 1820.
^ JL.e mariage se fît le 28 mai. a La princesse, écrivait M. de Metternich,
est merveilleusement belle. Elle a une demi-tête de plus que moi, ce qui
ne rempêcbe pas d'avoir une jolie tournure. Sa tête a une expression de
noblesse remarquable. Elle a des yeux longs et langoureux, le nez petit et
finement découpé: la bouche est bien faite et cache les plus jolies dents
du monde; et pourtant, malgré toutes ces perfections extérieures, je trouve
qu'une aussi grande femme manque de charme... » (Mémoires de Metter**
nich, vol. m, p. 350.) — « Je viens encore de faife un mariage, écrivait-il
10 DéGEMBQE 1887. 53
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830 U JEUNESSX DU m GBÂBUS-ALBERT
<( Je suis si lieureiu de rétablissement de cette pauvre sodot,
que je ne puis douter du plaisir que cela vous fera en lapprenaat
Dès que la princesse aura accouchée, je tous le ferai savoir. Dieu
veuille IÎ.0U3 domier un garçon I,..
« Je partage bien vas sentunents sior l'horrible événement arrivé
i ce malheureiu duc de Berry. C'est ainsi que^ da&s ce siëcl^
nous devons nous attendre à. être jrécoxnpenaôs de uob peines,
liais il eiûste un Dieu vengeur, qui sait oonoypraaer les pdnes qu'oft
éprouve sur cette malheureuse terre.... »
Les pressentiments du prince ne le trompaieivt pas. I^a nmssaace
de son Als allait être 3a dernière joie. Sylvain, pour aesister a«
^^rand événement que le prinoe lui annonçait comme procbaio, avait
ga^é Turin en tcoate Mte ;
n ^.. Malgré mes bottes de sept iieues^ écnvait-U le 17 mars 182(>
à son frère* je j»e suis arrivé è^ Turin que |»oiir les dragées, ce
xnatint vendredi^ i. cinq heures et demie. Il n'y avak pas une heure
que j'étais à me remettre du froid et du profond sommeil mai
xn'avaient gagné en chemin, f ue le prinoe me faisait app^er pour
me montrer son fils. Ah ! le beau petit roi qu'aurooit là mes arrière-
neveuxl II a les yeux déjà hien efirootéfi, et qui seront mûrs, je
crois. U a un beau grand nez retroussé comm^ son père, ec ooe
petite bouche fort gracieuse, dont il tette de grand comags use
jwperbe^ paysanne.
tt Cependant, ajoute Sylvain, une «mistre phûaanterie est venas
jeter comme un augure funeste sur notre joie. Au miuoeat de
la naissance du duc de Savoie, on vît débarquer au palais Garigsan
tpus les capucins de la ville ei de la banlieue. Une persoaoe de
la cour arrête la procession au moment où elle veut fraAcUr la
porte du vestibule, «et demande la raison de ce déploiement inusité
de capucins. L'un d'eux alors montre une lettre, revêtue d'une
fausse signature, qui donnait, à tous les couvents, avis de ia mort
de la princesse, et invitait les bons pères & venir réciter leuis
prières autour de la défunte*.. »
Ia mystification était luguhre, mais le prince* cette fois, Tattribiia
bien à tort aux convoitises que la naissance de son fils déconcer-
tait. La reine y était étrangère; d'autres gens avaient intérêt à
exaspérer le prince : on allait en avoir la preuve. Victor-Emmanuel
foulut une enquête. L*ardeur qu'y apporta le comte Lodi * n*aboatît
aUlBurs. L'archiduc Rénier épouse la princesse de Gariguan. H eût épooAé
un caaapé $i pareil meuble pouvait lui servir & ce qu'il a eoteudu diraw
Aveip ce9 dispo^Uionjs et treate-neuf ans, toute temme eat ebarmaole, »
(Senri Fornerou, BUtoire générale de» ém^réM, vol. 11^ p* 210, aotea.)
* Ministre de la policç.
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U JEUNCSSE BU fiO£ GHÀRLES-ALBERT 831
qu'à faire afHuer dans son caMoeti et à la mèaid heure, tous les
marchands de lunettes de Turin.
Pour continuer la plaisanterie^ les carbooari envoyaient ces brayes
gens en aide i la police.
« ... Je crois que Ton s'est moqué de vous, leur dit le comte Lodi,
en les voyant entrer.
«... Je crains que ce ne soit plutôt de Votre ËxceUence »i répondit
le mieux alangué d'entre eux.
Naturellement, la police ne découvrit rieui et le ridicule s'ajouta
à tous les microbes révolutionnaires que la monarchie piémontaise
aspirait béatement depuis sa restauration.
Faire le bien à demi ne sert qu'4 tromper toutes les espé^
rances, bonnes ou mauvaises; c'est à quoi aboutissaiti préciséjnent
alors, le bon vouloir un peu tardif de Yictor^Emmanuel.
Sur les instances du comte de Maistre, du marquis de Saint-
Marsan et de Prosper Baibo, le roi s'était décidé à sq^porter
quelque adoucissement à la législation, toute de bon plaisir , qu'il
avait restaurée en ISlil. Mais il confiait la besogne à des gens
d'avant 89 : c'est dire le cœur qu'ils y mettaient.
Le comte Borgarelli, suivi de toute la vieille magistrature^ faisait
rage contre la pins innocente innovation* Vainement Balbo, Saint-
Marsan, Pinelli, Garbonara, essayedent de parler raison. Vainement
Joseph de Maistre faisait entendre ces sages paroles : « ... Ne
croyez pas que la plénitude de l'autorité royale soit affaiblie par
les bornes que les princes posent eux-mêmes parfois à leur propre
autonité... n Borgarelli et ses amis ne se rendaient pas ^.
L'entêtement a muré si hermétiquement^ ches certaines gens,
portes et fenêtres^ que l'idée de regarder dans la rue ne leur vient
même pas; Borgarelli y aurait vu pourtant qu'elle devenait hou-
leuse. Il en aurait entendu monter d'étranges rumeurs. Peut-être
eùt-il compris que ses conseils acculsdent Victor-Emmanuel à une
dangereuse résistance.
A Naples, en effet, la liberté venait do lever son drapeau;
rintervention armée de l'Autriche n'y était plus douteuse; le rai
devait se prononcer pour ou contre sa redoutable voisine. Alors
déjà, comme l'écrivsdt François Gambini^, « le Pièmontpour l'Italie
^ A la réceptioû solennella de U magistrature, le 1*' janvier 4820, au
lieu des souhaits acooutuméâ, le comte Borgarelli adressa au roi Victor-
Smmaniiel une sorte de philippique, où oubliant tout respect, il le mit on
demeure de « ne pas toucher à l'autique édifice ». Voy. Poggi, Storia
4kltalia, vol. I*', p. 325, à propos de cette scène et de ce diseours, qui
bouleversôrent Turin.
^ Sclopis» Eutùirt de la Ugishiùm itaUmm^ vol. III, p. 208.
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832 U JEUNESSE DU ROI GHARIES-ÂLBEBT
ne pouvait être que le bouclier qui la protégerait ou la hache qû I9
décapiterait, s'il tombait aux mains de l'étranger. »
Et ce combat pour la vie * durera un demi-siècle. L'idée guelfe
appellera à son aide toutes les grandeurs et toutes les hontes de
notre temps. Elle se fera bénir à Rome, se battra héroïquement à
Novare*, poussera, à Paris, ce grido di dohre qui ébranlera TEo-
rope; et puis, hélas I se substituant à tous les scrupules, reniant
toutes les reconnaissances, empoisonnant toutes les armes, béné-
ficiant de toutes les crédulités, elle couvrira du cri sublime de
patrie son appel désespéré à la révolution.
Au lendemain de la mort de Garibaldi, un voyageur causait, à
Venise, avec son guide. L'homme était un vétéran des guerres de
l'indépendance.
— Vous aimiez Garibaldi, disait le Françûs.
— Garibaldi était mon Dieu.
— Hais il est mort.
— Qu'importe, il ressuscitera comme Christ au premier ^pel
de l'Italie.
— Et qu'a-t-il fait pour vous?
— II m'a fait une patrie I
Demandez à ceux qui l'ont perdue, ce qu'est la patrie. Us vous
diront que c'est un aimant dont les hommes seront impuissants
toujours à étendre ou à circonscrire l'attraction. Ils vous diront
que la patrie est de droit divin plus que les couronnes; que Dien
l'a créée en créant les races, en leur mettant au cœur des affinités
éternelles ou des haines implacables. Ils vous diront, enfin, que la
force ou la conquête peuvent hérisser des frontières, mais, que tôt
ou tard, le droit les franchit comme le lion ailé de Saint-Harc, pour
venir se coucher au pied de la croix de Savoie'...
< « ... Tant qull me restera de la respiration, écrivait Joseph de Maistre,
je répéterai que l'Autriche est rennemie naturelle et éternelle de Votre
Majesté. Si TAutriche domine, de Venise à Pavie, c'en est fait de la
maison de Savoie : Vixii! » (Correspondance diplomatique de Jos^h de Maistre..^
fragment cité par Gh. de Mazade dans fe comte de Cavour, p. 193.)
^ « ... Si jamais, écrivait Charles- Albert en 1847, Dieu nous fait la grâce
de pouvoir entreprendre une guerre d'indépendance... c'est moi seul qai
commanderai l'armée, et... alors je suis résolu à faire pour la cause guelfe
ce que Schamyl fait contre l'immense empire russe H paraît qu'à
Rome on tient en réserve les armes spirituelles... Ah! le beau jour que
celui où nous pourrons jeter le cri de l'indépendance nationale !..• » (A.a
comte Gastagneto, lettre de Turin, 2 septembre 1847. Voy. ScritU e iHUrt
di Carlo Alberto, p. 46.)
3 Le mot est de Joseph de Maistre... « La croix blanche de Savoie,
soutenue par le lion de Saint-Marc, ferait une assez belle figure dans le
monde. Il n'y aurait sûrement pas moyen de renouveler d'une manière
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U JEUNESSE DO ROI GflÀRLBS-ALBEaT 833
C'est ce dont M. le prince de Metternich ne semblait pas se douter
quand, à la première nouvelle de l'insurrection de Naples, il pre-
nait, vis-à-vis de Victor-Emmanuel, le ton et l'allure d'un suzerain.
«... L'empereur, mon maître, disait-il au comte Rossi*, est
résolu à user des moyens immenses dont il dispose pour mettre ses
États à l'abri de toute éventualité révolutionnaire... Quant à votre
roi, l'empereur compte sur lui, il le sait disposé à mourir l'épée à
la msun, plutôt que de subir la loi de ses sujets rebelles^. »
C'était vrai, mais la hautaine façon dont était faite l'injonction la
rendait blessante.
«... Siamo sulPorlo del precipizio^^ écrivait Sylvain, à la date
du 20 juillet 1820 ; d'innombrables placards demandent la consti-*
tution des Certes espagnoles. Le roi est assailli de mémoires ano*
nymes qui lui conseillent de donner cette constitution pour faire
pièce à l'Autriche. Ces maudits Autrichiens semblent nés pour
compliquer nos affaires. Leur façon de nous régenter exaspère
bons, méchants, et mon prince plus que personne...
« Ils vont nous obliger à l'immense sottise de prendre parti pour
ou contre eux. Les voilà qui se renforcent en Lombardie; on
porte leur nombre à 40 000 hommes. Ce qui serait par-dessus tout
important, c'est que nous sachions ce que nous voulons. Mais
BOUS n'en sommes pas là... »
Victor-Emmanuel ne semblait pas, en effet, se douter des dan*
gers qu'il courait. Tant est vrai ce mot : « Que les rois, comme les
goutteux, ne sont jamais plus près d'un accès qu'à l'heure où ils
se regardent comme en parfaite santé... »
Avec moins d'esprit que M. de Metternich, mais avec tout autant
de bon sens, Sylvain terminait par ce post-scriptum sa lettre de
tout à l'heure :
ce ... En France, on charge les pétards; en Italie, on sdguise les
poignards; c'est partout le règne des braillards*. Questo mondo è
fatto per andar maie, comme dit le roi, qui ne sent pas la queue
de la poêle lui rougir dans la main... »
plus éclatante la fameuse devise d'Emmaauel Philibert : Mersus profundo,
pulchrioT evenit. » (Lettre du comte de Maistre au roi. Correspondance diplO'»
mahque, vol. !•', p. 313.) — Dans une autre lettre au roi, c'est ce que le
comte de Maistre appelait « son idée vénitienne ». (Id,, Correspondance
diplomatique,)
^ Ambassadeur de Sardaigne à Vienne.
^ Dépêche de Rossi, citée par Nicomède Blanchi. iStoria délia diplo"
mazia^ etc., vol. II, p. 17.)
3 9 I^ous sommes sur le bord du précipice... >
^ € Ce monde est fait pour aller mal... », mot favori du roi Victor-Em-
manuel, qu'il répétait à tout propos.
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834 U JEUNESSE DU ROI GHARLIS-ÂLBEKT
Les carbonari attribuaient à une politique raffinée ce stoïcisme
de Victor-Emoaanuel. Ck)mment douter, en effet, de ses intentions
secrètes, à entendre les propos que tenait le prince de Carignan?
Comment douter que l'on fût près d'une entrée en campagne,
quand Balbo et Caraglio de Saint-Marsan*, tous deux fils de
ministres; quand des officiers, comme le général Gifflenga'; quand
de grands seigneurs, comme le prince delà Cisterne*, protestaient
ouvertement contre les agissements odieux de l'Autriche?
S'il faut grandement compter avec les gens qui ont intérêt à
répandre un bruit faux ou méchant, il ne faut pas moins compter
avec les imbéciles qui leur servent de clairon. II est si rare qu'un
imbécile n'aime pas mieux jouer un vil^n rôle que de n'en pas
jouer du tout. Chacun crut donc bientôt, à Turin, que crier :
(c Vive la Constitution et... guerre à l'Autriche I » était la plus utile
façon de servir le roi.
«... Les révolutions d'Espagne, de Portugal, de Naples, sur-
tout, écrivait le prince de Carignan ', firent, sur notre pays, l'effet
le plus malheureux, en donnant à notre troupe et à nos officiers,
déjà assez indisciplinés, un exemple fatal. Personne ne faisait plus»
&ï 1820, mystère de ses desseins, et, nous ne voyions arrêter per-
sonne ni punir personne... »
Bien au contraire, tous les officiers qui menaient le mouvement^
tels qu'Ansaldi et Carail, recevaient des décorations on des grades.
Le comte Lisi, un des hommes les plos compromis du parti avancé,
se voysdt refuser sa démission, qu'il avait voulu donner par une
sorte de scrupule. De partout, officiers et sous-officiers affluaient
à Turin. Les régiments n'étaient plus commandés. Tant d'indisci-
pline prouvait que le berger conspirait avec le loup.
« ... Je me crus obligé, dit le prince, de représenter an roi que
la police ne se faisait pas. Je parlai de même au ministre de la
gu^re Saluces^ mais tout fut inutile... »
La situation devenait critique pour l'entourage du prince.
^ * César Balbo, fils du comte Prosper Balbo, ministre de riatérieur.
* Asinari de Caraglio, fils de l'illustre marquis de Saiat-Marsan, alors
ministre de la guerre.
^ Alexandre de Gifflenga, inspecteur général de la cavalerie.
-• Dal Pozzo, prince de la Cîsterne, né à Turin, 16 janvier 1784; marié à
Louise Ghislaine de Mérode. Sa fille, la princesse Victoire, épousa le duc
d'Aoste et fut pendant quelques mois, on s'en souvient, reine d*Espa.gae.
' Les divers passages que l'on va lire sont extraits d'un long mémoire
justificatif écrit par le prince de Carignan, comme on le verra plus loin,
aux premiers jours de son exil à Florence. Ce mémoire a été publié pour
la première fois par M. le baron Manno dans ses Informazione sulT ventuna
in Piemonte, p. 58 et suivantes.
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U JEUNESSE DU ROI GOARLES-ÂLBERT 835
« ... Bienheureux, écrivait Sylv^dn, qui D*a pas la main à la
pâte» pleine de mauvais levain, qui fermente ici. Je ne sais comment
tout cela finira pour mon prince, devenu le bersaglio ^ de tous les
faiseurs de constitutions. »
Le prince, lui aussi, sentait comUen sa position devenait diffi-
die et fausse.
« Bevenez, écrivait-il au comte de Revel ^, parce que, dans des
fldoments aussi critiques que ceux-ci, les personnes comme vous,
mon cher comte, ne devraient jamais être éloignées de ceux qui
gouvernent un État 3. 11 y a maintenant si peu de gens de mérite,
et qui soient en même temps parfaits honnêtes gens, qu'on ne
saurait trop les rechercher. U y a eu, sans contredit, des temps
plus mauvais que ceux où nous vivons, pour le monde en général,
m£Ûs non pas pour les princes; car, maintenant, le grand but de la
philosophie moderne est tourné à la destruction de la religion et
des trôneft, et ceux qui sont destinés i gouverner les nations ne
sauraient assez peser toutes leurs actions.
« Je désire beaucoup vous témoigœr de vive voix Tamitié que je
vous porte, et combien je fais fonds sur les bons conseils qœ j'es*
père toujours recevoir de vous. »
Afaîs, quoi qu'il en pût dire à son ami ReveL, le prïnce aimait les
couses conune la duchesse du Maine aimait le monde, parce que
chacun l'écoutait et qu elle n'écoutait personne.
Presque à sa porte, mourait dédaigné l'homme dont la clair-
voyance aurait pu lui être si secourable. Rien de navrant comme
la dernière plainte de Joseph de Maistre, se survivant dans son
pûTopre pays :
«... Je ne suis plus qu'un vieux prisonnier qui a, tout au plus,
le droit de regarder par sa fenêtre... ^. » « Je suis accablé et, de
plus, dégoûté de la vie... mon esprit, de petit est devenu nul : Hic
jdcet... *. » Et chacun de tommer le dos à ce grand cadavre. Les
pauvres humains sont si reconnaissants lorsqu'on les dispense
d'envier.
^ Cible.
• Ignace de Thaon de Revel, nommé le 15 avril 1814, mem"bre du conseil
de régence du Piémont ; ministre plénipotentiaire à Paris après le retour
du roi, lieutenant général, grand-croix de Saint-Maurice, puis gouverneur
de Crènes, vice-roi de Sardaigne en 1820, et dans la môme année, gouver*
nenr de Turin.
> Lie comte de Revel était en Sardaigne.
* liettre à M»« la duchesee des Gars, 28 mars 1819. {Lettres et opuscules,
yd. !•*, p. 512.)
' Au comte de Marcellus, 9 août 1819. (Lettres et opuscules, v. I«^ p« 517.)
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836 U JEUNESSB DU ROI GHARLBSALBERT
« ... Le chevalier Msdstre, écrivait Sylvain* (I^ 3 mars 1821),
est arrivé juste à teoaps pour voir expirer son grand frère, dont
la mort n'a pas fait plus de sensation que celle de ton gardeur de
vaches, s'il se fût rendu à Turin pour cette opération. Ceux qui
ôe sont aperçus que le comte Maistre n'existait plus n'ont su dire
autre chose à sa louange, sinon que c'était un radoteur enthou-
siaste, et qu'on était heureux d'en être débarrassé dans un moment
où il embarrassait plus qu'il n'était utile. C'est vraiment duperie
d'avoir de la sagesse, de l'esprit et du génie...
«... Aussi beaucoup de gens qui ne veulent pas passer pour
des sots agissent comme des coquins. Parmi les jeunes gens, tout
ce qui a de l'esprit est partisan, couvert ou découvert, de la révo-
lution. Mon prince, non plus, quoi que je puisse dire ou faire, n'est
pas assez prudent... »
(c ... Le 2 ou le 3 mars, raconte en effet Charles- Albert, Carai],
Collegno, Sainte-Rose et Lisi vinrent chez moi me demander le
secret sur une chose extrêmement importante, qu'ils avsdent à me
confier. Après avoir fait une longue dissertation sur les idées ïïbé-
rales, ils finirent par m'avouer qu'ils appartenaient à des sociétés
qui, depuis longtemps, travaillaient pour l'indépendance de l'Italie;
que j'avais toujours montré un grand attachement pour mon pays,
que je ne pouvais avoir d'autre visée que l'honneur. Leur conclusion
fut qu'ils espéraient que je me mettrais à leur tête pour obtenir du
roi de légères concessions, qui ne seraient que les préludes d'une
gloire future... »
Le prince avait-il mérité de pareilles confidences? Dans tous les
cas, l'idée d'une trahison le fit bondir :
« ... Je leur répondis que je ne pouvais avoir d'autre manière
d'agir que celle que me marquaient la religion et l'honneur; que
rien au monde ne me ferait départir de mes devoirs. Je cber-
chai ensuite à les raisonner et à leur prouver la folie de l'entre-
prise; mais ils me répondirent que mes paroles étaient inutiles,
qu'ils étaient liés par les serments les plus forts. Je leur fis entendre
nettement que si je ne pouvais les empêcher d'agir, je me pronon-
cerais contre eux 2... »
Vaine menace! Lisi et Collegno montrèrent une liste des conjurés
* Le chevalier Nicolas de Maistre. troisième frère du comte Joseph. —
Le comte Joseph est mort à Turin, le 26 février 1821, à l'âge de soixante-
sept ans.
^ Voici quelles furent, après l'historien Poggi, les propres expressions des
conjurés : c Tout est prêt, il ne manque que votre consentement. Nos
amis attendent, avec notre retour, ou le signal du salut du pays, 00 la
funeste nouvelle que leurs espérances sont vaines. 9 (Poggi, Sioria (fllaliti,
vol. 1^, p. 331.)
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U JEUNESSE DU ROI GHÀRLES-ÀLBERT 837
«... OÙ je vis avec stupeur, dit le prince, que la plupart de mes
ofiSciers d'artillerie étaient fédérés. Je les menaçai alors de me
rendre auprès du roi. Ils s'en allèrent, en me disant qu'ils comp-
taient sur le secret; qu'ils espéraient que je changerais d'opinion,
et, enfin, que la révolution éclaterait le soir même du jour où le
roi s'installerait à Moncalier... »
Le prince fit aussitôt appeler le ministre de la guerre et lui révéla
tout ce qu'il venait d'apprendre Saluées se tordit les mains et ne
prit aucune mesure. L'accuser de connivence avec les conjurés
serait peut-être excessif, mais il était de ces gens qui ont le goût
des fautes qu'ils n'osent commettre. Un honnête homme peut
toujours répondre « qu'il ne sera pas Judas, mais il serait téméraire
à lui de jurer qu'il ne sera jamais Pierre * ».
Harcelé, pressé, entraîné par Collegno, le prince raccrochait à
des demi-mesures sa faiblesse et son remords. Au lieu de se pro-
noncer franchement contre le mouvement, il n'était en quête que
de petits moyens pour l'enrayer. Charles-Albert avait parlé au roi
avec des sous-entendus auxquels Victor-Emmanuel n'avait rien
compris. Puis il perdit son temps à raisonner les officiers et les
sous-offiders de son artillerie, alors qu'un seul mot énergique eût
suffi à les maintenir dans le devoir. Et ces lignes du prince mon-
trent combien était cruel le double jeu qu'il s'imposait :
« ... Le mercredi 7 mars, écrit-il, le roi partit pour Moncalier.
Sachant qu'il devait faire la route à cheval, le matin avant dtner je
lui demandai la permission de l'accompagner. Car, quoique le
complot ne dût éclater que dans la nuit, je craignais de le laisser,
entouré seulement de personnes âgées et de son écuyer Carail. »
Dans cette même matinée du 7 mars, si l'on en croit un honmie
bien informé*, le prince avait mandé César Balbo et le général
Gifflenga, au palais Carignan. Tous deux lui avaient avoué que rien
n'était prêt pour une entrée en campagne. Gifflenga avait ajouté
que, non seulement Victor-Emmanuel ne consentirait pas à lever
le drapeau italien, mais encore qu'au premier mouvement révo-
lutionnaire, il se jetterait entre les bras de l'Autriche.
Autour de Charles-Albert la situation se faisait inextricable. S'il
avait rêvé, il se réveillait en face de la plus affireuse des réalités.
TraMr ses amis qui se confiaient en lui, ou trahir le roi, en gardant
leur secret : il lui fallait choisir. C'était comme le cauchemar de je
ne sais quelle ballade allemande où le héros se voit tout à coup
avec le visage d'un monstre et Tâme d'un scélérat.
Cependant Saint-Marsan et Collegno étaient là pour dure au
* Journal de Gordon.
^ Poggi, Sloria d'Italia.
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838 LA JEUNESSE m ROT GHAfiLES-ALB£fiT
prince qu'il ne rèvaît pas : «... Ils protestèrent que je les pwdais
et que je me déshonorais aux yeux de l'Europe... »
Mais le rayon avait hii, qui, jadis. fit chanter le coq et jailBr les
larmes de Rerre. Qiarles-AIbert prit héroïquement son parti.
« ... Je les congédiai, en ajoutant que f avais fait mon devoir et
que je les sauvais eux-mêmes. Ils envoyèrent alors des contre-
ordres partout, et j'eus ainsi le bonheur d'empêcher l'exécution du
premier complot. »
Il le croyait, et sa joie prouve combien le prince avait ancè-
rement rompu avec les conjurés. Saluces fut chargé par lui d aller
conter au roi ce qui s'était passé et de demander pour récompense
la grâce des coupables. Mais, quand sur les marches du trtne m
a joué au révolutionnaire, on ne saurait se racheter si sûsément.
Deux jours plus tard, le 9 mars, vers neuf heures du matin,
Saluces et le comte de Revel, gouverneur de Turin, faisaient irrup-
tion dans la chambre du prince. Ils venaient lui apprendre que Je
comte de Saint-Michel, colonel des cbevau-légers de Piémont, en
garnison à Fossan, avait, au milieu de la nuit, fait monter son
régiment à cheval. On ne savait encore s'il se dirigeait sur Mon-
calier, où était le roi, ou sur Alexandrie. Le gouvemenr demeura
stupéfait d'entendre Chartes-Albert dire le plus tranquiHenaent du
monde : « Ce n'est là qu'une méprise; il faut que le contre-ordre
ne soit pas arrivé. »
Sar les instances de Revel, le prince cependant n'hésita pas à
l'accompagner dans toutes les casernes de la ville :
« ... Je rassemblai, dît-il, oiTiciers et troupe, et leur rappelai la
fidélité qu'ils devaient au roi. Je leur dis qu'il n'y avait qu'un seul
Dieu qui voyait nos actions, que l'honneur ne permettait de suivre
que la ligne droite de son devoir. Tous me donnèrent Jes plus
évidentes marques de leur zèle et de leur loyauté... »
Rassuré par ce qu'il venait de voir et d'entendre, Chartes-Albert
rassura le roi, qui en toute hâte était revenu à Turin. Cette quié-
tude, à laquelle la bonté de Victor-Emmanuel le disposait tre^,
ne fut malheureusement pas longue. Le 10 mars, en effef, la gar-
nison d'Alexandrie faisait son pronmiciamiento. Quand la nouveOe
en parvînt à Turin, rien, au dire de Sylvain, n'égala la stupeur et
le désarroi de la cour.
« ... C'est ici, écrivait-îl, l'étonnement de Jonas se révdllant
tout à coup dans le ventre de la baleine, et le prt^Aète, sans doute,
se montra plus hardi et plus inventif que notre pauvre roi, pour cher-
cher la porte. On se contente ici de gémir et de perdre la tète... »
C'est dire que l'insurrection avait toute liberté .pour se propager.
Deux nouveaux régiments venaient de s'acheminer au petit trot
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U JEUNESSE DU ROI GHÀRLES-ÀLBERT 839
Ters Alexandrie, devenu le quartier général des insurgés, lorsque
le comte Baibo se présenta inopinément chez le prince. Balbo avait
i lui dire qu'au château on comptait sur son influence pour obtenir
du roi une constitution, quelle qu elle fût.
Charles- Albert, fort étonné, répondit « qu'il n'avait pas ses entrées
au conseil et que, si* parmi les ministres il en était quelqu'un qui
eût une communication à lui faire, celui-là pouvait venir au palais
Carignan. »
Malgré cette réponse si sèche. César Balbo revenait quelques
instants après, suivi de son père et du comte Valese. Et voici com-
ment le prince lui-même raconte la fin de ce curieux incident.
« Je dis à ces messieurs que s'ils o-oyaient que, pour la sûreté du
roi et pour éviter de plus grands malheurs, je dusse faire une
proposition quelconque à Sa Majesté, je ne la ferais qu'en présence
du conseil et avec leur appui.
« Dans la soirée. Sa Majesté me manda en toute hâte au château.
« Tout le monde y était indécis, et on ne prenait aucune réso-
lution. Le comte Balbo me pressa de donner mon avis. Je dis alors
à Sa Majesté qu'on avait laissé aller les choses jusqu'à ce point,
qu'il paraissait nécessaire de promettre quelque concession pour
calmer les esprits. Le comte Balbo et le comte Valese soutinrent
cette proposition. Le comte de Saluées et le marquis Brignole ne
dirent rien. Les autres membres du conseil, qui étaient le comte
de Roburent, le comte Lodi et le comte délia Valle, opinèrent en
sens contraire. Sa Majesté déclara qu'elle ne ferait aucune con-
cession, et le conseil se termina sans qu'on eût rien décidé... »
Le prince alors quitta le château pour retourner au palais Cari-
gnan..., j'allais dire au palais royal...
Entre temps, l'insurrection s'étendait. Le 12 mars, le marquis
de Carail, le comte Santa-Rosa, le capitaine Radice, le lieute-
nant Rossi, enlevant leurs troupes, s'étaient joints aux révoltés
d'AlciUindrie. Tout était à craindre pour Turin, si la citadelle n'était
fortement occupée. Le prince demanda au roi la permission d'y
envoyer quelques hommes et d'en donner le commandement au
colonel des Geneys, le plus énergique oflScier que l'on eût alors
sous la main« Le roi y consentit.
Mais toutes ces allées et venues n'avaient pas ladssé que d'émou-
yoir la population. Des rassemblements se formaient, que la troupe
avait grand peine à disperser. Quelques officiers, à bout de patience,
firent demander des ordres. L'un d'eux, le capitaine Raimondi, atteint
d'un coup de pierre au visage, entra tout ensanglanté dans le cabinet
du roi. « Donnez-moi, dit-il, carte blanche, et avec ma seule com-
pagnie, je me charge de tout terminer avant de me faire panser... »
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840 U JEUHESSE do roi CeABLES-ALBBBT
Raimondi aurait en facilement raison de la foule, qui n'était
encore qu'hésitante. Mais, avec cette charité qui fait les saints et
détrône les rois, Victor-Enunanuel se refusa à laisser couler la
fameuse goutte de sang qui,*si on en eût été moins avare, aurait
sauvé tant de couronnes.
On continua donc à délibérer au château avec la ferme intention
de ne prendre aucune mesure énergique. Le roi et ses conseillers
parodiaient ces vieux Romains que les Gaulois assommèrent sur
leurs chaises curules. Ils en étaient & se draper comme eux, lorsque
trois coups de canon partirent de la citadelle. C'était le sigual
qu'attendaient les troupes de Turin, pour s'insurger et demander,
elles aussi, la constitution espagnole.
Le prince retourna en toute hâte auprès du roi :
« ... On venait, dit-il, de recevoir au château la nouvelle que
deux autres lépons venaient de se révolter, et l'on ne prenait
encore aucun parti. Je proposai d'envoyer à la citadelle un officier
reconnaître l'état des choses. Le marquis de La Harmora, mon sâde
de camp, s'y rendit. Le peuple le jeta à bas de cheval, le retint
prisonnier, et voulut le forcer à crier : Vive la constitution ! Nous
apprenions en même temps que les révoltés avaient tué le colonel
des Geneys, et qu'un capitaine insurgé, appartenant au régiment
d'Aoste, avait pris le commandement de la place... »
Victor-Eounanuel voulut alors parler de clémence, comme s'fl
eût été le plus fort et comme si la foule, qui n'estime que la corde,
était capable d'entendre à de bonnes paroles. Le roi pria le prince
de Carignan, qui obéit aussitôt, d'aller parlementer avec les in-
surgés. Comme Charles-Albert arrivait sur les glacis de la cita-
delle, un ofBcier le prévint que des remparts on tirait sur tout ce
qui approchait.
«... J'allai, raconte le prince, que la perspective d'être fusillé à
bout portant n'émouvait guère, jusqu'au bord du fossé. Les troupes
révoltées poussaient des hurlements affreux et refusèreit de
m'envoyer aucun parlementaire. Une foule immense à la tète de
laquelle étaient plusieurs bourgeois et quelques officiers en demi-
solde, nous entouraient cependant en poussant des cris si forts,
que nous ne pouvions nous entendre, même entre nous.
« Nous eûmes assez de peine à nous dégager du milieu d'eux;
plusieurs voulaient nous retenir. Et quoique, dans l'intérieur de la
ville, nous eussions pris le galop, ils nous suivirent jusqu'à la
place du Château, ayant à leur tête le fils du banquier Muschettî,
qui portait un étendard tricolore ^
* Le drapeau portait les trois couleurs : rouge, bleu et noir. Le noir
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U JEUNESSE DU ROI GHiRLES-ALBERT 84f
(( Sur la place éudent les récents aux gardes, le régiment
d'Aoste, le corps d'artillerie et les gardes du corps, qui tous, à mon
retour, firent entendre le cri de : « Vive le roi! »
Les nouvelles que le prince rapportait au conseil étsdent mau-
vaises, sans doute, mais non pas désespérées, puisque, sous les
fenêtres mêmes du palais, deux régiments, le sabre au clsdr, étsdent
prêts à charger. Victor-Emmanuel sembla comprendre ce qu'il lui
restait à faire, car il demanda son cheval. Mais « voilà qu'au mo-
ment où nous allions sortir, dit le prince, le gouverneur de Turin
et le ministre de la guerre représentèrent à Sa Majesté qu'elle
allait s'exposer inutilement. » Le roi décommanda son cheval et on
se reprit à délibérer.
Aux heures difiSciles, plusieurs hommes qui délibèrent s'arrêtent
toujours au parti que chacun d'eux rougirait de prendre seul. Tout
le monde était brave autour de Victor-Emmanuel, et cependant,
lorsqu'il parla d'abdiquer, personne ne protesta. « Les temps forts,
comme disait M. de Metternich, sont faibles en têtes. » Par une
fatalité inexplicable, les renseignements fournis par les chefs de
corps que l'on avait voulu consulter, et qui, presque tous, avsdent
répondu de façon, à rassurer le roi, achevèrent de le déconcerter*.
Il passa chez sa femme et hasarda l'idée d'une abdication. L'en-
tretien fut bref et des plus mouvementés, paraît-il. Marie-Thérèse
demanda pour elle la régence^, et se heurta au refus le plus net et
le plus catégorique. Victor-Emmanuel avait-il senti le ridicule qui
rejaillirait sur lui de cette suppléance, ou avait-il deviné M. le duc
de Modène derrière ce beau dévouement? Toujours est-il qu'en
rentrant dans la chambre du conseil, la reine était extraordinû-
rement émue.
« Elle s'étonnait, dit le prince, que moi qui, peu de jours avant,
disais au roi que la constitution d'Espagne était le plus grand des
malheurs pour un pays et qu'un souverain ne devait jamais s'abais-
ser, j'eusse parlé la veille de la constitution de France.
ce Je répondis que telle était encore ma manière de penser, et
que ce que j'^n avais dit était pour prévenir le mal que le gouver-
nement avait lai^ aller jusqu'à un point irrémédiable. »
était remblème de la secte des Garbonari comme la fumée en était le
symbole, ce qui fit rire irrévérencieusement le marquis Robert d'Azeglio,
quand il fut initié. A Alexandrie, la junta fit flotter les couleurs vertes,
jblanches et rouges, couleurs du royaume d'Italie. (Informazioni, etc., p. 74.
— Note.)
* Le comte Lodi, qui plus que pas un avait perdu la tête, annonçait de
son c6té que trente mille insurgés des principales villes marchaient sur
Turin. (Poggl, Storia d'italia, p. 340, vol. I«.)
a Cappi, Anali (Tltalia, 1821, p. 229.
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«42 U JroiISSSI DU ROI GHAltlES^ÂLBERT
n deveoaii évideoit que Tayis an prince de Carignan onvraît la
seule issue possible. Puisque le roi ne voulait pas agir, que k reine
ne voulait pas abdiquer, il en fallait fatalement venir aux conces-
»o»s : restait à choisir entre les constitutions d'Angleterre et d'Es-
pagoe. On commençait k en discuter, lorsque le marquis de Saint-
Marsan, qui revenait de Laybacb, se prit à dire tout à coup que
jamais les hautes puissances ne reconnaitraient une aussi bootense
capitulation devant l'émeute.
Une fois encore tout était remis en question.
« Pendant que nous étions ainsi réunis en conseil, on donna une
l&usse alarme, et je courus sur la place, dit le prince. A mon
retour, on me fit entrer, avec tous les ministres, dans la chambre
de la reine. Le roi reparla de constitution, mais le gouverneur de
Turin, lui coupant en quelque sorte la parole, trancha du même
coup toutes les hésitations du malheureux Victor-Emmanuel.
« Sire, dit-il, écoutez la voix d'un de vos meilfeurs serviteurs,
ic d'un vieux militaire... Je connais l'esprit du moment, le mal ^t
H irrémédiable, il n'y a rien qui puisse nous sauver... »
<c Revel en disant ces mots avait les larmes aux yeux ^ n
Pour n'être pas formulée, la conclosîo«n d'un tel discours était
^abdication. Chacun te comprit ain^, et se rangea à l'avis du gou-
verneur. Mais nvA, au milieu de tant d'émotions, ne songeait aux
conséquences du parti qu'il ccmseillait. Revd fut le premier à dire
qu'en l'absence du duc de Genevois \ la régence revenait au prince
de Garignan.
« Régent I » s'écria Charles- Albert. Devant ses yeux se dressait
tout à coup la terrible responsabilité qu'il allait encourir et peut-
être Je renaords d'avoir, par sa fsdblesse, laissé les choses aller au
point où elles en étaient venues.
Il se prenait à wner sincèrement te roi, qu'il voyait réduit an
désespoir ; il craignait son successeur. Il se méfiait de ses propres
entraînements. II re<loutait te patriotisme exalté de ses anus. Le
danger était partout. Sur le chemin où on voulait rengager, le
* « Je ne puis me rappeler sans un frémissement, écrivait pins tard
Hevel, la poAilioa affreuse où je me sais trouvé, responsable de ii sûreté
du roi, attaqué par la fraude et par la trahison encore plus que par Ja force,
et enchaîné par la funeste indulgence du roi, qui s'est perdti et bous a
perdu tous, puisque Thonneur est perdu, en voulant; épargner tout le
monde. » (Revel, Guerre des Alpes, p. 63.)
2 Gharks-Félix, duc de Genevois, que Fabdicatioii de son frère, Victor-
Emmaniiel I^ fanait monter sur le trèite, était à Modène au moment rà
se passaient les événements que je rapporte. Il y avait été vràr son beau-
père, le roi de Naples, qui revenait de Laybach.
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LÀ JBU5BSSB m Wl effARLES-ALBERÎ S43
moindre faux pas devait avoir d'incalculables conséquences. A
l'étonnement causé tout d'abord par l'ouverture de Revel succéda
bientôt, chez le prince, la fenne résolution de ne pas se laisser
engager dws une si dangereuse passe.
« Vers le soir, àii41, le roi me rappela pour me répéter qu'il
voulait abdiquer et me nommer régent. Je fis tout mon possible
pour le dissuader d'un tel dessein qui sendt la ruine de notre
pays, et j'ajoutai que je n'accepterais jamais la régence. Les mi-
nistres me pressaient. Je leur dis qu'ils savaient que j'étais, depuis
deux ans, brouillé avec le duc de Genevois, et que, si- j'acceptais
la régence, cela n'aurait que des suites funestes... »
Ne pouvant venir à bout de sa résistance, le roi congédia alors
Cbarles^Albert, mais deux beures après il le rappelait.
« Tous les ministres étaient là lorsqu'il m'annonça, raconte le
prince, qu'il était définitivement résolu à abdiquer la couronne et
à nae donner la régence. De nouveau, je voulus m^y refuser; mais
tous les ministres alors me représentèrent que c'était là le dernier
«rdre que me donnait le roi, et que je devais à mon pays d'accepter,
pour lui éviter de plus grands maux. J'ai cru alors devoir obéir au
roi, en demandant pourtant que la reine fût présente à Tabdication. >r
Elle vint, chacun des ministres exposa ses raisons. La reine
était fort en colère, et ne ménagea à personne, an prince de Cari-
gnan moins qu'à tout autre, les preuves de son violent dépit. Mais
la résolution du roi était irrévocable. Il signa son abdication le
13 mars ^
Et tel était l'affolement du conseil, que^ Van oublia le itom au
duc de Gei^vois dans l'acte qui Im donnait la couronne. « Devant
ces vieux militaires en larmes, dit le prince, et qui me montraient
de si graades craintes pour la sûreté du roi, je me figurai que je
ne comprenais pas l'état des choses, et que celles-ci devaient être
cent fois pires que je ne le croyais*... »
^ « Nous avons résolu, notre conseil d'État entendu, de choisir et nommer
régent de nos États, notre bien-aimé cousin, le prince Charles-Amédée-
Albert, prince de Qarigaan^ lui conférant en conséquence toute notre
autorité. » Victor-Emmanuel se réservait le titre et le traitemmit de roi,
xin million de pension, la liberté de résider où il lui plairait, et le maintien
de tous les actes passés par lui en faveur de la reine et de ses filles.
* o ... Sa Majesté partit, raconte Charles- Albert, à trois heures du matin,
Ayant trouvé tous les salons, les escaliers et jusqu'à la cour remplis de
içentilshonmes, d'officiers et de gardes du corps qui,. tous, voulaient encore
lui baiser la main. Sa Majesté fut escortée par le régiment entier de
Savoie qui était arrivé dans la soirée. J'eus moi-même l'honneur d'accom-
pagner Leurs Majestés jusqu'à 2 milles, loin de Turin... L'abdication
avait jeté toutes les personnes bien pensanteset la troupe surtout dans la
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S44 U JEUNESSE DU ROI GHÀRLES-ALBERT
VIII
Victor-Emmanuel vensdt de rendre, en abdiquant, le plus signalé
des services à TAutriche. Que fut-il, en effet, arrivé de Frimont^
alors engagé à Naples, si les Piémontais l'avaient pris à revers?
M. de Metternich avoue qu'il en eut grand peur', et comme c'est
là une impression que l'on ne pardonne guère à qui vous l'a causée,
sa haine pour Charles- Albert s'envenima de ce nouveau grief.
U eût été plus juste, cependant, de prendre en pitié ce régent
malgré lui, à qui tombaient à la fois sur les bras révolutionnaires
et royalistes.
L'exaltation des premiers ne suppléât pas plus à leur incapadtë
que le mécontentement des autres ne réparait leur faiblesse passée. Il
en est toujours ainsi en temps de révolution. C'est dos à dos que l'on
peut, sans injustice, renvoyer ceux qui arrivent et ceux qui s'en vont.
Une heure après l'abdication, tous les ministres de Victor-
Emmanuel avsûent donné leur démission. « Je convoquai, dit le
prince, les premiers secrétaires des ministères, espérant Cadre faire
par eux le travail. Mais tous refusèrent, alléguant des maladies et
l'impossibilité dans laquelle ils étaient, de diriger leurs départe-
ments. » C'était le festin de l'Évangile.
(( J'employai la matinée du lendemain à nommer toutes les
personnes recommandables auxquelles je pouv^ds songer. Toutes
refusèrent d'accepter. Je sortis à deux heures n'ayant pu décider
que le chevalier de Villa Marina à se charger du ministère de la
guerre, et encore fut-il malade pendant cinq à six jours... »
Ce n'était là que le commencement d'une interminable série
de contre-temps.
En rentrant chez lui, le prince trouvait dans son salon le cheva-
lier de Castion et l'avocat Vismara. Ces messieurs, le prenant de
haut, lui demandèrent, comme don de joyeux avènement, la cons-
titution espagnole. Us juraient d'ailleurs de s'ensevelir sous les
ruines de Turin s'ils ne l'obtenaient pas tout de suite. Aux bonnes
raisons que leur donnait Charles-Albert pour s'en défendre, ils
répondaient par ce grand mot de liberté. Est-il un mot qui ait plus
souvent traîné dans le ruisseau? Comme enfin Castion menaçait
Charles-Albert de sa désaffection, Charles-Albert mit les deux ten-
tateurs à la l'porte avec cette bonne parole a que peu lui importait
leur affection, pourvu qu'il gardât l'estime des honnêtes gens... i»
Une heure après, la place du palais Carignan regorgeait de
plus grande consternatioD. (Rapport du prince de Carignan. Manno, No^-
tizie, etc., p. 78-81.)
^ Mémoires, vol. III, p. 491.
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U JEUNESSE DU ROI GHâRLSS-âLBERT 845
Ikurleurs qui demandaient la constitution espagnole. On voulait
celle-ci, dans la rue ; ailleurs, on voulait une charte française. Mais
gnmds seigneurs et canaille étaient d'accord pour obliger le mal-
heureux régent à leur en donner une.
a La garde de mon palais, raconte le prince, fut obligée de se
retrancher au dedans des portes, et plusieurs personnes de la
maison furent malmenées. Le comte de Toumafort fut foulé aux
pieds, le marquis de Sinsan ne fut retiré qu'avec peine des mains
des factieux. Ceux-ci ne seraient pourtant pas entrés si, malgré les
marques de dévouement que je reçus de la plupart des personnes
de ma cour, il ne se fût trouvé quelque traître subalterne... »
Les harangueurs les plus étranges avaient, en effet, réussi à
pénétrer jusqu'au prince, (i'un d'eux, nommé Grivelli, osa lui
parler du sang qui allait couler.
c< Il coulera peut-être, répliqua vivement Charles-Albert, car je
suis prêt à mourir pour défendre les droits de celui que je repré-
sente. » Le sang, d'ailleurs, a coulé, ajoutart-il en faisant allusion à
l'assassinat du colonel des Geneys, que le sergent Rittatore avait
tué à la citadelle.
— Mais ce sang ne peut compenser le sang innocent versé à
l'Université, répondit insolemment Crivelli. De tout temps, hélas!
le sang d'un émeutier n'a-t-il pas été plus précieux que le sang
d'un soldat^?
« Soyons généreux, voulut cependant bien ajouter Crivelli. Ou-
blions. Je suis le descendant de ce Crivelli qui était l'ami de votre
auguste ancêtre, le prince Eugène de Savoie. J'ai les mêmes senti-
ments; c'est dire que je suis plein de vénération pour Votre
Altesse... Qu'elle prenne enfin une résolution qui mette fin à tous
ces maux dont elle est, en dernière analyse, responsable... n
J'abrège. Ces scènes douloureuses duraient depuis trois heures.
La populace devenait de plus en plus menaçante. L'énergie du
prince faiblissait. Crivelli s'en aperçut. Il parla de l'Italie, de ses
souffrances, de son avenir, et finit par arracher au malheureux
prince ce mot qui l'étouffait. « Moi aussi, je suis Italien^. » Les
conjurés étaient entrés dans la place par la seule brèche qu'il leur
fût possible d'ouvrir.
Quelques minutes après arrivait, conduite par les syndics de
Turin, une députation composée de tous les corps constitués. Le
comte de Revel, le comte Yalese et quelques autres anciens minis-
* Dans une échauffourée à Tuniversité de Turin, quelques jeunes gens
aTaient été blessés peu de jours auparavant. H n'y eut pas un mort. Mais
on avait crié au massacre.
3 Storia délia diphmazia Europea in UaUa, vol. U, p. iiO.
10 DÉCBMBBB 1887. 54
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846 U J£US8SS£ DU BOI GHAHUS-iLBEEI
très de Victor-Emmanuel étaient auprès du prince. Ils les ik^akat
appelés poor qu'ils fussent témoins de ce qui allait se passer.
J'emprunte encore à Cbarles-Albert la suite de ce doulooieux
récit :
(c II était huit heures du soir, dit^il. La citadelle menafait de
tirer sur la ville; la populace et une infinité de bandits, qu'on lirait
fait Tenir de tous côtés, faisaient croire que Turin allait être livré
aux plus grands désordres.
« Les syndics de la ville redoublant d'instances, je lair dis,
après cinq heures de refus, que je déclarais, devant eux tous ras-
semblés, que je ne pouvais rien changer aux lois fondamentales de
l'État, que l'on devait attendre les ordres du nouveau roi, que tout
ce que je ferais serait nul de fait; mais que, pour éviter un mas-
sacre et les désordres dont nous étions menacés, je permettais
qu'on proclamât la constitution espagnole, en attendant les ordres
du nouveau roi. Un moment avant de signer, je voulus leur prouver
que ce qu'ils demandaient était contre l'intention des souverains
alliés, mais ils paraissaient tous fous. )•
Pauvre prince! au lieu de tant de rhétorique, que ne pratiqnsâi-il
les conseils de Sylvain qui écrivait : <c Je ne vois qu'un parti
honorable pour mon infortuné prince, c'est de charga* à fond cette
honteuse canaille. )»
Malheureusement, il était trop tard pour l'essayer. Ciravegna,
le nouveau mmistre de la guerre, venait d'annoncer aux soldats
mutinés que chacun était libre de faire ce qui loi plairait Tous
avaient déserté ^ Pour eux, la constitution espagnole avait un sens.
Mais quel sens avait-elle pour la canaille qui continuait à vociférer
sous les fenêtres du prince et pour celle qui remplissait son sakm?
Aucun ; personne n'en savait le premier mot. Chose incroyable,
on n'était pas même parvenu à se procurer le texte de cette Êmieuse
constitution.
Et cependant ces magistrats, ces officiers, ces avocats, qni en-
combraient le palais Carignan, la discutaient i perte de vue. Hais
voilà que tout à coup le sénateur Garrau, jusque-là modestement
cantonné dans une embrasure de fenêtre, demanda la parole.
Garrau passait pour le plus habile jurisconsulte de Turin. Cfaacmi
se tut, et quelle ne fut pas la stupeur universelle lotsqoa Vovl
entendit l'habile homme dire d'une voix tranquille que kconstiba-
tion espagnole ne reconnaissait en aucune façon la loi saficpie, et
que, par conséquent, si on l'adoptait, la couronne allait passer de
plein droit à la femme de M. le duc de Modëne.
^ Simple récit.
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U JEOKfSSK DU EOI CHIRLEE-ÂLBERT 847
Cette révélation plus qu'inattendue, dît un témoin oculaire, bou-
lerersa les consciences non moins que les visages. On fut plusieurs
heures à chercher un palliatif à ce malencontreux article. Enfm, le
savant Dalpozzo opina que le plus sûr parti à prendre était de le
biffer.
On biflfa l'article, aux cris mille fois répétés de : « Vive la cor-
rection I »
Garrau, cependant, n'avait pas fini. L'article 1" de cette consti-
tution, qu'il était seul à connaître, portait « que la religion catho-
lique, apostolique et romaine était religion d'État ».
<c Que l'article soit modifié, » cria-t-on de toutes parts. Ainsi
fat Csiit, chacun tremblant que Garrau n'eût une troisième observa-
tion à produire *. Mais il n'en avait plus, et les choses reprirent le
fil révolutionnaire... « Il me fallut, dit mélancoliquement le prince,
mettre en place ceux qui désiraient y être. »
N'est-ce pas la moralité de toute révolution? Celle qui venait
tf éclater à Turin hâtait le pas.
Le 16 mars, les révoltés de la citadelle avaient troqué la cocarde
Ideue contre la cocarde tricolore italienne.
Le 17, unedéputation, venue d'Alexandrie, demandait des déco-
rations et des grades. Les niais seuls aiment platoniquement la
révolution. Tout homme avisé en trafique et en vit. Charles-Albert
l'apprenait un peu tard. L'effroyable dégoût que lui fit éprouver sa
découverte le sauva.
« J'écrivis aux gouverneurs de Gênes, de Savoie, de Novare,
dit-il, pour leur faire connaître que tout ce que nous avions fait
éisÀt nuL Et comme les séditieux dépensaient des sommes consi-
dérables pour gagner les soldats, je dirigeai les quelques régiments,
demeurés fidèles, sur Novare, dont le gouverneur, le général La
Tour, m'inspirait une confiance sans boracs. »
C'était bien, mais il i^estait à Charles-Albert un autre et plus
^fficile devoir à remplir. Pour mal faire, on n'a qu'à se laisser
g^iisser; pour faire le bien, il faut gravir. Et c'est alors que l'on
appelle à l'aide ceux dont l'honneur ne fléchit pas. Sylvain reçut
Tépineuse mission d'aller expliquer au roi Charles-Félix la conduite
dn prince de Carignan.
Voit-on Sylvain, le moins libéral des hommes, s'acheminer vers
llodène, chargé de tous les péchés libéraux qui venaient de se
commettre. C'était le chien fidèle affublé d'une peau de loup, et
cette peau maudite brûlait Sylvain jusqu'à l'âme. Sa consciencOt
son honneur, criaient grâce. Lui, pour qui Dieu s'incarnait dans
* Voyez le très curieux livre du baron Joseph Manno, Fortune délia frasi,
p. 287.
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848 U JEUNESSE DO ROI GOARLES-AIBERT i
le roi, et le libéralisme dans les horreurs de 93 , se voyût touti
coup masqué en coDStitutioDuel. Ah I que de bon cœur il se fût
associé aux colères qu'il pressentait à Modène; mais, son prince, le
souvenir de son prince était la paille dans la barre de fer que se
croyait Sylvain. Quand le digne homme songesdt aux angoisses
qu'il laissait derrière lui, il se sentait faiblir. Son affection oubliait
qu'hier encore elle prédisait les tristesses d'aujourd'hui, et que
plus d'une fois on l'avait rudement repoussé...
Au bout des vingt-quatre heures de son voyage, Sylvain ne savait
plus qui, du roi ou du prince, avait raison.
Il ne se souvenait plus de ce qu'il dirait ou ne dirait pas. Le
pour et le contre avaient, dans leur effroyable lutte, boulerersé
toutes ses phrases, culbuté tous ses arguments, démantelé toutes
ses défenses. Son dévouement seul demeursdt debout, sur tant de
ruines, prêt à s'offrir en victime.
Voici d'ailleurs comment Sylvain lui-même raconte son odyssée. *
« ... Ce furent vingt-quatre heures bien cruelles que \es
vingt-quatre heures de ce voyage qui m'amena à Modène. Le
comte Frère, premier écuyer du nouveau roi Charles-Félix, ne me
cacha pas que son maître était furieux de tout ce qui venait de se
passer à Turin et me prédit une audience terrible. Je trouvai en
effet, le roi au fond de son cabinet, debout, les yeux flamboyants.
Il ne me salua pas, et lorsque je commençai ma phrase par ce
mot : Sire, en lui tendant la lettre que j'apportais, il ne me donna
pas le temps d'achever et s'écria : « Ne me donnez pas le nom de
(( roi, je ne le suis pas. L'abdication de mon frère est une violence
« abominable. Sortez », et il me jeta au visage la lettre qu'il m'avait
prise des mains. Je fis alors une profonde révérence, ramassai ma
lettre que je mis sur une table, et sortis comme il m'était commandé»
« Le comte' Frère, qui m'attendait à la porte, me rassura sur
cette désastreuse réception et me répéta que Charles-Félix lui avait
parlé fort honorablement de moi, mais qu'il était tellement monté
contre tout ce qui se passait en Piémont, qu'il en avait perdu tout
sang-froid.
« Je vis, aux questions qu'il m'adressa, que l'on avait, à Modène,
les plus fortes préventions contre mon prince. Je fis tout au monde
pour le justifier, mais en pure perte, hélas 1
« Le duc de Modène lui-même voulut me voir et me chambra
pendant plus d'une heure de questions plus perfides les unes que
les autres. Je répondis de mon mieux, peignant la position critique
de mon prince et sa ferme résolution d'obéir en tout et pour tout
* Outre ses lettres, Sylvain a laissé quelques notes auxquelles est emprunté
ce récit»
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I
J
LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT 8i9
aux ordres que je rapporterais. Je comprenais, en effet, que le
duc n'était qu'un truchement et que, par-dessus tout, il avait envie
de trouver mon prince coupable.
« François IV me traita, du reste, fort bien et m'invita à dîner.
Sous prétexte de fatigue, je m'excusai d'accepter. Le duc me dit
alors de venir à la partie du roi, qui me donnerait une réponse dans
la soirée.
« Quand je fus introduit quelques heures plus tard au salon, je
trouvai, groupés autour d'une table de jeu, le roi, la reine, le duc
et la duchesse de Modène et le cardinal Albani. Charles-Félix me
reçut tout autrement que le matin ; son visage avait repris son air
de bonté habituel ; il ne fut question de rien jusqu'à la fin du jeu
où, passant alors dans un autre salon, le roi m'ordonna de le suivre.
« Il me remit une proclamation imprimée, en me disant qu'il ne
voulait pas faire d'autre réponse à la lettre que j'avais apportée ; qu'il
avait en horreur tout ce qui s'était passé; qu'il ne reconnaissait
ni l'abdication de son frère, ni la régence du prince de Carignan,
que tout cela était le fait de la violence. Enfin le roi me demanda,
après me l'avoir fait lire, si j'aurais le courage de porter sa pro-
clamation à Turin. Je répondis que je la porterais, mais qu'ayant
à passer par Alexandrie, où trônaient les révoltés, je craignais
qu'elle ne me fût enlevée. Je proposai alors à Sa Majesté de faire
un paquet de cette proclamation et d'y mettre de sa main l'adresse
du prince de Carignan. J'espérais ainsi pouvoir faire passer la pro-
clamation comme une réponse à la lettre que j'avais apportée. Je
me permis alors de demander au roi s'il n'y avait aucune espérance
qu'il voulût répondre un mot au prince. J'ajoutai que j'étais sûr de
toute sa soumission et de tout son dévouement. « Eh bien, dites-lui,
« reprit Charles-Félix, que s'il lui reste dans les veines une goutte
« de notre sang royal, il doit partir pour Novare et y attendre mes
« ordres. »
u Après quoi, le roi daigna me dire des choses fort bonnes sur
moi et sur ma famille et voulut, avant de me congédier, me donner
sa bénédiction, que je reçus un genou en terre.
« Au sortir de l'audience, je montai en voiture et m'acheminai à
toute vitesse vers Turin. Le marquis de Boyl, que je rencontrai,
m'apprit que les choses, depuis mon départ, n'avaient fait que
s'envenimer. En arrivant à la frontière, je trouvai, à toutes les
postes, des chevaux prêts. Pourquoi? Je l'ignore encore. Je crois
que les rebelles, pour calmer les esprits, feignaient d'attendre le
retour du roi. Quoi qu'il en soit, je fus bientôt arrêté et emmené
devant la junte, qui trônait dans le principal café d'Alexandrie.
Ansaldi, Santa-Rosa et tant d'autres chefs, qui tous parlaient à la
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850 U JEUNESSE DU BOI CHARLES-ALBERT
fois, m'entourèrent. Ils voulaient des nouvelles, nae demandaient
où j'avais laissé le roi, s'il arrivait, ce qu'il m'avait dit. A tout cela,
je répondais que j'avais porté une lettre du prince-régent et que
je rapportais la réponse. Et, ce disant, je monuai le paquet avec la
suscription de la main de Charles-Félix.
« On me laissa enfin passer et je continuai ma route fort aise
d'avoir échappé à ce mauvais pas. Le même soir, j'arrivai à Turin
et remis mon paquet au prince. Quand, en l'ouvrant, il ne trouva
d'autre réponse à sa lettre que la proclamation imprimée, il se
mit dans une affreuse colère. Vraiment, si je ne l'avais connu,
je l'aurais pu croire dans la révolution jusqu'au cou. Ce fut au
point que je me crus obligé de lui dire que, connaissant maintenant
les intentions formelles du roi, je lui demandais ma démission. Il
me parla alors avec plus de calme et se plaignit que j'ajoutais à sa
peine. Le voyant si malheureux, je lui demandai pardon et m'efforçai
de lui démontrer qu'il n'avait d'autre parti à prendre que d'exécuter
immédiatement les ordres que j'avais apportés. U finit par le com-
prendre et me chargea de tout organiser pour son départ. »
Pendant le rapide voyage de Sylvain, l'émeute avait pris à Turin
l'allure la plus menaçante. Jour et nuit, elle grondait devant le
palais Carignan et devant l'ambassade d'Autriche. Maîtres de la
citadelle, les insurgés menaçaient à toute heure de bombarder la
ville. C'étaient par bandes que les soldats mutinés désertaient ou
s'acheminaient vers la frontière. Partout, en un mot, régnait la
plus affreuse anarchie, et, devant elle, le prince, que sa conduite
hésitante rendait suspect à tous les partis, demeurait impuissant.
La révolution commence par des vœux et finit par des ordres. La
populace ne croit vraiment à sa liberté que quand elle a attenté à
celle de tout le monde. Autour du prince, les menaces avaient
logiquement succédé aux vivats. S'il était, maintenant, réégné à
mourir étouffé par l'émeute, au moins voulut-il lui arracher sa
fenune et son fils. La princesse s'échappa presque miraculeusement
de Turin, le jour où Sylvain y revenait. La coïncidence fut heu-
reuse, car la proclamation de Charles-Félix acheva d'exaspérer la
foule. Le prince semblait seul garder quelque sang-froid.
Dès qu'il se fut décidé à obéir aux volontés du roi, Charles-
Albert fit appeler les anciens ministres de Victor-Emmanuel et ceux
que lui-même avait nommés depuis sa funeste régence.
a ... Je leur communiquai, dit-il, les ordres que je venais de
recevoir. Je leur dis que, puisque Son Altesse Royale M. le duc de
Genevois paraissait ne point reconnaître ma régence, j'allais à
l'instant me démettre de toute l'autorité que Sa Majesté m'avait
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Là jeunesse du roi CHARLES-ALBERT 851
confiée. Tous s'opposèrent à cette détermination. Us me représentè-
rent que mon départ ne pouvait que produire l'anarchie, et me firent
les plus fortes instances pour que je continuasse mes fonctions... »
Charles-Albert feignit de céder à ces instances, mais son parti
était pris. Un aide de camp partit pour Novare, annoncer au
comte de la Tour la prochaine arrivée du prince. Le départ
était fixé pour minuit. Malheureusement le secret transpira. De
toutes parts, aussitôt, on avertit Charles-Albert qu'il allait être
assassiné.
A neuf heures un inconnu se présentait, porteur d'un chiffon de
papier :
«... Votre projet de départ a transpiré, y était-il dit, hâtez-
vous de l'exécuter et tenez-vous sur vos gardes. On veut attenter
à vos jours. La personne qui vous remettra ce billet est chargée de
vous nommer celle qui l'a écrit... »
Le messager nomma l'archevêque. Était-ce bien lui? Sur ce point
délicat, entre deux versions qu'en a données le prince, on peut, sans
trop de scrupule, préférer la seconde. Le mystérieux avis venait
d'une femme*.
Quoi qu'il en soit, ce fut au galop et le pistolet au poing que
Charles-Albert, le marquis de La Marmora et Sylvain gagnèrent le
Valentin ^. Ils y trouvèrent le régiment de Savoie-cavalerie, qui,
grâce à Dieu, suivit le prince sans hésiter. Mais quelle fuite lamen-
table ^I
Les circonstances avaient été trop fortes pour l'inexpérience du
régent, par là même elles l'excusaient. Avait-il usurpé le pouvoir?
Étaient-ce les révoltés qui lavaient nommé régent? Si l'acte d'abdi-
cation donnait la couronne à Chailes-Félix, ne conférait-il pas une
* Le roi écrivit sous ce titre : Ad maj'orem Dei gloriam, un second mémoire
Justificatif. Il y est dit : «... Une dame me fit prévenir... » p. 124. (Manno,
Informaxioni, etc..)
2 Le Yalentin était alors un boulevard extérieur de Turin.
' Le prince s^attendait si bien à être tué, qu'il avait, paraît-il, pris sur
lui je ne sais quel papier mystérieux que le fidèle Sylvain devait remettre
à Sonuaz, en cas de mort.
c Lors de mon départ de Turin, f avais encore espéré vous revoir, cher
Sonnaz. Je voulais vous remettre ce petit mémoire de votre composition
que vous m'aviez donné lors du mariage (?). Eh bien, sachez-le maintenant.
Je le pris sur moi au moment de monter à cheval; ayant l'intime per-
suasion d'être tué, je me fis donner par Costa sa parole d'honneur qu'il
n'aurait pas lu le papier que je lui confiais, le chargeant de vous le remettre
à ma morU (Je l'ai maintenant) et je partis me rappelant l'entretien que
nous avions eu la veille ensemble, où je vous jurai que je n'avais pas à me
reprocher ce dont vous m'accusiez, et où vous refusâtes d'ajouter foi à un ami
qui avait la persuasion de ne plus vous revoir... » (Florence, 21 nov. 4821.)
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852 LA JEUNESSE DU ROI GHÂRLES-ALfiERT
autorité parfaitement légitime à Charles-Albert pour toute la durée
de l'interrègne? Pourquoi donc alors le traiter en rebelle et le con-
damner sans l'entendre? 11 avait demandé des ordres, on les lui
avait donnés, il y obéissait, en prenant la route de Novare, bien
que, dans sa proclamation, le nouveau roi fît appel 'à l'étranger. Le
prince eût-il péché, que cette obéissance douloureuse entre toutes,
eût suffi à racheter sa faute. Victor-Emmanuel avait abdiqué pour
ne pas contredire son passé. Charles-Félix sévissait pour ne pas
engager l'avenir; tous deux sacrifiaient le prince de Carignanàla
raison d'État.
Arrivé à Rondissone, le prince trouva cette lettre de Charles-Félix
apportée par le colonel Roberti :
« Mon neveu,
« Puisque vous voulez un ordre de ma main, je vous donne
celui de vous rendre incessamment à Novare avec la princesse et
votre fils, où je vous ferai connaître mes intentions par la voie du
comte de la Tour... »
A Novare, le prince trouva, en effet, cette autre lettre, fort sèche,
datée du 27 mars :
« Mon neveu,
« J'approuve que vous soyez venu à Novare avec ce que vous
avez pu ramasser de troupes fidèles. Si vous êtes réellement dis-
posé à suivre mes ordres, je vous commande de vous rendre inces-
samment en Toscane, où vous vous ferez rejoindre par votre
famille ^.. »
C'était l'exil I Devant une sévérité qu'il sentait implacable, le
malheureux prince se retourna vers Victor-Emmanuel, le conjurant
de revenu: sur son abdication :
« ... Sire, lui écrivait-il, cette lettre n'est pas la première que
j'écris à Votre Majesté. Plus de dix furent prêtes à partir pour
Nice * ; mais toutes furent déchirées, car j'aurais toujours dédrè
annoncer à Votre Majesté quelque nouvelle un peu consolante et
honorable pour moi. Mais je ne sais quel génie s'est acharné à
ma poursuite, et malheurs sur malheurs venaient aggraver ma
triste destinée, et achever la ruine de notre misérable patrie!...
« ... Je me jette aux pieds de Votre Majesté pour la conjurer,
non seulement en mon nom, mais aussi en celui de notre nation
entière, de reprendre les rênes de l'État.
« Toutes les divisions disparaîtront si l'on apprend que Votre
* Nicomède Blanchi, Storia délia diplomasia europea, p, 339-340.
3 En quittant Turin le roi Victor-Emmanuel, était ailé à Nice.
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LÀ JEDNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT 853
Majesté daigne de nouveau se remettre à notre tête. On peut
encore éviter d'avoir recoure aux souverains alliés pour pacifier
notre malheureux pays... »
« Du moment où nous arrivâmes à Novare, raconte Sylvain, il fut
clair pour moi que l'autorité n'était plus dans les mains du prince.
Cependant le comte de la Tour l'entoura de tous les honneurs dus
à son rang; mais si grande fut la déférence qu'on lui témoignait,
elle ressemblait quand même aux égards d'un geôlier pour son pri-
sonnier. Dès le soir le prince me chargea de porter une nouvelle
lettre à Modène. On m'adjoignit pour compagnon de voyage l'aide
de camp du général La Tour qui, lui aussi, en portait une. En arri-
vant, nous les remîmes, mais Sa Majesté ne me fit aucune question
et ne me donna aucune réponse. Dès que le paquet pour La Tour
fut prêt, on nous rembarqua, mon camarade et moi, pour Novare.
« Hélas! la lettre destinée au gouverneur contenait l'ordre de
faire partir sur-le-champ mon jeune maître pour Florence. Ordre
était donné aussi de licencier toute sa maison. J'étais seul excepté.
« Nous partîmes le même soir. Au pont du Tessin, nous trouvâmes
une escorte de cavalerie autrichienne. Le prince remercia, feignant
de croire à une garde d'honneur. Nous fûmes ainsi accompagnés
jusqu'à Milan, et la voiture continua à être entourée pendant le
temps que l'on changea de chevaux.
« Lorsque nous arrivâmes le lendemain matin à Modène, je me
présentai au palais par ordre de Son Altesse pour savoir à quelle
heure le roi la recevrait. En route, je rencontrai le comte Moretta,
écuyer du roi, qui venait k notre auberge dire au prince que Sa
Majesté ne voulait pas voir le prince. Il ne nous restait d'autre parti
prendre que de remettre les chevaux à la voiture et de filer sur
Bologne. Pendant que nous y dînions, m'arriva un courrier du
duc de Vilhermosa, qui me priait de renvoyer sur-le-champ à Sa
Majesté les diamants de la couronne. On supposait que le prince
les avait emportés avec lui. Jamais il n'en avait été question.
Monseigneur se rappela alors que ces diamants devaient être restés
dans le secrétaire de la chambre où le roi Victor-Emmanuel avait
abdiqué. Je le fis savoir au duc de Vilhermosa, et fort heureuse-
ment les diamants furent retrouvés là* où chacun les avait aban-
donnés sans la moindre précaution.
« Le lendemain nous poursuivîmes notre route, sans nous plus
arrêter qu'à Florence, où nous arrivâmes dans la nuit du 1" au
2 avril 1821. »
M*" Costa de Beauregard.
La suite prochainement.
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LE CARDINAL GUIBERT
DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE
NOTES INTIMES*
II
SES TACANGES
Le cardinal Guibert n'avait jamais pris de vacances, ou à peu
près.
Ce mot ne lui rappelait que de lointains souvenirs, Tépocpie
où, vicaire général d*Ajaccio, il profitait des mois d'août et de sep-
tembre pour venir sur le continent plaider la cause du clergé corse
et chercher des ressources pour l'entretien du séminaire diocésain.
Ni à Viviers ni à Tours, il ne s'était accordé de ces loisirs réglés
dont chaque année ramène la jouissance.
Aussi ne parut-il pas d'abord apprécier à sa valeur cette insti-
tution, si chère au clergé parisien. Ce n'est que peu à peu, témoin
du labeur incessant du prêtre de paroisse dans la capitale, qu'il
s'expliqua la nécessité d'une distraction réparatrice des forces
intellectuelles et physiques, et qu'il vint à admettre l'utilité des
vacances... pour les autres; car, pour lui, il continuait à passer ses
douze mois dans le palais de la rue de Grenelle. Même la résidence
archiépiscopale de Créteil n'obtint jamais que des visites de quel-
ques heures.
Enfin, la troisième année de son séjour à Paris, vaincu par des
instances finalement respectueuses, il dit : « Eh bien, puisqu'il
faut absolument prendre des vacances, allons nous installer à
Saint-Prix. »
Saint-Prix est un village de Seine-et-Oise, pîttoresquement adossé
à la grande forêt de Montmofency. A mi-côte, en montant de Mont-
Hgnon, on rencontre le château de la Terrasse, qui sert de maison
de campagne aux prêtres âgés et infirmes. C'est en effet la pro-
priété de l'Infirmerie Marie-Thérèse, œuvre dont les archevêques
de Paris sont administrateurs. La Terrasse a potager, verger et
yigne, pelouses, taillis et hauts arbres.
C'est là que le Cardinal vînt établir ses quartiers d'été en 1873.
C'est là qu'il est revenu à peu près tous les ans, heureux de re-
* Voy. le Correspondant du 25 novembre 1887.
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LE GARDiliAL GUIBEBT 855
trouver chaque fois certains visages connus, entre autres la figure
perpétuellement souriante du père Benoît, infirme de la jambe et de
la langue, mais non pas du cœur, qui ne manquait jamais de saluer
le retour de son archevêque par le bégaiement de quelque gracieuse
citation classique.
A SaintrPrix, comme à Paris, le Cardinal se reposait en travail-
lant. Le plus pressé était la lecture de livres et de brochures
d'actualité, que Monseigneur avait dû mettre en réserve, faute de
temps pour en prendre connaissance au fur et à mesure de leur
apparition. Affranchi des visites, moins harcelé par les affaires,
il pouvait aussi donner plus d'heures à la méditation, je ne dis pas
à la rêverie : ce mot jurerait avec le caractère du Cardinal, dont la
ferme pensée ne hanta jamais les champs de la spéculation que
pour descendre aux applications pratiques. Habitudes d'esprit qui
ne furent pas sans profiter à la Terrasse ; un curieux exemple va le
montrer.
Située sur la pente de la colline, la propriété n'avait pas d'eau.
Nul ne s'en chagrinait autant que le jardinier Gaspard, tout hon-
teux de n'avoir à fournir à la table cardinalice que des légumes
ligneux ou avortés. Entendant ses lamentations répétées contre
la sécheresse, l'Archevêque lui dit un jour : « Patientez, on
vous procurera peut-être de quoi arroser vos plates-bandes. »
Mgr Guibert avait connu autrefois l'abbé Parabère. Le procédé du
célèbre hydrographe ne lui était pas étranger. Dans ses promenades
sous bois, il a remarqué une dépression de terrain qui forme vallon;
il en examine la configuration, et s'arrêtant au thalweg, il dit :
« C'est là qu'il faut creuser ». On creusa. Et à 14 mètres de pro-
fondeur les ouvriers rencontrèrent une belle nappe d'eau, laquelle,
canalisée, donna 315 litres par heure. Avec l'habileté d'un ingénieur
des mines, M. Petit a fait exécuter des travaux qui conduisent le
flot, d'un côté, au potager de Gaspard, de l'autre, sur le devant
du bâtiment, dans un magnifique bassin ob carpes et rougets
s'ébattent à plaisir.
Cette découverte couvrit de gloire le Cardinal. On s'en entre-
tenait dans tous les villages environnants, et avec d'autant plus
d'admiration qu'avant lui un voisin du domaine, ayant fait aussi
des fouilles, n'avait pas amené le moindre filet d'eau. La re-
nommée, à son ordinaire, grossit les proportions de l'événement,
comme le prouve le dialogue suivant entre un cultivateur de Fran-
eonville et un étranger :
— Quelles sont les choses remarquables de cette région?
— La merveille de notre vallée est à Saint-Prix.
— Quoi! cette tour, qui a plutôt l'air d'une cheminée d'usine?
— Non. n y a là un é vèque qui voit l'eau à 40 pieds sous terre et qui
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856 LE CARDINAL GUIBERT
fait sortir des rivières du flanc des coteaux. C'est un grand évèque.
Ce dialogue, rapporté par un ami qui Tavsdt entendu en chemin
de fer, fit sourire Monseigneur, particulièrement la conclusion.
« Me voilà, dit-il, passé grand évèque par la grâce des jardiniers. »
Pendant la même villégiature, le Cardinal fit une autre décon-
verte qui, sans lui rapporter autant d'honneur, n'excita pas moins
vivement son intérêt : c'est la découverte d'une république modèle.
Ayant pénétré dans la partie la plus épaisse du taillis, il se trouve
en présence d'une grosse fourmilière. L'occasion est bonne pour
satisfaire son penchant à se rendre expérimentalement compte de
toutes choses. Il se met donc en observation. Ordre, activité uni-
verselle, division du travail, assistance mutuelle, épargne, toutes
les vertus sociales que l'histoire et la fable attribuent à la race des
fourmis, il en constate la réalité sous ses yeux. Le spectacle de ce
microcosme le ravit; quotidiennement après le déjeuner, il revient
s'en donner la jouissance; il en tire des apologues; il trouve que
de nos jours encore bien des gens gagneraient à écouter l'invita-
tion de la Sagesse : Vade ad formicam.
Cette fourmilière fut appelée par lui la république d'Athènes. Il
la prit sous sa spéciale protection ; il fut attentif à recommander
qu'on la préservât de tout dommage. Chaque fois que les circons-
tances le ramenaient à Saint-Prix, il ne manquait pas de visiter sa
chère république. Hélas I le sort fut jaloux de la prospérité d'Athènes :
un jour, le faisan, ce pirate des bois, passa par là. Quand on irint
annoncer au Cardinal, — c'était l'année de sa maladie, — la dis-
parition de « la meilleure des républiques » , il fut attristé et l&issa
échapper cette réflexion mélancolique : « Il n'y a donc que les
autres qui durent I »
Les promenades du Cardinal ne se bornaient pas aux allées du
parc. Il sortait quelquefois. Une de ses plus douces distractions
était de visiter quelque malade pauvre du bourg. Il liait volontiers
conversation avec les travailleurs des champs, que sa parole simple
et familière avait le don d'attirer.
C'est aussi au grand air que Monseigneur aimait à dire son ofiBce
et ses prières accoutumées. Après le dîner, le chapelet se récitait
en chœur sous la voûte de la longue allée des tilleuls. Un soir on
eut une surprise : un compagnon inattendu était venu s'adjoindre
au chœur ambulant, et évoluait exactement avec lui, allant, venant,
tournant. La scène se renouvela les soirs suivants, un peu au
préjudice de la gravité générale. Le Cardinal s'amusa beaucoup. des
manèges de ce chat, — car c'était un chat — et il ne rit pas moins
de la réflexion d'un hôte habituel, M. Poujoulat, qui, donnant tou-
jours une grande tournure aux choses, avait dit : « Monseigneur, vous
.nous ramenez les temps de saint François, lorsque le patriarche
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LE GARDLXAL GUIBERT 857
d'Assise attirait à sa prière frère le loup et frère le renard. »
Une villégiature utile et agréable était donc trouvée pour le
Cardinal. Toutefois, de ce que nous venons d'exposer, on aurait
tort de conclure qu'il s'était^attaché au séjour de Saint-Prix. La Ter-
rasse ne fut jamais pour lui qu'un pied à terre. Ni le charme de la
solitude, ni la vue de la verdure dont sa « rivière » avait embelli
le coteau, ni la contemplation de la république athénienne, ni la
dévotion de « frère le chat », n'avaient la vertu de lui faire oublier
Paris. Bientôt la nostalgie de son cabinet de travail le reprenait; il
fallait se hâter de mettre fin à ce qu'il appelait son désœuvrement,
et repartir. Ses vacances avaient dû durer trois semaines : elles se
terminaient, chaque année, après cinq ou six joui*s.
III
SA MANIÈRE DE COMPOSER
Depuis son installation sur le siège de Paris, la situation de
Mgr Gaibert n'avsdt cessé de grandir. Elle fut hors de pair les
années qui précédèrent sa mort. Le Pape aimsdt à prendre son
avis sur les grands projets qu'il préparait. Les évêques de France
voyaient en lui leur chef, et suivaient sa direction. De tous les points
du pays, quand une nouvelle calamité, une nouvelle agression des
pouvoirs publics menaçait l'Église, les catholiques avaient leurs
regards fixés sur Paris; et un acte ou un écrit du Cardinal étsdt
reçu avec un applaudissement universel.
Cette grande autorité morale par laquelle il était constitué comme
Toracle du clei^é et des fidèles, il la devait à l'ascendant de son
caractère et à l'éminence de ses vertus sans doute, mais surtout
à la perfection de ses écrits. Montrer comment il les composait ne
déplaira pas, je pense, au lecteur.
Contre l'habitude de la plupart des écrivfidns, le Cardinal ne
travaillait pas la plume à la main. La plume le gênait. Elle était une
entrave pour son esprit, qui avait besoin de se mouvoir en toute
liberté. 11 s'abstenait même, le plus souvent, de jeter sur le papier
quelques notes sommaires.
Quand il avait, pendant une promenade solitaire autour de son
salon, médité son sujet, il appelait un de ses familiers, et com-
mençait sous forme de conversation à lui énoncer les idées qui
devaient entrer dans le cadre projeté. Très intéressant alors d'en-
tendre et de voir le Cardinal. Fortement pénétré du sujet, il oublie
bientôt qu'il n'a qu'un auditeur, et s'exprime comme s'il parlait à
une assemblée. 11 n'y manque ni l'énergie de la gesticulation ni
-les accents de l'éloquence. Rendant les impressions intérieures,
.43on ceil s'illumine ou s'assombrit; sa voix se fût tendre ou cour-
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858 LE aRDUliL 6UIBERT
roucée ou ironique, et^ si sa parole est hésitante et semble se
chercher, elle a déjà des mots trouvés et laisse apercevoir^ par
échappées, des beautés saisissantes.
Maintenant Toeuvre est pensée et parlée; il reste à Técriie*
<( C'est vous, mon cher abbé, qui allez me rendre ce service. Uettei
en forme notre entretien. J'attends pour demain votre travaU. »
L'abbé se retire. Le lendemain sa rédaction est aux mains da
Cardinal, de laquelle, après une première inspection. Son Ëmi-
nence se déclare très satisfaite, admirant la facilité du rédacteur et
sa sûreté de mémoire. Avons-nous donc la forme définiUve, et
faut-il envoyer à l'impression? Pas encore.
£n possession des feuilles attendues, le Cardinal s'enferme avec
son secrétaire. Qui assisterait à ce tôte-à-tète prendrait une maîtresse
leçon de style français. Le manuscrit est repris alinéa par alinéa,
phrase par phrase, et passé au crible d'une critique qui ne se con-
tente pas du bien là où elle entrevoit le mieux. — Tel passage est
long et confus; ramené à la concision, il se revêt de clarté. — * Tel
autre, au contraire, est obscur faute de dévek^pement; dott-
nons-lui de l'ampleur. — Cette pensée reste vague; elle mëiite
d'être mise en relief. — Ce sentiment aura plus de force, rendn
sans périphrase. — Paragraphe, éloquent mais violent; la violence
affaiblit, mitigeons. Phrase élégante, trop élégante pour l'austédlé
de l'idée; plus de rudesse lui convient. — Voilà deux alinéas qui
ont l'allure de jumeaux, la variété exige un changement de tour-
nure... Le Cardinal a surtout le tourment du mot propre; il est per-
suadé que, pour chaque sentiment, pour chaque idée, pour chaque
nuance, ce mot existe et qu'il n'y en a qu'un. Tâchons à le trouver.
Ami de la langue grave et limpide du dix-septième siècle, s'il ren-
contre une expression trop moderne, trop voisine du néologisme,
une métaphore moins exacte que hardie, un tour heurté, il lait de
ces têtes de pavot un abattage impitoyable.
Le travsûl se poursuit ainsi jusqu'au dernier paragraphe. Et le
secrétaire, en mettant au net le corrigé^ peut constater que la
copie nouvelle diffère presque d'un bout à l'autre de la prenûfete
copie, et que de cette révision l'œuvre est sortie non pas amendée
seulement, mais transformée. C'est bien maintenant l'oMivre du
Cardinal, elle porte le cachet de son caractère et de sa langue.
KUe n'ira toutefois à l'impression qu'après une dernière balte.
Monseigneur place sur son bureau le corrigé recc^ié, et se ménage
un intervalle, pendant lequel il porte son esprit ailleurs : à la
récitation des Heures, à la correspondance... Il estime qu*il en est
de l'esprit comme de l'œil : persistez à regarder fixement le mèMS
point, votre eeil se trouble et finit par ne plus voir. De mèaae» ^^PP^
quez intensivement votre esprit au même (d[))ei, sa pointe s'émonase
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LI CÂADIML GUIBËRT 85»
et perd laf&culté de discernement; il faut donc le distraire, pour
qu'il revienne ensuite au sujet avec son acuité renouvelée.
C'est après cette « distraction » que le Cardinal reprend le
manuscrit, le relit encore, cette fois seul; et bientôt le remet pour
rî0ipres8km, habitueUemeot intact, quelquefois émaillé de légères
retoacbes.
Voilà par quelle filière de préparations et de révisions passaient
les écrits que Son Eminence destinait à la publicité : mandements,
lettres pastorades, lettres de protestation au chef du pouvoir ou
aux ministres, adresses à Tépiscopat ou au Saint-Père; voilà par
qoafle méthode s'écrivaient ces documents célèbres, dont Tappa-
riâon provoqua chaque fois tant de sympathies dans le monde
idigienx et tant de colères dans l'autre.
Plus expéditive était sa méthode pour les écrits privés; plus
expéditive, et par là même plus propre i nous révéler l'étendue et la
forte trempe de ses facultés natives : le Cardinal dictait ses lettres.
Toute la préparation consistait habituellement à se recueillir
qu^ques instants, ou, si c'était une réponse, à se faire relire le
papier qui la demandait.
La dictée commence. Je ne dis pas si elle prélude par la phrase
inattradue : « Un pcnnt et à ligne. y> Cette pisûsante distraction
qu'nne brochure ^ prèie au Cardinal, je la laisse au compte d'un
trop spirituel ancien secrétaire.
La dictée se poursuit sans heurt et sans arrêt. Les mots coulent
de source, assez lentement pour ne pas sum^ner la main qui écrit,
assez rapidement pour ne pas permettre de repos dans la besogne.
Quand on est à la salutation, quand, au command^oatent « relisez »,
cm revient sur ces pages sans trouver à raturer où à surcharger, —
de sorte que la lettre n'a pas besoin de transcription pour être expé-
diée, — on est émerveillé de la puissance de cette intelligence lucide
autant que profonde, qui atteint d'un premier jet à l'expression
par£a.ite de pensées improvisées.
Âinû, c'est à la dictée courante qu'avaient été écrites ces cor-
respondances privées, qui, publiées en dehors de la volonté de
raateur, ont fait le tour de la presse, et sont regardées comme des
morceaux achevés, je pourrais dire comme de petits chefs-d'œuvre
de langue française et d'esprit français.
IV
SES AUMONES
Le cardinal aimait les pauvres.
La rencontre d'un pauvre Témouvait; il ne manquîdt jamais
* Qttelçues sôuvomrs mr te cardinal Gmberl. Rodes, 1886.
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8G0 LE CARDINAL GUIBERT
d'arrêter sa voiture, d'interrompre son bréviaire et d'ouvrir son
porte-monnaie.
Témoin, dans son enfance, des privations que ses courageox
parents s'imposaient pour suffire à l'entretien de la famille et
donner à de plus pauvres qu'eux, puisa-t-il dans ce spectacle à la
fois douloureux et sublime la vertu de compassion? Toujours est-il
que faire l'aumône fut la passion de sa vie.
Un de ses premiers soucis, en arrivant à Paris, fut de chercha
comment il pourrait consoler et secourir. On se rappelle en quel
état les deux sièges avaient laissé la capitale. La vue de tant de
ruines et de misères suggéra à Mgr Guibert la pensée de s'affran-
chir de l'appareil magnifique mais dispendieux que les convenances
sociales avaient pu, aux temps heureux, imposer aux archevêques
de Paris. Il convertit en chapelle la grande salle du palais ardûé-
pîscopal où avaient coutume de se donner les festins officiels; il
vendit sa maison de campagne de Créteil; il n'eut qu'un cheval, le
légendaire Coco. S'il fut simple dans sa table, dans son vestiaire,
dans son domestique, dans son équipage, ce fut par calcul encore
plus que par goût. Ce qui s'économisait ainsi était un appoint
pour le budget des pauvres. Pourvoir son budget des pauvres,
défendre son budget des pauvres fut une de ses constantes préoc-
cupations pendant quinze ans; et, malgré la défaveur des événe-
ments, il parvint à ne pas le laisser amoindrir.
La Providence le seconda visiblement dans cette tâche : on lui
supprime son traitement de Cardinal; la semaine d'après, une
lettre anonyme lui apporte dix billets de 1000 francs avec ces
seuls mots : « Pour les pauvres de Son Ëminence. » Le triste
neveu d'un évêque qui devait tout au Cardinal réussit à faire
diminuer des deux tiers son traitement d'archevêque. C'est, d'un
coup, une brèche de 30 000 francs à réparer. De généreux chré-
tiens s'en chargent et au-delà : de Paris et même de la province
arrivent des offrandes de tous les chiffres. Il y en a de 5 francs, il
y en a de 50, de 1000, de 10 000. Certains dons, et des plus
importants, se renouvellent tous les ans. C'est ainsi qu'un agent de
change envoie, chaque mois de janvier, 12 000 francs, avec une exac-
titude qui ne s'est démentie qu'une fois : en janvier 86, au lieu de
12 000, c'est 24 000 francs que Monseigneur a trouvés sous l'en-
veloppe; si bien, qu'il croit à une distraction et qu'il fait rapporter
la moitié des billets de banque, que le généreux donateur refuse,
disant : « Priez le Cardinal de garder tout, et détrompez-le sur
mon compte : un boursier n'a pas de ces distracdons. »
Ce budget, maintenu avec un soin si jaloux, comment arrivait-îl
à ses destinataires? •
Une des plus- suaves jouissances du Cardinal eût été de distri*
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LE CARDINAL GUIBERT 861
buer lui-même ses aumônes. Réservé et presque froid ailleurs, il
s'épanouissait au milieu de ses pauvres; il savait trouver, pour
leur parler, des paroles d'une douceur infime, qui lui gagnaient
leur cœur pendant que ses mains soulageaient leur détresse.
Son Êminence ne renonça pas sans chagrin à ce charitable
ministère. Il fallut qu'une déplaisante expérience vînt lui démontrer
l'impossibilité de pratiquer à Paris ce qui n'avait pas présenté
d'inconvénients à Viviers, un village, et à Tours, une ville
pauvre... en indigents.
Lors de la première ordination qu'il fit à Saint-Sulpice, Monsei-
gneur avait trouvé à la porte du séminaire, en se retirant, une di-
zaine de malheureux, qu'il fit placer en rond, remettant à chacun une
pièce blanche avec un mot de touchante compassion. La nouvelle
circula vite dans le monde mendiant. A l'ordination suivante, il en
vint plus de cent, et si empressés à toucher les pièces blanches,
qu'il s'en suivit quelques bousculades; à telles enseignes que
M. l'abbé Boiteux, saisi de l'esprit prophétique à la vue de ce
désordre, ne put s'empêcher de murmurer à l'oreille d'un voisin :
« Ça tournera mal. » Le Cardinal tint bon cependant et ne permit
pas qu'on prît aucune mesure pour entraver ces rassemblements,
qui augmentèrent d'ordination en ordination, jusqu'au jour où il
se trouva assiégé au séminaire par toute une armée. Ils étaient près
de mille : ils tenaient le porche, les deux ailes du parterre, la place
extérieure jusqu'à la fontaine monumentale. A peine a-t-il com-
mencé la distribution, toutes les mains se tendent à la fois. De
droite,, de gauche, on se précipite vers les pièces blanches. Des
poussées formidables se produisent; on entend des plaintes et des
cris. Le Cardinal, serré de près, n'est plus libre de ses mouve-
ments. Dans ce contact trop intime avec le populaire, la soutane
rouge reçoit plus d'un accroc, et du rochet cardinalice il ne reste
que des lambeaux. La distribution a tourné à la bagarre, presque
à la petite émeute.
La prophétie de M. Boiteux s'accomplissait. Heureusement le
bon Sulpicien, cette fois encore, se trouva là. Comme tous les
voyants, M. Boiteux avait du coupd'œil. Saisissant l'instant psycholo-
gique, il commande au cocher Claude une habile manœuvre, grâce
i laquelle Son Êminence fut débloquée. Elle rentra à l'archevêché,
sa chère illusion définitivement détruite.
Privé du bonheur de voir ses pauvres, le Cardinal se préoccupa
de chercher à qui il pourrait confier la mission de le remplacer
auprès d'eux. Il ne chercha pas longtemps. Il rencontrait sous sa
main une société, de fondation assez récente, les frères de Saint-
Vincent de Paul, dont le but est de se mettre en contact avec les
familles indigentes pour secourir leurs misères physiques et
iO DÉCEMBRE 1887. 55
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M2 LK CâRDIHàL GOBEtT
morales. En les chargeant de la distribution de ses aumtaes, il
facilitait à ces amis du pauvre peuple raccomplissem^it de W
Tocation. Et ainsi s'effectuait un échange de services réciproques :
le Cardinal foumissait aux frères de Saint-Yinceot de Paul la clef (pu
ouvre la mansarde des indigents ; les frères, uue fois dedaas» papieDt
la double dette du Cardinal, la dette matéri^le et la dette da cmn.
Le fionctionuement des auo^es était peu compliqué. Les de-
Humdes de secours adressées à Son Eminence — il y ai avait
journellement de trente à quarante, et ce chiffre se triplait penibat
rhiver, — étaient soigneusement serrées pour être portées tous les
trois <m quatre jours au vénérable M. Maurice Maignon, qui les
répartissait entre les mains de ses jeunes novices, visiteurs chacun
d'un quartier déterminé, les munissant en même temps des sommes
i remettre. Or le Cardinal lui faisait tenir chaque mois 2000 francs,
3000 francs les mois d'hiver. Ces chiffres sont un minmum, ils
furent souvent dépassés : il suffisait que M. Maignen, désespéré
devant le flot montant des demandes, vînt avant le terme crier
misère auprès de Slonseigneur; sa douleur avait vite cause gagnée.
Pour les pauvres, ces deux cœurs battaient toujours à l'unisson.
Et le charitable aumônier se retirât avec un supplément qui plus
d'une fiois doubla la mensualité.
A côté des aumônes distribuées par les frères de Saint-Vincent
de Paul, il faut indiqua: celles qui se faisiûent directement à
l'archevêché.
Mgr Guibert était facile à aborder. Au début de son séjour à
Paris, il accordait audience k qui se présentait. On juge si, en
mteie temps que les vrais Bécessiteux, les quémandeurs de toute
classe, de tout habit, de toute nationalité, tardèrent i affluer.
Blonseigneur donna largement, et d'abord sans hésits^on, se
refusant à suspecter la sincérité d'exposés navrants et de récits
éplorés. Eu plusieurs occasions, il fut trompé, et il le sut. Cela
commença à le guérir de ce qu'il appelait « sa sim|>lidté provin-
ciale )» ; et, sans fermer sa bourse au solliciteur, il ne s'abstenait pas
toujours de le questionner. Sa défiance, éveillée, le mit en garde
contre les chevaliers d'industrie, qu'il lui arriva d'écooduîre quel-
quefois fort habilement. Un de ces chevaliers, portant un des plus
beaux noms de France, avait obtenu jdusieurs sommes pour une
grande infortune qu'il patronait. Alléché par le succès, il se repré-
sente encore, et taxe cette fois Sa Grandir à 700 francs. « Monsieur
le duc, lui dit l'archevêque, veuillez voir aK)n secrétaire, donnez-lui
le nom et l'adresse de cette dame, il se chargera de la faire viàter. »
Le quémandeur se sentit deviné, il s'empressa de ne pas mont^
chez le secrétûre. Oncques plus on ne l'a vu à l'archevêché.
Renvoyer au secrétaire, c'est l'habitude que prit peu & peu
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LE GARDmAL GUEBERT 863
Monseignenr, « à Fayantage, prètendait-il, de la morale et de la
caisse. De la morale, car mon secrétaire se laisse moins trcnnper
que moi; de la caisse, car 1& où je devrais donner 100 francs, il
s'en tire avec 40 on 50. »
La tàdie confiée au secrétaire ne fut pas une sinécure, et par ce
canal encore bien des milliers de francs furent versés dans le sein
des pauvres. Les demandes isolées ne chômaient guère. Il avait, en
outre, à satisfaire à des demandes collectives : il soldait des sous--
criptions annuelles aux œuvres de bienfaisance, patronages et cer*
des; il remettait 20 francs à chacune des 3 ou 400 dames quêtant
tous les hivers pour les œuvres paroissiales ; il payait Y entrée de
nombre d'enfants indigents ou orphelins dans les établissements
de Saint-Nicolas, de Saint-Charles, d'Issy, de Morangis, d'Auteuil.
Les Parisiens n'absorbaient pas le budget entier du Cardinal. —
Sans compter des pensions de 100 francs, de 200, de 500, servies
à quelques faoïilles ardéchoises et tourangelles, tombées dans Tin*
fortune et que Monseigneur n'avait pas eu le courage d'abandonner
en quittant la région, — que de billets de banque prenaient la poste
pour la province, et en particulier pour les départements que l'Oblat
de Marie avait évangéUsés jadis! Que de curés du Gard, des Bou-
ches-du-Rhône, des Hautes et Basses-Alpes, de l'Isère, ont fait içpcl
à sa bourse, qui pour un clocher à bâtir ou un sanctuahre à restaurer,
qui pour son village brûlé, qui pour ses paroissiens phylloxérésl
Appels toujours entendus, même lorsqu'ils se renouvelaient
jusqu'à l'indiscrétion. Y. avait reçu, dans l'espace de quelques
mois, deux secours. Il revient à la charge un an après. Cette fois,
c'est la Durance qui a débordé. Après avoir plaidé pour ses ouailles
inondées, il glisse la note personnelle : « Mon pré est ensablé^
partant plus de foin pour mon bourrîquot, et partant plus de crottin
pour mes choux. » Le Cardinal répond : « J'admire votre persévé-
rance, mon cher curé, et je vous envoie encore ces deux billets,
avec ma bénédiction et un petit point d'interrogation : Je vous
trouve un style bien romantique, liriez-vous Zola? »
On sourit de la rusticité naturaliste du suppliant provençal, on
appréciera d'autant l'urbanité d'un pensionnaire de maison centrale»
« Clairvaux (Aube), le.., août 1885,
« Monsâgneur Votre Ëminence,
<c Ayez pitié d'un malheureux condamné à dnq ans, qui est sur le
point de partir pour la Nouvelle. Je n'ai que dis-neuf ans. Je me
repens sincèrement de ma faute, et je suis fermement résolu, arrivé
là-bas, de mériter, par une conduite irréprochable, ma réhabilitation.
Mais il faut. Monseigneur Votre Ëminence, que vous m'y aidiez*
J'ai ici un couple de pinsons que j'élève depuis trois mois. Déjà ils
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$61 LE CARDINAL GUIBKRT
me connaissent; ils viennent d'eux-mêmes me becqueter les doigts
et me boire à la langue. Je serais désespéré de m'en aller sans eux.
M. le directeur, que j'ai su me rendre favorable par ma soumission,
me dit comme çà que peut-être on ne refusera pas ma cage sur le
vaisseau, si elle est bien conditionnée. Je viens donc voussollidter.
Monseigneur Votre Eminence, d'un subside de 12 à 15 francs pour
les frais de voyage de mes pinsons. Vous n'obligerez pas un
ingrat et un mauvais catholique; tant qu'à ça, non. Je vous dirai
que j'ai été élevé aux Écoles chrétiennes, et vous pouvez vous
apercevoir, à mon orthographe et à mon style, que les chers Frères
n'ont pas eu affaire à un sourd.
« Daignez agréer, Monseigneur Votre Éminence, etc. »
Le Cardinal ne fut pas sourd, lui non plus. Moins d'un an
après, il recevait de la Nouvelle-Calédonie une lettre dont nous
transcrivons ces quelques lignes : « Grâce à vos 25 francs, je suis
quasiment heureux. Je travaille d'arrache-pied à gagner ma réha-
bilitation. Je ne me mêle à aucune criaillerie. Mes deux gentils
compagnons m'empêchent de m'ennuyer. Ils semblent me com-
prendre. J'appelle le pinson Cardinal et la pinsonne France. Cela
me fait ressouvenir de la patrie et de mon bienfaiteur. »
N'est-ce pas charmant et de sentiment et d'expression? La lec-
ture de cette lettre, une des dernières qu'il ait entendues de son
lit d'agonie, amena sous les paupières du vieillard une larme de
douce émotion.
Je mentionne, en passant, les aumônes qui prenaient le chemin
de l'étranger, et qui ne laissèrent pas, certaines années, que
d'être considérables. Les carmélites de Palerme, les ecclésiastiques
de diverses parties de l'Italie, les trappistes de Chine et de Syrie,
les sinistrés de Chio, de Szegedin, de Murcie, les évoques maro-
nites, et autres de passage à Paris, pourraient dire si Son Emi-
nence ferma l'oreille à leur cri de détresse.
C'est à dessein que je n'ajoute pas à l'énumération qui précède,
les noms de l'Irlande et d'Ischia, de même que j'ai omis plus
haut de faire allusion aux orphelins de la guerre civile, aux inondés
du Midi, aux cholériques de Marseille et de Toulon. Le miJh'on
dépensé par Son Émincnce pour ces diverses catégories de malheu-
reux provenait de souscriptions publiques ou de quêtes ordonnées
dans les paroisses. Et on ne s'occupe ici que du budget privé du
Cardinal, de ses aumônes en quelque sorte personnelles.
Le sujet n'est pas encore épuisé. Il reste un dernier chapitre, celui
des aumônes secrètes. Secrètes dans le sens strict du terme, car le
Cardinal prenait ses précautions pour que certaines de ses libéralités
ne fussent jamais connues. Non seulement il donnait alors sans
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LE CARDINAL GUIBERT 835
tenir note lui-même, mais il ne souffrait pas que rien fût écrit
qui pût révéler le nom de la personne ou le chiffre du don. Ayant
porté 1800 francs à une famille frappée par un désastre subit, le
secrétaire insistait pour qu'il lui fût au moins permis d'inscrire la
somme sur son registre, que c'était nécessaire pour Tordre de sa
comptabilité, qu'autrement il ne resterait pas trace de ce qu'étaient
devenus ces 1800 francs. « Qu'il n'en reste pas de trace, c'est ce
que je veux, » répondit le Cardinal. Et dans des cas semblables,
il répétait volontiers : « pourquoi ne pas se rapprocher, toutes les
fois qu'on le peut, de la lettre du conseil évangélique : Nesciat
sinistra tua quid faciat dextera tua ? »
C'est par cette discrète profusion de sa droite que des militaires
ont été sauvés du désespoir et de la flétrissure, que des catastro-
phes commerciales ont été évitées, l'honneur et la situation de plu-
sieurs familles maintenus.
Son chagrin était d'avoir trop souvent à laisser à l'écart ces
sortes de demandes, faute d'en pouvoir vérifier l'exactitude. « Quel
malheur qu'il y ait de faux nécessiteux! disait-il; ils sont cause
que nous refusons aux vrais. Un soir était arrivée des environs de
Paris une lettre dénonçant une situation cachée tellement horrible,
qu'elle en paraissait invraisemblable. Lecture est faite au Cardinal,
qui dit : « Ça doit être inventé. Rien à répondre. » Le lendemain,
de bonne heure, il appelle son secrétaire : « Mon cher abbé, j'ai
peur d'avoir mal décidé hier soir. La pensée de cette lettre a
troublé mon sommeil. Si ce qu'elle dit était vrai?... Prenez
2000 francs et allez voir. » Le secrétaire part, arrive, constate
la parfaite exactitude de l'énoncé de la lettre, remet le don du
Cardinal au chef de famille, qui croit à un miracle. « Bonne leçon
pour moi, dit Monseigneur tout joyeux du résultat. Désormais je
me défierai de ma défiance.
Pour faire juger si le service de l'aumône secrète a dû peu
aider à alléger le budget cardinalice, je me contenterai de citer
deux chiffres : da ns l'espace de huit ans, une famille a reçu
24 000 francs; une autre, 50 000 francs.
Monseigneur maintenait un ordre axact dans ses finances. Les
dépenses ne devaient jamais dépasser les recettes, il permit même
un placement : une honnête somme fut mise en rente 3 pour 100,
déclarée incessible et insaisissable jusqu'au lendemain de sa mort,
pour être alors distribuée à ses serviteurs. A part cette unique
réserve, le cardinal ne thésaurisait pas, il donnait : il donnait à
proportion de ses ressources. Donner, ce fut la constante pratique
de sa vie, c'était le besoin inné de son cœur.
D. Reuiet.
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MESSIEURS DE CISAY'
VII
Au moment même où Bernard sortait de chez son père, la porte
de Fappartement du marquis s'eDtr'oovrit. Bernard TentemHt* En
toute autre occasion, il se fût retourné pour courir au-devant de son
grand-père ; mais il souffrait trop pour désirer autre chose qu'une
solitude complète, une solitude dans laquelle il pourrait penser à
son aise, et pleurer le pauvre rêve de sa jeunesse. Aussi il descendît
les marches à toutes jambes, traversa le vestibule et sortit à la
hâte, se dirigeant du côté de la forêt. Il ne se retourna pas vers le
château ; il ne vit pas le marquis s'approcher d'une fenêtre et le
suivre- des yeux, étonné et inquiet.
Le marquis, après le départ de Durandal, avait un peu dormi,
ce qui lui arrivadt parfois dans les grands jours. Puis il était monté
faire sa toilette, et en passant devant le cabinet du comte Rodolphe,
il avait reconnu les voix de son fils et de son petit-fils qui cau-
saient sur un ton animé. Cette seule animation l'avait mis en érdl.
Il fallait peu de chose pour aiguiser sa finesse, quand il s'agissait
de ceux qu'il aimait. Ses aperceptions étaient merveilleuses^ Il derr-
nait sur un mot, sur un signe, convaincu d'ailleurs que toute llntel-
ligence humaine réside là, comme Rodolphe était convaincu qu'elle
réside dans la logique. M. de Cisay entra chex lui songeur, et en
s'habillant, il laissait son esprit trotter de droite et de gauche, sur
Rodolphe, sur Bernard. Contre son usage, il ne fredonnait pas.
l'oreille, qu'il avait conservée exceflente, étadt tendue. 11 guettait
€t il se pressait, instinctivement, pour être prêt i tout hasard.
Ce fut ce bon hasard, si servîable pour les gens adroits, qui lui fit
ouvrir la porte de sa chambre à l'instant précis où Bernard sortwt
de chez le comte. Le marquis n'eut besoin que d'un seul jet de
prunelle pour voir que Bernard était bouleversé, et la façoa dont
le jeune homme s'enfuyait lui en apprit davantage Mcore. U le
* Voy. le Correspondant des 10 et 25 novembre 1887.
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MESSIEURS DE GISÀT 867
suivit des yeux, le vit aller vers la forêt et se mit à frapper du pied
contre le parquet :
— Ah! vertuhleul qu'est-ce qu'on lui a fait à ce pauvre enfant?
Il se retourna prestement. Courtois était derrière lui, présentant
un objet, pressentant un désir :
— Monsieur le marquis veut sans doute son chapeau I
— Certamement que je le veuxl... Ah! nous verrons bien! Mon
pauvre Bernard 1... mon ^ant!
Il disait cela en descendant, aussi vke qu'il le pouvait, et en
prenant dans le parc la même direction que Bernard. Mais celui-ci
avait i>eaucoup d'avance, et sa jeunesse, encore excitée par le
chagrin, lui permettait de courir comme un cerf blessé qui a
échappé aux chiens et s'enfonce sous bois. Hélas! il n'échappait
que matériellement aux embarras qui l'avaient traqué. C'était un
répit, ce n'était pas un sauvetage. Sans doute il pouvait penser à
•Jeanne, il pouvait sentir mieux que jamais combien elle lui était
chère et avec qtteUe force il tenait à elle. Mais il savait maintenant
que ses espérances ne se réaliseraient pas, et plus le rôve était
beau, plus le renoncement était dur.
Quand il fut en forêt, près d'une grosse roche qu'il connaissait,
il se laissa tomber à terre et s'étendit tout de son long, accablé et
étonné par une souffrance intime qui lui était si nouvelle. Jusque-là,
ceux qui l'entouraient lui avaient épargné la moindre sensation de
douleur ; on avait écarté de sa vie les contacts pénibles aussi soi-
gneusement, plus soigneusement peut-être que ceux du mal ; deux
affections différâtes, mais profondes, S£ms cesse en éveil autour de
lui, montaient la garde ccmtre le chagrin. Chose bizarre! c'était
d'une de ces deux affections qu'il recevait le premier dMC.
L'endroit était sauvage. La roche, deminuue, s'élevait à pic d'un
côté, et s'étendait de l'autre en pente douce, couverte de fougères
et de géraniums bec-de-grues. Un filet d'eau formant .une mare s'en
échappait. L'eau est rare dans la forêt de Fontainebleau ; mais là,
comme ailleurs, quand die s'épanche de la terre, elle féconde, die
embellit, elle double la vie. Des ronces énormes, des lianes, des
épines, formaient comme un rempart autour de la roche, rempart
couronné par les frondaisosis des chênes, et que franchissaient seu-
lement ceux qui connaissaient le passage et le seuider. Étant enfant,
Bernard y venait souvent. Il prétendait que c'était une découverte
à lui ; il en était fier, il en jouissait comme d'une conquête et n'avait
coBsenti à en révéler l'existence qu'à ses deux fidèles cooqpagnons,
Bosa d'abord, le marquis ensuite.
Plus grand, il y v&Mdi seul et y rêvait de loiigues heures. II
apportait un livre. Il regardait autour de lui. Il étudiait les ^ous-»
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868 MESSIEURS DE CISAT
bois. Il entendait bruire la forêt, et parfois, dans les jours d'orage, il
écoutait les belles grandes plaintes du vent dans les sommets des
branches. Si souvent Timage de Jeanne avait hanté cette retraite
qu'il croyait vraiment qu'elle y avait vécu :
— Je l'amènerai là, se disait-il, quand elle sera ma femme, et
je lui raconterai que je l'y ai vu grandir.
Et maintenant! maintenant il faut la chasser, Bernard, sous son
apparente réserve, cachait une nature ardente, un cœur chaud, un
esprit lopque, une volonté très ferme. La conversation qu'il vensdt
d'avoir avec son père heurtait toutes ces choses et les révoltait.
— Comment, c'est parce que je suis riche que je suis contraint
d'épouser une femme riche I c'est parce que je suis riche que je
serais moins libre qu'un autre I Mais cela choque le bon sensi Cela
ne peut pas être, je le sens, j'en suis sûr. Et pourtant...
Pourtant le raisonnement du comte lui revenait, si net, si con-
cluant, qu'il ne savait comment lui échapper. Il y avait cependant
plusieurs points qui lui paraissaient obscurs. D'abord son père ne
lui avait pas parlé de capitaux. Or il se rappelait à n'en pas douter
l'avoir entendu maintes fois causer de déplacements d'argent, de
versements au banquier, de ventes d'actions, de courses chez Tagent
de change. La semaine dernière encore, M. Pignel était au château.
Ce n'était ni pour F hôtel ni pour Ghanteloup. Et puis, comment
se pouvait-il faire, qu'avec le seul revenu de leurs terres les de
Cisay dépensassent &0 000 francs par an ?
Il s'était relevé sur son coude, la tête appuyée sur sa main et
réfléchissait en regardant vaguement le ruisseau qui s'enfuyait sous
les broussailles. Des craquements de feuilles, un bruit de pas se
firent entendre à quelque distance. Il écouta :
— C'est un braconnier, sans doute.
Les pas se rapprochaient et semblaient avancer dans la direction
de la roche. La surprise se peignit sur le visage de Bernard. Jamais
personne n'était venu le troubler là. Kst-ce que sa retraite aurût
été découverte et violée comme venaient de l'être les secrets de
son cœur?
Mais voilà qu'une grande ombre se proflle sur le ruisseau et
que, se glissant par le sentier habituel, Bernard reconnaît tout à
coup la silhouette maigre du marquis. M. de Cisay marche vite. U
est un peu essoufllé. Il accourt, et surprenant le jeune homme qui
n'a pas eu le temps de se relever, il s'écrie de sa bonne voix tendre :
— Eh bienl mon petit Bernard!... eh bien! mon cher enfant!
Bernard se trouble, et, à ses yeux qui n'avaient point encore
pleuré, il sent monter deux larmes qu'il refoule à grand'peine.
— Comment, c'est vous, grand-père?
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MESSIEURS DE GISAT 86»
— Et qui donc serait venu te trouver ici? Est-ce que nous
n'avons plus nos secrets, à nous deux? Est-ce que tu es trop grand,
ou que je suis trop vieux?
Trop vieux I c'était pourtant un mot qu'il n'aimait point à pro-
noncer. Mais il était ému, lui aussi. Il s'était assis sur l'herbe, à côté
de Bernard, il s'essuyait le front, en plongeant son regard pénétrant
dans le fond des yeux de son petit-fils. Bernard se pencha vers lui :
— Vous m'avez donc suivi?
— Parbleu I
Bernard fut un peu surpris, mais sans excès. Quand il s'agissait
de lui-même, rien ne l'étonnait de la part de son grand-père. Le
marquis était-il au courant? blâmait-il ou approuvait-il le comte?
Bernard n'avait pas assez d'expérience de la vie pour le démêler
dans l'attitude de M. de Gisay. Il voyait seulement ce qu'il connais-
sait de longue date, c'est-à-dire l'extrême tendresse qui veillait sur
lui, et craignant d'affliger cette tendresse, obéissant aussi à je ne
sais quelle pudeur secrète qui nous porte à cacher nos maux, il se
tut. Peut-être hésitait-il d'autant plus à parler qu'il avait espoir
dans la protection du marquis et qu'il ménageait ce dernier espoir,
comme on ménage sa dernière cartouche.
Le marquis attendit un instant. Bernard s'était un peu haussé
et avait passé son bras autour du cou de son grand-père qui se
tenait assis tout droit. Ni l'un ni l'autre ne parlaient. Les branches
s'agitaient confusément au-dessus de leurs têtes. Une grosse cou-
leuvre verte à marbrures jaunes sortit du buisson à leurs pieds et
se dirigeant vers l'eau s'y glissa lentement. Le marquis semblait
toujours attendre. De temps à autre, pendant que se rétablissait
sa respiration, un peu agitée par la rapidité de sa course, il regar-
dait Bernard du com de son œil gris. Bernard songeait, ou restait
à dessein en dehors des interrogations de ces coups d'œil. Tout
était d'un calme parfait. Pourtant le cœur de Bernard battait dans
sa poitrine. Il se sentait mal à l'aise. Et peu à peu le marquis
s'impatientait et s'agitait. Soudain, il éclata :
— Ah I çà, te figures-tu que je suis venu ici pour le seul plaisir
de me promener?
Bernard se releva, un peu confus.
— A mon âge, continua le marquis, courir après toi parce qu'on
t*a fait du chagrin, et te trouver muet comme un poisson?
— Grand-père, vous saviez donc...?
— C'était, ma foi, bien difficile à deviner! Tu es sorti de chez
ton père pâle comme un linge, sauvage comme un loup... Grâce à
Dieu , ce n'est point ainsi que nous t'avons bâti, et je n'ai pas besoin
d*être sorcier pour comprendre qu'il s'est passé quelque chose...
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870 MESSIEURS DE CISAT
Alors Bernard se décida tout à fait.
— Ah! tant mieox! tant mienxt nous allons pouroir causer!...
Et sans autre préambule, ayant maintenant bcswn de parler, il
commença de raconter son chagrin à ce conGdent de ses plus
jeunes années.
— Grand-père, c'est ma vie entière qui est changée 1
— Tu crois?
— Je voulais me marier jeune. J*aimais. J'avais confiance. Mmb-
tenant tout cela est fini. Je ne me marierai jamais...
— Saprelotte! dit le marquis avec un soubresaut, je n'entends
pas ça! C'est le contraire qu'il nous faut, mon enfant... Je vchx wir
la quatrième génération, et le plus tôt possible, sache-le bien.
Bernard balança la tête :
— C'était donc cela que tu allais Are à Rodolphe? Mais c'est très
bien de vouloir se marier ! Je t'approuve des deux mains, mon Ber-
nard, et je m'étonne... Est-ce que Monsieur ton père y trouve à
redire?
— Pfeis à la chose-.
— Eh bien?
— Mais à la femme.
— Ah I c'est différent. Fats-moi juge alor». Il se peut que ta aies
mal choisi.
— Vous ne le pensez pas, grand-père, puisque vous dites toujours
que je vous ressemble.
Le mavquis sourit légèrement et pressant de la main gauche h
poche qui contenait son portefeuille :
— Je voudrais pour toi que tu pusses choisir connue je Fai fait.
Mais c'est impossible. Gela n'arrive pas deux fois dans un siècle. II
n'y a plus de femmes comme ta grand'mère,
— Pourtant, dît Bernard, je ne me trompe pas. Jeanne lui re^
semble. Oh! grand-père, aidez-moi! Faites qu'elle soit un jour lok
femme!
— Jeanne ! s'écria le marquis redevenu sérieux. Ta as dKt :
Jeanne 1.,. ahî voilà un vrai malheur!
Il respira longuement :
— Non pas qu'elle soit laide, morbleu! elle n'est bien que trop
jolie,' tu as le goût bon. Je me reconnais là...
II regarda Bernard :
— Les petits seraient beaux comme des anges... c'est évident...
Mais il ne faut pas que tu l'épouses.
— Alors vous allez me parler d'argent comme mon père, dit
Bernard d'autant plus désolé qu'il avait cru trouver un appui.
Il se sentit abandonné, seul avec ses idées, se\il avec ses alRsc-
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MESSIEURS DE OSAT 87Î
lions. Les objections du marquis, venant à la rescousse des objec-
tions du comte, lui causèrent un second étonnement, plus doulou-
reux que le premier. Bernard était si habitué à compter sur son
grand-père! C'était même la joie de M. de Gisay de batailler pour
Bernard. Il le faisait à tort ou à raison, que la chose en valûit la
peine ou qu'elle fût légère comme une ombre. Au fond, Bernard
avait toujours espéré que son grand-père l'approuverait dans son
amour pour Jeanne. Avec le marquis, il se sentait plus à Taise pour
parler des choses du cœur :
— Mais, grand-père, vous avez aimé! vous aimez encore celle
qui a plané sur toute votre vie. N'est-ce donc pas là le suprême
bonheur...?
— Attention I interrompit le marquis. Ta grand-mère était aussi
riche que belle. Elle était parfaite en tous pomts !
11 s'arrêta. Bernard se taisait, très affaissé. Le marquis jeta on
reg^d sur lui et s'attendrit :
— On ne peut pas trop te blâmer, cependant, mon pauvre
enfant. Avant nos dernières pertes, ce mariage eût peut-^tre été
posable...
— Des pertes?
— Oui... Ton père a dû te dire...
«— 11 ne m'a rien dit de seinblable*
— Tiens, tiens!... Cette franchise!... liais nous venons de hàre
une perte énorme... dans un coup de bourse. 11 ne nous reste plus
de capitaux, et Rodolphe est inquiet de savoir comment nous all(ms
vivre... Ah! mon Dieu, je sais bien qu'il ne fout pas «e tourmenter
de ces choses-là! J'ai vu maintes fois qu'elles s'arrangent tim-
jours... Mais ce n'est pas une raison pour négliger les moyens de...
— Fort bien, dit Bernard, je commuée à comprendre.
— J'sd peut-être tort de te raconter ce que ton père avait jugé
lx)n de garder pour lui ; mais comme, après tout, c'est de toi qu'il
s'agit!...
Bernard fronçait le sourcil, durement, avec un regard à terre,
très concentré.
— Oh I ne fais pas cela I s écria le marquis en lui touchant le bras.
Ne prends pas oette vilaine physionomie. Tu ressembles iu..
— Je calculais. Il le faut bien.
— Non. Ne calcule pas..... Je ne l'ai jamais fait, et cela m'a
réussi.
— Savez- vous ce que rapporte Chanteloup?
— Oui, environ 30 000 francs.
— On ne peut pas songer à faire des économies là-dessus?
Le marquis fit la grimace.
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872 MESSIEURS DE GISAY
— Ohl des économies! ce serait funeste I Quelle innovation
pour une vieille famille comme la nôtre I Nous nous sommes refaits
de bien des façons, mon enfant, mais par Téconomie... jamais!
— Eh bien I s'écria Bernard, j'aimerais mieux être casseur de
pierres et n'avoir pas un sou vaillant que d'être le vicomte de Cisay 1
Au moins je pourrais être heureux comme je l'entends I
— Sans doute, sans doute. Pauvre comme un millionnaire I c'est
connu.
Bernard était sur le point de s'emporter :
— Oui, cela tue tout ce qu'il y a de bon dans le cœur. Frumand
a raison, cela dessèche, cela ronge jusqu'à la moelle, et, comme il
le dit, c'est fatal.
— Allons, Bernard, tu deviens tragique. N'exagérons rien. Oa
ne te demande pas tant. Il s'agit bonnement d'épouser une jeune
et jolie femme que tu choisiras où tu voudras, pourvu... pourvu
qu'elle ait les rentes que nous n'avons plus. En cela je ne puis
manquer d'approuver ton père. Un de Cisay gêné senût uû de
Cisay dégénéré.
Ainsi le marquis au lieu de consoler Bernard achevait de le déses-
pérer en lui révélant qu'il leur restait à peine de quoi vivre dans
leur situation sociale. Tout lui manquait à la fois, et la seule idée à
laquelle il s'était rattaché, celle de ne pas se marier, allait elle-
même lui devenir difficile.
Pourtant, en le voyant si abattu, le marquis avait pitié de cette
jeunesse fauchée :
— Ne te désoles pas, mon enfant, tu seras heureux un jour, j'en
suis sûr.
— Non. 11 n'y a qu'un bonheur pour chacun de nous; quand on
passe à côté, il ne revient pas.
C'était vrai. M. de Cisay le savait. Il comprît que Bernard
aimait Jeanne plus fortement qu'il ne l'avait pensé tout d'abord. Le
cœur lui sauta. Il fut sur le point de crier :
— Mariez-vous donc! Elle est charmante; le bonheur aiflera vos
voiles, et nous trouverons bien moyen de vivre, puisque l'argent n'a
jamais manqué aux de Cisay... Je l'adore déjà, ta Jeanne.
11 ouvrit la bouche, mais il se contint. Il crut voir Rodolphe
s'interposer entre eux, et, ému, hésitant, il se borna à saisir de ses
deux mains la tête de Bernard et à l'embrasser au front comme lors-
qu'il était tout petit :
— Mon pauvre chéri, je t'aimerai plus que jamais!
Puis, incapable de supporter longtemps la tristesse, il se sentit
un petit tiraillement d'estomac et regarda sa montre :
— Six heures passées! Que va penser Courtois? Allons-nous-en
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MESSIEURS DE GiSAT 87a
vite, et, pour l'amour de Dieu, ne sois pas triste, mon petit
Bernard.
Bernard se leva. Il tendit son bras sur lequel son grand-père
s'appuya. Il était plein de courage, et essaya même de lui sourire.
Mais c'était désormais un rayon voilé de pluie.
VIII
Us étaient rentrés à Paris. L'hôtel avait repris son train. Le
mois de décembre venait de finir avec ses jours sombres, ses jours
courts. Us étaient rentrés dans l'activité apparente de la grande
ville.
Le comte était de plus en plus préoccupé de Bernard. Il avait
conscience de la difficulté extrême d'amener son fils à faire un
mariage d'argent. Non seulement le caractère du jeune homme ne
s^y prêtait pas, mais son fâcheux amour pour Jeanne d'Oyrelles était
un obstacle grave.
Pourtant l'attitude de Bernard était aussi correcte que possible,
et pour le comte, qui tenait aux apparences, il y aurait eu lieu
d'être satisfait. Ni à son père ni à son grand-père, Bernard n'avait
reparlé d'avenir. Il en évitait jusqu'aux allusions. La vie de tous
les jours, les petits incidents du monde, et, quand il le pouvait»
quelque idée élevée et générale, alimentaient sa conversation pen-
dant les repas, seul moment où ils se rencontrassent régulièrement
tous les trois. Cette réserve même inquiétait le comte Rodolphe.
Elle laissait pressentir plus d'énergie qu'il ne l'avait d'abord sup-
posé. Seulement comme il se sentait de son côté une volonté de fer,
comme il était convaincu que son plan était le seul bon, il était bien
résolu à ne pas céder d'un pouce.
— J'en viendrai à bout. Avec de la persistance, on arrive toujours
à ce qu'on veut. Bernard oubliera Jeanne d'Oyrelles; il épousera
une héritière, et la fortune de notre maison sera rétablie; c*est ce
qu'il nous faut. A moi de tenir ferme I
Quand ils se trouvaient réunis, il y avait maintenant entre eux
un malaise que chacun tâchait vainement de dissimuler. Le marquis
plaisantait beaucoup, cherchant à enlever son monde. Le comte
lui-même causait plus que d'habitude. On entendait ses phrases
courtes, martelées, incisives, parfois terminées par un rire bref.
L'un et l'autre levaient fréquemment les yeux sur le jeune homme
et l'observaient à la dérobée. Quant à Bernard, il avait vieilli, si
tant est qu'on puisse vieillir à vingt-deux ans. Ses traits s'étaient
un peu creusés, un peu accentués. Son regard était plus terne.
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874 MESSIEURS DB GISAY
n évitait de le fixer sur son père. Une sorte d'affaissement, ausât6t
réprimé, le sadsissait quelquefois.
— Mais tu as mal dormi! tu es pâle ce matin I lui disait alors
rinomséquent marquis.
Bernard répondait en souriant :
— Ne vous inquiétez pas, grand-père, c'est l'air de Paris.
Et le comte ajoutait de son air mordant :
— Voudriez-vous qu'il fût rouge comme un chantre?
— Oh ! il aursdt du chemin à faire I
— Pas déjà tant I Mais s'il avait envie de devenir intéressant
TOUS l'y pousseriez, mon père, avec vos singulières inquiétudes.
Il n'y a rien de td pour rendre les gens malades que de s'informer
de leur santé.
Le marqms se taisait, puis regardait Bernard, pois, levant son
verre, avalait une rasade :
— Tu as peut-être raison, après tout; Bernard est taillé, conmie
moi, pour vivre cent ans.
Au fond, le grand-père ne s'y trompait pas. Il voyait bien que
son cher enfant souffrait, et plus cette souffrance était dissimulée,
courageusement supportée, plus il en devinait l'amertmne.
— Aht nous allons le faner, nous allons le faner dans sa fleur!
Gela le navrait, le bon marquis. U eût fait tout au monde pour
arracher à Bernard un autre sourire que ce sourire contraint qui
lui faisait mal à voir. Il allait, dans ses moments de trouble, jusqu'à
se reprocher d'avoir soutenu Rodolphe, jusqu'à s'accuser de sacri-
fier Bernard à la fortune. Mais cette faiblesse ne durait pas.
— Car, au fond, c'est Rodolphe qui connaît les difficultés de la
vie. U faut que Bernard soit raisonnable.
Et les jours passaient, et la vie coulait, et MM. de Gsay, chacun
livré à ses préoccupations diverses, s'agitaient péniblement pour réa-
liser leurs espérances, comme des fourmis pour transporter une paille.
L'état d'inquiétude de leurs esprits commençait à se trahir
dans leur entourage et surtout dans leur dépendance, malgré eux,
sans qu'ils y contribuassent, par cette seule force des choses exis-
tantes qui se révèlent comme d'elles-mêmes. Un matin que Rosa
préparait du linge dans la grande lingerie du rez-de-chaussée, elle
vit arriver Courtois qui lui apportait des cravates à repasser.
— C'est bien. Je vous ferai cela tantôt.
Courtois ne s'en alla point. Il s'assit plutôt sur le coin de la
table, croisant l'une sur l'autre ses deux jambes et ses fameuses
pantoufles de cuir noir.
Rosa continua son ouvrage, jetant des gouttes d'eau sur les
objets étendus, et les roulant ensuite avec soin pour en former une
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MSSSlEQtS M GKâT gTS
grande pile. D'habitude, Gourt(»s parlât peu, mteie à Rosa. Mais^
ce matin-là, elle vit bien qu'il ayadt quelque chose à lui ^re :
— Save2-vous, Rosa, que je ne sois pas tranquille?
— Pourquoi donc, Courtois?
— Vous n'ayez rien remarqué dans la figure de M. le marquis?
— Dans la figure de M. le lœrrquis?... Ma foi, non. 11 a l'air ée
se porter comme no cbarme. Il mange, il boit, il d<N[t.
— £h birat non, justement. Cest là ce qui voss trompe.
— Serait-il malade?
— Pas encore. Mais M. le marquis réfléchit beaucoup plus sou-
vent que d'ordinaire. Il réfléchit en s'habillait, il réfléchit en se
promenant dans le jardin. Cela ne lui vaut rien. Je le siûs, moi qui
le soigne dq)uis quarante ans.
— Peut-être, dit Rosa d'un air grave.
Courtois, encouragé, s'épancha davantage :
— L'autre soir, il me sonne, très tard. Je cours, croyant avoir
oublié la veilleuse.*.
— OblGoortoisI
— Damel cela powrait m'arriverl... Mais Bon. Je le trouve dans
son lit, les yeux grands ouverts. Il me dit : « Courtois, dcmne-moi
un livre pour m'empècher de priser. Je ne peux pas dormir. » Et
depuis j'en mets un tous les soirs sfur sa table de nuit. Gela nous
change beaucoup. J'étais habitué à le voir s'endormir comme un
^afant. Souvent, ayant que j'aie te temps de quitter la chambre, je
Fentendais ronfler. Voyez-vous, Rosa, il fa«t qu'il y ait quelque
• chose, parce que je ne l'ai jamais vu ainsi.
— Jamais?
— Non. Pas même après la mort de it^^ la marqmse.
— Ah ! dît Rosa avec un gros soupir, avoir des chagrins à l'âge
de M. le marquis, c'est tout naturel. Mais à l'âge de H. Bernard
c'est bien triste!
— Vous croyez que M. Bernai^?...
— Si je le crois, hélas! j'en svûs s(ire. Regardez-le doncl... une
mine à faire peur!
— Une belle mine tout de même, Rosa.
— Parce qu'il ne peut pas faire autrement. C'est en hii. Mais la
joie n'y est plus.
— A son âge, on se ccmsole. Mais si cela prend à M. le marquis,
je crains bien...
Rosa s'assit devant la table et appuya ses deux coudes sur' la
nappe :
— Courtois, avez-vous idée de ce qulls peuvent avoir?
— Aucune, Rosa, aucune. J'ai beau chercher... Et vous?
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876 MESSIEURS DE CISAT
— Oh! moi, j'ai mon idée, comme de juste.
— Une idée... pour tous les deux?
Rosa fit un signe de tète aflirmatif.
— Ah I vraiment, dit Courtois.
Il hésita un peu avant d'aller plus loin. Rosa, qui avsdt dM
dans l'hôtel près de vingt ans après Courtois, avait si bien su, avec
son adresse féminine, faufiler son autorité, qu'elle régnait mainte-
nant en souveraine. Le temps n'était plus où elle s'appliquait à
obtenir les bonnes grâces de Courtois. « Laissez prendre aux femmes
un doigt de considération, elles deviendront bientôt princesses.
Elles ont l'instinct du gouvernement. » C'était le marquis qui disait
cela, et Courtois le pensait comme son maître, en moins bons
termes peut-être. Il le pensait, et pourtant il s'était laissé prendre.
A nulle autre personne, il ne se fût permis de confier une chose
relative à M. de Cisay. Mais, pour lui, Rosa tenait dans le monde
une place à part : dans le monde, c'est-à-dire dans l'hôtel de Cisay.
Peu s'en fallait, toutes proportions gardées, qu'il ne comparât
ses perfections à celles de la marquise. Volontiers, il se ftit écrié,
en s' assimilant à son maître : Nous avons rencontré une exc^tion!
L'amour-propre y trouvait son compte. On aime à s'avouer ces
choses-là. C'était d'autant plus étrange de sa part qu'il n'avait
jamais apprécié les autres femmes. Il était célèbre pour la petite
estime qu'il accordait au sexe féminin. Mais, en attendant, Rosa
en prenait à son aise avec Courtois. Plus fine que lui, plus jeune
et point sourde, sachant son service sur le bout du doigt, elle lai
en imposait par certaines supériorités. Le projet de mariage, vague- •
ment élaboré entre eux, toujours remis, jam^ds abandonné, contri-
buait aussi à fortifier son influence :
— Voyez-vous, reprit-elle ex professoy cela ne fait qu'un, le grand-
père et l'enfant.
— Parbleu !
— Je l'ai bien vu, quand il était petit.
— Et moi donc!
— Eh bien, alors, c'est la même chose I
— La même chose qui leur fait du chagrin.
— J'en mettrais ma main au feu.
— Mais qu'est-ce que c'est, Rosa? dit timidement Courtois.
Rosa sourit d'un air impénétrable. Que savait-elle? Ou, jusqu'à
quel point voulait-elle en faire accroire? Avait-elle l'intuition de la
force du mystère? En tout cas, ne doutant pas de ses propres
mérites, elle ne dédaignait pas de les faire valoir.
— Tout de même, dit Courtois en se penchant un peu de son côté,
vous me le diriez si vous étiez M°* Courtois?
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MESSIEURS DE GISAY 877
— Probablement.
— Eh bien, Rosa, si nous pressions un peu les choses?
— Se presser! ma foi, non. Croyez-vous que j'aurais le cœur à
me marier pendant que mon petit Bernard...
Courtois poussa un gros soupir et se remit debout sur ses pantou-
fles :
— Allons I il faut savoir attendre.
Rosa fut satisfaite de le voir si soumis, et comme le vieux valet de
chambre qui avait glissé jusqu'à la porte allait la refermer sur
lui.
— Vos cravates seront prêtes ce soir, lui cria-t-elle... Faudra
venir les chercher.
... Le comte de Cisay s'apercevait bien des fluctuations d'esprit de
son père. Non seulement il s'en apercevait, mais il s'en effrayait,
connaissant l'impressionnabilité, et l'inconséquence, et les entraî-
nements, et les faiblesses de cœur du marquis.
— S'il tournait à Bernard, ce serait terrible, pensait-il, et tout est
à craindre avec ces soubresauts de tendresse qui ne mènent à rien
dans la vie. 11 est clair qu'il s'attendrit déjà sur Bernard. Pour un
peu, il irait lui demander pardon. Cela ne lui coûte pas de virer de
bord. Il est ainsi fait. Et les événements l'ont gâté en se mettant
toujoiu's de son côté. 11 en prend pied pour résonner de l'avenir
comme du passé, c'est-à-dire pour ne pas raisonner et s'aban-
donner au fil de l'eau, à la dérive, en bâton qui flotte. C'est une
chance qu'il ait bien voulu jusqu'à présent me comprendre et
m' appuyer, chance qu'il ne faut pas perdre.
Tout en parlant, il se dirigeait vers le jardin, où le marquis, assis
sur un banc, remuait du sable du bout de sa canne.
Rodolphe s'assit à l'autre bout du banc :
— Eh bien, père, le temps passe.
— Mon Dieu, oui.
— Voilà l'hiver qui s'avance. Il faudrait pourtant songer à faire
pour Bernard quelque chose de sérieux.
Le marquis regarda son fils, visiblement effrayé :
— Ah ! qu'as-tu inventé de nouveau ? Ne vois-tu pas que le pauvre
enfant est déjà triste comme la mort?
— Justement. Il ne faut pas le laisser en pareil état. C'est
mauvais. C'est mauvais pour lui, et cela ne vaut rien pour nous.
— En tout cas, dit le marquis, son chagrin me désole, je ne te le
cache pas.
— Eh bien, mon père, il faut agir, il faut le sortir de là, il faut
au moins essayer de le distraire. Il s'absorbe trop dans ses œuvres
et dans ses travaux.
10 DÉCEMBRE 1887. 56
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«78 MESSIEURS BE GISÂY
Le marquis ne répondit pas. Il avait le menton appcr;^ sur sa
canne et regardait devant lui.
— Aidez-moi, dit le comte. Vous pouvez tout sur lui. Puisque nous
avons obtenu qu'il renonce à ses folies vis-à-vis de M*** tfOyrettes...,
car c'est obtenu, vous le voyez bien, il n'en parle jamais.. ., eh bien !
profitons de notre succès, faisons-lui voir des choses possibles et
marions-le, ce sera le moyen de le consoler tout à faut.
— Marions-le, répéta le marquis avec résignatioD. Je le veux
bien.
— Mais pour cela, mon père, il serait bon que nous le conduis
Bons ensemble dans quelques maisons. Ce serait le moyen de faire
un premier choix, à la volée, que nous approfondirions ensuite en
étudiant ses di^sitions, sa manière â*ètre. Il est oécessâÎFe que nous
l'entourions, que nous le dirigions. (Test une œuvre dé&cate entre
toutes, dans laquelle il ne faut rien moins que votre perspioKÛté.
— Oh ! interrompit le marquis, quand on ne se marie pas à sa
guise, et sans le secours de personne, tout se vaut.
— Vous ne le pensez pas?
— Bah î si Ton se marie sans amour, k différence d'une tenme
à une autre n'est pas grande. Il faut chercher la plus riebe, imt
bonnement. Et c'est ce qu'on fait, c'est ce que dogs allons hire, si
tu m'en crois.
— A la bonne heure !
Il était toujours difiîcile de savoir si M. de Cisay parlait sérieu-
sement. It avait une façon leste de lancer k phrase, en obserraac
les gens par un coup d'oeil de côté, qm déconcertait et dénmtait.
Mais Rodolphe, enchanté de le voir en si bonnes dispositioas, ne
s'amusa point à approfondir les sentiments secrets du marquis. D
trouvait que l'entretien marchait à souhait et qœ son père étiit
plus raisonnable qu'il ne l'avait supposé.
Le marquis donna son petit coup habituel sur le iood de son
chapeau, Tappuyant sur k tempe droite.
— Continue donc, dit-il. Tu as quelque proj^?
— Rien de formulé. Je trouve seulement d'une SKtrfeme impor-
tance d'arracher Bernard h sa mélancolie, de ne pas bisser son
esprit courir, mais de tâcher dès à présent de le fixer.
— C'est entendu. Après?
— Après ? Je m'arrêtais là pour l'instant.
— C'est peu. Cela ne le consolera pas beaucoup.
— Il y a un nom qui me revient toujours, reprit Rodolphe. C'est
celui de M"' Fulston. Belle personne, fille unique, caractère «Te-
nant, et quant à la fortune,... merveilleuse, dit-on.
Le marquis fit une grimace :
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MESSIEURS DE GISÂY 87»
— Belle personne!... Moi je la trouve terriblement laide. Je l'ai
aperçue au Bois... Elle n'a pas d'yeux.
— Vous n'êtes pas de l'avis général. M"» Fulston a beaucoup de
réputation.
— Enfin! dit naïvement le marquis en se redressant, il n'y a pas
& espérer que notre race restera ce qu'elle est aujourd'hui. La
beauté physique n'a qu'un temps. C'est une loi fatale pour les
familles comme pour les individus. J'aurais pourtant aimé... mais
n'y pensons plus... Eh bien, oui, M"* Fulston n'est peut-être pas
plus mal qu'une autre. Il faudra l'étudier avec Bernard.
— Ne brusquons rien, si vous m'en croyez. N'insistons pas trop
vite. Suivons notre projet de le distraire d'abord...
Mais quand on a au fond du cœur un désir très vif, il est diiB-
cile de le contenir, et, à peine MM. de Cisay eurent-ils commencé
à mettre en pratique leur complot, qu'ils furent entraînés à pousser
Bernard du côté de la riche héritière. Le comte en donndt une
excellente raison :
— Elle peut nous être enlevée d'un jour à l'autre. Tout le
monde la demande.
Quant à Bernard, arraché par deux forces vives à la solitude
qu'il cherchait, et lancé dans le monde à la remorque de son père
et de son grand-père, il avait l'air d'une ombre qu'on promène. Il
Bravait point fait résistance. Mais rien ne l'égayait, rien ne lui
plaisait.
Parfois, en s'enfonçant dans la vieille calèche qui allait les con*
duire au bal, le marquis, qui aimait encore les habits de fête, et
Fodeur des fleurs, et le tapage des roues courant sur le pavé, le
marquis, jetant un coup d'oril complaisant sur l'élégance de Ber-
nard assis en face de lui, et même sur la belle tenue de Rodolphe,
qui était à sa gauche, sentait revenir à lui ses plaisirs de vingt ans :
— Ah I nous allons nous amuser, mes enfants ; nous allons voir
de jolies choses et de jolies femmes, parées pour nous.
— Mais oui, disait le comte.
— Ehl ehl Bernard, c'est ton tour de conquête I Nous avons
hdt notre temps, hélas!... C'est à toi, maintenant.
Mais rien ne secouait la torpeur de Bernard. U faisait cependant
effort pour être aimable. Il ne boudait point, et son sourire de
convention, ce sourire qu'on prend et qu'on laisse à la porte, avait
encore assez de charme pour tourner bien des têtes. Le marquis
le savait, le comte en était fier. Bernard seul n'avait pas l'air de
s'en douter. Avances des mères, regards des jeunes filles, phrases
polies, phrases engageantes, il traitait tout avec la même indiffé-
rence, comme une botte de fleurs qu'on jette par-dessus la haie.
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880 MESSIEURS DE GISAY
Le comte n'en était pas moins satisfait. Ne regardant pas de près
aux sentiments, il finissait par trouver la docilité de Bernard de
très bon aloi. Jamais Téducation de son fils ne lui avsdt paru plus
réussie.
— Il se rend, c'est clair. La raison a prise sur lui. Il n'a pas
encore vaincu toute tristesse, mais il n'a pas même l'idée d'une
résistance. Le moment est venu d'aller plus loin.
Un lundi donc, par une belle après-midi de janvier, sur les quatre
heures du soir, les trois de Cisay montèrent en voiture pour aller
rendre visite à M"* Fulston.
Chose étrange, le marquis était hargneux. Au moment de partir,
il avait dit à Rodolphe :
— Va avec Bernard, moi, je reste.
— Comment, mon père, votre présence est indispensable! Sans
vous, rien ne se fera. Il faut que vous voyiez, que vous jugiez..
— C'est tout jugé.
Nonobstant il avait enjambé le marchepied, mais sans enthou-
siasme.
Quand ils entrèrent dans le joli hôtel des Champs-Elysées, il y
avait déjà beaucoup de monde. C'était le jour où M"* Fulston
restait chez elle. A travers les vitres des fenêtres, on voyait passer
des femmes en toilette, on entrevoyait des serrements de m^i
des bonjours, et des tètes qui se penchaient de droite et de gaudie.
— Drôle de manie, grommela le marquis en montant l'allée, que
cette foire hebdomadaire I
— C'est la mode.
Dès le premier salon, on apercevait, empressée autour d'une
table et entourée de gens qui riaient, la tasse à la main. M"* Fulston
offrant le thé. Des jeunes femmes se faisaient servir des gâteaux
par un groupe d' officiers en tenue. De vieilles dames mangeaient
avec conviction, en appréciant sérieusement le fournisseur. Des
jeunes gens passaient et repassaient, attentifs à ne rien renverser.
Des domestiques en livrée transportaient des plateaux et remplis-
saient la théière. C'était un brouhaha, un caquetage, un va-et-vient
des plus fibres. M^*' Fulston, habillée d'une robe qui lui serrait la
taille comme une peau de gant, riait beaucoup, et promenait sur
son entourage ses regards ternes, toujours en contraste avec elle-
même. On lui disait mille choses, les unes folles, les autres flat-
teuses, la plupart bêtes. On était aux peUts soins pour elle, même
les femmes. Elle parlait haut, interpellant tout le monde, quelque-
fois jusqu'à une extrémité du salon, aussi à l'aise que dans sa
chambre à coucher. Au premier regard que le marquis jeta sur elle,
il se sentit froissé. Il la trouva forte et commune, et sûre d'elle-
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MESSIEURS DE GISÀT 881
même comme un grand gendarme en uniforme. Il n'aimait pas
d'ailleurs cette importation du lunch de quatre heures : volontiers
il eût répondu, comme cette grand'mère à qui sa petite fille offrait
du thé :
— Mais, mon enfant, je n*ai pas trop dîné.
II trouvait aussi que cette façon, pour la maltresse de maison, de
trôner dans le fond d'un salon, avec les repus, pendant que sa fille
fait les honneurs du festin, enlevait quelque chose à la dignité des
uns et des autres. Quant à la surveillance absente et à la liberté
régnante, il l'eût peut-être goûtée quarante ans plus tôt, et, comme
il n'était point collet monté et n'avait ni fille ni petite-fiUe à garder,
il n'eut garde de s'en choquer.
Sans s'arrêter aux douceurs des gâteaux, il salua, prenant ins-
tinctivement son meilleur air, précédant les deux autres de Cisay,
et se rendit droit à M"** Fulston.
Il y eut un mouvement à leur entrée. On se retourna. On regarda.
M"* Fulston parut satisfaite et resta un moment sans rien dire à ses
voisins. La maîtresse de céans rougit légèrement et se recueillit,
préparant ses armes.
— Vraiment! ma chère, dit une dame à sa voisine, tous les trois
à la foisi ce n'est pas pour rire.
— Cela devait arriver, répondit l'autre philosophiquement. Elle
est si riche.
— C'est vrai. Mais le jeune vicomte peut viser haut. Il est si bien.
— Trop bienl...
— Non, non. Ce n'est point un fat. Il est très simple au contraire,
— Comme vous êtes charitable aujourd'hui! Moi, je ne puis
souffrir les beaux hommes, par principe.
— C'est aller loin !
Beaucoup de jeunes filles ne pensaient pas de même, car MM. de
Cisay étaient devenus le point de mire de leurs regards. Sitôt qu'ils
eurent salué M"*** Fulston, ils se dispersèrent dans différents endroits
du salon, le marquis restant aux environs de la cheminée, retenu
d'ailleurs par les phrases que lui adressait la maîtresse de maison ; le
comte allant de droite et de gauche s'incliner; et Bernard revenant
vers le lunch sur l'invitation d'un jeune ofiicier qu'on lui avait
dépêché.
M"** Fulston le vit arriver avec un sourire et lui tendit la main
avec une vanité assez transparente. Bernard était certainement
le parti de ses rêves. La fortune de la famille de Cisay était aussi
connue que sa noblesse. Bernard avait de plus une véritable valeur
personnelle et cette grâce, ce fini français, que les étrangers admi-
rent toujours. Il y avait en lui ce qu'il fallait pour flatter la femme
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882 MESSŒOBS DE GISAY
la plus ambitieuse, et si certaines mères avaient détourne leurs
filles d'y songer, c'est parce qu'elles craignaient les déœptiims. La
présence du comte avec sa gravité, et du marquis avec son entrain^
complétaient l'auréole,:
— Et pas de belle-mère I ajoutait chacun, ou plutôt chacune,
dans le secret de son coeur.
Il n'y avait dans le salon aucun ordre, aucune symétrie. Peu ou
point de conversation générale. De petites femmes, laides conune
des chenilles, cherchaient à se faire une réputation d'esprit; d'an-
tres chuchotaient, mordant le prochain; une série d'aparté. Le
tout, très bruyant.
— Ne trouvez-vous pas que le marquis a l'air d'un autre monde?
— Ah! ma chère!...
— Non. Je veux dire qu'il est un peu dépaysé. On cherche
l'épée relevant le coin de son habit.
— Moi, je le trouve charmant. On peut avoœr cela, vu son
âge.
— En revanche, le comte est très moderne.
— Le marquis aussi. Il n'y a rien de plus moderne que de
marier son petit-fils à une Américaine.
— Oui, mais c'est un peu rococo d'arriver tous les trois à la
fois.
— Pourquoi, puisqu'ils vont tous trois dans le monde?
— On se sépare I
— Ils sont formalistes, à ce qu'il parait.
— Regardez donc M""* Fulston qui tait des frais. C'est laborieux :
on dirait qu'elle pond.
M"''' Fulston avait accaparé IL de Gisay. Peu préoccupée du reste
de ses visiteurs, qui s'amusaient sans elle, elle ne lâchait pas le
mai'quis. Un peu troublée au fond d'elle-même par le désir d*étre
aimable, elle se donnait des airs d'assurance d'autant plus âier-
giques, et, quoique s'adressant à lui seul, parlait très haut, ccHame
sll eût été sourd. M. de Gisay l'observait. Poli en apparence,
légèrement incliné vers elle, le sourire aux lèvres, il n'en avait pas
moins un air souverainement railleur. Attitude de grand seigneur
qui tâche de rattraper une situation par l'impertinence courtoise.
Mais M"® Fulston était bien loin de s'en apercevoir. II eût fallu
avoir plus d'esprit et moins d'orgueil. Elle savourait, au contraire,
la présence du marquis et cherchait de toutes ses forces à le traiter
d'égale à égal. En dépit de ses labeurs, rien n'était plus banal que
sa conversation. M. de Gisay en était stupéfait, lui qui ne s'étonnait
pas de grand'chose ; il lui revenait â l'oreille ce joli mot d'une femme
d'esprit : o La pensée est un oiseau, mais elle a un vol plus on
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MESSIEURS DK GISAY 883
moins noble. II y en a qui s* ébattent seulement, comme les poules. »
Et, soit qu'il y ait un fluide, passant, dans un salon, d*une tête à
une autre, soit que la comparaison s'imposât, le marquis reprenait,
en regardant M"^ Fulston, l'idée d'une grosse poule noire, carrément
assise sur sa base. Gomme elle portait fièrement sa crête sur son
cerveau vide ! Se;, rendant compte qu'elle brillait particulièrement
sur le terrain positif, ce dont elle se piquait, en bonne Américaine,
elle aborda bientôt les questions de finances qui lui parurent
ne pas manquer d'à-propos. On ne sait comment, le comte s'était
rapproché et causait à deux pas de là^ sans rien perdre des paroles
de M™« Fulston.
— Monsieur le marquis, disait-elle, vous halntez d^ c6té de
Fontainebleau?
— Oui, madame.
— C'est gentil, n'est-ce pas?
M. de Cisay hésita :
— Gomment, madame? le château ?... la forêt?
— Non, le pays en général.
— Oh! très gentil... On ledit, du moins.
Elle sourit grandement.
— Vous devez vous y connaître ! Eh bien, il n'y aurait pas quelque
petite chose à acheter par là, un coin de terre, une bagatelle, pour
se retirer pendant les chaleurs?
— Il ne manque pas de maisons à vendre, là comme ailleurs.
— Vous comprenez... je voudrais une petite propriété de sept
ou huit cent mille francs, histoire de placer là quelques économies
dont je ne sais que faire. Georgina me dit souvent qu'elle étouife k
Paris. On ne peut pas toujours voyager, et l'on aime bien i être
chez soi, n'est-ce pas?
— Gertainement, fit le marqms.
— Alors je me suis dit à moi-même, continua très haut
M** Fulston, je me suis dit que je pouvais bien me passer la fantaisie
d'un mauvais placement. Car c'est mauvais, la terre, cela ne rap-
porte rien. Mais que voulez-vous ? ma fille a trois millions de dot,
tout le monde le sait, trois millions qui sont placés en lieu sûor, à
quatre et demi ; je ne crois pas nécessaire d'y rien ajouter, et je
peux me permettre une petite folie.
En recevant cette déclaration en pleine poitrine, le marquis s'était
senti mal à l'aise. Il en avait pâli.
— Oh ! oh ! pensait-il, c'est un peu yankee tout de même.
Involontairement l'image de la marquise lui revint, avec sa grâce»
avec son parfum de patricienne. Il eut un serrement de cœur.
— Ah! mon pauvre Bernard! quelle différence!
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881 MESSIEURS DB GISAY
Mais le comte accourut à la rescousse. Attiré par un aimant, il
se rapprocha tout à fait de M"® Fulston et rattrapa la conversation
que son père, découragé, était sur le point d'abandonner.
Au même moment, M^^"* Fulston s'avançait, tenant à la m^dn une
tasse de thé en argent doublée de vermeil, un vrai bijou, qu'elle
présenta au marquis avec la révérence étudiée du professeur le plus
en vogue. On la reconnaissait, cette révérence. Toutes les jeunes
filles la faisaient de même, sans avoir la permission d'y changer
un pli de jarret. M"* Fulston avait eu beaucoup de peine à y sou-
mettre son grand corps. Mais enfin elle y était arrivée, et, maintenant
qu'elle la tenait, elle n'avait garde de la varier.
Sa mère la regarda :
— Comme elle est bien! pensa-t-elle. Une vraie marquise en
herbe !
— Voilà donc cette fleur des pampas I se disait au même instant
M. de Cisay.
Malgré ses répugnances, il accepta le thé, n'ayant pas même
ridée qu'on pût refuser une femme qui vous l'apportait à travers
trois salons. Il l'aurait bu, fût-ce une médecine.
— Mademoiselle, je suis vraiment confus...
— Pas du tout. Vous ne veniez pas : j'ai pris le parti d'aller à
la montagne.
Elle se mit à rire, avec sa large bouche, et son air dégagé.
Aussitôt une nuée de jeunes gens, portant des gâteaux, fondit sur
M. de Cisay. Ils bavardaient entre eux. M"® Fulston insistait;
d'autres personnes, avançant le bras, picoraient dans les assiettes.
Le marquis prit son parti en brave :
— Puisqu'il le faut, mangeons! Grâce à Dieu, j'sd encore l'es-
tomac solide.
Et il se laissa combler, au grand plaisir de M"'' Fulston, qui resta
persuadée qu'elle le conquérait tout à fait.
Le comte avait également accepté une tasse de thé et une sand-
wich. Chez lui, c'était régime.
11 était près de six heures quand on sortit. Le marquis était
harassé.
— Tiens, Rodolphe, dit-il tout bas en prenant son pardessus
dans l'antichambre, je me sens fourbu comme si j'avais forcé un
vieux solitaire.
— Vous avez pourtant lunché...
— Ohlouil...
— Où étais-tu donc, Bernard? on t'apercevait à peme.
— J'avais retrouvé Albert, mon vieux camarade, qui rewnt de
Chine. Nous causions.
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MESSIEURS DE GISAY 885
— La Chine! T Amérique! murmura le marquis. Avec tout cela,
il n'y a plus de France !
11 s'avança lestement vers la voiture qui attendait dans l'avenue
des Champs-Elysées, et monta vite, comme pressé de partir. Le
comte suivait.
Bernard, debout sur le trottoir, se mit tout à coup à lever les bras
d'un air gai.
— Ah! te voilà! quelle joie! Bonjour, mon cher ami !
C'était Frumand qui passait au même instant.
— Je suis enchanté de te rencontrer.
— Moi aussi.
— Tu viens de là? dit Frumand avec un geste imperceptible du
côté de l'hôtel Fulston.
— Oui.
Le comte s'était retourné. Frumand s'avança vers lui, puis
s'approcha de la portière et salua le marquis. La conversation fut
vite en train. Frumand n'était jamais à court. Les idées bondissaient
entre lui et le marquis, ricochant sur le comte, avec autant d'im-
promptu que d'à-propos.
Bernard s'était épanoui. Il avait passé son bras sous celui de son
ami et se tenait contre lui, avec la tendresse et l'abandon d'un
enfant. M. de Gisay revit chez son petit-fils cette physionomie ouverte
et cette flamme des yeux qu'il aimait tant.
— A la bonne heure, mon Bernard! tu as l'air d'un homme
heureux.
— Je l'emmène, dit Frumand, avec votre permission, monsieur
le marquis.
— Où ça? demanda le comte.
— Laisse-les donc, dit M. de Cisay. Ne sais-tu pas qu'ils ont
toujours quelque complot en train.
Le comte monta daos la voiture.
— Ah! nous conspirons, monsieur le marquis; nous conspirons
beaucoup contre la société. Nous voulons la refaire.
— Cela n'avance pas vite, risqua le comte en s'asseyant.
— Va donc! mon Bernard, s'écria M. de Cisay. Il n'y a qu'un
temps pour conspirer, et si j'étais plus jeune, je crois, ma paiole,
que je t'aiderais !
Les chevaux partirent :
— Grand jaseur! dit le comte en faisant allusion à Frumand.
— Pas du tout! c'est un brave. Il ne faut pas s'y tromper. Plus
que cela, c'est un capitaine, et, par le temps qui court, ils ne sont
pas communs.
— Je crains qu'il ne mette des billevesées dans l'esprit de Bernard.
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8S6 MESSIEURS DE GISAY
— Il n'y mettra rien de vulgaire, c'est l'essentiel.
— Le trouvez- vous si distingué?
— Oui. 11 a l'esprit haut, le cœur noble, la manière ample.
JTaime ça. Et puis...
— Et puis?
— Il m'a fait respirer un autre air que celui du salon Fulstoa.
Ecoute, Rodolphe, fais tout ce que tu voudras pour ton fils, mais ne
m'emmène plus.
— Je ne vous comprends pas. Ces dames sont fort aimables; leur
monde est choisi, aussi choisi qu'on peut le demander à notre
époque ; et vous voyez que Bernard est bien vu dans la maison.
— Parbleu I dit le marquis en éclatant de rire.
— Vous avez entendu ce qu'a dit M"° Fulston à propos de la dot
de sa fille?
— Ah! je crois bien, que je l'ai entendu!
— Encore une fois, mon pèt^, vous m' étonnez beaucoup.
Le marquis regarda son fils. Puis, dédaignant sans doute de s'ex-
pliquer, ou décidé à se vaincre lui-même :
— Bah! dit-il en plaisantant, c'est une digestion difficile, voilà
tout.
Pendant ce temps, Bernard et Frumand, causant comme deux
frëres, se rendaient à leur patronage, à leur chère œuvre d'éducar
tion. En passant devant une église, Bernard avait voulu entrer. 0
s'était agenouillé un instant, la tète dans les mains, et s'était
relevé plus courageux que jamais, avec sa belle vaillance de jeuBC
chrétien fervent. Puis ils avaient continué leur route, et dans ces
heures d'amitié, dans ces heures de dévouement et de foi, toujours
trop courtes, toujours combattues, et comme arrachées à grand'-
peine, Bernard se sentait pourtant revivre.
Jacques Bbet.
La suite prochainement.
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LA BRUYÈRE HISTORIEN'
Les écrivains de notre grand siècle classique attirent de plos
en plos le goût et la sympathie du public lettré. Ces morts sont
vraiment immortels. Ici, on édite leurs œuvres avec le respect que
l'on accorde aux maîtres de l'antiquité ; ailleurs, on les interprète
en les entourant des conquêtes de l'histoire ; on les replace dans
leur cadre naturel; et, d'un tel voisinage elles prennent plus de
relief, d'intérêt et de vie. M. Allaire a essayé ce travail d'interpré-
tation pour La Bruyère. Précepteur du duc de Guise, il a trouvé
à Chantilly des papiers curieux, d'après lesquels il a pu étudier de
plus près la biographie du célèbre moraliste. Aidé par M. le duc
d*Aumale, qui connaît, aussi bien qu'homme du monde, son dix-
septième siècle, il a été introduit dans cette société de la fin du
règne de Louis XIV. A cette fréquentation, il a mieux connu La
Bruyère. Il nous le montre sous un jour un peu nouveau. Non pas
qu'on n'ait point cherché, depuis longtemps, à mettre des noms pro-
pres sous les portraits généraux qui abondent dans La Bruyère :
les clefs se multipliaient déjà de son vivant. Jamais, cependant, on
n'avait, comme vient de le faire heureusement M. Allaire, tenté
de demander à La Bruyère le contrôle des événements, grands ou
petits, qui, de la cour de Versailles ou de Chantilly, passionnaient
Paris et la société.
Le chroniqueur attitré de la première partie du règne, c'est
M"** de Sévigné. Sous sa plume, tout revit : personnages, aventures,
romans, voire anecdotes plus ou moins édifiantes. D'après M. Al-
laire, La Bruyère continuerait la spirituelle et brillante marquise. La
thèse est ingénieuse ; elle paraît assez vraie, tant M. Allaire l'appuie
sur des documents pris aux bonnes sources, tant il déploie d'art et
d'habileté à les utiliser. Son livre, encore qu'un peu pénible dans
sa forme trop laborieuse, est bien nourri. L'Académie vient d'en
* La Bruyère dans la maison de Condé, par Etienne Allaire. 2 vol. in-8,
chez Didot.
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888 U BUUYÈUE fllSTOUIEX
reconnaître tous les mérites K On ne saura plus s'en passer quand
on abordera l'étude de La Bruyère.
Je voudrais m'en servir pour relire La Bruyère avec M. Allsdre,
et esquisser la figure de l'auteur des Caractères comme critique,
comme écrivain et comme historien. Jamais plus belle occasion ne
s'est offerte de renouveler connaissance avec l'un des plus origi-
naux de nos classiques.
I
Tous nos moralistes se sont occupés de littérature. Ils la regar-
daient comme l'image de la vie sociale qui les entourait. Montîûgne,
au cours de ses primesautières causeries -, nous communique son
* Yoici, avec quelle souplesse et quelle sûreté de jugement — on le sait,
— M. Camille Doucet a parié du livre de M. Allaire :
G Si M. Guizot nous a laissé tant de belles paroles qu'on n'oublie pas.
et qu'on aime à citer comme de bons conseils, il a fait plus encore pour
l'Académie en la chargeant de décerner, tous los trois ans, sous son patro-
nage, un prix de 3000 fr. « au meilleur ouvrage publié, soit sur Tune des
« grandes époques de la littérature française, depuis sa naissance jusqu'à
t nos jours, soit sur la vie et les œuvres des grands écrivains français; prosa-
« teurs ou poètes, philosophes, historiens, orateurs ou critiques énidits. »
c Ce sont ses propres paroles.
c Peu d'ouvrages pouvaient mieux répondre à un pareil programme et eu
remplir à la fois toutes les conditions que l'importante élude de M. Etienne
Allaire sur La Bruyère dans la maison de Condé,
« C'était un fort honnête homme, de très bonne compagnie, sans rien de
pédant, et fort désintéressé », a dit Saint-Simon, en parlant de La Bruyère.
Le livre de M. Allaire confirme ce jugement et le complète, en plaçant
rhoaUvHe homme qui en est l'objet au rang plus élevé qui lui est dû, parmi
les plus grands écrivains du plus grand siècle de la France.
w Gomme La Bruyère, M. Etienne Allaire a eu l'honneur d*êlre, à son
tour, l'un des familiers de la maison de Condé. Là, suivant pas à pas les
traces du maître, il a grandement profité de ses leçons, assez pour faire un
très bon livre; pas assez peut-être pour apprendre de lui cet art de la
concision dont, plus que personne, pourtant, La Bruyère a toujours donné
le conseil, à force d'en donner l'exemple.
« Cela dit, je ne dois plus que des éloges à l'ensemble de ce beau travail
qui, plus gros que son sujet, et dépassant les limites d'une biographie
détaillée, est, en réalité, la reconstitution du milieu social dans lequel a
vécu l'auteur des Caractères; alors que, trop souvent en butte à d'injustes
dédains, les écrivains n'avaient pas conquis encore la place qui leur est si
largement faite aujourd'hui. Deux cents ans plus tard, en le recevant à
Chantilly, le grand Condé lui-môme eut dit à La Bruyère : « Mon cher
« confrère, vous êtes chez vous ! »
L'allusion, des plus délicates, va, plus loin que M. Allaire; là-bas, sur
la terre d'exil, où elle a dû être bien accueillie.
^Essais, I, 25; II, 10; m, 3.
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Lk BRUYÈRE DISTORIKN 889
jugement sur les Latins qui lui agréent le plus ; il ne dédaigne pas
de jeter un coup d'oeil sur les écrivains de son temps. Et, comme
la théorie naît du commerce intelligent avec les modèles, çà et li\,
Montaigne, dans une négligence voulue, donne quelques préceptes
sur l'art d'écrire. Mais nulle profondeur dans ces aperçus; Le
bonhomme aurait trop peur d'être pris au sérieux. Il effleure, d'un
trait rapide, les préceptes dont il se gaudit, du reste; lui-même
ne s'y soumet jamais; sa règle, c'est sa fantaisie : et combien
séduisante! Pascal, comme des éclairs éblouissants, lance ses
aphorismes sur l'éloquence, sur l'art, sur la poésie. Sa poétique et
sa rhétorique, très simples, très belles, tendent au naturel. L'hor-
reur des faux brillants, la haine de ce qui est guindé et artificiel,
lui inspirent des cris de colère. Il stigmatise les auteurs qui ne sont
qu'auteurs; il flétrit ce que l'on appellerait aujourd'hui « l'art
pour l'art ». Il n'est pas jusqu'à La Rochrifoucauld qui ne crayonne,
bien rapidement, une théorie littéraire : « Les grandes pensées
viennent du cœur. » Quelle règle féconde et qui se peut retourner
contre lui-même, comme un démenti à son triste livre!
Mais quand Pascal et La Rochefoucauld écrivaient, le grand
siècle n'avait pas encore vu fleurir tous les chefs-d'œuvre dont il
s'enorgueillissait plus tard. Pascal a connu le Discours sur la mé-
thode; il a pu entendre Bossuet; il est possible que Corneille l'ait
ému par les fiers accents du Cid et par les admirables tableaux
qu'ofl*re son Polyeucte, La Rochefoucauld, lui, plus heureux, a vu
Corneille dans le plein épanouissement de sa gloire. Il a pleuré
avec Bossuet, penché sur les tombeaux des deux Henriette; les
Fables de La Fontaine l'ont initié à un genre que l'antiquité n'avait
pas soupçonné; et Molière s'est dressé devant lui, comme son
redoutable rival dans la science du cœur humain et dans la peinture
de ses ridicules et de ses vices.
Mais La Rochefoucauld vit, alors, comme dans une solitude
égoïste, qui se désintéresse de tout ce qui ne le touche point.
Quand La Bruyère prend la plume, au contraire, le grand siècle
va finir : poètes et prosateurs se groupent dans un merveilleux
assemblage des génies les plus rares et les plus puissants. « Tout
est dit. » L'heure est donc propice à l'observation et à l'analyse
des beautés durables; elle est bonne pour la comparaison des
œuvres littéraires, et pour faire le départ de celles que la postérité
vénérera et des autres. La Bruyère, du reste, n'était point indigne
d'une si délicate besogne. Élevé à l'Oratoire, — et tout semble
indiquer que ce fut à Juilly, — il avait pris de ses maîtres le goût
des langues anciennes. Même il s'était formé auprès d'eux à la
connaissance des langues vivantes. En 1685, le prince de Condé,
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890 U BRUYÈRE HISTORIEN
au sujet des affaires de Hongrie, demande à La Bruyère de lai
traduire un écrit allemand oix il s'agissait du comte Tœkely. La
Bruyère lui répond, le 3 avril : « J ai mis au net ce que j'ai tra-
duit par vos ordres du petit livre allemand : c'est une suite des
affaires de Hongrie, et la succession de leurs rois, que Ton ?<Ht
rarement ailleurs avec tant d'ordre et d'exactitude. » Chez ks
Oratoriens, La Bruyère s'imprégnait aussi de leur amour pour
l'histoire, surtout pour l'histoire de France. Car, à cette époque,
eux seuls tenaient en estime l'étude des annales nationales.
Dans La Bruyère, ainsi préparé à la culture intellectuelle,
pourquoi s'étonner de rencontrer un esprit aux idées larges et
saines, et qui s'accorde avec les princes de la pensée de son tempsî
Quand il doit se prononcer sur la valeur des âges passés, il parle
comme l'un des maîtres du dix-neuvième siècle. H est presque un
moderne. Certes, après Malherbe et du vivant de Boileau, ce n'élait
pas chose aisée d'exalter la Pléiade et de rendre un juste hommage
à l'école de Ronsard. Ne médisons point de Malherbe. Sans doute,
le premier, en France, il sut être artiste : je veux dire qu'il eal
le sentiment exquis de la mesure, en composant une oeuvre qui se
tînt debout ; qu'il s'attacha, dans un labeur patient, à la correction
et à la propriété des termes ; qu'il jeta le vers dans un moule plus
savant, d'où celui-ci sortit plus simple, plus harmonieux, plus
conforme au génie français. Mais ne poussa-t-il point trop loin ses
scrupules prosodiques? N'exagéra-t-il pas la sévérité de ses doctrines
poétiques? N'accorda-t-il point trop d'importance à la rime? Ne
sacrifia-t-il pas l'inspiration, le jaillissement de la source heureuse et
spontanée au souci, plus ou moins mesquin, d'éviter des hiatus, de
fuirdes allitérations et des cacophonies ? Il eut certain^oient le tort
de vouloir faire oublier Ronsard, qui n'était qu'à corriger, mais non à
détruire; Ronsard, le créateur fécond de tant de rythmes charmants
que Victor Hugo ressuscitait dans la virtuosité de son trop facile
génie; Ronsard, le poète épris de la noble ambition d'enrichir la
France d'une littérature qui éclipserait les chefs-d'œuvre d'Athènes
et de Rome ; Ronsard, l'initiateur hardi qui arrachsdt notre poésie
à l'influence stérile du moyen âge, pour lui ouvrir les horizofls,
encore inconnus, de l'Italie et de la Grèce anciennes! La Bruyère,
comme Fénelon, se retourne vers cette époque où la prose et la
poésie françaises éclatent, au soleil de la Renaissance, comme des
plantes à la sève trop riche, dans une luxuriante floraison. Avec
l'archevêque de Cambrai, il regrette l'appauvrissement de la langve,
qui a commencé à Malherbe et s'est continué, après l'hôtel de
Rambouillet, par Vaugelas.
Il déplore qu'on ait rejeté certains termes, « bannis hontea-
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Là BRUYERE HISTORIEN 891
sèment », dit-il, sans qu'on sût quels mots leur substituer*.
Si « gênée », comme dit Fénelon, depuis cent ans, la langue
française a donc perdu à la réforme de Malherbe. La Bruyère en
appelle de la règle qu'imposa Vaugelas, que c'est l'usage, surtout
étudié à la cour et dans la ville, qui est le juge et l'arbitre du
langage. « Est-ce donc, s'écrie-t-il, faire pour le progrès d'une
langue, que de déférer à l'usage? Serait-il mieux de secouer le
joug de son empire si despotique? Faudrait-il, dans une langue
vivante, écouter la seule raison, qui prévient les équivoques, suit
la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues ori-
ginaires dont ils sont sortis, si la raison, d'ailleurs, veut qu'on
suive l'usage? » Malgré l'obscurité volontaire dont La Bruyère enve-
loppe sa question, on ne saurait refuser à sa préoccupation je ne
sais quelle nouveauté piquante, et comme un pressentiment des
conquêtes de l'érudition moderne sur le domaine de la philologie
comparée; il devine un système grammatical autre que celui de
Vaugelas; il met en lumière le caractère essentiel de notre idiome,
qui, selon qu'on l'a si bien remarqué, est de dire vite ou de dire
clairement.
Mais La Bruyère ne se contente point de ces regrets tardifs et
inutiles, de ces pleurs versés sur des mots perdus ou tombés en
désuétude : il glorifie nos vieux auteurs et montre une très réelle
sympathie pour l'école du seizième siècle.
Voici Rabelais, génie étrange, sorte de sphinx mystérieux, avec
des allures de bête et des poses d'homme; grimaçant, l'œil inspiré
et le regard profond, le rire hébété et le sourire spirituel. Mo-
raliste, pédagogue, politique, réformateur même, il déconcerte,
il trouble. On ne le lit qu'avec un inexprimable malaise. Il provoque
la gaieté; plus souvent il attriste. Volontiers, je le nommerais un
pessimiste, malgré son axiome : « Pour ce que rire vaut mieux que
pleurer. » La Bruyère porte sur Rabelais le jugement sans appel :
u Où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c'est le
charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à
Texcellent, il peut être le mets des plus délicats ^. » Montaigne
n'était point si louangeur; dans l'auteur de Gargantua^ il ne voyait
qu'un écrivain « simplement plaisant ». Marot agrée aussi à La
Bruyère, qui lui reconnaît « assez de génie et de naturel ». Il
défend Montaigne, — acte de pure reconnaissance! — contre
Nicole et Malebranche. Il critique les tentatives de Ronsard, mais
tout en rendant hommage à son talent, grâce auquel ont pu se
^ De quelques usages. Cf. la Lettre sur les occupations de r Académie française,
p. 3.
^ Des ouvrages de Cesprit,
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802 LA BRUYÈRE HISTORIEN
former « après lui » de « très grands hommes en vers. » Amyotest
cité par lui avec éloge, ainsi que Balzac et Voiture.
La Bruyère s'accorde encore avec Fénelon pour blâmer la fd-
blesse des connaissances historiques de son temps. Si l'un esquisse
le programme magistral de l'histoire à venir, l'autre ne lui cède
guère en clairvoyance quand il s'écrie : « Si l'on juge par le passé
de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les
arts, dans les sciences, dans la nature, et, si j'ose dire, dans
l'histoire I Quelles découvertes ne fera-t-on point ! Quelles différentes
révolutions ne doivent pas arriver sur toute la surface de la terre
dans les États et dans les empires! Quelle ignorance est la nôtre! »
Il a le sentiment profond des besoins modernes et des réformes
nécessaires à opérer dans l'éloquence de la chaire. Bossuet, Fénelon,
La Bruyère, conçoivent le même idéal de la parole évangélique. Les
abus grandissaient. Depuis l'avènement de Louis XIV, depuis que
la victoire lui restait fidèle, son éloge était célébré aux dépens de
l'instruction que le prêtre était tenu de faire à ses ouailles. Eu
outre, les défauts de l'âge précédent se maintenaient, malgré le
courageux exemple d'une prédication vraiment apostolique
qu'avaient enseignée les Jésuites et l'Oratoire. Bossuet, avant tout
prêtre, et, selon l'heureuse et pittoresque expression de Pasteur,
« allumeur d'âmes », Bossuet, nourri de la Bible, ayant pris leur
suc le plus généreux aux Pères de l'Église, n'appuie son éloquence
ni sur la force de la parole humaine ni sur les doctes raisonne-
ments. La simplicité sublime d'une vertu surnaturelle, persuadant
contre les règles, ne flattant point les oreilles, mais portant ses
coups droit au cœur : voilà ce que Bossuet proclame être l'élo-
quence de saint Paul • ; on sent qu'il ne parlera que d'après un tel
modèle. « Aimons, conclut-il, aimons la simplicité de Jésus-Christ.
Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de 1 es-
prit; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique,
mais les doctrines de l'Écriture. » Qu'on lise le sermon sur laPflro/e
de Dieu (1665), on y admirera toute la théorie oratoire de Bossuet,
préparée déjà par le Panégyrique de saint Paul et par YOraison
funèbre du P. Bourgoing. Dans ce sermon, Bossuet se montre
l'apôtre épris des âmes* que nous connaissons. De plus, sa colère
contre les prêcheurs, indignes de leur vocation, l'anime d'un souffle
puissant : il s'en prend à ceux qui ne parlent que pour « le diver-
tissement » , et aussi contre leurs auditeurs, qui réclament des fables
et d'agréables rêveries et vont à l'église comme ils iraient à la
comédie. Il déclare la guerre « aux brillants qui égayent,ià Thar-
* Panégyrique de saint Paul.
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U BRUTtEA mSTORlfif m
mônie qui dëlecte, anx môuyements qui chàtouineut ^>. Dans les
prédicatairs il ne veut paé « des nÛDistres de la délicatesse ni des
victknes de la curiosité publique ». Ils ne montent en chûre que
(c pour aSiormir le règne de la vérité » . Et Bossuet, ayant de donner
ainsi le précepte^ prèdiait d'exa^ple.
Fénelon est de l'école de Bossuet. Ssl Lettre sur les occupations
de r Académie n'a qu'une demi-page sur la question t c'est que
dans ses Dialogues sur f éloquence la critique avait été longuement
d^eloppée. a Le pr^re, y disait-il, doit être l'homme de Dieu,
préparé à toute bonne œuvre; je trouve qu'il est fort indigne de
lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à
retoucher des portraits et à inventer des divisions. Pour moi, je le
dis franchement, tout cela me scandalise. Quoi! le dispensateur
des mystères de Dieu sera-t-il un déclamateur oisif, jaloux de sa
réputation et amoureux d'une vaine pompe! N'osera-t-il parler de
Dieu à son peuple sans avoir rangé toutes ses paroles et appris en
écolier sa leçon par cœur? » Et Fénelon proposait sa théorie :
méditer, iHrier, puis parler d'abondance, à l'imitation des Pères.
' La Bruyère, laïque, satirique de profession, n'était point tenu à
la discrétion charitable d'un Bossuet ou d'un Fénelon, quand il
rencontre sur son chemin les prédicateurs. Il les peint dans un
tableau un peu trop en couleur; mais comme ses critiques s'ins-
pirent d'un sentiment de foi et de piété! a Le discours chrétien
est devenu un spectacle!... c'est une sorte d'amusement entre
mille autres; c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs! »
Il y a aussi du gain : une abbaye fructueuse, un évêché bien
rente. Le "succès ne couronne peut-être point les efforts de tous.
MaÂs quoi ! « le métier de la parole ressemble en une chose à celui
de la guerre; il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y
est plus rapide. » Sur matière si riche, La Bruyère exerce sa verve
railleuse.. Puis, lui aussi, il esquisse sa théorie oratoire. « Il me
semble, disait-il, qu'un prédicateur devrait faire choix, dans
chaque discours, d'une vérité unique; abandonner toutes ces divi-
sions si recherchées, si retournées; se livrer, après une certaine
préparation, à son génie et au mouvement qu'un grand sujet peut
inspirer, et toucher ses auditeurs d'une tout autre crainte que de
celle de le voir demeurer court. » On reconnaît, ici, quelques*-unes
des vues de Fénelon et de Bossuet. Dans ce dernier, il avait salué,
en pleine Académie, le dernier des Pères de l'Église. En terminant
son chaintre de la Chaire^ il s'incline encore devant son nom.
« li'évèque de Meaux, dit-il, et le P. Bourdaloue me rappellent
Démosthène et Qcéron. » Plus juste que Fénelon, qui oublie de
tels contemporains, en faisant son procès à l'éloquence de son
10 DÉCEMBRE 1887. 57
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m U BRDTÉRK ustordu
siècle, La Bruyère deVance tonjcmrs les arrêts de la postériti:
aujourd'hui on ne dit pas mieux ni de Bossoet ni de Boisrdaloae.
D'accord avec Fénelon, La. Bruyère ne Fest pas moias avec
Boileau. Oa sait en quelle estisoe il le tenait, « Il pssse Jiwénal,
disait-il du satirique, en pleine Atadémie, atteint Horace, semble
créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie ».
Admirable définition du talent de Boileau, et qui conviMt, en ^éla^
gissantt à tout notre grand siècle, qui^ même dan^a l'iiûtatkn, a
fièrement revendiqué la liberté et la persofinalité. Pourtant, La
Bruyère, conune Boileaut croireût se déshonorer s'il resseinblait à
ces enfants « drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé et qui bat-
tent leur nourrice ». Il en veut donc à Perrault ; il raiUe Fontenelle;
de ses traits acérés et fins, il poursuit les partisans des modernes.
Mais il se retourne vers les anciens comme vers des maitres vénérés
qui ont pour disciples les « habiles » parmi ses contempoiains.
Dans l'un et l'autre — La Bruyère et Boileau -^ vit la naèrneliamedd
la médiocrité. Tous deux s'inclinent devant ta faculténotaltresse de
l'homme, la raison ou le bon sens. Boileau l'exalte, comme nnëcn-
vain qui traite l'art d'écrire presque comme une science; La Bmyère
veut qu'un auteur sache « définir » ; mais il exige encore qn'il
sache « peindre ». U admet donc, par-dessus les idées, la fonne,
la couleur et le mouvement. Comme Boileau, il ne voit point dans
la composition d'ouvrages un moyen de faire fortune. Le respect
de la parole, le culte de la pensée littéraire et artistique, la Ûent
l'un et l'autre, à tel point qu'ils s'acquittent de leur mission d'écri-
vains comme d'un véritable miiûstère. Quels ironiques conseils ils
adressent & ceux qui ne chercheraient qu'à gagner de l'argent en
écrivant I a Prenez une scie, Dioscore; sciez ou bien toumex : vous
faites une jante de roue; vous aurez votre salaire ». Sympathies,
haine, admiration, La Bruyère s'associe, en toutes ces cbos^» ^
Boileau.
II préfère Racine à Corneille. Le débat reste, encore aojoord'hm,
ouvert. Je constate, cependant, à l'heure présente, un goùtjJusfif
pour Corneille que pour son jeune rival. Est-ce que boi^ entendrions
mieux la peinture des passions généreuses et enthousiastes? Est-ce
que notre génie français, toujours porté aux mouvements is^
tueux, se reconnaîtrait davantage dans l'expression de Tâffle da
Gd ou de Polyeucte? Est-ce qu'il nous plairait cgnome ja^
d'ouïr une langue vivante, primesautière, chaude des bouillonne-
ments intimes et colorée, dans sa beauté spontanée et fière? U
Bruyère, artiste et délicat, se laisse prendre aux charmes {^
raffinés de Racine. Ajoutez qu'un de ses ennemis les plus acharnés
s'appelait Thomas Corneille, et que le grand frère a bien pu payer
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U BRUTÈRI mSTORIIN 695
pour l'autre. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il a écrit : un arrêt
infaiHible en critâque littéraire : « Le Cid est l'un des plus beaut
poèmes que Von puisse faire. » Satirique^ La Bruyère se révèle
donc encore théoricien dans son chapitre des Ouvrages de t esprit.
(( Boiieau, dit quelque part Sainte-Beuve V comme moraliste et
comme oitique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une
c^tsdoe perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque
chose de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites,
justes, proverbiales, mais trop aisément communes dans Boileau,
que La Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite.
Il devait trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur
bon sens. Ches M, tout devient plus détourné et plus neuf; c'est
un i^ep&.de plus qu'il' péâètre. » Ainsi, La Bruyère rajeunissait ce
qui avait été dit. Aitisi, dans sa Rhétorique et dans sa Poétique, il
juge comme ses illustres contemporains, encore que, le goût chan*
géant, suivant le moi de Sainte-Beuve, il y aidât insenÂblement*
II
Ces réflexions de Saiiite-BeuVe visent surtout l'écrivain dans La
Bruyère. Queiie en est la valeur, l'originalité? En quoi excelle-t-il7
Quelles sont ses faiblesses? Certes, après Prévost^^aradol, M. Taine,
M. Nisard et même Sainte-Beuve, il serait prétentieux de vouloir
faire neuf. Cependant, puisque le goût varie, et puisque, encore,
les jugemeats les plus définitifs peuvent être, un jour ou l'autre,
réf(mnés par ro{»nion, chacun a le droit de dire conme il pense.
C'est ce que je ferai.
Le caractère commun à tous les é(2rivains du dix-septième siècle,
c'est qu'ils usent du style périodique. Ils aiment les « latinismes. »
Grave dans ses allures, majestueuse dans son rythme, destinée à
envelopper des idées sfmiiualistes et chrétienne, la prose s'allonge
en périodes savantes : le nombre oratoire la régit. D'autant que
tout, alors, tend au discours, à la parole diatoguée et pariée. On
n'écrit point poui* écrire; on écrit pour parler. C'est ce qui explique
tant de négligenees, dans Molièife surtout, dans Boàsuet et dans
Corneille. Je ne suid pas même très sûr qu'on ne puisse en décou^
yrir datte Racine. Quoif[u'il en soit, le tour oratoire dans la période
domine dans les ouvrages du g^:'smd siècle. L'expression s'harmo-
wisfài avec lA pa:]iBée. Bakac^ Descartes» Bossuet, se {disent à la
phrase ample, i^guUèt'e et solennelle, qui déroule les anneaux de
* Portraits tmétairei, I, p. 407.
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896 LA BRSTÈRK HiSTOltlEN
sa chaîne et développe les mailles de sa trame, de telle aorte que
l'idée suivante éclaire l'idée précédente. Dans on tel style, les
« transitions », — je veux dire les articulations réunissant entre
eux les membres d'un corps immense, — sont tenues en faveur.
Boileau reprochait à La Bruyère de ne point savoir lier ses
pensées. Il écrivait à Racine : « Il s'est dispensé du plus difficile
dans l'art d'écrire, à savoir les transitions. » C'était beaucoup dire
que de faire consister tout l'art d'écrire dans l'heureux emploi des
transitions. La Bruyère s'en est passé, en apparence, et il n'en reste
pas moins un écrivain original. Puisque les idées s'en vont chan-
geant, il faut bien qu'aussi le style se transforme. Déjà, au temps
de La Bruyère, l'esprit qui animera le dix-huitième siècle perce
sous les raideurs du masque officiel imposé à la cour'par la vieillesse
religieuse du roi. Des souffles nouveaux se lèvent sur la France;
la révolution commence dans les mœurs et dans l'opinion. La
Bruyère nous apparaît conmie le témoin fidèle de cette transforma-
tion intellectuelle, morale et par conséquent littéraire, qui prépare
le siècle nouveau. Son livre est une caricature presque ressem-
blante. Les portrsdts y abondent, et peints d'après nature. Notation
soignée et exacte des travers qu'ils saisissent, les Caractères ne
sont que, par accident, un traité de morale. C'est ce qui donne,
dans le groupe de nos moralistes français, sa physionomie singu-
lière à La Bruyère.
Quand Montaigne prend la plume, il ne veut écrire qu'un livre
de bonne foi, où il s'exprimera tout entier. Épicurien discret,
trouvant la vie bonne et qui contente ses désirs, il se complaît dans
la description de son v moi ». Au contraire, Pascal s'insjMre de
son ardent prosélytisme. La source de son éloquence passionnée,
c'est son cœur — co cœur d'abord malade, puis, loin du monde,
guéri par la grâce divine. Dans La Rochefoucauld, il n'y a qu'un
désabusé, un ambitieux aigri, et qui prétend élever à la hauteur
d'un système général l'amertume de son égoTsme lassé de tout et de
tous. La Bruyère ne laisse rien transpirer de sa vie intime dans sou
ouvrage. L'homme ne se trahit que dans quelques rares passages;
au contraire, l'artiste s'y montre et il l'avoue simplement, «c S l'oo
affecte, dit-il, quelque part, une finesse de tour et quelquefws une
trop grande délicatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on
a de ses lecteurs. » Satirique, il innove donc dans la matière qu'il
traite; plutôt encore, dans sa manière. Il renonce i la pèiîode,
mieux encore, il la brise et lui prête des ailes. La phrase, vive et
preste, concise et rapide, court, vole, atteint le but, comme une
flèche savamment lancée. Ce qu'elle perd en ampleur, elle le gagne
en coloris, en saillies inattendues; la pensée jaillit, soudaine : die se
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U BRUrUtC HKTOmCN 897
grave dans l'esprit qu'elle surprend. La Bruyère est un « styliste »
mais délicat, mais discret et ingénieux. « De là cette variété éton-
nante de tours et de formes qui procède par définitions, par des-
criptions, par dialogues, par brusques apostrophes, par énigmes
piquantes, par surprises paradoxales; de là ce goût tout à fait
moderne pour le trait, pour ce qui est brillant, énergique on
ingénieu](; de là enfin le pittoresque de certaines peintures, commie
celle de la petite ville, les couleurs crues, tranchantes, poussées
jusqu'au réalisme, de certains portraits. * »
Ne l'avait-il pa3 dit que faire un livre, c'est un métier? Il faut
donc être apprenti avant de passer j9a/ron; il faut donc connaître
les règles de l'art. La Bruyère les connaît parce qu'il les a étudiées.
Son ouvrage, sans cesse retouché, limé, poli, ne sort point d'un
premier jet spontané : fruit d'un labeur patient, qui se met à la
chasse de la préôsion, de la délics^esse dans les nuances, de k
force expressive, il trahit l'artiste hal»le^ savant dans notre idiome
national, expart à toutes les ressources qu'il peut offrir à l'écri*-
vain. — Mais le procédé est viable? — Sans aucun doute; La
Bruyère en use et en abuse. « Homme de cœur, de sens et d'esprit,
dit M. Faguet \ un peu hautain, un peu blessé, un peu morose,
d'une grande pénétration, d'une grande finesse, qui émeut queK
quefois, plus souvent smiuse, presque toujours instruit, )> La Bruyère
est le plus proche de nous par le style, parce que, à l'heure présente,
nous nous préoccupons surtout de la forme, du tour et dû traita
Nous l'imitons, sans toiqours le reconnaître. Du reste, son influence
jusqu'à, nous s'étend à travers le dix-huitième siècle. Picard,
Deslouches, La Chaussée, lui ont pris, pour les mettre au théâtre»
des caractères de second ordre : le Distrait^ le Glorieux ^^ la Petite
Ville. Montesquieu, dans ses Lettres Persanes^ lui emprunte sa
prose leste, sémillante et aisée, qui rappelle, par l'huprévu des
trouvailles de mots et par leur alliance spirituelle, les surprises de
la coQversation entre gens du monde. Celui qui lui doit le plus,
c'est Le Sage, un vrai La Bruyère en a(itk)n. La satire, morale chez
La Bruyère, dans ses iûtentiona, s'aiguise chez Le fiiage dans des
romans satiriques, que ne corrige plus le dessein de rendre les
hommes meilleurs. Le Diable boiteux^ qui fut publié en 1717, a un
ancêtre dans les Caractères. La peinture de l'homme^ les portraits
de certaines gens, se répondent d'un auteur à l'autre : ils sont tous
deux btôu Français.
* J^empf ante cette citation ati beau livre dé MM. Chauvin et Le fiidoiâi
ta Littérature française pur les critiques contemporain, II, p. 319, chez Beliû.
3 Les çrands maîtres du dix'^sept^me siècle, p« 366.
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896 U BRUTtRI nSTORIKN
III
Es^ce que f aurais oublié M. AllaireîNûllettieût; car bcanconp
de ce» observations précédentes ont été, par lui, notées et eipri-
niées* En somme, son livre n'est qu'un coonnentaire aux pages de
l'écrivain : de telle sorte qu'à le lire on revoit tous les noms fameux
daâs les lettres du dît^septième siècle. Mais des réserves sont
nécessaires. ^— « La Bruyère, d'après M. AUaire, aurait voola
se faire auteur; il aurait, longtemps à l'avance, pré^ré son livre H
exercé son talent par un véritable apprentissage. )» Cette opinion
me semble contestable.
Qu'en lÔ7i paraisse la Recherche de la vérité de MalebrâBcbe
et qu'à son exemple, La Bruyère aie conçu fambâtion d'écrire ua
traité sur les mœurs, c'est possiMe. Mais en IWk il n'avait encore
que viBgt-^aeof ms. Est-il naJturel qa'à cet âge, sans avoir encore
TU le monde, -^ cette année-là seulement il entre au service de ia
maison de Condé, comme professeur de M. le Duc, — un jeune
homme se destine à la critiqtre de son siècle tout enti^, et écrive,
dès ce moment, des pages maltresses, comme cdles dont M. AUaire
place la composition à cette date; je veiix dire le parallMe de Cor-
neille et de Racine? Le livre de La Bruyère, comme on l'a va plus
iiaut, à été longuement médité; mais je ne puis admettre que la
mise en œuvre en soit rapportée à la jeunesse de La Bruyère. Pour
écrire le ftuneut parallèle, il fallait une décision dans le jugement,
tme autorité dans la critique, un courage littéraire qui ae reacon-
treot difficilement chez un boriime à l'âge de trente ans. Est-ce
que La Bruyère ne l'aurait pas imaginé lorsque les cabales de
Thomas Corneille et de Fontenelle lui avaient, une jH^emière fias,
fermé ies portes de l'Académie? Est-ce que, enfin reçu, il ne le
renouvelé point, daûs la savante compagnie, soulevant ainsi de
violents murmures, parce qu'il donne la préférence à Bacine? —
Dans le récit très intéressant que fait M. Alkdre («iiap« nxvn ec
nkvm) de l'élection de La Bruyère à rAcadémie^ pourquoi ne t'esl-
il pas souvenu de la riposte des ennemis de son héros? An mois de
juin, 1698, le Mercure Galant, — qui est <f immédiailemeot an-
dessous de rien », — publie ces lignes pleiiies de fid : « L'ouvrage
de M. de La Bruyère ne peut être appelé Livre parce qa'il a uDe
couverture et qu'il est relié comme les livres. Ce n'est qu'un amas
de pièces détachées qui ne peut faire connaître si celui qui les a
faites aurait assez de génie et de lumières pour bien conduire un
ouvrage qui serait suivi... Ainsi, il n'y a pas lieu de croire qu'on
pareil recueil, qui choque les bonnes mœurs, ait fait obtenir à
M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie* »
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U BBCYÉRI HISTOaiER 998
... Je yeux en avoir le cour set M. Allaire s'est trop Boa?eot
livré à un travail de pure fantsdsie, en prétendant expliquer cbnqne
pefisée dft La Bruyère par une allusion h des faîta omtempowns.
De Ténidîtion, oui, certes, il y en a; de lapatiMicet des investit^
tkms GurieuBes, de la sagacité : il y en a beaucoup eo/core. Mais que
d'eqorit inutUement dépensé! que de > conjectures Jbasardéesl que
d'à peu près éana ies rapprochements entre le texte de La Bruyère
et les évéBOiients du jour I En voici quelques exemples, M. AllaÂre
parle de la révocation de l'édit de Nantes, et il ajoute : « Dans
tous ees faite il y avait un pcoMème que La Bruyère ne pouvait
s'expUquer : c'étatent ces conversions si subites à la seule vue des
insignes de l'aotoiité ou de la force armée, d II faut aux eufsmts,
disait-il (chap. xi,. n^ 15Â), les verges et la férule; il fant aux
lioffloies faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures,
dos faâaceaiix, des timbales, des hoquetons* La raison et la. justice,
dénuées de leurs om^iie^ts, ni ne persuadent, ni n'intimident :
Thomme qui est esprit se mène par les yeux et par les oreilles ^. »
Geoi, c'est du Pascal *. Auraitril presseiiti la révocation de l'édit
de Nantes?
£n 1690, la duchesse de Bourbon va être mère. Pour la distr^dret
M. le Prince a dû jouer quelques bons tours à 8anteuL BL Allaire
pro0te de la circonstance pour reproduire le portrait de Ménalque '»
Plas loin, en lit : « H""* la Duchesse eut d'autres fantaisies : elle
voulut voir dias tulipes »t d'où portrait du fleuriste I « Elle voulut
manger des prunes »; d'où portrait de^ l'amateur de. prunes I Ne
fut-elle point curieuse de gravures? Va pour les estampes!... On
nous montre alors l'amateur d'estampes, le numismate, etc.. J'ai
choisi un chapitre où le procédé de M. AUaîre fût bien en évidence. . .
Qui prendrait au sérieux de telles coincid^ces? &i somme, l'au-*
teur n'a cherché dans sa narration qu'une transition fatigante entre
les diverses citations de La Bruyère ; citations déchiquetées, vio-
lentées, arrachées h leur place naturelle pour qu'elles entrent, bon
gré mal gré,. dans un cadre artificiel. En 1686 on joue a une pièce
traj^ue i La Comédie ^ dit H. Allaire^. « D'où vient^ demanda La
Qruyère, que l'on rit si librement au théâtre, et que l'on a honte
d'y pleurer?... » Tout le morceau y passe, et il est Ipng!... Et
M. AllairCi après l'avoir transcrit, ainsi que l'opinion de La Bruyère
sur le roman et la comédie, se permet cette réflexion : a Qeureux
le siècle où le roman et le théâtre n'avaient pas d'autres inconvé-
• Chap. xiY, p. 332.
3 Pensées, l, p. 33 et smv. (Edition Havst).
» Cf. n, p. 334.
^ I, p. 37Î.
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90a U BRUTÈRI HUTORIBI
BientB I On peut douter qu'Us eussent des efiEèts ausâ nuisibles que
La Bruyère yeut bi^ le dire j »
Une ambassade de Siamois arrive à Paris. Les gens de la cour ks
traitent en barbares. Hais, à l'bôtel de Gondé, on se moque de
Tétonnement de ceux qui les regardent comme tels. La Bruyère
est là, aux écoutes, et voici ce qu'il écrit : « Si les ambassadeurs
des princes étrangers avaient des singes instruits i marcher sor
leurs pieds de derrière, etc. » M. Allaire, dans l'admirable poétique
de La Bruyère, qui s'appelle le chapitre des Ouvrages de fesprù^
ne voit qu'une série de réflexions inspirées par les lectures que
son auteur faisait pour ses illustres élèves. Ckmparez les pages
consacrées à La Bruyère, chargé de distraire et d'instruire aussi
M** la Duchesse ^. C'est d'un fantaisiste qui provoque le rire.
Quand des pages entières ne contiennent que des imaginations
pareilles, et qu'on retrouve, ainsi torturé, le texte de La Bruyère,
on serait tenté de croire que l'Académie s'est trompée en récom-
pensant H. Allaire. Mais beaucoup de chapitres apportent des
rapprochements neufs et heureux. Dangeau vient d'épouser M^ de
Lœwenstein : elle a seize ans et lui, déjà veuf, touche à la cinquan-
taine. On rit, i Versailles et ailleurs, malgré que le roi adt assisté
aux fiançailles. La Bruyère n'oublie rien et il lance son épigramme
contre Oronte qui, à cinquante ans, se fait prier pour épouser une
fille de famille, « jeune, belle, spirituelle ». Au châf^tre xxx, M. Al-
lairc suit judicieusement le récit de la campagne de 1690-M, dans
la dernière partie des Jugements de La Bruyère. Il est vrai que
H. Servois^ avait tracé la voie avec sa &cilité ordinaire.
M. AUaire ne se renferme pas que dans son rôle d'historié. Çà
et là il aborde des questions purement littéraires. Plusieurs sont
très vivement étudiées et résolues. Je dterai la comparaison de La
Bruyère avec Montaigne, Pascal et La Rochefoucauld^ On a vu
déjà combien j'avais profité des pages excellentes où, en suivant
La Bruyère, il trace l'idéal de l'éloquence religieuse, tel que le con-
cevaient les grands esprits du temps. Ailleurs il refait, avec beau-
coup de savoir, l'histoire de la querelle des andens et des modernes;
ou bien, il discute qui l'emporte en sincérité vécue de Tartuffe ou
d'Onuphre. U juge Boileau, Radne, Molière, très souvent avec
justesse ; parfois, son opinion me semblerait sujette à caution ; par
exemple, quand il expose la théorie esthétique des trois umtte^
Est-ce que vraiment La Bruyère en parlerait? Je vœs bien qu'3
« n, p. 218 et 219.
^ Collection des Grands écrivains, Œuvres de La Bruyère, II, p. 123-134.
» T. I, p. 66 et suiv.
* T. I, p. 63.
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U BRUYÈRE HISTORIEN 901
loae Racine d'être un « exact imitateur des anciens, dont il a suivi
scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action »; tandis qu'il
reproche à Corneille de ne s'être pas « toujours assujetti au goût
des Grecs et à leur grande simplicité »; mais, ici, s'agit-il des trois
unités? La Bruyère partageait le goût de ses amis littéraires; il
exigeait les trois unités, que Boileau imposait comme la loi suprême
du drame, dans ce précepte si connu :
Qu*eii un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Proscrite par Chapelain, patronnée par Richelieu, promulguée,
pour la première fois, par l'abbé d'Aubignac, dans sa Pratique du
théâtre^ elle a pesé lourdement sur le génie de Corneille; elle l'a
entravé dans les libres essors de son imagination créatrice. Peut-
être a-t-elle contribué à rendre Racine plus parfait. En tout cas, il
ne semble point en avoir subi de gêne. C'est que son esprit, plus
curieux des analyses psychologiques que celui de Corneille, se
meut dans un monde à qui l'espace et le temps sont indifférents...
L'unité de lien n'est guère défendue, même par les partisans les
plus acharnés du théâtre classique. On peut soutenir la nécessité
de l'unité de temps. La tragédie de Corneille et de Racine termine
une crise morale. Quand se lève le rideau, la passion est au pa-
roxysme ; entre elle et le devoir, la lutte s'avive jusqu'à l'extrême.
Il faut que le dénouement éclate. Or les crises durent peu; elles se
précipitent vers une fin heureuse ou vers une issue fatale. J'aurais
aimé que M. Allaire se prit à résoudre ces problèmes délicats, et qui
sont toujours d'un intérêt nouveau pour les lettrés.
... Livre plein d'idées et de faits, où afflue la substance d'ou-
vrages nombreux sur le dix-septième siècle, un peu systématique
dans ses allures et son exécution, offrant une érudition de bon
aloi, trahissant par trop, çà et là, l'idée qui a séduit son auteur,
l'ouvrage de M. Allaire, quoi que j'en aie dit, mérite l'attention de
tous les amis de notre littérature classique. Il est un monument élevé
à sa gloire : les assises solides portent une architecture qui aurait
pu gagner en sveltesse et en légèreté. Elle manifeste, du moins, la
conscience, le talent, la science variée, le dévouement aux lettres
de celui qui le donne au public.
Paul Lallemànd.
10 DÉCEMBRE 1887.
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LES CONGRÈS VITICOLES
1869 A 1887
Les deux réeents congrès de Màcon et de Toalouse ont dooné
une nouvelle inqportance & la terriUe question qui, depuis 1863,
s'est posée à la France TÎticole* L'histoire fourmille d'exemples de
petites cboses en déchaînant d'immenses. Le phylloxéra en fournit
nn nouveau. Vers 1850, J«-B. Dumas annonça à rAcadëaùe des
sciences qull faudrait brûler les serres du baron de Roths(Md à
Ferriëres, de crainte qu'une maladie parasitaire qui y avait été
^>poriée d'Angleterre ne gagnât toute la France. Personne ne prit
cette proposition au sérieux, et lui-même n'insista pas. Si je cer-
nais ce détail, c'est parce que l'illustre savant, étant venu me vdr,
&x 187il, pour parier d'une expérience à faire chez moi de suUb-
carbonate, me raconta ce détaÛ dont lui-même avait été lom de
soupçonner l'importance. C'est pour échapper à ce premier fléau,
simplement gênant et onéreux, que tout un pays s'est précipité
dans la gueule d'un infiniment petit qui a en^outi tant de choses!
Un de nos jeunes littérateurs *, qui, sans approuver les chutes
dans les égouts que Zola faut faire à la langue de Corneille, tient
^and même à dire ce qu'il voit et comme il le voit, laid ou beau,
a fait un tableau aussi salissant que vrai des décadences morales
dans lesquelles cet insecte, invisible à l'œil nu, a entralBé en
maintes navrantes occasions, le chef de la création. Ces chutes ont
été d'autant plus cruelles que les prenûers et plus profondément
tombés ont justement été ceux qui le méritaient le moins.
En effet, ces innocents et pourtant coupables étsûent, pour la
plupart, des fidèles à la sainte légende de la famille et au culte de
l'héritage, cette main que le père tend à l'enfant au travers de la
pierre sépulcrale. Ce sont eux qui ont tout donné, trop donné,
leur peine, leur travail, l'oubli d'eux-mêmes, à la chaîne qui rive
* L'Ennemi, par M, Gustave Guiches. Librairie Quantin.
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LE& CONGRES YITIGOLES 90$
le bcave homme au patrimoine, et sur le cœur duquel de longues
tendresses avaient écrit :
Oh ! ne quittez jamais le seuil de Totre porte.
Mourez dans Ya, maison où votre mène est morte*.
Celui qui a su soustrsûre aux dSssoIfants qui corrodeBt le
dix-neuvième siècle le petit coin cfo cœu? ok ces paroles éUBâeM
écrites, qui a su conserver vivanle celte inscriptioD malgré la bnue
qui éclabousse un mystère qui fat la source' et la force de tant de
vertus d'antan, valîait certes quelque chose, et jusqu'ici, c'était
parmi les ruraux, gentîbhommes eu paysans de son espèce que se
trouvaient ceux qui ne tondraient jam^ns. L'iiistoûre que raconte
M. Guiches nous montre un pôre^ aimant sa fille et son patrimoine
dans cette promiscuîté du eoeur qui fait perdre imile mesure dies
proportions et relations, au pmnt que des parests sincèremeat
tendres perdent avec une égale fflneériié la fortnee des enfaoKs,
leur solvabilité personnelle et le patrimoine comatran dans la
généreuse et respectable ambition de- sauver ces bteiie aimés les
uns pour les autres; alors que loi-mème, dans la Itiutte, ne recueillera
que peine et découragemeni, son âge n^ lui permettant pas d'entrer
^ns le Ghanaan lointaîn qm dore les peines d'augonord'hul àe^
rayons d'un « demain » qui s'enfuît i mesure qu'on l'atteint-
Nous trouvons, au début, le héros de l'faistoirei, déjà toodié
par « fEnnemi, » donnant un festk. Un huissier )e demande;
écoutons les convives vigneron» pendant qu'ils causenit entre eux,
faisant le vide autour de Thomme d'argent que nom. retpouverons
à la fin de Fhistoire.
ce G'est sa femme et sa fîUe qui font la dépense. )» Ils a'aceor^
daient & lui reconnaître des capacités supérieures et une impeccable
honnêteté. Obi pour l'honnêteté passe, il n'y a pas dana le pays,
une famille comme celle-là. G'ei^ de race, a Jamais M. Cliavaaseiir
n'a fait tort d'un sou à n'importe qui. » Us échangërem des regards
de connivence, éliminant )e richard.
Sa fille, habituée à n'attendre de la vie que joies: et fadHtés
sans nuages, grâce au bien-être que )a production jadis &€Île et
assurée du « Perdigoux » donnait à la maison, attendait de son père
ce que celui-ci avait reçu du sien r rhonneur et le patriauoine aimé»
Le père devait à l'enfknt une vie douce et abritée, se cboîsîflsaQt
sons une autre forme le soecesseur à tant de devoirs.
Voilà les prenûères pages du livre; le début est resq^ctablei^
^ Brizûux.
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904 LES COXGRÈS VITICOLES
quoique la conversation de la jeune personne nous ait indiqué
qu'elle connaissait de nom « Théo et la jolie parfumeuse », c'était
de trop, nuds la faute étût à M. Alfred, jeune homme du dix-nen-
vième siècle. Une toute petite bête étaût entrée en scène depuis peu.
Ne serions-nous pas revenus au temps où l'enchanteur Merlin prenait
la forme d'un oiseau ou d'une mouche et où un génie remplissût
alternativement l'immensité sous forme d'un nuage» ou le calice
d'une fleur y sous celle d'un imperceptible scarabée 1 Car cette maison,
encore heureuse en apparence, va être bouleversée de fond en
comble. Et pourtant, elle n'a contre elle qu'une petite bête.
L'honnête homme deviendra un indélicat monomane, et jettera
tout dans le gouffre creusé par « l'Ennemi », honneur, bonheur, sa
fille, tout, tant et si bien, qu'il ne lui restera bientôt plus qu'à en
mourir et comme dernière ressource, l'apoplexie, quand Ja dou-
leur aura dépassé l'élasticité de son cerveau. Tout cela pour avoir
trop aimé ou mal aimé ce que, jusqu'à cette bête de malheur, il était
vertu d'aimer. Les premières pages du livre sont donc bien bon*
nêtes ; voyons comment s'y est pris la bête pour ronger cette hon-
nêteté jusqu'à l'âme. Elle avait d'abord paru très loin, dans un pays
qu'on ne connaissait que par les journaux. On ne s'en inquiétait
pas, elle ne pouvait venir à Marcayrac. L'incrédulité envers ce que
l'on craint est une des plus vieilles embûches de Satan, et pourtant,
toute vieille qu'elle est, elle lui sert encore souvent. « Elle ne viendra
pas ici I » Cette phrase a passé sur la France entière comme un
nuage d'en'eur et de mort. Malgré les preuves inexorablement
successives de la folle vanité d'une barrière faite d'ignorance et
d'orgueil, aujourd'hui encore, des naïfs et même des gens sages en
apparence, espèrent éviter la ruine par l'attente sans défense ou
par des moyens ayant obstinément échoué ailleurs. Bientôt l'enneim
est plus près, on peut aller le voir chez un voisin. Il est sur le
coteau, mais il épargnera la plaine du Perdigoux I Hais non, le
voilà dians la place. On commence par jeter le peu d'argent £spo-
nible chez le pharmacien ; puis, devant l'insuccès du sulfure de
carbone, des sulfo-carbonates, on submerge. Alors l'hypothèque
pose sa lourde griffe sur lejpatrimoine; chaque jour enlève un petit
morceau d'honneur avec un fragment de l'avenir de l'enfant, un
peu de la liberté du vieillard. On parle de ce qu'a dévoré cette
])auvre Tarasque de Tarascon qui, si naïve et par charité pour les
inondés, est venue l'année dernière, faire rire les Franchimans
^e sa carapace antique et si respectée « en Tarascon », qu'^^
lui avait trouée en route. Mais aussi, que venait faire une Ta-
rasque en chemin de fer? Tartarin, si sage au retour de ses cam-
pagnes, lui aurait certainement conseillé de laisser cette insti-
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LES G05GRÈS VITIGOLES 905
tution aux commis-voyagears qui n'ont ni son passé ni son his-
toire, et surtout pas son logis légendsdre.
Je disais donc que la Tarasque n'était rien à côté de ce petit
animal, parce qu'elle ne mangeait que des éléments matériels et
comestibles, et que si vraiment elle poussait le crime jusqu'à
dévorer des fils d'Adam, elle ne mangeait que leur corps et laissait
leur âme à qui de droit. Dieu ou diable, sans intervenir dans la
répartition des apprentis anges ou démons. De chute en chute,
l'honnête homme, le père tendre et fier en vient à accueillir comme
ami un homme qui a de l'argent, mais non seulement il n'a rien
d'autre avec, mais il est l'usurier qui suce le pays; quoique aussi
usé de corps que d'esprit, le désir de se relever dans l'opinion et
une dernière flammèche du cœur l'entraînent dans un rôle d'amou-
reux et de prétendant.
L'enfant élevée dans cette lutte de l'expédient à court terme
contre le fléau sans rémission, bercée par des promesses qu'elle sait
ne devoir jamais se réaliser, et dont l'auteur lui-même, son père,
n'est plus suffisamment dupe pour rester strictement honnête, est
écœurée par le désordre d'une maison qui croule, d'une mère qui
lâche tout; lasse de s'asseoir devant une nappe sale, le cœur brûlé
à la rage de privations non acceptées, altérée de cette soif de bien-
être et de plaisir qu'on puise dans leur absence, elle se jette dans
cette issue offerte à ses appétits mauvais, au plaisir et à la liberté,
et, c'est par cette large porte, ouverte par un si petit traître,
que s'enfuient, l'un suivant l'autre, une longue suite de bonheurs
et de vertus. A la fois martyr et bourreau, le vieux vigneron
les suit, terrassé au moral comme au physique par la bête qui,
en langage savant, s'est d'abord appelée Ryzaphis vastatrix^
puceron des racines dévasteur, puis qui, par analogie avec le
phylloxéra foUicole du chêne, est devenue plus improprement
Phylloxéra vastatrix. Je dis, improprement, parce que ce nom
signifie dessècheur de feuilles, désignation qui, si elle s'applique
justement au phylloxéra de cet arbre, vivant sous les feuilles,
ne convient pas du tout au phylloxéra français qui vit presque
exclusivement sur les racines.
Sortons du roman pour dire comment en cette triste affaire la
science est venue au secours de la pratique affolée et vaincue.
Cela se passait en 1868. On voyait se produire des taches affai-
blies dans les vignes. Quelques vieux avaient remarqué, sans y
attacher une grande importance, que depuis quelque temps les
vrilles étaient moins fortes et moins nombreuses, qu'en un mot,
en bien des endroits, il était devenu beaucoup plus facile de tra-
verser les vignes croisées.
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906 LES CONGRÈS VITIGOLBS
La Société centrale de l'Hérault, iaaaguraDt en présence de ce
fléau cette latte intelligente et active qui la maintient encore
aujourd'hui en tète de la viticulture américaine devenue française,
délégua M. Gaston Bazille, M. Ptanchon et H. Sahnt (encore
aujourd'hui tous les trois sur la brèche), pour étudier le mal mys-
térieux qui, sans causes apparentes, décimait certains vignobles de
la Crau et de Vau cluse.
M. Sahut croyait à un rhizoctone enreloppant les racines cosune
la cuscute enveloppe celles de la luzerne. C'est dans cette idée
qu'il cherchait un cryptogame plutôt qu'un insecte. Pemlant des
sondages pratiqués au château de Lagoy, les ouvriers arrachaient
des radnes au centre d'un point malade formant, comme d'haï»-
tude, tache d'huile au milieu d'un clos de 8 hectares. M. Sahut,
en promenant sa loupe le long des racines arrachées^ aperçut sur
Técorce quelques points jaunes; il passa loupe et racine à M. Plan-
chou qui crut d'abord à un cocddien*; mais plos tard, s'étasc
assuré de la mobilité de ces points jaunes, il les rangea au claa
des pucerons. Notons cependant cette première appréciation due
au coup d'œil infaillible, quoique rapide du savant; il avait déjà
entrevu que le phylloxéra n'était pas un véritable aphidien, cer-
tains caractères le rapprochant sensiUement du cocddien.
Un second mouvement le ramena à la théorie de l'aphidien,
écartée d'abord, et il donna à Tennemi qui devait joner un si terrible
rôle, le nom de Rhizaphis vastatrix. Un peu plus tard le D* Si-
gnoret reconnut l'analogie pouvant relier l'insecte nouveau avec
te phylloxéra du chêne. Cette analogie fut peut-être un peu vite
acceptée, car, en somme, ce f^ylloxera est essentiellemeDt foUicole,
puisqu'il vit sur te dessous des feuilles, tandis que le phylloxéra
français de la vigne est essentiellement racDcicote; je dis français,
car en Amérique la forme galficole, rare chez nous, est trbs fré-
quente; mais, en entomologie, il faut, paralt-ii, accorder une ku^
marge aux changements de formes produits par des variations dans
la nutrition, changements qu'on ne retrouve pas chez les animaux
d'un (Hrdre supérieur. Tous les chardons du monde ne poorrosl
faire un âne d'un lion I Le Rhizaphis devint donc le Phylloxéra
vastatrix^ et c'est sous ce nom qne depuis vingt ans cet infiniment
petit tient en échec les corps savants de toute l'Europe dont
Taudace entreprend une lutte aussi inégale que ceUe de l'homme
contre un infiniment petit, même avec 300 000 fhmcs aa bout de
h victoire.
A la suite de cette première conquête, tes trois cberchears
heureux visitèrent quantité de vignobles attaqués, pour confirmer
leur découverte et, avant tout, Jaire la contre-épreuve de leurs
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LES CnOGliS fmCQLES 907
prenières reeberciies. Après amr rigooreusemetft établi qu'il n'y
jEvût pas de points d'attaque sans insectes, on rechercha ai, dans
les vignobles encore saoïs, on en reecontrersilT La lépoose fat
décisive, le mal était présent ou absent sdon que Tinsecle était
lui-même présent ou absent, et les degrés de maladie et de santé
suivaient rigonrensenent rèksit pfayfloxériqoe.
De prime abord la graade •déco^iv^rte ne fat pas neçoc arec
les honneurs qu'elle méritait : on appela ironiqiieooent ilM. Gaston
Bazille, Planchon et Sahut les entomologistes de THéranlt, aucun
d'entre eux ne professant cette agence, et le nomln*e d'ignorants,
qui en savaient pli» qu'eux^ défia l'antkmédque. La Hste des
inventions et procédés [cnratifs proposés fnt aussi longae et gro^
tesque que celle des causes assignées à un mal dont on ne voulaiit
pas reoonnaitre le phylloxéra oemme auteur. Je suis même forcée
d'aller pins loin et de dire qu'après vingt aas de déCEÔtes inâigéos
par l'inseote, paitout oà il a Àé attaqué de fiwot, il se trouve
encore quelqu'un, et un dépoté encore, pour signer dans le Vol-
taire du 20 octobre la singolière tkade que jo trouve transcrite
et annotée dans le Peiii Paysan de Tonlon, avec quelques com-
mentaires :
NooB lisons dans le Voltaire du 20 octobie dernier un ariitde snr le
phylloxéra, signé par M. de Jaazé, ancien député. Cet article nous a
rendu rèvmir. C'est à ne pas y i^foire. M. de Jansé ne croit pas au
phylloxéra 1 Après cette révélation, il faut tirer l'échelle.
« Le phylloxéra est un pon rouge, dît Tex-député, qni edste snr les
racines des pommiers, des poiriers, des rosiers, sur les balbes des
dalMas et qai ne gène pas la fmeiificatlon on la fliMaison de ces végé-
taux. C'est cependint à cet insecte, qu'ils ont appelé i>hylloxéra, qoe
nos savants officiels ont attribué le dépérissement de nos vignes...
(( C'est sur cette erreur scientifique (pie s'est basée cette rè^e-
mentation déplorable qui fait un délit de llmporfcation d'un végétal
quelconque pouvant receler le redoutable insecte, prétendu Attila des
TÎgnobles...
a C'est encore en vertu de cette erreur qu'on a créé tant de fonc-
tionnaires parasites, émargeant an budget pour une somme de 3 mil-
lions par an«..
(( On voit ce que vaut la légende dn phylloxéra, de cet insecte
destructeur et insaisiseable, se cachant dans une feni&s de rose, on
traversant les mers à la nage.^
« Il est tenqis de mettre fin à la déplorable organisation basée snr
isette légende^ d'anlant plus qœ nos savants viennent de déoonvrir nn
jÈOuyeà msecie, snr rexistance hypothétiqae dn^piel on pourrait greffer
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908 LES CONGRÈS VITICOLES
autant de parasites qu^on en a créés sons le prétexte da phylloxéra.
C*est ainsi que le black-rot, un nouveau destructeur de la vigne, vient
de traverser TOcéan pour venir ravager les vignobles et qo*un savant
inspecteur général vient de faire sur place des expériences sur ce
nouvel insecte...
(( La France en a assez. Il faut supprimer les crédits afférents anx
parasites fonctionnaires du phylloxéra, et abroger toute la réglemen-
tation qu*ils ont imaginée. »
Est-ce assez joli?
Nous avons cité tous ces passages de la lettre de M. de Janzé pour
montrer quel est l'état des esprits dans le monde de nos représentants,
et quelle opinion erronée se font les journaux parisiens de la maladie
qui a détruit nos vignes.
Nous passerons sur le c6té scientifique de la question que Tex-
député parait ne pas même soupçonner. Nous aurions beau jen à le
blaguer quand il appelle le black-rot un insecte. Confondre on cham-
pignon avec un insecte, un végétal avec un animal! U y a là de quoi
rendre jaloux un cuistre de collège. Hais passons.
Ainsi donc le phylloxéra n'est qu'un pou rouge connu depnis les
temps les plus reculés, et c'est sur le dos de ce pou qu'on a bâli la
légende de l'insecte dévastateur de nos vignobles.
Entendez-vous bien, Monsieur Planchon, et vous, Monsieur Mil-
lardet?
Quelle confusion pour vous, Messieurs Fo6x, Pulliat, Despelit, Mo-
lines et toute la légion des travailleurs I
Qu'en pensez-vous, Madame de Fitz- James?
N'avez-vous pas compris, vous tous qui luttez, qui passez vos
veilles, qui prodiguez votre activité et votre argent, qui défendez votre
terrain pied à pied, comme de bons soldats, contre renvahissement
de l'ennemi, n'avez-vous pas compris que le fléau que vous avez l'air
de combattre n'existe pas?
M. de Janzé vous le dit.
J'ai parlé plus haut du phylloxéra du chêne, en disant qu'il était
gallicole ou plutôt follicole. Il y a encore à dire sur ce détâl;
quoiqu'il n'ait pas été donné de suite pratique à une hypothèse
qui avait éveillé l'attention de M. Sahut, il est à remarquer que
les premières vignes atteintes étaient plantées sur des déûiche-
ments de chêne, tant à Roquemaure qu'au château de Ugoy»
près de Saint-Martin-de-Crau ; notamment au plan de Dieu, près
d'Orange, la plantation était faite sur des défrichements si peu
profonds, que pour loger les ceps on dut faire les trous plus prO'
fonds que le défoncement, si bien que, pour s'étendre, ks nànes
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LES CONGRÈS YITIGOLES 903
durent remonter le long des parois du trou. Ce fut là qu'on cons-
tata le cas le plus foudroyant. A la première visite en 1868, il n'y
avsdt que très peu de morts sur ces 100 hectares, âgés de trois
et quatre ans. En 1869, pas une souche n'était vivante; outre qu'en
cet endroit, la plantation était faite sur un défrichement de chêne,
le voisinage de cet arbre était immédiat. On s'était déjà aperçu
depuis un temps que je ne puis préciser, que les plantations sur
défrichements récents de cbesnaies réussissaient mal. Mais de là à
rattacher ce fait à l'invasion et à attribuer au phylloxéra un chan-
gement en sa personne anatomique en vue de ce déménagement,
il y a toute l'épaisseur séparant une vue de l'esprit, d'une étude
suivie et passée dans la pratique usuelle. En 1869 se place le pre-
mier congrès viticole ayant trait à la crise qui prenait une intensité
déjà effrayante pour qui savait voir et prévoir. C'est à ce congrès
que M. Laliman acquit si justement tous ses droits à une reconnais-
sance encore très vivante, quoique son titulaire ait pris plaisir à
en embrouiller et masquer les motifs par une série de paradoxes,
de polémiques et de revendications vraiment triées sur le volet de
la contradiction quand même! Ainsi, il ne veut pas avoir apporté le
phylloxéra, mais non seulement il tient et cela à bon droit, à être
un des premiers importateurs de la vigne américaine, mais il veut
être le seul^ ce qu'il est impossible de lui accorder. En dehors des
importateurs de Roquemaure, en 1863, nous avions depuis long-
temps quelques vignes américaines en France, notamment aux
anciennes pépinières du Luxembourg, etc.
Au point de vue de l'extinction réelle, l'espoir fut vite éteint chez
les clairvoyants; on dut chercher les moyens de faire vivre les
vignes malgré le phylloxéra, et à côté de lui.
En 1879, le congrès viticole de Nîmes fit faire un pas dans la
carrière, et les grandes lignes de défense s'y posèrent. Je ne parle
pas des retardataires comme M. de Janzé qui ne connaissent pas
du tout la question ; mais, parmi ceux qui s'en occupaient le plus
sérieusement, on était loin d'être fixé sur la foi à accorder à'-la vigne
américaine, ni sur la valeur relative des différents moyens de
reconstitution. Entre les quatre systèmes en présence se déchaî-
nèrent bien des orages. On dit que quand il n'y a plus de foin
au râtelier, les chevaux se battent. Mon expérience est moins
exclusive et me montre autant et plus de batailles devant un
butin désirable qu'autour de la disette. C'est ce que l'on vit à
Nîmes, et la vigne américaine sortit un peu plus forte de la dis-
cussion qu'elle n'y était, entrée, quoique certains loustics aient
trouvé joli de rire et d'éteindre ainsi les fallots dont le docteur
Despetis voulait si intelligemment et pratiquement éclairer la
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910 LIS 00KGBÈ3 TITIGOLCS
route des Mparias qui s'ouvrait. Il ne faut pas s'élomiar de h téiu^
cité avec laquelle les vieux vigneroas se cramponnaient i la facilité
de ta vigne qui valat à Noé ce moment d'oubli que tous lui par-
donnent, mais qu'ancun n'oublie, tant les génératiODS se passent
religieusement la joyeusetë du père et la îaueUd du fils. Des quatre
modes de défense ou reconstitutîoD, deux sont locaux, exclusive-
ment restreints à certains milieux. Ce sont : l"" les plantaâcms
dans les sables; 2° la submersion. Les insecticides ne sont qu'un
palliatif exceptîonellement suffisante. La vigne américaine est le
seul moyen qoi permette et promette de rentrer dans la vidUe
viticulture, celle de Noé dont noua parlions tout à l'heure, et
encore ! à la condition de ne faire que des produits directs. Mus
tous ces moyens sont subordonnés au milieu, et tous, sur ce cha-
pitre, sont d'une délicatesse incomparablement pins grande que la
vieille vigne lentement adoptée par les siècles.
Pour les sables, c'est la présence ou l'abs^ce du sel ei de l'eau
douce qui domine la question, puis ce sable doit être par, abso-
lument siliceux et très mobile.
La submersion demande naturellement que l'eau sràt assez abon-
dante pour pouvoir maintenir pendant quarante jours, 40 centimè-
tres d'eau au-dessus du sol, mais il ne s'agit pas de le faiire en en
amenant une trop grande quantité, car si elle excédait 15 ou
18 000 mètres cubes à l'hectare, elle apporterait une quantité
d'air telle, qu'il s'accumulerait autour des racines, les revêtirait
d'une quantité de globules leur donnant cette s^parence argentée
qui prédit l'insuccès. Ces globules fournissent au phylloxéra l'air
nécessaire pour échapper à l'asphyxie cherchée et pour laquelle
il faut la pression de 40 centimètres de hauteur d'eau« La ques-
tion de l'écoulement est fort importante, nous avons vu, à
propos de sa quantité, le degré d'imperméabilité que le terrain
doit posséder pour la conserver le temps nécessaire. Mais là
gît la difficulté contraire, quand il s'agit d'écoulement, car il
faut que celte eau puisse s'en aller très facilanent, tant pour
ressécher et assainir la terre que pour pouvoir faire les façons
en leur temps. 11 faut enfin que l'aération soit suffisante pour ne
pas attirer les maladies cryptogamiques. Dans mes précédents
écrits, je n'ai pas tenu un compte suffisant de cette circonstanœ,
et en parlant de milieux humides je penssûs à des endroits eocaissës
et étouffés comme Yal-Marie, ou à des marécages. Le proCess^ir
Husmann nous l'a dit : « Partout oh régnent les fièvres ou une
forme quelconque de malaria, renoncer à. cultiver la vigne. » Hais
quand on voit l'admirable végétation des vignes des deltas du
Mône, le vignoble de VL le comte d'Espous, au bord de l'étâDg de
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lES GONGBÈS YITICOLES 911
Mauguyo, alors que les vignes de coteaux sont dépouillées : on
voit que l'eau, dans de bonnes conditions d'aération, stimule la
végétation et aide la vigne à se réparer des atteintes cryptoga-
iniques; 2** que Thumidité chaude et étouffée, à évaporation lente,
favorise presque toutes les maladies de ce genre. Je dis « presque
toutes », ce qui peut surprendre le lecteur, mais il verra plus loin
l'exception faite par M. Labmson Scribner pour VUncinula.
Au congrès de Bordeaux de 1881, les insecticides luttaient
presque à égalité (dans les esprits s'entend, non dans la pratique)
avec la vigne américaine, qui, au contraire, se glissait insidieuse*
ment dans les habitudes pour s'y ancrer définitivement, même chez
les plus incrédules. On leur reprochait alors, notamment au
Jacquez, l'accessibilité aux maladies cryptogamiques , mais on
devait voir par la suite que cette difficulté est aussi grande sur la
route des sablonneux, des submersionnistes que sur celle des
américanistes ou des insecticideurs.
Avant d'aller plus loin, je tiens à établir que, si, en les résu-
mant, j'ai conservé l'ordre chronologique des différents congrès,
je ne l'observe pas absolument dans les questions traitées, car les
unes n'ont vécu qu'un jour, les autres sont sorties d'erreurs
auxquelles il serait oiseux de s'arrêter.
Pour la clarté, je récapitulerai ces différents congrès, avec un
résumé très succinct des gains de chacun dans le champ de la
vérité, avec la forme ou la physionomie de chacune de ces
réunions, car la question morale, je devrais dire la question des
caractères, des amours-propres et, trois fois hélas, celle de faire
durer des carrières surveillantes et défensives, a pesé et pèse
encore lourdement sur la vérité. L'Algérie en est un exemple
malheureux. Il est curieux de voh: en cela la république française
marcher pied à pied sur les pas du descendant de Pierre le Grand.
Le gouveraement de celui-ci, par un amusant contraste, croit
naïvement suivre les traces de la république helvétique. Celle-ci,
la plus sage des trois, car le silence est d'or, ne dit rien, et fait
tranquillement ce qu'il est raisonnable de faire, soit de protéger
ce qui se peut défendre, en se préparant à la chute finale de
telle sorte qu'dle s'opérera sur un lit d'espérances déjà réalisées
et visibles, puisque les pépinières, les écoles de grefiEage y fonc-
tionnent, y sont encouragées aussi bien et mieux qu'en France,
mais cela sans le dire! Je ne vais pas si loin dans la suppression
des carrières phylloxériques que M. de Janzé, qui ne fait même pas
une exception pour M. PriUeux, le stratégiste du black-rot.
La viticulture ne peut plus se passer de savants ni de médecins,
pareille à l'honmie du dix-neuvième^ siècle qui a augmenté ses
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9)2 LKS 00NGBÈ8 VITIGOLES
besoins au point que, lorsqu'il a payé comptant l'absinthe, le
tabac, le café-concert, bref toutes les premières nécessités de
F homme parfait de nosjours^ il ne reste rien pour le pidn de la
femme et des enfants, qui ont dû augmenter leurs privations, obtenir
le crédit de pitié chez le boulanger et réduire leurs besoins pour
faire place à ceux de leur dominateur.
La femme, je veux dire celle qui n'a rien de la Sarah stérile et
méchante qui déjoint les ménages, vilipende l'épouse travaillant
jour et nuit et qui ne trouve au bout de la vie que la rue froide où la
jetteront des fils et des maris qui n'auront plus besoin d'elle : celle-là
n'a pas augmenté ses besoins, mds bien ses privations. Ce n'est
pas d'elle que s'occupe Louise Michel, et elle fait bien, car, malgré
le silence de sa protestation toute de travail et de courage, elle
trouvera son heure; fortifiée dans la lutte d'une vie difficile, elle
n'aura qu'à attendre patienmient que ses tourmenteurs, abrutis,
énervés, lassés, viennent appuyer leur découragement efTéminé sur
la tendresse forte et généreuse qui survit et grandit sous l'épreuve
et le travail. Biais la vigne du dix-neuvième siècle n'est pas ver-
tueuse et elle aussi a fortement augmenté ses besoins, comparée à
celle qui de 1851 à 1872 a fait faire de telles fortunes dans l'Hérault
que, si je citais les chiffres, je ne serais pas crue. Par contre,
bien menée, ses ressources sont plus grandes; de même que c'est
dans les temps troublés que les habiles financiers font les plus
grandes fortunes, qu'à coups d'adresse et de capital ils soutirent
honnêtement, avec plus ou moins de formes, aux maladroits et aux
prodigues. En ce moment, le succès dans la voie normale est encore
un problème pour beaucoup de terrains, mais il reste beaucoup à
faire avec le marché aux plants, justement à cause des inconnues
qui existent encore sur l'adaptation et sur la forme de multiplica-
tion la plus apte à vaincre ces difficultés. Gomme plants, nous
avons eu, avons et aurons encore une succession de variétés à la
mode qui n'a pas cessé de fournir aux intelUgents les éléments
d'un commerce prodigieusement lucratif. A partir du Jacquez qui
a ouvert la marche à 1000 francs pour les mille boutures, passant
par le Riparia à 300 francs, et qui par la quantité qu'il en donne
faisait rapporter à ses débuts des 10 000 francs à Thectare, jus-
qu'à l'Olhello, qui vient de finir une phase lucrative, commençant
à 1500 francs pour 1000 boutures de second choix chez M. Sabatier.
Il cède la place aux hybrides d'Aurelles, au plant des terrains cal-
caires qui va nous venir d'Amérique et à certaines formes du
Rupestris du plus grand avenir. Comme modes de multiplication,
nous avons eu et nous avons encore, surtout en Beaujolais, la
bouture greffée. Impossible pour les maladroits, elle donne, chez les
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LES CONGRÈS Y1T1G0LE3 913
gens de bonne volonté, au dire de voyageurs très compétents, plus
de reprises que de simples boutures n*en ont données dans les
grandes admuiistrations marchant à coups de mercenaires.
Vient ensuite la bouture à un œil qui, longtemps et modeste-
ment couvée et ensevelie sous un monceau d'objections et de doutes,
vient de relever crânement la tète aux deux congrès de Toulouse et
de Mâcon. Celle-là sera longtemps un objet de commerce lucratif,
car il ne sera pas facile d'arriver du preoiier coup aux résultats
que peuveut donner une longue expérience acquise au milieu des
difficultés dues autant aux ignorants entêtements qu'aux difficultés
inhérentes à la chose. A l'heure qu'il est, elle est encore fréquem-
ment incomprise, même de gens qui, à en juger par leurs antécé-
dents ou leurs prétentions, devrsdent au moins en connaître les
formes visibles, sinon les aptitudes. Un arboriculteur qui passe pour
capable dans sa spécialité, et qui, par une succession de hasards
singuliers, en est venu à diriger une petite pépinière du gouverne-
ment et à fsdre un cours élémentaire dans une école de fondation
particulière, s'est dernièrement lancé dans l'arène au sujet de la
bouture à un œil, et moi à sa suite, croyant qu'il sortirait un sup-
plément de lumière de la discussion ; je l'ai suivi lorsqu'il a parlé
« d'un procédé pratique pour remplacer la bouture à un œil I » Mais
le remplaçant qu'il proposait n'y ressemblait pas du tout. Il a
répondu à mes objections, fondées sur dix années d'études et d'ob-
jservations très suivies, qu'avant de le faire, il avait dû aller voir
-des boutures à un œil, afin d'en parler en connaissance de cause, et
mettre une heure d'examen en face de dix années d'études au milieu
d'auteurs ou de praticiens absolument vétérans! Donc, quand il a
parlé la première fois, il n'en savait pas le premier mot, ce que, du
reste, le résumé de ses observations de première vue prouvait
surabondamment. Il le prouvait si bien, qu'en vertu du principe
qu'on n'écrit pas pour ceux qui savent ou devinent, mais pour ceux
qui ne savent ni ne devinent, je compte laisser tomber une polé-
mique stérile et roulant sur des truismes de la force de celui-ci :
« l'expérience démontre que les végétaux doivent être plantés droits,
. et la direction oblique est favorable à la végétation », comme si tout
le monde n'avait pas Vu appliquer cette direction aux bras des espa-
liers. Je prendrai cet article de M. F*** comme programme de
l'explication à la fois élémentaire et complète qui m'est demandée
de toutes parts, depuis un article à la fois timide et audacieux publié
^n décembre dernier dans le Messager agricole de Montpellier et
auquel je renvoie les curieux, ne voulant pas entraîner les lecteurs
jàxx Correspondant dans des aridités techniques.
Des deux derniers congrès a surgi la réponse à la plupart des
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914 LES CONGRES TITIGOLES
difficultés d'adaptation. Après de grandes hésitations, je dirais
même de grandes préventions, les vignerons persécutés par la
compacité de certains sols et par la composition de certains autres,
se sont décidés à regarder et à voir que la forme du racinage de la
bouture à un ceil lui permettait de vivre dans la couche arable au-
dessus d'un sous-sol inhospitalier, sans lui défendre les incursions
dans une profondeur fertfle si elle se rencontrait et si la nature
ajpéciale du cépage l'y portait. 11 est assez bizarre que dix-huit
années de bataille avec le terrain, dans PHérault principalement,
n'aient pas fait penser plus tôt aux difficultés de sous-sol qui, en
Champagne et ailleurs, avaient obligé les vignerons, pour trouver
dans 10 centimètres autant de racines que dans 80 et plus, de
recourir à un provignage perpétuel, créant un réseau radiculaîre
horizontal de racines s'étendant sur le sous-sol comme, verticale-
ment, le lierre grimpe sur un mur. De reconnaître ce feit, de voir
l'analogie de principe reliant la bouture à un œil au provignage, à
son appîication dans les terres peu profondes, îl n'y av^t qu'un pas
qui a été franchi aux deux congrès de 1887.
Sur le chapitre greffage, une vérité grandissante depuis sept ans
était la greffe de Cadillac, système obéissant plus complètement aux
lois de la physiologie que la greffe ordinaire en ce que sur celle-
ci la transformation s'opère sans interruption dans la végétation.
Le fait d'abattre la tête d'un végétal constitue, même dans cette
inconsciente existence, un choc qui, en paralysant pour un temps
la source même de la vie, risque de la supprimer définitivement. De
plus, le greffon a besoin de rentrer le plus vite possible en acti-
vité, avant que Tinaction nejpermettc à ses surfaces de s^altérer par
la dessiccation. Au lieu de se souder, comme on le dit des bles-
sures, « par première intention », il se désorganise sur ses coupes,
rendant impossible pour plus tard l'échange de sève qui, pora*
bien faire, devrait se produire hnmédiatement, étant le résultat
cherché dans l'opération. Enfin, troisième inconvénient de la greffe
à tête abattue, la sève que les racines continuent à produire, ne
trouvant pas d'issue là où aboutissaient les vaisseaux qu'eHe goi^,
s'en crée, sous forme de rejetons très rapidement formés, tu leur
voisinage immédiat avec les racines ; admettant que la grdfe prenne,
ces rudiments de bourgeons constituent une difficulté et exigent
une surveillance incessante, pendant un temps dont on ne saurait
prévoir la longueur. Résumons ici les triples difficultés de ht greffe
à tête abattue : 1* suspension de végétation, *» dessèchement du
greffon, 3* production abondante de rejetons qui, en vrais parasites
qu'ils sont, poursuivront le greffon pendant toute son existence,
vivant de la substance à laquelle il devrait seul avoir droit.
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us iXXmta TinC0LE3 915
Récaptalons nudntenant les avantages de la greffe de Cadillac,
l"" la soudure se fait pendant Tautomne à Yèpoque où la sève est
acthre sans être exnbérante, 2"" le grefion étant de bois jeune, par
coBséquent moins prompt à entrer en Tégélatîon, ccmunence par se
souder sagement au lieu de s'emporter sur une situation imparfaite
ment établie. S*" Enfin et surtout, la tran^rmation s'opère sans
faire traverser an porte-greffe la crise dangereuse et souvent mortelle
de FablatioQ de son système aérien.
La même période de 1861 à 1887 a vu naître en Fraj:ice le mildew
et ses terreurs, et j'ajouterais, la plus illogique des surprises, car,
outre qu'il n'est pas bien prouvé que le mildew n'ait pas déjà existé
en France, il était parfaitement oonnu qu'il causait en Am^que de
grands désastre. Cet optimisme qui laissait croire que l'on impor-
ta:ait la vigne américaine, accompagnée de tous ses avantages,
mais séparée de tous ses inconvénients, était vraiment imprudent;
mais la punition aurait certes dépassé la faute si, grâce au proies-*
seur Millardet, le sulfate de cuivre, logiquement employé, n'était
venu barrer le passage au fléau diez les vignerons assez sages ou
déjà assez sévèrement punis pour se dédder à l'employer à temps
(c'est-à-dire non seulement avant quil n'y aoit^ mais avant qu^il ne
puisse y kre). Un vaste et illogique découragement suivit chez pin-
ceurs cette déception, car cette manie de croire le fléau dangereux
pour le vmsin et pas pour soi serait mie amusante forme de la
naïveté qui accompagne la possession dans tous les ordres d'idées,
si elle causait moins de mai. Mais les malbeureux qui ne voulaient
pas croire que le nouveau moiide nous réserva encore cette flèche
en son carquois, ont été encore plus douloureusement surpris par
Tarrivée du bhck-rot dont l'entrée en scène était au contraire par-
fûtement prévue par tous oeux qui connaissaient la vigne améri*
caine avant de se fier à ses caprices en même temps qu'à sa géné-
reose vitalité.
Nous avons vu plus haut que le mildew , sinon vaincu, serait tenu
en échec par le sulfate de cuivre. Le commencement des communi-
cations de M. Pierre Viala, le jeune professeur envoyé par le gou-
vernement pourdiercher en Amérique, avec une sagacité déjà bien
connue, un supplément de lumière sur le black-rot et le plant des
terrains calcaires, de même que le rapport de M. Lambson Scribner,
nous font croire que si le black-rot est incoercible une fois sur le
fruit, il peut être entravé dans la phase foUicole qui précède l'inva-
sion de la grappe. Cette croyance repose sur un remède de bonne
femme s'il en fut. Les ménagères américaines et les marchands de
fruits protègent effectivement leurs raisins du black-^ot en les
enfermant dans des sacs en papier. Ce qui équivaut à dire que le
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916 LES CONGRÈS YITIGOLKS
fruit n'agit que comme miroir des feuilles et que c est chez ces
dernières qu'il faut poursuivre le crime et le criminel.
Après cette nouvelle digression, revenons aux diOFérents con-
grès : le premier, qui a ouvert la nouvelle ère viticole a donc été celui
de Beaune en 1869, c'est là, comme nous l'avons déjà vu, que M. La-
liman a proposé la vigne américaine comme baume aux blessures
qu'elle-même avait faites. Après ce congrès, c'est dans les réunion»
plus modestes, mais non moins actives, de la Société centrale
d'agriculture de l'Hérault que l'étude s'est continuée de la façon
la plus effective. C'est là qu'a été préparé le voyage d'études de
M. Planchon en Amérique, en 1874, si fertile en résultats pratiques.
Puis le congrès de Lyon, auquel je n'ai pas assisté; mais, d'après
les récits qui m'en ont été faits, il n'a pas eu une très grande
portée pratique et je n'ai remarqué que deux choses : la première,
c'est que, dans cette région, le Vialla semble supérieur aux autres
cépages, même au Riparia^ puis un incident comique qui a marqué
la fm de la réunion.
La salle était empruntée, moyennant bons deniers trébuchants, à
la ménagerie ambulante Pezon, très connue des provinciaux. A la
dernière séance, on fit quelques difficultés pour écouter M, Prosper
de Lafitte, probablement parce que son pessimisme sans issue
chatouille l'inquiétude sans la jamais calmer. Cette irritation et sa
persistance habituelle retardèrent la conclusion de son discours, de
sorte que, pendant qu'il se cramponnait à la tribune qu'on lui dispu-
tait, survint, avec la fin de la location, l'heure de l'entrée des singes.
Il s'en suivit, m'a-t-on dit, la scène la plus curieuse, l'auditoire
riait, M. Pezon tempêtait, son public piétinant à la porte; les singes
étonnés ou amusés, je ne sais lequel, cernaient M. de Lafitte en loi
faisant des grimaces; lui, ferme et noble, parlait toujours, jetant
sa parole en défi aux singes et aux hommes I
Passons au congrès de Nîmes, cette ville si austère dans ses
classes élevées, si profondément amusante dans ses coudies pro-
fondes. Je n'y assistais pas non plus. On y constata, chez un noyaa
assez considérable de propriétaires voisins, un élan très marqué
vers une reconstitution heureuse qui, depuis, a marché d'un pas,
peut-être plus lent que ce qu'on avait espéré, mais quand même
parfaitement sur. Le privilège assez marqué qu'a eu le département
du Gard tient à ce que la plupart des terres y sont siliceuses; les
rares échecs qu'on y a rencontrés ont tenu à des entêtements et
imprudences de subalternes, voulant utiliser leur bagage d'expé-.
riences surannées. Lors du congrès de Nîmes, on en était encore^
comme espèces, au Taylor, à l'Herbemont, au Jacquez surtout, et lo
Riparia commençait la carrière qui devait avoir une si grande fia.
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LES CONGRÈS YiTIGOLES 917
aux déceptions de l'Hérault. Elles eussent été évitées si^ au lieu
d'en rire, chacun avait aidé le docteur Despétis à mettre ordre et
classification dans l'innombrable tribu des Riparia qui arrivait de
tous les points de l'Amérique. En 1881, le congrès international de
Bordeaux réunit tous les viticulteurs zélés. Ce fut la première affir-
mation internationale de la vigne américaine, quoiqu'en réalité on
y fut très en retard sur celui de Nîmes de deux ans plus vieux,
cela tenait aux éléments parisiens qu'y apportait la note des débu-
tants phylloxéra. Je me rappelle avec étonnement, en pensant à
l'aimable orateur du congrès de Mâcon en octobre, d'avoir eu
maille à partir avec M. de Laroque, et bien d'autres, parmi lesquels la
plupart sont aujourd'hui d'ardents américanistes. Entre les congrès
de Bordeaux et de Villefranche, il n'y a eu que la continuation des
réunions de Montpellier, toujours aussi suivies. En 1883, il y vint
une députation de vignerons du Beaujolais, à laquelle s'étaient
joints quelques propriétaires d'Issoudun. Ils furent surtout très
frappés de la différence existant entre ce qu'ils voyaient et ce qu'on
leur avait raconté. Je me rappelle que l'un d'eux s'amusait à lire à
haute voix dans un journal de chez lui une description mensongère
des vignobles périssant de l'Hérault pendant qu'il avait leur splen-
deur sous les yeux.
Nous avons déjà vu que c'est au congrès de Villefranche 1884,
que s'est très justement placée la bouture greifée. C'est aussi à
Villefranche que, par la voix si autorisée de M. PuUiat, a com-
mencé la carrière publique du Rupestris^ que, dans ma très mo-
deste opinion personnelle et particulière, je considérais depuis
quelque temps comme l'avenir des terres extra-sèches, quoiqu'il
sache s'accommoder de mieux.
En 1886, nouveau congrès de Bordeaux, surtout remarquable
par les communications de M. Millardet au sujet du mildew; par
les savants et patients travaux de ce professeur, il avait trouvé
un maître dans le sulfate de cuivre. Chose bizarre, Cadillac est à
2 heures de Bordeaux, et à peine si on a parlé de la greffe qui
porte ce nom. Je crois même avoir été seule, avec M. Sahut, à avoir
fait le pèlerinage de Loupiac où réside l'âme savante de cet actif
petit comice, dans la personne de M. Dezeimeris. Avant d'aborder
les deux derniers congrès, il est nécessaire de revenir en arrière
I>our revoir en détail le chemin parcouru pendant cette période
de vingt années.
Il peut sembler oiseux de raconter aujourd'hui ce qu'est la
Tigne américaine, et c'est pourtant cela que je vais entreprendre
dans le but très spécial de débarrasser cette histoire de toutes les
légendes, vrsûes, fausses ou inutiles, qui encombrent un sujet
10 décembhb 4887. 59
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^18 LES OmiGRÈS TITHX)LES
OÙ la vérité est une et Terreur légion. Je vais doDc opârer m
élagage sévère, de même que pour oKiintenir un arfwc en vigueur
et fertilité on lui ôte tout ce qai ne lui sert plus.
Inutile de rappder la légende du fils d'Eric le Ronge ni cette
grappe chanaanesque, emportée par l'enfant de la Scandinavie.
Ce document, qui avait chatouillé mon amour-propre national, me
parait manquer 2Ji)solument de probabilité. Arrivons de suite à la
période écoulée entre 1615 et 1800, oit les Américains firent de
vains efforts pour acclimater les vignes européennes. Vers 1800,
ils entrèrent dans la voie dont nous recueillons aujourd'hui les
bénéfices et s'adressèrent à la sélection des variétés indigènes pour
capter une viticulture qui les fuyait sur les chemins battus du vieux
monde. La colonie de Vevay avait d'abord apprivoisé le Skuylskill,
un Labrusca^ sous le nom de Cape, tandis qu'un peu plus tard
un Français, Nicolas Herbemont, multipliait un pied, acdd^tel-
lement en sa possession, auquel il donna son nom, et qui, après
avoir été soupçonné de nationalité européenne, fut reconnu
comme présentant tous les caractères d'une variété sauvage du
Missouri. Ce plant est aujourd'hui un des phis beaux joyaux de
notre viticulture ; de plus, il a fourni un ancêtre au Jacquez^ le
plant présentant l'adaptation la plus générale que nous possédions.
De 1800 à 1860, la viticulture américaine a lentement, mais très
sciemment marché dans une voie sage et savante. Savante, parce
qu'à défaut de tradition, découragé par ses efibrts pour conquérir
la vigne d'Europe, le Yankee, l'inventeur du time is money,
s'était aperçu qu'on avançait beaucoup plus vite quand on savait
o(i on allait, que quand on apprenait les routes à tâtons, en faisant
mille pas inutiles. Aussi, appelèrent-ils les savants à leur aide.
Autour de 1850 apparurent les meilleurs gains des ardents cher-
cheurs d'espèces qui nous occupent : ce furent le Tayhr^ Riparia
sélectionné par le juge Taylor, et le Norton' s Virginia trouvé par
le docteur Norton et vulgarisé par un ardent et savant viticulteur,
Longworth. Ce cépage, presque synonyme du CynthianOy fait mer-
veille paraît-il, dans la Drôme et la région environnante; en
Amérique, il représente la meilleure forme de YEstivalis du Nord.
C'est ici que se place une rechute onéreuse dans la voie euro-
péenne. Averti par le passé, on ne s'y lança d'abord qu'à moitié,
en recherchant des hybrides entre les meilleures espèces des deux
mondes; mais combien cette planche devait être gHssante, et com-
bien trop elle pencha vers les beaux, gros et juteux raisins de France
et d'Allemagne? Aussi, en 1870, et même un peu avant, cCTtaines
variétés devenaient-elles subitement « délicates », et même on en
venait à la«î greffer sur des variétés à racines plus rustiques, autre-
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us GOr(GBÈS VmCCMiES 9ia
ment dit^' ces hybrides, trop européens, cessaient de résister au
phylloxéra, ennemi alors absolument inconnu des viticulteurs,
quoique déjà trouvé mais pas encore mesuré, comme conséquences,
par le professeur Riley. Ceci se passait peu de temps avant l'ar-
rivée en Amérique, de M. Planchon. A partir de ce point et de la
rencontre des professeurs Planchon et Riley, la France et l'Amé-
rique, aussi effrayées Tune que l'autre, mardièrent de conserve.
Parfois elles se font des politesses sous la forme d'imitations ré-
trospectives, et d'autant plus retardantes que les distances et les
lenteurs de traductions, rendues nécessaires par l'ignorance très
générale de la langue française, font fleurir des théories fran-
çaises au moment où, ayant trouvé mieux, on les quitte en France.
Autre exemple de ces échanges si nuisibles. Dans tous les livres
américains, antérieurs à l'échange d'idées et de pratiques que je
signale plus haut, on lit que le meilleur plant pour tous les usages
est la bouture à un œil. £n ce moment, après une longue, illo^
gîque et surtout paresseuse hésitation, voilà le mouvement français
qui s'engage pendant qu'il s'arrête en Amérique, où le procédé
bénéficiait de tous les avantages qui s'attachent au fait d'avoir
depuis longtemps passé dans la pratique générale, uniquement
parce que ce procédé n'était pas courant en France. Il est pro-
bable que son titre de be^ plant for ail ptcrposes tenait au même
motif, qui, dans les terrains diiEciles, le fera adopter en France :
soit un radnage superficiel lui permettant de vivre dans la couche
arable sans faire d'emprunt au terrain inférieur.
Nous voilà arrivés à la ^ande question du moment, le radnage
superficiel.
Cette année a fait un progrès aussi grand qu'imprévu dans cette
direction que, depuis quelque temps, je signalais avec autant de
timidité que d'insistance, si toutefois ces deux mots ne s'effrayent
pas de se trouver enseDable. Je les risque, car ils disent exactement
ce que je veux dire, soit que j'avançais timidement mon idée,
parce que je savais par expérience combien elle rencontrerait d'op-
positions, mais que je la maintenais avec insistance parce que plus je
l'examinais, plus je voyais, en elle une forme rapide et plus physio-
logiquement raisonnable d'obtenir les avantages conquis jusqu'ici
dans les terrains difficiles par les provignages constants.
Les deux congrès d'octobre ont surtout été saisis de cette ques-
tion des racines superfidelles, puis de celle des maladies crypto-
gamiques, le black-rot et le eonyothvrium diplodiella ayant semé
dans nos rangs une juste et très nouvdle terreur. La greffe de
Cadillac a eu une bien plus large part qu'elle n'avait eue à Bordeaux,
l'année précédente. Nul n'est profite dans son pays, c'est le cas
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020 LES GOSGRËS TITIQOUSS
de le dire, car je vois chaque jour le secrétaire du modeste petit
comice de Garons répondre à des demandes accompagnées d'un
timbre-poste lui demandant des modèles de greffes de Cadillac,
alors que plus d'un Bordelais n'a jamais vu celles qui prospèrent,
depuis sept ans, entre les mains de leurs inventeurs, sur les bords
fleuris de la Gironde.
Ce qui était très remarquable et excellent dans les deux congrès,
a été le parti pris de travail utile, à l'exclusion de tout esprit de
parti dans des choses où cet esprit n'a rien à fûre. Chacun est
évidemment resté fidèle à ses dieux, et je l'en félicite, mais aus^
lesdits dieux ont eu garde de s'immiscer dans des questions où les
principes, sauf l'honnêteté, toujours la bienvenue partout, n'avaient
que faire. C'est ainsi qu'on a vu le congrès de Toulouse, essen-
tiellement gouvernemental, accueillir avec une faveur méritée les
travaux de M. l'abbé Sanderens, professeur de chimie à l'Institut
catholique, tandis que des orateurs, pris dans les groupes les plus
divers, apportaient, chacun dans sa spécialité leur contingent de
lumières.
A ce propos, je me souviens d'avoir entendu de vieux protes-
tants, appartenant à cette vieille roche qui ne voyait dans le sup-
plément de liberté octroyée par la Réforme que l'obligation de
faire mieux et de réfléchir davantage, nous vanter cette tolérance
heureuse de rechercher le bien où il se trouve; j'ai cuâlli dans
un in-quarto manuscrit de la main d'un membre distingué de l'Aca-
démie des sciences de Marseille, le texte du discours suivant
prononcé vers i780 : « Nous avons un règlement qui exclut tout
membre d'aucun corps religieux, de l'Académie. Ce règlement parait
devoir être adouci, car, Messieurs, peu nous importe qu un savant
soit dans un casque ou dans un froc, pourvu que ses lumières puis-
sent nous être utiles et honorables. Une académie doit être ouverte
aux talents, pourquoi en exclure des hommes élevés, parfois des plus
grands? D'ailleurs, dans une ville où les moines sont en possession
des observatoires, nous ne pouvons que difficilement nous passer
d'eux. Nous trouverons dans leurs nombreuses bibliothèques des
secours très utiles. Leurs loisirs et leurs connaissances et toutes
ces facilités leur donnent le moyen de faire des observations déli-
cates et difficiles que le défaut d'observatoires, le défaut d'instru-
ments et le défaut de temps nous rendrait peut-être impossible.
« Je sais, Messieurs, que quelques-uns d'entre vous appréhendent
un esprit d'intrigue et de domination, dont on les accuse, Tasàs les
temps changent et cet esprit se perd. Lors même que les moines
paraissaient le plus occupés de s'immiscer dans les affaires géné-
rales^' et particulières, les Mersennes et les Maignans ne remuaient
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LES CONGRÈS VÎTICOLES m
point ; indifférents sur les affaires d*État, trop élevés pour celles
des particuliers, ils cultivaient en paix les sciences et enrichissadent
e monde de leurs découvertes. Tels étaient ces fameux religieux
dans un siècle en proie à la superstition et au fanatisme, sources
inépuisables d'intrigues et de cabales, et quand il serait vrai que
les mêmes désordres régneraient parmi les moines de ce siècle, et
que ceux que nous admettrions dans TAcadémie conserveraient cet
esprit de domination, convenez que, n'étant point sédentaires, nous
serons exposés à les perdre presque en les acquérant. »
M. Delafosse a présidé ce congrès avec toute la dignité que
comportait une solennité de cet ordre, et avec cette bienveillance
pondérée, motivée et constante, qui fait parler les savants dis-
crets et taire les suffisants bavards.
Le président était admirablement secondé par M. E. Hébrard,
président de l'exposition. Quoiqu'il fut depuis plus de trois mois
sur la brèche, présidant des jurys, organisant tout par lui-même,
son activité et sa bonne humeur ne se sont pas démenties un
instant; constamment aimable, l'esprit toujours présent, il s'inté-
ressait à tout, malgré la fatigue inséparable d'une'œuvre aussi com-
plète et aussi longue que celle qu'il a menée à bien. En un mot, il
a terminé sa longue mission aussi brillamment qu'il l'avait com-
mencée et a tous les droits, ainsi que M. Delafosse, à la recon-
naissance de ceux qui, de près ou de loin, sont intéressés à la
question agricole et surtout viticole. Le congrès de Mâcon coïnci-
dait avec les trois derniers jours du congrès de Toulouse, soit les
20, 21 et 22 octobre. J'ai dû quitter la séance du 21, sitôt que j'ai
eu donné les explications demandées sur la bouture à un œil, et
j'ai même dû laisser sans réponse les dernières questions qui
m'ont été adressées, les minutes m'étant comptées pour arriver le
lendemain à huit heures du matin à la séance du mildew de Mâcon.
J'étais désolée de reconnaître aussi mal l'aimable réception qui
m'était faite à Toulouse, mais j'étais invitée avec tant d'insistance
à Mâcon, que je ne pouvais faire autrement que de courir de l'un
à l'autre, en remerciant ceux que je quittais en même temps que
ceux qui me recevaient. La réunion de Mâcon avait une origine
toute différente de celle que je venais de quitter, tout en conser-
vant le même cachet de dévouement et d'abnégation dans un
intérêt général. Ce congrès était entièrement dû à l'initiative
privée. Longtemps à l'avance, M. le marquis de Barbantane s'était
assuré le concours des sommités viticoles de tous les départe-
ments, il les avait groupées autour d'un programme bien conçu, et,
pour donner plus de solennité et en même temps plus d'ai trait à
son œuvre, il avait organisé à la suite un bal des plus brillants, et
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922 LES CmiKtS TITIGOUS
comme fin, im concours hippique. Les matières trûtées oat été les
mêmes que celles étudiées à Toulouse, sauf que certains points
prenaient, en Bourgogne, une actualité plus intense. La question
de l'adaptation et les racines superficidles est dans toute son acuité
pour les terrains bourguignons, aussi ai-je dû y laisser le Riparia
à un œil que j'avais apporté, afin qu'après mon départ U ré-
ponde de yisu aux questions et môme à l'erreur qui reut que la
direction des racines soit entièr^nent dépendante de Tespèce et
indépendante du mode d'obtention du plant, alors que c'est l'inverse,
la nature conservant en partie seulement ses droits. Le Riparia en
question avait justement une couronne bien garnie de racines
absolument horizontales et superficielles, et, au-dessous, les restes
de deux fortes racines pivotantes brisées à l'arrachage, prrave
qu'avec la bouturage à un ceil on profite des avantages du terrain
profond qu'on a et qu'on se passe de celui qu'on n'a pas.
La greiife de Cadillac, nullement essayée encore à Mâcon, y offre
un intérêt très particulier et plus grand que dans la Hante-Garonne,
à cause des Àfficultés qu'ofi're la greffe en place dans les pays
moins diaud et surtout moins lumineux que ceux dans lesquels
elle réussit d'une façon si générale. Que dirai-je du discours de
M. Gaston Bazille, il a été charmant, éloquent, et a fait comprendre
une fois de plus pourquoi le Nord emprunte si souvent des hommes
d'État au Midi.
Je ne puis finir sans dire qu'à Mâcon M. Dejardin a été écouté
comme un prophète. J'espère que les Nimois auront fait mentir le
proverbe et qu'ils s'en seront souvenus dans son pays.
£n somme, l'entrain, l'attention, ont été très vivement surex-
cités à ce congrès si merveilleusement organisé, et je ne peux
mieux faire, pour terminer ce récit, que d'emprunter les paroles
avec lesquelles le président a clos une réunion qui était son œuvre
et dont il avait tant de raison d'être fier :
« Je remercie les hommes éminents qui ont bien voulu prendre
part à nos travaux, qui ont été l'honneur et les lumières du con-
grès, et je confonds leurs noms avec les trois sentiments qu'ik
inspirent : confiance^ courage^ espérance, j»
LowENHjELM, duchesso de Frrz-jAiœs.
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REVUE DES SCIENCES
Médecme et hygiène générale. — Le grand air et la pihisie. — Dangers de
Tair confiné. — Expériences d'inoculation de latuberculoee &ur des ani-
maux vivant à Tair; insuccès. — Les mêmes expériences réussissent
dans Tair confiné. — Nouvel appareil d*aératîon des appartements. —
Les produits de la respiration des malades directement rejetés au dehors.
— Importance du procédé pour les personnes vivant avee les pthisiques.
— Nouveau traitement préservatif de la xage. — La vraie et la fausse
rage. — Vaccination préventive avec Teaseûce de Tanaisie. — Théorie
des médicaments-vaccins, — Les lapins de la Nouvelle-Galles du Sud.
— Appel du gouvernement. — Les dévastations des lapins. — Une réponse
de M. Pasteur. — Les microbes en guise de préparations phosphorées. —
Le choléra des poules et le choléra des lapins. — Physique médicale :
une anecdote erronée. — Gomment on décèle Tamaurose uûilatérale. —
Les couleurs qui s'annihilent. — Moyen certain de reconnaître la fraude.
Les architectes nous tuent, s'écriait lundi à l'Académie des sciences
rémmeni professeur du Collège de France, H. Brovrn Séqnard, ea
parlant de la mauvaise aération de nos appartements. Pour être
impartial^ il font ajouter que, si les architectes sont coupables, nous
le somoies Uen autant qn'eox en midtipBant toutes les précautions
possibles pcntr nous abriter contre toute entrée de Taîr dans nos chacn-
bres« Doubles rideaux aux feoêtres, stores, tentures, rideaux an lit,
portières, paravents, etc. Finalement, on le voit, nous y somoies bien
aussi pour quelque chose dans cette pénurie d'oxygène qui a tant d'in-
convénients I M. Bnrwn Séquard a insisté avec sa haute antorité sur
le danger très réel de l'air confiné. La question de l'air est si vitale,
qu'on ne saurait trop y revenir souvent. La vie au milieu d'un air
Tîcié par la respiration conduit à la phtisie. Les casernes, les prisons,
les manufactures, les ateliers, ks maisons encombrées par de nom-
breux habitants, sont des foyers de production de tuberculose pul-
monaire. La mortalité moyenne par pthisie est de 3 pour 1000. A la
grande prison de Milbank, le docteofr W. Baly a constaté que 43
pour 100 des malades mouraient de la tuberculose. Tout s'e^Lplique
aigourd'hui que l'on sait qu'il existe un bacille qui transmet la tuber-
culose et qui naturellement se multiplie facilement au milieu des
agglomérations d'hommes dans l'air confiné. Tous ces faits sont bien
connus, mais ce qui l'est moins, c'est la puissance de l'air pur pour
empêcher là production de la tuberculose. En 1869 et 1870, M. Brown
Séquard a Mt un très grand nombre d'expériences sur des cobayes et
sur des lapins ; il a inoculé sous la peau de la matière tuberculeuse
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924 R£VCE DES SDENCES
et jamais les animaux n'ont contracté la maladie quand on les a
laissés vivre sous un hangar en plein air; au contraire, les lapins
enfermés dans les laboratoires sont tous morts de la pthîsie. Sur cent
huit lapins inoculés, vivant à l'air, pas un n'est mort. La puissance
de l'hygiène pour empêcher la tuberculisation n'étonnera pas ceux
qui savent que MM. Delafond et Bourguignon ont trouvé que des chiens
rongés par la gale et presque mourants peuvent guérir sous l'influence
unique du grand air et de soins hygiéniques.
Le docteur Stoker, de Dublin, a ramené à la vie un malade ayant des
cavernes pulmonaires profondes, uniquement en l'exposant à Fair
libre jour et nuit. Il va de soi que le sujet était couvert au point de
ne pas subir les atteintes du froid. Un autre a été aussi radicalement
guéri de la ptbisie, par le même moyen, d'après le docteur James
Blake de Californie. M. Brown Séquard a observé un fait semblable
chez le mari d'une de ses parentes. De nombreux cas moins avancés,
il est vrai, de tuberculose pulmonaire, guéris uniquement par l'in-
fluence de i'air libre, ont été publiés par plusieurs auteurs, et notam-
ment par un médecin de mérite, M. Mac Cormac, qui l'un des
premiers s'est efforcé d'établir que la pthsie pulmonaire doit son ori-
gine et ses effets meurtriers à l'influence même de l'air sorti des
poumons. Le (renouvellement de l'air, voilà ce qu'il faudrait obtenir
partout avec sûreté.
M. Brown Séquard et M. d'Arsonval ont combiné, pour attemdre ce
résultat, un appareil de ventilation construit par M. Yerdin. Imaginez
une petite hotte ou grand entonnoir que l'on place au-dessus de la
tête du^malade, soit quand il est assis, soit quand il est couché. Cette
hotte est supportée par un bras horizontal qui glisse le long d'un sup-
port vertical, à la façon des appuis dont se servent les photographes.
Le sommet de l'entonnoir porte un trou dans lequel s'ajuste un tube
flexible assez long pour descendre sur le plancher et aller rejoindre la
cheminée. Ce tuyau^aboutit à une sorte de réchaud alimenté par des
bougies, une lampe, du gaz, etc. Ce fourneau est coiffé d'un court
tuyau qui s'en va par la cheminée comme la buse d'un poêle moUk.
La combustion dans le réchaud détermine un appel d'air dans le tube
et sous la hotte, de sorte que les gaz expirés par la personne qui
emploie cet appareil sont immédiatement entraînés et expulsés. Les
gaz en passant autour du foyer de combustion se débarrassent es
partie des germes qu'ils peuvent contenir et ce qui en reste est rejeté
au dehors de la chambre avec toutes les émanations des poumons que
peut renfermer l'air expiré. Le courant est si faible sous la hotte
qu'on ne s'aperçoit même pas du renouvellement de l'air. M. Brovn
Séquard est d'avis que cet appareil pourrait rendre de grarids servfces
aux pthisiques et même aux personnes en bonne santé. Il pouirait,
ajoute M. Brown Séquard, servir dans un grand nombre de maladies,
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REVUE DES SCIENCES ^25
surtout dans les affections fébrUes où l'aération d'une chambre par
l'ouverture d*une fenêtre pourrait être dangereuse.
Assurément, cet appareil est bon et aura des applications, il nous
paraît bon surtout parce qu'il enlève immédiatement les produits de
la respiration et les empêche de se diffuser dans un appartement clos,
à portée des voies respiratoires des autres personnes. Il a un double
but : renouveler l'air pour le malade et empêcher cet air d'être res-
piré par les autres. Voilà vraiment son avantage. Autrement, il vte
nous semblerait pas absolument utile. Partout où il y a une cheminée,
11 y a appel d'air; les gaz de la respiration étant chauds s'élèvent et
finissent par s'en aller à la cheminée. L'air se renouvelle tout aussi
bien; à cela près qu'il y met peut-être un peu plus de temps. Le
général Morin avait imaginé de placer, en toute saison, dans une
cheminée non allumée, un bec de gaz ou une lampe pour faire appel
d'air et assurer la ventilation. Ici, on obtient plus directement le
renouvellement de l'air, mais avec un appareil plus compliqué. Une
simple veilleuse placée à la tête du lit détermine déjà une petite
ventilation. Le nouvel appareil n'est donc bon, pour nous, que sur-
tout en ce sens qu'il évacue directement les germes morbides de la
respiration en empêchant qu'ils ne parviennent aux personnes qui
sont dans la chambre avec le malade. C'est donc avant tout un appareil
pour les malades atteints de maladies contagieuses et qui devrait être
recommandé pour les varioleux, scarlatineux, cholériques, etc. Par
son emploi, on diminuerait de beaucoup les chances de contamination.
M. le docteur Peyraud, de Libourne, vient, par l'entremise de
M. Brown Séquard, de faire connaître quelques faits intéressants qui
pourraient bien conduire à un traitement préventif de la rage très
différent de celui de M. Pasteur. Cet expérimentateur a constaté, il y
a quelques années, que Tessence de Tanaisie, inoculée à des animaux,
produisait chez eux des symptômes très analogues à ceux delà rage. Il
ne s'agit que d'une simili-rage, puisqu'il n'y a pas contamination par
un virus. Mais le curieux, c'est que si, préalablement aux injec-
tions de Tanaisie, on inocule du chloral, les symptômes ne se mon-
trent plus. M. Peyraud eut l'idée de répéter cette expérience sur un
animcd rendu rabique. Il inocula, par la méthode sous-méningienne, à
un lapin de forte taille, du virus rabique pris sur le nommé Berger
mort six mois après la vaccination pastorienne de rage paralytique;
puis il fit la même opération à six autres lapins qui moururent tous
aussi de rage paralytique. Seul le premier lapin se porte bien encore
aujoard'hui, c'est qu'après avoir reçu le virus rabique, on le soumit
pendant 8 jours à des inoculations sous-cutanées de chloral aux doses
croissantes de 10, 20 et même 30 centigrammes. Le chloral aurait agi
.^omine préventif de la rage.
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s» unns DBScmœis
En 1877, an petit jeune bomme, morda an raoUet pur «n chiea qui
mourut de la rage, prit, but le Gooseilde M. Pejrand, da ohloral fen-
dant quarante jours à la dose progreesive de i, â et 3 grammes par
jour. Ce petit jenne homme n'est pas deyena enragé. Ce cas de giié-
lison, rapproché de Texpérience précédente, tend à faire naître fodqiie
espérance en faveur de ractkm préYenti^e du chloraL
Ge n'est pas tout; ce qui suit est ptas probant, bien foe tout dînè-
rent. Dès I87i, M. Peyrand soutennt qae les corps isomères aloim-
qnement sont aussi isomèree Inologiqnemeot ; récipirofnemeat, il
avançait cette hypothèse que les corps ayant même propriétés biolo-
giques devaient avoir la m6me conslitution atomique. Partant de cette
idée, les effets de Tessence de Tanaisie ayant été reconnus si pardls i
ceux du poison rabique, il se demanda si Pesseace de Tanaisie ne
devait pas avoir une composition tout au moins très vmâne de oeDe
du poison rabique. Mais la théorie microbienne des viras Téloîgnade
eette conclusion pendant un certain temps ; il y est revenv naturelle-
ment quand les récentes découvertes ont montré que les microbes
sécrétaient de véritables poisons, ce que l'on a appelé des leuoo-
maînes. La constitution du poison du microbe rabique ne serait-«ile
pas analogue à celle de l'essence de Tanaisie? M. Pasteur, en inocolant
les viras atténués, n'inoculût peut-être que des poisons de plus en ^us
énergiques de feçon à habituer l'organisme à la tolérance. Si ces vues
étaient exactes, il est clair que l'essence de Tanaisie powmîl ttre
substituée aux virus atténués de M. Pasteur. Il n'y avait qu'à essayer.
A la Faculté de médecine de Bordeaux, M. Peyraud a inoculé, à
cinq lq>in8, de l'essence de Tanaisie pendant onze jours; puis, quelques
jours aprte, chacun de ces laiûns reçut, sous la peau de la naqcm,
deux seringues d'un virus rabique qui tua deux lapins atteints de rage
paralytique. Les lapins vaccinés à resaence de Tanaiaîe sont enoore
vivants, et il y a neuf mois de eela.
M. Peyraud voit dans oe résultat une confirmation de sa théorie des
leucomaines-vaccins. L'inoculation tanacétique serait une vrùe vaoci-
nation et non une simple inoculation aveugle ou sosoepiihle dans
certains oas de devenir dangereuse. La simili-rage engesiMe par
l'essence de Tanaisie empêcherait la rage, comme la simili-vaitele
empêche la variole, avec cette différence importante, qu'on se metAnit,
par cette méthode, tout à fait i l'abri de Yetkl des ferments vaccîaateQrs
dont la multiplication imprévue est susceptible d'amener des aecâdâato.
Ainsi, i la Société de médecine de Berlin, on a cité dermèremeni
nn cas de vaccine générdisée. Avec la vaccination dont parie M. Pey-
raud, on ne se sendrait plus d'un ferment vivant, prt^ératear, poo-
^ant se multiplier outre mesure, mais bî^ d'une substance duyaûquft
définie, d'un médicament vaccin.
Ces vues nouvelles sont séduisantes, mais il &ut qu*dles subissent
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REVUE DES semas 927
le oonirèle d'une lon^e expérience. Il est dair que cinq lapins sem-
Ment aroir été préseryés de k rage par le vaccin-eesence de Tanaisie;
mais on ne pourra rien conclure de sérieux avant que ces essais aient
été répétés des centaines de fois, pour que Tefficaeité soit prouvée et
pour qo*oa sache à quoi s'en tenir sur la durée de la préservation.
Cependant les tentatiTes de M. Peyraud offrent un véritable intérêt, et
nous ne pourons que souhaiter qa*on le mette à même de les pour-
suivre sur grande échelle.
Puisqu^il est question de lapins, comment ne pas mentionner le
procédé original indiqué par M. Pasteur pour s'en débarrasser? On sait
qu'en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, les lapins ont pullulé à un
tel degré, qu'ils sont devenus la plaie du pays. Ils mangent tout, dévas-
tent tout ; on a beau employer tous les moyens usités en Europe, ils
continuent à croître et à se multiplier.
Le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud, dans nne^ annonce
qui a figurée à la quatrième page des journaux, a proposé un prix de
625 000 francs pour la découverte d'un procédé destiné à les exter-
miner. Des portions considérables de la Nouvelle-Zélande sont aban-
données par les fermiers qui renoncent à l'élevage des moutons par
suite de l'impossibilité de les nourrir. C'est par millions qu'on tue les
lapins chaque hiver, et ce cami^e n'empêche pas leur puUulatioD. En
face de cette véritable calamité, M. Pasteur a fait entendre sa voix«
On a employé jusqu'ici des poisons minéraux, des oomtbinaisons phos-
pborées ; il serait bien plus logique d'avoir recours à un poison vivant et
se multipliaat encore bien {dos vite que les animaux qu'il doit détruire.
« Je voudrais donc, dit M. Pasteur, que l'on cherchât à porter la mort
«lans les terriers de la NouveUe-Galles et de la Nouvelle-Zélande en
communiquant aux lapins une maladie pouvant devenir épidémique. Il
en existe une, le choléra des poules^ qui tue aussi les lapins et qui
s^est montrée inoffensive pour les autres animaux de ferme. Parmi les
expésitntes que j'avais instituées, j& trouve celle^i : je rassemblais
dans un espace limité un certain nombre de poules, et en leur don-
nant une nourriture souillée par le microbe qui est la cause du
choléra des poules, elles ne tardaient pas à pédr. Les basses-cours
sont quelqu^ois ravagées par de véritables ^idémies de ce mal dont
la pn^Migaticm est due aux déjections des premières poules malades
qui souillent le sol et les aliments. J'imagine que la même chose
arriverait pour les lapins et que, rentrant dans leur terrier pour y
monrir, ils communiqueraient la maladie à d* autres qui pourraient la
propager à leur tour» » Eu conséquence M. Pasteur propose de placer
une barrière volante entourant un certain espace oit les lapins vien-
draient chercher leur nourriture. On peut cultiver le microl>e du choléra
BUT une écbeBe aussi grande qu'on le veut dans des bouillons de viandes
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928 HKVUE DES SCIENCES
quelconques. Avec ces liquides pleins de microbes, on arroserait la
nourriture des lapins qui bientôt iraient périr ici et là et répandraient
le mal partout. Le parasite meurtrier n'étant dangereux que pour les
poules, il serait facile de les mettre à Tabri ; elles n'ont pas besoin de
vivre en pleine campagne. M. Pasteur croit le moyen absolument
efficace et pense en tout cas qu'il vaut la peine d'être tenté.
En Australie, en Nouvelle-Zélande, soit! Mais nous n'aimerions pas
beaucoup qu'on l'essayât dans notre territoire. On sait bien commait
l'épidémie se produirait, mais on ne saurait plus guère comment on
pourrait l'arrêter. L'idée est ingénieuse et parait bonne, mais il ne faut
pas qu'on la généralise; elle ne serait pas dépourvue d'inconvénients.
Est-ce que, par exemple, les oiseaux ne contracteraient pas le cboléra
des poules? Est-ce que, par eux, l'épidémie ne pourrait pas se propager
sur une très grande étendue de territoire? Et le gibier, qui devient rare,
ne serait-il pas atteint? Les faisans, les perdrix, les bécasses, les
alouettes^ pourraient mourir du choléra des poules! Et les lièvres?
Pour nous débarrasser des lapins, on empoiscmnerait sans doute un
très grand nombre d'animaux. Le procédé n'est pas applicable partout.
Laissons-le absolument à l'Australie et gardons-nous de le mettre en
pratique en France.
Nous avons lu un peu partout une anecdote qui a couru dans toute
la presse et qui n'a d'autre inconvénient que d'être radicalem^it
fausse. Il s'agissait d'un ouvrier fondeur qui se prétendait atteint
d'amaurose unilatérale, à la suite d'un accident de forge et qui récla-
mait de ce chef une indemnité. On fit une expertise, et il fut établi, par
une expérience que nous allons indiquer, que l'œil prétendu malade
était, au contraire, excellent. Jusqu'ici tout est bien : mais c'est Texpé^
rienoe qui a été mal racontée, et comme elle pourrait induire le public
en erreur sur des phénomènes assez peu connus, il est utile de la
présenter sous sa forme exacte.
On a dit : Si l'on trace sur une feuille de papier noir des mots
formés de lettres de couleur verte et si l'on cherche à lire ces mots
à travers un verre rouge^ on ne distingue aucun caractère, car le
rouge et le vert engendrent du noir. C'est pourquoi, pour déceler la
simulation d'une amaurose unilatérale, il n'y a qu'à placer devant 1^
yeux du sujet une lunette à verre rouge d'un côté et à verre blanc de
l'autre. Le verre rouge est placé devant l'œil prétendu bon, le verre
transparent devant l'œil prétendu mauvais. Il est clair que si Ton
admet que le rouge et le vert font du noir, l'œil qui cherche à lire à
travers le rouge les caractères verts sur fond noir ne distinguera rien;
l'œil placé en face le verre blanc seul pourra distinguer les caractères.
On a supprimé ainsi la vision par l'œil bon; elle n'existe que pour
l'œil prétendu malade. Si donc le sujet perçoit les lettres, c'est que
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REVUE DES SGIEXCES 929
l'œil qu'il déclare mauvais est parfaitement apte à faire son service.
Ainsi présentée, Texpérience ne réussirait jamais par cette raison
simple que le principe sur lequel elle est fondée est erroné; jamais
le vert et le rouge n'ont fait du noir, comme il est facile de s'en
convaincre en observant une feuille verte avec un verre rouge. 11 faut
opérer tout autrement pour découvrir la simulation d'une amaurose.
Si l'on trace sur du papier blanc des lettres rouges et bleues^ les
caractères rouges ne sont pas vus à travers un verre rouge. Les
caractères bleus sont très bien perçus, mais pas en bleu, en noir. Le
rouge absorbe tout ce qui est rouge, et l'on ne voit rien. D'un autre
côté, si l'on observe avec un verre de couleur verfe, on distingue très
bien et les lettres en rouge et les lettres en bleu.
Ces faits connus, voici comment on procède. On trace sur du papier
blanc un mot en rouge et un autre en bleu en donnant aux caractères
une hauteur d'environ 2 centimètres. On place devant les yeux du
sujet suspect de simulation des lunettes avec verre rouge et verre
vert, ce dernier en face de l'œil afSrmé mauvais. Il est clair que l'œil
bon ne peut rien voir, puisqu'il regarde du rouge à travers du rouge, •
mais l'œil prétendu mauvais verra très bien à travers le verre vert.
La supercherie sera découverte.
Le sujet ayant un œil bon sait qu'il doit toujours voir. On l'em-
pêche à son insu de distinguer avec le bon; il ne peut donc voir
qu'avec le mauvais, et s'il voit, c'est que l'œil est bon des deux côtés,
et il ne peut sortir de ce dilemme.
11 y a encore un autre moyen de déceler la fraude ^ On trace, sur du
papier blanc des lettres alternativement rouges et bleues, en choisis-
sant un mot tel que l'ensemble des lettres rouges donne ainsi un mot,
l'ensemble des lettres bleues un autre mot; par exemple ablation^ dont
l'ensemble des caractères rouges forme alto et Tensemble des lettres
bleues bain.
A travers un verre vert, on verra le mot entier ; à travers un verre
rouge, on lira seulement bain. Si le sujet se déclare amaurotîque de
l'oeil droit, placez-lui les lunettes sur le nez avec le verre rouge du côté
de l'œil prétendu mauvais. Il lira le mot entier, ablation, à travers
le Terre vert. Changez les verres de côté et présentez le même mot sur
on autre carton blanc; s'il lit tout le mot, c'est qu'il distingue très
bien avec l'œil soi-disant mauvais; s'il ne lit que le mot bain, tracé
en caractère bleus, c'est qu'il ne voit que par l'œil dit bon, et qu'il
ne voit réellement pas de l'œil dit mauvais.
Voilà la vraie méthode, mais que l'on ne vienne plus prétendre que
le rouge et le vert donnent du noir, et que l'on ne distingue pas le
j^uge à travers du vert et le vert à travers du rouge.
Henri de Parvillb.
* Journal d^oculistique.
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LE COMTE DE PARIS '
' M. le marquis de Fiers a dit modestement, dans l'avant-propos da
livre où il nous retrace la vie de M. le comte de Paris: « Notre r61e
s'est borné à enregistrer des documents vrais» et nous avons con-
science de ravoir rempli fidèlement. » Mais, n'eût-il que ce mérite,
M. de Fiers aurait encore rendu à ses contemporains un service réel :
les documents qu'il a rassemblés ne sont pas seulement a vrais »,
ils ont un puissant intérêt ; il les a bien choisis et, sans être, au sens
le plus rigoureux du mot, un biographe ou un historiographe^ il
nous offre de M. le comte de Paris une image parfaitement exacte.
Ge livre parait à son heure : M. de Fiers le publie à un moment oîi,
plus, que jamais, les yeux se tournent vers le prince qui personnifie la
Monarchie et qui doit, tôt ou tard, restituer à la France la paix et
l'honneur. Car, avec quelque lenteur ou qudque rapidité que le temps
et nos propres efforts secondent nos vœux, on ne peut douter que la
France ne redemande son salut à la Monarchie, à ce gouvernement
que sa situation, son tempérament, son génie et toute l'expérience de
ce siècle lui enseignent à considérer comme le gouvernement néces-
saire.
Le livre de M« de Fiers a un droit bien légitime à la confiance de
ses lecteurs. On ne trouvera pas là un panégyrique lyriquement lan-
datif ; ce n'est même pas un panégyrique. M. de Fiers se contente
d'un récit bien fait; il ne s'évertue pas à former le jugement do
public par tel ou tel genre d'apologie. Il est toujours difficile de parler
aux princes sans la bassesse du flatteur ou l'impertinence du fron-
deur. Mais il n'est pas moins difficile de parler d'eux. M. de Fiers le
sait et il a observé la mesure. On sent bien dans son livre k cœur
d'un ami, non pas l'esprit d'un courtisan.
Le métier de prince est devenu singulièrement pénible dans ce dix-
neuvième siècle, où la Monarchie, pour imposer son empire à des
partis qui ont été les acteurs ou les témoins de tant de révolutions,
ne peut plus guère compter que sur le prix de ses services. Combien
d^cate surtout et combien ardue la tâche du prince qui ne règne pas,
* Le Comte de Paris, par le marquis de Fiers ; ouvrage orné de huit por-
traits et d'un fac-similé d'autographe. — Perrin, et O, libraires-éditeuTB,
35, quai des Grrands-Augnstins.
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Li COMTE K FOIS d31
qui y prétend, s'y prépare, et qui, tout en restant prince, doit être le chef
de son parti! Commander en roi et pourtant ne pas tenir le sceptre;
bien voir, à travers la perspective de Texil; prêter l'oreille à toutes les
Yoix da pays et bien discerner ce qu'elles disent; ne se départir
jamais de sa fonction héréditaire et remplir tout son devoir, dans
l'attente d'un avenir plus ou moins incertain, parmi les doutes de&
nns, les avis variables des autres, les reproches ou même les outrages ;
méditer sur tous les changements qui s'opèrent; modifier sans cesse
8on action, en persistant dans son dessein; être toujours prêt; cons-
pirer avec la fortune de son pays, sans oublier^ dans aucun cas, qu'on
a la destinée de sa patrie, le sort de la société à sauvegarder : certes,
Fœuvre est rude et elle veut beaucoup d'industrie avec beaucoup de
courage; mais on peut affirmer que M. le comte de Paris est parti-
culièrement apte, par toutes ses qualités, à cette besogne royale et
qu'elle n'a pas d'obligations dont il ne soit scrupuleux.
M. le comte de Paris est le fils de ce duc d'Orléans qui était si
intelligent et si brave, si affable, si cordial, et de cette princesse
Hélène si studieuse de ses devoirs, si noblement éprise du bien, si
ardente sous son calme apparent, si simple et si douée dans sa gra-
Tité. n est le fils de ces deux êtres supérieurement doués, qui s'ai-
mèrent tant et qui aimèrent la France avec tant de passion. Il suffirait
presque de ces quelques lignes pour un portrait de M. le comte de
Paris.
n mêle, il unit en soi des mérites qui se concilient mal ou qui même
se contrarient souvent : l'élévation de l'âme et le sens pratique. Il a la
droiture et l'adresse; il ne U*ompe personne et ne veut pas qu'on le
le leurre ; il ne se rebute, dans aucune espèce d'embarras ; il sait tourner
un obstacle aussi bien que temporiser. Il possède, de plus, ces deux ver-
tus politiques qui sont aujourd'hui rares parmi nous, mais qui ne furent
étrangères ni aux grandte princes de sa race ni à l^irs grands minis-
tres : la prévoyance qui regarde bien au loin, dans la suite des faits,
et qui ne se laisse pas aveugler par cette poussière que soulèvent les
événements quotidiens ; la patience qui est énergique et qui, sûre que
rien de considérable et de durable ne s'accomplit en un jour, travaille
chaque jour, quelle que soit la fatigue ou la déception de la journée.
M. le comte de Paris est clairvoyant, entre tous. Il écoute les
conseils, il supporte la contradiction ; il discute volontiers et non sans
-vÎTacité, parce qu'il a beaucoup de dialectique et qu'il est jaloux de
convaincre. Il cherche de bonne foi la vérité, il revient d'une erreur,
il cède à un argument juste. Mais, s'il est facile à persuader ou à
dissuader dans les questions ordinaires, il est inflexible dans les
résolutions majeures qu'il a cru devoir prendre ; et son extrême perspi-
cacité sert bien sa fermeté. Quelqu'un de son entourage, étonné que
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932 LE COMTE DE PARIS
Texpérience donnât presque toujours raison à M. le comte de Paris,
s'écriait naguère, en souriant : u Je n'oserai plus soutenir mon opimon
contre lui; il a trop souvent l'expérience en sa faveur!... J'ai peur
qu'il ne commence à ôlre infaillible et je le regretterai; ma franchise
n'aura plus rien à faire avec lui... »
Si, par excellence, M. le comte de Paris est un politique, c'est
toutefois un politique qui ne met pas uniquement sa confiance
dans l'habileté : il a la foi du devoir, et cette foi règle sa vie. Il inter-
roge sa conscience, il lui obéit, et rien ne l'en détourne. Ni, en (873,
quand il va saluer à Frohsdorff, dans la personne de M. le comte
de Chambord, le chef de la Maison de France; ni, en 1883, quand il
réclame sa place et revendique son droit derrière le cercueil de
M. le comte de Chambord, et quand, rentrant en France, il prend
devant la République et le monde le nom qui marquera un jour
son règne ; ni, en 1886, quand on le menace dans ses foyers et qu'on
lui montre la route douloureuse de l'exil; ni, en 1887, quand il énonce
dans ses n Instructions » le loyal programme de son futur gouver-
nement.
On ne l'approche pas sans l'estimer et sans l'aimer; on ne le connaît
pas sans s'attacher à lui. Il inspire par son caractère le respect, de
près comme de loin, dans sa famille comme parmi ses serviteurs,
n inspire aussi cet autre respect qui est celui de l'admiration. U
faut entendre le duc de Nemours louer sa haute raison, la recUlode
de son jugement; le duc d'Aumale vanter toute sa grandeur morale;
le prince de Joinville célébrer sa bravoure militaire, cette intrépidité
avec laquelle, sur les champs de bataille de la guerre de Sécession, il
était si insouciant du danger qu'il en paraissait presque inconscient!
Nous n'avons pas l'orgueilleuse prétention de prophétiser. Mais
nous croyons que tant de mérites ne seront pas perdus pour la France
et que la Monarchie, le jour où la France la rétablira, trouvera dans
M. le comte de Paris le roi qu'il lui faut en ce siècle, comme eDe
l'a trouvé aux époques les plus diverses de son histoire.
Oui, quelle que puisse et doive être la Monarchie nouvelle, elle aura
en lui un prince honnête et juste; qui témoignera au peuple une
sollicitude sincère autant qu'intelligente; qui veut relever devant la
nation l'autorité du gouvernement comme devant l'Europe la dignité
de la patrie; qui sera fier et inébranlable, en face des partis révo-
lutionnaires; qui ne s'effraye pas des mots et des fantômes; qui, sage-
ment, harmonisera la royauté, dont il garde le principe traditionnel,
avec tous les besoins de son temps, de son pays, et qui, sur le tr&ne,
sera vraiment, selon sa promesse, « le premier serviteur de la France, xr
Louis JODBEAT.
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LIVRES D'ÉTRENNES
Les livres d'étreunes oqI fait leur apparition. S'il était permis
(l'augurer de ceux qui vont suivre par le premier qui nous vient,
la moisson serait, cette année, belle et bonne. Le titre qu'il porte :
la Vertu en France et le nom de M. Maxime^ Du Camp dont il est
signé * lui assurent, en tout cas, un grand et particulier intérêt. L'au-
teur en parle avec trop de modestie, quand il le présente au public
comme une suite à Thumble et populaire volume de la Morale en
action; c'est un choix patriotique de beaux exemples empruntés à
notre pays et h notre siècle et qui vient bien à son heure, en ce
moment où les mœurs que nous a faites la République prêtent
tant à la calomnie et seraient presque de nature à nous mettre en
doute de nous-mêmes. Il y a ici en effet mieux que des leçons
de morale, comme en offrent plus ou moins toutes les histoires;
il y a une revendication, pour la France actuelle, des grandes qua-
lités qu'on lui reconnaissait naguère encore, a Je me suis demandé,
nous dit l'auteur, après nous avoir raconté comment, étant petit
garçon, il avait lu et relu la Morale en action^ où les exemples de
vertu sont pris à peu, près partout, je me suis demandé si notre his-
toire contemporaine, c'est-à-dire celle qui commence avec le siècle
et se prolonge jusqu'à nos jours, n'offrirait pas une suite de récits
propres à démontrer que notre époque, trop décriée, n'est point
inférieure aux époques passées, et s'il ne serait pas possible d'y récolter
une série de faits analogues à ceux que l'on a jadis offerts à notre
admiration »•
Nul n'était mieux que M. Maxime Du Camp, par la nature des
études auxquelles il s'est consacré jusqu'ici, en position de faire un
travail de ce genre. Son ardente sympathie pour le bien, ainsi que la
haute impartialité dont il a partout fait preuve, répondait à l'avance
de l'élévation d'esprit qu'il y apporterait.
La plume qui a écrit ta Vertu en France n'est pas, sans doute,
celle d'un catholique; mais, s'il n'a pas nos convictions religieuses
ainsi qu'il s'en est expliqué lui-même, non sans quelque regret,
M. Du Camp partage toutes nos admirations, toutes nos prédilec-
tions, et ne s'explique, comme nous, que par leur foi à une vie éter-
* Lm Vertu en France, par Maxime Du Camp, de l'Académie française.
i vol. grand in-8s illustré de 15 gravures hors texte. Librairie Hachette.
10 DÉCEMBRE 1887. 60
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934 LIVRES D^ÉTREMES
nelle et à ses récompenses, les dévouements, les sacrifices, les abné-
gations de la plupart de ceux dont il raconte les vertus surhumaines.
A cet égard, il est net, explicite. Ainsi, dans la vie d*Ânne Garden,
au moment où il nous la montre jetée hors du foyer paternel, aban-
donnée, en face de la solitude et sur le point de perdre courage, il
n'hésite pas à déclarer que ce qui la soutint certainement, ce qui
releva sa vaillance, « ce fut sa foi; elle accepta, dit-il, comme une
épreuve transitoire et terrestre le malheur qui s'abattait sur elle;
elle se redressa contre le sort mauvais, elle se jura d'avoir raison de
l'infortune qui la poursuivait et se tint parole. »
Pareille explication'^revient souvent sons la plume de M. Maxime Du
Camp; il n'en a pas d'autre notamment pour faire comprendre la vie
de ces Sceurs de Saint- Vincent de Paul « qu'on rencontre partout oè
il y a des maux à soulager, auxquelles il n'est pas un genre de Yertu
qui ne soit familier, » et dont il ne parle ici qu'en général et presque en
passant, a parce que, s*écrie-t-il avec regret, il m'est impossible d'en
choisir une sans être injuste envers toutes les autres. » De même à
peu près pour les prêtres, et pour les mêmes raisons évidemment.
Les classes moyennes, le peuple des villes et des campagnes, les
domestiques, les esclaves de nos anciennes colonies, ont presque
exclusivement fourni à M. Maxime Du Camp les exemples de vertu
qu'il s'est fait un devoir de signaler, ou plutôt de rappeler à noire
mémoire, plus oublieuse du bien que du mal; car tous les traits qu'il
rapporte, tous les actes de sacrifice, de dévouement, d'immolation
dont il retrace le tableau ont été révélés déjà. C'est dans les rap-
ports de l'Académie pour la distribution des prix Monthyon qu'il en
a recueilli les principaux renseignements. Le récit qu'il en fait, com-
plété, sur plusieurs points, par des communications particulières, est
vif, chaud et souvent d'une émotion communicatîve. Ces pages pure-
ment narratives, comme le commandait le sujet, ne laissent p^ à'^^^
relevées ça et là par de fines remarques sur les mœurs et l'esprit
de notre temps, et certains coups de verge dont, sur vingt, comme
le père de l'Intimé, le gouvernement d'aujourd'hui en embourse bien
dix-neuf».
Le livre de M. Maxime Ducamp, appartient encore, par la forme et
le sujet, à l'ancienne tradition des livres d'étrennes, généralement
narratifs, essentiellement moraux et destinés avant tout à la jeunesse.
Nous avons changé cela; on fait entrer aujourd'hui parmi les livr»
d'étrennes toutes sortes de publications à l'adresse des gens du
monde et dont la valeur est parfois purement typographique. Le goû
des illustrations a amené cette mode. 11 n'est pas de grandes mu-
sons de librairie qui, à côté des ouvrages écrits ppur les jeunes gen»
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LIVRES VÉTRENNES 931V
et dans Tesprit d'autrefois, ne tiennent aussi à parer leur catalogue
du jour de Tan d'ouvrages de grand luxe. Nous aurons à parler de
quelques-uns de ces derniers; mais nous donnerons la première
place aux autres.
La maison Hachette en est particulièrement pourvue; son catalogue
offre, en ce genre, avec un grand nombre de nouveautés ingénieuses,
la suite de plusieurs publications depuis longtemps déjà appréciées,
et qui méritent toujours la faveur dont elles ont joui dès le premier
jour, telles, entre autres, que le Journal de la jeunesse et le Tour
du monde.
Le Tour du monde qui en est à son cinquante-quatrième volume,
n*est pas d'une lecture moins intéressante, moins variée, moins
instructive et ajoutons moins soignée dans sa partie pittoresque,
qu'aux premiers jours de sa publication. Après tout ce qu'il nous a,
depuis vingt ans, donné de détails sur les diverses parties de la terre,
les continents et les îles, on s'étonne de ce qu'il a toujours de nou-
veau et de curieux à nous montrer. Le volume de cette année est
aussi remarquable, sous ces deux rapports, qu'aucun des précédents.
Quelle contrée, par exemple, nous est plus inconnue et éveiUe plus
d'intérêt aujourd'hui que ces régions de la haute Asie, l'Afghanistan,
le Turkestan, le Beloutchistan, où la Russie s'avance tous les jours et
pousse ses chemins de fer, au grand effroi de l'Inde anglaise? C'est
là que nous conduit d'abord le Tour du monde, à la suite d'une
commission d'officiers russes, aux explorations et aux résultats de
laquelle il nous fait assister. Vient, à côté, une autre exploration qui
a plus d'intérêt encore, au moins pour nous, celle de la Tunisie, faite,
avec mission du gouvernement, par MM. Gognat et Saladin, un érudit
et un artiste, qui ont habilement restitué le passé de ce pays plein
d'avenir. Après quoi, c'est une visite aux châteaux favoris et quelque
peu mystérieux du feu roi de Bavière, de fantaisiste et tragique mé-
moire; un voyage dans le Yucatan, le volage allié de la République
mexicaine ; une longue communication des découvertes de M"* Dieu-
lafoy dans les ruines des vieux empires asiatiques ; un séjour en
Laponie; un pèlerinage patriotique en Alsace-Lorraine, pays char-
mant, très peu visité, dont le tableau contribue à nous rendre plus
cuisante la perte — momentanée, nous devons l'espérer; enfln — et
nous en omettons, — les primeurs de la relation que M. de Brazza
prépare de ses conquêtes pacifique dans le Congo. On ne saurait ima-
giner de lecture plus variée, plus instructive, et, grâce aux nom-
breuses gravures semées dans le texte, plus attractive pour tous les
Ages.
Le Journal de la jeunesse est resté fidèle à ses traditions et di
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^36 LIVRES DÉTRENNES
gardé tout son intérêt. Outre des récits fictifs toujours pleins de
moralité, nous y trouvons, sujr les arts, les sciences, la géognraphie,
les découvertes modernes, des articles pleins d'actualité écrits surtout
pour les enfants, mettant à leur portée des sujets parfois abstraits, ce
qui, à nos yeux, leur donne une réelle valeur. C'est ainsi que, sous la
forme de lettres, M. Rousselet continue d'initier ses jeunes lecteurs à
la vie de nos grandes écoles de France ; il les conduit, cette année, à
celle des Beaux-Arts et à l'École centrale. Nous avons trouvé, signé
même nom, un charmant voyage de Vacances de Pâques dans la
vieille Auvergne, qui mériterait bien d'être plus connue. M** Barbé
fait une remarquable série d'études sur les Tapisseries : tapisseries
d'Occident, tapisseries de Bayeux, tapisseries des grands châteaux
français. Ce travail neuf ne Ta pas empêchée de continuer ses courts
et instructifs articles sur la botanique. Pendant que M"* Gustave Du-
moulin révèle, sur la vie des animaux, des particularités curieuses et
souvent étonnantes, M. Albert Lévy poursuit ses études sur Ja pho-
tographie et l'électricité, dont l'application tend à se généraliser de
plus en plus. 11 nous faudrait encore citer bien des noms et toucher
à bien des choses pour pouvoir énumérer tous les sujets traités cette
année par les collaborateurs du Journal de la jeunesse ;\1 est un
nom pourtant que nous ne pouvons passer sous silence; ce sont les
nouveaux récits que M. Maxime du Camp continue de publier sous
ce titre : la VeiHu en France; ils constituent un trop bon avoir
pour que nous ne les mentionnons point ici.
Nous n'avons fait que mentionner, dans le Journal de la jeunesse^
ses récits fictifs, ses histoires instructives, ingénieuses et morales
qui en font un des principaux attraits, parce que, comme les autres
années, elles en ont été détachées et publiées en volumes séparés
dans la Bibliothèque blanche^ riche source d'étrennes pour les
grands et les grandes, comme on dit au pensionnat.
En première ligne, parmi les volumes dont cette bibliothèque \ient
de s'augmenter se place, selon nous, celui qui a pour titre : Capi-
taine ^
Le capitaine dont M°*^ de Nanteuil, une débutante, ce nous semble
— on ne le dirait pas, — nous apprend ici les belles actions, n'a jamais
porté la double épaulette et l'épée, ni commandé à nue compagnie
quelconque. Ce nom de Capitaine est celui d'un bon gros terre-neuve,
le type le plus sympathique de la race canine, intrépide, doux, cares-
sant, sans rancune et d'une inébranlable fidélité. Laissé tout jeune et
malade sur le sable de la mer par un bâtiment étranger, il avait été
, * Capitaine, par M»»» de Nanteuil. 1 vol. in-8<» avec 76 gravures.
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LIVRES D^ÉTRENNES 937
arraché à une mort certaine par un petit pécheur normand, fils d'une
pauvre veuve, au moment où les gamins du village allaient le noyer,
craignant qu'il ne fût enragé. Guéri, grâce aux soins de son sauveur,
l'excellent animal s'attacha pour toujours à lui et aux siens, et le
sauva à son tour, au péril de sa vie, en maintes occasions où il
montra autant d'intelligence et plus de dévouement que ne l'eussent
fait, en pareil cas, bien des hommes. L'auteur a raconté ces divers
épisodes d'une plume facile et souvent émue, mais ce n'est pas seule-
ment, on l'en soupçonne bien, le beau rôle du terre-neuve qui fait
l'intérêt de son récit. Sans doute, même dans ces limites, cet intérêt
serait réel, mais un peu enfantin. Ce qui l'élève, c'est la place qu'y
ont les gens, ces populations maritimes exposées à tant de périls et si
souvent victimes du terrible élément dans la familiarité duquel elles
vivent. M"® de Nanteuil nous les montre au milieu des joies et des
peines de leur rude existence, et en parle en personne qui les connaît,
les aime et sait les faire aimer.
Pour les volumes qui suivent, le nom de leurs auteurs est, par lui-
même, une recommandation. Les clients de la Bibliothèque blanche
les connaissent tous et savent d'avance le genre de plaisir que chacun
leur promet. Le nom de M. Girardin et le titre que porte son nou-
veau volume : le Second violon, fait pressentir une de ces épopées
d'enfants parisiens qu'il raconte si bien et où il peint avec tant de
vérité et de charme la vie de travail de ceux qui parviennent, pour la
plupart envers et contre le sort qui leur est fait par leur origine ou les
conditions d'existence de leurs familles : vrais héros de la société
moderne et d'autant plus admirables et plus sympathiques, qu'ils
n'ont pas généralement conscience du courage qu'ils ont déployé. Ce
n'est pas au collège ni à l'école que l'auteur est allé, cette fois, prendre
l'enfant dont il s'est fait l'historien, mais dans la loge d'un concierge,
cordonnier de son état, personnage bavard, solennel et autoritaire,
père de trois fils dont U a fixé la vocation, décidant que l'aîné serait
commis de magasin, le second peintre en bâtiment et le dernier
musicien, parce que lui-même s'était cru appelé par la nature à cette
carrière qu'il n'a pu suivre, bien que, en témoignage de ses disposi-
tions natives, il quitte souvent le tire-pied pour racler du violon.
Comment le pauvre enfant, qui ne se sentait point particulièrement
appelé à manier l'archet et dont la santé se serait mieux trouvée d'un
autre exercice, se contraint par la volonté despotique de son père à
cultiver le Stradivarius; comment, par sa docile persévérance, par le
renoncement à d'innocents plaisirs vers lesquels il se sentait porté,
îl arriva de bonne heure à une remarquable habileté, gagna l'intérêt
des grands professeurs, obtint le premier second prix au Conserva-
toire et l'emploi de second violon à l'Opéra; comment enfin il se
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938 LIVRES ITÉTRENNES
maria, fut bon époux, bon père, bon garde national : voilà ce qae
M. Girardin raconte avec la finesse d'observation, la sensibilité yrm
et la malice souriante qui distinguent ses précédents récils.
Les récits que contient le nouveau volume de M. de Wilt ont droit aux
mêmes éloges que les précédents; on y retrouve Tesprit grave, le goût
austère et le remarquable talent narratif de la fllle de M. Guizol. Ces
récits, qui portent le titre général de Scènes historiques, sont au
nombre de trois : un Patriote au XI V^ siècle, — les Héroïnes de
Harlem, — une Heureuse femme. Le premier est pris dans notre
histoire, aux malheureux jours du règne de Charles VLLes principaux
personnages, roi, reine, princes et grands seigneurs, poursuivent
chacun un but d'ambition particulier, aux dépens du royaume, auquel
personne ne s'intéresse, à Texceplion d'un bourgeois de Paris, dont le
nom n'est guère connu que des érudits, Juvénal des Ursins, avocat
au parlement, père du chroniqueur de ce nom. Lui seul prend en pitié
le sort de la France et de son malheureux roi, qu'il soustrait aux mains
du duc de Bourgogne, qui s'apprêtait à l'enlever pour régner sous son
nom. C'est cette lutte patriotique entre le représentant de la bourgeoisie
parisienne et la haute aristocratie que M"® de Witt a entrepris de
peindre et dont, avec un peu d'exagération peut-être dans la cooleur,
elle a bien rendu la physionomie. La pdnture du patriotisme flamand
est le sujet du second récit; M"* de Witt a voulu y faire revivre et nous
mettre sous les yeux la résistance célèbre que les femmes de Harlem,
plus persévérantes et plus viriles que leurs époux, et que le prince
d'Orange lui-même, qui les abandonna, opposèrent, en 1573, àTaliaque
obstinée des Espagnols. Un portrait authentique de dame Kanao, qui
anima et soutint jusqu'à épuisement complet le courage de ses com-
patriotes, couronne dignement ces dramatiques pages. Quant à celles
qui terminent le volume, elles ne sont que l'histoire cent fois racontée
du dévouement de M"* de Lavalette, mais n'en sont pas moins
émouvantes.
Le volume de M"* Zénaïde Flenriôt : Au Gatadoc, est la suite de
celui que l'auteur a publié l'an dernier et qui avait pour tilre : le Clan
des têtes chaudes. C'est dire qu'il est vivement attendu par le petit
monde dont le précédent a éveillé la curiosité.
Parmi les livres d'étrennes de la maison Mame * , dont la réputation
pour les ouvrages d'éducation est depuis longtemps faite, il y en a un,
cette année, qui est l'expression d'un de nos sentiments les plus vifs et
les plus légitimes. Nos gloires militaires par M. de Lonlay, tel en
est le titre. Point de vulgaire chauvinisme ici. Pas de fanfaronnade;
' Rue Bonaparte, 57,
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LIVRES D'ÉTRENNES 939
rien dans le ton de la Ligue des patriotes. On ne sent partout,
dans ces pages, 1res animées cependant, que la conscience réfléchie
de nos qualités guerrières. C'est une suite de récits ou de tableaux
des grands combats que nous avons livrés et dont nous sommes
sortis victorieux, depuis la bataille de Bouvines, dont avait ouï parier
Gambetta, qui la prenait pour une défaite, jusqu'à celles d'Inkermann
et de Solférino, sans plus de préférence pour celles de la royauté que
pour celles de la première république, du premier et du second emipire.
Nulle trace d'esprit politique, point de considérations ni d'épilogues ;
Fauteur se borne à raconter, ou plutôt, par une fiction ingénieuse, à
faire raconter les faits par un des acteurs qui y ont figuré. Ainsi
c'est un milicien des communes appelées pour la première foi» par
Philippe- Auguste à marcher avec les barons, qui fait le récit de la
bataille de Bouvines, et un officier des tirailleurs algériens qui raconte
le combat d'Inkermann. A cet artifice littéraire parfois très réussi,
M. de Lonlay, qui sait dessiner comme écrire, a joint, en les interca-
lant dans sa narration, des croquis qui en reproduisent, pour les
yeux, les scènes et les épisodes les plus célèbres* Ces esquisses où sont
soigneusement figurés, d'après les monuments, les armes, les cos-
tumes, les moyens d'attaque et de défense militaires de chaque époque,
forment une sorte de musée historique qui, en augmentant l'agrément
du volume, y ajoute, pour les jeunes lecteurs auxquels il s'adresse,
une nouvelle et réelle valeur,
A côté de Nos gloires militaires, et dans le môme beau format, la
maison Mame publie un autre ouvrage plus largement illustré encore
et qui frappera par la nouveauté et l'intérêt du sujet*. C'est, en
quelque sorte, la physiologie de la terre que nous habitons. Les géo-
graphes en ont étudié le dehors, et les géologues le dedans; mais on
n'a pas cherché encore, au moins que nous sachions, à montrer quels
liens unissent entre eux les phénomènes qui se passent à sa surface
et dans son sein ; on n'a pas dit comment fonctionnent les éléments
dont elle se compose, de quelle façon elle vit enfin. Le globe terrestre
est un organisme en effet, qui se maintient et se renouvelle, où
il y a circulation de chaleur et d'humidité, ainsi que dans le corps
des êtres animés qui l'habitent. Ce n'est pas cette circulation dans
son ensemble que l'auteur s'est proposé de décrire; des courants de
la chaleur et de l'air, il ne parle qu'accessoirement. La circulation
des eaux, voilà l'objet spécial de son travail. Comme l'a dit Mgr Rendu,
dont les paroles sont le point de départ de M. Paul Bory, « l'eau
circule de TOcéan dans les airs, des airs sur la terre et de la terre dans
les mers. Tous les fleuves entrent dans la mer, qui n'en regorgent
* Les Artères du globe, par M. Paul Bory, 1 vol in-4o.
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940 UYRES D*ÊTR£NNES
jamais. Les fleuves retournent aux mêmes lieux d'où ils étaient sortis,
pour couler encore, dit FEcclésiaste ».
Les voies que suivent les eaux sont à la fois dans les ûrs, à Tinté-
rieur du globe et à sa surface. Il y aurait un vif intérêt à les suivre
dans les unes et dans les autres, et M. Paul Bory a, ce nous semble,
l'intention de le faire un jour. Pour le moment, c'est dans leur chemi-
nement à l'extérieur qu'il se renferme, dans le rôle qu'elles y jouent,
les effets qu'elles produisent, a Comme les artères transporteut dans
tout notre individu les molécules que font la richesse de notre sang
et les matières qui accroissent notre chair, les fleuves, dit-il, trans-
portent par toute la terre le limon qui rend les eaux fertilisantes
et les atomes minéraux qui bâtissent les terres destinées à nos des-
cendants. »
Considérés sous cet aspect d'agents supérieurs de la grande circu-
lation, les fleuves offrent un champ d'études très curieux, véritablement
neuf et d'une grande étendue. L'auteur aurait pu, sans remplissage,
dépasser les quatre cents pages dans lesquelles il s'est renfermé. Il
étudie les fleuves dès leur origine géologique, remontant à leurs sources
diverses et aux causes qui les produisent; il les suit dans leur marche,
tantôt vagabonde, tantôt tranquille et lente, en examinant les condi-
tions variées de leur existence, et en appréciant au passage le bien et
le mal qu'ils occasionnent sur leur parcours. Puis il les va chercher
jusque dans les entrailles du globe où ils se dérobent ou ne se mani-
festent que par de mystérieux et généralement salutaires jaillisse-
ments. De leur rôle physique, M. Bory passe au rôle social des cours
d'eaux, grands et petits, à l'influence qu'ils ont eue dans le passé
sur la race humaine, et à celle qu'ils ont encore sur les divers genres
d'existence des populations. Des cartes, des plans, des vues, des figures
de tontes sortes, étaient nécessaires à son travail : les éditeurs y ont
largement et, dans plusieurs endroits, brillamment pourvu. Ajoutons,
— ce qui ne lui ôte rien de sa valeur scientifique, — qu'une pensée
chrétienne règne dans tout l'ouvrage.
La place nous manque aujourd'hui pour parler, comme nous aime-
rions à le faire, de la Nouvelle bibliothèque illustrée, que publient
les mêmes éditeurs. Nous en avons entre les mains plusieurs volumes,
dont chacun forme un ouvrage à part. Ces ouvrages sont des leclores
de délassement moral ; la fiction en fait généralement le fonds, mais
elle n'a rien du roman; la peinture des mœurs du temps y a sans
doute sa place, avec ses ridicules et ses désordres, mais, quoique
sincère, cette peinture est prudente et discrète; elle ne montre du mal
que ce qui suffit à le faire haïr et en détourner. En revanche, il y a un
peu d'exagération peut-être dans la peinture du bien, qui n'est pas, en
général, aussi commun et aussi grand qu'on le fait dans ces récits.
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LIVRES D'ÉTRENNES 941
L'excès, de ce côté, n'a pas du moins l'inconvénient qu'il pourrait
avoir de l'autre. Quoique tombant un peu sous cette critique, les deux
volumes de Germaine de Nanteuil et Une jonchée de fleurs, n'en
seront pas moins lus avec agrément et profit.
Un ouvrage que nous voyons avec plaisir en tête de cette collection,
c'est Fabioldj le savant et vivant tableau de l'Église à Rome, au qua-
trième siècle. L'éloge n'en est plus à faire. La traduction que nous
avons ici est non seulement nouvelle et excellente, mais elle est
accompagnée de beaucoup de notes nécessaires pour la complète intel-
ligence du texte, et de figures, pour, la plupart archéologiques, qui
en sont, de leur c6té, un précieux commentaire.
Le premier des livres d'étrennes de la maison Pion est un volume
choisi par les religieux français de l'ordre de saint François d'Assises
pour être offert au Souverain Pontife Léon XIII, lors des fêtes de son
jubilé sacerdotal. Il est indigne, en son genre, de figurer parmi les
œuvres d'art destinées à cette grande manifestation catholique et dont
Paris a pu, récemment, se faire une idée. C'est, en lui-même, un
spécimen distingué de la typographie parisienne. Il témoigne de beau-
coup de goût dans le choix du format, du caractère et de Tornemen-
tation, qui est partout en harmonie parfaite avec le sujet. Ce sujet est
la vie d'une sainte assez peu connue chez nous, il est vrai, mais qui
est en grande vénération chez les Italiens, que l'on invoque encore
aujourd'hui avec foi dans toute la Toscane et à laquelle on vient
d'élever, dans son pays natal, une nouvelle et gracieuse église. Saiute
Marguerite de Gorlone, tel est son nom, et tel est aussi le titre du
volume dont nous parlons. Du texte, dont le P. de Ghérancé, un savant
capucin, est l'auteur, nous ne saurions parler avec compétence et ce
n'en est pas d'ailleurs ici le lieu ; bornons-nous à dire qu'il accuse
beaucoup d'érudition et que le style a toutes les qualités traditionnelles
du genre auquel appartient l'ouvrage. A ce spécial mérite littéraire,
ce volume joint celui d'être une charmante et précieuse galerie artis-
tique, où le burin, l'héliogravure et l'aquarelle font passer sous nos
yeux tout ce que, depuis cinq siècles, les habitants de Cortoue ont
demandé le concours des architectes, des peintres, des sculpteurs les
plus en renom pour exprimer leur piété envers leur sainte compa-
triote. Il y a là des œuvres de valeur dont la plupart sont à peine connus,
venant des grands maîtres ou de leurs disciples : des tableaux de
Giunta Pisano, des fresques de Lorenzetti, des bas-reliefs de Jean de
Pise, le tout habilement distribué dans le volume, hors texte, en
frises, en cul-de-lampe, de manière à en faire à la fois un bon livre
d^histoire religieuse et un bel album archéologique.
P. DOUHAIRE.
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942 LIVRES D'ÉTRENNBS
LIBRAIRIE JOUAUST ET SIGAUX
La direclion intelligente et avisée qui préside aux destinées de cette
maison, celle qui représente au plus haut degré l'initiative et le goût
français dans Tart de rimprimerie et de la librairie, poursuit avec
une persévérance et une méthode exemplaires cette œuvre multiple
qui compte autant de séries que la bibliothèque du curieux, du lettré,
du dilettante en fait de livres, compte de rayons. M. Jonaasi n'est
pas seulement un des maîtres de sa noble et beUe industrie par
l'expérience, par le goût, par son esprit de renouvellement et de pro-
grès concilié avec le respect des traditions, il Test aussi par cet
ensemble de connaissances littéraires et cette sagacité critique qui lui
permettent de s associer intimement aux travaux de ses collaborateurs
et d'être pour eux un conseiller aussi sûr qu'éclairé.
Tous les imprimeurs du seizième, du dix-septième et du dix-hui-
tième siècles ont été de grands lettrés. M. Jouaust est bien le digne
successeur et héritier de ces grands ancêtres qui, des Esticnne aux
Didot, ont réuni la science et l'expérience et ont été les précurseurs,
les initiateurs, les éducateurs de la génération d'imprimeurs et d'édi-
teurs qui leur a été contemporaine.
Cette année, les embarras du double déménagement de l'imprimerie
et de la librairie des Bibliophiles, qui ont été transférées rue de Lille,
ont un peu retardé la publication de quelques nouveautés annoncée
dans certaines séries : le Recueil des fab/iaux, le Cabinet de Vé-
neriej la Nouvelle collection moliéresque. Mais la Nouvelle biblio-
thèque classique, les Petits classiques^ les Petits chefs-d'œuvre^
les Curiosités historiques et littéraires, la Bibliothèque des mé-
moiresj création heureuse de cette année, sont en travail de ruche
bourdonnante, mais non frelonnante. Le public laborieux y récoltera
bientôt la cire et le miel des plus savoureux et des plus parfumés
butins. Le Discours sur la méthode de Descartes, éclairé et expliqué
par M. Jean Larroque, le Discours sur les duels, de Brantôme, arec
une piquante préface d'Henri de Pêne, les. Mémoires de Vahbé de
Choisy, les Œuvres choisies du .prince de Ligne, ont para ou vont
paraître. Et la Petite bibliothèque française, collection de petits
romans, écrin de nouvelles dues à l'élite de nos auteurs, est en plein
épanouissement. M. Jean Sigaux, l'associé de M. Jouaust, qm' est
comme lui un lettré, un écrivain, et qui vient d'ajouter au succès
dramatique de sa comédie des Chimères le succès littéraire de sa
nouvelle : le Paysan, a continué cette collection brillamment inaugurée
par lui par Abeille, de M. Ferdinand Pabre. Nous arrivons aux séries
destinées aux amateurs des livres de haut goût, de luxe artistique,
qui sont des modèles de correction typographique, des bijoux d'illos*
tration, et nous en parlerons avec la pr<d>ité critique dont de tais
livres méritent l'hommage, indiquant, pour tout éloge, oommeiU et
pourquoi ils se louent eux-mêmes.
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LIVRES D^ÉTRENHES 943
Le Livre d'or du salon de peinture constitue le répertoire, le
musée annuel des œuvres dont Timage est digne de la durée que lui
assurent les maîtres de Teau-forte. On aura du plaisir à retrouver au
premier appel, en prenant dans sa bibliothèque chaque volume de ce
beau recueil, Timpression fugitive du premier jour, en présence de
ces tableaux, de ces statues, dispersés aujourd'hui dans la promiscuité
banale des galeries publiques ou dans le mystère jaloux des collections
privées. Les anciens abonnés, toujours fidèles, et les nouveaux abonnés,
qui ne le seront pas moins, reverrons là, comme dans un miroir fidèle,
les vrais succès de cette année : le Soir de la vie, de Besnard; la
Cléopâtre, de Cabanel; les Vainqueurs de Salamine, de Gormon,
récompensés de la médaille d'honneur; le Pardon^ de Dagnan-Bou*-
veret; un Moulage sur nature, de Dantan; la Famille de Chats,
de Lambert; la Fenaison, de Lhermitte; la Bataille de Reischoffen,
de Morot; le Bréviaire, de Muenier; la Curée, de Rochegrosse; la
Guerre, de Roll; le Soir d* automne, de M. Saintîn; et dans la
sculpture : le Gorille, de Frémiet, qui a obtenu la médaille d'hon<-
neur; la Douleur d'Orphée, de Yerlet, prix du. Salon.
Yoici le digne pendant des Aventures merveilleuses de Fortu-
natus, dans une série qui n'a pas encore de nom, mais qui pourrait
être appelée la série fantastique. Hoffmann et Edgar Poé auront sans
doute bientôt leur tour dans ce défilé des historiens dei ce qui n'a pas
d'histoire, des savants de Ténigme, des raffinés du mystère, des
poètes du . merveilleux, des romanciers du rêve, des géographes de
rinvisible, des philosophes de la féerie, des moralistes du cauchemar,
des enchanteurs souriants de l'enfance, des pâles chercheurs de chi«
mères ou des mornes désabusés de toutes les ivresses qui caressent,
qui chatouillent ou qui pincent, et qui mordent les cordes de l'imagi-
Bation et de la sensibilité, qui exploitent par leurs généreuses fictions
oa leurs invitions amères, aa profit de leur bonté ou de leur
malignité, Tinépuisable fond delà curiosité, de la. crédulité, de la.mar
lice ou de la bêtise humaine. Naturellement M. louaust a commencé
par les chefs-d'œuvre de cette matière romantiqae, par les récits des
précurseurs, des initiateurs, les fictions typiques, mythique»^ sa s^ie
du surnaturels. Aux Aventures de Fortunaius^. succès dé l'aimée
dernière^ vient se joindre, cette année,. le fameux oonte d'Adelbert de
Chamisso : Pierre .Sohlémihlo\iYHomm&. qui a perdu son ombre.
C'est M. Henri Fouquier qui. nous avait si. joliment, et si . spirilueller
ment introduit daAsla pensée de l'auteur, du .For/unatus, et si agréai
blement promue à travers les méandres de ces histoires merveilleuses^
aux moradités énigmatiques faites pour flatter d une ^igramme^ peut-
être plus que pour enrichird'une leçon, la sagesse populaire; c'est
M. Henri Fouquier qui, pour notre plaisir et notre profit, a accepté
encore la mission de nous donner sur Pierre Schlernihl^ son autear
et son but quelques explications indispensables.
Avec finesse et bonne grâce M. Henri Fouquier a très bien démêlé,
selon nous, Técheveau à dessein embrouillé du symbolisme, comme
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944 LIVRES DÈTRENNES
on dit Outre-Rbin ou plus simplement de la moralité cachée dans le
conte d'Adelbert de Chamisso. Il a tiré grand et juste parti du signale-
ment moral et social de Tauteur. C'est, en effet, presque toujours par
l'auteur que l'œuvre s'explique. Or, l'auteur est un Français devenu
Allemand. Adelbert de Chamisso, dont la famille, croyons-nous, est
encore représentée en France, est un gentilhomme champenois dont
la vie a été singulièrement accidentée au début avant d'être tranquille-
ment, confortablement assise dans une sorte de canonicat scientifique. 11
a d'abord couru avec sa famille les mauvaises fortunes de l'émigration ;
il a été d'abord officier de la coalition mais gardant comme plus d'un
autre, même sous le harnais ennemi, l'amour et le regret de son pays.
Dégoûté de ce harnais allemand il rentre en France, devient professeur
de l'Université napoléonienne, se dégoûte aussi vite de cette livrée et de
cette servitude que de l'autre, repasse en Allemagne, emploie son acti-
vité, lasse de l'armée et de l'école, à des explorations scientifiques et
lointaines et écrit en allemand en 1814 ce conte qu'il traduit lui-même
en français, en 1839, étant bibliothécaire et conservateur de musée au
service de la Prusse. De tout cela il résulte d'abord que Chamisso, que
nous n'envisageons ici que sous une face de sa physionomie multiple,
car il fut aussi un savant et un poète éminent, est non un imitateur,
mais un précurseur d'Hoffmann ; que son fantastique est un fantastique
particulier, nouveau, qui anime par la légèreté et la clarté et un peu aussi
par la philosophie de Voltaire et de Cazotte des combinaisons d'une
allure scientifique et mathématique à l'Edgar Poê et à la Jules Verne.
Son diable, son tentateur qui dispose de tous les instruments, de tous
les talismans de la magie antique et moderne, est un diable en habit
gris, un diable bon enfant, beaucoup moins sec et moins dur que
Méphisto, qui se laisse tromper, qui se laisse battre, qui ne se venge
des refus de signer le contrat final, qu'en condamnant celui auquel il
a donné la bourse de Fortunatus, aux enjambées gigantesques et au
vagabondage perpétuel des bottes de sept lieues. Le récit, très précis
et très amusant dans la première partie par son ton de pince sans rire
et son ironie sentimentale, se relâche dans la seconde partie toat en
laissant apparaître à nos yeux deux figures sans grand relief, mais
d'une poésie bourgeoise intéressante, la figure de Bendel, le serviteur
fidèle et celle de Mina, la fiancée plus fidèle de souvenir que de fait,
victime touchante et résignée de l'égolsme paternel et de la sagesse
vulgaire. En somme, ce qui a fait la fortune du récit, ce par quoi,
bien qu'ayant vieilli sur plus d'un point autant et plus que le Werther^
il a gardé sa vogue, c'est cette idée originale du diable épris de l'ombre
de Pierre Schlémihl et la lui achetant et la découpant sur le gaxon et
la mettant dans sa poche, et des mésaventures de Pierre, échouant
partout et en tout, faute de cet appendice, de cet accompagnement
qu'on n'aurait jamais cru si nécessaire, de son ombre. Que figure, que
signifie ce malheur terrible et ridicule à la fois pour un homme plus
riche que personne, de n'avoir pas d'ombre comme tout le monde? On
a beaucoup discuté sur cette moralité. Cela veut-il dire qu'il ne sert de
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LIVRES DtTRENNES 9iS
rien d'avoir la réalité des choses, si on n'en a pas l'apparence? Cela
veut-il dire que l'on a beau être riche, que Ton n'est pas impunément
ridicule? Cela veut-il dire, comme le pense M. Pouquier, qu'il est bien
malheureux d'être privé de sa patrie et que l'émigré, destitué d'une
patrie, est aussi à plaindre que le Pierre Schlemihl, dépouillé de son
ombre? L'auteur, assailli de questions, a pris ce parti; étant devenu
Prussien, en vertu d'un contrat peut-être plus d'une fois regretté,
de ne pas s'expliquer clairement sur ses intentions, et de dissimuler
ses nostalgies sous les voiles ironiques d'une dissertation physique
sur les yeux de la lumière et de l'ombre. Au fond, il n'a peut-être
pensé à rien de tout cela, à rien qu'à écrire à l'allemande un récit
conté à la française avec un heureux mélange de fantaisie, de bon
sens, de l'ironie qu'inspirent les choses et de la mélancolie qu'inspirent
les hommes, quand on les observe philosophiquement. Sans avoir la
Gnesse et le mordant des dessins d'E. de Beaumont, les dessins de
Myrbach sont très curieux, très amusants au point de vue du costume,
toujours d'une allure exacte et d'une expression juste, et constituent
un divertissment pour les yeux dans cette fête pour l'esprit. Sa Mina
est peut-être un peu lourde, un peu étoffée. C'est une sœur de Char-
lotte et de Dorothée dont l'ingénuité semble bien na!ve et la mélan-
colie bien grasse, à en juger par ses portraits. La faute en est à la
gravure sur bois, qui, si finement qu'elle soit exécutée, ne peut avoir
toujours la légèreté voulue. Peut-être aussi dans un récit qui a tant de
malice et d'ironie, le crayon a-t-il voulu rivaliser avec la plume et
avoir aussi ses ironies et ses malices.
Nous parlions tout à l'heure de la patrie toujours regrettée par
Chamisso, Prussien malgré lui, et qui se dédommage souvent comme
Henri Heine, en Prussien libéré. Quand on aime la patrie, on la veut
libre, indépendante du joug étranger. Et cela fût-ce au prix de sa
propre liberté et de sa vie même. C'est ainsi que Silvio PeUico, héros
pacifique et martyr résigné et modeste de l'indépendance italienne, a
passé sa jeunesse en prison et nous a laissé de son séjour dans les
geôles autrichiennes un récit qui l'a rendu immortel. Ce qui carac-
térise ce récit, c'est sa naïveté, son ingénuité, son absence de tout
parti pris, de toute fanraronnade, de toute rancune, à ce point que
<5erlains l'ont trouvé trop débonnaire, trop doux. Mais il est beau, il
-est bon d'être doux sous le joug et sous le fouet de la force. Il est
beau, il est bon de s'incliner modestement devant la volonté divine,
d'ennoblir et de purifier par les espérances et les sérénités de la foi,
les souffrances du patriotisme. Silvio Pellico, qui est un brave homme
et un bon chrétien, qui ne fait appel ni à la haine ni à la vengeance,
qui pardonne à ses bourreaux, et ne demande à ses amis qu'un peu
de pitié, qui garde toutes les tendresses de la charité au milieu
d'épreuves faites pour exalter les vanités de l'égoïsme, est d'un exemple
admirable comme homme; et comme écrivain, en trempant avec sim-
plicité pour écrire ses Prisons sa plume dans les larmes de ses regrets
et le sang de ses blessures, il a composé un récit qui fait honneur k
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$46 UYRES B'ÉTRENNES
rhumanité et qui fait honneur à la littérature. La traduction nouYcfle
de M. F. Reynald est limpide et fidèle; les dessins de Bramtot, gravés
à Teau forte par Toussaint sont dignes du sujet. Ils sont doux et fins,
d*uDe animation tempérée et d'une expression tendrement éloquente,
composés ingénieusement, colorés comme l'imagination de Tauteur
par un chaud rayon de lumière italienne. Ce sont autant de petits
tableaux, gravant dans Tesprit les principaux épisodes de celte histoire
d'un prisonnier, où les petits événements ont la valeur des grands.
Entre Adelbert de Ghamisso, ami du détail précis, de llronie discrète
et de la malice latente, et le bon, le doux, Tfaonnète, le clément SMo
Pellico, se place avec sa figure de philosophe sceptique, matérialiste,
fataliste, de dandy Voltairien, de peintre épris de la ligne et dédai-
gneux de la couleur, ce conteur appelé Mérimée, qui fait penser plus
que sentir, et qui grave plus qu'il ne peint, cherchant son effet et son
succès dans l'impression profonde et brutale de la réalité. Une préface
spirituelle et quelque peu paradoxale de Jules Lemailre, s'évertuant à
découvrir un cœur à un écrivain qui ne se piqua jamais que des joies
sans chaleur et des malices sans colère de Tesprit, ouvre ce curieux et
superbe volume, nouveau trophée de la Bibliothèqxie artistique mo-
derne, où les sept récits, les sept nouvelles caractéristiques de ce sec
et élégant talent, jadis réunies dans la Mosaïque, sont iïïnslTés de
dessins, de sept artistes différents, gravés par sept graveurs différents.
On y trouve et on ne peut s'empêcher d'y admirer Matteo Falcone
TamangOj le Vase étrusque^ la Venus dllle, la Partie de t^^trac,
les Ames du Purgatoire^ la Vision de Charles XI, rEnlèwment
de la redoute^ le plus beau récit militaire qui soit On y troure des
caractères en quelques lignes, des drames en quelques pages, des
récits d'un art infini, sous les apparences d'un naturel implacable, des
chefs-d'œuvre enfin auxquels il ne manquerait rien, s'ils respiraient un
peu plus l'amour et un peu moins le mépris des hommes.
M. DE Lbscuie.
LIBRAIRIE HETZEL
BIBLIOTHKQUB d'ÉDUCATIOX ET DB RÉCRÉATION
La librairie aime le soin {amat libraria curam). Celte devise d'un
ancien éditeur énonce une vérité qui ne saurait être contestée. Appli-
cable sans doute à toutes les industries, elle l'est plus parliculièremettt
à celle du livre, oti eUe implique nécessairement le goût qui fait de
cette industrie un art véritable. Ici, le soin doit être incessant, et la
minutie n'y est pas de trop. Il s'étend à tout, depuis la correction et
la disposition des textes, et l'appropriation des ornements : estampes.
tètes de pages, fleurons, jusqu'au choix des caractères, du format et
du papier, en rapport avec la destination de l'ouvrage. C'est à la réu-
nion de ces diverses qualités, à l'ensemble harmonieux qui en résulte,
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LIYRSS D^TRINRES 947
que des volumes, d'aillears très simples d'aspect, doivent d'être au-
jourd'hui si recherchés, tandis que d'autres, d'apparence beaucoup
plus luxueuse, mais où le soin a fait défaut ea quelques points, sont
dédaigneusement, et avec justice, laissés de c6té. Aussi est-ce à bon
droit qu'une célébrité, presque égale à celle des inventeurs de Tim-
primerie, s'attache au nom d'éditeurs tels que les Ëstienne, les Elzévir,
les Plantin.
Parmi les éditeurs modernes, il n'en est point qui ait pratiqué
le soin à un degré si remarquable que le regretté fondateur de la
maison Hetzel, dont la mémoire vient d'être honorée d'une si haute
distinction par l'Académie française. Aucun non plus qui pût mieux
maintenir cette tradition que son fils, son habile et consciencieux
successeur, depuis longtemps son associé. Dans le nombre immense
de livres qui portent leur nom et dont la production embrasse une
période de plus d'un demi-siècle, tous, on le reconnaîtra, offrent
l'empreinte de la même intime et scrupuleuse attention, unie au goût
le plus sûr. A cet égard, les plus simples volumes de la Bibliothèque
(Téducation et de récréation^ ceux qui paraissent actuellement,
comme les anciens, sont de niveau avec les ouvrages de luxe tels
que les Animanx peints par eux-mêmes^ illustrés par Granville,
et les Contes de Perrault, illustrés par Doré. L'éclosion de cette
bibliothèque, il y a quelque vingt-cinq ans, a marqué, on peut le dire,
une ère aussi bien dans la littérature que dans la librairie, celle des
bons et beaux livres à l'usage de l'enfance et de la jeunesse. Jusque-là,
sauf de rares exceptions, on n'attribuait à ces heureux âges que des
pauvretés sans style, et d'où l'art et le soin étaient également
absents. Ou bien on les remplaçait par des livres d'un sérieux rébar-
batif, ce qui ne paraît pas beaucoup plus heureux. On eût voulu faire
prendre la lecture et l'étude en grippe par ceux qu'on soumettait à
un pareil régime intellectuel, qu'on n'aurait pa procéder plus adroi-
tement. La morale elle-même, offerte sous une forme ennuyeuse ou
même ridicule, n'avait guère à en bénéficier.
Aujourd'hui, il n'en est plus de même. On a fini par comprendre que
ces jeunes esprits avaient droit à un meilleur partage, à des œuvres
vraiment faites pour eux et qui, dans un langage approprié et sous
une forme attrayante, fussent aptes à leur inspirer l'amour du bien et
du beau. Et on s'y est mis. Le mouvement n'a pas tardé à s'étendre;
mais c'est Hetzel qui, à la fois comme écrivain, sous le nom de Stahl,
et comme éditeur en son propre nom, en a été l'initiateur et qui en
reste encore le plus ferme soutien. C'est, du reste, ce qu'il est superflu
de répéter. Cette Bibliothèque d'éducation et de récréation, où sa
pensée lui survit, ne comprend pas moins, à l'heure qu'il est, de 350
volumes et de 120 albums, les uns et les autres d'une exécution irré-
prochable et qui sont l'œuvre d'écrivains et d'artistes émérites. Nous
ne pouvons les désigner tous ; mais nous voyons, parmi les premiers,
les noms de Victor Hugo, Laprade, Legouvé, Jules Sandeau, Jules
Verne, P.-J. Stahl, Erckmann-Chatrian, Viollet-Leduc, Daudet; parmi
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948 UYRES D'ÉTRENNSS
les seconds, ceux de Froment, Frœlich, Détaille, Bodnetl, Schuler,
Geoffroy, Roux, Lalauze, Adrien Marie, Bayard. Cela suffit. De Ids
noms sont les garants de ceux qui ont pu leur être associés.
Les différentes séries de la collection ont reçu, cette année, leurs
accroissements habituels. Deux volumes : Nord contre Sud et le
Chemin de France^ sont venus s'ajouter à celle des œuvres de
M. Jules Yerne, qui en comptait déjà une trentaine, aussi extraordi-
naires par leur variété que par Theureuse originalité des inventions et
les vives qualités de composition et de style. Dans celle de la Vie de
collège en tous pays, par M. André Laurie : le Bachelier de Séville^
d*un intérêt non moins étonnant et d*une vérité non moins exacte que
les précédents : VÉcolier hanovrien, Tito le Florentin, Autour
dun lycée japonais^ Mémoires d'un collégien, etc. Autres volumes
grand ou petit in-8^ : la Madone de Guido Reniy par Benedict,
touchant et dramatique récit, encadré d'une artistique peinture des
mœurs populaires en Italie; VOncle Philibert, par S. Blandy, his-
toire aussi ingénieuse que morale, dont le succès égalera celai du
Petit roij du même auteur; les Jeunes filles de Quinnebasset,
adaptation par J. Lermont de l'anglais de S. Mary, où sont mises en
scène des Américaines, dont les types variés, curieusement étudiés,
se retrouvent dans tous les pays; Pas-pressé^ par P. Perrault, qui
fait là un début bien amusant, d'où la note sensible n'est cependant
pas exclue, et enfin, Promenade d'une fillette autour d*un labora-
toire, par P. Gouzy, l'auteur du Voya^^e au pays^ des étoiles, et
aussi habile et lucide initiateur pour la physique que pour Taslro-
nomie.
Dans la Petite Bibliothèque blanche, cette première et charmante
création de P.-J. Stahl-Hetzel, en collaboration avec Charles Nodier,
Dumas, Karr, Godan, Ourliac, etc., deux volumes : Voyage au pays
des défauts, par M. Bertin, et Récits enfantins, par Muller; puis
quatre albums : VAge de Vécole, dessins de Geoffroy; Pierre et
PauZ, dessins de Frœlich; Du haut en bas, par Tinant, et VAne
gris^ de Geoffroy, — ces deux derniers en couleurs, les autres en noirj
— complètent, avec les deux volumes annuels du Magasin d'éduca-
tion et de récréation (t. XLV et XLVI), cette rapide énuméralion des
nouveautés offertes par la librairie Hetzel à ses nombreux et fidèles
clients. Nous disons : nouveautés de cette année; mais parmi les
ouvrages publiés antérieurement, il n'en est point qui aient vieilli.
Tous sont et resteront des nouveautés pour les générations d'eofants
et d'adolescents qui ont succédé et qui succéderont aux premières;
et bien des pères et des mères de famille aimeront à revoir et à par-
courir encore ces excellents livres auxquels leur jeunesse a dû tant
d'heureux moments, et aussi, nous en sommes certains, tant de bons
enseignements et de salutaires inspirations. Les artistes y sont à
l'unisson avec les écrivains ; loin de fausser le goût, leurs composi-
tions ne peuvent qu'en favoriser le développement dans le sens le
plus souhaitable.
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LIVRES DITRENNES 949
Celui qui écrit ces lignes a été dès le début, et il s'en fait honneur,
le collaborateur d'Hetzel pour le Magasin et la Bibliothèque d'Édu-
cation. Lié avec lui d'une ancienne amitié, je l'ai, selon la mesure de
mes forces, secondé dans cette tâche qu'il s'était donnée et qui fut la
pensée constante de sa vie. Mieux que qui que ce soit, je pouvais donc
rendre témoignage des difQcultés qu'elle présentait et des soins inces-
sants, des efforts courageux, dont il a eu besoin pour la mener à bien.
La reconnaissance qui lui en est due, ainsi qu'à son continuateur, ne
fera, du reste, de doute pour personne. Et ce sera justice.
F. DE Gramont.
LIBRAIRIE LAURENS
La librairie Renouard ^ vient de fonder une nouvelle collection de
volumes illustrés qui, par le peu d'élévation de leur prix et par le
luxe de leur exécution, atteignent ou dépassent, aux yeux de la cri-
tique la plus difficile, ce qui s'est fait de mieux jusqu'à présent. Cette
bibliothèque, comme la plupart des livres sortis de l'excellente maison
qui édite depuis si longtemps les publications de la Société de l'his-
toire de France, est consacrée aux sujets ayant un caractère à la fois
historique et artistique. Il y a, en effet, entre l'art et l'histoire tant
de liens [étroits, que tous deux peuvent rentrer facilement dans une
collection homogène et logiquement composée. Ici, leur union est
encore resserrée par une abondante série de gravures d'une finesse
extraordinaire, faisant passer très agréablement par les yeux les vérités
gui sont à l'adresse de l'intelligence.
C'est une des tendances les plus marquées de notre époque, que
cette association de l'imagerie de style aux productions littéraires de
l'ordre le plus élevé. Il fut un temps, et ce n'est pas loin, où les éru-
dîts croyaient le mérite de leur ouvrage rabaissé quand l'éditeur y
ajoutait le charme de l'illustration; où l'Institut fermait, d'un air
scandalisé, l'accès de ses concours aux livres <( à images ». Aujour-
d'hui, au contraire, on ne veut plus que de ceux-là, et les académiciens
sont les premiers à réclamer les planches des exemplaires qui leur
sont offerts, lorsque l'auteur a pris la précaution de les en retirer, de
peur de choquer les regards austères de ses juges. Ce changement
significatif n'est pas dû seulement à la légèreté croissante du public,
il est surtout le résultat des progrès étonnants réalisés, depuis un
petit nombre d'années, par l'art d'illustrer les livres, et ces progrès,
la nouvelle bibliothèque dont nous parlons paraît devoir les accentuer
encore.
Six volumes la composent dès aujourd'hui, volumes d'une valeur
inégale au point de vue du texte, mais tous remplis de séductions
variées. Ce sont d'abord des études d'une portée générale, comme
celle de Charles Blanc sur la Peinture et sur Y Art dans la parure et
* Laurens, successeur, 6, rue de Tournon.
10 DÉCEMBRE 1887. 61
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950 UVReS irÈTREXNES
le vêtement. La première n'est qu'un extrait du grand ouvrage de
réminent critique, intitulé, comme Ton sait, Grammaire des arts
du dessin; mais cet extrait emprunte un cadiet de nouveauté aui
nombreuses reproductions de tableaui anciens et modernes, qui se
trouvent jointes pour la première fois aux explications de l'auteur. La
seconde intéressera surtout nos femmes et nos filles. Elle réalise ce
tour de force difficile d'élever Tesprit en parlant chiffons, et de faire
rentrer dans le domaine artistique une foule de questions qui parais-
saient uniquement du ressort du tailleur ou de la couturière. Mais
l'histoire du costume est aussi l'histoire des mœurs, et Charles Blanc
prétend même retrouver dans les modes des différentes époques le
caractère et les tendances des contemporains. Ce n'est pas à nous de
le lui reprocher, nous qui avons appliqué naguère la même théorie
aux transformations successives de récriture. Toutefois, on nous per-
mettra bien de signaler, à ce sujet, une assez sin^ière inexactitude :
pourquoi, k la fin du livre, la mode du second empire est-elle repré-
sentée par une élégante de l'époque actuelle? Ce n'est pas seulement
la faute de l'artiste, car le texte est parfaitement conforme aux indi-
cations de la gravure. Il y a là une « rectification » à faire, puisque Id
est le terme reçu dans la langue des couturiers.
L'histoire de l'art par grandes périodes sera aussi représentée dans
la collection Laurens, à en juger par le volume dû à la plume de
M. Spire Blondel : VArt pendant la Révolution. Mais c'est, on
l'avouera, une idée originale, que de commencer justement par la
période qui fut la négation môme du sens artistique. L'auteur a cer-
tainement semé son travail d'aperçus ingénieux et de détails de haut
goût. Cependant, sur le fond de la question, nous devons faire les
plus expresses réserves. M. Blondel sacrifie aux dieux du jour, au
point de vouloir nous faire admirer les caricatures gravées et les
caricatures habillées du temps de Robespierre ou de Barras. Il ne
faut pas oublier que le régime qui a brisé partout les chefs-d'œuvre
de la statuaire, supprimé brutalement les académies, projeté la des-
truction de la Sainte-Chapelle, et qui ne voulait pas plus des peintres
que des savants, n'a aucun droit à la noble qualité d'ami des arts.
L'école du dix-huitième siècle est depuis longtemps démodée, soit;
mais l'école de David ne l'est-elle pas tout autant, à l'heure aclueïiûl
Et puis, pourquoi mêler à une étude artistique des professions de foi
politique de la force de celle-ci : « 11 est certain que la Terreur sauva
l'indépendance nationale; il est fort incertain qu'un autre système
l'eût sauvée?» Que M. Laurens nous pardonne cet avis : il devra,
dans l'intérêt de sa collection, et pour maintenir la renommée sériense
de sa librairie, ne pas laisser passer de pareils excès de plume.
Avec le livre de M. Paul Bosq sur Versailles et les Trianons, nous
revenons à l'histoire impartiale et nous entrons dans la série des mo-
nographies. C'est un genre plus tranquille. L'anecdote, la tradition
locale, y régnent en maîtresses. Et quelles traditions, quels souvenirs
que ceux qui animent, aujourd'hui encore, ces palais déserts et silen-
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LIVRES D'ÉTRENNES 951
cieux, dont le passé fait toute la vie! L'écrivain les évoque avec beau-
coup de talent; c*est un charmant conteur, et avec lui, avec le graveur
qui Ta si habilement secondé, on se promène agréablement de la
cour d^honneur à la tour de Malborough, du musée au fond du parc.
Les Statues de Paris, de M. Paul Marmottan, sont nées d'une
louable pensée, celle de faire connaître, aux Parisiens et aux visiteurs
de leur grande cité, les personnages offerts à leur admiration sous les
espèces du bronze ou du marbre. Car on en a tant a statuQé » de ces
héros civils ou militaires, qu'on ne sait même plus leurs noms, et
que leurs titres à Timmortalilé sont, pour un certain nombre, envi-
ronnés d'obscurité. Gomme le soleil qui dissipe les nuages et dispense
à tous ses rayons avec une égale générosité, l'auteur a éclairé la Dgure
de chacun et loué tout le monde indifféremment, depuis Berryer jus-
qu'à Béranger, depuis Gharlemagne jusqu'à la République du Ghâteau-
d'Eau (connue dans le quartier sous le nom de la « grande concierge w,
en raison de son mouvement de bras).
Enfin, la capitale a également les honneurs du sixième volume, qui
est à peine paru, et qui est certainement un des meilleurs de la col-
lection, jusqu'à présent. Dans un récit plein d'érudition et de charme,
M. de Ghampeaux nous fait visiter l'un après l'autre, et sans nous
causer la moindre fatigue, tous les Monuments de Paris. La vieille
ville et la nouvelle se coudoient, se pénètrent, ici comme dans la
réalité. L'histoire et la description artistique se complètent l'une et
l'autre, et les représentations figurées atteignent vraiment un fini
merveilleux. Il est à souhaiter que ce dernier livre devienne le type
définitif de l'intéressante bibliothèque créée par M. Laurens. Le public
comme l'éditeur ont tout à gagner à la voir demeurer dans la sphère
sereine où l'exactitude et l'impartialité du fond, joint à la beauté par-
faite de la forme, constituent pour le lecteur une atmosphère tonique
et rafraîchissante, l'atmosphère des régions supérieures.
A. Lecoy de la Marche.
LIBRAIRIE QUANTIN
Les Précurseurs des FélibreSy par Frédéric Donnadieu, illustra-
tions de Paul Maurou, ouvrage qui a obtenu le premier prix offert par
le ministère de l'instruction publique au concours de la Société des
Félibres de Paris. — Un beau volume orné de 22 portraits et vues à
l'eau-forte; nombreux en-téles et culs-de-lampe.
La Renaissance littéraire à laquelle les Félibres ont attaché leur
nom et qui se recommande par les œuvres, aujourd'hui consacrées, de
Mistral, d'Aubanel, de Roumanille, etc., a eu, comme toutes les
renaissances, ses Précurseurs. Ce sont eux que le nouvel ouvrage,
édité par la maison Quanlin, vient mettre en lumière au moment
précis où le monde savant et lettré, après avoir étudié les œuvres dos
Félibres, se demande quelles furent leurs origines immédiates. On
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952 LIVRES DtTRENNES
trouvera dans les Précurseurs des Félibres la réponse à cette inté-
ressante question. L'auteur, M. Fréd-^ric Donnadieu, bien connu dans
le Félibrîge, dont il préside la maintenance languedocienne, est, à
cet égard, d'une compétence incontestée, et nul mieux que lui ne
pouvait donner du relief et de la vie aux portraits littéraires de ses
Précurseurs,
Ceux-ci ne sont pas tous également célèbres, mais ils sont tous
également intéressants.
A côté d'écrivains d'une notoriété scientiflque éclatante, comme
Moquin-Tandon, de l'Institut, ou d'une renommée littéraire indiscu-
table, comme Castil-Blaze, qui se montrent là sous le jour nouveau de
poètes gracieux, humoristiques et piquants, en languedocien ou en
provençal, on en trouvera d'autres moins connus, mais qui méritent,
par la grâce et l'originalité de leurs inspirations, d'avoir plus d'accès
auprès du public. Tels sont Fabre d'Olivet, Jacques Azaïs, le marquis
de la Fare-Alais, etc.
Jasmin, le plus populaire et le plus grand de ces précurseurs, celui
dont Lamartine, Sainte-Beuve, Nodier, Villemain, Augustin Thierry,
ont consacré la gloire. Jasmin y est étudié à fond, dans sa vie et dans
ses œuvres, avec des détails inédits communiqués par le fils du poète.
Toutes les citations d'œuvres des Précurseurs sont accompagnées
d'une traduction française, qui permettra môme aux personnes les
plus étrangères aux idiomes languedociens et provençaux de se rendre
compte de leur mérite.
L'auteur et l'éditeur n'ont pas voulu présenter cette œuvre au public
sans un entourage brillant d'illustrations : portraits, vues, etc. Il faDait
à ces études littéraires d'une physionomie et d'une saveur toutes par-
ticulières, où le sérieux des recherches n'exclut pas le piquant de
l'anecdote, — et où telle page intéresse l'histoire générale de la litté-
rature française, celle notamment qui a trait à un moment à peu près
ignoré et véritablement psychologique des débuts de Victor Hugo, —
il fallait, disons-nous, un cadre artistique emprunté à la vie, aux
mœurs ou à la nature des belles contrées que baignent les flots bleus
de la mer latine. C'est ce cadre que lui a donné un artiste connu par
ses succès aux derniers Salons. M. Paul Maurou se révèle dans cette
œuvre comme un aquafortiste des plus habiles, sachant faire jouer et
vibrer sur la pierre des monuments la chaude lumière des pays du
soleil.
Les portraits et eaux-fortes hors texte sont au nombre de vingt-deux.
En outre, vingt-huit dessins originaux forment autant d'en-têtes et de
fins de chapitre des plus intéressants.
A propos d*un passage de Tétude de M. Fomeron sur les Émigré el la
Société française pendant le règne de Napoléon /«»', nous sommes priés de
décbrer que le Chappedelaino cité dans ce travail n'a rien de commun
avec la famille de Chappedeiaiae, de Bretagne, dont un membre a fait, dans
cette province, la guerre de la chouannerie.
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CHRONIQUE POLITIQUE
8 décembre 1887.
C'est le soir du 3 décembre. Les fenêtres derrière lesquelles les
journalistes du parti radical ont composé les accusations victo-
rieuses qui viennent de chasser de TÉlysée M. Grévy, s'illuminent.
Une voiture, qu'escorte un escadron de cuirassiers, est partie de
Versailles, amenant à Paris le nouveau président de la République,
M. Sadi-Carnot, et déjà on l'acclame; sans le connaître, le peuple
crie : « Vive Sadi-Carnot I » Le lendemain, le parti républicain
tout entier célèbre l'élection de M. Sadi-Carnot comme un change-
ment salutaire, une révolution heureuse. On se félicite de la fin
d'une si longue crise. On oublie, on veut oublier tant de scandales,
tant de hontes, tant de discordes, tant de violences, tant d'anar-
chie, un tel néant. On ne pense plus, on ne veut plus penser au
mépris, aux haines, aux craintes de la veille; ni au coup de force
parlementaire qu'on a osé, ni à l'exemple et à l'avertissement
qui en restent; ni à la loi constitutionnelle qu'on a violée; ni
aux sommations qui sont montées de la rue dans le Parlement;
ni au ministère qu'on n'a pas; ni au budget qui manque; ni aux
hommes qu'on a blessés; ni aux groupes qu'on ne peut pas
plus réunir qu'unir; ni aux programmes qu'on ne peut soit simpli-
fier, soit fondre l'un dans l'autre; ni même à l'insuffisance du per-
sonnage qu'on érige comme par miracle en chef de l'État. On a
besoin de se consoler et de se rassurer. Fausse joie ou contente-
ment naïf, illusion ingénieuse ou espérance ignorante, on veut
croire ou fadre croire que la présidence de M. Sadi-Carnot est l'au-
rore d'une république meilleure. Combien de temps cette aurore
luîra-t-elle? Combien de temps pour qu'elle s'éteigne?
Le 25 novembre, on apprenait que M. Grévy s'était enfin décidé
à son abdication involontaire. Il avait consulté tout le monde, et
M. Le Royer, et M. Floquet, et M. de Freycinet, et M. Jules Ferry,
et M. Goblet, et M, Brisson, et M. Devès, et M. Clemenceau, et
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954 CHRONIQUE POLITIQUE
M. Henry Maret, et M. Ribot, et même M. Foucher de Care'il. Il
n'avait guère oublié que M. Sadi-Carnot ! Or, tout le monde l'avait
invité à se sacrifier, puisqu'il était trop tard pour sacrifier M. Wilson.
M. Grévy ne leur avait pas seulement demandé des avis, il leur avait
offert des portefeuilles et tous, si avides qu'ils en fussent naguère,
tous avaient refusé. C'était comme un complot. Il lui fallait consé-
quemment, dans cette impossibilité de gouverner, résigner son man-
dat. Mais, en laissant annoncer au public, le 25 novembre, sa démis-
sion définitive, M. Grévy voulait gagner du temps. Il espérait que les
jalousies des prétendants qui convoitaient sa fonction diviseraient
le parti républicain et le réduiraient à l'implorer, à le supplier
de rester. Le 26 novembre, M. Grévy était encore à l'Elysée; il y
était toujours, le 30 novembre. Avec quelle éloquence il allégoattt,
dans ses colloques intimes, sa dignité, son devoir et, principale-
ment, l'intérêt de la République! Irresponsable et iMmmé prési-
dent de la République pour sept ans, il ne pouvait tolérer qu'on
annulât la loi constitutionnelle, qu'on abrégeât la durée de son
pouvoir, qu'on l'expulsât arbitrairement : c'était mettre la Prési-
dence à la merci des ambitieux et des factieux; c'était détruire dans
la République la seule garantie de stabilité qu'elle possédât» Certes,
théoriquement, M. Grévy argumentait avec quelque justesse. Par mal-
heur, s'il avait pour lui la raison pure, la vérité, la Constitution, il avait
contre lui l'honneur, il avait contre lui l'indignation de la France.
Au surplus, rien ne pouvait désormais lui ramener le public ni le
parti républicain : les invectives des accusateurs avaient été trop
vives, l'émotion du pays était trop violente et, dans le Parlement,
les résolutions étaient trop nettes. En vain quelques radicaux, irrités
et alarmés par la candidature de M. Jules Ferry, essaient-ils basse-
ment de se réconcilier avec M. Grévy et veulent-ils un instant
raffermir, mûntenir sa présidence : ces farouches champions de
l'honnêteté républicaine et nationale se d^créditent, sans con-
vaincre personne, sans persuader surtout ce peuple dont ils ont
enflammé la vindicte. Le 1" décembre, on attend le message suprême
de M. Grévy : il a promis sa déDoission pour ce jour-^; daas la
matinée, il a réinstallé les ministres qui n'expédiaient plus que les
affaires et il a chargé M. Rouvier de porter au Parlement ce mes-
sage funèbre, son testament présidentiel. O stupéfaction et mysti-
fication 1 M. Rouvier se présente et déclare que M. le Président de
la République « a modifié » sa décision de la veille : il n'apporte
donc au Parlement aucune a communication » de M. Grévy. Déçue»
la majorité se croit jouée, bravée. Elle ne répond pas par des dis-
cours; mais elle interrompt sa 3éance deux fois, de deux heures en
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CHRONIQUE POLITIQUE 955
deux heures; on s'assied, on applaudit à rorateur qui propose ce
court ajouruement, puis on se lève; il faut que, dans Tintervalle,
M. Grévy envoie son message; on le met en demeure d'exécuter sa
promesse. C'est le conflit. Mais le conflit finit le soir même de cette
burlesque et dramatique journée. A six heures, M. Rouvier a reparu
pour annoncer solennellement que M. Grrévy cède : \e message sera
lu le lendemain. M. Grévy a, dès ce nwment, abdiqué.
La scène n'avait certes pas, le 2 décembre, cet apparâl antique
qui, dans sa pompe, donnait une majesté à la condamnation même
du souverain. Mais c'était bien le spectacle d'une déposition. A
celui que la République avait deux fois sacré, à celui que nous ne
savons plus quelle « Marion », écrivant à M^^^ Wilson, appelait
naguère « notre roi » on arrachait sa couronne et, ployant la tète,
il s'en allait, sans aucun autre adieu que celui de la foule qui voci-
férait encore : « A bas Grévy I » Ecoutez le cri de colère et de
tristesse qu'il jette, lui, en partant : « J'ai été enlevé au poste où la
confiance du pays m'avait placé! » Il se plaint de la violence artifi-
cieuse qu'il a subie et il adresse à la République non seulement un
reproche sévère, mais une prophétie menaçante : « Je laisse à ceux
qui l'assument la responsabilité d'un tel précédent et des événe-
ments qui pourront le suivre... Je ne forme qu'un vœu, c'est que
la République ne soit pas atteinte par les coups dirigés c(Mitre moi
et qu'elle sorte triomphante des dangers qu'on lui fait courir. » Il
semble que M. Grévy ait été plus clairvoyant, & cette dernière
heure, que pendant tout le reste des neuf années qu'il a occupé la
préffldence de la République. Thésauriser et gracier, tout permettre
et tout relâcher dans l'État comme à l'Elysée : voilà son règne.
Egoïste, indolent, il n'a mis activement la main, dans les affaires
de son gouvernement, qu'à ses affaires personnelles, soit qu'il eût
à amplifier les jouissances de son pouvoir, soit qu'il eût à ruiner
le crédit d'un ministre qui devenait son rival. Pas un grand acte,
pas un souvenir glorieux. L'apologie même qu'il crayonne pour
l'histoh*e, dans son Message, est insignifiante, banale, presque
vulgaire. On le remplace avec la méprisante certitude qu'il n'est
personne qui ne puisse le suppléer, pour l'avantage de l'Etat, pour
la dignité de la France. On le remplace par un homme plus d'à
demi obscur, par un ancien ministre que, la veille, le peuple con-
naissait à peine de nom et qui ne s'était un peu illustré que pour
n'avoir pas voulu frustrer l'Etat d'une somme de 75 000 francs, au
profit d'un client de M. Grévy lui-même. M. Sadi-Camot succède
à M. Grévy. Et quelle élection triomphale I Au premier tour de
scrutin, M. Sadi-Camot obtient 303 suffrages, M. Jules Ferry 212,
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956 GHROmOUE POUTIQUE
le général Saussier 148, M. de Freycinet 76, le général Appert 72,
M. Brisson 26. Aussitôt M. Jules Ferry et M. de Freycinet, qui se
sentent écartés par d'invincibles défiances, par d'implacables hos-
tilités, se désistent. Au second tour, M. Sadi-Carnot recueille
616 suffrages. Nos amis en donnent patriotiquement 188 au général
Saussier, qui, à la vérité, ne brigue pas la présidence de la Répn-
blique et qui, avec autant de loyauté que de modération, est républi-
cain : en sa personne, ils ont voulu honorer Tannée en même temps
que saluer Tépée qui garde Paris contre la Commune. Donc, dit
le procès-verbal du Congrès, « M. Sadi-Carnot est proclamé pré-
sident de la République françsdse pour une durée de sept années. »
La République subsiste, après cette crise, et peu s'en faut qu'elle
ne se vante d'avoir pu survivre à M. Grévy; mais elle subsiste
dans des conditions morales et politiques qui aggravent l'état pré-
caire où elle vivait déjà. C'est sa propre réputation qu'elle a ternie
en dégradant M. Grévy comme le complice d'un prévaricateur, d'un
concussionnaire : on saura désormais que la présidence de la Répu-
blique peut, durant de longues années, n'être qu'une exploitation
cupide du pouvoir; on saura que le palais national où la Répu-
blique établit son président peut servir de caverne à des traitants
et les abriter contre la justice; on saura, par la légende de l'austère
républicain en qui elle avait incarné sa vertu, ce que peut valoir le
brevet d'incorruptibilité qu'elle délivre à ses stoïques favoris. Et
qu'a-t-elle fait de l'institution même? La présidence était perma-
nente, pour une période de sept années; elle était irresponsable.
La voici devenue instable, éphémère, sujette à disparaître de jour
en jour comme un simple ministère, qu'une majorité capricieuse
ne veut plus conserver. Il suffira d'une intrigue, d'une manœuvre;
point de débat; on n'aura besoin d'arguer contre le titulaire pas-
sager de cette présidence incertaine ni d'un crime de haute tra-
hison ni d'un délit de droit commun ; la loi constitutionnelle ne le
défend plus; on lui refusera tout moyen de gouverner, l'entre-
mise même d'un ministre; on le menacera d'un conflit, on lui
signifiera qu'on attend sa démission et il faudra bien qu'il capitule,
qu'il abdique. La présidence de la République, loin d'être assurée
de son règne de sept ans, ne régnera donc plus que le temps qu'il
plaira au Parlement et, loin de s'élever au-dessus des partis comme
un arbitre, elle sera dans leur dépendance. Le sort de M. Gré?y,
ses successeurs pourront l'éprouver, chacun i son tour. Les répu-
blicains se seront ménagé avec ce précédent une bien dangereuse
facilité de changer i souhait le chef de l'État; car ils seront libres
d'en abuser et, nous, d'en user, si jamais, nous autres monarchistes,
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CHRONIQUE POUTIQUE 957
nous formons dans la Chambre la majorité. Ce n*est pas tout :
la transmission du pouvoir s*est opérée, non seulement comme un
acte inconstitutionnel, mais conmie un acte révolutionnaire. On a
intimidé le Parlement comme il intimidait M. Grévy. Pendant qu'on
retirait le pouvoir à M. Grévy, on l'interdisait à M. Jules Ferry.
On déclarait que l'élection de M. Jules Ferry, ce serait le signal
de la guerre civile. On ameutait la populace. Elle venait hurler
devant le Palais Bourbon : « A bas Ferry 1 » Et, le jour du vote,
elle entourait THôtel de Ville où les anciens héros de la Commune
étaient en permanence. Il a fallu le déploiement de toute une armée
pour protéger le peu de gouvernement qui restait et pour prévenir
ou contenir une émeute. La République se glorifiera-t-elle encore
de la psdx avec laquelle ses représentants font ou défont sa prési-
dence? Osera-t-elle même se glorifier encore de l'excellenjce de son
principe électif, elle qui se targue démocratiquement de ne préposer
à la garde de l'État que le plus capable et qui, précisément, par
un choix tout négatif, repousse les plus capables, dans cette élec-
tion présidentielle du 3 décembre, pour nommer M. Sadi Carnot?
Le nouveau doge de notre république doit s'étonner de se
trouver à l'Elysée, dans le fauteuil de M. Grévy. La France,
assurément, s'en étonne tout autant que lui, sinon davantage. Qui
aurait dit, le 1" novembre, que M. Sadi-Carnot présiderait la
République, le 4 décembre? Nous avons, en vérité, un gouverne-
ment qui facilite bien la grandeur et qui précipite les hommes de
bas en haut, avec une singulière soudaineté. Le suffrage universel,
qui ne connaît pas Sadi, le poète des roses, et qui connaît à peine,
par l'histoire de la République et de l'Empire, le conventionnel
Carnot ou le comte Carnot, ne connaissait guère M. Sadi-Carnot.
Ce n'est pas que le suffrage universel ait l'envie de se récrier,
parce que la République se sera donné comme président un
inconnu : il ne saurait déplaire au suffrage universel que tout le
monde puisse devenir président de la République, comme on
devient député, maire ou conseiller municipal. Mais, que le suf-
frage du Parlement dût jamais, dans le palais du grand roi, choisir
M. Sadi-Carnot comme président de la République, voilà ce qu'on
aurait pu nier d'avance, il y a un mois, alors que M. Sadi-Carnot
s'ignorait lui-même. A quoi donc doit-il sa fortune? Surtout à l'im-
puissance des partis et des hommes qui se disputaient avec une si
haineuse âpreté la première magistrature de la République et le
pouvoir. Leur ambition, leur fureur, se sont fait de l'élection de
M. Sadi-Carnot une sorte de trêve; leur dépit s'est apaisé, protégé,
en reportant sa préférence sur cette tête inoffensive; plutôt ce
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958 GHROMIOUE PC^JTIOUE
neutre que M. Jules Ferry; plutôt ce neutre que M. de Freycinet!
Et puis, M. Sadi-Garnot a un bonheur qui n'est pas toujours ou
partout un honneur : il se rangeait parmi ces personnages médio-
cres qui restent modestes et qui, ne causant aucun ombrage,
n'ofTusquant aucun orgueil, ne gênant aucune importance, s'élè-
vent comme naturellement, parmi les rivalités des autres ; il y a
en leur faveur une sorte de loi philosophique, dans la démocratie
particulièrement et même ailleurs. La probité de M. Sadi-Camot
Va non moins servi, et ce n'est pas nous qui lui contesterons
la valeur d'un mérite que la République estime maintenant si
utile, si nécessaire à son régime. M. Rouvier, avec on sait
quelle autorité, avait proclamé devant la Chambre la vertu de
M. Sadi-Camot, en attestant la résistance honnête qu'il avait op-
posée à M. Grévy comme à M. Wilson, résistance d'autant plus beUe
qu'elle était plus rare. L'Académie aurait pu décerner à M. Sadi-
Carnot le prix Montyon; la République a cru devoir lui accorder
sa présidence. Enfin, la moitié du nom qu'il portait n'a pas peu
contribué à l'élévation de M. Sadi-Camot : on s'est rappelé qu'il
était le troisième de sa race, qu'il existait pour la République
une dynastie des Carnot ; on a pensé que l'hérédité devait avœr sa
force secrète, son efficacité, dans une famille républicaine ausà
bien que dans une famille royale; et, grâce à ce souvenir de son
aïeul et même de son père, M. Sadi-Camot a pam plus propre
encore à sa fonction souveraine. Heureuse la destinée de H. Sadi-
Camot I En 1886, au 3 décembre, le matin, il était ministre des
finances, et, le soir, il ne l'était plus : M. Rouvier, qui lui avait
détruit deux fois tout son budget, le conspuait alors. En 18S7, au
3 décembre, M. Sadi-Carnot devient le Président de la République,
et M. Rouvier, provisoirement ministre et président du ConsôU
s'incline devant lui. Heureuse aussi la destinée de la République I
M. Sadi-Camot n'avait jamais été jusqu'alors qu'un être timide^
irrésolu et faible. Son élection le métamorphose : il accepte har-
diment la charge; il ne s'effraye pas de sa gloire nouvelle; il va
regarder en face, non plus seulement M. Rouvier, mais ses égaux,
tous les rois et tous les empereurs de l'Europe...
M. Camot n'ignore pas l'histoire de ta République ; il n'a pa
oublier comment son aïeul, l'un des membres du Directoire
en 1797, fut « fructidorisé », dut s'enfuir et, bientôt condamné à
la déportation, s'en alla vivre dans l'exil. A ce souvenir, dont il
frissonne sans doute, il peut en joindre de moins tragiques, qui
sont pour la République aussi graves. Des trois présidents qui,
depuis 1871, ont précédé M. Carnot, pas un n'a pu achever s<hi
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CflRONIQUE POUTIQUE 959
règne à l'Elysée. Chacun d'eux a perdu son pouvoir dans une
révolution parlementaire. Mais quoi? Etait-ce donc une nouveauté
dans le régime républicain? Et le sort du maréchal de Mac-Mahon
était-il pour M. Grévy lui-même le premier exemple de cet art
violent avec lequel les républicains savent, malgré toutes leurs lois
constitutionnelles, écourter la durée d'une présidence qui leur
déplaît, en contraignant le président à se démettre? Non, certes,
Rappelez-vous la révolution du 30 prairial, an VII. Les républi-
cains d'alors avaient comploté d'expulser du Directoire trois des
cinq élus qui gouvernaient la République : Laréveillère, Merlin et
Treilhard. On leur rendit impossible l'exercice de leur autorité. On
les accabla de soupçons et de reproches. On les tracassa. Les deux
Conseils leur avaient demandé un rapport sur la situation extérieure
et intérieure de la République. On attend trois jours la réponse des
directeurs au message qui les presse. Le rapport ne venant pas, les
Cinq Cents et les Anciens se déclarent en permanence. Bien que
Treilhard siégeât depuis treize mois au Directoire, on inragine de le
chicaner sur la régularité de sa nomination. Cette nominalion, on
propose de l'annuler. Treilhard se démet et l'on installe à sa place
Gohier, un républicain « probe », mais peu « capable ». Puis, on se
retourne contre Laréveillère et Merlin. On leur annonce qu'on va
les mettre en accusation, s'ils n'abdiquent pas. Laréveillère se
montre inébranlable et sa fermeté retient Merlin. Le 30, on renou-
velle l'assaut. Des membres du Conseil des Cinq Cents et de celui
des Anciens prient Laréveillère et Merlin de céder, en promettant
que l'acte d'accusation sera retiré. Laréveillère résiste encore. Ces
députés rentrent dans les salles des deux Conseils et racontent que
les directeurs s'acharnent à rester. Alors les C4onseils se soulèvent,
les « patriotes » se déchaînent. Dans la nuit, une seconde dépu-
tation des deux Conseils assiège Laréveillère : on l'avertit qu'on ne
sait plus jusqu'où la fureur des partis ira. « Mais ne voyez-vous
pas, dit-il, les dangers plus grands que court la République? Ne
voyez-vous pas que ce n'est pas à nous qu'on en veut, mais à la
Constitution; qu'en cédant aujourd'hui, il faudra céder demain, et
toujours, et que la République sera perdue par notre faiblesse?...
Mes fonctions me sont à charge; si je m'obstine à les garder
aujourd'hui, c'est parce que je crois devoir opposer une barrière
insurmontable aux complots des factions. Cependant, si vous
croyez tous que ma résistance vous expose à des périls, je vais me
rendre. Mais, je vous le déclare, la République est perdue. Un seul
homme ne peut pas la sauver. Je cède et je vous remets ma
démission. » Vaincu donc, Laréveillère notifia son abdication aux
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960 CHRONIQUE POLITIQUE
deux Conseils dans une lettre que Merlin se contenta de copier, en
abdiquant avec lui. L'histoire du 30 prairial an VII, on le recon-
naîtra, ressemble beaucoup à celle du 2 décembre 1887. Les répu-
blicains qui ont obligé M. Grévy à quitter TÉlysée, n'ont-ils pas ap
comme les « patriotes » qui ont expulsé les trois directeurs, en ce
temps-là? Et M. Grévy n*a-t-il pas presque identiquement pajlé
comme Laréveillère? Quant à la prophétie de Laréveillère, les
« patriotes » ne firent qu'en sourire, le 30 prairial et le lendemain.
« La République est perdue! » s'était-il écrié. Quelques mois plus
tard, le 18 brumaire, la prédiction de Laréveillère se réalisait :
la République avait péri. M. Grévy est-il un aussi bon prophète que
Laréveillère?...
Pour nous, la destinée de la République n'a pas changé, parce
qu'on a changé sa présidence. L'élection de M. Sadi-Carnot n'amé-
liore en rien l'état de la République ni son gouvernement. Elle
aura demain des douzièmes provisoires, mais aura-t-elle un budget?
Elle aura demain un ministère, mais aura-t-elle une politique qui
puisse pacifier ses partis? Ne sera-ce pas toujours la même agita-
tion, la même anarchie, la même inquiétude de l'avenir, la même
incertitude de la vie nationale, le même isolement de la France en
Europe? Et ne peut-on pas dire, après les événements de ce der-
nier mois, que, devenue plus que jamais le régime du provisoire,
la République est plus que jamais aussi le régime de l'imprévu? Si
grande a été la part apparente de l'accident, dans la crise qui vient
de finir par la chute de M. Grévy, qu'un instant il a paru à plus d'un
observateur que la fortune de la République allait se trouver tout
entière en danger. La généreuse impatience de ceux qui croient
que la République ne peut plus, quel qu'en soit le président, quels
qu'en soient les ministres, assurer les destinées de la France, s'en
est émue et, en accélérant leurs espérances, elle leur a presque donné
l'illusion de la crise suprême qui doit finir, celle-là, non plus par la
chute d'un président, mais par celle de la République même. Cette
impatience, pour avoir été trop complaisante dans son examen
des faits ou trop hâtive dans son calcul, n'a pas à se décourager
pourtant. II est bien visible que l'ère des hasards a conmiencé pour
la RépubHque. Il faut nous y préparer fortement. Instruisons,
enhardissons les électeurs qui, comme ceux du Nord et du Pas-de-
Calais, ne voient pas avec assez d'indignation le mal ou avec assez
d'énergie le remède. L'autre jour, dans une lettre aussi francbe
que judicieuse, l'honorable M. Target leur demandait d'habituer
leur esprit à l'idée d'une Constituante qui réglerait définitivement
le sort de la France, en décidant du gouvernement qui lui convient
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CHRONIQUE POLITIQUE 961
le mieux. Car, la Constitution de 1875 n'est plus qu'une fiction, le
principal des pouvoirs qu'elle avait organisés s'est dénaturé dans la
modification violente qui vient de le transformer en une présidence
révocable autant que responsable, et tout le monde sent que la dis-
pute de l'opinion publique n'a plus seulement pour objet et pour
sujet la politique quotidienne du gouvernement, mais son titre lui-
même, ses attributs et ses attributions. « Le pays, écrivait M. Target,
le pays indiquera par ses choix, avec la souveraineté qui lui appar-
tient, quelle forme de gouvernement lui semble donner la plus
complète satisfaction à tous les intérêts solidaires les uns des
autres. Éclairé par les leçons du passé et par les discussions qui
s'engageront jusque sous le chaume et dans l'atelier, n'ignorant
plus la responsabilité de son vote, chaque électeur, par son bul-
letin, dira s'il veut retourner en arrière, jusqu'à une Assemblée
unique concentrant et confondant en elle l'autorité législative et le
pouvoir exécutif, ou l'Empire autoritaire, ou la République parle-
mentaire, ou enfin la Monarchie représentative, donnant à notre
société démocratique un gouvernement fort, ouvert à tous, supé-
rieur aux partis et dont la stabilité serait pour l'Europe le gage
d'une paix durable... La lutte sera chaude, mais elle ne sera pas
de longue durée, et enfin, au bout, la France aura un gouverne-
ment qui ne sera plus le jouet de minorités successives et passa-
gères. Ce sera une solution meilleure que celle qui a fait de M. Sadi-
Carnot l'héritier d'un pouvoir diminué, précaire, humilié. » Quelle
que soit la consultation nationale, qu'on ait recours à une procédure
ou à une autre, il hnporte que la France reconnaisse bien le vice de
ses institutions et qu'elle s'en fasse de meilleures. Voilà pourquoi
on commence à prononcer les mots de dissolution et de révision.
Voilà aussi pourquoi le mot de Monarchie, qui s'y mêle, sera plus
que jamais notre devise devant tous les gens sensés et tous les
patriotes intelligents.
Il y a une expiation que la disgrâce de M. Grévy complète :
c'est le châtiment de ceux qui ont exilé Monsieur le comte de Paris
et M. le duc d'Aumale, de ceux qui ont banni de l'armée M. le duc
de Chartres et M. le duc d'Alençon. Ah! cette mauvaise action ne
leur a guère profité, à eux et à la République! Ils n'ont fait par
leur violence une république ni plus forte, ni plus paisible et plus
prospère. Elle n'a plus vécu que comme dans une crise conti-
nuelle, en ruinant ou avilissant tour à tour tous ses pouvoirs;
dans ses rues, elle a senti passer certains souffles orageux, la
menace de la dictature militaire, le grondement de l'émeute. Et
eux, les prescripteurs, les signataires de ces décrets, que sont-ils
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962 CHBONIQUE POLITIQUE
devenus? C'est un général Thîbaudin qui perd bientôt son titre de
ministre et qui, la veille du jour où, veillissant, il va déposer Fépée,
est bafoué devant toute la France : les lettres que ce galantin
prétentieux, confondant dans le même amour « la patrie » et la
femme Limousin, écrivait à son effrontée maîtresse, ont été livrées,
dans un tribunal de police correctionnelle, à une publicité qui Ta
couvert de honte. C'est le général Boulanger, qui se déshonore en
mentant, lui soldat, du haut de la tribune; puis, forcé de rentrer
dans le rang; réduit à se consoler avec les baisers de la cansûUe,
à la gare de Lyon ; décrié comme un bavard turbulent, un histrion
dangereux; mis aux arrêts et si bien déchu que, pour la prési-
dence de la République, personne ne songe à lui donner un seul
suffrage. C'est M. de Freycinet, renversé, lui aussi, du faîte mobile
de sa grandeur ministérielle, pris au piège de ses intrigues, humilié
par le vote du Congrès et tombant, après toutes ses trahisons, dans
le mépris de tous les partis, même du sien. C'est enfin M. Grévy. Le
Parlement l'a congédié; il est chassé de l'Elysée; on le dépouille de
sa présidence; il s'en va flétri, au milieu des sarcasmes et des
injures, en compagnie du gendre qu'il a vainement protégé d'une â
longue impunité ; il se réfugie, marqué au fer rouge par la Répu-
blique elle-même, dans une maison oix le poursuit le souvenir, non
seulement de la fortune qu'il a grossie avaricieusement a?ec les
deniers de l'État, mais de l'escroquerie et du tripotage qu'il a
tolérés à ses côtés, pendant sa présidence. Les voUà punis, tous
quatre. Appelez, comme il vous plaira, la puissance mystérieuse qui
châtie si sûrement. Appelez logique, fatalité, « force iaunanente »,
cette puissance que le chrétien et le philosophe appellent la justice
de Dieu. Il n'en est pas moins sûr que les proscripteurs sont frappés
et que les proscrits sont vengés. Il reste que la République tout
entière ait son expiation : elle l'aura!
Evidemment, la France n'a rien gagné, dans le monde européen,
à cette crise où un tel scandale a occasionné un tel changement;
sa force extérieure, son crédit n'a pu que s'y affaiblir. On a même
osé raconter un instant, dans l'antichambre de M. de Bismarck,
que le Tzar, jugeant désormais illusoire d'accorder la moindre con-
fiance à un gouvernement si variable et si misérable, avait décidé
d'abandonner la France à elle-même et de renouer avec l'Allemagne
l'ancienne alliance de la Russie. L'assertion avait quelque vraisem-
blance; elle n'était pas vraie cependant. Il y en avait une autre qui
n'était pas plus vraisemblable que vraie : nous voulons dire celle
de la Gazette de Cologne^ qui, non contente de prétendre qu'on
avait trompé le Tzar, grâce à des dépêches et des lettres apocry-
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CHRONIQUE POLITIQUE 963
phes, sur la politique pratiquée par M. de Bismarck dans les affaires
bulgares, affirmait que ces documents apocryphes avaient été fabri-
qués par « des princes d'Orléans ». M. Edouard Bocher a répondu
à la Gazette de Cologne^ avec une autorité que ni ce journal,
ni personne n'a pu récuser : « Après avoir formulé dans deux
articles du 23 et du 24 de ce mois, cette grave accusation
que des pièces diplomatiques falsifiées dans le but odieux de
susciter une conflagration générale avaient été portées à la con-
naissance de S. M. l'empereur de Russie et que la source originelle
de ces pièces était de « nature orléaniste », vous avez, dans
votre numéro du 26, expliqué que vos imputations ne s'adres-
saient pas à ceux qui avaient paru en être l'objet, mais que des
K membres de la famille d'Orléans » se seraient joints au parti
national de la guerre pour exciter le Tzar contre le prince de Bis-
marck. Je demande à votre loyauté, M. le Directeur, de déclarer,
parce que c'est la vérité, qu'aucun des princes d'Orléans, de ceux
qui ont l'honneur de porter ce nom et dont Monsieur le oomte de
Paris est le chef, n'a pris une part quelconque, ni directement ni
indirectement, aux actes que vous avez révélés, que ces princes
sont et ont toujours été absolument étrangers aux événements dont
la péninsule des Balkans est le théâtre. » M. Edouard Bocber,
« mandataire des princes d'Orléans », a eu raison de confondre la
calomnie et le calomniateur, bien que l'allégation de la Gazelle de
Cologne fût aussi sophistique qu'elle était fictive : car, qui donc a
pu croire, en Europe, que Monsieur le comte de Paris, infidèle à
son amour de la France, voulût la guerre, en dépit de son intérêt
comme de son devoir, dans le criminel et fol espoir d'établir la
Monarchie sur les débris sanglants de la patrie? Oui, quelque ridi-
culement sotte que fût la fable, M. Edouard Bocher a bien fait
de la détruire. Depuis quelque temps, les journaux familiers de
M. de Bismarck forgent contre Monsieur le comte de Paris et le
parti monarchiste des mensonges dont s'arment certains républi-
cains, sans voir que ce sont des armes empoisonnées qui ne
conviennent pas à des mains françaises. On ne peut le tolérer
et nous espérons que les républicains eux-mêmes reconnaîtront le
danger qu'il y a pour leur propre parti à se servir, dans nos luttes^
des instruments de M. de Bismarck...
La France vit, depuis un mois, comme si elle n'avait plus son
territoire et son ciel en Europe, comme si la République, pour
l'occuper tout entière à ses discordes avec une quiétude absolue,
Tavait transportée, reléguée dans un coin bien lointain de l'univers 1
Et pourtant, tandis que la France concentre aveuglément sur l'état
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964 CHRONIQUE POUTIQUE
de sa république toute son attention, toute sa passion, les autres
peuples regardent par delà leurs frontières, émus du bruit nouveau
qui trouble tout TEst du continent. L'Angleterre n*est pas si dis-
traite de sa politique étrangère par sa querelle du Home-nile^ par
la sévérité répressive de M. Balfour, par les harangues de lord
Hartington et de M. Goschen, qu'elle ne surveille avec soin les
choses de l'Orent. Ni l'Italie, bien que son ambition coloniale
la tienne un peu haletante et que les frais de son expédition
d'Afrique finissent par lui paraître ruineux. La paix de l'Europe,
en effet, devient de jour en jour plus incertaine. Que l'empereur
d'Allemagne, tout en protestant que ses précautions n'ont rien de
belliqueux, déclare que l'Empire doit compléter son armement pour
être prêt « le jour où surviendrait l'attaque » ; soit ! Mais, quand la
Russie rassemble une armée de 120 000 hommes sur les confins de
la Gallicie et que les journaux allemands, poussant un grand cri
d'effroi, incitent l'Autriche à demander à la Russie ce que ces arme-
ments signifient, le fait est plus que grave. L'Autriche sait perti-
nemment, par son histoire contemporaine, combien ce genre de
question peut se compliquer : les deux alliées auxquelles sa diplo-
matie l'associe et l'attache actuellement, la Prusse et l'Italie, le
lui ont enseigné jadis. Nous nous plaisons encore à croire que
l'alarme est excessive; on peut même soupçonner qu'elle n'est
pas si réelle qu'elle le paraît ; il faut surtout espérer qu'elle se
calmera, le Tzar ne semblant guère enclin à la surexciter. Mais com-
ment entendre de Paris cette Europe qui tressaille et ne pas gémir
du peu de force, du peu de prestige et du peu de sécurité que laisse
à la France la république agitatrice et dissolvante dont elle subit
le régime?
Auguste BoucHEB.
U\xn des gérants : JULES GERVAIS.
r^BIS. «■ K. I>E ftOYB Kr VILS, lUf lUMSi;», 18, kUK t>*S rOSSÙ-SAUrr-JACQOO.
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MAISON QUAMTIN
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magnifique volume n'est pas nn livre de lan-
taisie; c'est une œuvre de théologie et d'archi-
tecture, un ouvrage monamentat, disent atec
quelque fierté les éditeurs, sur le p!as grand el
le plus célèbre édifice qui ait existé au monde...
Sa place parait marquée dans les btbliothèqoes
des divers établissements oik est honorée et
étudiée la science religieuse. » (Léon âdbihbau.}
Le Monde : • Le beau livr« du R. P. Pullonx
vient enfin de paraître. Si notre attente fat mise
à répreuve, notre espérance est dépassée. C'est
un ouvrage remarquable à tons égards et d'une
originalité incontestable. >
Le Correspondant : c Un savant jésuite, le R. P. Pailloux, vient'de publier an
ouvrage considérable, qui marquera parmi les plus beaux travaux de la science con-
temporaine... C'est une monographie sans rivale, qui s'appuie sur les bases les nias
respectables, et qui n'intéressera pas moins les croyants que les érudits« b (Louis Joe-
BBRT.)
Le Figaro ? i Le R. P. Pailloux vient de publier nn très grand et très beau volume,
dans lequel sont renfermés les fruits de ses patientes et érudites études... Bien n'est
laissé dans le doute; tout y est rapporté mesuré à une coudée près... Je puis, saos
crainte d'être contredit, avancer que c'est une des œuvres les plus considérables qui
aient été publiées sur l'antiquité hébraïque, c (Ph. Gillb.)
Le Moming Post c La Monographie du temple de Salomon doit être considérée comme
Tun des plus grands efiforts littéraires de l'année 1885 et môme du dix«neuvième siècle. >
(OwEN Lewis.)
Civiltà cattolica, 17 ottobre. -« i L'Opéra che qui s'annunzia à' nostri lettori ô on ftd
Quelle cul meritamente si puo et deve tribu tare l'onorato titolo di monumentale... *
fASis. <» B. t>x lOYB tx nu, uriusiKolts, », xujs Dka rossiis-SAtyt-Mcqtti»
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RECUEIL PÉRIODIQUE
PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS
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BRE C" DE FALLOUX,
«88. — III. LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE. — III. — fin. •••.
1026. - IV. MESSIEURS DE QSAY. — IV JACQUES BRET.
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1152. - IX. CHRONIQUE POLITIQUE AUGUSTE BOUCHER.
;wPARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
29, RUE DE TOURNON, 29
1887 Digitizedby Google
INSTITUTION CHEVALLIER
RUB DU ai^RDINAL-LEMOINB, 65, PARIS
2B2B admissions aux examens depais le 1*' nofembre 1875 (direction de Mil. Grootset).
Année scolaire 1880-81, eeai qaatre-Tlnst-troliB élèfes reçus.
Id. 1881-82, deax eeal vlnKi'haft élèves reçus.
Id. 1882-83, deux e«ol viosi «4 aa élèves reçus.
]d. 1883-84, deoz eeol elnqaMite et lui élèves reçus.
Id. 1884-85, deoK eeal clii<|aaoie-deaK élèves reçus.
Id. 1885-86, deoK eenl elaqaaate-aept élèves reçus.
Id. 1886-87, deoK eenl soIxaaCe-deax élèves reçus.
L'Institution Chevallier vient d*inaugurer Tannée scolaire 1887-1888 en faisant receTOir
iSS élèves aux BaeealaaréaliB dans la seole session de novembre. Ce sont :
LETTRES. — l** PARTu : MM. Arvers, fiouUenger, Bouteron, Gadion, Cassine, Ghapard,
Chrétien, Cbompret, Châtelain, GoUu, Cramôisy, Decroos, Dreyfus, Duchène, Farret, Gratreao,
Gresland, Guignon, Horteloup, Judic, Lacoste, Lanos, Loquet, Lemoine, Malaquin, Mangeoot,
Marchant, Mettes, Miron d*Au8sy, Miqaet, Moineau, Oudinot, Pancher, Piffault, Poirrier, Pmd'-
hommeaux, Pulby, Reille, Robert Henri, Robert Léon, Roguet, Samocovlleff, Sévenier, Sylvain.
LETTRES.— 2* partis : MM. Barbier, Béguin, Lambert de Beaulieu, Bernard, Bourdet, Braeder,
Cadol, Chambron, Cicile, Cléry, Darcet, Denizot, Dulong, Ferran, Fillion, Gouverneur, Grandferry,
Grelet, Guérin de Sassiondo, Uanaufir, Hocquet, Hubert Gaston, Laporte, Leconrt, Lefebvre, Leroy,
Lesimple, Lesourd, Meurdra, Pestel, Plégoy, Pllleux, Popot. Quentier, Rancier, SiiOet, Terrien,
Vayrat, VuiUot, Wilhelm.
SCIENCES. — BfM. Aubry, Barthellemy, de Beaucorps, Boardais, Collin, Compin, CouGnon,
Dautrevaux, Dosforges, Dupasquler, Dupuy, Ehrmann, Fayolle, Farjas, Fargeix, Fouquet, GoSart,
Granferry, Grelet, Haubert, Laboulais, Ladevie, Lanier, Lefranc, Legalcher-Baron, Leprince,
Lesimple, Lesourd, Mary, Méritte, MuUer, Munclt, Ninaud, Orsini, Poisson, Proux, Richard,
Rousselet, Salmon Servel, Sordoillet, Sores, Tisserand, Thibaud, Trillot, Venot, Verger, Villard,
Walter.
INSTITUT AGRONOMIQUE (Ecoles d'agriculture. Ecoles vétérinaire). — MM. Frapîer, Lane,
Lecblen, Lecourt, Leroux, de Mazières, Pabst, Proux, F. Richard, Rousselet, Savot, Sores, Triilot.
COUB8 SPECIAUX préparatoires pour les sessions de «T»-avrlt et |attla<-aoàt.
CRÉDIT FONCIER DE FRANCE
ÉMISSION DE 230,000 BONS DE 100 FR.
AVEC LOTS
(aRRÂTBS MINISTERIELS DBS 24 OCTOBRE RT 9 pÂCEMBRB 1887)
Remboursement de tous les titres à SOO FRANCS au moins.
Capital remboursé^ LOTS et PRIMES 6V,<I60,400 />*. Montant toUl des lots fll,989,««# tr.
DONT 101 LOTS DE 100,000 FRANCS
LE PRIX D*ËMISS10N DE flob FRANCS sera payable de la manière sairante :
SO francs en souscrivant,
SO — à la répartition,
SO — du 10 au 15 avril 1888,
20 — du 10 au 15 août,
tO — du 10 au 15 décembre 1888.
Les libérations totales seront admises à toute époque.
Vt t" llrav» aura lien le 16 mmmrm 1988.
La somme nécessaire au remboursement des titres et au paiement des lots sera employée par
le CREDIT FONCIER DE FRANCE en prêts hypothécaires et communaux.
L'émission a pour objet de permettre la liquidation des Loteries de Marseille, de Toulon et de
Nice et de la Loterie Coloniale. {Pour les détails^ voir le prospectus,)
SOUSCRIPTION PUBLIQUE LE BERCSEDI 28 DtCEMBIB ISS7
Au Crédit Foaeler, rue des Capucines, 19;
Au Comptoir d*oseompte do Porto, rue Bergère, 1& ;
A la iSoelété Oéoérolo, rue de Provence, 54 ; ■
Au Crédit Indastriel, rue de la Victoire, 72;
Au Crédit Lyonnoio, boulevard des Italiens, 10;
A la Société do Dépôto et Compteo eoaronto, place de TOpéra, 3 ;
A la Bon<|ao d^eoeompto do Porla, place Ventadour.
Dans les Ageaeoo et Saeearoolos et chez les correspondants des Sociétés ci-dessus,
ON PEDT SOUSCniRB DÈS h PRÉSENT PAR CORRESPONDANCE
^ V^M soascriptiona par lUteo ne «ont pos odailoe*.
L*admis8ion à la cote officielle de la Bourse de Paris sera demandée.
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LE JUBILÉ DE S. S. LEON XIII
ET LA QUESTION ROMAINE
Rome et la Papauté présentent, en ce moment, un grand, un
incomparable spectacle au monde : sur tous les chemins qui con-
dnifient à la Ville éternelle se pressent les députations, les pèleri-
nages, les dons de rùnivws; et ce ne sont pas seulement les
peuples de tous les cHmats qui portent leurs hommages au vieillard
auguste du Vatican, mais aussi les gouvernements et les princes,
et, à côté des souverains catholiques, les monarques dissidents eux-
mèmes« Les vœux et les présents de l'empereur d'Autriche et de la
reine d'Espagne, du roi de Saxe et de l'empereur du Brésil, de la
princesse Clémentine et de la reine des Belges, des archiducs et
des archiduchesses, de la Hongrie chevaleresque et de la fidèle
Bavière, des Diètes autrichiennes et des Républiques du nouveau
inonde, s'y rencontrent avec ceux de la reine d'Angleterre et de
renopereur d'Allemagne, an roi de Grèce et du Sultan, de l'impé-
ratrice ée Chine et du président des États-Unis, du l^ah de Perse
et de l'empereur du Japon, de la Patagonie et du roi de Choha. Il
n'est pas jusqu'au grand rabbin d'Allemagne, surnommé le pape
des Juifs, qui n'ait tenu à envoyer, en cette circonstance, à
Léon XIII une bible ancienne ornée de pierres précieuses.
Toutes les richesses de la nature, les diamants, les perles, l'or,
l'argent, le marbre, l'ivoire, la nacre, les bois et les tissus précieux
ont revêtu, pour cette occaâon solennelle, les formes les plus
variées du travail humain, en offrant le spécimen de tous les
produits du globe et le type achevé de l'art et de l'industrie de
tous les peuples, depuis les chasubles étincelantes brodées par
la main des impératrices et les tiares couvertes de rubis, d'éme-
raudes et de saphirs, jusqu'aux nattes primitives dQS Indiens et
6« LIVRAISON. 25 DÉCEMBRE 1887. 61^
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U LE JUBILÉ DB 8. S. LÉON XIU
aux pelleteries des tribus sauvages du Rio-Negro. — Omnes de
Saba veniefit aurum et tkus déférentes*
C'est une manirestatlon sans exemple, un éblouissement sans
pareil, et le Saint-Père le proclamait lui-même avec attendrissement
il y a peu de jours devant l'assemblée des cardinaux, en faisant
monter vers Dieu l'expression de sa reconnaissance : « Toutes les
classes sodales, sur tous les points de la terre, dissdt-il d'une voix
émue, rivalisent de zèle pour Nous combler de toutes sortes d'hom-
mages : par des députations, par des lettres, par des pèlerinages,
venant des plus lointaines contrées et par l'envoi d'un nombre
immense de présents dont il est très vrai de ooireque la richesse
et le travail artistique sont encore dépassés par l'élan des cœurs ^. »
Non seulement la France n'est pas apparue la dernière dans
cette manifestation grandiose, mais on peut dire qu'elle en a pris
l'initiative comme elle y occupe le premier rang. De même qu elle
a été la première pour la défense héroïque de la souveraineté atta-
quée, la première pour l'œuvre filiale du Denier de Saint-Pierre, la
première pour la Propagation de la Foi dans les contrées lointaines,
la première pour toutes les entreprises de dévouement, de bienCai-
Bance et de chevalerie chrétienne, elle a tenu à honneur de garder
sa suprématie glorieuse dans les fêtes du Jubilé sacerdotal de
Léon XIII, et elle s'y montre avec tout son cœur et toute sa fol»
avec ses évêques et ses associations, conmie avec les princes de son
antique dynastie, toujours jalouse d'attester son attachement et
son respect pour le Siège apostolique.
Il semble que, plus la Papauté est dépouillée et humainement
réduite à rien, plus les peuples ûent voulu l'entourer d'hommages
exceptionnels et donner au témoignage éclatant de leur fidélité le
caractère d'une protestation universelle contre l'atteinte portée à la
souveraine indépendance dont tous ont également besoin.
Devant cette apothéose de la Papauté et ces rayonnements du
Tfaabor, la dynastie de Savoie parait bien chétive, et le roitelet du
Quirinal, oublié dans son palais, doit se trouver lui-même bien
petit auprès du vieillard à trois couronnes du Vatican.
« Il n'y a pas de question romaine I » s'évertuaient à clamer les
politiciens de la péninsule, comme d'autres, de présomption égale
et d'égale mauvaise foi, disaient chez nous : « Il n'y a pas de qae^
* Allocation prononcée dans le Gonsistiure du 25 novembre.
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IT U QUESTION ROXAIHB m
tion sociale I » Mais le spectre importan se dresse et vient troubler
ceux qui voudraient l'écarter du festin.
Il n'y a pas de question romaine I Écoutez et regardez I Tendez
Foreille à Tacclamation des peuples; ouvrez les yeux au spectacle
extraordinaire qui saisit le monde!
Vous avez beau la nier, cette question romaine : e pur si muovel
£lle agite les âmes, elle soulève les nations, elle domine, elle
s'impose I Gomme elle déborde d'Italie à cette heure! Gomme elle
rejette dans l'ombre les petites préoccupations du traité de com-
merce et de l'expédition de Massouah I Comme elle dépasse l'Eu*
rope elle-même pour planer sur les deux hémisphères!
Vainement M. Grispi a-t-il affecté de la passer sous silence dans
le dernier discours de la couronne : l'univers entier la lui crie; et
cette revendication imposante, universelle, restitue solennellement
au problème sacré le caractère supérieur qu'on lui conteste.
Si elle n'était qu'italienne, comment aurait-elle la faculté de
remuer le monde à ces profondeurs 7
Pourtant, au lendemain des scandales occasionnés par la trans^
lation des cendres de IHe IX, M. Ilancini osait soutenir que « la
rituation du Pape à Rome est une question tout intérieure, un
intérêt purement italien et ne comportant à aucun titre une dis-
cussion internationale. »
Cette audadeuse théorie a été arborée, cette prétention affichée par
tous les ministres, par tous les orateurs, par tous les agents diplo-
matiques de l'Italie officielle, qui, depuis quinze ans, s'indignent et
s'irritent de tout acte, de toute parole tendant à rendre à la ques-
tion le caractère d'universalité qui est son essence même.
Et, chose bizarre en même temps que contradiction saillante,
ce même droit, ainsi que le remarque l'auteur anonyme d'un élo^
quent écrit, « ce même droit d'intervention morale et d'arbitrage
des nations étrangères dans le règlement de la question romaine,
le gouvernement italien, qui le nie s'il s'agit d'un contrôle, 1^
reconnaît et l'invoque, s'il s'a^t d'une consécration tl »
En 1878, en effet, au congrès de Berlin, alors que les différentes
l^ssances se distribuaient des compensations amiables, sons le
regard encourageant du prince de Bismarck, et s'adjugeaient, qui
la Bosnie et l'Herzégovine, qui l'tle de Chypre, qui le protectorat
« La Lettre du Pape et Utalie officielk, p , 19.
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lY LE mnÀ DE 8. S. htm Xffl
de la BulgaHo, qui h Tunisie, qile demanda l'Italie? Une seuk
chose : la ratification diplomatique de la possession de Rome et
VacceptatioQ internaUonale ^ bxt accompli. Le plénipotentiaire
de la France, celui de l'Autricbe-Hongrie, le chancelier d'Alle-
magne, tout le premier, écartèrent la prétenticm, en refusant même
(^'admettre que la question fîtt posée devant le congrès. N'était-ce
pas un arrôt significatif, établissant avec autorité la compétence
absolue de l'Europe dans le problème? Et le prince de Bismarck ne
proclamait-il pas le droit d'appréciation et d'ingérence des gon-
vemements quand il aignalait la nature particulière de « ce pouvoir
qui, par son caractère universel, n'est nuUe part étrange »?
Ce caractère international, universel, la question rcmiûne l'a eu
i toutes les époques, et il suffit d'ouvrir l'histoire pour en trouva
«ent témoignages. Quand Péjnn sommait Astoiphe de restituer les
propriétiès de TÉgUse, quand les emperrars francs inlervenateot
pour constituer ou Raffermir l'indépendance temporelle des Papes,
que faisaient-ils autre chose qu'affirmer le droit des peuples chrë*
Uens à garantir la liberté même de leur foi? Et six siècles plus
tard, quand Henri IV, dans son plan profond de réorgaiûsadon de
l'Europe, iSsisait, de la Papauté indépendante au sein de l'Italie
confédérée, le {Hvot d'un nouvel équilibre du monde, ne marquait*
il pas ainsi le caractère universel qui la di;9tingue de toutes les
institutions humaines?
De nos jours, au congrès de Vienne en 1815, et au con9*ès de
Paris en 1856, n'est-ce pas toujours l'assemblée des puissances
qui s'est occupée de la question romaine; n'est-ce pas toujours
l'aréopage euroqpéen qui revendique pour lui-même le soin de régler
le parobtème supérieur dont la solution importe ai essentieUem^cit à
la paix intérieure de tous les États?
On a dit du Jubilé de Léon XIII qu'il était « la fête de {amiUe
de la Chrétienté n. L'expression est heureuse, maid ne serait-il pas
étrange que, de tous les gouvernements, ce fût précisément celui
qui, seul, s'abstient d'y participer et la supporte m6me avec impa-
tience, qui demeurât investi de l'étonnant privil^ de confisquer
à son profit et de régur à sa convaianoe l'intértt commun de la
Amiille entière?
lin des principaux organes de la péninsule s'écriait récemment :
<( Nous ne pouvons pas admettre qu'à cause de la Papauté, l'Italie
demeure l'esclave de l'étranger. »
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ST LA QCŒSnON ROMAINE T
Pcrsomie ne danaade que l'Italie devienne TesclaTe de l'étranger,
et la France, qui a si généreusement versé son sang pour raffrandiîr
de la domination tud«sque, ne saurait être accnsée d'une pareille
tendance. Mais personne ne peut admettre davantage que la Papauté
reste l'esclave de Tltalie et que les nations catholiques demeurent
étrangères aux conditions et aux garanties de son existence.
Quoil l'Europe est intervenue pour la neutralité de la Belgique,
et rindépendance de la Papauté, gage de la sécurité des consciences,
ne constituerait pas un intérêt au moins égal?
Quoil l'Europe est intervenue pour la neutralité du Luxembourg,
et la liberté du Saint-Siège, nécessaire à tous les temps et à tous
les lieux, aurait moins de titres à la sollicitude de la diplomatie?
Quoi! l'Europe est intervenue pour les petits peuples malheu-
reux et tyrannisés de la presqu'île des Balkans, et il lui serait
interdît d'intervenir pour les populations innombrables dont la M
souffre et proteste?
Quoi ! l'Europe interviendrait pour assurer, à cause de son im-
portance comm^àale, la sécurité du canal de Suez, et la Papauté,
dont l'importance semble un peu plus haute que celle des trans-
ports maritimes, ne pourrait exciter la même vigilance?
Le libre transit de mille bâtiments provoquenût plus de souds et
de précautions que la liberté d'âme de 250 millions d'êtres humains?
Quoi! l'Europe défend jalousement la neutralité des Dardanelles ;
elle ne permet à aucune puissance de mettre la main sur Gonstan-
tinople; eUe prendrait au besoin les armes pour sauvegarder
ce qu'on ne peut plus appeler l'intégrité de l'empire ottoman, msuia
du moins les lambeaux qui en subdstent; et le christianisme, dont
vit le monde, la laisserait plus indifférente et plus désarmée que
l'islamisme, dont meurt une race abâtardie?
Comparaison n'œt pas raison, dira-t-on avec le proverbe; mais
ici la comparaison, ou plut6t le contraste, éclate avec une telle
force, qu'il ne reste pas la moindre place au doute et que la cou-
clusioil s'impose.
Il y a juste deux ans, recevant M. de Lesseps à l'Académie
française, M. Renan déteignait, en termes curieux à rappeler aujour-
d'hui, la situation exceptionnelle de l'Egypte : « Clef de l'Afrique
intérieure par le Nil, gaardieone par son isthme du point le plus
important de l'empire des mers, l'Egypte, disait-il, est vouée à une
destinée particulière... Quand on a un rôle touchant aux inté-
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m, LE JUBILÉ DE S. & LÉON IDI
rets généraux de rbumanité, on y est toujours sacrifié. Une terre
qui importe à ce point au reste du monde ne saurait s'appartenir
à elle-même; elle est neutralisée au profit de l'humanité; le prin-
cipe national y est tué... L'Egypte sera toujours gouvernée par
l'ensemble des nations civilisées. »
Ce que dit M. Renan de la terre des Pharaons, l'univers catho-
lique ne peut-il, avec beaucoup plus de raison, le penser du tom-
beau des apôtres et de la terre des martyrs? Le rôle providentid
de la ville des Papes est admirablement défini dans la page du
philosophe, avec cette différence essentielle que le principe national
n'est pas tué quand le souverain est de la même race que son
peuple, et surtout quand, loin d'être « sacrifiée » à ce rôle glo-
rieux, Rome y trouverait un élément de force et de grandeur.
Pourquoi la destinée particulière à laquelle M. Renan juge égoi-
table de vouer l'Egypte ne paraitrait-elle pas plus équitable encore
aux gouvernements européens et aux catholiques du globe pour le
siège de la Papauté?
, Mais il n'est pas nécessaire d'invoquer des témoignages extérieurs
pour la constatation d'une vérité que les Italiens eux-mêmes ont,
en maintes circonstances, été forcés de reconnaître.
Dès 1871, dans la discussion de l'hypocrite Loi des Garanties,
M. Minghetd se voyait contraint de dire : « A quoi bon se le disâ-
muler? La question est nécessairement internationale. On n'évite
pas les périls en les niant. »
• M. Bonghi faisait le même aveu, et l'un des plus éminents politi-
ques et jurisconsultes de la péninsule, le sénateur Cadoma, président
du conseil d'État, proclamait à son tour d'une façon expÛcite que
« la nécessité absolue de la liberté effective du Pape crée un droit
pour les peuples catholiques et pour leurs gouvernements ».
Peuples et gouvernements ont-ils réclamé ce droit, qu'on essaye
de leur dénier de nouveau? L'histoire contemporaine est pidne de
leurs revendications.
Dès 1870, après l'invasion de l'État pontifical et la prise de
possession de Rome par les Piémont^ds, l'Europe entière s'émeut
de la situation faite à la Papauté, et les ambassadeurs du nouveau
royaume italien sont obligés de constater cette préoccupation, non
seulement dans les États catholiques, mais chez les dissidents
eux-mêmes.
M. Minghetti, alors ambassadeur à Vienne, écrit au ministre des
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ET U QUESnON ROMAIIfE Vil
afMres étrangères à Rome que « tous, catholiques et non catbo-
liques, s'inquiètent de la liberté et de Tindépendance du Saint-
Siège », et il estime opportun « de s'entendre sur ce point avec
les autres puissances ».
M. Melegari, ministre d'Italie à Berne, fait savoir que « le
conseil fédéral a pris acte de la promesse faite par le gouverne-
ment du roi de se concerter avec la diplomatie européenne pour
assurer les conditions essentielles de la liberté du Saint-Père. »
D'autre part, M. de Bismarck écrit de Versailles même, en pleine
guerre, le 8 octobre 1870, au ministre de Prusse à Florence : « Sa Ma-
jesté se croit obligée, vis-à-vis de ses sujets catholiques, d'aider à
sauvegarder la dignité et l'indépendance du chef de l'Église catho-
lique. »
Le chancelier d'Autriche faisait des réserves analogues ; la France
refusait, par l'organe non suspect de M. Jules Favre, de ratifier
la violation flagrante de la Ck)nvention de septembre ; et quelques
mois plus tard, M. Thiers disait solennellement à la tribune de
l'Assemblée nationale : a L'expérience peut seule dédder si l'indé-
pendance du Pape est réelle et si elle deviendra un fût auquel
l'Europe puisse avoir confiance. »
Eh bien, après seize années de spoliations multiples, d'inces-
santes entraves et de mesures oppressives qui ont resserré de plus
on plus la captivité du Souverain Pontife ; après les scandales du
transfert des cendres de Pie IX et les insultes prodiguées hier
encore dans Rome à des pèlerinages français, on peut dire que
l'expérience est faite et que ni l'Europe ni le monde catholique ne
peuvent trouver les garanties nécessaires dans un régime qui
aboutit à faire de l'hôte auguste du Vatican le prisonnier de plus
en plus étroit du Quirinal.
Ce n'est pas tout : est-ce que les puissances catholiques, notam-
ment la France, l'Autriche, l'Espagne, la Belgique, le Portugal,
en msdntenant, depuis l'occupation de Rome, leurs ambassadeurs
auprès du Saint-Siège; est-ce que l'Allemagne, en accréditant
auprès du Pape un négociateur extraordinaire; est-ce que le prince
de Bismarck, en sollicitant la médiation du chef de l'Église dans
uxk différend tout politique avec l'Espagne et en lui décernant
publiquement le titre de Sire qui, dans le formulaire des chancel-
leries comme dans la langue de la civilisation, exprime l'idée la
plus haute de la souveraineté complète ; est-ce que tous ces faits
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vui LE JOBni DE S. a liùB xm
et tous ces témoignages n'établissent pas avec une évidence inb-
fragable que les gouvernements sont loin de se détacher de la
question romaine et, traitant le Pape en roi, continuent de regarder
les intérêts supérieurs qu'il représente comme touchant à leurs
intérêts propres et appelant leur plus active sollicitude?
Rappelons-le : des répulxlicsdns eux-mêmes, dans une heore
d'impartialité, déclaraient naguère intolérable la situation faite au
Saint-Siège par la violente occupation de Rome. M. Arnaud (de
l'Ariège)^ invoquant « le droit inta*national », réclamait la liberté
effective des Souverains Pontifes ^ et M. Eugène Pelietan, le p^
du député radical actuel, se prononçait avec vigueur pour l'en-
tière et tranquille possession de Rome par le Saint-Père.
Je cite pour être cru : « Le Pape et le roi de Piémont peuvent-
ils cohabiter la même capitale? — Rien de plus facile, dites-vous.
— Rien de plus impossible, au contraire. Autant vaudrait ima-
^er qu'après la révolution de Juillet, Charles X aurait pu accepter
de la munificence de Louis-Philippe un entresol au Palais-Royal
ou Men à l'É ysée-Rourbon 2. »
Hais toutes ces considérations prennent une force aotremeot
irrésistible, si l'on s'élève plus haut pour jeta: un regard d'en-
semble sur le développement du catholicisme dans le monde et
sur la prodigieuse extension des églises, soit dans les contiées
où, il y a quarante ans, l'on en rencontrait à peine quelques-unes,
soit dans les régions longtemps fermées et ouvertes senleiBeot
d'hier à la civilisation.
L'Amérique, par exemple, ne comptait an d^ut du siècle qu'on
seul évèque, avec quelques prêtres et quatre-vingt-dix mille fidéies,
perdus, noyés dans des multitudes dissidentes. RienlAi, ils scmt
devenus légion. En 1870, les catholiques formaient presque le
dnquième de la population totale ; en 1900, ils en constitueroot
le tiers. Magnifique extension, qui a parallèlement suivi le dève*
loppement industriel et commercial, en plaçant toujours l'idée
avant le fait et le culte avant la matière. Ainsi que l'a très faîea
observé M. Claudio Jannet dans son beau livre, le christianisme aux
États-Unis est véritablement devenu la religion nationale^.
On compte aujourd'hui, sur le territoire de la Gonièdératio0 :
* L'Indépendance des papes et le droit des peuples, par Arnaud (de rAriège)»
2 La Tragédie italienne, par Eugène Pelletan, chez Paguerie, p. 31.
3 Les Etats-Unis contemporains*
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t£ u Quisnoir R(»imE ne
2 eardiinmx, 12 archerêques, 62 évoques, 7296 prêtres, 6755
églises, 1701 chapelles, 1733 stations de mission, 36 séminaires
diocésains ou scolasticats religieux, 85 collèges ecclésiastiques,
2621 écoles paroissiales fréquentées par h92 949 enfants, 618 aca-
démies de jeunes filles, A&d iifôtitutions de bienfaisance; en tout,
67 diocèses, 7 vicariats apostoliques et 1 préfecture, c'est-à-dire
75 centres cattiofiquos. étroitement unis au Pontife romain ^
11 y a quarante ans, le haut Canada n'avait qu'un seul vicaire
apostolique, aidé de deux auxiliaires. Aujourd'hui, le Dominion
renferme 2000 prêtres sous la direction de 30 évêques ï
Merveilleuse floraison, épanouie en un quart de siècle, et qui
témoigne avec éclat de la vitalité féconde du cathoUc^me dans la
fiberté!
Le même étonnant spectacle se présente en Afrique, en Asie, au
Japon, sur les plages les plus lointaines, et cette rapide et extraor-
dinaire diffusion du eatboticisme dans toutes les parties du monde
connu constitue certainement l'un des plus grands faits de notre
époque.
Avant 1822, l'Afrique avait à peine quelques églises éparses
sur le littoral méditerranéen. Aujourd'hui, elle montre avec orgueil,
sur le siège d'Augustin glorieusement relevé, un vaillant cardinal
entouré de prêtres actifs, de missionnaires intrépides, d'écoles
où se presse la population indigène, de nombreuses institutions
charitables. De la détresse religieuse, elle est passée à 2 archevê-
chés, 12 évècbés, 17 vicariats et 16 préfectures apostoliques.
Nous Be parlons pas do Congo et de ce centre encore mystérieux
que les premières explorations de Stanley et de Brazia peonettent
d'entrevoir comme un vaste réservoir d'hommes et conmie le futur
diamp de fertile» moissons.
En 1822, l'Extrême-Orient tout entier, Inde, Chine et Indo-CUne,
ne comprenait que 12 évêques. Aujourd'hui, l'Inde seule ofire
28 archevêques et évêques, avec 1200 prêtres; l'Indo-Chine, la
Chine et le isLfon renferment près de deux millions de fidèles,
relevant de 50 vicariats apostoliques desservis par une armée de
1400 missionnaires!
EnËSL rOcéanie, qui, jusqu'en 1870, ne connaissait pa3 le culte
-■ Toy. rintéressant volume de l'abbé Vigneron : De Montréal à Wa^»
^inif tan, chez Flon, 1887.
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X u nmA DE s. s. l£on xm
catholique, a tellement grandi en quinze années qu'elle ne possède
pas à cette heure moins de 23 évèques avec 592 prêtres et une
population catholique de 710 000 âmesl
Quelle transformation rapide! Quelles nobles et pacifiques con-
quêtes I Quelles admirables germinations promises à l'avenir! Et
tous ces peuples, tous ces fidèles, tous ces clergés indigènes, variés
de costume, de couleur, de mœurs, d'idiome, mais confondus dans
la même aspiration, sont actuell^nent en marche vers Eomet
chargés des présents de l'univers, afin de déposer tous aux fieàa an
Père commun Thommage de la même foi et du même dévouement!
Quel tableau! Quelle scène à la fois majestueuse et touchante!
Et la religion qui suscite de pareilles manifestations de l'âme
humaine laisserait sans aucun droit les peuples et les gouvane-
ments qu'elle anime ! Tous, de l'un à l'autre pôle, resteraient à la
merd des passions et des sectes de l'Italie ! C'est de la seule et
infime péninsule, de ses fluctuations et de ses caprices, que dépen-
drait le chef auguste de ces croyances, le régulateur suprtoe de
cette foi civilisatrice! Ni l'ascendante Amérique, réservée peut-
être à jouer bientôt le rôle principal dans le monde; ni l'Afrique,
dont la noire fourmilière s'avance en saluant dans la Croix le
symbole de l'affranchissement et du progrès; ni la Chine, avec ses
chrétientés populeuses; ni le Japon, avide aujourd'hui de l'Évangile
qu'il proscrivait naguère; ni ces vastes empires et ces jeunes répuM-
ques qui montent sous le soleil en menaçant de submerger la vidOe
Europe n'auraient voix dans le règlement de la question capitale
qui les domine tous, et c'est la petite Italie qui resterait maîtresse
de la conscience de l'univers !
C'est impossible I Qu'elle le veuille ou non, l'Italie nouvelie devra
compter avec toutes ces églises, avec toutes ces forces, avec toutes
ces races, grandissantes sous toutes les latitudes, et qui déjà récla-
ment leur part lé^time de décision et de garantie ^.
* Les derniers courriers du nouveau monde apportent le document
suivant :
Art. 1*'. — Le Congrès de la république de TËquateur présente respeo
tueusement ses félicitations à S. S. le Pape Léon XJII, à l'occasion du
cinquantième anniversaire de sa première messe. Le Congrès hit des
vœux pour que la liberté du Souverain Pontife soit entière et qu*on Jiit
restitue les droits sacrés qui lui reviennent comme successeur de sai^U Pierre et
comme chef visible de P Eglise catholique.
Art. 2. — Le Congrès de l'Equateur, en son nom et au nom du petg^
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ET LA QUESTION ROMAINE M
Contemplez, à l'heure actuelle et à féblouissante lumière du
lubilé, TactioD de la Papauté dans le monde : en dehors des États
catholiques, elle entretient des relations affectueuses avec la plupart
des gouvernements; elle a conclu la psdx avec rAllemagne, signé
une trêve avec la Russie, et négocie avec la reine Victoria la créa-
tion à Londres d'une nonciature qui renouerait le lien brisé depuis
trois cent cinquante ans; elle a réorganisé la hiérarchie catholique
en Angleterre, en Ecosse, en Grèce, au Monténégro, dans les pays
slaves, de même qu'en Asie centrale et dans les Indes; elle est en
rapports amicaux avec le chef du mahométisme à Gonstantinople,
comme avec le chef du bouddhisme à Pékin; partout, jusque dans
les citadelles du protestantisme et de l'hérésie, elle exerce une
influence profonde et respectée. Gomme le Christ, tout en n'oubliant
pas ses fils les plus proches, elle s'assied à la table du publicidn,
cherche à relever les pécheresses, entre en conversation avec la
Samaritaine et reçoit l'hospitalité dans la maison de Zachéel
Mais si l'irradiation du Jubilé fsdt éclater à tous les yeux les
progrès et les grandeurs du catholicisme; si, en face du monde
déchiré par d'intraitables factions et divisé par des credos philoso-
dont il est le représentant, renouvelle la protestation, faite par la nation, de
rester fidèle aux enseignements du Saint-Siège, et spécialement à ceux
contenus dans les encycliques Diutumum et Immortale Dei.
Art. 3. — Une somme de 10 000 sucros (soit 50 000 fr.), est votée pour
contribuer à Thonoraire que le monde catholique offrira au Saint-Père le
jour de ses noces d'or, pour la messe que Sa Sainteté célébrera en cet
anniversaire.
D'autre part, on apprend que Ménélick II, roi de Ghoha, envoie un
ambassadeur à Rome avec de riches présents et une lettre pour le Pape.
Le royautne de Ghoha, dans l'Afrique orientale, fait partie de TAbyssinie,
en formant avec cet État une sorte de confédération. Le roi Ménélick
appartient, ainsi qu'une partie de son peuple» à TËglise schismatique copte^
mais beaucoup de ses sujets sont catholiques, et les missionnaires catho-
liques reçoivent chez lui l'hospitalité la plus honorée. Déjà, en 1841, des
députés du Ghoha étaient venus à Rome, avec ceux du Tigré et de l'Ambara^
rendre hommage à Grégoire XVI; et Léon XIII, au début de son ponti-
ficat, ayant été Tobjet d*une démarche semblable, y a répondu en envoyant
à Ménélick une couronne royale ornée de pierres précieuses. De sorte que,
par une rencontre singulière et expressive, la Papauté se trouve en relations
amicales et en intime communauté de foi avec une partie de cette Aby»-
sinie dont Tautre portion tient en échec les ambitions et les soldats de
l'Italie nouvelle ! De ce côté encore, quel puissant secours ne recevrait p^s
l'Italie d'un accord avec le Saint-Siège pour l'apaisement de ses difficultés
et rélargissement de son action dans le monde!
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Xn LE JÏÏBILfe D8 S. S. LÉON XOI
phîques ou sociaux, elle met en poissant relief la majestuease unité
catholique autour de 'sou chef vénéré, elle éclaire aussi cTun jour
nouveau le niouvement concentrique qui, des extrémités du globe,
se dessine avec une force croissante autour de la P^uté et dans
lequel l'Europe n'apparaîtra bientôt plus que ccmune une petite
province de la grande patrie religieuse!
CouHnent, dès lors, une seule motte de terre, un seul point
minuscule de cette petite Europe, pourraient-ils élever la prëtentioii
d'accaparer le bien de tous? Pas plus que l'autre soleil, l'Italie ne
peut confisquer le soldl moral de l'univers.
Devant la manifestation sans précédent dont Rome offre ra ce
moment l'imposant spectacle, on s'est demandé sà le JulHlé de
Léon XIII n'allait pas marquer une date exceptionndle dans lliis^
toire de l'Eglise et réserver peut-être quelque grande surprise an
monde? C'est le secret de Dieu; msds ce qui est acquis désonnais,
c'est qu'en raison du caractère international et universel de h
Papauté,' la solution à intervenir doit être indiscutablement Vcravre
commune de toutes les puissances; que, débattue, acceptée, sanc<
tionnée par toutes, elle doit demeurer sous la protection collective
du droit public des deux mondes; qu'à aucun degi-é le Pape ne
peut devenir le « Sergent » du roi d'Italie, pas phxs qu'Henri ÎS
n'admettait qu'il fût « le Jchapelain de PMlippe II »; que, pour un
intérêt de cette hauteur, il £aut l'assentiment du temps et de l'es-
pace, et que tous lesJgouvem^naEits, tous les peuples et Ums les
siècles doivent demeurer les gardiens d'une liberté nécessaire à la
conscience du genre humain.
Léon LivEDAîï.
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE'
XIX
LE DEUX DÉCEMBRE
1851.
Après le soleanel et loog débat sur la révision, après l'accès
d'agitation qui en fut la suite, TAsseoiblée touchant à l'époque
habituelle de ses vacances, ne se refusa point une prorogation qui
lui permettrait, non de se reposer, mais du moins de changer de
fatigue, en allant consulter ses électeurs. Elle s'ajourna donc au
à novembre et elle nomma une commission de permanence dans
laquelle tous les sentiments de méfiance avaient la majorité.
Le Président ne tarda point à mettre notre absence à profit, et,
brusquement, sans consultation préalable du ministère, il déposa
sur la table du conseil un projet brièvement motivé qui abrogeait
la loi du 31 mai. Le Président s'inquiétait peu qu'on lui reprochât
sa palinodie et qu'on lui rappelât que la loi du 31 mai était née de
son initiative. M. Barocbe en prenait plus de souci ; c'était lui qui
avait soutenu l'opportunité et pême l'urgence de l'épuration du
suffrage universel par la sévérité dans la constatation du domicile.
C'était lui qui devrait maintenant soutenir, à la tribune, la thèse
absolument contraire. Cette responsabilité l'effraya; elle répugna
davantage encore à M. Léon Faucher, qui péchait souvent par la
forme, mais dont la loyauté demeurait incontestable. Ils se mon-
trèrent donc tous deux surpris et fort irrités, M. Faucher particu-
lièrement, lorsque le Président, avec son calme habituel, leur
proposa un retour pur et simple au suffrage universel sans contrôle
et sans limite. Le ministère comprit facilement que le prince
démasquait là une batterie tenue en réserve pour des vues ulté*
âeures, et qu'on ne ferait pas fléchir sa résolution. La démission
* Voy. le Correspondant du 10 décembre 1887. ^
6* LIVRAISON. 25 DÊGBMBRB 1887. 62
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966 MËICOmES D'UN ROTAUSTE
fut offerte, elle fut acceptée sans difficulté. Louis-Napoléon com-
prenait que, dans la sphère parlementaire, il n'obtiendrait pas plus
de condescendance que lui en offraient M. Baroche et ses col-
lègues. Il renonça donc, pour l'accomplissement de son dessein
prémédité, à tout ministère eii4>runté à uae fractioa qseicoiiqae
de TAssemUée, et il entra hardiment dans la voie non pas extra-
légale, mais extra-parlementaire.
Cette intention une fois bien arrêtée, on ne pouyût la signifier
en termes plus démonstratifs. Non seulement le cabinet du
26 octobre 1851 fut choisi en dehors dû parlement, mais on ne
thercha pas même à donner à l'Assemblée la consolation d'une
renommée ou d'un talent. M. de Thorigny reçut le portefeuille de
l'intérieur; M. Daviel, sur le refus de M. Gorbin, ancien député
sous Louis-Philippe, reçut le portefeuille de la justice ; le marquis
Turgot, celui des affaires étrangères; M. Fortoul remplaça M. de
Ghasseloup, à la marine; M. Blondel fut appelé aux finances; M. de
GasaUanca au commerce; BL Gtraud, membre ée Tlostitst, lai-
tersilaire distittgué, et, à ce double tkre, nmns absotoment
incomui que ses oollègaes, prit la directioa àa imnisitee de
Finstrucfioa pcMique, et passa, dans le premier moneat, pour le
personnage prépondérant de cette étrange combinaison. Maïs Je
Téritable représentant de l'Elysée n'était pas celiii4à. Le OH^dent
dès lors initié à toute la pensée da Préaklenl était le général
de Saint-Arnaud, à qui Ton remettait le ministère de b guerre,,
après hii aiFoir envoyé en Algérie plnsieuns messagers très iatiiBes.
On donnendt difficilement une idée de l'impressioa produite
sur l'Assemblée, à sa première entrevue avec le wpaLyoM nims-
tère. Le ministre de Tiatérieur et le mfaiistre de la jnstioe, c'est-»
i-dire les titnfaàies des deux départetneots les plus impor-
tants, étaient vmsins du ridicule : M. de Thorigay par l'eaqpbase
de son attitude et de sa parole; IL Daviel par la gandierîe
et la vulgarité de sa tournure et de tous ses mouvements. Plus
d^uae fois, IL Giraad les suivit jusque sur les marches de fat
toibune pour les reprendre ou les soufler osteosibleioeiit, eo dki-
géant vars TAsseakilée des gestes et des sourires qui semblaîei^
densander grâce et dire : « Soyez indulgents, ils se formeroBti »
Les mmrmures et les sarcasmes accompagnaient ces maleneontreiix
orateurs jusqu'au banc des ministres. M. Gîrand circulait alors de
groupe en groupe, protestant des bonnes intuitions du caUiiet. U
se heurta un jour à M. cte Vatûnesoil qd, de sa voix retentissante
et avec sa bonhomie fouguerae, s'écria : « Bonnes intentioiiB^
Monsieur, bonnes intentions! c'est possible I mais il nous faut aussi
Jacapadtél y>
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MÉMOIRES D'UN ROYALISTE 067
De telles scènes se renouyelaleat à €liaqiie séance. La provocation
cependant fut pouâsée encore plus loin. Le prétexte saisi pour
renvoyer le miaistëre BarC^che était l'abrogation de la loi du
31 nud. Mais le Président pouvait se séparer d'un ministère lui
résistant sur une (|uestion spéciale sans changer pour cela le préfet
de police, qui n'appartenait point à l'Assemblée et n'avait aucun
parti à prendre dans cette question. Cependant M. Garlier, homme
très intelligent^ très résolu^ investi de la pleine confiance du parti
conservateur^ fut invilé à se retirer pour faire place à nn successeur
aussi imprévu et aussi peu rassurant que le cabinet Thorigny-
iSaint-Amaud : c'était M. de Blaupas.
M. de Maupas arrivait de la préfecture de Toulouse,, oii il avait
déployé tant de zèle, que les hommes qui voulaient rester irnjpar^
tiaux mirent en doute les anecdotes qui circulaient à petit bruit.
Son appel soudain au poste de préfet de police fit examiner les
choses de plus près, et voici un fait qd devint avéré. M. de
Maupas avait demandé à l'avocat général, en l'absence du procu-
reur général à la cour de Toulouse,^ des mandats d'amener contre
plusieurs membres du conseil général. Le magistrat du parquet
sollicita d'abord communication des indices accusateurs et des
conunencements de preuves, a Des preuves I répliqua le préfet^ des
preuves I Voilà bien les fins de non-recevoir des ma^trats tièdes
ou hostiles! Les preuves sont inutiles contre des ennemis notoires ;
les sentiments suffisent. »
Cette théorie étant péremptoirement repoussée par l'avocat
général, U« de Maupas attendit le retour du procureur général, qui
soutint sim subordonné : — a On ne peut signer, dit-il, de tels
mandats sans connaître au moins quelques-unes des pièces qui les
autorisent. — Les pièces ne vous manqueront pas, répondit M. de
Maupas poussé à bout; mes agents les introduiront eux-mêmes
au domicile des accusés. » Le procureur général stupéfait, alarmé,
courut en référer au premier président, qui se montra non moins
résolu à ne faire que son devoir. Procès-verbal des deux entretiens
fut dressé, envoyé au garde des sceaux, et c'est pendamt que cet
incident était porté à l'Elysée que M. de Maupas fut nommé préfet
de poGce.
Le premier président était l'honorable M. Pioo, beau-frère et
M. Odilon Barrot, quî.signale dans ses Mémoires, un fait si grave;
mais, dans ce récit détaillé, M. Barrot se laisse aller au penchant
personnel qui lui a souvent niû dans sa vie politique et qui, plus
d'une fois, lui nuit encore dans ses Mémoires. II s'occupe unique*
ment de son beau-frère, et passe sous silence le nom du procureur
général et de l'avocat général. Ce furent cependant ces deux magisr
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968 MÉMOIRES D'UN ROTÂLISTG
trats qui montrèrent la fermeté la plus méritoire, car leur carrière
était à la merci du pouvoir,, tandis (jue M. Piou, au faite de la •
inagistrature et inamovible, pouvait, sans péril, suivre les inspira-
tions de sa conscience. Ces deux magistrats, fidèles à leur devoir,
étaient M. le procureur général Dufresne, et M, Tavocat général
Daguilhon-Pujol.
Le choix de M. de Maupas pour la préfecture de police annonçait
la résolution de recourir à tous les genres d'expédients et à tous
les exploits de la force. Il annonçait, en môme temps, aux fonc-
tionnaires qu'ils ne devaient pas craindre de se compromettre,
qu'ils seraient soutenus et récompensés à tout prix.
Le projet d'abrogation de la loi du 3i mai était un coup direct à
l'adresse de M. Thiers, qui s'était jeté 'avec ardeur dans la discus-
sion de la loi et avait prononcé, à cette occasion, son éloquente apos-
trophe à « la vile multitude ». M. Thiers ne se méprit pas sur la
portée de cette manœuvre. Il s'en montra très irrité, mais point
déconcerté. Il crut obstinément que, du jour où il vouldt bien
adopter et personnifier la République, c'était à cette république-là
que le pays s'attacherait. Il se flattait d'être le vrai miroir de la
France, le vrai reflet de ses opinions, le meilleur représentant de
ses intérêts. Il s'imaginait que son propre ascendant, que son propre
prestige, seraient supérieurs à l'ascendant, au prestige même d'un
Napoléon, et que le prince Louis n'ayant été élu en 1848 que parce
que M. Thiers l'avait voulu, il ne serait point élu en 1852, parce
que M. Thiers ne le voulait plus. Pour lui, une seule question res-
tait douteuse : la candidature de M. le prince de Joinville ou celle
de M. Thiers lui-même? Là-dessus on avait encore à réfléchir, mais,
cela, penSait-il, se discuterait à loisir et à la barbe du Président,
dont la carrière serait irrévocablement terminée à l'échéance cons-
titutionnelle.
Que le lecteur veuille bien croire que je ne suppose ni n'exagère
rien. Je ne fais que résumer en peu de mots les conversations que
je n'ai cessé d'entendre durant quatre mois.
L'une des illusions les plus incurables de M. Thiers, à cette
époque, fut d'imaginer qu'il remplacerait par des voix de la gauche
les voix de la droite qu'il s'aliénait de jour en jour. C'eût été
l'intérêt de la gauche intelligente, mais ce ne pouvait être le conseil
de la passion. Dans les partis, comme chez les hommes, la passiorr
l'emporte sur l'intérêt plus souvent qu'on ne le croit, plus sou-
vent que cela ne devrait être. La passion aveugle, et quand elle
n'aveugle pas elle entraîne. La gauche comptait dans ses rangs
plusieurs compères de l'Elysée ; mais ceux mêmes que la corruption
ne pouvait atteindre avaient une affinité tacite avec les Bonaparte^
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HÉHOIRES D'UN ROYALISTE «989
S'il fallait choisir bientôt entre ceux-ci et la vieille race royale
l'option était faite d'avance, au fond de leur cœur.
Napoléon a fondé la dynastie naturelle de la Révolution. Quand
la Révolution comprend qu elle a besoin de se défendre contre ses
propres excès ou contre des ennemis puissants, elle a recours 4
un Napoléon. Un pouvoir fort ne déplaît aux révolutionnaires que
quand il est aux mains de leurs adversaires traditionnels. Un pou-
voir fort qui les rassure et qui les flatte par son origine ne lewr
déplaît jamais beaucoup. Les Bourbons, la branche aînée au
suprême degré, la branche cadette à un degré moindre, mais sufli-
sant encore pour maintenir la rupture, représenteiît la monarchie
française ou la monarchie anglaise. Toutes deux sont parfaitement
compatibles, l'histoire le prouve, avec de sincères libertés. Mais
la liberté sincère est antipathique aux révolutionnaires. Ils n'oiït
qu'un but, l'abaissement de toutes les supériorités, l'abolition de
toutes lés hiérarchies, l'affranchissement de tous les respects,
Fégalité, en un mot, dans son sens le plus abaissé et le plus nivo-
leur. Les Napoléon ont, pour eux, le grand avantage de ne pas
exclure les jacobins. Le terrain que TÉlysée perdait dans l'Assem-
blée et dans le pays légal, il le regagnait et au-delà par les voies
occultes et en faisant luire aux yeux de ses nouveaux adhérente
des promesses qui toutes ne furent pas des mensonges. Nous
l'avons bien vu en Italie, un peu plus tard.
Quant à M. Berryer et à ses amis, ils ne pouvaient se dissimuler
leur défaite, mais je crois pouvoir affirmer qu'ils se montrèrent de
loyaux vaincus. Dès le lendemaiu même du scrutin sur la révision,
nous dîmes à M. Thiers et à ses clients, parmi lesquels il fallait
compter le général Changarnier :
« Vous avez voulu une seconde épreuve de la République, vous
l'avez emporté; la majorité constitutionnelle nous a donné tort;
puisse l'événement ne pas nous donner raison. En attendant, tenes-
nous pour les alliés inébranlables de la légalité dans une lutte que
noua voulions épargner au pays par un retour légal, mais complet^
aux vraies conditions de l'ordre. Nous redoutons plus que vous une
issue fatale; mais autant que vous, nous nous efforcerons de U
conjurer. »
L'Elysée, durant les quatre mois de vie qui restaient à l'Assemblée,
n'eut pas de plus fermes adversaires que M. Berryer et ses amis.
Maintenant, nous allons voir ces différents efforts à l'œuvre.
Le 4 novembre, jour de la rentrée de l'Assemblée, M. de Tho-
rîgny vint lire un message du Président,, se terminant par la de-
mande, captieusement motivée, de l'abrogation de la loi du 31 mau
JLie ministère demanda, en outre, Turgence pour cette abrogation*
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970 MÉlfOIRES DUN ROYALISTE
MU. Miche) (de Bourges), Jules Fayre» Emile de Girardin, ajipnyè-
rent Turgence, et la gauche les applaudit M. Berryer apparat à la
tribune, au milieu d'un indescriptible tumulte. Luinoiëme» toujours
si sympatMquement écouté, fit, à grand'peiae, entendre ces quel-
ques mots* :
«... La retraite du cabinet, imprévue, totale, spontanée; la cir-
culaire du nouTeau ministre de la guerre, à la lecture de laquelle
tout le monde a été surpris du âlence gardé sur l'autorité des lois
et sur te respect des institutions. {Très bien à droite. — Agitation
à gauche)... Toutes ces circonstances ont Cadt naître des inquié-
tudes auxquelles il &ut opposer les fermes assurances d'une li-
tière sécurité. )^
Ea conséquence, M. Berryer demanda la formalâon d*one com-
nùsfiion qui devrait entendre les nouyeaux ministres et faire «n rap-
port sur la situatioa générale.
Cette proposition ne caractérisait et ne préjugeait rien. Cepen-
dant elle fut repousaée, xion parce qu'elle n'avait pomt asaex de
dartè, mais parce qu'dk en avût encore trop. On crut un inâaat
que le général de Si^t-Amaud triomphait d'emblée. Mais le ceatre-
QOttp ne se fit pas attendi^e^ Le gouvernement demandût Finigence
pour le projet d'aihrogatioa. L'urgence fut re£usée. Le projet de loi
86 trouva dès lors assujetti à k filière ordinaire : reav(H à une coin-
mission, rapport et triple délibécation.
La commission, acvertàe par Témottioa poMque, hâta ses votes,
et le mardi, 11 novend)re, M. Daru, son interprète, lut à la. tribune
nu rappc»! qui concluait aa rejet de la proposition du gouverne-
ment. La débat fut fixé au; suriendemain, 13 novembre. M. de
Thorigny, M. Dayiel, qualifièrent de dédaigneux, et de provocateur
la vappcrt de M. Daoru. M. Michel (de Bourges) le repoosa non
moins vivosnent,, ait nom de la gauche^ M. de Vatimesnil, raff^r^
teiur de la loi amnicipale, depuis longtemps à. l'étude, vînt, en oBtte
qualilé, appuyer les conclusioas de la commission. U lèdama \a
mise à L'ordre du jour de la loi manicipale, et nicmtra que là ripa
raitraieni; luttureUemant et à leur véritablie place, toutes les ques-
tions rdatives au domicile ds l'électeur, qui taisaient le fond de la
difficulté; que là, sans offense pour personne, et sans confit «itie
les poiivoira, oa poiivaib rectifier les dispositiona de la loi Ai 31
mai qui paraîtraiffit abusives dans leur application.
L'argumentatioQ lucide et pressante de M. de Vadmesnîl; eàt été
sans vèplique, si le gouvernement eût chercfai de bomte foi la ré-
forme d'une législation qui avait, à pktsieurs égards, dé|Kis9é les
prévissons de ses auteurs. Mais le but poorsuivi par le Préaideat
était (uttre.
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' L'drogatkm de la loi dka M iiai û'étaSt (pL*un appd i hpc^pa*
laiité; obaic»n, en d6p(isftiyt son vote, (ne eiongea «qu'à d^oner oa
à servk-nitteacrri&re'^easée. Ia cUscasakMi pobliqne fat (hmc, ^un
ooaMBua «cGord, ra^ideme&t dose Ht 9a prodanmtâon tàa «cnKtin^
écoutée dans un profond silence, fut suivie d'une senrsatîoa pro-
kmgée. A la fiôbie mctfjoFÎté de 3âS Toix contre «S/itS, f AsBeod^Iée
éédda ^qu'elle ne passenit «prànt à «noie SBOonde lecture. C'était 'i.
peine um dè&ite pour le gourremeiaent. Il étsh ioattu Amts orne
escamonche, mais l'année conservatrice fondait à vne d'oeil, let anr
le terrnn ob eUe était ie mieuK placée pour i^emporter fat viotdire.
L'échec fat peu sensUde & l'Ëlysée pressentsuit la prompte idisscH
lotion d'uwe majorilé it&dnite à sept ^x. Les iiommes qui poorsui-
vent ardemment un but n'ont pas grand souci des blesBiires qnanfl
eUes hissent survSviie t'^poir de tla ivevaiidie.
L^agitatioD qui suivit oe i^ole n'était pas eno^re tadmée, que
d'autres incidents vinrent lui donner un nouvel alimetft. L'^urméa
était imanifestement tra^faîttéfe par <le génëoal *de SaîntiArsaffid.
Les régaaeiïts Paient tsystéonatiKiiieneQt Soignés on rapprocha
da Paris, smvaint 4eurs dispositions -coimues à protérer 'oa k
iiepoiisser le cri de : « Vive 'l'en^eFeari » Les honiaies ^td
andent oompéitetice ^en psroiitte mattts^ ne cadbaient point leurs
alarmes. On voyait les qieprésentixits 4e l'Elysée mnltiplier les
conversations ou les conciliabules mystérieux, M. de Peragny
avait «demandé xm rendez-wis au général Changarcoer 'el; 4<^ta
en itémaignant sa svfpdse de la œescpiinerâe de t'iq[)parteifeent du
général, ilogé, ratant qoe Je a'en :s(nmeQS, dans on entJPe^sGl, rue
dfi ifMiboarg Saint-BoBKwé.
— Un grand peosnniiage comne ««QS,4it IL diePersqgniy^afe'peat
neater idans un si petit cadre.
— CtsL parce cfoe le cadi^e «at 'petit que le peraonsage patvEtt
grand, eépondit le général
IL de Parsigny v^iàat, pousser pllus lom ses ^uvertores*; sons 9.
jfat anêtô et promptement écomduit.
II. de PersÊgny, qm ne remplissait «icane foncâen of&cieHe,
s'était réservé les tentatives hasardeuses qui aUaient bien 4 son
caBactèpe. Il airait inventé un genre de dipinmatie panâeviiier, et
c*^B8t par l'eKcte de sa fianctnee fn'il dômutait fat curiosilé. ^assut
mn jour devant oin groipe de la droite ob l'on causait avec «nima-
lâen, il s^jnÊta et dit avec :aon calme apparent :
— St Jnen I mesaîeaiB, voos comploteB contre le Président?
— Pas da tout, répondit un des inteq[>ell6s, noos nous deman*
âaos pocor quel jour nona devons retenir notre place à la diligence
jponr 3«toamer diez nons.
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m MiMOIRES D'UN ROYiUSTS
. — Vous feriez bien mieux de retenir votre place an Séûat!
Bëpliqua M. de Persigny, et il continua tranquillement son chemin.
De telles réponses rassuraient plus qu'elles n'effrayaient : « On
pe se permettrait pas de telles fanfaronnades, disait-on, si le
danger étaât sérieux. »
Cependant le général de Saint-Arnaud, très réservé d'attitode,
inspirait, de jour en jour, plus d*ombrage, et quelques-uns des
«befs de la majorité chancelante crurent urgent de faire consacrer
par une loi formelle le droit de l'Assemblée à sauvegarder sa
propre sûreté. On pensa que la questure aurait une autorité
spéciale sur ce sujet, et les trois questeurs, le général Le FIô,
M. Baze et M. de Panât, déposèrent, le 6 novembre, une propo-
rtion ainsi conçue :
« Sera promulgué comme loi, mis à Tordre de Tannée, et affiché
dans les casernes, l'article 6 du décret du 11 mai 18i8, dans les
termes ci-après :
. « Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à
la sûreté intérieure et extérieure de TAâsemblée. A cet effet, il a le
droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge
te concours nécessaire. Ses réquisitioas peuvent être adressées
directement à tous les officiers, commandants et fonctionnaires,
^ui sont tenus d'y obtempérer immédiatement, sous les pe'mes
portées par les lois. »
Cette proposition, lue à la tribune par M. Baze, causa un vif
émoi sur tous les bancs de T Assemblée. La Montagne témoignait
une véritable fureur, et criait : « La question préalable! Vous
violez la Constitution I » Après dix minutes d'un trouble indes-
^iptible, la proposition des questeurs fut renvoyée aux bureaux. La
commission nommée pour son examen ne laissait point entrevoir
^e majorité certaine. Quelques membres de cette comimssion ne
repoussaient pas la proposition en principe, mais la trouvaient
Jfiopportune, et le Journal des Débats^ organe des hommes indécis,
disait : « Il n'y a pas péril imminent. Quand il viendra, il sera
temps. » Peut-être eût-il été plus sage de dire : Quand il viendra,
S ne sera plus temps I
Le ministre de la guerre fut appelé au sein de la commission.
Ses réponses, dans lesquelles on eût voulu puiser la sécurité,
augmentèrent de beaucoup Tinquiétude. Tantôt il refusait les
explications qu'on avait le droit de lui demander ; tantôt il se
mettait en contradiction avec lui-même ou alléguait des faits qui,
lûérification faite, ne se trouvaient point exacts. A chacune de ces
entrevues, la résistance s'accentuait, et, au terme de débats fort
animés, la commission, par 27 voix sur 30, adopta la proposition
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MÉMOIRES Vm ROYALISTE 971
des questeurs, et chargea du rapport M. Vitet, l'un des membi^
de l'Assemblée les plus franchement opposés au Président, Ce choix
fut le dernier acte de l'ancienne majorité.
La discussion s'ouvrit le lundi 17 novembre, sous le coup de la
plus vive anxiété, au dehors, comme au sein de l'Assemblée.
Le ministre de la guerre demanda le premier la parole. Amnistié
plus tard par une noble mort au service de son pays, et illustré
par une victoire qui conjurait un désastre en Grimée, le général de
Sdnt-Amaud avait rapporté déjà de l'Algérie une brillante répu-
tation. Il n'avait assurément pas l'habitude de la parole; msds il
avait mieux que cela dans sa situation : il avait l'accent du com-
mandement et le geste de l'énergie. Il conjura l'Assemblée, au
nom du salut public, de repousser une proposition qu'il déclarait
inutile.
Le général Le Flô lui répondit, à titre de questeur et à titre de
militaire :
« De deux choses l'une : ou le pouvoir exécutif sera d'accord
avec l'Assemblée, et alors vous n'avez aucun conflit à redouter; o^
il y aura désaccord, antagonisme entre ces deux grands pouvoirs^
et alors vous avez certainement le droit de vous précautionner, car
vous aurez tout à redouter pour votre indépendance. (Mouvements
divers.) Si vous repoussez notre demande, vous aurez découvert
l'Assemblée, vous aurez livré son existence aux hasards d'un coup
de main. Vous vous serez désarmés vous-mêmes, et Dieu veuille
que vous n'ayez pas à le regretter amèrement. Quant à nous,
auteurs de la proposition, il nous restera la conscience d'avoir
rempli un devoir suprême envers l'Assemblée et le pays, et la triste
tX)n3olation de nous être affranchis ainsi d'une responsabilité pleine
de périls. »
Ce fut M. Crémieux qui, le preoûer, vint au secours du ministère :
« Pour nous, dit-il, nous n'avons pas la moindre crainte ; si te
Président de la République veut la prorogation, malgré la Consti-
tution qui s'y oppose, il trouvera le peuple et la Constitution. Vous
craignez l'armée? Les soldats aiment la République. Ils se lèveront
tous comme un seul homme, contre celui qui aurait l'audace de
leur dire : « Suivez-moi contre l'Assemblée ! »
Un membre de la gauche, cependant, sut montrer qu'en lui les
préjugés ne dominaient pas le patriotisme.
« Non I s'écria le colonel Charras, je ne crois pas que la majorité
soit un danger plus sérieux pour la Constitution que le Président
qui siège à TÉlysée... La majorité est dans le vrad. C'est pour cela
que je voterai avec elle. »
Ce langage courageux, car il faut du courage pour se séparer de
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8#tt paffti, troHii)fe TÎsibleneQA la. gaoche. Gt fut M. HicImI (4e
Boiisges). qui se chargea, éa Ia< rasaitrer. U lefil^ tt tenaes plvB
pittoresques, le discours- 4e SI. Créimeux.
a L'armée est à nous, répéta-l-it^je^ défierais qui que ce fiU de
faire marcher un soldat, cooire le peujple, et je ne permels d^ajmiter
cpe^ s*H y avait xm dluiger, il y a ki um sentinelle îniriâibW qui
]X)tta garde! >>
Le Momèeur du 18 novembre constate qu'apiès c^te péroraiscMi,
Tecalear fut accompagaé & son bane par une tripla salve d'a^
plandisseneoiâ k gauefte.
Bl. Ibiers sentît que Theiae était su|Mrème et qu'il fallait payer
de sa-peiîsonne dans la mêlée. Mais il fui accueilli par des dk-
mettrs> par des violenees. qui auraieait j^ lui démontrer ce que hi
rapporteraient ses caresses à la République. Impuissant, pour la
prcBÛère fois» à se faure écouter, il desicefidit de. la tribone» en
poussant ce cri de désespoir :
ut Dîtes k la France que lorsqu:'il ^'agissait de l'indépeiidaDce de
rAssemblée^ de raveak du gouvernement représentatif et de la
dernière Assemblée, peut-être, ({ui noua représentera vëriiaLhle-
ment, voua» représenta^its, vous avez refusé (k m'entaadrel »
SL Jules Favre ùji plus heureux. Il obtint le ^lence, parce qu'il
arrivait à l'appui de ministres incapaJ>les, sauf le général de Sadni-
Arnaud, de se défendre euxrmêmes.
<( Ou vous croyez (pie le peuveôr exécutif conapire, nous dît-il»
alors aecusez^le! ou vous ne le croyez pas, et c'est, daua ce eas^
voua qui conspirez contre la République! >»•
A peijae M. Jules Favre futnil descendu de la tribuae que le
gënëral Bedeau, se dressant de son banc^ intecpdUa nominaûiie^
ment le ministre de la guerre et s'écria d'une voix stridente ;
«. £ât*il vrai que le décret du 11 mai, approuvé dans sa ^gmfi-
cation légale par rhonorable ebef du cabinet d'alors, M. (Milon
Barrot, aflicbé dans toutes les- casernes par le ministre de k
guerre^ son collègue, le général RuUiëre,. est-il vrai que, par Oindre
du pouvoir exécutif,. U aût; été retiré?. » {Mouvement. — Voix è
droUe : Répondez!)
Le ministre de la guerre, avec une visible hésitation et s^^
s'être consulté à^ voix basse avec SL de TJiorignf, répondit du banc
des ministres :
« Je n'ai pas voulu kûsser aus soldats ub préle&te de d<Mite ou
d'bésitation; J'ai fait enlever ces. affiches, là ob elles existaient
encore.
if. Chapot. — Vous nous avez donc troïKqpés dans la coaraifi-
sîon^ lorsque vous noua avez diti le c<mtrûre 2 h
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MÉMOIRIS D*Uir KOTâLBTE 975
Une extrême agitation s'empare alors de TAssen^lée. Tous les
représentants quittent lenr place, les uns pour se lirrer aux collo-
ques les plus animés, les autres pour interpeller les ministres à
leur banc, et leur adresser les apostrophes les plus véhémentes.
Le coloQel Gharras domine un kfêitant le tumulte et fait •entendre
ces mots:
c( Je demande la mise en accusation I »
On devait croire, on crut un instant k un vote indigné et presque
unanime. Le général de Saint- Arnaud se hâta de quitter son banc
en faisant nn signe au général Hagnan qui assistait à la séance
dans une tribune et qui le rejoignit aussitôt. M. de liomy, pâle et
coiistemé, suivit le ministre de la guerre, et tous trois se rendirent
ensemble & TÉlysée. Quelques minutes aprës, les soldats étaient
consignés dans leurs casernes.
Cepaadant la gauche' la plus avaiKée tente de* rétabtir le cafane
dans r Assemblée. M. liadia: de liontjau atteste qu'il n'y a rien de
changé dans la situation et que voler la proposition des questeurs,
c'est voter la mort de la République. MM. Michel (de Bourges),
Emile de Girardin, Victor Bugo^ I^scal Dupcat, se précipitent de
groupe en groupe, afin de rallier leurs amis à ce sentiment. Lorsque
l'onvertoi^ du scrutin est proclamée, la gauche résiste encore,
les uns veslent voter ouvertement oontre un annistère aussi fran-
cheoKnt provocateur; les autres continuent i voir le suprême
danger du côté de la Hiajorité. Le moment de la fermeture du
scrotin approche. Un dernier effitnt des dupes et des complices de
l'Elysée triomphe enfin. Les inquiétudes de la gauche sont vaincnes;
elle apporte esa masse son vote négatif. Le scrutin est fermé,
dépouille et proclamé an milieu d'une inexprimable anxiété. 300 voix
seulement adopteatt la proposition; 406 la repoussent.
A partir de ce jour, la lutte était teroûoée. Les républicains
s'immolaient eux-mêmes, tout en déclarant la République impé-
rissable, « La victime était désarmée, dit M. Odilon Borrot cbms
ses Idénvoires^ il ne restait plus qu'à la frapper » et il ajoute :
<( Aussitôt que ce vote fut connu à l'Ëtysée, on s'y rassura. Les
entres furent changés. Louis-Napoléon, qui jusque-là avait fût
attendre les nombrenx convives qu'il avait invités, leur dit avec xm
gracieux somire : « Maintenant, noessieurs, nous pouvons nous
mettre à table. &>
Les &08 voix qui permettaient au l^^ésidest de se mettre à table
aussi gaiement se composaient de toute la gauche, à l'exception du
colonel Charras et d'un très petit nombre de ses amis; de tous les
Élyséens, à l'exceotion de M. de Momy, qui avait précipitunment
quitté la saHe avec le ministre de la guerre; enfin d'une portion
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VU^ MÉMOIRES mn ROYALISTE
QODsidérable de la réunion des Pyramides, qui se divisa dans s^
principaux chefs. Les 300 bulletins pour la proposition avaient été
déposés dans Tume par MM. Berryer, Tbiers, Mole, le général
Cbangamier et toute la droite.
Lorsque le P. Lacordaire discutait, avec H'^* de Swetchine et
moi, la convenance de sa démission, au lendemain du 15 mai, il
nous disait : « L*anarchie républicaine ramènera forcément les
compétitions monarchiques; dès lors la politique entrera dans
i>ne phase où je n'ai pas, où je ne veux pas avoir mes entrées. »
La prévision du P. Lacordaire était désormais réalisée, et le
dergé aurait dû, ce me semble, professer en 1851 le sentiment
que le P. Lacordaire éprouvait d'avance en 1848. Le clei^ Teùt
fait volontiers, et en très grande majorité, mais îl était alors sous
Fempire d'un journal ou plutôt d'un honmie qui ne cessa jamais de
l'égarer dans les sens les plus opposés. V Univers^ pour ce jour-là,
était Élyséen, et conmie M. Veuillot n'embrassa jamais une ques-
tion froidement, il attaquait l'Assemblée sans relâche et sans
mesure...
Rien ne manquait plus aux préparatifs du coup d'État que le
dK)ix du jour, et ce jour ne pouvait plus être éloigné.
Parmi les hommes qui n'étaient ni aveugles, ni compères, l'in-
quiétude allait croissant. A la fin de novembre, M. Mole réunit à
diner chez lui le duc de Noailles, M. Berryer, le général Ghan-
gamier, M. Yitet et moi. Une fois portes closes, nous pressâmes
]d général Changarnier de questions sur les chances vrais^nblables
de l'attaque et de la défense. Jamais la sécurité du général n'avait
été plus grande. Il se croyait toujours le représentant et le com-
mandant inviolable de l'armée. Irrité de notre incrédulité à cet
égard, il se laissa bientôt aller à nous dérouler le plan sur lequel
reposaient ses espérances. Selon lui, le Président ne troaverair
pour un coup de main qu'un petit nombre d'infimes et obscurs
digents; il n'en gagnerait pas un parmi les compagnons d'armade
Gbangarnier; il ne s'agissait donc que de la résistance d'un ins-
tant, et quelques précautions prises à l'avance y suffiraient. « Mon
appartement, ajouta le général, est une petite forteresse. Les habi-
tants de ma maison me sont absolument dévoués; particulièrement
le pâtissier qui loge au rez-de-chaussée, et tous ses marmitons *. »
En entendant parler ainsi cet esprit vaillant et d'ordinaire â péné-
icant, nous ne pûmes nous défendre d'une indicible tristesse, et
* M. V. Hugo, dans son récit, le plus souvent imaginairede VBùfoire (f un
trime, prétend que, « depuis le 9 septembre, Changarnier avait congédié
l*>s quinze hommes, armés jusqu'aux dents, par lesquels il se faisait garder
}ft nuit. » Ces quinze hommes sont une pure invention de M. V. Hugo.
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MÉMOIRES Vm ROIALISTS 977
nous fiûimes par ne plus rien répliquer. Nous nous séparâmes
silencieux, consternés, chacun se répétant à soi-même, nous nous
le sommes avoué depuis : « Le pays appartiendra demain au plus
audacieux et au plus rusé. »
Le 2 décembre, anniversaire de la bataille d'Austerlitz, fut
choisi pour l'exécution du coup d'État. M. Thiers, ssdsi dans
son lit, montra la même surprise qu'au 24 février. Le général
Le Flô vit, au Palais-Bourbon, sa chambre envahie par le colonel
Espinasse, son ancien camarade, à qui, dit-on, il avait montré
confidentiellement Pescalier dérobé par lequel le colonel Espinasse
entra, et par lequel le général Le Flô comptait, en cas d'attaque,
gagner un corps de garde et l'esplanade des Invalides où un régi-
ment était caserne. Le général Changamier et le général de La
Moricière, ceux probablement qu'on redoutait davantage, furent si
habilement et si soudainement assaillis dans leur sommeil qu'ils ne
purent même pas étendre la main sur les pistolets qu'ils tenaient à
leur portée. Le général Bedeau seul se débattit dans la rue et
dénonça par ses cris l'attentat dont il était victime. On le porta de
force dans le fiacre qui attendait à la porte et qui s'éloigna rapide-,
ment. Tout se passa de même partout ; la setUinelle vwisible ne
parut nulle part. Peu de membres de la gauche s'altèrent sérieu-
sement. Baudin seul, représentant de la Montagne, trouva sur une
barricade la mort qu'il chercha et qu'il brava avec un véritable
héroïsme.
Ces faits, douloureux au point de vue de l'honneur national,
à quelque opinion que l'on appartienne, sont du domaine de l'his-
toire. Je dois donc me borner à retracer ici le petit coin du tableau
auquel je puis donner la précision d'un témoignage personnel.
Mon fidèle Marquet, m'éveillant plus tôt que de coutume,
m'avertit avec émotion de ce qui s'était passé dans la nuit et de la
teneur des affiches qui couvraient déjà les murs de Paris. Je me
levai en hâte et je n'étais pas encore habillé quand je vis entrer
dans ma chambre plusieurs de mes voisins du faubourg Saint-
Germsdn. Le duc de Luynes fut le premier, M. de Vatimesnil,
M. de Kerdrel et quelques autres le suivirent de près. Notre réso-
lution, bien arrêtée d'avance, était de ne point imiter la déroute
effarée des jacobins, au 18 brumaire. Mais où placer la résistance
et quel point d appui lui donner? ,
Le très petit nombre de députés, M. de Rességuier entre autres,
qm avait, à la première heure, réussi à pénétrer dans le Palais-
Bourbon, y étaient cernés par les troupes, et il ne nous était plus
possible d'aller les y rejoindre. M. de Dampierre vint nous dire
qu'on se réunissait chez M. Odilon Barrot, et nous allions nous y^
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f78 MilKHRES ITUN ROYALISTE
rendre, quand un de nos amis, qui n'appartenait pas à F Assemblée^
M. de Ifjramon, nous signala une réunion de représentants qui se
tenût plus près de nous, rue de Lille, chez le comte Daru. Nous y
courûmes et nous y arrivâmes en même temps que M. Barrot et
ses amis qui n'avaient pas voulu demeurer séparés par la Seine du
Pialais-Bourbon, notre objectif naturel. M. Daru appartaoait k la
réunion des Pyramides, c'est-à-dire au groupe de représentants
qui s'était flatté de conjurer le coup d'État par une transaction
régulière et parlementaire avec le Président. Le rejet de la propo-
sition de révision avait fait avorter ce plan, et le coup d'État leur
jetait un défi. Il était fièrement relevé par M. Daru, par le doc de
Broglie et quelques-uns de leurs collègues. Nul ne fut phis réscda
u'eux dans la protestation. Ils y mettaient l'honneur et la dignité
le leur apparente complaisance de la veille ; prompts à reconnaitre
leur mépriise, ils ne voulaient pas du nM>ins qu'on pût suspecter
leur sincérité. Notre nombre s'élevait déjà à une centaine, lorsque
Augustin Godiin, adjoint à la mairie du dixième arrondissement %
nous fit annoncer par le comte Benoist d'Azy, son beau-père, que
le maire s'étdt retiré et que lui-même, ferme à son poste, nous y
appelait ainsi que notre collègue, M. de Lauriston, commaBdant la
garde nationale de ce quartier. Une mairie pouvait devenir le centre
d'une résistance légale; nous nous y transportâmes aussitôt. Notre
nombre gros^ssant à chaque minute, en l'absence do H. Dapin,
qui se disait prisonnier, l'Assemblée se constitua rëgulièranent
sous la présidence du premier de ses vice-présidents, H. Benoist
d'Aïy. Durant une délibération de trois ou quatre heures, nul ne
laissa percer, je ne dis pas une défaillance, mais seul^nent nne
hésitation., M. Berryer ftit l'âme, l'inspirateur, le rédacteur <te
toutes les mesures prises. Il sut, tantôt en peu de mots, tantôt du
geste et du regard seulement, mettre fin aux propos cfiscordants on
aux modons inutiles, ramener, concentrer toutes les volontés sur
un seul point : la déchéance ; dicter avec précision les termes du
décret, provoquer ensuite la désignation d'un commandant nulî-
taire, naturellement désigné, puisque le général Oudinot était
parmi nous, conseiller ensuite de lui adjoindre comme chef d'étal-
major H. Tamisier, également présent et plus fisivorableme&t m
de la gauche, enfin, donner à tous l'exemple le plus rare dans les
heures de crise, celui d'un imperturbable sang-froid dans un iné-
branlable courage.
La déchéance venait d'être votée par trois cents membres
* te dijaème aitûadissemept est devenu depuis le septième. La mairia
occupait alors, rue de GreneUe-âaiat-Gpermaia, les terrains sur lesquels la
Tue des Saints-Pères a été prolongée jusqu'à la rue de Sèvres.
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MiMOiRES VW &OÏAUSXE 979
environ» lorsque nous aperçûmes des troupes se massw sous nos
fenèlres. Presque aussitôt après, notre escalier était envahi, et ua
ofiScier^ accompagné de quelques soldats, mettait le {Hed dans notre
salle. Nos deux vice-préjûdents et le général OucÛnot lui parlè-
rent, au nom de la loi et de la loyauté nûlitaire, avec une dignité
si ûnposante que l'officier, vifflblement ému, se retira, ajurès une
courte hésitation, suivi des hommes qu'il commandait. U fallut
d'autres ordres et d'autres renfœrts pour opérer notre arrestation.
On mit la main sur le général et sur nos deux vice-présidents, puis
on nous fit descendre dans la cour et défiler dans la rue de Gre*
nelle et jusqu'à la caserne du quai d'Orsay, entre deux haies de
soldats et sous les yeux d'une population timide (m railleuse.
JTavais quitté la rue du Bac vers huit heures du matin saas
déjeuner et sans prendre aucune précaution d'argent ou de vête-
ments pour un voyage auquel nous paraissions désormais destinés^
La plupart de nos collègues ne s'étaient pas montrés plus prévoyants
que moi, et nous eûmes grandement à nous louer de l'hosiûtalité
du régiment de lanciers qui, tout ea remplissant ses devoirs mili*
taires comme il les comprenait, nous accueillit au quai d'Orsay avec
une affectueuse sympathie. On nous avait lâchés dans la cour de
la caserne, comme on lâche un troupeau dans un pré, et nous mimes
cette sorte de liberté à profit pour procéder à un appel nominal
auquel nous attachions tous le même prix; puis, la nuit venant et
le brouillard s'épaississant, on nous fit entrer pèle-mèle dans une
vaste salle. Un officier, mon compatriote angevin, M. de Jourdan,
me reconnut et m'offrit son logement. Quand je me vis, grâce
à cette bienveillance, en possession d'une bonne chambre, je de-
mandai à partager cette faveur avec quelques amis, avant tout,
avec M. de Rességuier. IL Berryer nous y rejoignit, n'ayant paa
plus que nous de renseignement sur le traitement qu'on nous réser^-
yait. Les officiers du régiment l'ignoraient également.
Vers minuit, un commissaire de police et ses agents vinrent nous
prier de descendre dans la cour, en nous annonçant que nous
allions monter en vœture, mais sans faire aucune réponse à nos
questions. Dans notre incertitude sur notre destination, nous des*
cendhnes, M. de Rességuier et moi, en nous tenant par le bras,
afin de nous assurer autant que possible la chance de partager le
même sort. Le mot « voitures », très poliment prononcé par les
agents, nous avait fait supposer qu'on allait nous distribuer dans
des prisons de Paris. Notre surprise fut donô assez désagréable, en
apercevant non d'honnêtes fiacres, mais des voitures cellulaires.
A leur aspect, je dis à M. de Rességuier qui me l'a rappelé depuis :
« Décidément, je ne tutoierai plus Morny »* Nous montâmes tous
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^60 MÉMOmES hm BOYAUSTe
6eux ensemble dans le carrosse des malfaîtears, nuds pour être
enfermés, chacun de notre côté, dans une cellule séparée. Si je
dois rendre compte ici de notre état d'esprit, je dirai que la plupart
d'entre nous ne se croyaient pas appelés au martyre et ne songeaient
aucunement à s'en donner le mérite. Nous devinions aisément au
désordre et à la lenteur des mesures prises qu'on n'avait pas compté
sur notre résistance collective, qu'on se bornerait au strict néces-
saire et que le premier moment passé, nous n'aurions à courir d'au-
tres dangers que ceux de la séduction. Ceux-là, je ne les redoutais
ni pour M. de Rességuier ni pour moi, et nous jugeâmes avec calme
que M. de Momy, rarement pris en flagrant délit de mauvais goût,
aurait pu, sans trahir son nouveau maître, traiter ses coUëgues
autrement que les forçats.
Notre voiture se composait de quatre cellules, deux à droite, deux
à gauche, séparées par un corridor, dans lequel se trouvaient deux
agents en uniforme. Point de jour du côté du corridor, poiot de
jour du côté extérieur, seulement une petite ouverture au milieti
du plafond, pour laisser pénétrer un peu d'air et très peu de danè^
une planche de bois pour s'asseoir et très peu d'espace pour les
jambes forcément repliées. Quand je me fus installé dans ce cacbot,
ce qui ne fut pas long, je frappsd sur la paroi en face de moi et en
élevant la voix je demandai :
« Qui est mon compagnon?
« Le général Oudinot », me fut-il répondu.
M. de Rességuier flt de son côté la même question et reçut pour
réponse :
— Le général de Lauriston. »
Cela nous permit, du moins, de nous féliciter d'avoir à courir les
aventures en bonne compagnie; et nous nous remîmes à garder le
silence, la faction de nos gardiens dans le corridor nous avertissant
qu'une conversation en règle ne serait pas tolérée. Après cinq ou
six minutes de marche au grand trot, une plus vive lumière des-
cendit par notre soupirail et le bruit sonore du pavé cessa; nous
comprimes alors que nous suivions la grande allée des Champs-
Elysées. Au bout d'une demi-heure environ, notre attelage fut mis air
pas. (( Où nous fsût-on grimper ainsi? » nous demandions-nous. Puis,
une station, des pourparlers; on ouvre nos petites cellules, on nousp
fait descendre et nous nous trouvons dans le fort du Mont-Valérien.
Quelques officiers et quelques soldats d'infanterie nous reçu-
rent, en s'excusant de n'avoir à nous offrir qu'un dortoir fort en
désordre.
— Nous ne vous attendions pas, répétaient-ils à chacun de nous^
avec une grande politesse.
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MÉMOIRES I)*DN ROYALISTE 9S1
— Nous le croyons sans peine, répondions-nous en riant ; car
la bonne humeur était revenue à tout le monde, en voyant que
uotre excursion n'était pas plus lointaine et que nous nous trouvions
quatre-vingts collègues réunis au même lieu. C'était une grande
«aile de caserne, garnie de couchettes de soldats qu'on venait
d'en faire sortir précipitamment pour renforcer la garnison de Paris.
Du bout de ce vaste dortoir, le regard plongeait sur la vallée
de la Seine et sur la grande ville que les lueurs du gaz nous
laissaient entrevoir à travers l'obscurité de la nuit. Je m'appro-
cha:i de la large baie vitrée d'où l'on pouvait contempler ce
spectacle. Deux collègues de la gauche m'avaient devancé à cette
espèce d'observatoire. Trop abîmés dans leur contemplation pour
m'apercevoîr, ils se disaient l'un à l'autre, ^vec l'accent du regret c
« .C'est singulier! Pas' d'incendie, pas un seul encore! » Cette
menace avait souvent retenti dans les journaux démagogiques;
nous ne l'avions jamais crue sérieuse. Cette nuit-là, nous pûmes
constater qu'elle était l'espérance des républicains, et de ceux-là
mêmes qui passaient pour modérés.
Je m'éloignai sans témoigner que j'avais entendu et j'albî
m'étendre sur ma couchette, en m'enveloppant soigneusement
dans un caban militaire que m'avait prêté M. de Jourdan, au
moment où nous allions quitter la caserne du quai d'Orsay. V Opi-
nion publique^ journal de M. Nettement, avait déployé beaucoup
d'ardeur contre l'Elysée et rééditait en feuilleton une histoire où
figuraient toutes sortes d'anecdotes malveillantes contre Napoléon.
On citait entre autres ce quatrain :
Par une faveur sans égale,
U me dit en serrant ma main :
a Mon ami, vous aurez quelque chose demain ! »
Le lendemain j'avais... la gale.
Ce souvenir nous troublait. Cependant le silence gagna peu â
peu le dortoir, et nous finîmes par nous endormir profondément.
Nous étions en plein sommeil, quand nous fûmes bizarrement
réveillés par une sorte d'apparition. C'était la vénérable vicomtesà(^
Dambray qui, à force d'insistances, avait obtenu la permission '^de
chercher partout M. Dambray et de lui apporter quelques effets
nécessaires. Elle allait de couchette en couchette, s'excusant avec
grande politesse auprès des uns, et reculant, un peu troublée,
devant ceux qui, réveillés en sursaut, se redressaient trop brus-
quement. Je crois, du reste, que sa recherche au Mont-Valérien fut
sans succès et que M. Dambray avait été emmené soit à Mazas, soit
à Vincennes.
25 DécHUBas 1887. 63
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^ HfiïOttES DTH BOTALISTB
Le lendemain, nous reçûmes la visite de la duchesse de Luynes,
mariée en premières noces au vicomte Jules de Gontades, dcmt
elle avait connu un jeune camarade de régiment, IL Magnan,
devenu depuis maréchal, et alors général commandant Tarmée de
Paris. C'est à lui qu'elle s'adressa pour obtenir un laissez-passer.
Le souvenir du premier mari protégea le second; mais le général
Magnan ne put qu'introduire la duchesse à l'ÉIysée, le Président
s'étant réservé le monopole des permissions. ËUe s'y rendit avec
son fils, et le laissez-passer fut obtenu. En remontant en voiture,
ils aperçurent M. Leverrier entrant lui aussi à TÉlysée, et le jeune
Contades le fit remarquer à sa mère en disant : a C'est le grand
astronome que personne ne peut devancer dans la découverte des
astres nouveaux! »
La duchesse de Luynes ai^rtsdt à son muî deux pâtés de foie
gras et un journal contenant une lettre de notre collègue, M. Mole,
dont l'absence nous avait étonnés. Demeurant au fond du iuhoni^
Saint-Honoré, et tardivement informé de c^ qui se passait à la
mairie du dixième arrondissement, il avait vainement essayé de
nous y rejoindre et il réclamait noblemrat sa part de solidarité
dans notre protestation. Cette lettre de M. Mole fut lue à haute
voix et chaleureusement applaudie.
La belle duchesse de Luynes, avec la grâce qu'elle mettait en
toute chose, se chargea d'une foule de commissions. Panni les
républicains qui s'empressaient autour d'elle, H. Antony Tbooret
se fit remarquer. On aurait pu le surnommer, comme M. de LaUy-
ToUendaly « le plus gras des hommes sensiUes ». C'est lui qu'un
journal illustré avait représenté en 18A8, sortant des prisons de
Louis-Philippe, rayonnant de bonne mine et d'embonpoint et
s'écriant : « J'ai tant souffert! n Avec le ton pathétique dont il
abusait, il recommanda une foule de lettres à M"* de Luynes :
« Veuillez rassurer ma famille, lui disait-il, mus répètez4ui bien
que je demeure inconsolaUe d'avoir tenu le sort de la France entre
mes mams et de l'avoir laissé éch^[)perl — Est-il vrai, nous
écriâmes-nous, que vous ayes tenu le sort de la France entre vos
mains? Nous n'en avons aucun souvenir I »
C'était cependant notre mémoire qui était en dé£aut et H. Tbouret
qui avait raison. 11 avait, en efiet, au temps (k la C(»Qstiuiante,
présenté un amendement qui rendait inéli^Lbies les membres âes
familles ayant régné sur la France, et par conséquent, les Bona-
parte. Le prince Louis monta à la tribune pour repoussa cet amen-
dement, mais il s'exprima en termes si maladroits, avec un accent
si étranger, que l'Assemblée l'interrcMnint par de bruyants éclats
de rire. M. Thouret reprit la parole aussitôt après, et p^issnt
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i i
MÉMOIRES D*UN B0TALI5T1 983
qn^une épigramme était désonnais suffisante, se contenta de ces
mots : « Après ce que l'Assemblée vient d'entendre et ce que la
France entière lira demain, mon amendement devient inutile, je
le retire. » L'injure fut aggravée par des api^audissenients pro-
longés et l'amendement s'évanouit. A partir de ce jour, le prince
Louis ne reparut plus que rarement à l'Assemblée Le Deux-Décembre
fut sa riposte.
Nous nous promenions dans la cour intérieure du fort, sous la
garde de nombreux surveillants, lorsque l'un d'eux vint, à ma grande
surprise, m'apporter une lettre. Je l'ouvris, et ma surprise re-
doubla en lisant ces deux lignes :
« Si vous consentez à me voir encore, je vous attends chez le
concierge du fort*
« Persigny. »
JTbésîtai. Je n'avais cependant aucune amertume envers M. de
Persigny. Il n'avait jamais servi qu'un parti. Il l'avait fait à ciel
ouvert, à ses risques et périls. Je demandai donc, après réflexion,
à celui qui m'avait remis ce billet, de me conduire là où on m'atten-
dait, et je me trouvai bientôt en face de M. de Persigny. Il se jeta
dans mes bras, avec une grande émotion en me disant :
— Me pardonnerez-vous jamais de ne vous avoir pas averti?
— Mais, mon pauvre ami, lui dis-je avec la plus parfaite sin-
cérité, c'est de m'avoir averti que je ne vous pardonnerais pas.
QQ*aur2us-je fait de votre avertissement et qu'auraît-il changé à
mon devoir?
— C'est vrai, c'est vrai, reprit-il. Cepœdant, croyez-le bien, vous
m'avez coûté beaucoup d'angoisses.
— Pourquoi? Vous me rendez la visite que je vous ai faite dans
la prison du Luxembourg. Nous voilà quittes pour aujourd'hui. Plus
tard, nous jouerons peut-être la troisième manche.
— En attendant, poursuivit-il tristement, j'sd encore un autre
pardon à vous demander; je n'ai pu obtenir que vous fussiez
compris parmi ceux qui, en très grand nombre, seront rendus à la
Hberté dès que les petites émeutes de Paris seront comprimées;
Momy s'est joint à moi. Le Président y consentait bien vdontiers,
mais le préfet de police s'y est formellement opposé en vous signa-
lant comme Tun des représentants qui, depuis un mois, ont dépensé
le plus d'activité contre nous.
— C'est un honneur que me fait M. de Maupas et que f aurais
Touhi nneux mériter. Ne vous préoccupez pas de ma santé. Le
repos ne peut que lui être favorable. Ici, comme au quai d'Orsay,
j'ai trouvé an Angevin très amkal. Je suis installé, avec M. de
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984 MÉMOiaES D'UN ROf AUSTE
Rességuier, dans la chambre d*uD officier, M. Gharlery et dous
n'avons à nous plaindre de rien ni de personne. J'apprends de
vous que la résistance de Paris dure encore. Vous avez dû faire un
grand sacrifice en vous éloignant de la lutte, retournez-y. Gardons
notre vieille amitié, en dehors du combat. Tâchez de donner de
bons conseils à votre prince, il en a souvent besoin, et puisque vous
osez assumer sur vous seuls le salut de la France, du moins, saavez-
la. Je ne crois pas que le salut soit où vous allez le diercher. Si je
me trompe, je vous rendrai justice, n*en doutez pas, comme le feront
tous les cœurs désintéressés.
Là-dessus, nous échangeâmes encore quelques paroles courtes
et sérieuses, puis nous nous séparâmes en nous embrassant. Je
retournai à la promenade, au milieu de mes collègues. Je confiai
à quelques-uns cet entretien inattendu. Nous en conclûmes que
la résistance était éphémère et que nous recevrions bientôt notre
liberté de notre défaite; ce qui tempérait beaucoup nos vœux de
délivrance.
La nuit suivante, je fus réveillé, vers deux heures du matin, par
deux collègues arrivant de Paris, et déjà inscrits sur la liste
des futurs sénateurs : M. de Heeckeren et le duc de Mouchy*
Us venaient directement de TÉlysée. qu'ils avaient quitté à onze
heures du soir. Le but de leur visite était de me ramena avec
eux; mais ils comprirent bientôt que je préférais ma position à la
leur, et ils repartirent comme ils étaient venus.
Une observation ressort pour moi de ce que je vis au Uontr
Valérien, de ce qu'on me raconta plus tard de Mazas et de Vin*
cennes : c'est à quel point nos habitudes font partie de nous-mêmes
et combien les événements, même les plus graves, ont peu de prise
sur elles. M. de Vatimesnil avait été surpris par le Deux-Décembre
en pleine discussion de la loi municipale dont il était le rapporteur.
Il n'avsdt pris, en sortant de chez lui, d'autre bagage que son
dossier pour la discussion à l'ordre du jour. Son rapport était logé
dans la poche de côté de sa redingote, et dépassait son gilet comme
un jabot. Les amendements gonflaient ses poches de derrière*
Une fois au Mont- Valérien, il les passait en revue et les rangeait
par ordre, comme si la discussion allait être reprise d'un moment
à l'autre. Avec son incontestable érudition de légiste, sa cordiale
et intarissable faconde, il interpellait encore les membres de la
gauche sur leur froideur en matière de décentralisadon.
M. Dufaure nous donna le spectacle contraire. Il était venu avec
empressement au rendez-vous de la mairie du dixième arrondisse-
ment; mais il paraissait redouter surtout de s'y compromettre par
dçS alliances trop monarchiques. Arrivé avec nous à la caserne du
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UÊMOIRES D*ON ROYALISTE 985
quai d'Orsay, il obtint de retourner auprès de M"*° Dufaure, prise
des douleurs de l'enfantement. Dès qu'un fils lui fut né, dans des
conditions qui permettaient la sécurité, il vint, en vrai Régulus, se
constituer prisonnier avec nous. Nous le vîmes arriver dans la cour
portant sous le bras un petit paquet enveloppé dans un mouchoir
à (carreaux. Nous l'entourâmes et le félicitâmes vivement. Il perdit
un instant son air morose, mais redevint bientôt taciturne, jus-
qu'au terme de notre détention.
M. Odilon Barrot garda imperturbablement ses préoccupations
théoriques, son expression et son geste solennels. Dans le défilé de
la rue de Grenelle au quai d'Orsay, il marchait devant moi, et je
l'entendis communiquer à son compagnon, car on nous faisait
marcher deux à deux, cet axiome dont assurément on ne pouvait
nier l'à-propos : « Les institutions représentatives reçoivent
aujourd'hui, je le crains, une profonde blessure! » A Vincennes,
où il fut conduit, il se trouva couché près de M, Berryer et de
M. de Foblant :
— Eh bien ! Berryer, se mit-il à dire du fond de son lit, il
sera donc écrit qu'après plus de soixante ans écoulés depuis 1789,
nous voilà réduits, toi et moi, à voir de nouveau la force triompher
du droit. N'est-ce pas bien humiliant?
— Tais-toi, Barrot, répondit en se retournant M. Berryer,
l'homme du monde qui comprenait le moins et qui dédaignait le
plus sincèrement l'art de poser. M. Barrot et M. Berryer, à leur
insu, se peignaient là tout entiers.
Pendant notre séjour au Mont-Valérien, qui dura trois jours,
nous eûmes assez facilement quelques communications avec le
dehors. Nous reçûmes d'abord des journaux par l'ingénieuse entre-
mise de deux de mes parents, Paul et Henry de Champagny. Ils
avaient obtenu du traiteur voisin chargé de notre nourriture d'être
admis parmi les porteurs qui entraient dans le fort avec de grands
paniers sur leur tête. Notre repas terminé, ils repartaient avec
leurs paniers vides, mais emportant aussi nos lettres et chargés de
nos commissions. M. Pascal Duprat leur confia plusieurs messages
républicains qui furent très consciencieusement remis à leuradresse.
Sous ce même déguisement, dans la soirée du Deux-Décembre,
le jeune Gaston de Beaucourt avait pénétré dans la caserne du
quai d'Orsay et avait pu ainsi rendre de bons offices aux députés
qui y étaient détenus*.
M. de Maupas avait tout d'abord complètement perdu la tète;
^ M. le marquis de Beaucourt est le fondateur de la Société bibliographique
et le directeur de la Revue des questions historiques.
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986 MÊIDIRES DUK R0TAU8TI
00 en a publié le piquant témoignage dans les Inllets de H. de
Morny. Quand une facile et complète victoire Teùt rassuré, notre
élargissement ne souffrit plus de difficulté. Les exceptions qui
furent maintenues tinrent à des animosités parsonndles. Toatefots,
elles suffirent pour que nous ne voulussions pas d'une liberté
privilégiée. Nous déclarâmes donc au commissaire de police que
nous sortirions tous ou pas un, et nous refusâmes de donner nos
noms, afin de ne point favoriser le système des catégories. Le com-
missaire n'ayant pu vaincre notre refus se retira; mais bientôt
nous vfanes arriver M. Duponceau, chef des huissiers de l'Assem-
blée, et quelques-uns de ses auxiliaires qui nous cono^issaieat tous
parfaitement. On prit nos noms, sans notre parUdpation, et on
nous invita à monter dans des oianibus qui, depuis pktsiears
heures, stationnaient dans la cour. Personne ne bougea, et nous
déclarâmes que les omnibus pouvaient repartir vides; mais les
agents de police ayant mis la main sur le collet de quelques-uns
d'entre nous, je me crus alors libre de partir avec M. de Rességmer
et le duc de Luynes, clans une voiture que la dudiesse de Luyues
avait envoyée à son mari. Je n'ai donc pas assisté à une scène cpd
m'a été racontée depuis par plusieurs de mes collègues. Arrivés
sur la place Louis XV où on voulait les iaire descendre, ils resou-
velèrent leurs protestations en faveur des représentants restés
prisonniers et déclarèrent qu'ils ne sortiraient des omnibos que
contraints et forcés comme ils y étaient entrés. Cetle fois, on mit
fin aux pourparlers en dételant les chevaux. Il fallut doiic bien
descendre et chacun regagna son logis.
Je n'étais pas chez moi depuis une demi-heure, cansaot avec
MM. Benoist d'Azy, des Rotours de Chaulieu et quelques autr^
collègues et amis, que la porte du salon s'ouvrait et qoe M. hufàn
apparaissait souriant. Nous avions été indignés de l'attitude de
notre président, déjà fort suspect à nos yeux depuis qoeiques mais,
et nous étions convenus que le premier de nous qui le rencontre-
rait s'en expliquerait avec lui sans détour. £n l'apereeiattt, îe me
précipitai au-devant de lui, et, lui barrant, en quelque sorte, le
passage, je lui dis vivement :
— Monsieur le Président, n'allez pas plus loin, nous nous sonoies
promis que le premier qui vous rencontrait ne vous cacherait
pas la vérité. Je suis malheureux que ce devoir m'inoombe. VeuiUeB
donc vous retirer, sinon je le remplirai jusqu'au bout.
Sans se soucier le moindrement de cet accueil, M. Dupin avança
tranquillement dans le salon, en me répondant ;
— Eh! mon cher collègue, que voulez-vous que j'y fasse! N^avtis
rerum nascUur or do.
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MÉMOIRES D'UJS ROYAUSTE 987
— Ah ! oui, «lonsieur Dupîn :
Le latin» dans le& mots^ brave rhonnéteté.
II feignît de n'avoir pas entendu, se dirigea vers les autres repré-
sentants qui lui refusèrent la main, prit, au coin de la cheminée,
un fauteuil que personne ne lui offrait, et s'assit comme aurait pu
le faire l'homme le mieux accueilli. Je me tins alors debout, un
bras sur le marbre de la cheminée, l'autre appuyant mes paroles,
pour ainsi dire, à bout portant, et là, durant près d'une demi-
heure, saus qu'il bronchât, je déroulai le tableau de ses déiaillanices,
sana rien épargner ni rien atténuer. Il grommelait de temps en
temps :
(( Tout le monde en aurait fait autant à ma place I » Ou bien :
<c On ne m'a jamais dit chose pareille ! »
Pour la première fois de sa vie peut-être, M. Dupln n'eut pas une
réplique, pas un sarcasme, pas un élan de verve. Ce consentement
tacite à sa propre exécution trahit, je l'espère, plus de remords
qu'il n'en voulait montrer. Ce fut son dernier hommage à la dignité
morale et à la dignité politique dont il allait prendre définitiveuient
congé. Enfin, à bout de reproches avant qu'il ne fût à bout de
patience, je lui dis :
« Mettez &n à cette scène douloureuse, monsieur Dupin ; laissez
là les hommes que vous avez trahis et retournez près de ceux
qui vous attendent pour vous ai donner la récompense ! Nous
sommes sortis de prison sans vous^ nous sortirons, s'il plaît à Dieu,
de nos divisions sans vous, et quand la monarchie sera faite, nous
prendrons la peine de vous le faire savoir.
— Comme vous voudrez I dit-il en se levant, et aussi psdsi-
blemsnt qu'il était entrée il sortit pour aller renouveler son adhé-
sion au coup d'État.
M. Dupia fut, bientôt a^wcès, nommé procureur général i la cour
de cassation.. Quand je me présentai à l'Académie, quelques années
plus tard^ &L Dupin fut le seul académicien à qui je ne fis point
la visite d'usage. Il vota contre moi, et nos hostilités réciproques
n'allèrent pas plus loin. Nous parlâmes plusieurs fois dans le
même sens sur des questions littéraires, et nous n'évitions, ni l'un
ni l'autre, de nous rencontrer dans l'antique salon ouvert par le
cardinal de BIchelieu aux plus pures traditicms de la courtoisie*
A. DE Falloux.
La suite prochainement.
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE'
IX
Par cet aperçu sommaire de la campagne de Bohème, Ton a pa
voir que la préparation des moyens et l'énergie des résoludons,
poussées à leur dernière limite, constituaient sinon toute la méthode
de guerre du général de Moltke, au moins son trait le plus caracté-
ristique. En accentuant cette remarque, la campagne de 1870
nous permettra de juger l'homme de guerre plus en détail, de
serrer cette figure historique de plus près, de prendre sa vraie
mesure.
Avant tout, c'est un élève de Napoléon, car, chose étrange, il
était réservé à l'armée prussienne seule de retenir, de conserver la
grande tradition napoléonienne dans toute sa force, dans toute sa
fécondité : nulle part le Maître n'a eu de plus fervents adeptes, nulle
part il n'a été dépensé autant de persévérance et d'intelligence
pour scruter ses oracles parfois sibyllins, et leur arracher le secret
de la guerre avec une étincelle de son génie. Élevée à l'excdlente
école de Clausewitz, cette armée avait compris depuis longtemps
les campagnes de Napoléon, mais elle ne voyait pas clair dans ses
batailles. Elle était restée attachée à la forme de la bataille parais
lèle^ à la bataille d'usure successive, où le général s'en remet à
l'adversaire et aux circonstances du soin de le diriger. Cette forme
rudimentaire, elle ne l'abandonna qu'après 1866, mais alors elle la
repoussa complètement. Aujourd'hui, elle est en pleine possession
du concept tactique de Napoléon, elle tient la forme supérieure,
elle adopte résolument la bataille-manœuvre^ et, renversant sys-
tématiquement les proportions admises, elle se borne i présenter
un masque au début d'une affaire pour jeter brutalement le poids
de ses masses, à l'heure qu'il lui plait, au point qu'elle a marqué,
sur les lignes amincies d'un adversaire désorienté. Or, si elle a
achevé de conquérir Napoléon, quelle part n'en revient-il pas au
grand éducateur, à l'initiateur de son état-major? L'honneur, le
grand honneur de M. de Moltke est d'abord d'avoir compris Napo-
léon, tout Napoléon, — cela seul peut suffire à une gloire, — et
< Voy. le Correspondant des 25 novembre et 10 décembre 1887.
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LE MARÉCHAL COUTE DE MOLTKE 969
ensuite d'avoir deviné le premier que, si la doctrine napoléonienne
conservait toute sa haute valeur, les grandes découvertes scientifi-
ques qui allaient révolutionner les habitudes et la vie de l'Europe,
devaient aussi influer considérablement sur la conduite des opé-
rations dans les guerres à venir. Son esprit pratique et net eut
l'intuition qu'on allait se battre avec les chemins de fer et le télé-
graphe, au moins autant qu'avec les jambes du fantassin et
l'exploration du cavalier. La guerre de la Sécession l'avait trouvé
très attentif et tout préparé à tirer les conclusions de cette gigan-
tesque expérience. La science moderne, il ne pouvait plus en
douter, lui mettait entre les mains les moyens matériels pour
grouper, faire vivre et fonctionner l'armée la plus colossale qu'on
pflit rêver, la nation armée. Je m'imagine que les audaces améri-
caines et les conceptions grandioses qui en sortirent durent l'inté-
resser prodigieusement, car il a le tempérament américain, aussi
travailleur et aussi osé. Que ceux qui s'en feraient l'idée d'une
sorte de Fabius, d'un de ces généraux circonspects ne livrant rien
au hasard, le connaîtraient mal! Audacieux avant tout dans ses
calculs, il tient plus de Shermann et de Grant que de Turenne et
de Montecuculli. Au nom des grands principes stratégiques, une
critique méthodique, doctrinaire, a pu trouver à reprendre à ses
combinaisons; mais, si le génie du général ne consiste pas à violer
les règles lorsqu'elles l'emprisonnent, à faire voler en éclats, en face
de la réalité, les préceptes étroits dont l'enseignement militaire
en chambre lui a bourré la tète, je le demande, à quoi sert-il?
En 1866 et 1870, on ne fera jamais assez entrer dans la balance
combien M. de Moltke avait conscience de la supériorité de son
armée et de la faiblesse de l'adversaire. Or c'est un fameux fac-
teur que cette conviction-là. C'est elle qui permit à Napoléon d'en
prendre à son aise avec les règles, comme il le fit en 1806. Eùt-il
sans cela risqué sa marche entre la Saalle et la frontière de Bohème,
en face d'un adversaire résolu? Et l'emplacement d'iéna, avec une
rivière aux berges escarpées à dos, est-il rigoureusement classique?
Et cependant la réponse est facile : L empereur éiait convaincu
gue^ dans toute circonstance^ il était supérieur dans le combat.
Une telle confiance permettra toujours de tout oser stratégique-
ment. Avec elle, qu'importe d'avoir sa ligne de retraite sur le flanc,
une frontière ou une rivière sur les derrières, de se battre avec un
front supposé; toutes ces défectuosités ne seront rien, tant qu'on
sera le plus fort sur le champ de bataille. Cette doctrine fut celle
de M. de Moltke, et c'est la vraie. Aussi bien, qu'a-t-il fait en 1870,
si ce n'est reproduire 1806? Le mouvement tournant par la Saale,
qui aboutit à inverser, sur 1^ champ de bataille, les situations res-
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990 Ll lÂlÉGOÂi GOIITC M MOLTU
pecuâves des années, n'est-il pas ie même qpse oekn des R" et
HP armées Allemandes au sud de Mets, mouvement qvi les plaça jl
RezoBvUIe, laoe à rAflemagne? Omis les deux cas, ^taot donnée h
même irrésotuUon chez r^dversaire, A la même grande impmdeoœ
Féponâirent les mêmes rësaltats foudroyants. Celui dont le» calcob
peuvent les produire est nn stratégiste de preaMcr «rdre. le sais
qne ^ mot a yicilli, que la stratégie se définit pen «t sTensôgoe
encore mmns cpie sous ce prétexte ; on lui conteste d'être, à f %tat
de science an moins, quitte à eAe i éclore au vol île llAspkvtion,
à rheure de l'histoire et dans nn cerveau de génie, pomr apparaître
casquée et cuirassée, comme la Ifinerfe anûque, aux p^ards da
monde ébloai
A ooup sûr, II. de M(»ltke n'est pas de cette école ; H a cm i h
science des grands capitainea, il a dé^aé sa Tie à lein* étode, il
estime qu'une fausse <Ùrective ne se corrige ^trs arac des milIioBS
comme avec des milliers de combattants, et il ne Teat Ewr^er an
basard que ce qull lui est impossible de hii arraclMr. Cest dans
œt otdre d'idées qu'il a monté cette forafidable machine de la
mobilisation et de la concentration modernes à la perfection €%m
ressort d'horlogerie; qu'on lâche le déclic, et l'en produit aonitAt
la migration d'un peuple en armes vers la frontière menaoée.
Uhomme qcd a porté deux fcHS le poids de cet effrayant fardeai
sans ea ètie gêné ni intioâdé, est un homme sûr de l«, nn pefH
seur, mais aussi un sublime travailleur; il a droit, i ce double
titre, & l'éclatante reconnaissance de son pays. Aussi, lorsque,
le 15 juillet 1870, à onze heures du soir, M, de AMtke, quittant le
bâtiment de l'état-major général, se rendit aux ordres da roi pour
décider la mobilisation, la foule eut raison de Tacciamer comme
I%OHmie providentiel qui portait dans son vaste génie la 'fortone
de la patrie allemande.
L'ordre de mobiliBation est du 15 juillet, «4; Wisseabourg a fien
le h août. De toute la campagne de 1870, cette période est k 0us
intéressante à mettre en relief, parce qu'elle en offine tout le àM
moderne, et peut-être aussi, «étant données les masses tecnnoes qm
furent mises eu mouvement, le cêté capital. Pour juger la réossite,
il suffit de mettre en regard les prévisions et l'exéoition; y a4r9
eu écart, et quel a été cet écart f Les pré visons, M. de iMolâoe en a
dressé, dès 1868, un état détaillé dans an mémoire resté célèbre,
et qui contient tout le plan d'opérations de la campagne oonlre la
France. Il y était dit :
Q apparaît dnreaent de quelle importanoe 3 est pour nnns de pro-
fiter de la supériorité qoe nous asmrent dès le déhat les i
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LE MARBGOU COMTE DR MOLTKB 991
de TAllemagne du Nord. Cette supériorité prendra un caractère ahso-
lument décisif, si les Français se lancent dans une expédition contre
les côtes de la mer du Nord, ou contre l'Allemagne du Sud. Pour la
défense de nos c6tes, on a laissé dans le pays de puissantes ressources.
La neutralité de la Belgique, de la Hollande et de la Suisse limite
le tfaéâtre de la guerre entre Luxembourg et Bâle. Si la France passe
outre à la neutralité d'un de ces États, et que son armée entre en
Belgique, celle-ci doit alors considérablement s^affaiblir à Bruxelles et
devant Anvers»
A une marche en avant sur la Meuse, on peut s'opposer de la
Moselle plus efficacement encore que de Cologne, car nous forçons
^adversaire à faire front au sud, et, pendant que toutes ses commu-
nications sont Boenacées,. à accepter une bataille décisive. La distance
de Bruxelles i Cologne étant supérieure à celle de Mayence, de Kai-
serslautem et de Trêves, même dans le cas dont il s'agit, nous appa-
raîtrons assez à temps sur notre front du Rhin inférieur. La violation
de la neutralité suisse serait pour la France la source de graves diffi-
cultés; die y rencoiitrerait une milice forte et bien organisée.
Msâs en général tout rassemblement de forces importantes sur la
Moselle menace si immédiatement la France et sa capitale, qu'elle ne
peut que difficilement se laisser entraîner dans des entreprises à perte
de vue. Nous devons donc admettre vraisemblablement que les Fran-
çais effectueront leur première concentration sur la ligne Metz-Stras-
bourg, afin de tourner nos défenses du Rhin, de gagner le Mein, et^
après avoir séparé l'Allemagne du Nord de celle du Sud, d'arriver à un
accommodement avec celle-ci, ce qui permettrait de la prendre comme
base d'opérations pour s'avancer vers TElbe. De là il résulte qu'une
ecmcentration, au sud de la Moselle, de presque toutes les forces
disponibles dans le Palatinat bavarois se présente comice le seul
moyen de contrarier de pareils plans. La perspective d'un succès facile
pourrait bien engager les Français à s'avancer avec une partie de leurs
forces de Strasbourg contre l'Allemagne du Sud. Une opération en
amont du Bbin dans le flanc de cette marche arrêtera les progrès de
l'ennemi dans la Forêt-Noire et l'obligera d'abord à se donner de l'aîr
tera le mrd.
^ le corps badois-wurtembergeois nous a joints sur noire aile
goache, nous sommes en situation de donner une telle consistance à
eette aile dans le Palatinat, que nous devons rechercher sans perdre de
temps une crise décisive à la hauteur de Rastadt, crise dont Theureose
isBue asQènera pour l'ennenai une retraite funeste. Pour atteindre un tel
résultat, nous pouvons sans hésiter faire un détachement de Botre
armée prindpale, alors que l'ennemi est devenu sur notre front d'au-
tant plos^ faHÂe en se laiiçant dans une entr^nse sur le Rhin sopérieus»
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992 LE M.VRÉGQ\L GOUTE DE MOLTKC
Si les Français veulent utiliser leur réseau ferré en vue d'une rapide
concentration de toutes leurs forces, ils sont contraints de débarquer
en deux groupes principaux, à Strasbourg et à Metz, séparés par le
massif des Vosges. Si le premier groupe, suivant toutes prévisions le
moindre, n'est pas destiné à agir contre TAllemagne du Sud, sa jonc-
tion avec l'armée principale, sur la Moselle supérieure, ne peut réelle-
ment s'eSectuer que par une série de marches. Dans lePalatinat, nous
sommes placés sur une ligne d'opérations intérieure entre les deux
groupements ennemis. Nous pouvons nous tourner aussi bien cotttre
l'un que contre l'autre, ou bien, supposant que nous nous sentions
sufQsamment forts, contre tous les deux simultanément.
La concentration de toutes les forces dans le Palatinat protège le
Rhin inférieur aussi bien que le Rhin supérieur, et permet une offen-
sive dans le pays ennemi, laquelle, prise à propos, préviendra pro-
bablement l'entrée des Français sur le sol allemand. Toutefois ur»
question se pose encore, savoir si, sans danger d'être bousculés dans
notre concentration, nous pouvons la transporter au-delèi du RMq,
dans le Palatinat, jusqu'auprès de la frontière française, et cette ques-
tion doit être résolue, d'après mon sentiment, par raffîrmative.
Notre mobilisation est pi'ôte dans ses moindres détails. Six voies
ferrées sont à notre disposition pour le transport des troupes dans la
région entre Rhin et Moselle. Les tableaux de transport qui fixent à
chaque fraction le jour et l'heure de son embarquement et de son
débarquement sont prêts. Déjà le Wjour, les premières divisions peu-
vent débarquer non loin de la frontière française; et le i^^jour, les
troupes combattantes de deux corps d'armée y seront rassemblées. Le
18® jour y le chiffre de noire force combattante égalera 300 000 hommes,
qui, le 20** jour, seront presque complètement pourvus de leurs trains.
Nous n'ayons donc aucune raison de croire que la mise sur pied de
guerre de l'armée française, au sujet de laquelle manque jusqu'ici
toute expérience, sera effectuée plus rapidement. Depuis Napoléoa P',
la France n'a connu que des mobilisations partielles, pendant les-
quelles la partie de Tarmée entrant en campagne se complétait avec
celle restant sur le territoire.
Sans doute les Français pourraient, sans attendre un renforce-
ment préalable, rassembler en très peu de temps une armée de
150 000 hommes sur leur frontière. Ce procédé de rapide offensive
plairait au caractère national, et a été débattu dans les cercles mili-
taires.
Dans le cas où une armée ainsi improvisée, toujours bien pourvut
de cavalerie et d'artillerie, se trouverait vers le 5* jour rassemblée à
■Metz et franchirait la frontière à Sarrelouis le 8** jour, nous serions à
iemps de restreindre nos transports stratégigues et de débarquer sur
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LE MâRÊGHâL comte DE MOLTKE 993
le Rhin noire armée principale. Jusque-là l'invasion aurait encore six
jours de marche et trouverait devant elle le 14* jour des forces supé*
pieures.
Abordant ensuite le groupement des forces, le mémoire les dis*
posait ainsi ^ :
La 1" armée (VIP et VHP corps, 60 000 h.) , à Wittlich, occupait
la droite;
La !!"• armée, au centre ail% IV% X% garde, 131 000 h.), à
Neucnkirchen-Hombourg ;
La IIP armée (V% XI', Bavarois, Wurtembergeois, Badois,
130 000 h.) tenait la gauche vers Landau-Rastadt;
Une réserve (IX% XII% 63 000 h.) était en avant de Mayence;
les P% 11% VP corps restaient disponibles; neuf régiments d'infan-
terie demeuraient provisoirement dans les places, et la 17* division
d'infanterie, grossie avec des formations de la landwehr, était
réservée à la garde des côtes.
D'après les tableaux de transport, la concentration des armées
sur les points mentionnés plus haut était ainsi réglée :
La I" armée serait en place le 16*yowr, moins le train du
VIP corps;
La IP armée aurait le 15* jour les IIP et IV' corps au complet,
et le iQ'^ jour le X' corps et la garde;
Les corps prussiens de la IIP armée seraient en position le
18* jourj et la réserve le 19\
Seule, la IP armée pouvait se trouver très exposée au cas d'une
attaque soudaine en pleine concentration^ mais, si elle se produisait,
ce qui était douteux, cette armée se replierait sur la réserve, et,
forte de 200 000 combattants, accepterait la bataille avec avantage
dans la belle position de Mannheim.
Ce mémoire contenait donc en germe tout le plan de la cam-
pagne de France. La concentration des trois armées y est tracée
telle qu'elle s'effectuera réellement, le but principal est fixé :
« chercher l'armée principale française et l'attaquer »; les direc-
tions du déploiement se déterminent tout naturellement par cette
considération très judicieusement observée que la concentration fran-
çaise doit, par la force des choses, s'opérer à Metz et à Strasbourg.
Au delà plane une idée générale : couper l'ennemi de Paris en le
rejetant vers le nord. Cette idée générale, on pouvait être sur de
la réaliser, et on l'a réalisée en effet, tandis qu'on n'eût jamais pu
conduire à bien un calcul fait d'avance de toutes les opérations à
venir. Qui pouvait prévoir que Bazaine chercherait, de propos
^ Consulter une carte de Stieler.
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904 LE MABËfflÂL COMTE DE MOLTKi
délibéré, à se laisser enfermer dans Mets, ou que Hac-Ual»OD^ pour
le dégager, entreprendrait cette marche excentrique vers la MeiiaeT
Ce qu'on a déterminé, c'est la tendance de toutes les opérations,
et cette tendance se retrouve aussi bien dans le mouvement enve-
loppant qui aboutit, sous Metz, aux journées des 16 et 18 août,
que dans la marche de la IIP armée contre Tarmée de OiàUms;
cette tendance est toujours la même : rejeter les Français dans
l'étroit territoire de la France septentrionale, en les coupant de
Paris et des riches provinces du Midi.
Comment les faits ont-ils répondu à ces prévisions? Dès le
18 juillet, on procédait à la formation des différentes armées. La
mobilisation était poussée assez activement pour que les transports
stratégiques pussent commencer dès le 24; celle du VIII* corps,
stationné sur les rives du Rhin et le phis exposé, était terminée le 26.
Depuis 1866 les bases de l'exploitation ferrée avaient été consi-
dérablement agrandies, le nombre de véhicules par tnûn mfh'tair^
avait été notablement augmenté, on admettait 12 trains par voie
unique, 18 par voie double, et on estimait que le transport d*un
corps d'armée emprunterait de trois jours et demi à dnq jours et
demi. On transportait d'abord la partie combattante, puis les voi-
tures ; on évitait autant que possible le mélange sur une même
ligne d'éléments provenant de différents corps d'armée, et on utili-
sait le plus de lignes possible pour hâter l'enlèvement d'un même
corps d'armée.
Neuf lignes ferrées pouvaient amener les troupes allemandes sur
le Rhin, mais quatre d'entre elles seulement le francbis^dent. Ceci
obligeait à débarquer bien des troupes sur la rive droite, aoas
peine de perdre le bénéfice de la plus grande partie des moyens
ferrés, puisque les facilités d'enlèvement ne sauraient augmenter
le débit d'un transport, si on ne leur proportionnait pas les mètoes
Capacités de débarquement. Ces lignes, dont six devient être attri-
buées aux troupes de la confédération du Nord, sont les suivantes :
A) Berlin, — Hanovre, — Cologne, — Bingenbrilck, — Nei»û*
kirchen ;
B) Ldpzîg ou Hari[)ourg, — Kreîensen, — Hod[>adi (près de
Bîebrich);
C) Berlin, — Halle, — Cassel, — Francfort, — Kanabeim, —
Hombourg;
D) Dresde ou Leipzig, — Bebra, — Fulda, — Castel ;
E) Posen, — Gôrfitz, — Ldpzig, — Wûrzbourig, — Mayettoe»
*— Landau;
F) Munster, — Dûsseldorf, — Cologne, — Call;
1) Augsbourg, — Ulm, — BrucbsjJ;
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LE MâRÉGBàL GOMTB 0E M0LTK8
995
2) Nôrdiîngen, — Krailsheim, — Meckesheim;
3) Wûrzbourg, — Mosbach, — Heidelberg.
Dès le 24, le grand état-major portait à la connaissance de l'armée
Tordre de bataille de l'armée françabe. Ce document avait été
étaWi ayec une telle exactitude, qu'on n'eut à lui faire sabfar, par
h suite, que quelques rectifications de détail. En même temps, l'on
apprenait que les troupes françaises venaient de commencer leur
transport sans attendre leurs réserves. Ce fait parut si extraordi-
naire, qu'il fit croire, de notre part, i une intention bien arrêtée
d'empêcber la concentration allemande sur la rive gauche du Rhin.
Dès lors les débarquements de la IP armée devenaient trop exposés,
et Ton se résolut à adopter pour cette armée une fonnation plus
rapprochée du Rhin. En somme, les commandants d'armée devaient
se guider d'après l'idée d'ensemble suivante :
P* ARUÉB
DBI COBPS
DIVlBIOKa
DATES
HBKTS
DATES
VU»
u»
OalU
24 *- 27 inlUet.
Trôres.
Dn 81 JaUIet
an 1« août.
u*
Alx-la-Cha-
pellt,
Stolberg.
2i an 26 JnlUet.
Trêves.
l»' an 2 août
Vin*
Parét^ei.
par la rive
droite de la
Motelle.
De Sarre-
iDBisà Her-
meskeU.
2 août.
W
ABHÉB
m*
Blnsen.
25 an SB JulSet
KreBBsaeb.
x«
29 an 6 août.
-
IV
26 an 29 Jnillet.
Garde.
Dannstadt
MiCaulkaim
30 JuUlct an 5 août.
m»
ABHiB
M"
QoMnbfilin.
LaiMhuL
» -27)iiUM.
Lndav.
V
Landau.
27 Jnillet — 3 août
Landaîu
I-BaT«(olfc
n«Ba¥Hnoli.
Gemershelm.
S août.
3 août
WQrUmbergeoiB.
CarUrnlie.
27 — 28JttineL
Carimibe.
BadolB.
Bastadt.
25 Jnillet.
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sm
LE UARÉGOAL COHTE DE MOLTKB
RÉSERVES 1
vxjuinos
DXSCOBTS
KUMiBOa DIS
DIVISIONS
DiBARQOT-
DATia
GAOTOXKB-
MBKTS
Dins
xn-
26* )
lUyence.
Mayonoa.
28 Juillet — 2 août
27 JiilU0t — a août.
'^ornifl.
Ifayence.
Hayenœ.
asitfUet.
Des corps de TEst, le II* arrivait à Berlin par étapes du 26 aa
31 juillet, le I*' devait y être transporté du 27 juillet au 5 août, et
le VP gagnait Gôrlitz et Breslau par voie de terre. Ils ne devaient
pas tarder à rejoindre les armées d'opérations.
Les garnisons étaient au complet de guerre :
Sarrelouis 23 juillet
Mayence 28 —
Cologne ' . . 1" août
Coblentz 30 juillet
Places maritimes 30 —
Ainsi la I" armée débarquait sur la rive gauche, chaque corps
d'armée ayant sa ligne propre et sa zone propre de débarquement.
La concentration sur Trêves se faisait en toute sécurité.
La II*" armée débarquait dans de moins bonnes conditions.
Les III' et X** corps et plus tard le IP utilisaient en commun la
ligne Hanovre, Cologne et Coblentz jusqu'à Neuenkirchen dans la
première hypothèse, jusqu'à Bingen dans la seconde.
Pour une seule ligne, c'était une trop lourde charge, et comme
temps une affaire de 12 ou 15 jours. Le IV* corps et la garde
empruntaient la ligne Berlin, Halle, Cassel, Francfort, Manobeim.
La réserve IX* et XII* corps, attribués à la II* armée, venant
du Schleswig et de Leipzig, n'avaient, à partir de Paderbom, par
Coblentz, qu'un seul débouché sur Mayence.
Ces armées débarquaient donc soit sur le Rhin, soit sur la rive
droite du fleuve, laissant un grand territoire à l'invasion française,
mais préférant tous les inconvénients à celui de voir troubler leur
concentration assez ralentie par la pénurie des points de dy)ar-
quement.
La III* armée, au début, ne comptait que deux corps prussiens,
le V* venant de Posen par la ligne du Mein, le XI* de Leipzig et de
Dresde par la ligne Bebra-Fulda. Elle était plutôt retardée par la
lenteur relative de la mobilisation des troupes de la confédération
du Sud que par l'absence des moyens ferrés.
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LB MARÉCHAL COMTE DE MOLTRB
9OT
Ainsi, Tarmée la plus menacée, la IP eSectoait sa concen^
tration en avant de Mayence, protégée par les deux armées
des ûles et par le grand éloignement de la frontière, mais il lui
fallait bientôt s'avancer, pour faire place aux trois corps de TEst,
qui attendaient pour entrer en ligne que les chemins de fer fus-
sent libres. Dans ce mouvement à travers le Palatinat, Tétat-major
allemand croyait rencontrer le gros de nos forces ; aussi lui avait-il
assigné comme terme la ligne Alsenz-Grûnstadt, reconnue comme
particulièrement propre à la défensive. Dès le commencement
d'août, le prince Frédéric-Charles pouvait y réunir 194 .000 hommes
et compter avec certitude sur la supériorité du nombre, la position
de la P* armée obligeant l'armée frapçsdse à un fort détachement
sur son flanc gauche. Si par hasard cette armée ne se présentait
pas, il ne restait plus qu'à pousser jusqu'à la Sarre.
En conséquence, tandis que la IP armée recevait, le 29 juillet,
l'ordre de prendre cette position et de lancer sa cavalerie sur la
frontière, depuis Saarbrttck jusqu'à Bitche, la I"" armée, dans le
dessein d'accentuer sa menace, devait se réunir sur la ligne
Wadem-Losheim, au sud de Trêves. Dès le 30, le prince royal
recevait, de son côté, des instrucUons lui enjoignant unp offensive
immédiate contre la Lauter; mais, ne se sentant pas encore en
meapre d'y déférer, il se bornait à être prêt à couvrir le flanc
gauche de la IP armée.
Au 31 juillet, c'est-à-dire quinze jours après que l'ordre de
mobilisation eut été lancé, le déploiement des armées allemandes
approchait de son terme, et la période des opérations pouvait
s'ouvrir. En regard des desiderata formulés pai- le mémoire de
M. de Moltte et par le tableau des prévisions d'ensemble commu-
niqué aux commandants d'armée, il nous faut grouper les résultats
obtenus à cette date ; le lecteur comparera.
CONCBNTRATIOSi BBS ARM£BS ALLEMANDES LE 31 JUILLET 1870
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1
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cavalerie.
4*4tTlilon
de cavalerie
(éléments
arrivée).
1
Qtidies qn'aient ptx être les légères diflérences que Vûb renarqpie
entre les prévisions et les événements, elles n'atteignent qne le
détail de l'opération, puisque le 3 août, c'est-à-dire le 19* jour de
la mobilisation^ la concentration était terminée. L'on peut donc
dire que comme perfection de préparation, comme bon ordre et
régularité d'exécution, le déploiement des forces allemandes^
* La ni« armée était la plus eu. retard, la majeure partie des colonnes de
son train ne devaient arriver que vers le 3 août, ses troupes ne seraient an
complet qu*à cette date. Cependant, au 31 juillet, elle mettait en ligne
116 bataillons^ 86 escadrons^ 300 bouches à feu.
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IX MARÉCHAL GOXTE DE HOLia 099
malgré la défectuosité du réseau de FAlIemagne, peut compter i
bon droit comme un éclatant succès à Factif du grand état-major
prussien et de son chef éminent. Ajoutons pour nos méditations
futures que tous ces mouvements s'accomplirent sans que la presse
allemande en divulguât un seul, et parût même les soupçonner.
A cette date du 3 août, en face des 515 000 Allemands concen-
trés en avant de Trêves, de Mayence et de Landau, l'armée fran-
çaise, forte seulement de 230 000 hommes, était répartie des deux
côtés des Vosges, sur un front de près de 75 lieues. Son immobi-
lité, succédant à la hâte fiévreuse du début, était Tîndice d'une
situation grave, et dénotait au moins Tabsence d'un plan et d'une
résolution. Celle de M. de Moltke allait éclater avec toutes ses
allures tragiques. Les trois armées allemandes s'ébranlent dans un
mouvement d'offensive générale, les deux premières contre la
Sarre, la troisième contre la Lauter. Celle-ci est la plus rapprochée,
elle frappe le premier coup, c'est Wissembourg (4 août), et, pen-
dant que nos corps d'armée, effrayés de leur isolement, cherchent
enfin à se grouper, elle frappe un second coup, terrible celui-là,
c'est Wœrth (6 août). Dès lors, l'Alsace est perdue et Strasbourg
investi.
Le jour même où le corps du maréchal de Mac-Mahon succom-
bait à Wœrth, le corps du général Frossard était détruit à Forbach,
à quelques Klomètres du corps Bazaine qui assistait indifférent
à ce désastre, et malgré le manque de mesure du général Stein-
metz qu'il eût été si sdsé de punir. Mais il était écrit que, dans
«ette guerre fatale, nos ennemis tireraient parti même de leurs
fautes, et nous, déjà si inférieurs en nombre, même pas de tous
nos moyens d'action f
Tandis que l'empereur commettait la faute d'empêcher Mac-
Mahon de se retirer sur Langres et l'envoyait se reformer à
Châlons, le reste des troupes françaises se retirait sous Metz, où le
maréchal Bazaine en prenait le commandement suprême. Pour
notre étemel opprobre, il ne devait plus quitter cette ville.
Les Allemands avaient conraiencé un vaste changement de front,
qui devait amener leurs trois armées sur la Moselle, la !■• servant
de pivot, et la lïP, de plus en plus indépendante, se dirigeant sur
Nancy à Fextrémité opposée. Dès qu'il fut évident que l'armée
française renonçait à défendre la Nied française et que son gros
opérait sa retraite sur la rive gauche de la Moselle, la I" armée eut
pour rôle de surveiller Metz, pendant que la IP franchirait la
Moselle en amont de cette ville. Conservant Fînîtiative, qui était
leur principale force et que nous leur avions tout à fait abandonnée
depuis le commencement des opérations, les Allemands effectué-
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lOQO U MARÉGOAL COMTE DE MOLTKE
rcDt cette marche risquée méthodiquement et résolument, sans que
les Français parussent la soupçonner.
Le 14, Steinmetz attaqua à Bomy les dernières troupes fran-
çaises restées sur la rive droite. C'était une faute de sa part, il
n'avait pas à hâter le mouvement des Français en retraite sur
Verdun. De notre côté, la faute fut encore plus grande de n'avoir
pas pris une offensive hardie contre cette armée qui s'offrait à nos
coups, ou de n'avoir pas dédaigné simplement son attaque en
continuant notre marche. Du fait de Borny nous perdîmes un jour,
et les journées des 16 et 18 devinrent possibles.
Dès le 14, la II* armée était en train de franchir la Mosdle à
Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache, sa cavalerie s'édielon-
nait déjà de Thiaucourt à Mars-la-Tour. Le 15, toute cette armée
exécuta une marche de flanc de 30 kilomètres sans être inquiétée,
sans même que son mouvement fût éventé» et le 16, grâce aux
retards accumulés par l'armée française, avait lieu cette bataîlJe
de rencontre qu'on a appelée indifféremment Rezonville, Grave-
lotte, Vionville ou Mars-la-Tour. La journée resta indécise, le
maréchal Bazaine admît qu'il l'avait perdue, il revint vers Metz, oîi
la grande bataille du 18 (Saint-Privat) l'enferma définitivement.
Cependant l'armée de Chàlons s'organisait à la hâte, et, à la
suite de ces discussions inoubliables, dans lesquelles l'intérêt d'une
dynastie prévalut tristement sur le salut de la France, la marche
sur Metz fut décidée. Loin de prévoir un pareil dessein, la
III* armée et l'armée de la Meuse, celle-ci composée de corps
empruntés aux P et II* armées, attendaient des ordres pour marché
sur Paris. De ce c6té, d'ailleurs, le contact était perdu depuis long*
temps. Le 21, le grand état-major prescrivait de commencer le 23
un mouvement général, qui porterait le 26 les avant-gardes des
deux armées sur la ligne Vitry-le-François, — Saint-Mard-sur-Ie-
Mont, — Givry-en-Argonne, — Daucourt, — Sainte-SIénéhould.
La haute direction de M. de Moltke apparaît ici trop saisissatile
pour n'être pas mise en lumière. Il est là, accompagnant le roi,
tenant tous les fils de l'opération, conduisant chaque acte de ce
grand drame avec une science consommée, jusqu'à cette lugubre
journée de Sedan, où la capture d'une armée française et d'un
souverain français lui constitue une apothéose, comme jamùs
général d'armée n'en connut de plus belle.
La directive était sur Chàlons; il était recommandé à la IIP armée
de se maintenir toujours en avant d'une marche, de telle sorte
qu'en cas de rencontre de l'armée de Mac-Mahon, les deux armées
allemandes pussent la prendre à la fois de front et de flanc. Le
23 voit l'année de la Meuse entre Verdun et Gommercy, sur un
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE lOOt
front de 50 kilomètres, et la IIP année vers Lîgny-en-Barroîs, sur
30 kilomètres.
Le 2A, l'armée de Cbâions est signalée à Reims par la presse
étrangère, il s'ensuit un léger changement de front, l'armée de la
Meuse pivotant sur Verdun, la IIP armée se portant à hauteur de
Bar-le-Duc.
Le 25, le changement de front s'accentue. L'armée de la Meuse
occupe àO kilomètres, de Dombasle à Charmont^ où elle se relie
à la IIP armée, dont le front mesure 30 kilomètres jusqu'à Vitry.
A ce moment, on apprend que l'armée française se dirige sur
Montmédy. Le général de Moltke prend une décision rapide. Il ne
s'agit plus de se borner à changer de front vers le nord-ouest, il
est urgent de jeter résolument toutes ses forces au nord. Déjà il
n'espérait plus atteindre l'armée de Châlons sur la rive gauche de
la Meuse, et encore il pensait ne pouvoir s'opposer à son mouve-
ment qu'avec l'armée de la Meuse et les deux corps bavarois. Dans
cette prévision, il avait demandé au prince Frédéric-Charles de
détacher momentanément les IP et IIP corps du siège de Metz.
En renversant leur direction, les deux armées allemandes con-
servent en profondeur les 70 Idlomètres qu'elles avaient en front.
Le 26, la tète de l'armée de la Meuse atteint Montfaucon, mais
l'échelonnement de la IIP armée s'étend jusqu'à Vitry. Pendant
que l'armée française perdait du temps à se ravitailler à Rethel, la
cavalerie allemande prenait le contact à Grandpré, Vouziers et
Buzancy.
Le 27, le XIP corps atteint Dun-sur-Meuse et Stenay, mais la
tète de la IIP armée franchit à peine la voie ferrée de Châlons à
Verdun. La profondeur totale est encore d'une soixantaine de
Idlomètres. Aussi, malgré l'impatience du général de Moltke de
joindre l'armée française avant qu'elle ait passé la Meuse, on ne
peut songer à un engagement sérieux avant de s'être mieux con-
centré.
Le 28, la profondeur est réduite de moitié et les fronts se res-
serrent.
Le 29 enfin, l'armée de la Meuse était concentrée sur une pro-
fondeur et un front de 8 kilomètres; la IIP armée, à une marche en
arrière, avait la même profondeur sur 20 kilomètres de front. A
cette concentration répondait aussitôt l'ordre suivant pour la journée
du 30:
« L'armée de la Meuse marchera sur Beaumont, en se tenant
à l'est de la route de Buzancy, de manière à franchir à 10 heures
du matin la ligne Fossé-Beauclair. La garde aura dégagé pour
8 heures du matin la route en question et passera en réserve.
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mR LE MARÉOHâL 091TE Jffi MOLTU
ce La HP armée rompra de bonne heure et -tiendra deux de ses
corps prêts à appuyer l'attaque du prince royal de fiaxe. A cet
effet, Tailc droit» se dirigera par Euzancy Rur'Beaamont, et Taile
gaudhe sur le Chesne. »>
Dès le 29, Taroiée française arait oamineDoë à passer la MeoBe
à Remilly et à Mouzon. Le 30, le ô"* corps (de Failly) était cessé
protéger le mouvement et former larriëre-garde, lorsqu'il îat sur-
pris et Gomplètemeat défait à Beaumont. .Le 31, téute l'armée
française, réunie aux environs de Sedan, sor ta rive dmite Ae la
Meuse, pouvait encore s'échapper vers ly^zières, à la condition de
dépasser Sedan : il n'en (ut rien; son chef, inconscient de la
situation et sans pian arrêté, attendait sa destinée.
Pour rhistoire, et à naesure qu'on s'élcHgne des ëvénonents,
une bataille est un fait brutal ; les responsabilités inséparable de
son gain ou de sa perte s'effaoeut de plus en plus dans le lointain
-des âges, et c'est presque justke, car il est, la plupart da temps,
bien difficile de les dégager impartialement. Celles qui amenèrent
le désastre de Sedan sont si nombr^ffies^ et, Juujoard*liui encore
que les principaux acteurs sont morts, si controversées, qu'il fau-
drait un voluoie pour les exposer et que, à les départager, chacun
lïriserait sa plume. Aussi bien, si l'on cédait à la manie du jour,
on n'interrogerait les faits que par leurs petits cAtés, perdant de
vue la gramde physionomie de l'événement à n'étudier que le di-
sons des cartes, fiistoriquement les responsabilités vont aux géné-
raux en chef : le maréchal de Mac-Mahon a commandé jusqu'au
1*' septembre au matin; lorsque sa blessure l'a obligé à remettre
le commandement, l'année de Châlons pouvait-elle échapper au
désastre qui la menaçait? S'il est prouvé que mmi, le violent débat
soulevé par les généraux Ducrot et de Wimpffen reste hhloriqne-
ment sans intérêt. Ëo conséqu^ioe^ nous ne discaterons pas,
noQS raconterons : le récit est facile à suivre; une seule des années
manœuvre, il suffit de noter ses progrès; l'autre ne combat plus,
suivant le mot du général Douay, que « pour l'honnjenr des armes » .
Dons la journée du '31 août, les renseignements de l'état-major
allemand étekblissaient d'une façon certaine que l'armée firançaise,
après avoir complètement évacué la rive gauche de la Meuse, se
trouvait sous les murs de Sedan. Pour échapper à l'enveloppement
qui la menaçait, il était à croire qu'elle adopterait l'un de ces trois
partis : poursuivre sur Méziëres, se jeter sur Carignan, ou passer
en Belgique. Dans tous les cas, il fallait se bâter, et les masses
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LE MÀRÉGflAL COMTE DE MOLTKE 1003
allemandes' reçureot Tordre de s'ébranler dans la nuit même. La
ligne d'aUaque avait un développement de 30 kilomètres : à droite^
trois corps d'armée marchaient, de Test et du sud-est, contre les
hauteurs de Givonne; au sud>. un corps d'armée faisait face à
Sedan; trois autres^ à^gauche,. gagnaient la route de Mézières, afiû
de tomber sur le flanc de l'armée française, supposée en retraite
dans cette direction.
Gelle-d pourtant n'avût pas bougé. Réunie dans le triangle
formé par la Meuse, la Givonne et le Floing, elle semblait résolue
à donner la bataille. Sedan est assis sur la rive droite de la Meuse,
un peu au nord, du confluent du Chiers; le faubourg de Torcy
prolonge la ville à l'ouest,, le Vieux Camp la domine à l'est. En
aval, le fleuve, dont la direction générale est sud-est-nord-ouest,
se redresse brusquement vers le nord, pour redescendre droit au
sud jusqa'aux. environs de Donchcry et figurer la presqu'île d'igest
Le sommet de cette boucle forme, avec les bois de la Faiizette et du
Grand Canton, qui s'étendent jusqu'à. la frontière, un étranglement
redoutable, lequel livre passage à. la route de Méâères. Doubler
cette presqu'île était une nécessité capitale pour une armée qui
eût voulu se retirer vers le nord, ce n'est que hors du défilé de la
Faiizette quelle s'étendait et respiraiu Mais le maréchal ne pensait
nullement à Mézières, ainsi qu'en témoigne ce billet écrit, le 31,
au général Ducrot, qui, privé d'ordres et n'admettant pas d'autre
paa'ti à prendre, avait acheoainé le 1" corps dans cette direction :
« Je vous avais fait donner l'ordre de vous rendre de Carignan à
Sedan, et nullement à Mézières^ où je n avais pas Cintention
daller. A la réception de la présente, je vous prie de prendre vos
dispositions pour vous rabattre dans la soirée sur Sedan. »
En dehors de toute considération stratégique, le champ- de
bataille offrait topographiquement les éléments d'une bonne défense.
Au point culminant un bois, celui de la Garenne, large d'un
kilomètre, long de deux, un terrain tourmenté, coupé de bouquets
d'arbres^ de. haies, de* murs de clôture, a'abaissant, à l'ouest, en
croupes allongées vers Illy et Floing pour se relever sur la berge
opposée, k hauteur du défilé de la Faiizette vers Fleigneux et
Saint-Menges, et tombaat en pente abrupte, à l'est, dans les fonds
de la Givonne. Le fleuve coulait sous le canon de la place, mais
les pontsr de Bazeilles et de Donchery sur la Meuse n'avaient pas
été rompus, pas plus que celui de Douzy sur le Chiers.
Le 1*' septembre au matin, l'armée française, disposée sur
une ligne courbe de 5 à 6 kilomètres,^ son front couvert par la
Givonne, faisait en partie face à l'est, en partie face au nord; à
droite, le 12* jcorps (général Lebrun) étsdt fortement établi à
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1004 LE 1L\RÉCHAL COMTE DE MOLTICE
Bazeilles et, par Balan, s^appuyait à Sedan; au centre, le l*' corps
(général Ducrot) occupait le fond tde Givonne et Givonne, tandis
qu*à gauche le 7* corps (général Douay) tensdt la route de Bouillon
et Illy. Encore mal remis de Beaumont, le 5* corps (général de
Wimpffen) était en seconde ligne dans le Vieux Camp et le bois
de la Garenne, et les divisions de cavalerie Margueritte et Bon-
nemains se tenaient entre Floing et la Meuse.
Ce matin-là, le jour avait peine i percer un brouillard opaque,
cependant Ton se battait déjà avec acharnement du côté de Bazeilles,
attaqué par deux brigades du I*' corps bavarois. La 1" brigade,
partie le matin à trois heures d'Aillicourt, avadt passé la Meuse sur
un pont de bateaux jeté la veille par ordre du général de Tann ;
elle avait entamé la journée, tandis que la 2"", profitant du pont du
chemin de fer, entrait en ligne un peu aprës. Elles trouvaient
Bazeilles fortement occupé par la brigade d'infanterie de marine
Martin des Pallières. C'était un gros village, aux musons massives,
aux entours de parcs et jardins; s'y rejoignant sous un angle obtus,
les routes de Balan et de Douzy le coupaient en deux : la partie
sud-ouest, la plus considérable, contenait la place au marché et
r église; à la lisière sud-est le parc et le château Dorival; an nord-
est le parc de Monvillers enclos d'un mur solide, traversé par la
Givonne guéable partout; au saillant nord la villa Beurmann
enfilant la grande rue dans toute sa longueur.
La brigade Reboul n'avait pas tardé à accourir de Balac, de aorte
que toute cette belle division de l'infanterie de marine était là,
accrochée au village, luttant pied i pied, défendant maison par
maison; la villa Beurmann surtout s'était enveloppée d'un fen
terrible et défiait tous les assauts. L'obscurité d'abord, le brouil-
lard ensuite, noyaient tous les détails de cette scène grandiose, la
fusillade était assourdissante; bruit, nuit, fumée, griserie du
combat, tout contribuait au relâchement des liens tactiques, toute
troupe engagée était dévorée par l'action, l^^dées d'urgence, les
3* et &** brigades bavaroises se hâtûent, pas assez cependant pour
arrêter l'olTensive foudroyante de l'infanterie de marine et la
reprise de Bazeilles sur les premières brigades bavaroises rejetées
jusque derrière la levée de la voie ferrée. Jusqu'à six heures l'obs-
curité avait condamné au silence l'artillerie du P' corps bavarois
postée sur les hauteurs d'Aillicourt; elle ouvrit alors un feu très
incertain, qui permit cependant à la 2* division de conquérir le
parc de Monvillers et de tendre la mûn au XIP corps engage, un
peu plus à l'est, contre la Moncelle. Ce village pris, le prince
George de Saxe déployait, peu après sept heures, dix batteries
saxonnes et une masse de fer s'abattdt sur Bazeilles.
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LB UARÉCHàL GOMTB DE MOLTKE 1005
Maïs déjà un événement gr^e s'était produit dans les rangs
français; le maréchal de Mac-Mabon, venu pour suivre Taction de
Bazeilles, tombait blessé par un éclat d'obus, en désignant le
général Ducrot pour lui succéder.
Aussitôt prévenu, le commandant du 1" corps décide de revenir
au projet qu'il avait inébranlablement défendu, la retraite vers
Mézières, dont il croit la route encore libre. Informé que des masses
allemandes se dirigent de Villers-Cerriay sur Illy, il pressent bien
à la vérité, non seulement un mouvement débordant l'aile gauche,
mais encore un enveloppement par la droite; toutefois l'un comme
l'autre pas assez dessinés pour qu'on ne puisse en venir à bout
avec de la résolution. « L'ennemi nous amuse sur notre front,
dit-il, pendant qu'il cherche à envelopper nos ailes, c'est son éternel
mouvement de Capricorne. » Donc la deuxième ligne doit rétro-
grader tout d'abord, la première suivra en échelons par la droite;
et, pour faciliter la rupture du contact, la division Lacretclle pro-
noncera un retour offensif contre la Moncelle, soutenue par une
démonstration de quelques fractions de la division Vassoigne.
Sur ces entrefaites, le général de Wimpffen, qui, bien qu'investi
du commandement en chef éventuel par le ministre de la guene,
n'avait pas jugé à propos de produire sa lettre de nomination à
l'annonce de la blessure du maréchal, lorsqu'il vit le mouvement
de retraite s'accuser, soit qu'il estimât la situation moins désespérée
qu'elle ne l'était, soit qu'à l'inverse il crût la route de Mézières
déjà menacée, se ravisa, et écrivit un billet au général Ducrot
pour lui notifier sa prise de coomiandement et son changement de
dispositions. Quoi qu'on pût augurer du sort delà journée, cet acte
était grave; l'armée française, pour la troisième fois, changeait de
mains. Au début, elle s'était battue sans idée arrêtée, et voilà qu'en
moins de deux heures, après l'avoir poussée dans une direction, on
Ja ramenait en sens contraire. En voulant s'ouvrir la route de
Carignan, après avoir passé sur le ventre des Bavarois, le général
de Wimpffen, suivant toute vraisemblance, obéissait à une inspi-
ration ardente, mais irréfléchie. Arrivé de la veille du fond de
l'Afrique, la situation, même le plan du champ de bataille, lui
étaient inconnus, la brillante défense de Bazeilles l'avait gagné,
l'ennemi n'était pas assez ci-amponoé aux ruines de ce village pour
qu'on ne pût le jeter à la Meuse, il n'y avait, pensait-il, qu'à faire
un trou de ce côté. En conséquence l'armée française se reporta
vers les positions qu'elle venait de quitter. La division Lacretelle
attaqua furieusement la Moncelle et fit de tels progrès que l'artil-
lerie saxon ue, après avoir tiré à mitraille, se reporta précipitam-
ment en arrière. L'infanterie de marine, de son côté, venait de
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1006 LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKS
réoccuper la partie ouest de Bazeîlles, malgré les efforts du général
de Tann, disposant des deux corps * bavarois. Mais un nonyeaa
secours était sur le point de leur parvenir, la tête du IV* cœps
faisait son apparition sur le champ de bataille. Le général d'AIvens-
leben portait aussitôt la 8' division en soutien des Bavarois qui,
recouvrant toute liberté, se jetaient d'ensemble sur Bazeilles et en
chassaient les Français jusqu'à Balan.
Au même moment, l'sdle droite du XIP corps remportait un
succès signalé. Le général Ducrot, voulant à tout prii conserverie
pont de Daigny, situé entre Givonne et la Moncelle, avait ordonné
au général de Lartigues d'attaquer l'ennemi sur le versant oriental
et de le débusquer du bois Chevalier. Le 3* zouaves mena ronde-
ment l'attaque, les cartouches des Saxons s'épuisaient et leur
situation devenait critique, lorsqu'un régiment d'infanterie et deux
bataillons de chasseurs accoururent à l'aide. Les zouaves, surpris,
furent refoulés, l'artillerie française qui tentait de s'étabBr, cul-
butée, perdit deux pièces et une mitrailleuse. L'aile gauche gagnant
aussi du terrain, le centre, enlevé par cettje pointe énergique, se
décida à aborder Daigny, où les turcos opposèrent en vain une
résistance opiniâtre. A dix heures, la division Lartigues, laissant
six canons à l'ennemi, rejetée sur la rive occidentale de la €i?enne,
abandonnait définitivement Daigny.
Tandis que la lutte engagée sur la basse Givonne toudnît à sa
fin, que l'incendie montait déjà sur Bazeilles, o(i ne luttaient phB
que des soldats isolés mêlés aux habitants, le corps de la gawte,
assurant le flanc droit du XIP, avait débouché sur la haute Givonne.
Dès neuf heures, de Villers-Cernay , sa !*• division entamait l'action,
avec vingt-quatre pièces, contre l'artillerie du corps Ducrot, puis
sa 2^ division accourait de Francheval, et à midi ses quatorze
batteries canonnaient les hauteurs de la rive droite de la Givonne,
pendant que sa cavalerie marchait sur Illy.
Pendant ce temps qu'avait fait la III* armée?
Les ¥• et XI' corps, partis à deux heures du matin, passaient le
fleuve, vers six heures, sur deux ponts de bateaux et sur celai de
Donchery, et, contournant la boucle de la Meuse, gagnaient la
route de Mézières. A sept heures et demie, le général de Kirchbach
(V* corps) atteignait, sur cette route, Vîviers-au-Court, fermât la
retraite de ce côté et, tournant sur Vrigne-aux-Bois, prenait Flei-
gneux comme objectif, tandis que le général de Gersdorff (XP corps),
suivant le mouvement par le défilé de la Falizette, se jetait de
suite à droite vers Saint-Mcnges. Le XI* corps occupait ce vHlage
sans combat, et Floing tombait également entre ses mains après
une escarmouche insignifiante. Arrêtant la marche de son infan-
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LE MARÉCHAL GOMT£ DE MOLTKE 1007
terie, le général de Gersdorff donnait Tordre d'amener toute son
artillerie en première ligne. Vers onze heures, ses dernières batte*
ries débouchaient sur le pkteau de Floing. L'artillerie du V* corps
suivait le mouvement aux allures vives, et deux cents bouches à
feu, sanS' autre soutien. qu*u& seul régiment de hussards, s'aven^
taraient, avec une témérité inouïe, sur la rive occidentale du Floing,
jusqu'à Fleigneux..
Cette situation n'échappe pas au général MargueritXe, il forme
sur trois lignes les. trois régiments' de chasseurs^ d'Afrique de la
brigade GalliSet et, les faisant appuyer par deux escadrons de
lanciers de la division Âmeil, il les lance conli'e deux compagnies
d'infanterie prussienne qui se hâtaient de gravir la pente d'IUy
pour couvrir la gauche de cette ligne d'artillerie si en L'air. Les
tirailleurs s'arrêtent, attendent la charge et ouvrent un. feu terrible
à 60 mètres. Dégageant du centre vers le& deux ailes par une
double conversion, la première ligne des escadrons déborde les
deux extrémités de Ta chaîne, mais va tomber sous le feu defs sou/-
tiens postée dans les broussailles. D'autres compagnies intervenant,
répondent par une fusillade meurtrière aux charges successives, et
les batfôries prus»ennes canon nent sans relâche nos cavaliecs^
jusqu'à ce que, contraints de tourner bride, ils: courent s'abriter
derrièce le bois de la Garenne.
Le poids^ de cette masse d'artillerie se faisait par tr0p> écrasant;
il y avsttt là dix batteries du V* corps et quatorze du XI"; leur ligne
était déployée au. nord ées positions françaises depui» Floing
jusqu'à la forêt des Ardennes, elte croisait ses feux avec les batte-
ries de la garde qui, des hauteurs est de la Givonne, couvraient
de leurs projectiles le plateau dtlUy et le bois de la Garenne. A
onze heures, l'on pouvait doue oonsidéirer comme effectuée la jonc-
tion entre l'eitirècne gauche de la IH* acmée et l'anale de la Meuse.
Notre 7* corpa était le plus décimé, mais le généiial Douay
d engageait à maintenir quand même ses positions, pourvu qu'on
l'appuyât au calvaire d'Illy et au bois de la Garenne. Le générai
Bucrot promettait de Êûre- tous se& efforts pour se ouiintenir au
calvaire d'Illy.
On se battait encore dans Floing:, et, au moment où les traupea
du XP corps prussien le conquéraient complètement, les soldats
de la division Liébert, descendant des crêtes, tentaient une furieuse
contre-attaque, qui ne se brisait que contre les renforts incessam-
ment renouvelés de l'ennefflL Le général de Gersdorff tombait en
pleine action, miortellement frappé d'une balle à la poitrine.
Cependant les vingt-six batteries des XV et. V' corps, réunies
aux quatorze batteries de la garde, avaient raisea de notre artil-
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lOOB LE UARÉGBâL COMTE DE MOLTKE
lerie ; les attelages et les servants tombaient coup sur coup, les
caissons sautaient, et, à la vue des batteries pulvérisées, notre
infanterie lâchait pied. Pour augmenter le désastre, les troupes de
la division Goze du 5* corps, envoyées au secours du ^néral
Lebrun, se croisaient avec une division du !•' corps marchant en
sens inverse. Alors une grêle d'obus lancés par les batteries de la
garde s'abattait, labourant ces masses d'infanterie inextricablement
fondues et entre-croisées, que sillonnaient encore des escadrons
aiïolés. Tout ce monde épouvanté, mêlé, confondu, se rejetsdtdans
le bois de la Garenne complètement à la débandade. Voyant le
cercle se resserrer sur eux, les généraux Ducrot et Douay, Tépée à
la main, disputaient en désespérés le calvaire d'IUy et, après Tavoir
perdu, s'acharnaient vainement, avec un courage indomptable, à
le reprendre aux bataillons prussiens qui ne le lâchaient plus.
L'ennemi se rapprochait toujours davantage, c'était une marée
montante que les débris de l'armée française jiè contenaient déjà
plus. Son dernier refuge, le bois de la Garenne, était déjà attaqué
par son saillant; le XI* corps y capturait de nombreux prisonniers.
L'espace se réduisait de plus en plus; pas une place qui n'y fût
mortelle sous le tir des soixante et onze batteries que les Allemands
avaient maintenant en position, depuis que l'artillerie du IP corps
bavarois était entré en jeu à Frénois. Tout se désagrégeait sous cet
ouragan de fer qui frappait sans relâche nos batteries, nos premières
lignes, nos réserves tiraillées en tous sens, jusqu'aux masses de
cavalerie errant â la recherche d'un abri introuvable; dans cette
tourmente, avant* même d'avoir combattu, les troupes devenaient
incapables d'aucun effort.
Toute la ligne entre Floing et Illy fléchissait. L'on voyait même
la division Liébert, qui jusque-là étsdt restée inébranlable à
à l'extrême gauche française, sur les hauteurs de CazaI, frémir
tout à coup, hésiter et reculer sous une attaque simultanée par le
nord et par l'ouest des Y* et XI* corps prussiens. II n'y avait plus
de réserve disponible.
Dans un pareil moment, le général Ducrot s'adresse au général
Margueritte et lui ordonne de charger par échelons sur la gauche,
puis après avoir fait son trou, de se rabattre à droite sur le flanc de
l'ennemi. Le général Margueritte débouche du bois de la Garenne
avec trois régiments de chasseurs d'Afrique, les V et 6* chasseurs
à cheval, une brigade de lanciers du 12* corps et plusieurs esca-
drons de cuirassiers de la division Bonnemains. Cette masse de
cavalerie traverse le plateau, se dirigeant vers l'ouest, puis fait
halte dans un pli de terrain, et l'ordre est donné de ressangler les
chevaux. Le général Margueritte se porte au galop sur la crête
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE 100»
pour déterminer le point contre lequel il va lancer le poids de ses
escadrons, il examine une énorme masse noire qui commence à
gravir la pente et qui représente toute Tinfanterie du XI* corps,
il y a là près de trente mille hommes, quand tout à coup, il roule
à bas de son cheval. Une balle vensdt de lui traverser les deux joues
en lui coupant la langue.
Ses olBciers le relèvent, le rapportent, on passe devant le 1" chas-
seurs d'Afrique, qui vient de perdre son colonel; les cavaliers debout
sur leurs étriers, le sabre dégainé, poussent des cris de vengeance
en apercevant leur général, tête nue, la langue pendante, tout
sanglant, jetant des appels rauques et ordonnant la charge d'un
geste suprême. Alors le régiment s'ébranle et charge follement. Le
général de Galiffet, prenant le commandement, lance sucessivement
toute la division sur l'infanterie prussienne qui vient d'atteindre la
crête. C'est la chevauchée de la mort. Les régiments roulent sur la
descente fatale, vont s'abîmer dans les carrières ou mourir sur les
carrés. Chasseurs, lanciers, hussards, cuirassiers, tourbillonnent pen-
dant une demi-heure dans une mêlée funèbre, impuissants à rompre
cette infanterie qui, fatiguée de tuer, par humanité, finit presque
par cesser le feu. L'on dit que, des hauteurs de Frénois, le
roi de Prusse, témoin de cette héroïque folie, ne put retenir ce
cri d'admiration : « Oh ! les braves gens I »
Cette charge marquait, sur cette aile de la ligne, le terme de la
série d'attaques exécutées par la cavalerie française avec une
remarquable vigueur et un complet dévouement. Quel était son
résultat? A peine avait-elle suspendu un instant la marche de
l'attaque, certaines lignes de tirailleurs avait été bousculées, et
puis... c'était tout, les escadrons étaient totalement dispersés, des
monceaux d'hommes et de chevaux jonchaient la pente, les cavaliers
qui avaient échappé aux balles avaient trouvé la mort dans les
carrières de Gaulier, les généraux Girard et Tilliard étaient tués, le
général de Salignac-Fénelon blessé, et les tristes survivants de
cette superbe cavalerie se perdaient dans les ravins des bois de la
Garenne.
Rien ne pouvait maintenant empêcher l'infanterie allemande
de poursuivre son succès contre la division Liébert qui, chassée
de Câzal, rétrogradait peu à peu vers le bois de la Garenne, dernier
et misérable refuge de toute l'armée française.
Cependant le général de Wimpffen, détournant sa pensée des
hauteurs de Floing, où tout l'accable, songe à se précipiter sur les
Bavarois qu'il suppose exténués, à les culbuter dans la Meuse, et
à s'ouvrir, par un prodige de désespoir, la route de Carignan. Vers
une heure, il prescrit au 12*' corps de se reporter en avant, au
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lOia LE HiBÉGHÀL COMTE DE MOLTKfi
1^' de marcher avec toutes ses forces contre BazeiU^, et au
7' d*appuyer ce mouvement. En même temps il portait ces dispo-
sitions à la connaissance- de l'empereur, le suppliant de venir se
mettre au milieu de ses troupes, qui tiendraient à honneur de Im
ouvrir un passage. Ces ordres n'arrivèrent pas, ou arrivèrent quand
il n'était plus temps. Jusqu'à deux heures le général de Wimpffea
attendit vainement l'empereur, puis il ordonna à la division
Yassoigne, au M"" de ligne et à quelques bataillons de zouaves
réunis au Vieux Camp de marcher vers les hauteurs par le Fond de
Givonne, tandis qu'à gauche la division Grandchampet à droite la
brigade Abattucci pousseraient de l'avant. Il en résulta on enga-
gement général entre Daigny, Haybes et le Fond de Givonne^
engagement sans résultats inquiétants pour l'ennemi, car, vers trms
heures, le prince George de Saxe rendait compte qu'il considérait
la bataille comme gagnée et que, l'enveloppemeni étant complet,
pour éviter des sacrifices inutiles, il prescrivait à ses troupes de
rester sur leurs positions. De Daigny, le prince royal de Saxe en
jugeait de même et suspendait la marche en avant du XII* corps.
Seule, l'artillerie concentrait tous ses feux sur le bois de la
Garenne. Dans une clairière la ferme de Quérimont brûlait.
Les troupes qui s'y trouvaient encore n'étaient plus organisées.
Rien n'empêchait les colonnes d'attaque de se former de différents
côtés. Elles aJ}ordent le bois, celle de la garde par le nord, celles
du XP corps et des Saxons par l'ouest et par l'est, elles te con-
quièrent sans coup férir, y capturent neuf bouches à feu dont les
attelages ont été tués, et ramassent des prisonniers par milliers.
La bataille était fînie. Cependant le général de Wimpffeo, grau*
pant autour de lui deux à trois mille hommes, s'était jeté sur
Balan, ce qui oblîgeaitle général de Tann à faire traverser Bazeilles
à sa 2* brigade, à prescrire différentes dispositions à la 5* ainsi
qu'à sa cavalerie. Mais, avant qu'elles fussent prises, l'artlUerie
allemande avait eu raison de cette dernière tentative, les Bavarois
rentrsdent dans Balan et repoussaient les Français jusque dans la
place. Alors le feu cessait brusquement et sur une porte apparais^
sait le drapeau blanc.
Sans vouloir nous attarder au lugubre récit de cette capitulation,
il nous faut cependant montrer le général de Moltke en ûice
du général de Wimpffen, durant cette entrevue solennelle, dans
laquelle furent débattues les clauses de l'acte q*ii allait faire
déposer les armes à toute une armée française *. Le général de
Wimpffen, accompagné du général Faure et du général Cas-
* D'après le récit d'un témoinjoculaire reproduit par le général Ducrot,
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LK HArtCHÂL QOHTff WL MUEE mt
telnan, fut introâmt dans nn salon du quartier général da roi.
Après une attente de dix minutes, les trois généraux y furent
rejoints par le général de Moltke, suivi du conte de Bifloiarck et du
général de Blûmentbal, Après un salut assez sommaire^ les pou*
voirs furent vérifiés, les présentations échangées, et l'on a'assit. Le
général de Wimpffen semblait embarrassé pour engager l'entretien,
mais comme le général de Moltke restait impassible, il se décida i
demander quelles conditions Sa Majesté le roi de Prosse était dans
l'intention d'accorder à l'armée française»
— Elles sont bien simples, répliqua le général de BioUke,
Farmée tout entière est prisonmëre avec armes et bagages; on
laissera aux officiers leurs armes comme un témoignage d'estioie
pour leur courage, mais ils seront prisonniers de guerre comme la
troupe.
Après avoir repoussé ces conditions comme trop dives, le générai
de Wimpffen proposa de remettre la place et de laisser l'armée
se retirer sons la condition de ne plus servir durant cette guerre
contre la Prusse, puis, cherchant à émouvoir sur sa position per^
sonneHe son interlocuteur :
— J'arrive, dit-il, il y a deux jours, d'Afrique; f avais jusqu'ici
une réputation militaire irr^rochable, et voilà qii'<Hi me donne le
commandement au milieu du combat et que je me trouve fatale*
ment obligé d'attacher mon nom à une capitnktioB désastreuse,
dont j'endosse la responsabi&té sans avoir préparé BBoi-oiène la
bataille. Vous, qui êtes officier général comme moi, voua devriez
comprendre toule l'amertume de ma situidon mieux que personne.
Puis, s'apercevant que le général de Moltke parahaait peu
touché de ce plaidoyer personnel, il continua ainsi :
— DlaiUeurs, si vous ne pouvez m'aoeorder de neiUeures
conditions, je ne puis accepter eeUes qne vous voulez m'imposer.
Je ferai appel à mon armée, à son honneur, et je parviendrai à
faire une percée, ou je me défendrai dans Sedan.
Le général de Moltke t'interrompit alors :
^- J'ai bien, ât-il, une grande estime pour vous, j'appréde
votre situation et je regrette de ne ponvoir rien faire de ce que
vous demandez; mate, quant à tenter une sortie, cela vous est aussi
impossible que de voue défendre dans Sedan.
Et il énnméra toutes les raisons militaires qui s'y opposaient.
Il ne vous reste actuellement pas plus de 80 000 hommes. Or
sachez que j'ai autour de vous 2&0 000 hommes et 500 bouches à
feu, dont 300 sont déjà en position pour tirer sur Sedan. Les
200 autres y seront demain au point du jour. Si vous voulez vous
en assurer, je puis faire conduire un dQ vos offiders dans les difié-
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1012 LE MiRÉGHAL OQMTE DE MOITKB
rentes poBitioDS qu'occupent mes troupes et il pourra témoigqer de
l'exactitude de ce que je vous dis.
Alors, attaquant une autre note, le général de WimpfTen fit
ressortir d'un ton insinuant l'intérêt politique qu'avait la Prusse i
ne pas exaspérer la France par des conditions trop dures imposées
à son année. Cette fois-ci ce fut le comte de Bismarck qui se
chargea de la réponse :
— Il est possible qu'on puisse se fier, dit-il, qu'on puisse se
fier à la rigueur, à la reconnaissance d'un souverain et de sa
famille, mais d'un peuple, il n'y a rien à attendre sous ce rapport.
Si le peuple français était un peuple comme un autre, s'il avait des
institutions solides, s'il avait un souverain établi d'une façon
stable, nous pourrions croire à la gratitude de l'empereur et
attacher un prix à cette gratitude ; mais en France, depuis quatre-
vingts ans, les gouvernements ont été si peu durables, que fonder
des espérances sur l'amitié d'un souverain français serait, de la
part d'une nation voisine, un acte de démence, ce serait vouloir
b&tir en l'air.
Et, après une protestation du général de Wimpffen, le comte de
Bismarck reprit :
— Quoi que vous disiez, général, la France n'est pas changée,
c'est elle qui a voulu la guerre, et c'est pour flatter cette manie
populaire de la gl(»re, dans un intérêt dynastique, que Temperrar
Napoléon est venu nous provoquer. Nous savons hien que la partie
raisonnable et saine de la France ne poussait pas à la guerre;
nous savons bien que ce n'était pas l'armée non plus qui nous
était le plus hostile; mais la partie de la France qui poussait i la
guerre, c'est elle qui fait et défait les gouvernements. Chez vous,
c'est la populace, ce sont aussi les journalistes (et il appuya sur ce
mot), ce sont ceux-là que nous voulons punir, il faut pour cela
que nous allions à Paris* Nous voulons la paix, mais une paix
durable; pour cela, il faut que nous mettions la France db^is
l'impossibilité de nous résister. C'est pourquoi, général, quel que
soit l'intérêt qui s'attache à votre position, quelque flatteuse que
soit rofHnion que nous avons de votre armée, nous ne pouvons
changer les premières conditions qui vous ont été faites.
— Eh bien! répliqua avec dignité le général de WimplTen, ii
m'est également impossible à moi de sigacr une telle capitulation;
nous recommencerons la bataille.
Intervenant alors pour transmettre un message de l'empereur,
le général Castelnau fit remarquer que l'empereur s'était person-
nellement rendu absolument à la merci de Sa Majesté le roi de
Prusse, dans l'espérance que le roi serait louché d'un si complet
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LE HABÉGHâL GOMTE DE MOLTKE 1013
abandon, et qu'en cette considération il voudrait bien accorder à
Tarmée française une capitulation plus honorable, telle qu'elle y
avait droit par son courage.
— Mais, demanda M. de Bismarck, quelle est l'épée qu'a rendue
l'empereur Napoléon? Est-ce Tépée de la France ou son épée &
kl? Si c'est celle de la France, les conditions peuvent être singu-
lièrement modifiées .et votre message aurait un caractère des plus
graves.
— C'est seulement l'épée de l'empereur, répliqua le général
Castelnau.
— En ce cas, reprit à la bâte, presque avec joie, M. de Moltke,
cela ne change rien aux conditions.
A ces paroles, le général de Wimpffen répéta :
— Nous reconunencerons la bataille.
— La trêve, continua le général de Moltke, expire demain à
quatre heures du matin. A quatre heures précises j'ouvrirai le feu.
Tout le monde était debout, les généraux français attendaient
leurs chevaux, pas un mot n'était prononcé, ce silence était glacial,
lorsque M. de Bismarck, reprenant la parole, fit observer au général
de WîmpfTen qu'il ne doutait nullement des prodiges de valeur qu'ac-
compliraient ses soldats, mais que demain soir il ne serait pas plus
avancé qu'aujourd'hui, et qu'un moment de dépit no devait pas lui
faire rompre une conférence d'où dépendait le sort de tant de vies
humaines. L'on se rassit et M. de Moltke s'exprima en ces termes :
— Je vous affirme de nouveau qu'une percée ne pourra jamais
réussir, quand même vos troupes seraient dans les meilleures
conditions possibles, car, indépendamment de la grande supériorité
numérique de mes hommes et de mon artillerie, j'occupe des
positions d'ob je puis brûler Sedan en quelques heures. Ces
positions commandent toutes les issues par lesquelles vous pouvez
espérer »)rtir du cercle où vous êtes enfermé et sont tellement
fortes, qu'il est impossible de les enlever.
— Oh I elles ne sont pas aussi fortes que vous voulez bien le dire,
interrompit le général de Wimpffen.
— Vous ne connaissez pas la topographie des environs de Sedan,
riposta le général de Mollke, et voici un détail bizarre et qui peint
bien votre nation présomptueuse et inconséquente : à l'entrée de
la campagne, vous avez fait distribuer à tous vos officiers des
cartes de T Allemagne, alors que vous n'aviez pas le moyen d'étudier
ta géographie de votre pays, puisque vous n'aviez pas les cartes
de votre propre territoire. Eh bien, moi, je vous dis que nos
positions sont non seulement très fortes, mais formidables et inex-
pugnables.
"20 DÉCEMBRE 1887. 65
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1014 LE MÀBÈGIIAL OOITTB Iffi HOLTKB
Le général de Wîmpffen ne trouva rien à répondre i cette sorûe.
Au bout d'un instant, îl reprit :
— Je profiterai, général, de l'offre que voos avez Ken vouln me
faire au début de la conférence, j'enverrai un oSeier voir ces forces
formidables dont vous me parlez.
— Vous n'enverrez personne, c'est inutile, répliqua sèchement
le général de Moltke, et d'ailleurs, vous n'avez pas longtemps à
réfléchir, car il est minuit, c'est à quatre heures du matin qu'expire
la trêve, et je ne vous accorderai pas une minute de sursis.
L'on sait sur quelles bases la capitulation qui sortit ée cette
conférence fut stipulée.
Nous arrêterons là ce pénible récit; nous arrêterons là aussi
l'histoire de cette campagne, parce qu^elle est mx fond de nos
cœurs, à nous les survivants, plus éloquente qu'on ne récrira
jamais, et ensuite parce que cette journée du !•* septembre termi-
nait la guerre, la vraie guerre. Qu'il n'y ait pas de méprise sur ce
mot. A Dieu ne plaise que je ne rende la justice qui leur est due aux
patriotiques efforts du gouvernement de la Défense nationale et à
ses armées improvisées. Elles ne pouvûent servir la patrie qu'es
succombant avec honneur ; ce r61e, elles l'ont tenu jusqu'au bout,
et les hécatombes de ces jeunes honunes, qui s*essayaient brave-
ment à être soldats, furent couverts du linceul glacé d'un hiver
hyperboréen. Gloire à eux! Il y eut du sang et des souffrances
surtout à pleine mesure, de quoi enfoncer profondément au cœur
du pays les racines d'un patriotisme renouvelé, de quoi feire Éruc-
tifier la moisson des vengeances nécessaires.
Durant les négociations de Versailles, H. de Moltke apparaît
inflexible comme la destinée, alors même que H. de Bisnoarck est
près de s'attendrir I
M. Thiers luttait infatigablement pour nous conserver Bietz. Son
insistance allait triompher; l'empereur, M. de Bismarck Im-mtoc,
se sentaient fléchir; M. de Moltke est appelé en consdl : «Cest
comme si on nous prenait une armée de 150 000 homoies », dit-il.
Et Metz nous fut ravi.
XI
Le maréchal de Moltke siège au Reichstag depuis 1867. Généra-
lement, il y parle peu, mais il le fait, dès qu'un intérêt militûre est
en cause, en termes élevés et avec la haute autorité que lui prête
un passé de victoires. Il est là tout entier et tout simplement à son
devoir, à la mission immuable qu'il s'est tracée; il défend son
souverain, son pays, son armée, comme îl les a défendus partout,
comme il les défendra jusqu'à son dernier souffle, et lorsque ce
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LE MiaÉGHÂL COMTE DE UGLIKI 1015
grand homme de guerre, chargé d'ans et de gloire, ai^orte le
poids de sa parole à un grand débat patriotique ou militaire, le
spectacle doit être imposant, et ûère doit se sentir la nation qui
peut l'offrir.
En 187A, H. de Moltke prononça un grand discours qui eut du
retentissement à cette époque et qui donne assez exactement la
note de son procédé d'argumentation ordinaire pour que nous
n'hésitions pas à en reproduire une partie :
La première condition d'être d'un État est que son existence soit
protégée à Textérieur. Les petits Étals peuvent se reposer sur leur
neutralité et sur des garanties internationales; une grande nation
n'existe que par elle-même, grâce à sa propre force, et elle ne satisfait
aux lois de son existence que lorsqu'elle est fermement résolue à
garantir son existence, sa liberté et son droit. Laisser un pays sans
défense serait le plus grand crime d'un gouvernement.
Gardons-nous d'oublier que les économies réalisées sur l'état mili-
taire durant une longue paix, une seule guerre peut les mettre à néant.
Je me souviens de ce qu'a coûté à mon pays, après une malheureuse
campagne, la période de 1808 à 1812. Napoléon pouvait se vanter
d'avoir tiré un milliard de la Prusse, alors toute petite et pauvre.
L'on a dit que le maître d'école avait gagné nos batailles. Le savoir
seul n'élève pas l'homme à cette hauteur morale où il est prêt à
sacrifler sa vie pour une idée, pour le devoir accompli, pour l'honneur
du pays ; il y faut toute l'éducation du soldat. Ce n'est pas le ïotître
d'école, mais bien Pédacateur, l'État qui a gagné nos batailles, l'État
qui, depuis bientôt soixante ans, pousse l'éducation de la nation vers
la vigueur physique et la fraîcheur morale, vers l'ordre et la ponc-
tualité, vers la fidélité et l'obéissance, vers le patriotisme et la virilité.
Vous ne pouvez pas priver l'armée de ce qu'elle réclame, cette armée
dans toute sa force, vous ne le pouvez pas au point de vue intérieur,
puisqu'elle assure l'éducation de la nation. Et combien moins au point
de vue extérieur! Plus tard peut-être une génération plus fortunée,
pour la délivrance de laquelle nous portons par avance le fardeau,
échappera à cette nécessité de la paix armée, qui pèse si lourdement
et depuis si longtemps sur l'Europe. Pour nous, je ne crois pas que
doive fleurir une telle perspective. Un événement qui touche à l'his-
toire du monde, comme la reconstitution de l'empire d'Allemagne, ne
s'accomplit pas complètement dans un court laps de temps. Ce que
nous avons conquis par les armes dans la moitié d'une année, nous
devons le protéger par les armes durant la moitié d'un siècle, si nous
ne voulons pas qu'on nous l'arrache. Là-dessus il ne faut pas nous
bercer d'illusions, nos récentes et heureuses guerres nous ont conquis
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lOtd LE MARÉCHAL COUTE DE MOLTEE
le respect universel, mais aacane sympathie. De toutes parts nous nous
beurtons à cette défiance que l'Allemagne, grandie et forte, prat
devenir dans Tavenir un voisin incommode.
Et, après avoir examiné les sentiments de la Belgique, de la
Hollande, de TAngleterre, de la Ruasie et de TAutiiche, H. de
Moltke continuait ainsi :
Et maintenant, messieurs, permettez-moi de jeter un r^ard rapide
sur notre voisin de beaucoup le plus intéressant. De ce côté-là on a
copié fidèlement nos institutions militaires, en taisant bien entendu la
source originale, et en première ligne le service obligatoire, avec cette
diilérence qu'il embrasse là-bas une durée de vingt années au lieu de
douze comme ici. Le gouvernement français est aujourd'hui assez fort
pour mettre sur pied 1 200 000 hommes de troupes actives et une
armée territoriale d'un million de combattants. Pour encadrer de telles
forces, on a porté de 116 à 152 le nombre des régiments d'infan-
terie, de 164 à 323 celui des batteries, on a créé neuf bataillons de
chasseurs et quatorze régiments de cavalerie.
Suivaient le détail de nos effectifs en temps de paix, le chiflre
toujours grossissant de notre budget de la guerre, et Ténumération
des dépenses que nous nous étions imposées pour accroître notre
état militaire.
Tout cela, messieurs, nous est une fidèle image des sentiments de
la France. Je crois, à la vérité, que la majeure partie des Français se
sent contrainte, ps^r une impérieuse nécessité, au maintien actuel de
la paix. J'en trouve aussi l'assurance dans ce fait qu'un soldat éclairé
se trouve précisément aujourd'hui à la tète du gouvernement français.
Mais une longue expérience nous a appris comment les partis en
France, lesquels ont leur expression à Paris, savent entraîner le
peuple et le gouvernement aux résolutions les plus imprévues. Ce qui
nous arrive de l'autre côté des Vosges est un cri sauvage de vengeance
à propos des défaites rappelées plus haut.
Puis, après en avoir pris texte pour demander une augmentation
d'efl'ectifs, M. de Moltke terminait ainsi :
Je ne sais vraiment pas ce que nous pourrions bien faire d'an lam-
beau de territoire arraché à la France ou à la Russie. J'ai l'espoir que,
pendant une suite d'années, non seulement nous conserverons, mus
nous imposerons la paix. Le monde comprendra peut-être alors qu'une
puissante Allemagne au centre de l'Europe est la meilleure garanUe de
la paix de l'Europe. Toutefois, pour imposer la paix on doit être armé
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LE MiRtCUAL COMTE DE MOLTKE 1017
en gaerre, et je pense que nons nous trouvons emprisonnés dans ce
dilemme^ on de dire qu'étant donnés les rapports politiques de
l'Europe, nous n'avons pas besoin d'une armée forte et prête au
combat, ou bien d'accorder à cette armée ce qu'elle réclame pour l'être.
Beaucoup plus tard, en 1880, le Reichstag avait de nouveau à
s'occuper de l'organisation militaire de l'empire. Les rapports poli-
tiques et militaires s'étaient modiGés durant les six dernières
années; l'Allemagne ne pouvait plus se reposer avec autant de
confiance sur l'amitié de la Russie qu'au temps du traité de Berlin ;
l'armée française avait gagné en qualité et en nombre; la Russie
elle-même avait considérablement accru ses forces combattantes.
C'est pourquoi le grand état-major avait cru nécessaire de déposer
un nouveau projet de loi militaire. Il y stipulait, outre un accrois-
sement d'effectif de 25 000 honmies en temps de paix, que les
bommes de la première classe de la réserve de remplacement
[Ersatzreservé) ^ qui jusqu'ici avaient été dispensés des exercices
annuels, devaient être soumis à quatre périodes d'appel d'une durée
totale de vingt semaines. A cette occasion, M. de Moltke s'exprima
en ces termes sur la situation politique et militaire en général :
Qui pourrait disconvenir que l'Europe ne gémisse sous le poids
d'une paix armée? C'est une méfiance réciproque qui retient les nations
S9US les armes. Yeut-on écarter cette méfiance, qu'on s'explique de
gouvernement à gouvernement, cela vaudra mille fois mieux que tant
d'autres moyens, que cette confusion babélique de fraternisations
internationales et de congrès internationaux, ainsi que tout ce qu'on
invente dans un pareil ordre d'idées. A tous les peuples la paix est
nécessaire dans une égale mesure, et je soutiens volontiers que tous
les gouvernements conserveront la paix aussi longtemps qu'ils seront
assez forts pour le pouvoir.
Beaucoup de gens tiennent le gouvernement pour une sorte de
puissance hostile qu'on ne peut assez restreindre ni abaisser. Je crois,
moi, qu'on doit, par tous les moyens et de toutes façons, le fortifier
et le protéger; un gouvernement dénué de force est un malheur pour
le pays et un danger pour les voisins. N'avons-nous pas tous vu des
guerres éclater, que ni le chef de l'État ni la véritable nation n'avaient
voulues, mais seulement les chefs des partis qui soulevaient, grâce à
leurs orateurs, et entraînaient à leur suite la masse inconsciente, puis
en définitive le gouvernement lui-même. Des désirs de revanche ou
d'annexion, un malaise dû à des motifs d'ordre intérlear, la tendance
à attirer à soi des populations de même race qui, dans le cours des
* Cette catégorie correspond à peu près à nos hommes à h disposition (H. D.)
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1018 U MUÉCHAL GO)ZT£ DE UOLtKK
siècles, ont été absorbées dans tine antre organisation d*État, eed et
autre chose encore peuvent dans Fa^vetiir sascitev de nouilles con-
plicaUons, et c'est pourquoi je redoute de toutes façons qie bous ne
soyons contraints à rester euirassés «lans la lourde arnaire à laquelle
nous ont condamnés et notre développement historique et notre position
dans le monde. Historiquement, en tant que royaume, nous sommes
un nouveau venu dans la famille des États européens, et celui qui tait
intrusion est regardé avec méfiance, aussi longtemps au moins qu'on
met de temps à le connaître.
En ce qui concerne notre position géographique, nos voisins ont
plus ou moins ce que j'appellerais la liberté de leurs derrières; Ds ont
derrière eux les Pyrénées ou les Alpes, ou bien des populations à
demi barbares dont ils n'ont rien à redouter. Nous restons, nous, au
milieu de toutes les grandes puissances, juste au miliev. Nos voisins
de TEst et FOuest n'ont à faire front que d'un seul côté, nous de tontes
parts; ils ont déjà, dorant la paix, une partie importante de leur force
armée détachée sur la frontière, tandis que nos ré^ments restent
également répartis dans tout le royaume. Nous n'avons pas à y cher-
cher des intentions hostiles. Si nos voisins prévoient un danger du
côté de l'Allemagne, ils sont, à leur point de vue, dans leur droit, en
accumulant ces préparatifs; quant à nous, nous devons raisonner
d'une manière analogue.
Suivant son système bien connu, le maréchal entré alors de
nouveau dans une minutieuse énumération des ressources militaires
de la France et de la Russie, passe en revue la durée du service
imposée dans chacun de ces pays, prouve qu'elle est supérieure à
celle de TAllemagne et peut s'écrier : « De quel côté voyez-vous
une menace qui mette la paix en danger? »
Le thème du maréchal est invariable : Soyons forts et nous
répondons de la paix. Faut-il des hommes, faut-il de l'argent? Don-
nons sans compter, il y va de la paix. Y a-t-il hésitation, ombre
d'humeur revôche, alors apparaît le spectre d'une France armée
jusqu'aux dents, agitant la torche de la revanche et prête à tout
oser. Aussi, jamais notre situation militaire n'a été décrite sous des
traits plus flatteurs et n'a paru plus prospère que dans la bouche
de notre vainqueur toutes les fois qu'il a eu affaû-e au Reîchstag;
simple question de grossissement d'optique nécessaire à la circons-
tance et dont nous n'avons pas la naïveté de nous enorgueillir.
Malgré, tout, lorsque M. de Moltke traite de la paix, il n'en parle
pas comme tout le monde, pour en vanter les bienfaits, pour la
donner comme but à ses aspirations, non. Pour lui, TAllemagne est
le factionnaire qui la garde^ qui la fiait observer avec une consigne
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LE MARECHAL COMTE DE MOLTKE 1019
menaçante, qui l'impose, suivant le mot habituel à ses discours.
Dans de pareilles assurances, il y a comme des appels de clairon
qui empêchent d'en jouir avec sérénité. M. de Moîtke, transformé
en apôtre de la paix, nous rappelle ces reîtres déguisés en pèlerins,
on distingue toujours un bout de rapière révékleur ; de môme ici,
la contrainte perce par trop de côtéa pour que le rôle aille au per-
sonnage. Combien je l'aime mieux lorsqu'il laisse éclater sa fougue
guerrière! Comme son âme de soldat se répand alors en accents
grandioses! C'est sans réplique comme la charge qui court soos la
mitraille, c'est tranchant comme une épée, c'est sauvage comme
une évocation sanglante du culte d'Oàn au fond des forêts de
Germanie; oui, c'est bien le souffle qui convient à l'hyorne des
combats, et tel devait être le barde chargé de les chanter.
La paix éternelle, dit-il, n'est qu'un rêve, et pas même un beau rêve.
La guerre est une institution de Dieu, un principe d'ordre dans le
monde. En elle les plus nobles vertus des hommes trouvent leur épa-
nouissement : le oourage comme l'abnégation, la fidélité au devoir de
même que l'amour du sacrifice. Le soldat oiTre sa vie. Sans la guerre,
le monde tomberait en pourriture et se perdrait dans le matérialisme.
J^admets que radoucissement progressif des mœurs doive chercher
à s'opposer à la manière actuelle de faire la guerre. Mais je crois que
l'adoucissement des mœurs seul n'y fera rien et qu'on n'arrivera jamais
à découvrir le moyen de codifier le droit de la guerre.
Dans toute guerre, le plus grand bienfait est d'en finir vite. Dans ce
but, il doit être établi que tous les moyens sont bons, sans excepter les
plus condamnables. En aucune façon je ne puis me mettre d'accord
avec la déclaration de Saint-Pétersbourg, lorsque celle-ci affirme que
Taffaildissement des forces ennemies constitue le seul mode autorisé
de faire la guerre* Non, l'on doit diriger son attaque contre tous les
moyens de secours que possède l'État ennemi, contre ses finances, ses
chemins de fer, ses approvisionnements, même contre son prestige.
XII
Raconter la vie d'un homme à qui la France doit une des pages
les plus lamentables de son histoire n'était pas fait pour tenter
une plume française. Je l'ai voulu cependant, convaincu que,
lorsque l'exemple d'un ennerrd porte en soi de puissants enseigne-
ments, il serait puéril de s'en priver pour taire sa gloire. J'ajoute
que diminuer un homme parce qu'il a été votre ennemi est à la
fois une mesquinerie et une maladresse, car, si le général qui a
présidé à nos défaites n'est pas d'une taille au-dessus de la moyenne,
que dire de nous, les vaincus? Et si, pour répondre à de tels
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10-20 LE MARECHAL COIITE DE UOLTKE
coups, nous recherchions une puérile salisfaction de vengeance
dans une critique dénigrante, tant pis pour la bassesse de notre
esprit, c'est que nous nous défierions de notre vitalité, c'est que
nous craindrions de ne pas voir lever le jour où nous rétorquerons
l'argument dans le même fier langage du canon et sur les mêmes
sanglants sillons. Aussi bien, nous étions trop grands par le passé
pour nous trouver rapetisses au présent sans remède et sans limite;
l'avenir comptera encore avec nous. A cela, j'y crois de toute ma
foi patriotique; j'y croirais malgré l'évidence, et je veux toujours y
croire, en dépit de ce vent de décadence qui passe sur mon pays
pour y semer, au profit d'ambitions malsaines ou véreuses, des
engouements ridicules et néfastes.
D'une vie comme celle qu'on a tenté de retracer, une grande
leçon se dégage, plus saisissante encore aujourd'hui qu'autrefois :
la guerre ne se mène à bien qu'avec beaucoup de travail et beau-
coup de science, une grande suite dans les idées et une méthode
supérieure. En dehors de cela, il n'y a rien que chimères et feux
de paille : le général prédestiné n'existe pas, des hommes ne surgi-
ront plus à l'heure des grandes crises nationales, et on récoltera
pendant la campagne ce qu'on aura préparé durant la paix. Cette
préparation de la guerre est une œuvre tellement gigantesque,
qu'il faut, avant tout, se bien garder de la remettre aux mains de
quiconque touche à autre chose. Dans notre organisation d'État, le
ministre de la guerre ne peut pas s'en occuper sérieusement, il ne
s'en occupe presque jamais utilement, à moins que son esprit n'y
ait été façonné d'avance par un stage antérieur à Tétat-major
général ; la politique l'absorbe, le dévore. Quant à l'emploi de chef
d'état-major général, il a passé partant de mains différentes, qu'il a
perdu toute sa haute signification, et, dans une telle instabilité, il
n'est pas étonnant qu'il soit le plus souvent tenu par des com-
parses. Le ministère de la guerre est une machine surannée, où
l'inanité des résultats est en raison directe de l'encombrement du
personnel. Le ministre y a autant d'ennemis que de directeurs, et
c'est l'institution elle-même qui veut que chaque direction s'isole
le plus possible dans son indépendance. Regardez bien comment
nous procédons; regardez aussi de l'autre côlé des Vosges, et dites
où sont les éléments de force et de faiblesse, de stabilité etjde
stérilité, les gages de défaite ou de victoire? Ahl se dire cela, se
dire aussi qu'à égalité de direction et de volonté, on reprendrait sa
place dans le monde, n'y a-t-il pas, dans cette constatation d'im-
puissance, un châtiment bien cruel de nos fautes et de notre
jactance?
Mais encore, sommes-nous bien en état de voir et de comparer?
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LB MARÉCHAL COMTE DE UOLTKE 1021
Dans un déséquilibrement général comme le nôtre le vertige a son
heure qui peut être terrible et, à des signes avant-coureurs, on
sent qu'il nous guette, si nous ne faisons promptement appel à tout
notre sang-froid. Tenez, même dans les choses militaires, nous ne
nous payons déjà plus que de mots.
L'oflensive, par exemple, ce mot tourbillonne dans l'air, il a pour
lui l'engouement de la mode, on le sert à tout propos, on en veut
partout, jusqu'au jour, je le crains, où on n'en voudra plus du tout,
et ce sera, à n'en pas douter, le seul jour où il en faudra. C'est
qu'il y a là dedans deux choses bien distinctes, il y a le mot, qui
est sonore et qui peut être lancé par le premier ignorant venu, et
puis il y a l'idée, qui est très vaste et dont la conception n'appar-
tient qu'à un génie peu ordinaire. Le mot nous a suffi. Il nous a
été jeté un beau jour par un général aux allures espagnoles, qui
s'en est servi pour y accrocher son panache; il eût peut-être mieux
valu savoir ce qu'il y avait au fond, mais le tempérament français
n'admet pas ces préoccupations chagrines, et puis le panache flot-
tait si allègrement dans le bleu du ciel, et les fanfares sonnaient
si vaillantes, avec une pointe de drôlerie, en revenant de la revue!
11 paraît que telle était l'oflensive qui nous convenait, l'off'ensive
qui se décrète, comme autrefois la sortie torrentielle, qu'on inscrit
dans les nouvelles Instructions sur le combat comme la seule forme
qu'une troupe doive connaître, sans s'occuper si cela jure avec les
réalités de la guerre, rofl*ensive qui criait : A Berlin, en 1870,
l'offensive que débitent en ce moment les camelots sur le boule-
vard, en joujoux soi-disant patriotiques.
Les Allemands ont sur nous cet avantage de chercher l'idée
avant d'accepter le mot. Ils n'ont rien décrété, rien inscrit, rien
prescrit, mais ils ont travaillé avec une telle persévérance, ils se
sont outillés avec une si rare prévoyance, ils ont creusé le déve-
loppement de leur force militaire jusqu'à de telles profondeurs dans
leur pays, que le sentiment de leur valeur, l'excès de leur puissance,
éclatent, débordent, pénètrent jusqu'aux derniers rangs et créent
chez eux ce courant formidable d'idées ofi'ensives, qui prévalent sur
leurs qualités natives, que révèlent toutes leurs manœuvres et que
reflètent tous leurs écrivains militaires. Ecoutez Blume, Scherff*, Goltz,
écoutez-les tous, de toutes leurs œuvres jaillit cet axiome entraî-
nant : Faire la guerre^ c'est attaquer, et le plus audacieux d'eux
tous, le plus fou d'entrain et d'en-avant, c'est encore, malgré ses
quatre-vingt-sept ans, leur maître à tous, le maréchal de Moltke,
parce qu'il reste celui qui tient le mieux encore les fils innombra-
bles de cette préparation, de cette direction, de cet assemblage
colossal, qui constituent la guerre moderne. Lui 3ait que l'oflen-
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1022 LE MÂRÊCHiL COMTE DE MOLTKE
siye ne se crée pas d'un signe, d'un mot jeté à la foule, qu'elle naît
de la force même d'une nation, force gouvernementale, force poli-
tique, force militaire, force financière, qu'elle croît silencieusement,
comme la science des chefs destinés à l'utiliser et que sa révélation
est d'autant plus terrible que le mystère et le silence ont mieux
plané sur son patient développement.
S'il suffisait, pour s'assurer l'oiTensive, de se confier au génie
guerrier d'une race, je sais, ayant eu le très grand honneur d'en
commander, qu'avec des soldats français on irait au bout de la
terre. Oui, et je reprends pour eux tous cette parole que Saint-
Arnaud adressait aux zouaves, le jour de l'Aima : « Vous êtes les
premiers soldats du monde ! » C'est si vrai que, malgré nos dè&îl-
lances gouvernementales, notre délire révolutionnaire, notre absence
de méttKKle, nos imperfections d'organisation, l'inconsistance des
ministres de la défense du pays, l'absence d'initiative de nos états-
majors, toutes choses portant en elles des germes d'infériorité
indiscutable, l'Allemagne nous craint assez pour ne s'occuper que
de nous. Le prince de Bismarck et le maréchal de Holtke n'ont
jamais demandé à ajouter un soldat à leurs effectifs, ou une pierre
à leurs fortei*esses, sans nous montrer du doigt au Reicbstag, et,
tout en faisant la part de l'exagération voulue de semblables
craintes, il me plaît de constater que la Russie elle-même, en regard
de la France, ne semble arriver qu'au second plan, dans l'étalage
de leurs préoccupations défensives.
Malheureusement la qualité du soldat ne peut plus à elle seule
fixer la victoire, le nombre devient un facteur de jJus en plus
prépond^ant, il faut, pour le créer, une sage préparation, de
même que, pour l'utiliser, une habile direction est nécessaire.
Préparation et direction, c'est-à-dire science et travail, et par suite
résolution, voilà tout le secret de l'offensive, mais, en dehors de cela,
en parler à une nation, c'est de l'imposture ou de l'inconscieace.
Dernièrement, lors d'une réunion des officiers de la garnison de
Beriin, M. de Moltke, faisant allusion à la prochaine guerre, a
prononcé ces paroles, qui valent d'être méditées :
La prochaine guerre sera surtout une guerre dans laquelle l&sdence
stratégique et du commandement aura la plus grande part. Nos cam-
pagnes et nos victoires ont instruit nos ennemis, qui ont, comme
nous, le nombre, Tarmement et le courage.
Notre force sera dans la direction, dans le commAndement, en un
mot dans le grand état-major, auquel j'ai consacré les derniers jours
de ma vie. Cette force, nos ennemis peuvept nous l'envier, mais ils ne
la possèdent pes.
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12 lAIEGOAL COMTE DE MOLTILE 1023
Hélas! il n'y a riai à répondre. Eu h, faisant âienne, M. de
Uûhke a. fadt de ia situation âe chef d'état-major général une
situation militaire unique aa Hionde. Il a été la pensée militaire de
la Prmsse depuis trente ans, la pensée qui veille à tout, qui prévoit
tout, qui dirige tout. Il a conçu, fondé, organisé la Téritabie école
du haut dommandeiBent, si Men que son oeuvre ne peut pas périr
avec lui» elle n'a même pas périclité un instant lorsqu'il en a
remis, en partie, le fiatrdeau au général de Waldersee. C'est de
. c^te éducation de Télsat-major prusaen si patîeaiBoenl, si iatelU*
gemment suivie, qu'il e^t fier surtout, et il en a le droit, car l'cravre
est sienne, et elle est immtnse.
Dans sa vie les paroles tienaaent peu de place, elle est toute en
actes. C'est ce qu'indiquait sa fière réponse à un journaliste, qui le
priait de lui confier quelques traits de sa longue carrière pour les
publier : « Ne ckercbez pas, il n'y en a pas ; dans ma vie, il n'y a
que des dates. »
Toutefois, on ne peut parler de l'œuvre de M. de Moltke sans
cendre hommage à son royal collaborateur.
Séparer le maréchal de l'emperetir Guillaume, faire à chacun sa
part de gloire dans ce merveilleux édifice qui absorba leur vie et
cpii s'appelle l'aimée ailemande, reste un problème difficile à
résoudre pour la justiee de l'histoire. A mon sens, elle fera bien
d'y renoncer. Le souverain et le chef d'état-major général sont
rivés l'un à l'autre dans cette vie et par-delà la tombe; voyez, la
BEiort elle-même hésite à les séparer, l'âge les glace de plus en plus,
leurs traits prennent l'immobilité de la pierre et, si la flamme de
leurs yeux s''éteignait tout à coup, on croirait voir déjà les statues
que l'AUesiagne, d'un élan enthousiaste, dressera aux deux guer-
riers, à qui elle doit d'être. La vérité, c'est qu'ils se complétaient
l'un par l'autre. Les grandes visées militaires, la création de la
mobilisation moderne, l'invention des concentrations par voie ferrée,
rélaix)ration des plans de guerre, appartiennent en propre à M. de
Moltke. Tout cela rentre dans les attributions du chef d'état-major.
Mais l'empereur, lui, est bien le seul, le véritable chef de l'armée,
il l'aura été jusqu'à sa mort. Sa grande passion a été l'armée, dès
qu'il s'agit du soldat, rien ne le rebute; aucun détail d'organisation,
de tenue, de règlement, si mince soit-il, qui ne lui passe par les
mains; il dédde tout lui-même, et puis il a l'œil à l'exécution; c'est
du caporalisme, si l'on veut, mais les armées ne valent qae par la
minutie des détails. Les soldats de Napoléon ne l'avaient-ils pas
surnommé : le Petit Capoi*al?
Avant de monter sur le trône, Tempereur Guillaume avait déjà
discerné la valeur de M. de Moltke; dès qu'il le put, il te mit à la
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102i LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKE
tète de Tétat-major général. En toute occasion, il l'appuya, il le
soutint, il s'honora de ses consdls, et si le maréchal est devenn le
grand homme de guerre que l'on sait, il le doit sans aucun doate
à la haute fortune qui le plaça auprès d'un prince doué du sens
militaire le plus élevé.
La dernière fois que je les vis, — l'empereur et le chef d'état-
major général, — c'était en 1883, aux manœuvres du XI* corps,
près de Hombourg. Il y avait bien là i5 000 hoounes, car, presque
seul de tous les corps d'armée allemands, le XI* compte trois di-
visions, grâce à l'adjonction de l'unique division hessoise. Le cadre
était donc bien celui qui leur convenait. La revue fut splen£de, les
manœuvres furent remarquables. Au cours de celles-ci, j'eus l'occa-
sion de voir fréquemment l'empereur, qui était naturellement le
point de mire de toutes les curiosités. Il se prêtait d'ailleurs avec la
plus grande bonté à l'empressement du public, jusqu'au moment
où il devait descendre de cheval, à la fin de la mancBuvre, pour
regagner en voiture son cantonnement. Alors seulement on écartait
la foule, afin de ménager la coquetterie militaire du souverain qui
ne mettait plus pied à terre aussi facilement qu'autrefois. Lorsqu'il
passait ensuite tout droit dans sa Victoria, avec sa grande capote
verte boutonnée à l'ordonnance, fumant sa longue pipe de porce-
laine, grave, mais le sourire bon et l'œil doux, il avait bien l'appa-
rence de l'homme satisfait du devoir accompli et de la tâche menée
à bien avec la plus scrupuleuse conscience et, quelle qu'ait pu être
l'amertume des souvenirs, il n'est pas un soldat qui ne se fût indiné
d*instinct devant ce grand vieillard portant tout près d'un siècle et
resté depuis Waterloo, où tout enfant il commençait déjà à venger
sur nous son pays, le type admirable de toutes les vertus du soldat.
Le chef d'état-major général n'accompagnait pas l'empereur» il
suivait les manœuvres pour son compte, gardant son indépendance,
afin de voir plus à l'aise.
Un jour, un général déboucha, suivi d'un petit étatHOdajor, dans
un chemin de culture, près duquel j'examinais un régiment d'in-
fanterie massé en réserve. Le chef de ce ré^ment se porta au galop
au-devant du général, salua, se nomma et nomma son r^iment.
C'était le maréchal de MoUke, qui remercia d'une inclinaison de
tète, jeta un long regard sur la troupe et s'éloigna. Je n'avaôs pas
eu de peine à le reconnaître; c'était bien cette tète inoubliable de
moine militaire, ce regard bleu et froid comme l'acier, cette obsti-
nation, source des grandes choses, gravée en rides profondes sur
ce front méditatif, cette grande taille voûtée sous l'effort du labeur
incessant, cette insensibilité, cette inflexibilité de tout l'être si
nécessaires à l'homme de guerre, à l'homme de fer.
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LE MARÉCHAL COMTE DE MOLTKC 1025
Ces deux grandes figures, — l'empereur et le chef d'état-major
général, — cette fois-là encore, je les revis passer soiis les arcs de
triomphe de Francfort, tout enguirlandés de bleuets >, et dans Tem-
brasement du Niederwald. Francfort, cette ville qui avait senti si
lourdement la main de la Prusse, humiliée par ManteuOel comme
ville ne le fut jamais, frappée d'une contribution de guerre écra-
sante, puis déchue de ses franchises et annexée par le vainqueur,
elle était là, pavoisée avec un soin jaloux, n'ayant pas assez de cris,
de démonstrations enthousiastes pour fêter ces conquérants à qui
elle devîdt de n'être plus Francfort la libre cité, inviolable comme
la diète de l'Empire qu'elle abritait jadis dans ses murs. Et des
lignes de feux couraient de collines en collines, serpentaient le
long du Rhin, semblant rappeler à la vie les somptueuses ruines
qui les décorent. Ces ruines que nous avons faites, on eût dît
qu'elles s'animaient pour l'inauguration de cette colossale statue
que l'Allemagne élevait à ses victoires, et qu'elles allaient sourire
à cette Germania qui incarnait enfin leur vengeance satisfaite ! Et,
de loin en loin, les villes émergeaient fantastiques dans une immense
flamme de Bengale, et les chants patriotiques montaient, dans une
note calme et profonde, au milieu de cette atmosphère de fête, où
tout respirait la joie et l'ordre, la dignité et la puissance d'un peuple.
Alors, fatiguée de l'obsession de cette grandeur douloureuse,
ma pensée se réfugiait aux rives de la Loire, la neige craqusdt sous
nos pas, les coups de fusil sonnaient tristes et étouffés sous ce ciel
d'un gris mortel, c'était la retraite sans répit et sans espoir. Nous
luttions pourtant pour nos foyers, au cœur même de cette France
qu'on nous arrachait par lambeaux, mais c'est un mauvais champ
de bataille que la patrie, on est trop près des siens. Nous n'avions
jamais bien su la défendre qu'en portant la guerre chez l'ennemi;
la preuve, elle était tout autour de moi : il n'était pas un de ces
noms des rives du Rhin qui ne sonnât à mon oreille comme un
rappel de nos triomphes passés. Notre tempérament de soldat
avait-il donc dégénéré? Cela, qu'on se le dise par le monde, sera,
de nos vieilles qualités françaises, la dernière qui nous quittera et,
grâce à Dieu, pour mon pays il y a de la mai^e dans l'avenir. Non,
si une Getmania inaugurée sur nos désastres dominait le Nieder-
wald en ce moment, c'est que notre armée, succombant sous le
poids des fautes d'un gouvernement ^oublieux de sa mission, ne
s'était pas trouvée prête à faire honneur à sa maxime habituelle,
dont l'ennemi s'était emparé résolument : Faire la guerre^ c'est
attaquer. ***^
^ Le bleuet est la fleur favorite de Tempereur Guillaume,
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MESSIEURS DE CISAY*
IX
Comme le carnaval s'avançait, les fêtes se multipliaient. On avait
peine à suffire aux invitations. On se plaignait cTêtre surmené. Mais
on ne manquant à rien et, Fentraînement aidant, on trouvait moyen
de suffire à tout. Une foule de gens qui, au commenœment de
l'hiver, avaient juré de rester chez eux, subissaient cet entraîne^
ment. La saison était vraiment brillante. MM. de Cisay sortaient
beaucoup. Le marquis se laissait faire assez volontiers, ses goûts
le portant vers tout ce qui était joie et mouvement. Les bruits de
mariage allaient leur train. Chaque jour en voyait éclore. On
parlait beaucoup de l'union probable du vicomte Bernard avec
M^* Fulston. Des intimes qui y avalent fait allusion devant le comte
avaient reçu pour réponse un sourire. On savait que les de Qsay
allaient souvent chez TAméricaine. Le marquis lui-même y était
retourné plusieurs lois.
Un jour, cette nouvelle parvint aux oreilles de Frumand. Il en
bondit :
— NonI s'écria- t-il, non! ce n'est pas possible!
On lui cita des faits. Il en fut frappé.
— Mais non, se répéta-t-il à lui-même. Bernard aimait une pro-
vinciale, il me l'a dit. Je le connais...
Et se mettant en colère, à la seule pensée que ce mariage pour-
rait être vrai :
— Ah ! c'est à désespérer du monde entier !
Le comte de Cisay semblait de plus en plus pressé d'en finir.
Le marquis, au contraire, par répugnance instinctive, gagnait du
temps. Bernard n'avait changé ni d'humeur ni d'attitude. Il avait
assez de force de caractère pour demeurer impénétrable. La seule
chose qu'il ne pût dis^muler était un état de souffrance qui lui
enlevait la gaieté de son âge et de son caractère. Le marquis et le
comte n'osaient ni l'un ni l'autre l'interroger à fond. Peut-être
trouvaient-ils cela malhabile; peut-être le caractère de Bernard
leur .en imposait-il à leur insu. Le marquis avait toujours, à înter-
* "Voy. le Correspondant des 10 et 25 novembre, et 40 décembre 1887.
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MESSlEUaS M dSAT 1027
valles, des révdtes soudaines qui épouvaotaient jRodolphe. Ces
boutades lui prenaient surtout quand il avait revu de plus près
M"' Fulston.
— Mais il y a de quoi enrager» disait-il, quand on les r^arde
l'un après l'autre : Bernard qui est un chef-d'œuvre de la nature;
et elle qui a Tair d'un gros hanneton, la tète au ventl D'sûlleurs,
il est visible qu'elle ne lui platt pas. 11 a l'air malheureux comme
un câble quand nous le traînons chez elle.
•— Elle lui plaira plus tard, mon père.
— Jamais de la viel Je t'en réponds à l'avance.
Le comte fit un geste qui voulait dire ; Il n'y a pas là de quoi
se préoccuper. E^ tout haut :
— Que vx>uIez-vous, mon père, au bout de quelque temps on ne
voit plus la figure de sa femme, c'est connu.
— C'est c^nnul.*. Mais c'est là une théorie à faire fuir h.. On
la voit double, au contraire, double et triple, et quelquefois môme»
en se multipliant, ça empire I
-^ On ne ia voit plus, continua Rodolphe, et on lui sait gré toute
sa vie de vous avdr apporté F aisance, le luxe, tout ce qui fait lé
charme de l'existence.
— Il y a difiiérents charmes, pensa le marquis.
— Songez donc, mon père, que sa dot est ^orme. Ne voyez-vous
pas quelle aisance, quelle supériorité, une pareille fortune va nous
redonner? Bernard pourra prétendre à tout.
— A quoi veux-tu qu'il prétende, une fois marié?uLe rèves-tu
président de la république, par alliance avec les ÉtatMJnis?
Le comte fit un geste vif :
— Ne plaisantons pas, je vous en conjure. C'est trop grave.
C'est notre avenir à tous, c'est notre vie que nous jouons en ce
monaent.
— Allons, bon I nous voilà dans le drame.
— Mais c'est vous qui en faites. Moi, je oe prétends qu'à une
chose très simple, qui est de faire fadre un bon mariage à mon fils.
— Dis... un riche marii^e.
— Si vous le voulez. A mon sens, il n'y a que ceux-là de bons«
Et en somme, je ne vois pas ^uels sacrifices apus avons à faire,
car elle est très bien, cette jeune fille, elle n'est ni borgne ni boi-
teuse» ni...
— Il ne faudrait plus que celai
— Elle a une belle santé, un air aimable...
Le marquis s'échaulEatt. U avait pris son chapeau et, à mesuie
que Rodolj^e faisait son énumératioft, U s'avançait v^rs la porte à
peitits pas saccadés. En mettant la main sur le bouton, il se retourna
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1028 MESSIEURS DK CISUT
— Tiens, Rodolphe, il me vient une idée. Épouse-la donc*
puisque tu es veuf...
Le comte resta attéré. Tant de légèreté le suffoquait. Sur le
moment, il ne trouva rien à répondre. Quant au marquis, il avait
pris la porte, et on l'entendait tmverser l'antichambre en sifflotant.
— Il ne faut pas se le dissimuler, murmura le comte. Il n'y a que
moi ici qui aie le sens commun.
Plus que jamais, il s'enfonça dans ses réflexions, dans ses projets.
Se sentant fort et très sûr de lui-même, il se rassura :
— Il suffit d'une boussole pour conduire un navire.
D'ailleurs, M. de Cisay sembla n* avoir attaché aucune importance
à leur conversation. Il n'en reparla pas et continua d'agir comme
par le passé. Une fois même il fit l'éloge de M"' Fulston devant
Bernard. C'était à n'y rien comprendre.
— Sa tête tourne comme le vent, pensa le comte. Rendons-nous
maître du vent, et filons vers le port.
Un matin, le marquis rentra déjeuner tout guilleret, tout joyeux. II
jeta sur la table trois jolies cartes bleues, avec une couronne an cmn :
— C'est pour mardi. Soirée intime chez ma vieille amie la com-
tesse de Ferrand. Voilà nos invitations qu'on vient d'apporter.
Bernard avança la main. Son front se colora. Il décacheta vite et
s'absorba dans la lecture, peu compliquée pourtant, de sa carte im-
primée. Le comte avait froncé le sourcil. Le marquis riait.
M""' de Ferrand était, en effet, une vieille amie de la famille. C'était
une digne femme, très respectée. Elle avait beaucoup connu et beau-
coup aimé la marquise, avec qui elle était même un peu parente, et
elle était restée liée avec M. de Cisay, par sympathie de caractère et
par religion de souvenir. Mais, grâce à une singulière coIadJence,
elle était en même temps la marraine de Jeanne d'Oyrelles, et le
comte ne l'ignorait point, et Bernard le savait parfaitement. Cbaqae
année, aux environs du carême, un peu avant et un peu après,
M"' d'Oyrelles ven^t avec sa fille passer six semaines à Paris,
diez M"' de Ferrand. C'était l'occasion de distraire Jeanne, de la
faire assister à des cours supplémentaires, à des concerts, à des
sermons, et même à quelques soirées depuis qu'elle était en âge
de voir le monde. .M*" de Ferrand appréciait M"' d'Oyrell^, qu'elle
connaissait d'enfance, qu'elle avait suivie à travers de courtes
années de bonheur et de longues années de chagrin; elle s'était
fait une joie de l'aider dans F œuvre si complexe de réducatlon
d'un enfant. « C'est un peu ma fille, disait-elle en parlant de
Jeanne. » L'été, elle allait à son tour en villégiature à la Gerbière,
et sa présence créait un lien de plus avec les de Cisay. SI** de
ferrand voyait peu de monde. Elle lisait beaucoup, die aimait
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MESSIEURS DE CISAY 102^
Tart et faisait de fort jolies aquarelles. Son mari, qui é(ait mort
depuis quelques années seulement, avait été un collectionneur.
11 avait réuni de vieilles faïences, de vieux bahuts, de vieilles tapis-
series, le tout avec beaucoup de goût et une véritable science d'anti-
quaire. Aussi l'appartement de M"® de Ferrand était un vrai musée.
On n'avançait pas à regarder les choses curieuses qui s'y trou-
vaient groupées. Il en sortait un parfum de vétusté dû aux objets,
à l'aspect grave et un peu recueilli de chaque pièce, à un ordre que
rien ne troublait et à l'apparence même de la maîtresse de maison.
M"' de Ferrand n'avait jamais été mère. C'était une grande
ligure, pâle, allongée, avec des yeux très doux, des manières
parfaites, des mains effilées, aux tons de cire, et une sorte de
lenteur monacale dans ses moindres mouvements. Elle était de ces
gens qui font bien tout ce qu'ils ont à faire, mais auxquels il suffit
de peu pour remplir une journée. Pourquoi se serait-elle pressée?
Rien dans sa vie n'avait jamais sollicité son activité, et les goûts de
M. de Ferrand le portant aussi vers ce qui était tranquille et raffiné,
ils s'étaient arrangé l'existence la plus perfectionnée du monde,
existence qu elle avait continuée depuis son veuvage. Chaque chose
avait donc sa place : les objets, les amis, les études, la charité, les
petits voyages, toujours les mêmes, et les causeries quand arrivait
le soir. Car M""' de Ferrand causait fort bien. Plus instruite que la
plupart des femmes, et en des branches diverses, n'ayant rien
d'inopiné, rien de trop personnel, elle s'entendait merveilleusement
à faire valoir son interlocuteur, à lui donner la réplique, à l'écouter
et surtout à le mettre sur un terrain favorable. Son esprit ne visait
pas au brillant et par là même ne choquait jamais. Elle glissait, ne
heurtant pas plus les idées des autres que les faïences des tables.
Cela ne l'empêchait pas d'avoir sa manière de voir; elle n'apportait
même aucun changement dans ses dispositions morales pas plus
que dans ses installations extérieures, mais la forme était d'une
aménité, d'une facilité, qui lui avait créé une réputation à part.
M"' de Ferrand était une autorité. On comptait avec elle.
Quand Jeanne arrivait, toute cette tranquillité s'agitait un peu.
Sa jeunesse, son entrain, jetaient une lumière dans ce clair-obscur,
lumière qui allait éveiller un rayon jusqu'au fond sculpté des vieux
bahuts. D'ailleurs, par un contraste assez fréquent, M"*** de Ferrand
aimait les natures expansives : « Tu me réchauffés, » disait-elle à
Jeanne. Car c'était une de ses manies d'être glacée jusqu'au cœur
de l'été.
Jeanne, ayant naturellement l'esprit très ouvert, comme elle
avait les yeux, avait beaucoup profité des divers talents de sa mar-
raine. Son goût s'était formé au contact des vieilleries artistiques*,
25 DâcBXDRB 1887. 66
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1030 MESSIEURS D8 CISAT
Son intelligence s'était fortifiée en entendant causer. Elle des*
sinait avec M"* de Ferrand, et sa mère, habile à faire sortir un
aiseignement de toute circonstance, redressait, échauffait, expli*
<}uait ensuite avec elle ce qu'elle avait vu et entendu. Il n'y avait
pas jusqu'aux objets du musée qui n'eussent contribué à Téducatioa
de Jeanne. Parfois on la trouvait pensive devant une statuette on
même devant une fine sculpture qui courait le long d'une armoire.
Elle avait eu des colloques avec les bergères en tapisserie et des
eQVolements avec les grands oiseaux qui montent au-dessus des
roseaux. Émotions vagues, rêves d'enfant, pendant lesquels Tâme
se fonne et le souvenir se creuse. Sillon inefiaçable où poussera
ensuite le grain de la vie.
Cette année-là, quand Jeanne arriva, M"""* de Ferrand eut un
étonnement. Elle la trouva tout d'un coup si jolie, si faite, qu'elle
lui demanda naïvement :
— Mais quel âge as-tu donc?
— Dix-neuf ans, marraine..., vous savez bien.
— C'est juste. Je n'y pensais plus.
Non, elle n'y pensait plus. Elle croyait peut-être que cette enfant
lilait demeurer à la même place, comme les bibelots de son mobilier,
et elle était tout étonnée de voir qu'elle s'était épanouie. Elle se
mit donc à la traiter en grande jeune fiUe et déclara que le temps
était venu de donner une soirée chez elle à l'intention de Jeanne,
projet qu'elle étudiait depuis longtemps et qui lui parut à point
pour se réaliser.
Ce fut un événement. Il fallut déménager certains meubles. H
fallut poser des lustres sans endommager les panneaux. Pour per-
sonne au monde, si ce n'est pour Jeanne, M"""" de Ferrand ne se fût
donnée une peine semblable. Mais elle voulait que sa réception fût,
comnoe elle-même, très parfaite, et elle y apporta tous ses soins.
D'ailleurs Jeanne T aidait et la récompensait à chaque instant. Per-
sonne ne s'entendait mieux à transporter un objet fragile dune
main adroite et légère, à relever une portière, à placer des fleurs,
et surtout à montrer sa joie, ce qui était pour M°® de Ferrand un
remerciement perpétuel. Les invitations avaient été, conmie le reste,
étudiées et choisies. Elles étaient peu nombreuses, mais triées
sur le volet, et faites de façon qu'on fût flatté de les recevoir.
Aussi, personne ne refusa. Personne : pas même le comte Rodolphe
de Cisay, qui en aurait eu fort envie. Il dut se résigner, et accepter.
Beaucoup de raisons l'y forcèrent : la situation personnelle de
M"'*' de Ferrand, l'impolitesse notoire qu'il y aurait eue à ne pas se
montrer chez elle alors qu'on allait partout ailleurs, les vieilles rela-
;tions du marquis, la crainte de se heurter en résistant à une volonté
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1 j
lusssiEURS De cmr io3i
arrêtée de M. de Cîsay, et enfin le voisinage de campagne avec
M""' d'Oyrelles &t le désir de garder des relations mondaines d'au-
tant plus courtoises, que les relations intimes le deviendraient moins.
D'ailleurs la soirée promettait d'être charmante, et elle le fut eu
effet. Il n'y avait pas beaucoup' de monde, les salons étant petits
et M°® de Ferrand détestant la cohue. Mais quel joli ensemble!
quel goût discret I Les gens se connaissaieQt, et la plupart depuis
longtwnps. On se sentait à l'aise, on se retrouvait avec joie, et la
maîtresse de maison ondoyait de l'un à l'autre avec sa souplesse
de corps et d'esprit. Peu de danseuses : trois ou quatre jeunes
femmes et autant de jeunes filles. Mais c'était la fine fleur d'un
monde élégant dans lequel M"*** de Ferrand avait toujours vécu. Le
xnarqois rayonnait. Dès les preniiers pas, il ressentit un tel bien-
être, qu'il se prit à regarder autour de lui pour savoir d'où cel^
lui venait. Certes, pendant ce dernier hiver, il en avait vu des soirées
et des fêtes; mais aucune qui eût ce charme, dû à la personnalité
intelligente de sa vieille amie. Peu à peu la gaieté naquit, et d'au-
tant plus sincère qu'on ne l'avait point forcée. Plusieurs des jeunes
gens et des jeunes filles, amis d'enfance, s'appelaient par leur
petit nom. Et les grands parents ne s'en étonnaient guère, occupés
qu'ils étaient k repasser entre eux de vieux souvenirs de jeunesse.
Là, point de chocs, point de heurts. Mots et gestes, tout était
d'accord. Les femmes savaient de quel ton il fallait parler aux
hommes. Peut-être, au fond des choses, y avait-il, comme partout,
des rivalités vivaces. Mais c'était enveloppé de velours.
Le marquis s'en donnait à cœur joie de causer. Tout vieux qu'il
fût, il était encore très brillant. 11 portait le frac avec une désinvol-
txive que de plus jeunes pouvaient lui envier; il avait l'œil vif; son
teint, un peu chaud, rajeunissait sous la lumière, et les deux touffes
de cheveux blancs, légèrement poudrés, qu'il £a.isait savamment
iKHiffer à la hauteur des tempes, étaient d'une coquetteiîe, d'une
élégance, d*un raffinement! U avait toujours des succès, c'était
yiâible. On l'entourait. M"*® de Ferrand lui consacrait tous les
loisirs dont elle pouvait disposer.
— Mon Dieu! que votre Bernard est charmant, lui disait-elle à
mi-voix. Que vous devez en être fier! C'est une flatterie vivante à
votre endroit.
" — Ne me le dites pas; je serais tenté de le croire...
' — C'est très original de vous voir tous les trois réunis! Cela
prête aux études comparées, aux études sociales. Je m'étonne que
M. Le Play ne vous ait pas déjà croqués.
— Non. Comme famille souche nous ne sommes pas un exemple»
Mais tels que nous voilà, nous représentons un siècle.
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1032 MESSIEURS DE OSAT
— C'est vrai.
— Oui, oui. J'y ai souvent pensé. Il faut trois de Cisay pour
faire un siècle. Tant bien que mal nous faisons le nôtre. Il n'est
pas fameux, mais c'est égal ; comme vous le disiez tout à Tiieure,
il finit mieux qu'il n'a commencé/
— Je n'ai pas dit cela. Vous me faîtes parler.
— Non, je pense tout haut pour vous et pour moi. Nous sommes
en progrès, c'est évident, et ma génération était elle-même en pro-
grès sur le dix-huitième.
— Ah! vous croyez? dit-elle en souriant.
— Je me rappelle fort bien mon père. Il avait de diables d'idées
libérales. Il était voltairicn comme la Prusse, et quand il parlait
de mon grand-père et de mon bisaïeul, ce n'était point pour édifier
le prochain.
— Vous dites cela avec une fierté...
— Ce n'est pas ma faute. II est clair que tout le monde n'a pas
des ancêtres, et que ceux qui en ont ne peuvent pas les refaire.
— Et puis, vous en avez d'autres. Sous Louis XIV, il doit y
avoir des braves?
— Oui, ces trois-là savaient leur affaire. C'étaient des batailleurs,
toujours l'épée en main. Il n'y a que le dernier qui, sur la fin de sa
vie, très gêné de ses blessures, avait un peu tourné aux lettres.
— Je suis sûre que Bernard aime beaucoup fouiller vos vieux
papiers?
— Oui et non. Il est surtout occupé de l'avenir.
M"' de Ferrand devint attentive :
— Comment cela?
— Ohl il a d'étranges idées... des idées neuves, n est un pai
épris d'idéal, mon Bernard.
— Ce n'est pas un tort
— Il sait qu'une aristocratie a des devoirs sociaux, qu'il faut que
la noblesse reprenne sa place, à la tête de la société, et pour câa,
il veut s'employer à la régénérer, par l'exemple, par rhabitation
constante dans ses terres, par des œuvres qui se sont fondées^dans
ce but. Je les entends, ces jeunes gens qui se disent entre eax :
« Nous allons reconquérir le sol de la France, pied à pied, comme
les chevaliers, nos ancêtres, l'ont conquis sur les païens I... »
— Bravo ! bravo I s'écria M" • de Ferrand. Comment s'y prennent-ils î
— Ils s'associent, ils se groupent, ils mettent en commun leur
zèle et leurs idées.
— De mieux en mieux. Il faudra que je le fasse causer là-dessus.
Je ne savais pas qu'il fût si lancé.
— Ohl il est en plein dans le mouvement. Rodolphe en rit. Moi,
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MESSIEURS DE dSJLT 1033
qui n'en aurais pas fût autant et qui me suis ladssé vivre sans me
demander pourquoi, je ne puis m'empëcher de trouver l'idée géné-
reuse, oui, généreuse, et même brave. Je ne m'étonne pas que
Bernard s'y soit donné, car, en le voyant agir, j'ai quelquefois des
regrets, comme les vieux chevaux qui entendent sonner la charge.
— Et ses amis pensent comme lui?
— Ses amis sont enragés. Us ont d'ailleurs une conception très
large de ce qu'ils appellent Taristocratie. Ils y admettent tout ce qui
s'élève au-dessus de la masse par la supériorité de l'intelligence ou
la hauteur des doctrines.
M""' de Ferrand eut un sourire, puis elle resta pensive.
— Vous avez raison, dit-elle enfin ; le siècle menace de bien finir.
Au même instant la robe blanche de Jeanne qui dansait, la frôla.
Elle leva les yeux. Le marquis en fit autant. Jeanne dansait avec
Bernard, sur l'épaule duquel elle s'appuyait légèrement. Il la sou-
tenait, l'enveloppant de son bras. Il y avait en eux tant de jeunesse
et une si parfaite harmonie, qu'on ne pouvait les regarder sans
éprouver cette émotion rapide et sûre qui nous saisit devant n'im-
porte quelle émanation de la beauté. Le marquis, peu habitué à se
contndndre, se pencha à l'oreille de M""' de Ferrand :
— Me permettez-vous de vous dire ce que je pense de votre
filleule?
— Oui. Vous pensez comme moi : c'est une bouffée de printemps.
Je le sais d'avance. Quand elle arrive, f ai l'instinct de me mettre à
la fenêtre pour entendre chanter l'hirondelle.
Le marquis se tut. Elle exprimait ce qu'il avait ressenti. Son
regard suivit Jeanne et Bernard que la valse avait entraînés plus
loin. Jeanne était vêtue simplement. Msds la légèreté et la blancheur
de sa robe convenaient à son genre de beauté. Elle avait une tûUe
à elle, faite de souplesse et d'un modelé ferme et élégant, une taille
qui n'était point un corset. Ses cheveux blonds, très relevés, sem-
blaient retenus par une aigrette de fleurs piquée au sommet, et
cette aigrette était une branche de cerisier sauvage. Tout en dan-
sant, elle causait, car la danse lui semblait si naturelle et si facile,
qu'elle n'avait pas besoin de s'y appliquer. On voyait ses lèvres
s'entr'ouvrir, ses dents briller, et son regard, sur lequel s'abais-
saient et se relevaient les paupières, son regard souriait en même
temps que sa bouche. Bernard! Bernard n'étidt plus le même
homme. Son visage était transfiguré. Le reflet d'un bonheur intense
courait sur toute sa personne. Ils causaient. Jeanne parlait de
guignes. Pourquoi? Elle avait une façon délicieuse de prononcer
ce mot de guignes, une façon de loriot « qui mange des cerises
et laisse les noyaux. »
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lOM MfigSIEUBfi DB (SAkT
M*^ de Ferrand, qni la regardait encore, soapira Tagoement:
— Quand je la vois si parfaite, dit-elle au marqvis, je tremUe,
parce que ces femmes-là ne sont point de la terre. Elles y soaffir^t
ou elles y meurent. Vous le sarez, mon pauTre ami.
M. de Cisay ne répondit pas ; soit que cette comparaison Veut
attendri, soit que sa pensée fût ailleurs. Jeanne et Bernard rere-
naîent vers eux. C'était le tour de Bernard de parler. Ce qull
disait les amusait tous deux^, car ils riaient du même rtre.
— C'est étrange, pensa le marquis. Il est redevenu hû-raèine.
Voilà mon Bernard retrouvé.
Ils arrivaient près de M*' de Ferrand. Jeanne s'arrêta, sans
quitter le bras de Bernard. Elle se tourna vers IL de Cisay :
— Nous parlions de vous, monsieur le marquis.
— De moi! fit-il, tombant des nues.
— Sans doute. Cela vous étonne?
— Un peu, mademmselle Jeanne.
Le bon marquis s'épanouissait. Déjà charmé, il ne résistut pdnt
à l'enchantement de ce jeune bonheur, de ce double bonheor qui
éclatait sous ses yeux; il avait la bouche ouverte pour un compli-
ment, et Jeanne avait trouvé moyen de remuer son vieux cœur.
Biais quelqu'un s'était approché, quelqu'un qui commeoçait de
causer avec M"* de Ferrand et qui salua Jeanne, non sans céré-
monie. C'était le comte de Cisay. Il fit sur son père l'efiét d'an
seau d'eau froide. Bernard lui-même eut comme un frisson; Vent
d'hiver qui fit rafle de sa gaieté.
— Comment va votre âne, mademoiselle Jeanne? demanda le
comte. S'est-il amendé?
Ce n'était rien, sans doute. Nais c'était dît mir un ton si sec, si
mordant, qu'on ne pouvait manquer de s'en frm^ser.
Jeaaine répondit quelque phrase banale ; sans savdr pourquoi, efle
était devenue triste. On eût dit que du beau cerisier qui planait sur
leurs amours, les oiseaux venaient de s'envoler à tire-d'aile, et, que,
dans leur frayeur, ils avaient jeté i terre les fleurs fratches et toute
la nei^ d'avril. Pourtant, le marquis essaya de réagir. Il fut d'au-
tant plus aimable que Rodolphe avait le regard plus dur. M*' de
Ferrand avait promené ses yeux clairs de l'une ài'autre génération des
de Qsay. Sans se hâter, comme d'habitude, elle se faisait une opiniott.
La valse était fraie. Bernard dut reconduire Jeanifê. Il jouissait
encore de la sentir près de lui. Mais ce n'était phis le (<A élan qui
l'avait saisi en entrant, ce n'était plus l'ivresse irraisonnée qu'il
n'avait pas même pensé à combattre. La flgure du comte s'était
levée, stricte et impérieuse entre Bernard et son bonheur. L'idée
de l'argent, cette horrible idée, sonnait à ses oreilles, conme on
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MESSIEURa DE GISàY 1035
^ias, avec des tintements, métalliques qui lui étaient odieux.
Quand il eut quitté Jeanne, il se retint dans un petit salon d'où
il pouvait la voir encore. C'était le coin aux livres» un boudoir où
M"^ de Ferrand recevait ses in^times. Elle y avait réuni ce qu'elle
possédait de plus exquis en fait d'œuvres d'art, et n'avait pas eu le
courage de le déménagea à l'occasm de la soirée» de sorte qu'on
n'y dansait pas.
Bernard s'affaissa dans un fauteuil, il regarda noncbalanunent le
petit salon qui n'avait point un air de fête comme le reste de l'ap-
partement. Oa voyaU qu'on s'y était tenu tout le jour. Un ouvrage
en broderie peiidait au bord d'une table et sur un cbevalet, dans un
angle, un dessin était âbaucbé. Bernard s'en approcha. C'était la
Gerbière, peut-être l'ceuvre de Jeanne dans la (krnière après-midi.
n se tint debout, attentif aux moindres détails et cherchant oelle
qu'il aimait entre les arbres et les toureUes. Il s'onMiait encore une
fois dans une conileDDplation. Rêveur incorrigible, oiseau de trop
large envergure qu'un coup d'aile enlevait. Un bruit de voix le
rappela subitement à lui-même. Deux personnes venaient d'entrer
dans le petit salon pendaut qu'il avait le do& tourné : M""* d'Oyrelles
et le comte de Cîsay. Ils causaient. Elle avait voulu lui montrer une
tapisserie et ils étaient venus ensemble jusque-là. Tous deux, en
surprenant Bernard, eurent un étonnement. Tous deux s'aperçurent
qu'il regardait le dessin de la Gerbière et même qu'il rêvait en le
regardant. Mais m l'un ni l'autre ne le naontrèrent. Bernard seul fut
confus et troublé, en d^t de ses efforts pour n'en rien laisser paraître.
Pourtant le comte avait eu besoin de son empire sur lui-même et
de tout son savoir-vivre pour ne pas trahir son mécontentement.
Tout l'irritfidt dans cette soirée : la joie de Bernard, l'attitude du
marquis, la présence de Jeanne. Mais il était beau joueur. Il fut
donc aimable autant qu'il était capable de l'être et tint à se montrer
en conversation polie avec M°° d'Oyreltes, sa voisine de campagne.
Quant au marquis, il s'était décidément regimbé contre les préven-
tions de Rodolphe. A mesure que la soirée s'avançait, il trouvait
Jeanne plus séduisante. Elle lui avait positivement un peu tourné la
tête. Plusieurs fois il était allé causer avec elle, et M"'*' de Ferrand
lui avait dit en souriant :
— Vous vous croyez donc le droit de vous passer de Hta permis-
sion pour faire un doigt de cour à ma filleule?
Le comte avait par hasard entendu. II était furieux, au fond de
lui-même, furieux de cette fureur froide et concentrée, d'autant
plus violente qu'il la dominait davantage.. Aussi, quand la vieille
voiture roula snr le pavé, les emmenant tous les trois, il se tint
très sombre dans son coin. Le marquis, au contraire, en veine d'ex^
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1036 MESSIEURS DE aSAY
pansioD, attira Bernard et lui dit un mot à voix basse, an mot de
tendresse sans doute. Il faisait nuit noire. Paris dormait. Sur le
siège, à-côté du cocher, était monté Courtois qui avait, lui aussi,
assisté à la soirée. Connaissant le domestique de M** de Ferrand, il
étût venu voir la fête, dans Tantichambre.
Le marquis se coucha de tort belle humeur. Il causa même avec
Courtois et le fit causer. Il se prit i rire en voyant le livre que
Courtois avait préparé sur la table :
— Tiens, c'en est un nouveau I Tu croyais que j'avais fini l'an-
cien? Pas de danger, mon brave Courtois. Il n'y a que les mauvais
remèdes qu'on épuise. Les bons font leur effet tout de suite, à légère
do^e. D'ailleurs je me sens déjà sommeil après cette bonne soirée.
J'ai même commencé un rêve... Éteins la bougie. Courtois.
Le valet de chambre se retira, sur la pointe de ses pantoufles, et
rencontra dans le corridor son amie Rosa qui avait veillé pour
attendre Bernard, quoique Bernard se fût fâché vingt fois à ce
propos, et qu'elle sût fort bien qu'il n'avait point besoin de son
service. Mais elle voulait voir, la vieille nourrice ! A part sa curiositë
native, elle avait un peu de cet instinct maternel, toujours à l'affût,
qui reste de longues nuits éveillé pour saisir, quand l'enfant rentre,
un jeu de physionomie, un air de visage, toutes choses qui pour-
raient être effacées le lendemain au réveil, toutes choses qui parlent,
et mieux qu'un discours.
Elle fut ravie de rencontrer Courtois, et, à voix basse, leur flam-
beau à la main, ils causèrent quelques instants.
— C'était beau, Courtois?
— Oui. C'est toujours très bien chez M"'la comtesse de Ferrand.
— Et M. Bernard?
— Ah! ah I M. Bernard I
— Eh bien?
Courtois se pencha vers l'oreille de Rosa.
— Ils sont tous deux amoureux... et de la même. C'est moi qui
vous le dis.
— Qui ca, amoureux?
— M. le marquis, donc, et M. Bernard.
— Mais vous déraisonnez, Courtois. C'est le Champagne...
— Pas le moins du monde. Je suis sûr que H"* Jeanne les a
ensorcelés tous les deux.
— M"' Jeanne, dites-vous?
Courtois mit ses gros doigts sur sa bouche.
— Jolie, dit-il, comme une princesse, jolie, ma foi, presque
autant que madame, notre défunte marquise. J'ai bien vu qœ
M. le marquis y pensait.
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MESSUEURS DE GISÂY 1037
— Et M. le comte?
— Pas content, Rosa, pas content du tout.
— Allons, dit-elle, assez satisfaite de son vieil associé, allons,
c'est bien, Courtois; nous reverrons cela demain, au clair du
jour.
Au lieu de se mettre au lit, le comte était rentré dans son cabinet
et s'était pris à réfléchir. Cette soirée avait irrité ses nerfs et affermi
ses convictions. Ne pouvant plus douter que Bernard fût encore
épris de Jeanne, il se préparait à agir en conséquence.
Sur sa table étaient rangés des papiers que Durandal lui avait
apportés pendant la journée. C'étaient les contrats de prêts et d'bj^-
pothëques sur Chanteloup que le comte devait lire et présenter à
la signature du marquis. C'est à peine s'il avait eu le temps de les
regarder avant d'aller chez M"' de Ferrand.
— Laissez-les-moi, avait-il dit au notaire, et revenez demain.
Nous signerons.
Il parcourut les pièces, le sourcil froncé. Durandal, pour atténuer
l'humiliation, avait obtenu des prêteurs de ne pas prendre hypo-
thèque sur le château et les réserves. Ils s'étaient contentés, comme
garantie, de plusieurs fermes, dioisies parmi les plus éloignées.
— Mais qui donc prête la somme?
En feuilletant, il trouva la pièce qu'il cherchait et vit que le
bailleur de fonds était un bonhomme de Chanteloup même, son
propre adjoint :
— Diable I ditril entre ses dents, c'est désagréable. L'aurait-on
cru si riche? Il a économisé radis par radis.
Puis, repoussant les dossiers avec un geste violent, il se rejeta en
arrière, dans le fauteuil :
— Et voilà le moment que choisit mon père pour papillonner
avec Bernard autour d'une fille sans fortune I
Dans le silence de la nuit, les choses lui apparurent plus claire-
ment encore. Il vit que Bernard était profondément amoureux de
Jeanne. Il vit que le marquis était d'une faiblesse insigne. Il vit que
leurs affaires d'argent étaient criardes et qu'il fallait les relever à
tout prix. L'évidence lui en sauta aux yeux. Pour accomplir cette
besogne, plus que jamais il se sentit seul.
— En principe, mon père est de mon avis; en fait, il ne résiste
pas à une impression.
Alors, en bon général, il s'en prit droit à l'obstacle :
— L'obstacle, c'est M"* d'Oyrelles. Tant que Bernard y songera,
je ne le convaincrai point de la nécessité d'une autre union.
Il se rendait parfaitement compte que Bernard, si on pouvait
arriver à le détourner de Jeanne, n'aimerait pas de la sorte deux fois
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J
1038 MGS^ORS m CBiT
dans sa vie. Il prévoyait d'avance l'état d'indiflRêrence dans leqod
son fils passerait après la rupture de oe premier amour.
— Alors, se disait-il, la pensée de Jeanne une fois anachée, il
rentrera dans les réalités, et se mariera comme doit £ure im
homme sage.
C'était Inen raisonné. Mais le difficile était de supprimer Vobs-
tacle, c*est-à-dire de supprimer Jeanne d'Oyrelles.
n ne faudrait pas s'y tromper, et croire qu'en agissant ainsi ie
comte était dur, était cruel vis-à-vis de son fils. Quand le chinir-
gien coupe et tranche, il ne songe même pas à s'attendrir sur le
m^ade ; il a l'idée du bien qull va faire et jamais celle de la souf-
france qu'il cause. Le comte aimdt Bernard, non pas tendrement,
sa nature n'en était pas capable, mais profondément. Le Irien de cet
enfant, le bien de sa race était sa préoccupation constante, et pour
y arriver, il taillait dans le vif. Son erreur était de se placer à son
propre point de vue pour juger du bonheur humain, et ce qa*U,
avait rêvé pour lui-même, c*est-à-<fire la richesse, la grandenr, le
luxe, de le chercher avec la même âpreté peur le donner 4 son
unique fils. Les questions de sentiment, peu développées chex hn,
étaient i ses yeux des questions secondantes dont il était ncSe et
mâle de ne jamais s'embarrasser.
De long en large, tes mains derrière le dos, le comte se nnt i
marcher dans son cabinet. Sa pensée oourût psr le Monde, i
grandes chevauchées. Tout ce qu'il avait d'imagination était en
jeu. 11 se faisidt une poussée dans toutes les parties in?enthces de
son cerveau.
Des projets, des images, vingt figm*es difKrentes passaient
devant lui. Visions fugaces qui s*abîmaient dans fontbre sans être
relevées par sa volonté.
Tout à coup une idée le fhippa . Quelque chose brilla dans ses y enx*
— Pourquoi pas? ce serait parfait Elle serait certûneoKnt
heureuse et nous serions délivrés du même coup.
Hais pour en arriver là, il lui fallait un auxiliaire. Piar une duitse
de pensées il fut alors ramené vers une vidlle dame qu'il onnaiwant
beaucoup. M""* Magnin, une parente de sa femme. Il ont un sootto :
— Elle réussira... Elle n'en manque pas uni
M*' Magnin était une petite femme dîétive, maigre et sentimen-
tale. Fort malheureuse en ménage, elle ne rèvsdt que de marier
les gens. Ce n'était point vengeance. Bien loin de ii! C'était au
contraire idéal rentré. Elle était sincère en s*imaginant être utile
à l'humanité. Cela lui paraissut beau de fsdre le bonheur des
autres. Elle croyait s'y connaître. On en souriait dans le monde,
on se racontait tout bas sa manie — innocente, disaient les mis.
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MESSIEURS DE CISAY 1089
cruelle» soutenaient les autres; — et» en somme» ou la laissât faire,
car M""* Magniu était une femme qu'on plsûgnait et qui se donnait de
la peine pour être aimable. Elle recevait beaucoup, ce qui fadlitaH
ses entreprises. Les mères de familles, qu'elles songeassent ou non
à son idée fixe, y conduisaient Yokmtiers leurs enfants. Sitôt que
M"' Magnin voyait un jeune homme, sitôt qu'elle voyait une jeune
fille, elle se disait : « A qui conviennent- ils? » Talent s'impose, là
comme ailleurs; et il est certain que cette frêle personne avait un
talent réel pour assortir le» gens du premier coup d'oeil. Talent,
avons-nous dit; elle eut pensé : vocation» Car c'est à la hauteur
d'une vocation que sa sensilnlité égarée plaçait le désir de faire des
heureux. D'ailleurs, l'bymen conclu, elle se retirait Cela ne la regar-*
.dait plus, et surtout ne l'intéressait pkis. Au lieu de s'attendre à de
la reconnaissaïu^e ou de chercher à l'imposer, comme tant d'autres,
elle trouvait simple d'être oubliée, oubliant elle-même. C'était un des
mérites de ses œuvres matrimoniales. Aussi répétait-dle naïvement :
— Je n'ai jamais reçu un reproche.
Quand elle avait fait son cadeau, elle disfMB-aissait*
— Comme les fées, disait le marquis, qui étaient des personnes de
beaucoup d'esprit.
Le cointe, en temps ordinaire, n'avait pas asses d'àpig^immes
pour les travers de sa vieille cousine. Peut-être avait4i eu à s'en
défendre. En tout cas, il ne lui avait pas confié Bernard, fid^ à
son principe de mener seul ses propres aOaires* liais, dans la cir«
constance, l'activité de M^"" liagnîn lui paamt d'une incomparabfe
ressource.
— C'est ce qu'il me faut, pensa^-tt. Elle va faire son plan, et
comme le projet se présente sous d'cacellents ddiors, ellerenlèvem
de main de maître.
Fort de son idée, il s*assit devant la tabie et écrivit deux mots à
M"^* Magnin pour la prier de lui accorder un rendez*voos « d'af-
faires, n Cela fait, il se sentit plus tranquille, et fut, comme toujours,
extrêmement satisfait de Im-même. Le moyen qu'il venait de trouver
pour se jeter à la traverse des amours de Bernard flattait à la fois
ses instincts d'haUleté et ses instinds de prudence. Le comte de
Gisay était de ceux qui ahnent à faire jouer les ressorts sans m
montra:. Comme toutes les natures froides, qui n'ont point de
goût pour l'assaut, il n'aimait pas attaqner de f^ont. En ^.revanche,
les prises à rebours lui alkûeot fort* Il n'avaU jansais eu à leur ^rd
le moindre soupçm de déloyauté.
Voyant filtrer sous les rideaux mie preoûère lueur du jour nais-
sant qui allait bientM combattre la lumière affaiblie de sa lampe, il
lira brusquement sa montre. Le temps avait mardié. 11 était sept
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1040 MESSIEURS DE CISAT
heures du matin. Il sonna, donna ordre de porter sa lettre à la pre-
mière poste. Puis, rentrant dans sa chambre, le visage tiré, les yeux
creux, avec cette lassitude adhérente à chaque trait que laisse une
nuit sans sommeil, il se dit :
— Qu'importe le repos?... Avant tout, il fallait jouer serré!
Les jours qui suivirent ressemblèrent, dans Phôtel de Cisay, à
des lendenudns de bataille, tristes et longs. Le marquis, d'humeur
incertaine, tantôt bavard, tantôt morose, semblait prendre à tâche
de taquiner Rodolphe. II lui mordait les jambes ; il eût mis en rage
un tempérament tant soit peu nerveux. Se croyant tenu, par raison,
d'approuver la conduite de son fils, il s'en vengeait en détail en le
harcelant, en lui cherchant chicane à propos de tout. Manière d'agir
où glissent aisément les caractères faibles. Le comte y prétait le
flanc, étant plus que jamais renfermé en lui-même. Il sortait beau-
coup et parlait fort peu.
— Gela ne t'étouffe pas de manger sans rien dire? lui demandait
le marquis de son ton narquois. Autant te faire Chsurtreux. Tu y
tournes, d'ailleurs. Tu maigris, et ton teint de cheminée a des
lueurs claustrales qui font honneur à ton austérité.
— Chacun prend la vie comme il peut Les uns en rient. Les
autres en pleurent. Certains passent leur temps à gazouiller comme
les hirondelles, certains travaillent en silence, comme les fourmis.
Il ne m'appartient pas de décider ce qui vaut le mieux.
— Mais, dit Bernard, ce n'est point une question de compa-
raison. C'est une simple question de fait. Chacun de nous est créé
avec des aptitudes diverses et doit coopérer d'une manière différente
à l'œuvre commune, sans qu'il y ait lieu à blâme ou à supériorité.
— C'est consolant, ce que tu dis-là, mon petit Bernard, inter-
rompit le marquis. JTsdme assez cette philosophie. C'est la raison
des oiseaux, une jolie raison, toute chantante, une raison qui a
des ailes, au moins, et qui peut monter...
— Bah ! dit Rodolphe, les ailes ne sont jamais que du luxe. Cest
avec les pieds que l'oiseau gratte la terre, c'est avec le bec qu'il
cherche sa vie. Pour eux comme pour nous, c'est lâ l'essentiel.
Le reste n'est qu'un badinage.
— Eh bien I s'écria le marquis en s'échauffant, que ceux qui ont
des pattes gardent leurs pattes! Moi, je suis pour le sucre dans le
café, pour le vol dans l'oiseau, et je me sens plein d'excuses pour
ceux qui ont un grain de folie au coin du coeur!
Le comte ne répondit rien. Craignait-il que la discussion ne
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MESSIEURS DE OSAT lOU
déviât sur un terrain glissant; renonçait-il au combat, fort de ses
convictions? II prétexta une course à faire, et se hâta de sortir.
Mais Bernard, recevant le contre-coup des escarmouches que se
livraient incessamment son père et son grand-père, sachant bien
qu'il en était l'enjeu, devenait plus triste de jour en jour. La
soirée de M"' de Ferrand, cette soirée qui l'avait d'abord charmé,
ne lui avait laissé qu'une plus lourde peine. En revoyant Jeanne^
il avait senti mieux que jamais qu'elle était parfaite et qu'il l'aimait.
Un instant, il s'était livré à ce rayonnement de bonheur qu'elle
éveillait en lui, rayonnement où toutes les facultés de son âme
trouvaient leur compte, où tous les sentiments de justice, de
vérité, de sagesse étaient satisfaits comme l'était aussi la flamme
de sa jeunesse. Puis, en rentrant à l'hôtel de Cisay, il avait retrouvé
les volontés de son père, les obligations de son rang et même, il
le sentait à travers des instants de faiblesse, certams penchants de
son grand-père pour une autre union. Il se voyait au moment d'être
pressé d'en finir. C'était en lui une lutte perpétuelle dans laquelle
il ne pouvait ni se vaincre ni se dérober. Bernard en était arrivé
à ce point où la souffrance éprouve le besoin de s'épancher. Lui,
jusqu'alors si fort et si jaloux de ses secrets, se sentait entraîné
à les confier à unautre qui lui aiderait à en porter le poids. Pour-
tant il résistait encore à cette tendance naturelle, et pendant qu'il
montsût l'escalier de Frumand, il ne savait s'il parlerait, comme il
en avait soif, ou s'il se tairait, comme il y était porté.
Il sonna. Frumand était servi par une vieille cuisinière qui était
venue avec lui de la province. Mais il avait l'habitude, quand un
de ses amis arrivait, d'accourir toujours au-devant de lui. Ou était
sûr de le trouver dans le petit vestibule sur lequel ouvraient les
appartements. Gomment faisait-il pour reconnaître celui qui tirait
le cordon de la sonnette? Il eût été difficile de l'expliquer. C'était
une des intuitions de son amitié. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
ne se trompait pas, et que, fût-ce Bernard ou Mélinot, ou tout
autre, il les distinguait à leur coup de cloche, repoussait son fau-
teuil et bondissait à leur rencontre. Ce jour-là, au premier coup
d'œil, Frumand démêla Bernard, et, lui passant son grand bras sur
l'épaule :
— Mon vieil ami, tu n'es pas bien. Il y a un chagrin dans ta
prunelle.
— Comment le saurais-tu? Comment peux-tu deviner ce qui n'a
jamais passé par mes lèvres ?
— Enfant! reprit Frumand d'un air tendre. Est-ce que ta pensée,
est-ce que ta souffrance ont besoin d'une porte pour entrer chez moi?
Frumand était une de ces âmes puissantes qui ont, vis-à-vis des
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104? lIt»9E0RS m CBAt
autres, des attraits d'infirmières, une de ces Ames qai slocUnenty
qui s'agenooillent auprès de ceux qui souffrent, d'autant phis seiH
sibles aux faiblesses qu'elles sont dies-mëmes plus fortes et plus
braves. 11 puisait dans la richesse même de sa nature, cette coa>-
passion ardente (|u'il dérersait sur ses amis, et on edt pu dire de
lui, comme de la yieille Sœur hospitalière r An momeort od Ycàt
Toît, la main panse.
— Nous allons causer, mon Bernard, rù mille dièses à te cBre;
moi aussi. Mais auparavant, viens que je te présente à ma mèie.
— Comment! ta mère est ici?
— Mon Dieu, oui. Elle est arrivée hier, parce que j'avais heamt
d'elle. Je suis content qu'elle te voie... et, ajoula-t-il plus bas, je
suis très fier de te la montrer.
Bernard, fort étonné, se retint pourtant d'interroger son ami. B
savait que M"* de Frumand, qui habitait Orléans, n'était venue à
Paris qu'une seule fois, pour installer son fils. Il avait souvent an-
tendu dire qu'elle avait horreur des voyages, et il se demandait
quelle pouvait bien être la cause d'une arrivée si imprévue. Maïs il
voulut attendre que Frumand jugeât bon de s'en expliquer, et il
le suivît sans réflexion.
Frumand ouvrit la porte d'un petit saloB oh l'on n'entrait janai»
d'ordinaire. Très simple de goûts, il n'habitait que sa chambre,
et, à l'heure des repas, sa salle à manger. Le petit salon ne le
voyait pas :
— C'est du luxe, dîsait-il... Je n'y suis pas chez ukh.
Près de la cheminée était assise une femme de haute et ferte
taille qui tricotût un ouvrage de laine grossière, sans doute destiné
aux pauvres. Son profil, très accentué, se détachait en doari)re sur
le cadre de la fenêtre. Ses deux pieds étaient tendus au feu. Elle
se tenait droite sur un fauteuil assez mat commode, sans s'appuyer
le dos. En voyant entrer les jeunes gens, eBc tourna la tfite de leur
côté, et laissa retomber son tricot sur ses genoux, le soutenant
d'une main et gardant l'autre libre, pour la tendre,
— Ma mère, dît Frumand en parlant très haut, je vous présente
mon ami, Bernard de Cisay.
M"' de Frumand sourit, et Bernard fut frappé de la ressemUanee
entre le sourire de la mère et le sourire du fils. C'était le même
rayon dans les mêmes grands traits, c'était la même douceur dua
la même force.
— Soyez le bienvenu, monsieur. Je suis heureuse de vous voir.
Quant à vous connaître, c'est déjà fait depuis longtemps.
Elle avait un timbre de voix couvert et voilé qui contrastait avec
son apparence. Bernard en fut frappé, et, remarquant aussi le ton
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MEftSERmS DE €ISÂT 1013
éleré dont Frumand se serrait pour s'adresser à elle, il en conclut
qu'elle était un peu sourde. Il prit la main qu'elle loi tendait, une
main grande et brune, mais de belle forme, une main qui devait
être active, et il se sentit une sympathie soudaine pour la mère de
son ami. Elle avait l'air un peu austère, c'est vrai; ses longs ban**
deaux noirs, encore abondants, encadraient son visage sans élégance
et se mettaient surtout en contravention avec toutes les modes ac*
tuelles. Mais il y avait en elle tant de dignité, qu'elle inspirait le
respect, et sa bonté, qui était visible, tempérait Ce que son énergie
pouvait avoir d'effrayant. Les vêtements semblaient du temps des
bandeaux. Ils étaient d'une rigidité et d'une coupe tellement simple^
qu'elles en étaient originsdes. M** de Frumand étdt comme son fils,
une personnalité. Quand on l'avait vue, on ne pouvût l'oublien
C'était d'elle que Frumand tenait ses qualités et pn>biU>lement ses
défauts. Sa vie avait été une suite d'épreuves qui avaient mis i
^contribution toutes les vaillances de son caractère et qui, peu à
peu, en se succédant, avaient amené chez elle le calme et une sorte
de résignation puissante. Gh^ Frumand, il n'y avait encore que
fougue et emportement, que passions généreuses, mais parfois
inconsidérées. Chez la mère, l'équilibre s'était fait, et la sagesse
s'était assise sur un sol que les chagrins et les hittes avaient in^
cessamment labouré.
— C'est un caractère, pensa Bernard.
Puis, se reportant vers le fils :
— Ce sont ces femmes-lâ qui préparent les générations fortes.
M** de Frumand les fit asseoir et se naît à causer avec beaucoup
d'aisance et d'entrain. Elle avait une manière de prendre l'idée que
Bernard avait souvent remarquée chez Frumand. Quand elle l'avait
saisie, elle la suivait jusqu'au bout, avec une logique impitoyable,
et, à force de la presser, elle en faisait jaillir une autre qu'elle tra^
vaillait par le même procédé. Ses yeux, suppléant à ce que ses
oreilles avaient d'imparfait, s'attachaient sur les gens d'un seul jet,
rapide et sûr. De même qu'elle pensait juste, elle voyait juste, et
son regard était aussi mobile que les évolutions de son esprit étaient
promptes. En même temps, elle avait repris son tricot et travaillait
sans relâche. Frumand, assis en face d'elle, ne la quittsdt pas des yeux.
— Ma mère, dit-il tout à coup, j'admire comment vous pouvez à
la fois si bien causer et si bien tricoter. Vous avez le talent de mener
les petites choses en même temps que les grandes, et ni les unes ni
les autres ne se font tort.
— Mon cher enfant, c'est mon métier de femme, tout simple^
ment. Réfléchis un instant. Quelles sont nos attributions spéciales?
Tenir un ménage et élever des enfants, c'est-à-dire tout ce qu'il.y
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to44 mssinms de csàT
a de plus vulgaire et tout ce qu'il y a de plus noble ; Tun et Vautre
s* enchaînant et exigeant la même application de nos facultés. Il
nous faut bien vivre à la fois sur les sommets et dans la plaine.' Et
du sonmiet, où Ton prend l'air du ciel, on veille au grain qui pousse
dans la plaine.
— Voilà le grain, dit Frumand en touchant le tricot.
Puis, se levant, il baisa le front de sa mère, entre les deux grands
bandeaux.
— Quant au sommet,.... vous êtes le mien, ma chère maman.
M"* de Frumand sourit de nouveau en r^ardant son fils, mais
d*un sourire bref, avec une tendresse qui n'avait rien de mîgnard.
Klle trouva un mot aimable pour Bernard, et même un compliment
très bien venu à l'adresse du marquis de Gisay.
Quand Bernard sortit du petit salcm, il lui sembla que son amitié
pour Frumand avait augmenté. Ainsi vont les cœurs. Les fils pro-
fitent de ce que gagnent les mères.
Passant son bras sous celui de Bernard, Frumand Fentraina au
fond de sa grande chambre, une grande chambre aux tentures
vertes, qui donnait sur le Luxembourg, et que tous ses amis
connaissaient, car il y habitait depuis sa première année de droit
C'était en même temps son cabinet de travail. Que de choses
s'étaient dites entre ces quatre murs! combien d'idées y avaient
vécu ! Et, par la fenêtre qui souvent restait ouverte biver comme
été, combien de généreux élans s'étaient envolés vers le ciel bleu,
à la suite des nuages, sur les ailes du vent, dans les rayons du
soleil ou dans les lueurs des étoiles, enfin dans ce monde supérieur
qui domine le nôtre et se tient toujours inaccessible.
En face de la fenêtre, il y avait un canapé, un peu bas, bien rem*
bourré, où l'on était assis à merveille, assez large pour deux, même
quand on aime à gesticuler, et, par lui-même, invitant à causer. A
droite, la bibliothèque, un peu étrange, très diverse de tons, déno-
tant une tendance au paradoxe, et une scmime énorme de travail.
A gauche, Frumand s'était dessiné à lui-même un grand saint
Michel terrassant le démon. Saint Michel avait des yeux étince-
lants, un geste superbe, grand comme le monde, et le démon avait
une figure de juif. Les lignes n'étaient point parfaites, les pro-
portions surtout laissaient à désirer; mais, tel qu'il était, le desàn
avait du relief et Frumand en était ravi.
— Vous ne sauriez croire ce que ça me fait plaisir de voir un
ange qui écrase quelque chose de mauvais. Je ne m'en rassasie
pas et, quand je faiblis, il n'en faut pas davantage pour me redonner
du courage. Chacun devrait en faire autant.
— Mais les murs se couvriraient de saints Michel.
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UESSlfiURS DE GISAT 1045
— Pas du tout Ce n'est pas là ce que je veux dire. Chacun aurait
un dessin particulier, où Ton mettrait son idée dominante. C'est
une sorte de miroir moral...
— Tu te flattes, Frumand, car, si c'est un miroir, lequel des
deux réfléchit ton visage : est-ce saint Michel ou est-ce le juif?
— Ni l'un ni l'autre, mes amis. C'est le tout.
— Ah! j'y suis, s'écria l'un d'eux. Frumand n'est lui-même que
lorsqu'il se fâche. Il se délecte dans la vue d'une sainte colère.
Ce fut sur le can^)é, que Frumand fit asseoir Bernard, en s'ins-
tallant près de lui.
— Maintenant, dit-il, allumons un cigare.
Quand il eut tiré la première bouffée blonde, voyant que son ami
en avait fait autant, il le regarda longuement. Ce regard, très bon
et très pénétrant, rappelait celui du médecin qui s'apprête à ob-
server pendant que le malade va parler. Nul mieux que lui ne pou-
vait constater l'altération des traits de Bernard. Il saisissait dans
les moindres détails, l'empreinte d'une douleur secrète. Bernard,
troublé, et toujours hésitant, fumait sans rien dire.
— Que veux-tu, mon pauvre ami, s'écria tout à coup Frumand,
les millions te consoleront du reste I
— Quels millions? demanda Bernard, que ce mot fit revenir de loin.
— Ceux de M"* Fulston, parbleu I
Ce fut au tour de Bernard de regarder Frumand, et, au fond de
ses yeux bleus, il y avait un reproche qui allait toujours grandissant
comme un flot qui arrive à la côte.
— Toi aus^, Frumand! toi aussi, tu l'as cru?
— Eh bien, tu l'épouses! C'est connu, mon vieux, tout le monde
en parle ; et je comprends fort bien que tu n'en sois pomt parfai-
tement heureux.
— Tu Tas cru, reprit Bernard, et cela ne t'a point étonné de moi?
— Si. Cela m'a ^ooné et, au fond de moi-même, j'en ai frémi.
Mais que veux-tu, mon ami? il y a des nécessités dans la vie. Je
me suis dit que tu n'étais pas libre, que tu ne t'appartenais pas
complètement. Je sais que tu as des devoirs de famille. J'ai accusé
les autres pour te disculper. J'ai même accusé ta provinciale, qui,
sans doute, t'a abandonné. Et puis, vois-tu, mon Bernard, je suis
déjà un vieux de la vieille, et, bon gré mal gré, j'ai vu faiblir.
Bans cette petite phalange serrée que nous formions au sortir du
cottège, il y a déjà bien des blessés. A la vie, c'est comme à la
guerre : on part en nombre, et on s'égrène tout le long du chemin.
— Ainsi, pour toi, je suis un blessé?
— N'est-ce pas ce que je pouvais penser de mieux? Je ne te le
cacherai pas, Bernard, j'avais fait fond sur toi. Qui de nous ac-
25 DÉCEMBRE 1887. 67
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1046 MESSIEURS M GRiX
oompKra Tceavre qae nous aTions rêvée? Qui de noM conânoenL
la croisade contre le paganisme moderne? Qui de nous contribaen
longtemps encore au relèvement de la France? le ne sais. Il ne
£aiut être embarrassé ni de trop ni de trop pen d'argent. Il faut
l'entourage, la santé, les dons personnels. U faut la grâce de Dieo«
qui fait les chefs. Quelques-uns d'entre nous, je l'espère, bataîlie-
ront encore à l'âge d^bomme pour les saintes caoses qui ont en-
flammé notre jeunesse; mais ils seront rares, et les antres... il
faudra peut-être les plaindre plus que les blâmer.
U disait cela pour consoler Bernard. Mais, à sa grande sorpriae,
Bernard s'était levé, l'œil brillant et la lèvre frémissante :
— Frumand, dit-il, j'ai deux sortes d'amour au cœur. Ceux que
tu viens de dire et celui de la femme qi&e f aime. De mon plein gré, et
si je garde du aaagdans les veines, je ne les aibandonnerai jamais.
— Maie alors?...
— Alors, dît Bernard avec un peu plus de calme. M** Folston
est loin de ma pensée.
— Tu ne l'épouses pas! cria Frumand en bon^ssant comme
un chat.
— Non, dit brièvement Bernard. Je ne fépoose pas.
Frumand 6»sit son ami dans ses deux bras et le pressa contre sa
poitrine :
— Mon Bernard! mon enfant! tu es encore à nous! Mm qui
t'avsHS rayé des cadres!
Puis, passant à une autre pensée, avec son baJbitoeUe rapidité
d'allures :
— Mais si tu ne souffres pas de cette douleur, <ïu'csl-ce ^oe tu
as?... Je ne comprends plus.
Bernard s'était laissé retomber sur le canapé. Son invincibie
régnante à parier de Jeanne venait de le reprendre. Fnunand
s'assit de nouveau près de lui et lui prit la main, sans le regarder,
les yeux fixés sur la large baie de la fenêtre.
— C'est de l'amour, se dit-il comme parlant à lui-même.
— Oui, murmura Bernard.
Frumand se retourna vers son ami :
— Pourquoi ne t'ouvres-tu pas i moi? Est-ce que tu doutes de
mon amitié?
— Ohî non. Cela me serait impossible.
— Tu étais venu pour me confier tes pdnes, j& Vti tu dès fon
entrée.
— Oui, sans doute, je le voulais, et maintenant, U mesOTbIe
que je ne le pourrai pas.
— Étrange! pensa Frumand.
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MI8S1EURS DE CISAY 1047
L(»n de s'en blesser, il en augura que Bernard était possédé par
une tendresse profonde^ par une tendresse rivée au fond du cœur.
Il lui revint à Tesprit cette pensée si vraie : « Les grandes amours
ne peuvent ni se taire ni s'exprimer. )>
— Allons, se dit-il, il faut que f entre dans son cœur sur la
pointe des pieds.-
Un instant il sembla chercher*
— Elle ne t'aime donc pas, mon Bernard?
Bernard releva la tète, un peu surpris.
— Je crois que si. Ce n'est pas là qu est le mal.
— L'as-tu demandée?
— Non. Mon père et mon grand-père s'y opposent.
— Elle est pauvre? dit Frumand en posant le doigt sur la véri*
table difficulté.
— Elle n'est ni pauvre, ni ricbe. Mais on m'assure que je ne puis
épouser qu'une mUlionnaire. Ah I Frumand, voilà ce qui me tor-
ture, d'un côté je suis entndné vers elle qui tient en ses mains le
seul bonheur de ma vie, et de l'autre on me montre un tas d'argent
en me disant que c'est mon devoir de le ramasser*
-^ L'argent, grommela Frumand. Je le pensais bien que c'était
encore l'argent.
Sa lèvre s'avança, sou œil étincela. Une flamme de colère passa
sur lui, flamme qui s'allumait à l'étincelle de certaines idées.
— Vois-tu, Bernard, il n'y a que trois ou quatre agents du mal
en ce mon 3e, pas davantage. Ce sont toujours les mêmes, qu'on
retrouve sous différentes formes. Et le pire de tous*., je crois» eu
vérité, que c'est celui-là.
Il allait s'emporter; déjà il tenait le sarcasme aux dents. Mais il
eut peur d'effaroucher in coofianœ naissante de Beroard. Il se
contint.
— Il y a longtemps, mon ami, que tu subis cette torture?
— Depuis que nous sommes revenu de Ghantek>up.
Frumand fit sa voix plus douce. Ce singulier homme se tranafor*
mait à chaque instant C'était comme un flot mouvant, comme une
marée perpétuelle qui, sans relâche, montait et descendait eu lm«
— Bernard, est-ce que je connais celle que tu aimes?
Bernard se tut. Il eut un geste singulier, un geste d'effroi.
— Est-ce que tu me la nommerais? insista Frumand.
— Non! s'écria Bernard, noûl ne me le demande pas. Laisse-moi
te parler d'elle, mais qu'elle reste cachée dans mon cœur.
— Comme tu voudras, mon pauvre ami.
Et il pensa tout bas : ^
— Ce sera pour une autre fois. AUons par étapes.
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1048 M£8S1SURS DE CISÀY
— Écoute, mon Bernard, ne te désoles pas. II n'y a rien là
d'irrémédiable, ni entre toi et elle, ni entre toi et tes parents. Tu
ne te heurtes pas à des faits, — ces choses de pierre contre lesqueUes
on se brise, — mais à des idées qui peuvent se modifier.
— Les idées amènent les faits.
— Pas toujours, et, encore une fois, eUes permettent la lutte,
et par conséquent la victoire; en pareil cas, vois-tu^ le revirement
peut arriver. C'est un des procédés du bonheur. Il se fait prier,
puis il entre conmie un coup de vent, par une petite fenêtre oubliée.
Bernard secoua la tôte en signe d'incrédulité. Il avait déjà trop
souffert, et, à sa manière, trop lutté, pour ne pas se rendre compte
qu'il avait peu de chances de succès.
* Frumand, au contraire, était si heureux de penser que son ami
ne faisait point un sot mariage, si heureux de le retrouver à lui, à
leurs idées, qu'il ne saisit pas, dans le premier moment, toute la
gravité des embarras de Bernard. Ce qui lui sautait aux yeux, c'était
ce qu'il venait d'exprimer : rien d'irréparable... rien de conclu...
Bernard restant à nousl... Pour le reste, on aurait le temps
d'aviser. Il se sentait en veine de chance, maintenant que l'Améri-
caine était écartée; son humeur batailleuse se réjouissait même de
guerroyer pour Bernard, avec Bernard.
— Et quant à l'amour, le nu^tge qui passe devant n'est que le
brouillard des belles aubes.
Plein de cette confiance, formant déjà dans sa tète, toujours
chaude, une foule de projets virulents, U dut faire un effort pour
ne pas laisser paraître devant Bernard, plus de joie que de tristesse.
Sa pensée s'enlevait malgré lui, pendant qu'il cherchait à la ramener
vers le pauvre cœur blessé qui battait près du sien. Elle Ten traînait
dans des sphères différentes. Son imagination avait pris le galop.
Il en était à peine maître. Ce qu'elle lui montrait, c'étaient des loin-
tains souriants et des charges endiablées contre le dollar et ses adeptes.
Bernard, voyant qu'il s'oubliait à réfléchir, le regarda à dUTè-
rentes reprises. L'aveu qu'il avait fait, si restreint qu'il fût, l'avait
un peu soulagé. Il subissait aussi l'influence secrète qu'une organi-
sation puissante exerce toujours sur ceux qui l'approchent.
— Mon ami, dit Frumand, ne te désoles pas, je te le répète. Plus
j'y songe, plus je trouve que rien n'est perdu. Si je te connais bleti,
tu es aussi résolu dans le fond que tu es doux dans la forme. Oo
n'a pas raison de ces caractères-là. Un jour ou l'autre, demadn peut-
être, tu t'ouvriras à moi tout à fait...
Bernard sourit :
— Peut-être!
Frumand eut un moment d'hésitation. Puis il ajouta, avec une
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MESSIEURS DB CISAY 1049
sorte d'embarras, comme une chose dont on n*a point l'habitude.
— Je voudrais pourtant bien te donner l'exemple. Moi aussi j'ai
à te parler, et puisque je suis le plus âgé, la justice veut que je
commence.. •
— Comment, dit Bernard étonné, est-ce que toi aussi?...
— Nous y voilai En avant I
— Toi... FrumandI tu vas me parler d'amour 1
— D'amour; pas encore, mais de mariage, oui.
— Tu vas te marier?
— J'ai fait une demande. C'est pour cela que ma mère est venue.
— Est-ce à Paris que tu as fait ta demande?
— A Paris même. Ohl ne crains rien, je n'ai pas dérogé à mes
principes. Celle dont je voudrais faire la compagne de ma vie est
aussi bonne Française, aussi bonne chrétienne qu'on la puisse rêver.
— Et ta mère t'encourage?
— Ma mère ne ressemble pas à tout le monde, dit Frumand avec
un certain orgueil; elle a des idées à elle, tu as pu t'en apercevoir,
et, en particulier, elle a des théories très spéciales sur le mariage
appliqué à son fils. Mais ce que je savais bien, et ce qui n'a pas
manqué, c'est qu'elle Ta trouvée charmante.
Bernard écoutait avec une attention avide. Il ne comprenait qu'à
demi. Son étonnement et sa curiosité étaient surexcités, et il éprou-
vât un trouble étrange qui l'agitait plus que de raison. Il se leva et
fit le tour de la table, chargée de livres.
— Quelle nouvelle, FrumandI est-ce bien toi qui parles? Tu
l'aimes, n'est-ce pas? Fait comme je te connais, tu l'adores, sans
^oute?Toi qui n'avais jamais voulu aimer, tu te seras épris plus
qu'un autre.
— Non, dit Frumand très grave. Je ne l'aime pas encore, et je
ne veux pas l'aimer avant d'être fixé. J'ai mes raisons, j'ai mes
idées, moi aussi, sur le mariage. Je ne veux donner mon cœur
qu'à celle qui le gardera... Mais je suis tout prêt à le jeter à ses
pieds si elle ne le refuse pas. Ma raison est aussi satisfaite de mon
choix que le sont mes yeux et mes ordlles. Et pourtant!...
. —Pourtant?
— Je suis un original, tu sais, et je ne me sersds peut-être pas
décidé si on ne m'eût poussé par les épaules. J'avais de l'union con-
jugale une si haute idée, et de moi-même une si pauvre, que je
n'osais m'y lancer. Mais on a agi, on m'a persuadé que je serais
agréé; on m'a flatté, on m'a pressé, beaucoup pressé, et, ma foi,
je me suis laissé faire, et je ne m'en repens point. Maintenant,
j'attends. Que sera la réponse? Je ne sais. Gomme je te l'ai dit, je
veux me tenir prêt à tout.
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1050 IBSaiEORS M OSàX
— Ob! Frumafiâ, qu'eUe sera heureuse, la femme que tu û-
meras!
Frumand sourit à soa tour. Son corar s'eniait déji coamie une
voile à la brise.
— Tu voudrais la coonaltre. Tu es plus curieux qoe ma, Ber-
nard. Eh bien, pourquoi pas? Je D*ai aucune rûaoB de te cacher
son nom. J'ai dit que je te donnerais l'eiemple. Ta prieras mieux
pour moi quand tu sauras qui elle est. D'ailleurs, elle oe t'est point
étrangère : c'est M^*' Jeanne d'Oyrelles.
Bernard chancela. Il s'appuya de la main sur la tid)le> et, réu-
nissant toutes ses forces, se tourna du côté de la îesAtie. U s'y
accouda pour se cacher de Frumànd. Sa tête en désordse pensait
à la fois i tout et à rien. 11 se sentit perdu. Un aenl aentîmeitf
surnageait : une sorte de terreur folte.
Frumand s'approcha et lui toucha le bras :
— Kb bien ! qu^est-ce qui te prend donc?
— Rien, dit Bernard en faieant un suprême effort.*. Je ne m'y
attendais pas... j'ai été surpris.
Il chercha de nouveau à se dérober an regu*d qui s'était attaché
sur lui, à ce terrible regard de Frumand qui s'enfonçak comme un
lourne-vis. La situation était délicate entre tontes. Avant de s'y
recoonattre, il suppliait Dîeo de ne pas lui kîsaar dire une parole
qu'il dàt regretta ensuite.
— Tu ne me félicites pas, Becnardl
— De quoi?..- dit41, c'est trop tôt.
— C'est vraL Tu açé comme un sage*
Bernard comprit qu'il ne pouvait pas rester davantage* fl sesen-
tait pâle, d'une pâleur qu'il eût voulu dissimuler. Fnnnand, qm
fumait toujours en amochant autour de la table, avait sa fxbjsieoo-
mie des jours sombres, des jours où de gmck touihilkns M
passaient dans la tète; il était à la fois méditaâif et tourmenté* Son
Silence, comme celui des flots, avait des profondeurs inquiétantes.
Bernard prit son chapeau :
— Adieu^ dit41 en tendant la main à son ami.
— Bonsoir, Bernard, répondit une voix creuse et grosse é*srages*
Jacques Biet.
La suite prochainement.
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A QUI APPAETIENDM LE MAROC ?
i Quand on étudie arvee attention Tbistoire de l'Europe depuis
' quatre cents az>s, — non pas au ponit de rue de ses luttes mes-
quines et des guerres qui l'ont désolée, — mats en envisageant sous
* un rapport phis élevé le ôévelopperoent naoral et sociologique des
3 peuples qui vivent à sa surfkoe, on aperçoit la même race que des
t migrations successives avaient poussée, six xsààle ans a^nparavant,
i des plateaux de Y Asie vers les contrées ^s tempérées de l'anckm
continent, éprouver, dès la fia du moyen &ge, une tendance îrrési^
tible à immigrer de nouveau vers des terres inconnues *.
A Tépoque où Marco Polo, où Béthencourt, Barthélémy Diaz,
Christophe Colomb, Vasco de Gama, entroprirait leurs premiers
voyages, la population qui couvrait l'Europe n'était pas le diûëme
de ce que nous la voyons aujourd'hui ^. D'immenses fractions de
ses territoires demeuraient à peine hatûtées, et Tan serait bien
loin de h, védté en prétendant que ce fut poor combattre la plé*
tfaoïe d'existences qui l'aurait ecvalbe, que les grands découvreurs
dont nous avons cité plus haut les noms cherchèrent les vastes
contioents et les bodoms incontnus qu'ils ouvrîreot devant leurs
compatriotes*
La véritable raison n'est certainement pas celle-là. Tout d'abord
te sont les peuples répandus sor lés côtes <»oddental68 de l'Europe
que saiût le vertige de la découverte, l'appât de Ilnconnu. En
premiOT Meu viennent les Français, «vec le Calaisien Béthencourt
qui découvre les Canaries ea^ lèOi, c'est ie tour des Portugais,
trouvés par la contemplation de oet Océan par éàk lequel ils
cherchent à voir; après les Portugais, les Espa^aols condœts par
im Italien, enfm les Anglais et les Hollaadaîs^ eonfinaait les uns et
les autres à la mer par une étendue considérable oq pair la totalité
de leurs côtes.
1 On fixe généralement à six milie ans avant Tère chrétienac la date de
la première migration aryenne, des plateaux asiaticfues en Europe.
2 D'après Moreau de Jonnès, l'Europe double sa population en soixante-
kuit ans, époque moyenne. Le chiffire mopins éleTé est, pour la Belgique,
^luarante et un ans, et le plus élevé, pour la France* cent dix-huit ans.
D'après ce calcul, l'ancien contineat serait aujourd'hui sej^t fois plus
peuplé qu'au quinzième siècle, mais il faut tenir compte que la proportion
adoptée ne s'applique qu'au siècle dernier, elle demeure beaucoup trop
forte pour les trois siècles précédents.
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1052 A QDl APPARTIENDRA LE MAROC?
Le mouvement entamé au commencement du quinzième siècle,
se continue au seizième avec un redoublement d'activité et
d'éner^e. Peu à peu les peuples du centre de TEurope prennent
part à l'effervescence générale. En 1642, Richelieu invite le roi
Louis XIII à planter le drapeau fleurdelisé sur Madagascar, et dans
les années qui suivent, de hardis marins vont prendre pied au nom
de la France au Canada, aux Antilles, aux Indes.
Au dix-huitième siècle, le mouvement continue en s'accentuant
avec un redoublement d'énergie. A cette époque, le continent
américain est conquis en entier, au sud par l'Espagne, au centre
par l'Angleterre, au Canada par la France : comme il n'y a plus de
champ ouvert aux investigateurs de ce côté, c'est sur les mers des
Indes, vers les continents asiatiques et africains que se lancent les
explorateurs. Les noms du Danois Behring, du Hanovrien Niebuhr,
du Suédois Thunberg, des Anglais Carteret et Cook, des Français
Sonnerat, Bongainville, La Pérouse, Adanson, Levaillant, person-
nifient le mouvement géographique au dehors de l'Europe, à cette
glorieuse époque.
Et à mesure que ces grands audacieux disparaissent, d^autres,
en grand nombre, fasdnés par leur exemple et leurs découvertes,
s'élancent, à leur tour, à la recherche de terres inexplorées. La
vapeur et l'électricité viennent activer encore cette fièvre de
l'inconnu, en mettant à la disposition des voyageurs des moyens
merveilleux de transport et de rensdgnement, et, grâce i ces
facilités, nous assistons de nos jours à un mouvement d'expanàon
vers l'Orient qui n'a jamais eu de précédent.
En Asie, la Russie, qui s'est avancée par le continent, est aux
prises avec l'Angleterre, dont les vaisseaux ont fait le grand tour
par les mers de l'Inde. Cette dernière, qui a perdu ses colonies
d'Amérique, s'est rendue maltresse du continent australien et de la
moitié de l'empire asiatique. La Hollande cherche à maintenir et à
développer son influence dans les mers où elle a régné sans par-
tage, à Java, à Sumatra, sur la côte africaine. L'Espagne, le
Portugal, défendent énergiquement leurs anciens droits, et des
peuples nés d'hier comme la Belgique, l'Italie, ou l'empire d'Alle-
magne, témoignent hautement de leurs visées conquérantes au
Congo, dans la Tripolitaine, dans la mer Rouge.
De nos jours, la raison de l'insuffisance de notre vieux continent
à nourrir une population qui s'accroît dans une proportion inces-
sante pourrait être mise en avant avec plus de raison qu'il y a
quatre cents ans. Et cependant, serait-on en droit de dire que
l'Europe est devenue trop exiguë pour le nombre de ses enfants?
En France seulement, un des pays les mieux cultivés d'Europe, ne
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A QUI APPÂRTIENDRALB MAROC? 1053
compte-t-on pas encore 8 millions d'hectares — sur 52 qui forment la
totalité — composés uniquement de landes, de pâtis et de bruyères?
Non, l'Europe pourrait être encore pour nous Valma parens
de Virale, si notre race, plus casanière, n'avait eu elle l'amour de
la nouveauté, des découvertes, cette instabilité instinctive qui
l'amena il y a six mille ans des bords du Gange aux rives du
Danube et du Rhin.
D'ailleurs, il faut le dire, cette instabilité ne lui est pas particu-
lière. « L'histoire de l'humanité se réduit presque à celle des
migrations des hommes sur le globe; les luttes incessantes qu'elle
enregistre ne sont que combats pour la possession des climats les
plus doux, des terres les plus fécondes. » A la même heure où la
race blanche se porte avec un irrésistible penchant vers l'Orient,
et spécialement vers cette terre africaine, objet de si ardentes
convoitises, nous assistons à une vériti^le invasion des races noire
et jaune vers le continent américain. C'est donc le lot de l'huma-
nité de marcher et de se mouvoir, de tendre vers un inconnu qui
fait miroiter devant ses yeux de chatoyants mirages. Pour les
peuples comme pour les individus, le mouvement n'est-il pas la vie?
L'histoire de l'expansion coloniale des divers peuples du conti-
nent européen serait une étude bien curieuse à faire et nul doute
que le moraliste n'en tirât pour l'histoire de l'humanité de pré-
cieuses conclusions. Chaque peuple colonise à sa façon : chaque
race a ses procédés pour s'implanter sur le territoire qu'elle foule
pour la première fois, en vainqueur, en despote ou en ami. Jadis
Rome eut le courage de sa barbarie et son Vœ viciisIl^Lncé insolem-
ment aux peuples qu'elle écrasait, les prévenait qu'ils eussent à
bannir toute espérance. L'Europe moderne n'a pas agi avec autant
de brutalité : les mots de progrès, de civilisation, de bien être ont
été généralement mis en avant par tous les conquérants modernes
qui se sont élancés vers le nouveau monde et vers les Indes, mais
qui saura le nombre de victimes sacrifiées sans pitié sous le couvert
de ces expressions sacrées.
La France, nous pouvons le dire bien haut, car le fait est tout
à notre honneur, n'a jamais su verser le sang pour s'implanter dans
les pays éloignés où elle s'efforçait de se fixer, et c'est pour cette
raison peut-être que certains peuples — les Anglais par exemple,
— tiennent encore aujourd'hui en médiocre estime nos facultés
colonisatrices. En Orient, aux Indes, en Amérique, les couleurs
françdses, soit qu'elles fussent représentées par la cornette blanche
d'Henri IV ou par l'étendard d'Austerlitz n'ont jamais propagé
que des idées d'égalité et de justice. Les souvenirs de Flacourt à
Madagascar, de Dupleix aux Indes, de Montcalm au Canada, de Bu-
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1054 A Qd APPAItTISNDiA. LKlUaûC?
geaud et du duc d'Orléans ea Algérie, seront toujouxa entourés d*ime
auréole glorieuse que n'obscurcira pas la moindre tache sanglaoïte*
11 n'en est malbeureusement pas de mêoie pour iàeu des peuples
que nous ne voulons pa» nommer.
La conquête lointaine» quand elle n*a réeUemeut pour but que
l'éducation morale de races arriérées, sauvages ou moins dvilisées,
n'a pas besoin d'être défendue. Quelle que soit Fopinion qu'on
ait encore aujourd'hui sur l'Algérie, sur les avantages qu'elle
procure à la métropole, sur le plus ou moins de raison qu'ont eu la
Restauration et la monarchie de Juillet d'en entreprendre et d'en
organiser la conquête, personne ne saurait nier qu'au point de vue
de la civilisation, du progrès, de la prospérité, du bien général de
l'humanité, notre influence n'ait été salutaire dans l'immense do-
maine des deys, que l'Algérie de 18S7 ne soit préférable à l'Algérie
de 1830. Sous ce rapport, la France en annexant sans verser de
sang la Tunisie i sa grande colonie africaine, a continué généreu-
sement l'œuvre de Charies X, et quand on amra oublié les cûrcoas-
tances assez vulgaires dans lesquelles a été eifectuée cette seconde
conquête on arrivera sans doute à excuser les moyens, en laveur de
la un qu'on se proposait d'atteindre.
L'adjonction de la Tunisie à l'Algérie, en nous attribuant l'étendue
des côtes qui séparent le cap Roux de la Tripolitaine, a donné k
la France, dans le Nord de l'Afrique, la liante territoriale naturelle
qu'elle devait atteiudre vers l'est. Puis, lorsque nous nous vîmes
tranquilles de ce côté, il était rationnel que les préoccupations de
notre pays se portassent sur l'autre flanc de notre grande colonie
et que les esprits désireux de savoir notre Algérie également assurée
à l'est et à l'ouest, se demandassent si, vers le Maroc nous avions
bien les sécurités auxquelles nous étions en droit d'aspirer.
Il n'était pas difficile d'apercevoir combien ^ sous ce is^ppori, nos
desiderata étaient loin d'être atteints, combien la situaUon acuielle
demeurait entachée d'un caractère provisoire.
11 est incontestable, — l'histoire est là pour le démontrer, — que
le Nord-Ouest de l'Afrique, de la Tripolitaine à l'eoiboucbure du
fleuve Nun, qui se jette dans l'Océan vis-à-vis des Canaries et sert
de limite méridionale au sud du Maroc, constitue une région unique
à laquelle conviendrait une unique souveraineté. Au temps des Bo^
naains, tout ce pays, scindé nominativement en cinq provinces, ne for-
mait en réalité qu'un tout indivis * ; plus tard, les Arabes donnèrent
' C'était, à Test, l'Afrique proconsulaire ou pays de Carthage, ayec la
Byzacène et la Tripolitaine; à Touest, la Numidie, avec Constautine pour ca-
pitale; enfin, plus à Touest eneore, les trois Maurétanies : la Sitifienne, c&pi*
taie, Sétif, la Césarienne, chef-liea GhereheU, la Tingilane, capitale Tanger.
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1 m kffkKtmmik le maroct 1055
également un nom général, celai de Maghreb, à toate cette partie da
continent africain, et les dénominations de Maghreb «l Aonla, donné
i la Tunisie, de Ma^reb ei Aouçaht, attribué à l'Algérie, de Ma^reb
el Aksa, choisi pour le Maroc, confirment bien cette vérité que cette
partie de la côte méditerranéo-africaine formait un empire unique.
Il est certain encore que la position prépondérante de ta France
dans la Méditerranée et son établissement définitif eo Tunirie et en
Algérie donnent, le cas édiéant, à notre pays le droit d'envisager
le sol marocain comme faisant partie de son domaine. Toutefois,
dans la situation de la politique européenne et avec les bases du
droit public tel qu'on l'applique aujourd'hui en fait de colonies : à
savoir que la terre est au premier occupant pourvu que P occupation
soit effective^ il est inniable qu'un autre pays que le nôtre n'ait
actuellement sur le Maroc de légitimes droits. Cette puissance, c'est
l'Espagne.
Il peut paraître oiseux de rechercher à qui, en droit, appartient
le Maroc, quand le Maroc existe toujours comme puissance, qu'il
jouit toujours de son autonomie, qu'il a son souverain, son peuple,
son armée. Cependant, pour peu qu'on ait étudié les questions
africaines, il n'est pas permis d'ignorer que, dès aujourd'hui, le
Maghreb est une succession ouverte, qu'en deiiors des dieux héritiers
dont nous avons parlé, bien d'autres prétendants, en dehors de la
France et de l'Espagne, sont déjà sur les rangs.
Les révoltes qui, dans ces dernières années, ont éclaté au Haroc^
l'insurrection de Bou-Amama, les réclamations de la l^ance pour la
répression du banditisme qui infeste notre province d'Oran, les
agressions des Maures du Riff ^ contre la possession espagnole
d'Alhucetnas, avaient naguère attiré l'attention de l'Europe sur
l'ancien empire des Almoravides; puis les esprks s'étaient portés
ailleurs, quand subitement, il y a deux mois, le meurtre d'un
officier français attaché à l'empereur du Maroc, et la maladie
myst^euse du sultan Muiey-Hassan, ont contraint à nouveau les
puissances européennes à porter leurs yeux vers l'empire diériiien.
Dans la situation tendue de l'Europe, les nMnndres questions
prennent un« importance exceptionnelle, et celle du Maroc, qui, en
des temps moins troublés, eût été sans doute reléguée au second
plan, tire des circonstances dans lesquelles elle se présente une
gravité spéciale. Comme des gens qui redoutent un incendie immi-
nent, nous nous demandons, à la moindre trace de feu, si elle ne
Bera point l'étincelle qui fera sauter les poudres.
Encore que nous vivions à une époque brutale où les raisons de
* On nomme uiasi la partie du Maroc baignée par ht Méditerranée*
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1056 k QUI APPiRTUNDià LC MÀBOCT
droit aient moins d'autorité que jamais; bien qu'il nous ait ètè
donné d'entendre un diplomate célèbre proclamer, en plein dix-
neuvième siècle, cet axiome insensé que la force est la loi suprême,
il ne sera pas inutile* relativement à cet empire du Maroc, de
rechercher, de dire les compétitions, les espérances, les ambitions
des puissances et de les comparer à leurs droits.
A l'heure o& peuvent naître, de l'autre côté de Gibraltar, des
complications inattendues, il est bon que l'opinion publique soit
éclairée sur une question plus européenne qu'africaine : une exacte
connaissance des problèmes est une condition indispensable pour
leur appliquer une solution rationnelle.
I
Quand on examine sur une carte géographique ce que nous appe-
lons en Europe l'empire du Maroc, on aperçoit un quadrilatère
irrégulier dont la superficie, calculée à vol d'oiseau, est d'environ
500 000 kilomètres carrés, un peu moins de ce que compte
l'Algérie, environ ce que mesure la France.
Ce vaste territoire est baigné par la Méditerranée, du point où il
confine à l'Algérie jusqu'à Ceuta, vis-à-vis Gibraltar, sur une étendue
de 300 kilomètres ; la céte occidentale, qui confine à l'Océan, n'a pas
moins de 800 kilomètres; quant aux deux autres faces, le côté com-
mun à l'Algérie à l'est, celui qui sépare le Maroc du Sahara au sud,
ils ont une longueur, le premier de 700 kilomètres, le second de 900.
Au point de vue orographique, le Maroc est traversé, du sud-
ouest ou nord-est, sur une étendue de 600 kilomètres par la
chaîne de l'Atlas, dont l'inclinaison sur l'équateur est d'environ
25 degrés, — celle des Pyrénées, ou peu s'en faut. Cette défor-
mation principale n^est d'ailleurs pas la seule qui mouvementé le
sol du territoire marocain. Au sud de l'Atlas, les dépressions sont
peu nombreuses et peu considérables, mais, au nord, de nombreux
plissements bossuent le sol en différents endroits et attrîgnent
parfois des hauteurs qui s'élèvent jusqu'à 3500 mètres.
Nous n'entreprendrons pas de faire ici une descripdon géogra-
phique du Maroc; outre qu'elle serait hors de propos dans un travail
comme le nôtre, nous aurions la cerdtude de donner des chiffres
inexacts, des noms tronqués ou erronés, des définitions iantùsistes.
Située à côté de notre Algérie, aujourd'hui relativement A bien
connue, la monarchie chérifienne demeure encore sur la plupart de
ses parties aussi inexplorée que le pays des Touaregs ou les déserts
de Wangara. Il est bien vrai que la partie de l'empire où le sultan
règn% effectivement a été parcourue par de nœnbreux voyagenis.
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A QUI ÀPPARTIEi«)RA LB MAROC? 1037
mais, dans les répons où Tautorité du prince n'est qoe nominative,
— et on verra plus loin quelle étendue considérable mesurent ces
territoires, — c'est à peine si quatre explorateurs, les Allemands
Rohlfs et Lenz, les Français Caillé et de Foucauld les ont entrevues.
Les fleuves du Maroc sont de beaucoup les plus considérables de
toute la région africaine qui confine à la Méditerranée. Sur le ver-
sant septentrional, le premier et à peu près le seul à signaler est
la Moulouya (M'iouya) qui formait autrefois la limite entre la
Tingitane et la Maurétanie césarienne. Ce fleuve prend sa source
dans le grand Atlas, au djebel Aîatchin et se jette dans la Méditer-
ranée, à quelques kilomètres à l'ouest de Nemours, après un cours
d'environ AOO kilomètres. De la Moulouya au ruisseau qui arrose
Tanger on ne rencontre que des torrents sans importance, et les
véritables rivières ne recommencent à apparaître que sur la côte
occidentale. Là, nous trouvons successivement^ en descendant du
nord au sud, le Sebou {Sbour)^ connu de Pline, qui l'avait appelé
le « Merveilleux » , le Bou Begrag, l'Oum er Rbia ou « mère des
pâturages », l'oued Tensift, l'oued Sous, enfin l'oued Draâh.
Les derniers cours d'eau que nous venons de nommer ont, la
plupart, une importance sérieuse au point de vue géographique, et
ils pourraient en acquérir une autre bien supérieure sous le rapport
commercial. Le Sebou qui arrose Fez, est le second fleuve de
l'Afrique pour l'abondance de son débit. Large de 300 mètres « dans
sa plaine inférieure que parsèment des ruines romsdnes, il coule en
méandres entre des berges terreuses de 7 mètres de hauteur, qu'il
dépasse parfois dans les crues*. » Sa profondeur ordinaire est
d'environ 3 mètres. Prenant sa source au nœud de montagnes qui
lie l'Atlas au système des dépressions du Riff, le Sebou constitue,
avec la Moulouya, un canal naturel qui unit la Méditerranée à
l'Océan : nul doute que, même dans l'état actuel d'anarchie où se
trouve le Maroc, des communications commerciales se seraient
établies par cette voie, si le voisinage des tribus pillardes qui infes-
tent les sources de ces deux cours d'eau n'interdisait de ce côté
tout passage.
L'oued Oum er Rbia est, comme le Sebou, un fleuve considé-
rable, et certains voyageurs, Renou et Hooker entre autres, préten-
dent qu'il lui est supérieur comme débit; quant aux oueds Tensift
et Sous, ce sont des rivières internûttentes qui demeurent sans eau
la plus grande partie de l'été.
L'oued Draâh parait, à sa source, devoir être, comme le Sebou et
la Moulouya, un fleuve important; mais il arrive que, coulant dans
* Oskar Lenz, Timbuktu, dans 0. Reclus. ^
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1058 i QUI iPPlRnCIDRA LE MABOCf
un pays pUt et sablonneux, il s'étend en lagones, perd çà et là ses
eaux et finit par n'apporter phis à la mer qu'un imperceptible
filet liquide.
Lo climat du Maroc, en particulier sur la cAte de l'Atlantique,
est d'une douceur et d'une régularité qui en font un des pays les
plus sains qu'on puisse désirer. A Mogador, qui s'étend sous le
32* degré de latitude, la tecopérature ne s'abaisse jamais au-dessous
(k 10 degrés et ne s'élève pas plcffi haut que 31 ^ : aussi les maladies
dues aux fréquents changements de température sont-elles inconnues
dans cette zone tempérée, et la phthisie, par exemple, qui fait ea
Europe de si rudes ravages, est, à Mogador, une véritable excepûon K
Dans un pays qui s'étend du 37* au 27* degré de latitude, qui
confine d'un côté à la mer, de l'autre aux sables du Sahara, toutes
les régions ne sont pas aussi favorisées. Ainsi, la partie du Sud
est plus desséchée que la zone septentrionale, et, au contraire, on
constate souvent à Tanger une humidité malsaine; cependant,
d'une £açon générale, on peut dire que le Maroc est un pays &vorisé
sous le rapport du climat, et que les conditions hygiéniques de
rexistence y sont préférables non seulement à celles que nous avons
en France, mais à celtes dont jouissent l'Espagne et l'Algérie.
Ai| point de vue de la végétation, le sol marocain produit un
quart des essences que l'on rencontre en Espagne : cent quatro-
vingt-une e^>ëces lui sont particulières.
C'est dans la région des montagnes et sur le versant septen»
trional, que se trouvent, sous ce rapport, les plus grandes richesses,
mais l'iocorie et l'insouciance des habitants, qui incendient à tort ^
à travers pour se créer des pâturages, exercent chaque année, dans
cette branche de la fortune publique, d'irréparables ravages. Le datr
tier pousse à Tanger oomme à Mogador, mais, ni dans l'une ni dans
l'autre de ces villes, il ne donne de fruits estimés : il Cuit remonter
jusqu'aux oasis du Draàh pour rencontrer des dattes arrivant à
ratière maturité. D'ailleurs les deux versants de l'Atlas constituent
pour la végétation deux zones bien tranchées : au nord, les essences
européennes ; au sud, les productions sahariennes et équatorialos.
Sur le territoire dont nous venons d'esquisser i grands tnûts
Tofisature s'égrène une population que les chifires les plus rëceots
permettent de fixer à 7 000 000 d'individus. Cependant, pour tf^tm
juge avec quelle prudence il faut accepter les statistiques que nous
ont ajqwrtées les différents explorateurs de l'empb'e cbérifieo, nous
* Observations de Beaumier sur une période de neuf années.
^ Le docteur Thévenin n'a constaté que cinq cas de phthisie en dix années,
et encore trois malades avaient-ils rapporté cette afiSection d'un autre pays.
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àQUI AFPAETiENDIU LE MAROC? 1059
cUrona que l'un d'eux, Kl5den par exemple, évalue à 2 750 000 le
nombre de ses habitantSt quand Jackson l'estime 1& 000 000*
Comme on le voit, l'accord est loin d'être parfait.
Sur le chiffre de 7 000 000 d'individus que nous adoptons comme
le plus plausible^ 1 000 000 environ appartiennent à la race arabe
ou conquérante et 6 000 000 à la race berbère ou autocbthone. En
disant autocbthone, nous ne voulons pas insinuer que les Berbères
marocains descendent tous d'une famille unique. Les différences
de types qu'on rencontre chez eux permettent, au contraire, de
reconnaître des différences marquées, en particulier la présence
de la race ibère; d'ailleurs la découverte, faite sur divers points du
Maroc, de dolmens, de cromlechs, de menhirs, semblables à ceux
que l'on trouve dans notre Bretagne, permet de supposer que ces
mégalithes ont été dressés autrefois par des individus appartenant
aux races qui peuplèrent primitiven^nt la Gaule.
Les Arabes forment actudlement, au Maroc, une famille unique :
ils habitent en grande partie les villes et, en dehors des villes, les
campagnes qui confinent aux centres populeux. Les Berbères ^
répandus sur le territoire qui s'approche de l'Atlas, sur les épar
nouissements montagneux qui forment le Riff, sur la côte méditer-^
ranéenne, dans les plaines qui touchent, au sud, au Sahara, sont
divisés en trois grandes classes. Au nord de l'Atlas les Akbails»
Kabails ou Kabyles (habitants du Riff), les Chellabâs sur les deux
versants de l'Atlas et la côte océanique, les Aiatines au sud de
TAtlas, dans la région du Draâh, de Dschesula et de Tadscha-
kant. Les Kabyles et les Chellahàs sont de race blanche, les Arati«
nés appartiennent à la race noire.
Au point de vue social, Arabes et Berbères vivent généralement
en tribus ou kebilas. La kebila est la réunion de diverses familles
tenant l'une à l'autre par les liens du sang et vivant d'une existence
commune sous l'autorité d'un cheik élu, assisté d'un conseil (rf;c-
makât) disposant de pouvoirs à la fois administratifs, exécutifs et
judiciaires. Parfois la tribu, quand elle est considérable, se divise
en sous-tribus {fehed ou iedj ^, qui peuvent également avoir un
cbeik à leur tète. En dehors de \dk première djemahâk dont nous
ayons parlé, et que constitue une réunion de notables de toute la
tribu, la réunion des divers cbeiks des feheds ou des ieds en
forme une antre dont les pouvoirs sont à peu près les mêmes. L'ad*
ministration de la justice est dévolue à un officier spécial qui porte
le nom de cadi : il y a un cadi par tribu ou par fehed*
* Toir, sur l'origine des Berbères, Touvrage de M. Gustave Boissîère :
r Algérie romaine. Parifl, Hachette 1883, 2» édition.
^ JFelied, cuisse; ied, main.
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1060 A QUI APPARTIENDRA LE MAROC ?
La tribu est la grande division sociale et administrative da
Maghreb, la seule effective. Au point de vue politique, il en existe une
autre qui demeure, sur beaucoup de points, absolument nominative,
car il est temps de dire que sur les sept millions d'habitants qui
peuplent l'empire du Maroc, un peu plus des quatre cmqtaèmes^
environ six millionSj se considèrent comme absolument indépen-
dants. D'après cette division les tribus organisées avec les djemahàts
que nous venons de dire ont à leur tête, côte à côte avec lescheiks
élus, un préfet ou représentant du sultan qui porte le nom de caïd.
L'empire du Maroc, que les géographes dessinent sur la carte
comme une région nettement limitée, une et bien définie, se com-
pose en réalité, au point de vue politique et géographique des trois
royaumes distincts de Fez, de Maroc et de Tafilet, plus, d'une série
de territoires entièrement autonomes : le Riff au nord, le Dukkala,
l'Abda, le Hahza, à l'ouest; Figuig, à l'est; le Dschesula et le Tad-
schakant, au sud, sans compter une infinité d'autres régions dont la
nomenclature fatiguerait inutilement l'esprit du lecteur.
L'ensemble de ces territoires est divisé en deux régions nette-
ment tranchées, non pas au point de vue topographique, mais sous
le rapport des devoirs qui incombent à l'une et à l'autre. On appelle
pays du Maghzen, c'est-à-dire pays du gouvernement, les r^^ons
qui reconnaissent sans difficulté l'autorité du sultan, — le reste,
c'est-à-dire l'ensemble des provinces insoumises, c'est le pays
indépendant, le Bied es Siba.
Le sultan ou chérif suprême est maître absolu de la terre et des
iiommes, possesseur du sol, mattre de la vie de ses sujets; il est
également le chef religieux de l'empire, le représentant de Mahomet.
Au-dessous de lui, le sultan délègue une partie de son pouvoir à
un certain nombre de ses frères, qui, en qualité de kalifas (lieute-
nants), perçoivent l'impôt et l'envoient au maître, non sans avoir
prélevé de fortes dîmes.
Près de la personne du sultan, les hautes fonctions gouverne*
mentales sont remplies par un premier ministre appelé grand vinr,
un ministre des réclamations ou affaires étrangères, un ministre de
la guerre et un caïd méchoarh, sorte de majordome, introducteur
des étrangers et mattre des cérémonies. Les fonctionnaires admi-
nistratifs sont les pachas, sorte de préfets civils ou militûres qui
commandent dans les villes; au-dessous des pachas, les caïds, les
kalifas, juges militaires, puis viennent les préposés aux douanes
{métasséibs et moulines kasse)^ les moulines dhor (agents de
police), les mokadèmes koniahsy sorte de juges de paix, les cadis
(juges civils) les adoulis (notaires) les mésekrines (gardes-champè-
tres), etc.. etc.
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k QUI APPARTIENDRA LE MAROC? 1061
L'administration de la justice, avec l'application des diverses
peines» bastonnade, mutilation, etc., est exercée un peu par tous
les agents du sultan et souvent par l'empereur lui-même, qui
comme le Perrin Dandin de Racine, trouve que
.... cela fait toujours passer une heure ou deux.
M. Jules Leclerq, qui a visité Tanger en 1878, nous a laissé, à ce
sujet, le récit d'une audience de cadi à laquelle il a assisté et qui a
une physionomie bien typique. « Ce fonctionnaire, nous dit-il,
cadi de Tanger, — siège en face de la mosquée principale, dans
une salle d'une grande simplicité, dont la voûte est soutenue par
des piliers de style mauresque. Je lui fus présenté, et, suivant
l'usage, j'échangeai avec lui une poignée de main. Il siégait sur
une estrade, assis à la façon des Orientaux, les jambes croisées sur
des nattes. Il n'avait à ses côtés ni assesseurs ni greffier; sur les
nattes qui lui servaient de tapis vert, il y avait un roseau taillé en
plume et un vulgaire encrier en terre cuite. Le cadi tient lui-même
note de ses jugements et les envoie au notaire public qui a mission
de les acter... A peine étions-nous entrés dans la salle d'audience,
qu'un pauvre diable s'avança devant le cadi, mit un genou en terre
-et exposa son cas. Il s'agissait d'un terrain dont on lui avait usurpé
la possession. Sur l'injonction du cadi, les plaideurs se rendirent
chez le notaire public et là s'éleva entre eux la plus violente dis*
cussion : ils criaient à rompre le tympan d'un sourd. Cette dispute,
accompagnée de toutes sortes de gestes menaçants, se prolongea
pendant plus d'une demi-heure. Quant au notaire public, il écrivait
aussi impassible que s'il n'eût rien compris à tous les gros mots
qui pleuvaient autour de lui...
(( Du cadi, nous allâmes chez le kalifa. Celui-ci est le juge mili-
taire; il condamne à la prison et à la bastonnade pour les pecca-
dilles ordinaires, et à la mutilation pour des méfaits plus graves.
On m'a fait voir l'instrument qui sert au supplice de la bastonnade.
Ce n'est pas un bâton,' comme on pourrait le croire, mais une
lanière de cuir qui déchire aflrcusement les chairs. Un jour de
marché ne se passe guère sans bastonnade. Le kalifa, voulant
m'être agréable, m'offrit de m'en donner un spectacle : je me hâtai
de décliner cette gracieuseté arabe. Cet excellent kalifa eut trouvé
tout naturel de faire fustiger un pauvre diable pour le pisdsir d'un
étranger, de même que le roi M'tésa faisait couper des têtes en
l'honneur du colonel Chaillé-Long. »
Pachas, caïds et autres fonctionnaires sont d'ordinaires de très
peu recommandables personnages. Le pacha que vit M. Leclerq à
Tanger, avec ses quatre-vingt-seize ans et sa barbe blanche, n'avait
25 DÉQBMBRS 1887. 68
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tm km Â^ÂRTiiNDRÀ u Maroc?
guèa:^ à son acUf, pour le haut poste quil occupait, que le souvenir
dos quinze mille têtes qu'il avait fait couper jadis, au temps où U
commandait les armées du sultan, u Ce général n'entendait pas un
mot de français ni d'espagnol : il parait même qu'il parlait fort mal
l'arabe, car, en dehors de l'art de couper les têtes, il était de la plus
crasse ignorance, comme la plupart des fonctionnaires de ce beau
pays *. »
Le commerce et Tindustrie du Maroc ne peuvent être bien
développés dans un pays où les transactions ne sont garanties par
aucune loi, où l'exportation^ et le transit sont interdits, où il n'existe
ni routes ni communicaUons bien tracées.
Ce pays, qui a eu jadis avec l'Europe des rapports commerciaux
considérables, est tombé sous ce rapport tlans un état d'inertie
incroyable. Non pas- que les industries propres aux habitants, la
fabrication d^ tapis, des maroquins, des armes, de cert^ûns tissas
ne continue à y avoir leurs ouvriers habile», mais les échanges y
sont diffidles et peu productifs, et partant, la production n'est pas
encouragée par l'appât du gain^ ce grand stimulant dû commerce.
On est étonné en lisant par exemple, le livre du comte de Uas*La-
trie ^ sur les relations du Maghreb avec les nations chrétiennes, on
celui de M'. Nettement sur la conquête d'Aiger^, de ¥OÎr qu'avant
saint Louis, Marseille entretenait avec Geuta des- relaUon» com-
merciales considéiubles, de lire une liste d^objets importés ou
exportés qui dénote un trafic des plus étendus. U est impossible
de ne pas apercevoir, en comparant ce que fut l'Afrique il y a un
itiillier d'années et ce qu'elle est aujourd'hui, combien l'influence
musulmane y a été funeste, de ne pas désirer que cette influence
fasse place le plus tôt possible à un système politique moins bornée
moins démoralisateur.
A ne parler que des céréales» le Ma^reb pourraut tirer de leur
exportation une richesse considérable, le sol est en efet d'une
fertilité extrême, et « les champs, qui ne reçoivent jamais d^engrais^
qu'on laboure seulement avec de misérable^ socs en boi&, rapportent
jusqu'à trois récoltes par an ». Mais que servinait aux industrieux
Berbères de récoifter plus qu'ils ne peuvent consommer, puisque
toute vente de grain à l'étranger est interditls et' que leurs grenier»
sont vidés à; époques^fix^B par les agents du sultan ou piUés^par ses
troupes^
* Jules Leclerq. De Modagor à Biskra^ Maroc et Algérie, .Paris, Ghall«mel
aîné, 1881,. p. 4244x
2 Relations de commerce de l'Afrique septentrionale ou Maghreb avec les nations
chrétiennes au moyen âge, par le comte d& Mas-Latrie, membre de l'Institut.
:Pàri8. Didot. 1SS6.
3 ÉbKoire de la conquête d'Alger, par Alfred Nettement;- Paris; Lecoffhv
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A QQl APPARXIBRDU XE IfimOG? tt093
Tonte la préoocupatiaii des sujets de Tempeceur vConsiste à se
mettre en état de payer le tribut, d'en payer le môias possôble, et
pour «atiafaire à ce 'dernier deuderotum, il eat uéoessaire 4e poo^
dutre juste de façon à ne pas monrûr «de faim.
L'impôt, qui est au Maroc le 'goaod aoucl de diaoun, des vm
pour 4e prélever, des autres pour s'y soustraire, ae perçoit de deaiK
façons diiléreDtes, dont l'une est absolument >particiilîève au pays.
«Cet knpôc, si te «gouvernement se ibomût:à loucher umqnemsaori;
celui que prescrit 'leiCoran, ne seraîx pas ruineux «pour :1a popula^
€ion. 11 se compose de Vatchour^ dlme perçae «ur )l6S ^grrâis, ^tde
doux 'pour cent prélevés^urla^valeur.du bétail. -^ Malbeutenœsement,
il arrive que les agents (ou»Mm«6^) chargés d'évaluer les moissons
^ les bestiaux se livrent, dans leurs appréoiatâona, à des erceuss
telles, que la dlme fixée par eux atteint souvent la valeur ttotale
des récoltes ou des troupeaux. Coaune le mattieureux conAàbuadde
n'a aucun moyen de i^éclamer, il en est réduit à ^payer ou A se taine;
quant à résister, il ne faut pas qu'il y songe, ia prison ou la bas^
tonnade se chargeraient de lui prouver qu'il a eu tort.
Ceci est dit bien entendu pour les pays du Magbzen, c'«at-à-
dire cedx dans lesquels l'impôt est consenti jDénévolement tpar le^
populations.
Dans les pays de Siba, les cboees ne «oot point ausai faciles, il
est un certain nombre de ces territoires desquels te sultan n'a
jamais pu tirer un flousse, cette pièce dont orat vingt fonrt un fisoc-;
quant aux autres, ceux auxquels Sa Ibjesté /obérifienne cherche de
«ernps en temps à soutirer quelques piastres, la perception ^lopère
de la façon que nous allons dire.
Chaque année le gouveniementdu'Ma^izaQ invite les kebiias iu-
soumises à lui 'verser 4inîmp(k dont la quotité est tantôt fixée, et
tantôt aussi laissée à la généreuse appréoiation des tribus. Celles-di
font généralement la sourde oreille. Alors le sultan monte 4
cheval, rassemble son armée et procède à coups de fusil à la >ien-
trée des deniers de l'État. Comme les récalcitrants sont nombreux^
comme le pays est vaste, l'empereur ipasse^sa vie dans cette exis-
tence nomade, et, soit d'un côté, soit d'un autre, on peut dure
sans exagération que le jiombre de jours ob il n'est pas en expé-
dition est infiniment restr^nt^
Après avoir arrêté de quel côté il tournera ses pas, 'l'empereur
s'avance, précédé de ses troupes, dans la direction de tla <tribu sur
* « Le gouvernement n'a pas de siège déterminé : pour maintenir son
peuple dans le devoir et assurer le rendement des impôts, le sultan est
obligé de voyager très souvent. » {Le Maroc moderne, par Jules Eckr mann,
capitaine d'artillerie, ancien chef de la mission militaire française au
Maroc. — Paris, Ghallamel aine, 1885.
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1064 AQUI APPAETIERDRALEMÂROG?
laquelle il a jeté son dévolu. Le pillage, rincendie, la razna,
marquent aussitôt son passage. Comme il a un petit nombre de
troupes et qu'il tient à les ménager, cpiand une tribu se résout à
l'attendre de pied ferme, il ne fait pas donner tout d'abord l'assaut
par ses troupes régulières. On cherche, dans les environs, une
kebila en guerre avec la kebila rebelle, on excite son fanatisme
et ses rancunes, puis, on la lance en tète de colonne sur les
récalcitrants. Ces derniers font généralement des premiers assail-
lants un grand carnage, mais, au bout de quelques haires de lutte,
ils sont épuisés ou tout du moins fatigués. C'est alors que le sultan
lance sur les pauvres hères à bout de forces, ses propres bataillons.
Après une lutte plus ou moins acharnée, les malheureux Berbères
sont le plus souvent écrasés, et alors tout ce qui reste debout est
massacré si ce sont des hommes, est rasé ou incendié s'il s'agit de
maisonf. Quant aux bestiaux, aux chameaux, aux mulets, aux
moissons, tout vient grossir le butin du vainqueur, qui, chargé de
dépouilles opimes, s'en va un peu plus loin chercher de nouvelles
victimes et de nouveaux lauriers.
Cette façon d'inculquer à ses sujets l'amour de sa personne ne
produit pas l'effet auquel on pourrait s'attendre. Que le sultan soit
aimé dans son empire, nous n'oserons le prétendre, mais il est
craint, et sa qualité, à peu près reconnue partout, de chef religieux
de représentant de Mahomet, lui permet de commettre ses exactions
sans que son nom soit exécré. Quelque étrange que ce soit ce
résultat d'un fanatisme aveugle et inintelligent, il e iste.
Malgré ses troupes, malgré sa tactique adroite, le sultan actud
Huley-Hassan n'a pas toujours le dessus, et la déroute de Taza,
éprouvée en 187&, est un exemple des échecs qu'il peut subir.
Néanmoins, il arrive la plupart du temps, tant bien que mal, à ses
fins, et force reste à la loi, si l'on peut appeler loi la singulièFe
autorité du chérif.
Dans la situation où est l'Europe, à la veille d'un conflit qui peut
éclater d'un jour à l'autre, il ne sera pas sans intérêt d'examiner
ici ce qu'est l'armée marocaine, de voir la puissance militaire réelle
qu'elle représente : nous donnerons donc sur ces troupes des
détails généralement peu connus et qui, mis de côté jusqu'ici par
les voyageurs, pourraient acquérir demain une réelle importance *.
L'état miUtaire du Maroc se compose d'environ vingt à vingt-
cinq mille hommes, comprenant des troupes d'infanterie, de cava-
lerie, d'artillerie, et un certain nombre d'ingénieurs militaires con-
* Nous extrayons en grande partie ces renseignements du livre du capi-
taine Ërckmann déjà cité. Ils peuvent donc être considérés comme officiels,
lies autres sources auxquelles nous avons puisé sont des documents espa*-
gnols récents et dignes de foi.
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 QUI ÂPPARTieNDR\ LE MAROC ? 1063
naissant les quatre règles de l'arithmétique et un peu de géométrie.
Le recrutement est tout à fait fantaisiste. Inutile de dire que les
tribus autonomes ne fournissent aucun contingent. Quant aux tri-
bus du Maghzen, suivant qu'elles sont militsdrés ou non, elles agis-
sent de deux façons différentes. Les kebilas militaires sont celles
qui sont exemptes d'impôt, à la condition de fournir un combattant
par foyer; elles sont en petit nombre et toutes dévouées au sultan;
quant aux autres, le nombre des recrues qu'elles envoient à l'armée
est déterminé par le caïd : ce dernier dresse la liste des familles qui
doivent payer l'impôt du sang et choisit la recrue. L'aptitude
physique, la taille, le nombre d'années, ne sont pas examinés :
vieillards et enfants, borgnes ou boiteux peuvent être également
désignés, et cette promiscuité de soldats de tout âge, de tout aspect
n'est pas une des moindres singularités de l'armée marocaine.
Il n'y a pas à proprement parler de temps de service : quand on
a été choisi pour faire partie des troupes de l'empereur, c'est pour
toujours, et il n'y a d'autre moyen de quitter l'armée que de se
faire remplacer par un membre de sa famille.
La première troupe de l'armée du Maghzen, c'est le Guieh^
troupe de cavalerie comprenant une cavalerie active et une cavalerie
de réserve réparties en escadrons et recrutées spécialement par
certaines kebilas dites des Bokaris, des Soucis, des Gheraaas, des
Cheragas et des Oudacas.
Ce guich, — du moins sa partie active, — comprend environ quatre
à cinq mille cavaliers, employés continuellement en service auprès
du sultan ou employés dans les grandes villes aux fonctions diverses
de gardes du palais, service, escortes, conduite des prisonniers,
et autres services dévolus en France à notre gendarmerie à cheval.
Commandés par des caïds-aghas (chefs d'escadrons), les esca-
drons du guich comprennent les ferregtùs (estafettes et plantons)
les moulines-moukhala (porteurs de fusil) les moulines-squines
(porteurs de sabre) les mésèkrines (gendarmes achevai), etc., etc.
Les cavaliers du guich sont armés d'un fusil arabe à pierre,
ornementé de verrotteries de couleurs; parfois d'un sabre court et
d'un poignard [koumiâh ou kandjar). La crosse du fusil est ordi-
nairement enveloppée d'une étoffe destinée à le protéger contre
la poussière. Le reste de l'équipement comporte une poire à poudre,
on sachet pour les balles et un tourne-vis pour démonter le fusil.
L'habillement, qui n'a rien d'uniforme ni comme coupe ni
comme couleur, consiste en un cafetan, une chemise plus ou moins
Jblanche sur le cafetan, une chéchia, un pantalon arabe en toile ou
en laine et en babouches rouges, vertes ou jaunes suivant le goût
du cavalier : très peu d'hommes portent des bottes, seuls les caîds-
9ghas portent le turban.
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lOeS A QUI iPPARTIEUDRÂ LE MAROC?
En outre des hommes da guicb, Tarmée du Haghzen est aug-
mentée, en temps d'expédition, d'an certain nombre de cavaliers
recrutés dans les tribus sons le nom de noohaîbes, sorte d^irrégnlters
qui r^Mient de bons services.
L'infanterie marocame, Vasker ou Vaskar se compose actadie-
ment de trente bataillons divisés en an certûn nombre de compa*
gnies dites midhs. Ces dernières unités sont commandées par des
ca£dfl el miàh, les bataillons par des caîds-aghas. Entre te caîd-ag^
et le caïd ei mtàb, vient le kalifa de caîd-agfaa, mot à mot lieute-
nant du chef de bataillon (commandant en second) et au-dessous
du caïd el miàh, te mokadème, assimilable à notre sergent.
L'askermorocaine est forte de dix mille hommes environ.
L'armement se compose du fusil arabe des cavaliers {moukala)^
de mauvais fuiûls chass^ot, ou autres systèoies analogues , auxquels
il manque généralement une pièce plus ou moins indispensable et,
pour quelques soldats, de baïonnettes.
L'équipement normal comprend une giberne et un foprreau de
baïonnette; cependant, tous les soldats sont loin d*en posséder.
Dans ce dernier cas, la poudre et les balles se portent dans un
on deux sachets suspendus au cou ou i la ceinture; la baK)nnetle
est alors attachée dans le dos.
Pas de havre-sac : en expédition les soldats mettent sur des
chameaux, des ânes ou des mulets, les effets qu'ils peuvent avoir i
emporter, leurs vivres ou leurs munitions.
L'faabillemeat de l'asker est plus pittoresque encore que cdrâ de
la cavalerie. Depuis qu'i^ès la tnitaille (Tisly le sultan Mnley-
Abder-Rhaœan voulut habiller à la française ses trQupes i jned,
la coupe des costumes a beaucoup varié, mais, au for et à mesure
qu'arrivaient les nouveaux aniformes, les anciens demeurûent, et
ce mélange a fini par produire une variété aussi inattendue
qu'étrange. La veste ou la tunique et te gilet sont la plupart da
temps de couleur voyante, rouge le plus souvent; le panùlon ou
la culotte sont bleu^ la calotte est rouge, les babouches sont
rouges, jaunes, grises ou vertes. Le suprême de l'étëgance est de
portar une chemise parnlessus le pantalon.
Au surplus, tout ce qui a, de pf^ ou de loin, l'aspect d'une teaœ
militaire est bon pour un footassin marocain, et l'on en trouve
affublés de livrées de facteurs des magaâns du Louvre ou du Bon-
Marché venues, on ne sait comment, échouer à Fez eu à Maroc.
L'fitai est d'aiileurs très parcimonieux daus ses distributions d'effets,
par la raison que fort souvent les soldats et les officiers vendent an
marché les vêtements qu'ils viennent de recevoir : il a donc tout
intteêt k laisser à ses hommes des guenilles sans prix ni attrait»
c'est son seul moyen d'arriver à conserver ses appravifflonnemaits«
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y
i QUf APPARTIfillDtÂ. L| MAROC ? 1067
L'ariffierie de campagne marocaine est fournie — en tant
qu'hommes de troupe — par le guieh, et comprend deux bâtait*
tans de qiHnze miâha d^une centaine d'hommes chacune. L'instruc-
tion de ces caaonniers est plus que rudimentaire^ et comme les
caids-aghas (commandanta de bataillon) ne savent pas lire, an est
obligé, au moment des eupéditibfis, d*aulj<Hndre k diaque miâh un
de ces officiers du génie dont nous avons parlé, un mohendez,
diargé de disposer la hausse au: moment du tir.
L'armement des troupes d'artillerie cooipre&d ua mousqueton
sans baïonnette : leur haî>illemettt est celui de l'infanterie.
Quant aux pièces, c'est un ramasus hétéroclite des systëiaes et
des calibres des plus divers : cependant l'artillerie peut atteler deux
batteries montées et deux de m<H>tagne.
Voici d'aiUeors la liste complële de l'artillerie de campagne
marocaine telle que la donne en 1885 \e capitaine Erckmaan^ t'aa-
cien chef de la mission militaire française au Maghreb : 6. canons
rayés dei de campagne; 6 canons rayés de h deoioiitagne; 6 Par-
rott de 10 livres; 6 Witworth de montagne; h canons de 8 de
campagne, lisses; 3 mitrailleuses Gatiling; 1 mitrailleuse Hotcbkiss;
2 mortiers de 15.
Ces pièces, de provenance française, sont en bon état et se sent
angoEientées, croyons-nous, depuis l'année dernière d'une secoDde
batterie de & cte campagne^ don du président de la républi<|ae
française au sultan en 1886.
Viennent en second Ueu les pièces suivantes, qui seraient^ pc^
Taît4I, dangereuses pour les canonniers qui pousseraient latiémé^
rite jusqu'à vouloir s'en servir : h canons analogues au 4 de cam-
pagne; 24 canons de montagne, lisses, en bronze (de provenance
espagDc^); 1 batterie de montagne Witworth, achetée daas l'in-
dustrie en Angleterre; 1 canon Armstrong, démontable; 4 mitrail-
leuses belges; 6 mortiers d'environ 1& centimètres.
Nous ne parlerons pas du génie, qui compte seulement les offi-
ciers ou mohendez dont nous avons fait mention déjà, mais nous ajou-
terons à l'infanterie les nouhaïbes à pied, qui, comme leurs camarades
cavaliers sont on excellent appoint au moment d'une expécUtion.
La défense régronale ne peut fetre que. rndimentaire en un paf s
où l'art de l'ingénieur n'a pour représentants que des officiers boi?-
nant leurs connsdssances madiématiques à la possesâon des
quatre rè^es. Cependant, deux points du t^ritoire présentent une
certaine force en tant que forUfication : Tanger et R'bat.
Tanger, point extrême du Maroc vers l'Eun^ie, résidence des
ambassadeurs étrangers, devait naturellement bénéficier de sa
situation privilégiée à côté d'un continent civilisé et elle n'a pas
manqué d'en profiter. Tout est relatif cependant, et nous ne vou*
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1068 i QUI APPARTIENDRA LE MAROC?
drions pas dire par là que l'ancienne capitale de la Hngitane ait
l'aspect d'une place fortifiée par Vauban, Montalcmbert ou Brial-
mont. Cependant ses trois batteries avec réduit construites par des
ingénieurs anglais de Gibraltar ont un aspect européen qui frappe,
sur cette terre arabe« et les six canons Annstrong qui tournent
vers le détroit leurs énormes bouches, ne manquent pas de crànerie.
Avec Tanger, le port du Maghreb le mieux défendu est R'bat. On
compte dans cette dernière ville 167 canons dont 30 pièces de 12.
Pour quelqu'un qui n'est pas au courant des questions militaires,
R'bat a même un aspect plus redoutable encore que Tanger : ce Les
fortifications de R'bat, écrit M. Jules Leclerq, semblent résister aux
injures du temps. Du côté de la mer, des bastions croisent leurs
feux avec ceux de Salé et défendent l'accès de la rivière. La barre
est protégée par une batterie inexpugnable, qui, pourvue de canons
modernes, anéantirait en un instant les bâtiments qui voudraient
forcer l'entrée.
Rassurons notre compatriote. Les 30 pièces de 12 dont nous
avons parlé, sont sur des châssis en fer que le manque d'argent a
empêché de mettre en batterie et qui n'y seront probablement
jamais : d'ailleurs, c'est une maigre défense qu'un canon de 12 contre
les cuirassés dont disposent aujourd'hui les flottes européennes.
A Mogador, les canons des remparts encloués en iShà par les ma-
rins du prince de Joinville et jetés du haut des batteries au pied des
murailles gisent encore dans le sable qui les a reçus. A HÛaghan,
abandonné par les Portugais en 1769 sur l'ordre du marquis de
Pombal, de funeste ménK)ire, les canons des anciens dominateurs
« sont rongés par la rouille, et leurs affûts tombent en pourriture "».
Les murailles de Mazaghan « racontent la gloire du pays de Vasco
de Gama et de Gamoens..., leur largeur est telle, que les mulets et
les chameaux y cheminent comme sur la grande muraille de Chine.
Tout autour règne un large fossé qui, du temps des Portugais, corn-
muniqusdt avec la mer et servait de bassin pour les petits bâti-
ments »; mais la valeur de toute cette maçonnerie n'atteint pas
même aujourd'hui le prix des moellons qu'elle a coûté.
En dehors des villes dont nous venons de parler, il y a encore
des canons à Maroc, à Fez, à Tétouan, à Méquinez, à Larache, mais
toute cette quincaillerie ne vaut plus guère que ce qu'en donnerait
au poids un marchand du quai de la ferraille.
En somme, la puissance militaire du Maroc apparaît au premier
abord sous un assez piteux aspect. Vingt-cinq mille hommes, mal
armés, mal coomiandés ^ sans instruction militaire, sans tactique^
^ Il n'y a pas au Maroc, de généraux : le grade le plus élevé est celai de
chef de batailloD. En évitant de créer des situations prépondérantes dans
Farmée, les sultans ont eu un but politique. L'empereur confie quelquefois
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A 001 APPARTIENDRA LK MAROC ? 1069
constituent aujourd'hui un bien faible appoint pour la victoire.
Quant à songer que devant une invasion chrétienne le Maghreb se
lèverait tout entier pour la défense du sol, le fait ne parait pas à
redouter, étant donné l'état de fractionnement des tribus, celui de
guerre perpétuelle dans lequel elles vivent les unes par rapport aux
autres, le mauvais entretien ou plutôt l'absence totale de routes et
de communications.
Sous ce rapport, on ne pourrait tirer de conclusions pour
l'avenir de ce qui se passa il y a cinquante ans, au moment de
notre conquête d'Algérie. En 1830, nous arrivions sur la terre
d'Afrique ignorant d'une façon à peu près complète et la nature du
sol sur lequel nous allions lutter et le genre d'hommes que nous
allions combattre. Notre base d'opérations était la France, nous
avions la mer à traverser, et nous ne disposions ni de la vapeur ni
de l'électricité. Nous avions affaire à une race hardie, entreprenante,
moins groupée encore, et de beaucoup plus fanatique que les Maro-
cains, enfin nous étions habitués à cette guerre du continent où
nous étions passés maîtres à la vérité, nuds dont les principes
n'étaient plus applicables sur un terrain montagneux, privé de
routes, de débouchés, comme était alors celui de l'Algérie. Telle fut
la véritable cause des échecs partiels que nous éprouvâmes de 1830
à 1840. Aujourd'hui la conquête du Maroc par la France ne pré-
senterait plus ces difficultés, et il suffit d'énumérer comme nous
venons de le faire nos causes d'insuccès à nos débuts en Afrique,
pour comprendre que toutes ces anciennes sources de revers se
sont changés en éléments de succès.
D'ailleurs, le passé lui-même ne serait pas pour nous décou-
rager. Le 14 août 18/1&, dans la plaine d'Isly, le maréchal Bugeaud
venait à bout, avec sa petite armée de 11 000 hommes, des 25 000 ca-
valiers et des 5000 fantassins du sultan Abder-Rhaman. 3000 Maro-
cains environ restèrent sur le champ de bataille.
Combien en demeurerait-il aujourd'hui que l'armée du Maghzen a
encore son armement d'il y a cinquante ans, quand nos soldats
disposent de l'arme redoutable que tout le monde verra demain
dans les mains de nos fantassins.
Il serait intéressant de répondre à cette question si nous avions
l'intention de la poser, mais ce n'est pas le lieu, et nous devons
nous borner à rediercher ici si la France a un intérêt véritable à
conquérir le Maroc.
Arthur de Ganioers.
La suite prochainement.
le commandement d'une expédition à un grand personnage, mais la cam-
pagne terminée, le général d'hier est rendu à sa situation de la veille.
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RACINE ÉCOLIER
D'APRÈS UNE RÉGENTE DECOUVERTE
<( 11 me semble, dit Sainte-Beuve "i, que quand on sait qudque
chose de particulier et d'un peu nouveau sur Racine, on n'est pas
libre de le garder pour soi et qu'on le doit à tous. » On me per-
mettra, je Tespère, de suivre le conseil de l'éminent critique, en
signalant un document qui se rapporte à la première jeunesse de
notre grand poète tra^que.
Cest à aermont (Oise), où les devoirs de mes fonctions m'appe-
laient à résider, que ce document a passé sous mes yeux. Toaobé
inopinément dans cette petite ville, dbarmante à la vérité, mais où
tout était nouveau pour moi, chose>î et gens, peut-être aurais-je
fait connaissance avec cette vilsdne maladie d'importation étrangère
qu'on nomme le spleen, si ma bonne étoile ne m'avait fort heureu-
sement donné pour voisin un digne et excellent abbé, esprit fin et
lettré, qui, dès ma première visite, me témoigna une sympathie que,
d'ailleurs, je partageai eniièrement. M. l'abbé Sabatier -, chanoine
honoraire de Beauvais, aumônier de l'hospice de Clermont, mit
aussitôt sa bibliothèque à ma disposition, en me priant de m'y con-
sidérer comme chez moi, et j'eus l'heureuse surprise de feuilleter,
chez cet aimable bibBophile, au milieu de volumes précieux, on
ouvrage d'un rare intérêt, qui se recommande moins encore par le
prix de Fédition, d'ailleurs fort belle, que par les annotations dont
une main, enfantine encore, et plus tardlllustre, a diargé sesmarg^
Il s'agit d'un Virgile qui a appartenu & Racine dans la prenûëre
période de ses études. Il fournit de précieuses révélations, à qui
l'interroge avec attention, sur la méthode de travail et la pré-
cocité du poète. C'est une édition latine, petit in-fdio, avec notes
très savantes en latin et en grec, imprimée à Anvers en 1575, chez
Christophe Plantin. Ce volume est en parfait état de conservation.
* Nouveaux lundis, t. X, p. 356.
^ M. Tabbé Sabatier est fauteur d'ouvrages très estimés pour leur éru-
dition et la pureté de leur style. Citons entre autres : ài Vie eu Saints du
diocèse de Beauvais; i vol., Pineau, Beauvais, 1866. — Limitation des Saints,
1 vol., fiartit, Parts, iSS9; et une édition de VEiaorneée tgfkse, ftr Alaog,
conthittée juiqu'^n 4«72, 4 val., Ôariit. Paris, 1675.
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AAGINE ÉGÛLffiR 1071
Il possède une marge de 5 centimètres. Les caractères en sont
très nets; la reliure en veau, un peu fatiguée, n'offre pas d'intérêt
particulier. Mais, nous Tavons déjà dit, ce qui fait le prix de cet
ouvrage, c'est sa glorieuse provenance, et pour établir de faiçon
irréfutable cette origine de propriété, nous ne rencontrerons aucune
difficulté.
I
Tout d'abord, dans la vignette gravée au frontisface du volume,
se lit, écrit à l'encre, ce mot : a Radne ». C'est la ûgnature du
poète, ainsi qu'on s'en peut convaincre à l'aide d'une confrontation
d'écritures toute simple à faire. Nous avons comparé la signature
en question avec celles d'une lettre adressée par Racine à Boileau,
écrite de Fontainebleau, datée du S octobre, sans indication
d'année'; d'une lettre à M. le prince Henri-Jules de Bourbon
(postérieure à 1687) ^ ; de son testament en date du 10 octobre 1690 ^ ;
d'un fac-similé d'une lettre à Boileau, datée de Paris, 26 janvier 1698,
reproduit dans l'édition {»ibiiée par M. Petitot, en 183S^; enfin
d'une sorte de déclaration adressée à IL le maréchal duc de
Luxembourg, dont nous avons ^i sous les yeux un fae-stimlé
appartenant à M. l'abbé Hazard, curé de la paroisse Sûnd-Nicolas, &
la Ferté-tlilon^; ce document, rédigé collectivement par Racine et
Despréaux, écrit en entier de la main dé Racine,, «c celui de» deux
qui tenait ordinairement la plume » ^t est daté <ki ft juillet, Parb,
sans indication d'année, mais les félicitations qu'il contient à
l'adresse du maréc^ indiquent bien qu'il a été motivé par la
bataille de Fleurus, du 1*' juillet 1600. I^y a identité {Murfaite entre
toutes ces pièces et la signature apposée sur notre Virgile.
Ajoutons que l'expérience est tout aussi concluante à l'égard des
notes manuscrites, dont nous aurons i parier tout à l'beure, et que
nous avons rapprochées d'un exemplaire de Sophocle, publié à
Paris, chez Adrien Tournèbe, en 1553, exposé dans les galeries de
la Bibliothèque nationale^, et que MM. les Conservateurs ont
eu Tamabilité de remettre en nos mains. Cet exeiqilaire ne porte
^ Bibliothèque nationale, galerie des cartes et manuscrits, n9 351 des
Manuscrits.
^ Bibliothèque nationale, manuscrits de J. Racine, 1. 1"*, fonds français,
no l'esse.
^Ibid.
* Fin de la 1" partie du I" volume. Paris, Lebigre frères, éditeurs.
5 Un autre fac-similé de cette lettre se trouve dans Tédition de GeofTroy.
« Œuvres eomplèie$ de J. Bacine, t. V, p. 5. Paris, Pourrat frères, édi-
teurs, 1834.
7 Galerie des cartes et manuscrit», n« 3G7 du Catalogue des imprimé»»
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ton HiGIRB ÈOOLIBl
pas la signature de Radoe, mais il est couvert de remarques et
d'oi)servatioDS fort intéressantes, présentant le caractère d'un tra-
vail posé et réfléchi. Nous avons comparé Técriture des deux
volumes, en nous attachant tout spécialement aux lettres, aux
majuscules, aux mots qui figurent dans les deux ouvrages; le
rapprochement que nous avons fait ne Isdsse aucun doute à cet
égard. Certaines majuscules, qui présentent dans l'écriture de
Racine des caractères particuliers à leur auteur, les R, les T, les F,
les D, les mots « fils », « fils à sa mère », « Dieu », les lettres
grecques, ne peuvent laisser aucun doute. Un détail minutieux,
intéressant & retenir : au cours de ces notes du Sophocle, coomie
d'ailleurs dans chacun des manuscrits du poète que nous avons
compulsés, celui-ci a fréquemment employé la préposition « i »;
pas une seule fois il n'a mis l'accent ; dans notre Virale, il se sert
une fois ^ de cette préposition, et là aussi il omet l'accent.
Sans doute, tous les manuscrits de Racine ne présentent pas la
même analo^e, et entre notre Virgile et d'autres écrits authentiques
du poète, notamment les lettres à Boileau et le testament dont
nous avons parlé, il faut tenir compte de certaines modifications
dans les détails du point d'écriture, qui se manifestent le plus
souvent au fur et à mesure des années, et dont Racine a éprouvé
les effets, ainsi que le constate d'ailleurs un de ses biographes,
M. Paul Mesnard, qui parle de « l'écriture de Racine, un peu diffé-
rente en différents temps de sa vie * » ; mais ces changements, loin
de dérouter le lecteur, qui reconnaît sans difficulté, dans l'aasemble
et spécialement dans les majuscules, la même nudn, lui fournissent,
au contraire, un nouvel clément d'études, en assignant à chaque
écrit de l'auteur tragique sa date propre.
En dehors même de l'écriture, analogie absolue dans l'aspect
matériel des annotations, dans la façon dont certains passages
du texte sont soulignés, dans la configuration des accolades et des
renvois. Dans notre Virgile, seules la signature et cinq notes sont
tracées à l'encre; toutes les autres sont au crayon. Dans le
Sophocle, au contraire, toutes les notes sont^ l'encre, car le poète
a voulu faire dans ce travail une œuvre de critique durable; mais
plusieurs passages du tragique grec sont soulignés au crayon, ce
qui établit l'habitude qu'avait Racine de se servir concomitam-
ment de la plume et du crayon.
Il ne faudrait attribuer ni à une ressemblance fortuite ni à un
examen superficiel ou complaisant les résultats incontestables de
* Page 142 de notre exemplaire : Plaintes d'un fils a sa mère.
2 Les Grands Écrivains de la France, Racine, 8 vol. avec notices de M. Paul
Mesnard. Paris, Hachette, 1875, t. VI, p. 171.
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RÀCnnS ÊGOLISR 1073
cette confrontation; ces résultats, en effet, se trouvent singulière-
ment corroborés par tout un faisceau de preuves d'une autre nature.
L'exempkdre de Sophocle, les lettres de Racine, son testament,
ne sont pas des manuscrits isolés. La Bibliothèque nationale en
possède plusieurs autres, notamment un Euripide, un Aristote, un
Pindare, un Traiié de Rhétorique de Gicéron, un Plutarque, ces
trois derniers ouvrages portant au premier feuillet, sous le titre ou
entre les Ugnes du titre, la signature de Racine. Dans la même
bibliothèque se rencontrent encore des Extrsdts de Tacite, de Plu-
tarque et de Quintilien S des Remarques sur les dix premiers
livres de Y Odyssée ^^ et un cahier de format in-8^, relié dans un
cartonnage vert, contenant, avec des Remarques sur les Olympiques
de Pindare 3, une cinquantaine de pages remplies d'Extraits d'Horace,
de Pline' l'Ancien, de Cicéron et des premier, troisième et qua-
trième livres des Georgiques.
La bibliothèque de Toulouse est riche aussi en volumes ayant
appartenu à Racine. Citons une Iliade^ un Eschyle, un Euripide,
signé à la première page, et un exemplaire de Virgile, également
signé, mais ne portant aucune note. C'est un volume in-&* ayant
pour titre : P. Virgilius^ cum veterum omnium commentarUs et
selectis récent, notis. Ex offic. Abr. Commelini, 16i6. Cet ouvrage
était jusqu'ici, avec le cahier contenant les Extraits des Georgiques ^
la seule trace qu'on ait pu rencontrer des études de Jean Racine
sur Virgile. Il faut désormais y joindre le volume appartenant à
M. l'abbé Sabatier.
M. Sabatier partage avec plusieurs autres amateurs la bonne
fortune de posséder un des ouvrages de la bibliothèque de Racine.
Citer tous ces livres dispersés dans des collections particulières,
passant fréquemment d'un cabinet dans un autre, ce serait rééditer
sans nécessité une nomenclature qui a déjà été dressée, et nous ne
saurions mieux faire que de renvoyer purement et simplement le
lecteur à la remarquable étude de M. Paul Mesnard, qui a si admi-
rablement coordonné tout ce qui touche à Racine, à sa vie et à
ses œuvres. Contentons-nous donc de faire remarquer que, toute
sa vie, notre auteur eut l'habitude d'annoter, au fur et à mesure de
ses lectures, les passages qui captivaient son attention, et d'apposer
sa signature sur la plupart de ses livres, ce qui a permis à plusieurs
bibliophiles de recueillir un Aristophane, un Xénophon, un Hésiode,
un Callimaque, un Salluste, un Pline l'Ancien, un Martial, un
Régnier, un opuscule de TEcoIe de Salerne, la Sagesse de Charron,
* Bibliothèque nationale, fonds français, n? 12 888.
a/ôà/.,nM2 891.
3 /ÔM^., no 12 890.
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i0i4r BAmn. Epousa
VHistùite des^ Jmfs de Josèphe, le Trak4 du chemin de la per-
fettiM^ de saifUe Tbéfèse^ les eaun'esr de ScarroUr uoe édition
diEêther »vec dédicace à* 11°'' de MainteiiOB^ etc.
Lenift Racine, ébua ses* Mémoires sfur son père, parle de»
<c extraite- qp'il fai«air des auteur» goeca^et latins q^*il lisait. Tsdy
ay»ute^l, cee^extraâte éerit&de sajuainv,. J'ai bériié de son Plaioa
et de son* Phitarqne, doDties ouurges charges de ses s^^tiUes sont
ht pneiMie de TaltentÂen ai^ec la^^uelle il les lisait. » Il est bien
éyldient cpic cette cDittuine devait frapper avec un égal intéitt
l'aUttniieii dlss bibliopkHes ei dfts biographes du poète, car les
^okioMa ainei annotées se recomatttDdent doublement aux lettrés,
d Kacine^ dit M. Gustave Brunes ^ avait Tbabilude de mettre sa
signature ^r les livre» qui lui appartenaient, et il se plaisait sou-
lient à y joindlre les notes qpie lui suggérait Tétude des écrivains de
l'antiquité. » Puis ^ il parle d'« un Démostbène, Psuris, 1570, in-
folio, avee la signature et des notes autographes de Badne >», et
d' « untesemplaire des Saiiresf^ de Régnier, 16^2,. avec la signature
et queiqiies corrections également de la maia de Racine ». Charks
Nodier 3, s^'ooaupant des différents hommes célèbres qui ont ^gnë
et anooié lemrs liviea, car cet usage n'est pas exclusivement spécial
à Racine, est tout naturellement amené à citer ce dernier : « RadoOr
diXHlf Sf UesKé son Bomt avec des notes g^ecques^ latines ou fran-
çaisest s«r les marges des principaux poètes de l'antiquité. La
Bibliothèque du Roi a son Ëuiipide et son Aristophane; M. Renouaid
a son Sophocle. » Enfin, chacun des manuscrits de Racine, chacun
des livres pt^ lui. annotés a été l'objet de la part de iL Paul Mes-
nard' d'étude» eonscieûeieuses £estilesren rapprochements ingénieux,
el il est fort regrettable que, lors de la rédaction de ses savantes-
notices sur Racine, il n'ait pas eu connaissance de notre exem^
plaire, auquel il eût évidemment assigné une place exacle et iiii>
r&le important dans'la vie intelleeteielle du poète.
IS
Cesf à Beauvaîs, il y a quelque trente ans, que BT. fabbé Sabatier
fit, chez un bouquiniste, sa précieuse découverte. Or Louis Racine
nous apprend, dans ses Mémoires^ que son père a passé plusieurs
années fie sa jeunesse à Beauvais, où il fut envoyé au collège*.
* Dittwnncdre de bibUaiogde, far Guelave ârunetf; édition publiée par
Tabbé Migae ea iSôO, p. 343.
2 Jbidem, p. 405 et 406.
3 Mélanges extraits d'une petUe èibUôtàèque:
* Nous devons mettre le lecteur en garde contre une confosion qui pour-
rait se produire dans son esprit, et dont, malgré les assertions de hovàs^
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^< II fut d'abord envo^ |)Our apprendre le latlio dras la mile de
Beauvais, dont le oc^lëge était sous la directkm de quelques ecolé^
siastiques de mérite et tte savoir /€e fut alors que kk guerre ^civile
s'alluma à Paris et se répandit dans les provmera. Les écoliers s'en
mêlèrent aussi et prirent parti efaacun selon son incltnatioB. Mon
père iut obligé de se battre tx)mme les ^^itpes, et reçut au front
un coup de f»erre, dont il a toujouro porté la cioalriee, aut^essus
de l'œil gauche. II disait que le principal de ce coilëge le montpait
à tout le monde comme un 'brave, ce qu'il racontait en plaisantant. »
C'est très peu de temps après la mort de son grand^përe Radne,
décédé à la Ferté-Milon, où il fut inhumé 'en l'église Notre-^Dame,
le 22 septembre 1640 ^ que l'enfant quitta sa ville natale. Il étût
alors dans sa neuvième année, étant né le 21 décembre 1689. H
était déjà préparé à profiter des leçons qu'il allait recevoir à Beau*
vais, car il avait très probablement appris les premiers éléments
dans la petite pension que dirigeait, à la Ferté-Milon, son oncle
Regnault.
L'établissement où fut pkeé le jeune bomme se recommandait
par plus d'un siède d'^iistence. Un maître es arts et docteur eft
théolo^e, Nicolas Pastour, chancelier et chanoine de la cathédrale,
l'avait fondé pour en faire don à «a ^lle natale. Par acte notarié
en date du 20 août 1555, il remettait, « à la république, tant ecclé^
siastique que civille, de la ville et dté de Beauvais, la domination,
Racine et les détails si précis donnés par M. Paul Mesnard, M. l'abbé
Pêcheur s'est fait tout récemment Técho dans les Annales du diocèse de Soitm
:sons, t. VI, p. 591. (SoisaoDS, imprimeHe âe V Argus Sêistonnais, t886.) XI
s^agtt bien ici du coUôge construit daais la ville ée Beaaws, ^mon pas ito
l'établissement connu à Paris sous le nom de collège de Beauvais, parce
qu'il avait été fondé par un évéque de cette ville, Jean de Dormans. Au dix«
septième siècle, Louvet, dans son ouvrage intitulé : Bistoire et Antiquités du
diocèse de Beauvais (Beauvais, veirve Vallet, t. Il, p. 549), dit : c Ce fut Jean
<le8 Dormans qui fit édifier, en l'an 1W7, en la TiUe ée Parie, le collège dB
OBeauvais, autrement appelé des Dormans, où il fonda vingt-quatre Boup-
isiers, un grand Maître, âous-'Maitre et un Procureur qui «eront natifs de
la terre et seigneurie des Dormans et lieux circonvoisins, et en leur défout
du diocèse de Boissons, propres et idoines à porter la tonsure, et que sur
iceux, Tabbé de 8aint^ean de Boissons «urait la superintendanoe, le régime
et gouvernement, lui donnant le pouvoir de les instituer, destituer et cor-
riger. » — Simon, conseiller au Présidial de Beauvais, dans le Supplément
à rÂisioire du Beau/msis (Guillaume Gavelier. Paris, 1704, p. 121 et 1%),
indique Xîomme date de la fondation de cet édifice, non l'année 1367, mais
l'année 1870. Il nous apprend que Tévéque fondateur était t fils de Jean des
Dormans, du village des Dormans, entre Épernay et Ghâteau-Thierry. » —
Ajoutons que Louis Racine a fait ses études à Paris, dans cette maison de
Dormans-Beauvais.
* Les registres de la paroisse Saint-Waast^ à la Ferté^'Milon, font foi de
cette date.
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1076 fiÀGniK ÈGOLBR
fonds et propriété, d'un lieu contenant plusieurs corps de maisons,
chambre, librairie, salle, classe, oratoire, cour et jardin ». Ces
bâtiments étaient situés dans la rue des Chinchers (des Fourreurs),
actuellement rue Sainte-Marguerite; ils s'élevaient sur remplace-
ment occupé aujourd'hui par Tévèché ^ Le motif du donateur,
c'est « la fervente dévotion qu'il a en la saincte foy catholique et
augmentation d'icelle, aussi en faveur de la république, tant ecclé-
siastique que civille, et & ce que cy-aprës la jeunesse de la ville
et lieux circonvoisins soit instruite en bonnes mceurs et liiéra-
ture ». Érigée en collège par le cardinal de Ch&tillon, évèque de
Beauvais, cette maison devait bientôt bénéficier des dispositions de
l'édit d'Orléans, rendu par François II, en janvier 1560, et per-
mettant au roi de France, en exécution du concile de Trente, de
conférer, à certains professeurs gradués, des « prébendes précep-
torales ». Un arrêt du Parlement de Paris, rendu sous Charles IX,
le 3 août 156i, a décidé, en effet, « que l'évèque et comte de
Beauvais et les dénommés par ladite ordonnance, adviseront en-
semble d'un homme de bonne vie, mœurs, conversation et doctrine,
pour instruire les jeunes enfants de la ville, auquel sera baillé une
prébende préceptorale en ladite église ^ ».
Quelques années après, le 22 août 159i, Henri IV tenait, aux
envoyés de la ville de Beauvais qui venaient de lui faire leur sou-
mission solennelle, un langage qui, grâce à Jean Racine, ne devait
pas rester une vaine déclaration : « Croyez, mes amis, leur disait-il,
qu'avec la fidélité que je me promets en vous, je rétablirai de si
^ns précepteurs à toute la jeunesse française, que rhonneur en
voilera jusqu'aux confins d'Inde. Je n'ai autre désir que votre
* On nous a rapporté avec quelque malice que le professeur cbai^, an
mois d'août dernier, de prononcer le discours d'usage à la distrtbatioa des
prix du collège communal de Beauvais, avait représenté à ses élèves leur
illustre camarade du dix-septième siècle foulant du pied le sol des cours et
des préaux témoins actuels de leurs jeux quotidiens. L'image pouvait être
ingénieuse et le tour de phrase agréable; mais Torateur avait oublié un
détail : ce n'est que depuis 1813 qu'un certain abbé Guénard installa, dans
un ancien couvent d'Ursulines, à l'emplacement qu'il occupe encore aajoiir^
d'hui rue des Jacobins, un collège ecclésiastique, qui, en 1827, fut trans-
formé en collège communal. Cette erreur paraît d'ailleurs avoir été partagée
par M. Debeauve, ingénieur en chef des ponts et chaussées à Beauvais, gui,
dans le discours en réponse qu'il prononça en qualité de président de la
.séance (voy. le Moniteur de COite du 3 août 1887), vanta à ses jeunes audi-
teurs la peinture qu'avait su faire leur professeur du « tableau charmant de
Jeur vieux collège ». Charmant, nous n'en doutons pas, mais un peu trop
fantaisiste.
^ M. l'abbé Morel, les Ecoles dans les anciens diocèses de Beauvais, Noyon et
Sentis; Lefebvre. Compiègne, 1887, p. 44.
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RÂGOIE tGOLIKR 1077
grandeur, et pouvez vous assurer que mon travail sera pour vous
agrandir et faire fleurir sous mon règne ^. d
L'intervention plusieurs fois répétée du pouvoir public dans
Tadministration du collège de Beauvais et les marques de faveur
qui lui furent prodiguées indiquent assez qu'il s'agissait là d'un
établissement de premier ordre, auquel il importait d'assurer un
heureux développement. Il est bien certain que sa réputation était
faite depuis longtemps dans les contrées environnantes, et qu'à
la Ferté-Milon, ville proche de Senlis et de Gompiègne, personne
n'ignorait son excellente renommée.
Jean Racine, toutefois, ne devait pas rester bien longtemps dans
cette maison. Si l'on ne connaît pas exactement la date à laquelle
il y entra, on sût, par contre, qu'il la quitta en 1655, pour être
envoyé, le 1" octobre de cette même année, à l'école des Granges
de Port-Royal des Champs. Il était tout naturel qu'on le confiât
aux religieux de cette maison fameuse, car sa famille était depuis
longtemps déjà en étroites relations d'amitié avec eux. C'est à la
Ferté-Milon que Claude Lancelot, Antoine le Maître et M. de Séri-
court, se réfugièrent lorsqu'ils furent chassés de leur monastère,
en 1638; ils avaient trouvé une généreuse hospitalité chez le père
d'un de leurs élèves, Nicolas Vîtart, contrôleur au grenier à sel.
Ce Vitart, par son mariage avec Claude des Moulins, fut le grande-
oncle de Jean, car la sœur de Claude, Marie des Moulins, avait
épousé le grand-père du poète 2. Veuve en 1649, comme nous
l'avons dit, elle se retira bientôt à Port-Royal, où une de ses filles,
Agnès de Sainte-Thècle, avait fait profession. Voici, certes, plus de
raisons qu'il n'en faut pour expliquer la sollicitude toute particu-
lière que ces maîtres savants devaient montrer pour l'intelligent
élève qui les intéressait à tant de titres.
Mais revenons à Beauvais et retrouvons notre écolier au moment
où il s'apprête à entrer à Port-Royal. Je me plais à me le repré-
senter, embarrassé, à la veille de son départ, par le format incom-
mode de son Virgile, et le revendant à vil prix au libraire le plus
proche; je me figure ce volume enfoui pendant deux siècles sous
la poussière, dans quelque coin obscur d'une arrière-boutique,
jusqu'à ce qu'un heureux hasard ait permis à M. l'abbé Sabatier
de mettre la main sur ce confident discret, mais non muet, des
premiers efforts et des espérauces premières du poète.
Ceci n'est, bien entendu, qu'une hypothèse, mais toutes] les
* Delettre, Histoire du diocèse de Beauvais; Desjardins. Beauvais, 1843,
t. m, p. 345.
* Le grand-père et le père de notre poète tragique portaient, comme lui,
le prénom de Jean.
25 oÊGBiiBBB 1887. 69
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1078 RAGlNfi ÉGOUBR
vraisemblances sont en sa faveur. Nous n'affirmerons pas que œ
livre fût resté à la même place, ignoré de tous, pendant deux cents
ans, — la preuve d'un fait négatif est pour ûnsi dire impossible i
rapporter; — il est certain toutefois que le revendeur ne se doutsdt
pas du trésor qu*il possédidt, qu'aucun indice provenant d'un tiers
ne signale la rareté de ce vohrme, qu'il ne porte le nom d'aucun
autrepropriétaire, enfin que nul parmi les auteurs qui ont recberdié
jusqu^au fond des collections privées les manusmts du poète «'a
eu connaissance de cet exemplaire. Il n'apparaît pas que Radne
soit jamais retourné à Beauvais, ni qu'il y ait conservé des rela-
tions. Ne serait-il pas dès lors bien étrange que ce Virple, i
supposer que le jeune homme ne s'en soit pas dessaisi en quittant
le collège et qu'il l'ait emporté dans ses nombreuses résidences,
fût revenu par le plus grand des hasards échouer obscurément i
son point de départ?
m
Notre Virgile doit être un des premiers Hvres, ânon le premier,
que le jeune Racine a étudiés. Il l'avait entre les mains au coll^
de Beauvais. C'est, à n'en pas douter, le premier ouvrage qm a
été pour son intelligence en éveil l'objet d'une étude déjà soutenue;
c'est celui qui peut-être a fait jaillir dans ce cœur d'adolescent la
vocation poétique.
Le futur auteur de thèdre n'a pas daté son Virgile, comme il a
€u la précaution de le faire pour ses notes sur Wutarque en 1655
et 1656, pour ses Extraits de Tacite et de QuintiHen qui remontent
à i6ô6. Mais peu nous importe, car nous sonmies assuré que l'étude
à laquelle il s'est livré est antérieure au mois d'octobre i6S5.
L'examen que nous aurons à faire des premiers vers sortis de la
plume de Jean Racine précisera ce point.
Le seul aspect des annotations de notre Virgile établît qu'elles
émanent de la jeunesse du poète. C'est ainsi, nous le répétons, que
l'écriture correspond absolument à celle des notes prises à Port-
fioyal sur le Sophocle de la Bibliothèque nationale, ainsi qu'aux
Extraits de Plutarque, de Tacite et de Quintîfien (1655 et 1656),
dont les lettres sont beaucoup plus nettement configurées que dans
les autographes postérieurs. De plus, et cette observation est plus
frappante encore, si -nous recherchons Tintention qui a dû guider
le jeune homme, lorsqu'il s'arrêtait à tel passage de Vir^e plutôt
qu'à tel autre, nous pouvons faire une remarque semblable à cdie
que IL Paul Slesnard a formulée i propos des Extrtûts de Plu-
tarque : u Une grande partie de ces notes n'efift encore qu'uw
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RÂGINB ÉCOUER 1070
table de» matières très développée*. » En effet, nous relevons au
hasard les mots suivants, isolés en marge de notre livre,, dénués de
tout commentîdre : « Aquilon, — Pasteurs d'Afrique, — Pays
froids, — Glaces, — Fromages, — Chiens, — Serpent, — Araignée,
— Hirondelle, — Rossignol, — Cyclope, — Postérité, — Aiguillon
(que Racine a orthographié : Équillon) , — Midy , — Concombre, » etc.
Ce ne sont pas encore des remarques substantielles comme celles
qui couvriront plus tard les marges du Sophocle, et dans lesquelles
se trouvent les éléments d'une dissertation, le sens d'une critique
littéraire déjà mûrie.
Dans un certain nombre de notes, en outre, on surprend chez
Bacine en£ant la préocciqpation caractéristique de graver dans sa
mémoire un renseignement précis, un phénomène scientifique, un
fait historique, ou bien encore la signification exacte d'un mot
jusque-là inconnu; en résumé, c'est l'étude consciencieuse d'un
texte latin par un esprit observateur. Non content de traduire à la
bote sa version, il cherche à étendre par un travail réfléchi le
cercle de ses connaissances dans les diverses branches de la science.
Au troisièotô livre des Géorgiques, il prend une série de notes
répondant à une noème préoccupation de son esprit : la mdadie,
ses symptômes, les ravages qu'elle exerce, les différentes formes-
qu'elle affecte : « Maladie, — Marques de maladie, — Victime
malade, — Maladies d'animaux, — Poisons malades, — Fièvre
(fieure), — Gorge enflammée- ».
Lit-il cet autre passage des Géorgiques ^.
Frincipio arboribus vaiia est natura creandù.
îfamque aHs nullis hominum cogentibus ipsœ
Sponte sua venirmt camposque et flumina laie
Curvff tenent...
frappé de cette sorte de cours d'histoire naturelle, quTl pourra
avoir à consulter un jour ou l'autre, le jeune Racine inscrira en
marge ces mots : « Diverses manières dont les arbres poussent *. »
Du principe, passant à l'exemple, Virgile poursuit sa démons-
tration :
,., ut molle siler lentœque genùtœ*.
Biais un mot échappe à l'écolier. Quel est le sens de siler?
lî oarre son vocabnlaire; ceite expression, qu'il rencontre ici pour
* Paul Mesnard, t. VI, p. 291.
* Pages 123, 124, 125, 126 et 127 de notre exemplaire.
* Livre II, vers 9 et suivants.
* Page 74 de notre exemplaire.
5 Livre II, vers 12.
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1060 RAGOIE ÉOOUKB
la prenûëre fois, est synonyme de vimerij dont il connaissdtVac-
ception plus usuelle; immédiatement, de crainte d'oublier, il pique
un renvoi et écrit dans la marge : « ozier * » , avec un e, suivant
l'orthographe du temps. Un peu plus loin, il est question* de
rimare et du mont Tabume, et le jeune homme qui, jAus lélé que
tant d'autres écoliers, a pris la peine de rechercher dans qudles
contrées sont situées ces montagnes, note que l'Imare e^ un « mont
de Thrace » et le Taburne un « mont dans la Campanie^ ».
Mais cette préoccupation de s'instruire, en accumulant de nou-
velles connaissances, n'est pas seule à hanter l'esprit de l'étudiant.
Il ne s'arrête pas qu'aux faits; le développement d'une pensée de
l'ordre littéraire ou moral l'intéresse plus vivement encore. En
conséquence, dans notre Virgile, toujours comme dans les Extraits
de Plutarque, nous pouvons signaler, avec H. Paul Hesnard, a le
soin particulier que Racine a pris d'extraire de son auteur les
réflexions générales, et, comme on dit dans la langue de la rhé-
torique, les lieux communs. C'était, il est permis de le croire, une
provision qu'il voulait faire, et dont il sentait qu'il pourrait tiror
un jour parti, comme orateur et comme poète * ». Ici, ce n'est pas
par extraits que Racine procède, mais peu importe, on retrouve
aisément dans certaines de ses observations l'idée qui l'a frappé.
C'est la richesse d'une période, c'est une heureuse description ou
une image pittoresque : « Course de chariots, — Combat de deux
taureaux, — Taureaux qui se battent, — Combat d*abeilles, —
République des abeilles, — Roy, — Aristée, — Nil, — Écho, —
Jeunes gens morts, — Enfers, — Ombres, — Plainte d'un fils à sa
mère, — Dieu respandu partout, » etc. Autant de remarques feîtes
par Racine pour graver dans son esprit une tournure de phrase
originale, une pensée profonde ou un sentiment délicat que, par la
suite, il pourra, à l'occasion, s'approprier, expressions et images
qui, en réalité, ont passé dans ses œuvres et que nous retrouverons
tout à l'heure.
C'est à peine si, dans cette première lecture du poète latin,
T Enéide a eu le don de captiver l'attention du jeune homme; il n'y
a inséré qu'une seule note et n'a souligné qu'un petit nombre de
vers. Au contraire, il a une préférence marquée pour les Géor-
giques. Pourquoi, sinon parce que le pittoresque de ces tableaux
agrestes produit chez le jeune homme une profonde impression?
Que de poètes chantent, à leurs débuts, les splendeurs de la nature
* Page 74 de notre exemplaire.
2 Livre II, vers 33 et 34.
3 Page 75 de notre exemplaire.
< Paul Mescard, t. VI, p. 291.
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BiGIRE ÉGOLKR 1061
avant d'aborder Tétude sî complexe du cœur humain I Victor Hugo
a passé par les Odes et ballades avant de faire parler et agir Her-
nani, Ruy-Blas, Cromwell, et pour rentrer dans notre sujet, Virgile,
dès sa quinzième année, si Ton en croit ses biographes, célèbre les
plaisirs rustiques, et à vingt-cinq ans compose sa première églogue,
tandis qu'au bout de douze années d'efforts, après s'être assimilé
toutes les légendes, toutes les traditions épiques de sa patrie,
Y Enéide lui apparaît encore si peu digne du plan magnifique qu'il
a conçu que, sentant la mort approcher, il prescrit dans son testa-
ment la destruction de cette œuvre qu'il considère comme inachevée
et sans valeur.
Racine a subi cette loi. Avant d'atteindre à la pleine maturité
du génie et de se révéler auteur tragique aux traits personnels,
aux situations savamment construites, au langage pur et élégant,
l'écolier s'est essayé dans ses premières rimes à célébrer dans un
style mal assuré, à grand renfort d'amplifications descriptives,
l'hymne éternel des champs et des boi3. Faut-il s'étonner, dès lors,
qu'il ait été séduit davantage par les peintures famihères des
Géorgiques que par le soufile grandiose du poème épique?
IV
Jusqu'à son entrée à Port-Royal, nous ne connaissons de la vie
intellectuelle de Jean Racine que ce que nous en révèle le Virgile
que nous avons sous les yeux. Personne n'a songé à recueillir sa
correspondance ni ses premiers essais d'alors (si toutefois le démon
poétique l'a déjà piqué), parce que personne ne soupçonnait encore
son glorieux avenir. Et pourtant, il eût sufîijpeut-être pour le pré-
voir de suivre avec attention ses rapides progrès.
Tout au contraire, c'est à tort que ses biographes attribuent
exclusivement à son séjour chez les Solitaires et à l'influence de
ses maîtres d'alors, les Amauld, les Lancelot, les Nicole, les Hamon,
les le Maître, sa connaissance approfondie des auteurs classiques,
sa méthode sûre et l'extraordinaire précocité de son esprit. Le
collège de Beauvais a eu sa part, et larçe et glorieuse, dans la
formation et la culture intellectuelle du poète, et ce n'est que
justice de reconnaître ici sa bienfaisante influence. M. Paul Mes-
nard, qui s'est si profondément identifié avec celui dont il a publié
les œuvres, a pressenti cette excellente impulsion donnée, dès ses
plus tendres années, à l'intelligence de l'enfant. Il a été frappé du
nombre relativement considérable des élèves* et de l'état flo-
^ Un des plus illustres enfants de Beauvais, Antoine Loysel, avocat au
Parlement de Paris, né en 1536, avait fait une partie de ses classes dans
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1ÛS2 RiONKEGOUEft
lissant dans lequel se trouvait alors cet établissement plus que
centenaire, sous la direction d'un prêtre expérimenté, Nicolas Des-
suslefour. Un ami des Solitaires, le célèbre docteur en Sorbonne Go-
defroy Hermant, avant d'être recteur de l'Université de Paris, avait
enseigné, une dizaine d'années auparavant, la rhétorique au collège
de sa ville natale. Auteur d'un grand nombre de dissertations thto-
logiques et de traductions des Pères de l'Église, a Godefroy Her-
mant, dit Simon S a beaucoup brillé de son temps par lavivadté de
son esprit et son érudition ». Pendant le temps que Badne passa i
ce collège, un autre ami des Solitaires, Nicolas Choart de Buzanval^
« un homme de bien, qui avait l'intention droite - », au dire de
Simon, avait, en qualité d'évêque de Beau vais, une haute autOTÎté
sur l'établissement. De tels noms recommandaient puissamment i
Fattention des Solitaires le collëgejde Beauvais et ses élèves. Cest
ce que dit M. Paul Mesnard ^. « Ce collège devait, ce nous semble,
être en bonne renommée à Port-Royal. Il se peut que les parents
de Racine aient reçu de ce côté-là, d'Antoine le Maître par exemple,
grand ami de M. Hermant, ou de M. de Beaupuis, ancien élève de
Beauvais, le conseil de choisir pour leur enfant cette m^ûson d'édu-
cation. Remarquons qu'au sortir de Beauvais, Racine entra aux
écoles de Port-Royal à un âge où l'on n'avait pas coutume d'y
recevoir des élèves, et que, pour avoir dérogé à leur règle, il falMt
que ses nouveaux maîtres eussent quelque confiance dans les pre-
miers enseignements qu'il avait reçus. » Cette supposition n'a rien
de téméraire ; aussi, lorsque M. FVul Mesnard ajoute : « Avec un
esprit si heureusement doué, il devait, à cet âge, être fort avincé
dans ses études, et se trouver en état, pour les achever, de mettre
à profit les meilleures leçons de Port-Royal, » on serait tenté de
croire que l'érudit écrivain avait deviné l'existence de notre Vîi^gile,
témoignant des progrès surprenants du jeune Racine dans les
langues latine et grecque, comme le démontre la note que je
relève dans Y Enéide^ livre XI, en face du vers 578 :
Tela manu fam ium tenera pueriUa torsU.
Il est question, dans ce passage du poème ^sqiie, de CamiOe,
cette maison. La science juridique qu'il a déployée dans ses traités» qui font
encore autorité dans notre jurisprudence moderne, les Institutes eoutumièrei,
Pasquier ou le dialogue des avocats, ne le cède en nen à la ^•aIcn^ littéraire
de ses Poésies latines et au mérite de précision historique de ses Mémoires de
Beauvais,
* Le Nobiliaire de vertu, ou Supplément aux Mémoires de maitnss Antoine
Loysel et Pierre Louvet, p. 53.
2 Supplément à V Histoire du Beauvinsis, p. 138-
3 2« édition, t. h^, p. 14.
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fille de ilétabufi : élevée par son père, dès sa pks tendre enfimce,
an milieu ées iDOOtagoes, nourrie du lait d une jument, et dès
qu'elle peut diriger sœ yas, -vêtue d'une peau de tigre et armée
d'un javelot et d'un carquois, Camille lance, d'une nain faible
encore^ des flèches proportionnées à son âge. Racine a déjà lu
dans Pindare une description analogue ; il s'agit d' Achille, saisis-
samt^ tout jeune, de petits javelots, poids bien lourd pour ses mains
débiles, et les lançant avec vaillaBce. Pour mieux comparer les
traits de cette éducation martiale chez tes deux auteurs, l'écolier
pirend la peine de transcrire en marge de l'ouvrage latin le pas-
sage oorrespandant du livre grec : « Pindare, Nem. od. 3, dît-il^
parlant d'Achille enfant : ira?ç èwit, aQupt jxryàAa Ipya x^P^^ ©afJtvà
^pœxySfSapQV obcovra iroXXcov *.
Pindare lui était assez familier déjà pour qu'il s'empressât de
noter cet emprunt que Virgile avait fait au poète lyrique dans le
Ters cité plus haut : Tala manu^ etc.
Bad&e se livrait fréquemment à jces sortes de rapprochements.
Il a pu être porté à suivre cette méthode par son exemplaire de
Virg^ surd^rgé de savants commentaires. Nos seulement il avait
la boBDe habitude de Hre ces notes, mais il les complétsdt au besoin,
ainsi <îu'il a feit pour le vers 578, cpie nous avons cité, n*ava5t été
l'objet d'aucune annotation.
Dans les Extraits qu'il fera de Plutarq'oe, il ne se privera pas de
citer Tacite, Quintîlien, Vii^ie, qu'il connaît déjà à fond, -nous
en avons maintenant la preuve, Gicéron, Salluste, fioraoe, Lucain,
Pline le Jfeune. Quand il lira Sophocle, il laissera également entre-
voir l'étonnante étendue de sa cukure littéraire; là, encore, îl citera
Pindare, il renverra à Thucydide, il établira d'instructives comparai-
sons en4re Bomère ^ Sophocle, il mettra en relief des analo^es de
détaâls entre ÏAjax de celui-d et Yfphigéme d'Euripide, rap-
prochera Œdipe d^Electre et de PhUoctète. Si l'en veut Men se
nuppeder que ces différentes études ont été faites à Port-Royal par
Racine VCTS sa seieiftme ou sa dix-septième année, en eera bien
forcé d'admettre que, dès le collège de Beauvais, il avait dû ac-
quérir en partie cette érudition précoce en tradiiisant d'autres
auteurs -encore que Virgile et Pindare. « A l'âge de sc&e et de
dix-'sept ans, dit M. Panl Meeoard, avoir lu d'un bout à l'autre, la
plume & la main, et avioir annoté avec tant de 'détail tous les écrits
de Phatarque, n'est-ce pas un fait très digne d'être remarqué, et
qui donne vme haute idée aussi bien des maîtres habiles de Racine
que de leur jeune éiève^? »> De môme pour les Extraits de <}uinti-
* Page 517 de notre exemplaire.
2 Paul^Mesnard, t. VI, p. 291.
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1064 BAGWK ÈCOUER
lien et de Tacite, M- Mesnard fera cette remarque : « Qu'étant hm
authentiquement de Port-Royal, ils nous apprennent qu'en 1656,
Racine, écolier depuis un an à peine dans cette studieuse maison,
y avait déjà lu tout entier, la plume à la mdn, deux auteurs que
d'ordinaire, au collège, on ne connaît guère que par quelques
fragments ^ »
De son côté, Louis Racine rapporte' que dans le même temps
son père avait traduit le commencement du Banquet de Platon,
qu'il avait fait en grec des extraits de saint Basile, et recueilli des
notes sur Homère et sur Pindare. Ceci d'ailleurs n'est pas fût pour
surprendre nos lecteurs, qui savent mdntenant que, dès le col-
lège. Racine connaissait cet auteur, et qu'il en avait commenté des
fragments.
V
Après tout ce que 'nous venons de dire, nous sera-t-il permis
d'affirmer que les Solitaires ont semé dans une terre déjà cultivée,
avec un soin jaloux, par des hommes de mérite et de science.
Attribuons-leur la part qui leur revient dans la formation intellec-
tuelle de leur élève, et, en cela, séparons-nous de Louis Radne,
disant simplement dans ses Mémoires que son père avadt appris à
Beauvais « les premiers principes du latin »; séparons-nous égale-
ment de M. Emile Deschanel ^, qui, trop exclusivement, et un peu
à la légère, limite à Port-Royal l'époque des débuts de l'adolescent,
lorsqu'il dit : « C'est là que, sous d'excellents maîtres, il étudia
l'antiquité, particulièrement la littérature grecque avec le bon
Lancelot... Le jeune écolier eut vite fait d'apprendre i lire cou-
ramment les écrivains grecs. »
L'instruction littéraire de Racine à sa sortie de Beauvais, en
grec notamment, est beaucoup plus étendue, ceci est dès mainte-
nant constant, que ne semblent le croire ses biographes.
Il n'est pas nécessaire d'aller en chercher bien loin la ndson;
c*est que sa vive et précoce intelligence était servie par une
mémoire d'une souplesse prodigieuse.
Quel commentateur de Racine n'a pas raconté une anecdote
datant de son arrivée à Port-Royal, et à laquelle, dès 1656, dans
ses Extraits de Tacite, il a fait lui-même une allusion indirecte en
soulignant^dans le livre XIV des Annales ce passage du cha|ûu% l',
qui lui a rappelé sa récente mésaventure : Ubros exuri jussii!
Le sévère Claude Lancelot avait surpris entre ses mains un roman
en langue grecque^de l'évêque fléliodore, les Amours de Théagène
< Paul Mesnard, t. VI, p. 291.
2 Racine. Paris, Calmann-Lévy, 1884, 1. 1*', p. 50.
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RACINE ÉCOLIER 1085
et de Chariclée^ il le jette au feu. Peu de temps après, il confisque
entre les mêmes mains un nouvel exemplaire, qui a le sort du
premier. Mais l'écolier indocile se procure encore une fois l'ouvrage
interdit, puis, un beau jour, il va trouver Lancelot, et lui tendant
malicieusement son volume : « Brûlez-le maintenant, si vous voulez,
lui dit-il, je le sais par cœur ^ »
Il n'y a rien d'impossible à ce que l'écolier ait dit vrai. Telle
était alors son ardeur à l'étude, et telles son application et sa
mémoire, qu'il pouvait parfaitement retenir de sa lecture non seu-
lement les points saillants, mais jusqu'aux passages qui l'avaient
le plus ému. 11 aurait pu réciter de mémoire Sophocle et Euripide,
pour les avoir lus et relus bien souvent dans ses promenades sous
les ombrages de l'abbaye. Déjà, quelque temps avant, il avait donné
une preuve de cette heureuse faculté. C'était encore à Port-Royal.
Selon toute vraisemblance, nous le savons, il avait abandonné
à Beauvais son Virgile; mais il avait conservé, des Géorgiques sur-
tout, un souvenir très précis. Il en savait par cœur des tirades
entières, notamment un certain nombre de vers qui, à la lecture,
lui avaient semblé particulièrement beaux et qu'il n'avait pu s'em-
pêcher de souligner. Nouvellement installé chez les Solitaires, jouis-
sant au milieu des bois, dans ce site pittoresque de la vallée de
Ghevreuse, d'une liberté relative qui évidemment lui éUût inconnue
à Beauvais, il s'était laissé séduire par les charmes de la campagne
environnante et la douceur des paisibles rêveries. « Toutes les voix
de la nature lui parlaient alors, dit M. Hippolyte Babou ^; ses
grands yeux, miroirs intelligents, renvoyaient à son imagination
mille tableaux de la vie rustique et pastorale. » Cette tranquillité,
ce repos, ce bonheur, comment les exprimera un poète, et surtout
un poète de seize ans? Par une ode, et c'est, en effet, par une ode
qu'il débute dans les lettres. Si les gracieux horizons qui venaient
de séduire ses regards ont pu inspirer le jeune hoinme et provo-
quer ses premières rimes, en réalité, cette ode lui a été bien plus
directement dictée par les réminiscences encore toutes fraîches de
ses lectures, par les lieux communs qu'il avait puisés dans Virgile,
* Cette jolie anecdote a inspiré à M. Lucien Auge de Lassus un à-propos
joué pour la première fois à la Comédie-Française, le 21 décembre 1884, à
l'occasion de Tanniversaire de la naissance du poète. Cette petite pièce de
circonstance avait pour titre : Racine à Port-Royal. Le héros était repré-
senté avec une grâce aimable par M^^* Rosa Bruck; MM. Goquelin cadet et
Leloir incarnaient plaisamment les sombres silhouettes de Nicole et d'Ar-
nauld. Il est regrettable que l'auteur ait cru devoir s'écarter de la légende,
et que, dans l'intention de renforcer cette historiette, il lui ait enlevé une
partie de son charme naïf.
2 Les Poètes français, Gide. Paris, 4861, t. III, p. 68.
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1086 HAGIHS ecouer
et qu'U s'aBsimile dad^ cette pièce avee plt» d'énthoosiaame ywé-
nfle que d'à-propos^ dadn» un dtyler encore fort inexpérimeiilfe,
akMirdt de iiépétiiious, de baaalUéa et de chevilles^ révâant le ibv
labeur d'houe pénible T(e3*âiffi)ca4^0Q.
La pièce porte sur le manusciity appartenant à H. Angnsle de
NauroiSy lo titre authentique : le Paysetf^e ou tes Promenades Ai
Po9ri'Royal des Champs. Elle est divisée ea sept ades, el âans
certaine des saus-ttures de ces odesv on rencûnti^ de» espressîoiâ
que le débutant avait récemment notées en marge de notre Vît*
gile. Ainsi nous relevons, aux pages 132 et 13% de notre précknx
exemplaire, ces mot» : « Jardiniers, Jardins )> ; et Tode septième
est intitulée les Jardins. De même pour l'ode sixième, qui traite
des itowj^aux et Hiat combat de taweauXy le jeune auteur s'est
souvenu qu'à; Beauyais, il avait inscrit aux pages 111 et 112. de son
Virgile cette remarque : k Combat de deux ttauveaux, — Taareaoi
qui se battent. »
Le lecteur doit comprendre que là ne s'arrêteat pas les rémè-
nîscences du poète ; si l'étiquette qu'il emploie est empruatèe &
Viffgîley le développement de sa pensée s'en inspirera plus ècnûti^
nMnt eneece. On pourrait dire sans exagération, q^'il la'y a.pafr «ne
éescriptioQ, pas un trait, annotés par Racine dans les^ troisièiDe et
quatrième livres des Géorgiques^ dont on ne retrouve avec plue ea
■loîiiâ de netteté la trace dans l'ode à Port-Royal. C'est, da reste»
ce qui ôte i cette pièce tout cachet d'ori^alité, ei nous ne pes-
ions qu'adopter l'appréciation) que Louis Racine donne suc le <^but
èft son père : « Outre tes vers faibles qui sont dane ces. ed^^ dîfc4
dans ses MémoireSy elles ne disent rien qiie de général à toute
campagne, et n'ont rien de particulier à Port-Royal. » £videll^-
ment^ elles n'ont rien de particulier à l'Abbaye, et nous savons
pourquoi. Ne nous étonnons pas d'ailleurs qu'à seiae aas* i'âxifier
nfait pas su revêtir d'une fiorme personnelle des ebeervatioiis
directes sur les hommes et les choses.
Dans l'ode troisième,, le jeune heinme paraphrase le ?eE9 â6& du
quatrième livre de Y Enéide :
., Nèc Zephyros audis spirare seeundos.
G*ést là qu'avec de doux murmures
L'on entend les petits zéphirs»
De qui les tranquilles soupirs
Charment les peines les plus dures*.
Bais rioiitation la plus fidèle, c'est, dans Fbdlé sixième, le
combat de taureaux. La lecture atteadve* de cette pièce mdiqaera
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RACINE ÉCOLIER tOST
mieux que tous les commentaires cette ressemblance que nous
nous bornerons à indiquer par quelques citations.
II est question de taureaux. Déjà, dît Racine,
Déjà transportés de courroux,
Et sous leurs pieds et sous leurs coups.
Us font gémir la terre ;
Déjà leur mugissante Toix,
Gomme un bruyant tonnerre,
Fait trembler les monts et les bois.
Illi alternantes multa vi prœlia miscent
Vulneribus crehris ; lavit ater corpora sanguis,
Versaque m ohnixos urgentur cornua vasto
Cum gemitu, reboant sylvœque et maçnus Olympus^.
Xja rage excite leur vigueur;
Le vaincu redevient vainqueur.
Post, ubi coUectum robur viresque receptas,
Signa movet, prœcepsque oblitiun fertur in hostem *.
Parfoifii, VuR f ayant en arrière
Se fait voir plus faible et plus lent.
Et puis redevient pfads vioicsnt.
Décharger son âpre colèoe;
De môme un torr^t arrêté
D'abord suspend sa £erté,
Remonte vers sa source,
£t puis, redoublant ea fureur
Bon indomptable course,
Traîne le ravage et Thorreur.
Ergo omni cura vires exereet
Et tentât sese, atque irasci in cornua discit
Arboris obnixus tranco^ ventosque lacessiJt
Ictibus, et sparsa adpugnam proludit arena...
F\bÊCbÊL8 ut medio ^cœpit cum aibesccre ponto
LongimSy ex aHsque mnum trakk; utque wltttus
Ad terras immane sanatper saxa, nec ipso
Monte minor procucmbit; at ima exmstuAî unda
Vorticibus^ migramgue alte subjectat ofwuun ^.
Pendant cette ruLde tempête,
Kon voit les timides troupeaux
Attendre qui des deux rivaux
lies doit ffdre enfin sa conquête.
* Géorgiques, livre III, vers 220 et suiv.
a Livre IIl, vers 235 et 236.
2 Géorgiques, livre III, vers 229 et suiv.
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1088 RACINE ÉœLIER
Dulcibus nia quidem illecebris, et zsepe superbos
Cormbus inter se subigit decemere amantes,
Pascitur in magna Sylva formosa juvenea K
Mais déjà l'un, tout glorieux.
Fait, d'un effort victorieux.
Triompher sa furie ;
L'autre, morne et plein dejdouleur,
Ya loin de la patrie
Cacher sa honte et son malheur.
Nec mos hellantes una slabulare; sed aller
y ictus abit, longeque ignotis exsulat oris;
Multa geinens ignominiam, plagasque super bi
VictoriSy tum quos amisit inultus amores ;
Et stabula adspectans regnis excessU avitis ^,
Le lecteur nous pardonnera ces parallèles, trop longs déjà, entre
la première pièce du jeune Racine et l'œuvre du chantre d'Auguste,
en faveur de l'intérêt qu'ils présentent au point de vue de la
méthode employée par l'élève pour mettre à profit les enseigne-
ments du maître. Ce travail d'assimilation auquel il s'est livré dans
certaines parties de l'Ode à Port-Royal, il le renouvellera peu de
temps après, lorsqu'il tentera d'écrire des vers latins. La persécu-
tion, dont les religieux du monastère sont l'objet en 1656, fournit
à leur élève l'occasion d'écrire l'élégie Ad Christum. Ici, ce n'est
plus une inspiration, ce n'est plus une traduction que je relève,
c'est un emprunt direct, on dirait un plagiat si le mot n'étadt pas
hors de toute proportion et s'il ne comportait pas une intention
frauduleuse que nous ne voulons pas prêter au trop fidèle écolier.
Virgile, dans les Géorgiques, parle d'Orphée réclamant nuit et
jour son Eurydice à tous les échos des enfers :
Tcj veniente die, te, decedente, canebat
3
Cette tournure poétique a frappé le jeune homme, et il l'a
soulignée, comme il avait fait de ces tirades entières que nous
citions tout à l'heure. Aussi, lorsqu'il parlera de ses maîtres invo-
quant sans cesse le Christ qui les soutient dans leurs épreuves, ne
nous étonnons pas qu'il s'écrie avec son modèle :
Te, veniente die, te, fugiente, vacant.
En 1660, à l'occasion de la naissance d'un enfant de M"* Vitaut,
sa tante, le jeune homme compose un sonnet que nous voulons
* Livre III, vers 217 et suiv.
a Livre m, vers 223 et suiv.
3 Géorgiques, livre IV, vers 466.
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BAGINE ÊGOUER 1089
dter tout entier, car on aperçoit, dans son allure générale plutôt
encore que dans telle ou telle expression, des idées évidemment
empruntées au chantre des Eglogues.
n est temps que la nuit termine sa carrière,
Un astre tout nouveau vient de naître en ces lieux ;
Déjà tout rhorizon s'aperçoit de ses feux,
U échauffe déjà dans sa pointe première.
Et toi, fille du Jour, qui nais devant ton père,
Belle Aurore, rougis, ou te cache à nos yeux.
Cette nuit, un soleil est descendu des cieux,
Dont le nouvel éclat efface ta lumière.
Toi, qui dans ton matin parait déjà si grand.
Bel astre, puisses*tu n'avoir point de couchant !
Sois toujours en beauté une aurore naissante!
A ceux de qui tu sors puisses- tu ressembler!
Sois digne de Daphnis et digne d'Amaranthe,
Pour être sans égal, il faut les égaler.
Est-ce que les exagérations juvéniles de ce sonnet ne font pas
songer à l'admirable passage de la quatrième églogue, où le poète
célèbre avec une telle exaltation lyrique l'enfant divin dont la
naissance doit amener sur terre une ère nouvelle de paix et de
prospérité.
Magnus ah intégra sœclorum nascitur ordo.
Un astre tout nouveau vient de naître en ces lieux.
Jam nova progenies cxlo demittitur alto»
Cette nuit un soleil est descendu des cieux.
Nous avons vu le jeune poète demander à Virgile l'inspiration
de ses premières compositions, et cette source à laquelle il a puisé,
nous en avons remonté le courant à l'aide, non de comparaisons
plus ou moins éloignées dans les tableaux dépeints par notre
auteur, mais de traces matérielles, je veux dire de coups de crayon,
de traits de plume de sa propre main. Certes, il n'a pas à se
repentir de s'être placé ainsi, dès son enfance, sous cette illustre
tutelle; aussi ne se fera-t-il pas faute, à tout âge, en toutes
circonstances, de recourir au maître qui a favorisé ses premiers
pas et de proclamer bien haut le culte qu'il lui a voué. De là, les
citations fréquentes qu'il en fait dans sa correspondance pendant
sa jeunesse.
« Je passe tout le temps, écrit-il le 24 janvier 1662 à M. Vitart
dans une lettre qu'il lui adresse d'Uzès, où il demeura plusieurs
années, chez son oncle Antoine Sconin, vicaire général et prieur
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1090 Râgine Écolier
des chanoines réformés de l'église cathédrale, je passe tout le
temps avec mon oncle, avec ssdnt Thomas et Virale. »
Quelques jours après, dans nne lettre du 3 février & Tabbé Le
Vasseur, il fait d'abondantes citations de son auteur fiivori. Deux
entre autres sont à retenir. Il félicite le galant abbé sur tes amours,
ajoutant : Et meniem Vernis ipsa dedU. Ouvrons notre exem*
plaire, et, par une singulière coïncÂdence, nous verrons, au
livre III des Géorgiques^ cette fraction du vers 267 soulignée :
Et meniem Venus ipsa dédit •,
Quelques lignes plus bas, il cite et oommeate les vers 93 et 9&
du livre IV des Géorgiques, et ces mêmes vers, il les a soulignés
au crayon quelques années auparavant dans notre vokiaie, et il les
a fait suivre de oe oammentaîre en ottifje : « Faioéa&t gras ^. » II
fait allusion, dans sa correspondance avec l'abbé Le Vasseur, an
bailli de Chevreuse, Pierre Sellyer, qui avait ^t^berché à supplanter
dans son emploi M. Vitart, et il ae cache pas le méfioê souversdn
que lui inspirent la lourde incapacité et la basse duplicité de ce
personnage vulgaire. « Mais que vous aves bien ra»0B, ditni, ^'«c-
cuser l'autre d'une infidélité si noirel H est capiMe 4e» pi» ttekes
trahisons :
lUeb/Bniàm alkr
Desidia latamque trakens inglorius alvum.
A votre avis, Virgile ne sait-il pas aussi bien frife le portrait
d'un traître que d'un héros? » Cette dernière réflerion, on pourra un
jour l'appliquer à Jean Racine. N'a-t-il pas, en effet, dépeint avec
la même vigueur et la même élévation de sentiments les perver-
sités et les hûnes de Phèdre, de Néron, d'Athalie, que la réaîgpa-
don touchante d'iphigénie, le courage de liitàrÛai^ et i'soMMar
ouLterael d' Azidromaque !
Nous ne reproduirons pas ici, ils seraîeut trop MMbreu, Iw
passages de sa correspondance où Racine parle de Vhrgple; pov*
tant, il nous semble intéressant de faine reoKiaFqiier ^ue, père 4s
famille soucieux de la bonne éducation littéraire et norale de ses
eidknts, il se souviendia toujours de ce qu'il doit à Vii;ple et es
reooAunandera l'étude A ses fils. « Je voudrais^ éûrit-U de Feafeai*
fiebleau, le Ik octobre 1603^4 son fils atoé Jeaa-iB«p([«sie, qu'aK
jours où vous n'allez point au cailège, vous pasaîes neiise de mtt^
Cicéron, et vous rafraîchir la mémoire des plus beaoi: eoàeciu
d'Horace ou de Virgile, ces smteurs étaat fort poopiss i npus
* Page 114 de notre exemplaire.
^ Page 131 de notre exemplaire.
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nÂCINE ÉCOLIER 109!
accoatumer à penser et à écrire avec justesse et avec netteté. »
Quel poète français a pensé et a écrit avec plus de justesse et plus
de netteté que Jean Racine?
VI
II est un ^nomène indiscutable : les vieillards ont sor les
petits faits contemporains de leur enfance des souvenirs infiniment
plus précis que sur de récents événements d'une importance capi-
tale. Il semble que, par une sorte d'analogie, ce soient les plus
aneieffnes lectures de Racine qui, durant toute son existence, aient
«u sur son génie la plus grande force impiilsive. N*est41 pas curieux,
«n effet, de remarquer conbîen l'étude faite de Virale au collëgn
deBeauvais s'est gravée- pffofeDdèoientdans se» esprit? Sana doute,
il a bien SMiveni lu et relu, depuis^ le prince des poètes latins;
«evtes^ 9 a- e» sous. les yeux d^autres exemplaires que celui du
collège, ne serak-ce; ^e le voluine qui fait pat tie de la bibliothèque
ée Toulouse y mais à chaque instant, dans ses imitatioAS, dans ses
citatnoiis, et eeei le plus souvent à son insu, c'est k un vers^
nemarqué antrefeis^ à Beauvais qu'il' fait allusioa, c^est d'un passée
souligné sur les bancs de l'école qu'il tire profrt.
Il serait superflu de toucher du doigt dans chacune des œuvres
de Racine les réminiscences de Virgile. Elles apparaissent à chaque
page, depuis ses premiers essais jusqu'aux tragédies les plus par-
faiteS' de son âge mûr. Andrométpêe, cette œuvre si int'uaeoient
imprégnée du sentiment de l'antiquité; Phèdre^ Béréniee, Mapazety
autant de chefs-d'œuvre nés de la lecture de V Enéide. Encore une
fois, le tragique français se fait un devoir de reconnaissance de
rendre à son aine un éclatant hommage dans ses préfaces, où il
indique si loyalement ses sources et les oMMUficatÎMa provenant de
son fait. A propos à'Andromaqiie^ après avoir reproduit quelques
passages du troisième livre de Y Enéide : « Voilà, ajoute l'auteur,
en peu de vers tout le sujet de cette tragédie \ vmlà le lieu de la
seène, l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs et même
leurs caractères, excepté celui d'Hermione. » Plus loin, cet esprit
délicat et tempéré dira : « Toute la liberté que j'ai prise, c'a été
d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sênèque, dians la
Troade, et Virale, dsuis le second livre de Y Enéide^ ont po«ssé
ibeaueoup plus- loin (foe je n'ai cru devoli* le faire. »
Emt-il \at préfistce êtlpkifénie^ il confesse eiicere ses empmiils' &
Vîrgire, a Aride n'est point un personnage de mon invention.
Virgile dit qu'Hîppolyte l'épousa, et en eut un fîb, après qu'Escu-
lape l'eut ressuscité. »
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1092 RACUVE ÉCOLIER
Dans sa première tragédie, la Thébaîde, Racine termine le récit
de la mort de Polynice par le dernier vers de VEnéide :
Vitaque cum gemitu fugit indignata suh umbra$.
Et 80Q âme en courroux s'enfuit dans les enfers *.
Plus de vingt ans après, en 1685, dans rYdylle sur la Paix, il
traduit ainsi le quatrième vers de la première églogue :
Deus nobis hxc otia feeîL
Un roi victorieux nous a fait ce loisir.
Aussi peut-on dire, pour résumer d'un mot l'influence de Virgile
sur Jean Radne, que d'un bout à l'autre de l'œuvre considérable
du poète d'Auguste, du premier vers sorti de sa plame féconde
jusqu'au dernier, Racine, si bien préparé par ses inclinadoos
personnelles à goûter l'harmonieuse élégance et les pensées élevées
de son illustre devancier, n'a négligé aucune occasion de s'appro-
prier les beautés dont son modèle se montrait si prodigue.
C'est même au point que parfois de la même idée il tire plu-
sieurs adaptations. Virgile nous montre, au premier livre de
VEnéide (vers 50 et 51), l'altière Junon qui se glorifie de sa double
parenté avec Jupiter :
Ast ego, quœ dioûm incedo regina, Jovisque
Et soror et conjux,..
Après la reine des dieux, l'impératrice des Romains, Agrippine,
exprimera la même idée :
Et moi, qui sur le trône ai suivi mes ancêtres.
Moi, ûUe, femme, sœur et mère de vos maîtres 3...
et plus tard Abner répétera à Athalie ^ :
£h quoi! vous de nos rois et la femme et la mère^.
Nous avons énuméré rapidement ce que notre poète doit i
Virgile, et grâce à l'exemplaire que Racine avait entre les mains
* Acte V, scène m.
3 Britannicus, acte I»*". scène ii, vers 155 et 156.
* Athalie, acte II, scène iv, vers 449.
* Bossuet a bien connu, lui aussi, ces beaux vers de Virgile, que rappelle,
dans Toraison funèbre de la reine d*Ângleterre, cette phrase dans laquelle
l'orateur parle « d'une grande reine, fille, femme, nièce de rois si paissants,
et souveraine de trois royaumes ». Remarquons même en passant que cette
oraison était prononcée, dans Téglise de Sainte-Marie de Ghaillot, le 16 no-
vembre 1669, c'est-à-dire quelques jours avant la première représentation
de Britannicus (13 décembre 1669).
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RÂGINB ÊGOUER 1093
au collège de Beauvais, nous avons pu noter de curieuses rencon-
très entre le débutant et son modèle. Mais le poète latin n'a pas
seul l'honneur d'avoir formé le goût de l'écolier. Après le premier
aliment qu'il a tiré de Virgile, nourri à Port-Royal des classiques
grecs et latins, il puisera dans chacun concurremment, et, toujours
avec un égal bonheur, il exploitera le fonds richement meublé de
connaissances littéraires qu'il a recueillies dans les volumes de sa
bibliothèque. C'est ainsi que plusieurs des vers soulignés dans le
Sophocle appartenant à la Bibliothèque nationale se trouvent imités
dans Andromaçue et dans Phèdre. Certaines remarques extraites
de Pluiarque ont passé dans Alexandre^ enfin la lecture la plus
féconde pour son inspiration, c'est le roman des Amours de Théa-
gène et de Chariclée^ soit parce que cette lecture, ayant l'attrait du
fruit défendu, avait plus directement frappé son imagination, soit
parce que cet ouvrage est un des premiers qu'il ait étudiés. Aussi
Louis Racine, dans ses Mémoires, dit avec raison que son père
« avait conçu dans son enfance une passion extraordinaire pour
Héliodore, il admirait son style et l'artifice merveilleux avec leque*
sa fable est conduite ». Dès 1660, c'est par une pièce tirée de ce
roman, tAmasie, que Jean Racine manifeste son ambition d'aborder
le théâtre. Cette pointe un peu précieuse de Pyrrhus {Andromaque^
acte I, scène iv),
Brûlé de plus de feux que je n*en allumai,
certaines situations dramatiques à'Iphigénie et de Phèdre^ vien-
nent de la même source. « Dans ce roman, dit M. Emile Deschanel S
un père, pour obéir aux lois, est forcé d'immoler sa fille, qui lui
avait été enlevée dès l'enfance, et qu'il vient de retrouver : quelle
que soit sa douleur, comme il est roi, il préfère le salut de son pays
à ce qu'il a de plus cher au monde, et tient à sa fille, Chariclée, et
à son peuple un discours magnanime, qui avait pu frapper l'ima-
gination de Racine adolescent et qui, rapproché d'une situation
analogue dans ïlpkigénie d'Euripide, put lui donner l'idée d'imiter
rphigénie à Aulis, »
Enfin, au chapitre iv de ce roman, dans l'épisode de Déménète,
il est question d'une belle-mère qui, voyant son beau-fils « dans
son plus bel accoustrement, sort do son bon sens et ne déguise plus
son amour », appelant l'objet de sa flamme criminelle : «c 0 nouvel
Hippolytel ô mon Thésée I » Elle profite d'une absence de son mari
pour venir, la nuit, trouver son beau-fils, et, dit une vieille tra-
^ Emile Deschaael, Racine, t. U, p. 6.
25 d6g£Mbre 1887. 70
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1094 lAGm ÉCOLUI
ductîoDf « ad met m effort d'obtenir de lui une chose détestable ».
liais le jeune hoaune a réâsté. Pour se venger, elle prétend men-
flOfigëronent qu'il l'a battue et attire sur Finnocent la colère de-
son mari. On voit immédiatement le parti que Racine a tiré de cet
épisode dans Phèdre^ et en même temps combien plus dnanatîqiie
est sa version, lorsqu'au Heu de se plaindre avec qudque naïveté
des brutalités de soft beau-âs, l'époase incestueuse l'accœ de soa
profure cràae.
Si Jean Racine n'a paa tout d^abord écrit pour la scène (noos
savons que ses tentatives de YAmasie (1660; et des Amours
i Ovide (1661) t ne sont pas ses preoûers essais), il est permis de
croire qu'il eut, tout jeune, Tinstinct du tbé&tre et que ce fut
toujours là l'ob^t de son ambition secrète et de œs constants
efforts. Ce qui le prouve, c'est le travail aaquel il se livre à Port-
loyal »ir Sophocle, sur cet auteur dont il devait sk vivement
goûter la mesure, Tbarmonie et la perfection de forme, lui qui
aeratt nn jour le plus barmonieux et le plus mesuré de tous les
psëtes drunatiques. Ce qui le frappe davantage, dmis cette lecture,
c'est rkafaîletè de l'autev à présenter le sujet de sa pièce; entête
de preaqpie tovfees ks tragédies de Sopbecle, Fétni&mt marque
saa adaératîcm pour ragœcement tedmique des scènes d'expo-
sition. « Belle manière d'expliquer le lieu de la scène dès le
premier vers », écrit-il en marge de son livre à propos de Philoc-
tète. C'est à la lecture des JYmckmiennes qa'û a pour ainsi dire
l'intuition du rôle de confident et de son utilité dans l'action
dramatique. « Un esclave, écrit-ii, peut quelquefois parler à
propos », réfleiioQ nsûlve dont il a dà se souvenir bien souvent,
quand il faissût parler, et avec que) i-propos et quelle éloquence,
ks Géphise, les OEnone, les Arsace, lesArbate, et jusqu'au veiiieui
Théramène.
Parfois Racine se &it i lui-même des emprunts om plutM il re-
prend et développe avec l'avtorité que lui donne le génie, lespensées
qu'il a émises, moins nettes et moins bien appropriées dans ses pins
hnntaiDS essais. M. Pan) Mesnard a fait, au ssjet de Tétégie bciae
Ad Christum^ qui, nous l'avons dit, date de 1656, rbeuFeox rap-
procbement suivant : « Il y a un rapport frappant, non d'expresôon
sans doute, ni de Isrce ou de charme poétique, mais de sentiments,,
mitre ces premiers bégaiements de la mose en£amtine du poète,
et tes dernières, les pbis magnifiques înspiratioQS de son génie :
Quem dabis œtemo finem, Bes magne, labori?
Quis dabîtur bellis invidixque modus?
Combien de temps. Seigneur, combien de temps encore
Verrons-nous contre toi les méebaats s'élever?
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J
RACmE ÉGOUER 1095
Cet enfant, « élevé, tosime le M disait Koilean, dans k saoïo-
toaire de la piété, en un temps de cruelles épreuves pour ses
maîtres, au n^eu des Joad toonants et des colooibes gémifisantes
de Port-Royal, amassait là dans son âme des souvenirs et des
impressions qu'il devait fondre plus tard avec la grande poésie de
la Bible* ».
Mais remontons plus Idn encore daais le passé, remontons jus-
qu'il l'ode à Pwt-Royai, et nous pourrons répéter^ mrac SaioÉe-
Beuve etxvec TH. PatrlMesnard,^[ue « dans ces strophes -: «le vois
ce iiloUre véfiérd>Ie » et « Sacrés palais de llonocenoe »,11 y a
déjà de l'aocont ties chœurs ^'Esther. »
Ainsi nous avons parcouru raj^idement l'csuvre de notre auteur
en ÎBidiqiiaAt oelTteaiefift les progrès Inoeasaots de «cette riche et
abondante prodiKftion -qui a peur point de départ ccrt?le premère
étude des cksâques, où le jaune bomme s*est formé ^ sàremenit le
goùL Qu'^n conduis makiteiiant 7
De même que de Port-Rtryal, où Raciiie fisait pour la première
fois Sophocle, Plutarque, Héliodore, date la première pensée de
ce qui s'appellera par la suite Iphigénie^ Phèdre^ Aihalie^ de
mèiae, dlrofiB-oous, dès 4e collège de Beauvais, le jeuae éoQÏer
a eu l'intuitÛMi première» vague enoom et fort inceptakie, ma»
réelle, des cbe£sHl'œavre qu'après une longuet féconde médîtailâMi
devait un jour créer son pcôssant nénîe.
Ainsi il existe, entre le jour <»ù, enfaat, Racine a pour la ppeauèiie
fois ouvert «on Virgile, et le jour où, dans la plénitude de sa gloire
littéraii^e, il a reoueilli te fruit de ses labâira, uœ série wm
interrompue de travaux» de pensées, d'espéranoeg et de «tooès, et
c'est un {Saisir Men indtrucitîif d'en remonter le cours juafu'4 «a
source modeste, jusqu'au collège de Beauvats, jusqu'à -ces bà6*
soents depuis longtemps en poussière où l'écotier studieux annotaût^
la plume & la main, €e m^e Vii:gile ifi-foUo -qui, plus setide qua
la pierre, est arrivé à travers deux siècles et deoÉni intact jn8q(u'à
nous, nous apportant eotre ses ie«illete quelque ohoBe de la *viB
intime de l'immortel tragique.
Maurice VeNaiET.
^ Edition de 1885, 1 1", p. 16.
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES
COURRIER DO THÉÂTRE, DE LA UTTÉRATORE ET DK ARTS
Les agitations de la rue. La démission de M. Grévy etTélection de M. Caraot.
Une courte lune de miel. La logique d'un fou. Les coups de revolver et
la popularité de M. Jules Ferry. Acquittement de M. Wilson et oondam-
natioQ de M. Garvalho. — Théâtre de la Porte-Saiut-Martln : la Tosca, de
M. Sardou. Une revanche du Crocodile. Rentrée de M™* Sarah Bemhardt.
Odéon : Beaucoup de bruit pour rien, par M. L. Legendre. Shakespeare et
Bacon. Les tombaux dans la poésie dramatique. Ambigu : Matluas iSom-
dorf, tiré du roman de Jules Verne par M. Busnach. Vaudeville : C Affaire
Clemenceau, par M. d'Artois et A. Dumas. -— Un mot sur la dernière
séance annuelle de TAcadémie française. Académie des sciences morales
et politiques : Téloge de Louis Reybaud par M. Jules Simon. Concours
pour les peintures de la mairie du VP arrondissement. Décoration de la
salle des mariages, par M. Besnard, à la mairie du I«'. Les livres d*art :
la Vie rustique, de M. Theuriet; if"» Chrysanthème, de Pierre Loti, etc.
Revue funèbre. M™« Boucicaut et son testament.
Les amateurs d'émotions fortes n'ont plus à se plûndre : peut-
être même se sont-ils trouvés ce mois-ci un peu plus satisfaits
qu'ils ne le souhaitaient. Nous avons failli revoir, on peut même dire
que nous avons revu, tout au moins de profil, cette vieille con-
naissance des Parisiens qui n'avait pas repris possession de la rue
depuis la Commune, tout en faisant néanmoins en sorte de ne
point se laisser complètement oublier : Témeute. Elle a de nouveau
déployé sa bannière et essayé ses forces ; elle a jeté des pierres et
même tiré quelques coups de pistolet aux agents; elle a été chargée
pendant deux jours par les gardes municipaux ; elle a rappris le
chemin du Palais-Bourbon. Le 1^' décembre dernier, sur la place
et le pont de la Concorde, on pouvait se croire au 15 mai 18&8,
et tandis que M. Déroulède marchait sur la Chambre, H. Basly et
M. Camélinat marchaient sur l'Hôtel de Ville.
L'insurrection, le plus saint des devoirs, était dirigée à la fois^
contre M. Grévy, qui tardait à donner sa démission, et contre
M. Jules Ferry, dont on redoutait l'élection par le Congrès. Un
courant universel et irrésistible s'était d'abord prononcé contre le
vieux président, solidaire des méfaits de son gendre et atteint par
le cynisme de ses opérations commerciales. En vain le vieUlard
faisait la sourde oreille, plaçant sa résistance opiniâtre sous le
patronage du respect pour la Constitution, tous les personnages
auxquels il adressait des appels désespérés pour constituer son
ministère de la Méduse se dérobaient l'un après l'autre; l'Elysée
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LES CEOVRES ET LES HOMMES lOOT
prenait de plus en plus la physionomie d'une maison funèbre, et
M. Grévy aurait pu répondre comme ce mourant à qui Ton deman-
dait : « Que sentez-vous? — Je sens une grande difficulté de vivre. »
Mais toute la question n'était pas de renverser le président, en
quoi on se sentait d'accord; il s'agissait aussi de le remplacer, et
là on ne s'entendait plus du tout. Si *bien qu'un certain nombre de
députés conçurent le projet de garder M. Grévy, pour éviter
l'embarras d'avoir à lui donner un successeur. La République n'a
produit qu'un petit nombre de grands hommes, dont pas un seul
n'a l'heur de plaire à tous les républicains. On n'avait que des
candidats de groupes, voire de sous-groupes, dont les groupes
voisins ne voulaient absolument pas entendre parler et sur
chacun desquels s'engageaient les discussions des médecins de
Molière au chevet de leurs malades : « Je soutiens que l'émétique
le tuera. — Et moi, que la saignée le fera mourir. » N'était-il pas
plus simple de s'en tenir à ce qu'on avait? Cette idée, plus simple
en effet qu'ingénieuse, parut accueillie d'abord avec une certaine
faveur; on rédigea même une pétition qui recueillit jusqu'à sept
ou huit signatures à la Chambre; on s'en fut clandestinement
exhorter M. Grévy à la résistance, et on le trouva prêt à donner
cette nouvelle preuve de dévouement à son pays. Il est vrai que
le courant semblait bien fort contre lui, mais, comme disait le
rédacteur en chef de X Intransigeant y que la peur de M. Ferry
ralliait à cette combinaison, « nous savons comment on crée les
courants et comment l'opinion se fait ». Il est vrai encore que,
dans l'entratnement de la polémique, on avait traité avec fort peu
de considération l'intégrité du vieux président. Mais Géronte est
accommodant et miséricordieux : « Monsieur, j'ai une douleur
inconcevable des coups de bâton que je vous ai donnés. — Ne
parlons pas de cela. — Ces malheureux coups de bâton que j'ai...
— Taisez-vous, vous dis-je, j'oublie tout. — Hélas! quelle bonté I
mais est-ce de bon cœur, monsieur, que vous me pardonnez ces coups
de bâton que?. . ., — Hé oui, ne parlons plus de rien. Je vous pardonne
tout. Voilà qui est fait. » Après avoir qualifié M. Grévy, avec le
sans-façon de la langue démocratique, de « vieux farceur » et
même de « vieux coquin », en l'accusant d'avoir pris sa part des
pots-de-vin du gendre, on commençait à développer ce thème :
« Après tout, et comparaison faite, c'est encore le meilleur et le
plus honorable président que puisse avoir notre république. » Mais,
par un phénomène bizarre, dès qu'on sut que M. Grévy ne donnait
plus sa démission, la Chambre se retrouva unanime pour la vouloir
et lui signifia qu'elle l'attendait.
Il fallut s'exécuter. En vain M. Déroulède demeura-t-il fidèle
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jm LES (BUYIBS ET LES HCHQBS
josqa'au bout aa beau-père de KL WUson. En viin, bissé sur les
épaules de ses amis, derânt les grilles du Corps lë^^tîf, ioian-
gusdt-il la foule, en rexhortant à crier à la fois : Vive Grévy! et
A bas Ferry I la foule indocile criait : A bas tous les deux! M. Dé-
ronlëde devient décidément une figure de la rue. Le blessé de
Sedan, l'auteur de la Moabite\ de YHetman, de ces Chants fun
soldat^ tout frémissants de patriotisme, dont on vient de doqs
donner une nouvelle édition, illustrée par Détaille, de NeaviUe ei
dix autres et augmentée de plusieurs pièces inédites panm les-
quelles il faut signaler surtout la dernière, plaidoyer personnel
dont l'accent nous a parfois ému sans nous convaincre; fanden
Déroulède dont l'exubérance juvénile pouvait faire sourire, mais
qu*on aimait jusqu'en ses emportements et ses maladresses, nous
nous refusons à le reconnaître eu ce personnage encombrant et
compromettant qui prend de plus en plus toutes les allures d'an
agitateur révolutionnaire, se montre au peuple entre le général
Eudes et Louise Michel, prétend faire fnôemiser le drapeau tri-
cote avec le drapeau rouge et qui, en croyant utiliser an profit de
sa cause les forces révolutionnaires, se fait leur dupe et lâir com-
plice. En lui voyant choisir pour héros M. Grëvy après le gùkérû
Boulanger, il est permis de trouver que IL Déroulède n'est pas iHen
difficile en fait d'héroïsme et que l'épopée qu'il rêve na rien
d'homérique. Le plus clair résultat de ses dernières et broyantes
manifestations aura été de diviser et de disloquer la grande oravre
dont il était si fier, — la Ligue des patriotes, — es provoquant de
toutes parts des protestations contre sa conduite, et finalement de
se voir contraint à donner sa démission de président, qoelgncs
jours après celle de M. Grévy.
Le 2 décembre, la Chambre écoutait en silence la lecture d'un
message où M. Grévy prenait congé en s'efibrçant de dissimoier
son amertume sous les formes de la dignité. Cet acte m extremis
disait en substance, mais avec des formes solennelles : a Je m* en
vais, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; maïs je me
lave les mains de ce qui peut arriver, et ne vous en praiez qu'i
vous s'il y a du grabuge. » La Chambre en était venue à ses &is.
Elle avait fait, elle aussi, sans sortir de l'attitude partementaire, son
petit coup d'État. Notre histoire moderne a désormais deux journées
du 2 décembre : la seconde est la revanche de la première. En 1851,
le président avait dissous l'Assemblée; en 1887, l'Assemblée a
dissous le président. Ah I l'opération a été laborieuse, et le patient
a opposé une résistance qu'on pouvait ne pas attendre d'an tonne
dont la notoriété politique a pour base un amendement fioneax sur
la suppression de la présidence I
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LES OBUTRES ET LES HOMMES 1099
La flèche au Parthe que décochait ce vieillard en quittant le palais
du faubourg Saint-HoDoré pour l'hôtel de l'avenue d'iéna, n'était
pas tout à iait telmn imbelle sine iciu. La situation paraissait
menaçante. La rae déclarait hautement, par ses organes les plus
impérieux, qu'elle ferait des barricades plutôt que d'accepter
M. Jules Ferry. Son élection serait le signal de la guerre civile.
Le sang coulerait. Les fusils partiraient d'eux-mèoies. Et de soq
côté l'Hôtel de Ville, sans prendre la peine de se gêner, préparait
ouvertement la proclamation de la Commune : le bcireau du conseil
municipal siégeait en permanence ; il avait installé le général Eudes,
arraché au bras de H. Déroulëde, dans une salle de l'édifice; il
s'était mis en rapport avec les comités révolutionnaires établis dans
chaque quartier; il se préparait à enlever le préfet de la Seine,
au premier bruit de l'élection Ferry, et il reboncbah de son mieux
les souterrains que ce fonctionnaire avait eu Faudace de iaire
déblayer pour livrer passage aux troupes en cas de besoin. L'Hôtel
de Ville est la propriété du conseil, sa maison : il ne se conteste
pas d'y siéger, il y tient cour plénifere, il y invite qui il veut, il y
accueille qui bon lui semble. S'il lui plaît d'y recevoir la viate du
peuple et du drapeau rouge, personne n'a rien à y vw. H ofire une
large hospitalité au général Eudes, à ses amis et à ses dients; maïs
il se refuse à loger le préfet et s'il a fini par tolérer que celui-ci
occupe un cabinet à côté de lui, c'est parce qu'il peut être utile
d'avoir un otage sous la main.
On a vu une fois de plus, en cette circonstance, de quelle feçon
admirable les radicaux entendent la liberté des sufirages : a Vous
êtes libres, à la seule condition de voter comme moi. Si votre
candidat passe, je le tue comme un chien et je mets le feu à Pari8«
Vous voilà prévenus. D'ailleurs, encore une fois, vous êtes libres, y^
L'intimidation a réussi. Le Congrès a obéi aux injonctions de la me,
et les partisans de M. Jules Ferry, notoirement inquiets, n'ont pas
déployé pour le soutenir la ténacité dont se vante volontiers leur
patron. On sait comment, au second tour de scrutin, la ooocen-
tration républicaine s'est faite sur le nom de M« Sadi Camol, qui
n'inspirait d'ooibrage à personne. On peut dire que M. Sadi Carnot
a été élu précisément parce que nul ne songeait à lui. C'était le
candidat qui divisait le moins. On a pu*lé du troisième larron
saisissant mattre Aliboron : cette comparaison est désobligeante i
la fois pour la République, pour les pr^endants évincés, dont
M. V^lson ne faisait point partie, et pour M. Camot lui-même,
dont la candidature imprévue n'avait été rendue posmble que par
la fermeté avec laquelle il avait défendu les intérêts du Trésor
fDontre les assauts de M. Wilson et de ses protégés. On était si
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1100 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
charmé d'avoir trouvé un hoonête homme dans ce lamentable
enchevêtrement de tripotages que, du coup, il était devenu un
candidat pos^le, en attendant qu'il fournit aux psurtisans irrécon-
dliables de M. Ferry et de M. de Freydnet un terrain neutre pour
les mettre d'accord. C'est ainsi que la vertu est quelquefois récom-
pensée. Vous verrez, disait à ce propos un journal républicain,
qu'il suffira bientôt d'avoir dhié en ville sans emporter les couverts,
pour poser sa candidature & la présidence de la République.
L'aïeul et même le père de U. Sadi Carnot ont également com-
battu pour lui dans la circonstance. Les républiques, elles aussi,
peuvent avoir leurs dynasties, et en votant pour le nouveau pré-
ttdent, tels et tels membres de la majorité ont donné instincti-
vement satisfaction à un vague sentiment monarchique qu'ils
portaient en eux. Ils ont élu Carnot III. Immédiatement les photo-
graphes et les rédacteurs en chef des journaux illustrés se mirent
en quête des portraits du successeur de M. Grévy. Des nuées de
reporters se lancèrent dans toutes les directions. La rue des Bas-
sins vit passer en quarante-huit heures plus de journalistss qu'elle
n'en avait vu depuis son ouverture. On a fait la cour à la cui^-
nière de M. Sadi Carnot, tenté de corrompre son valet de chambre,
couvert d'or son concierge, interviewé le vénérable Ml. Carnot père
jusque dans son escalier. On a expliqué par quelle anomalie ce fils
d'un saint-simonien, destiné dès l'âge le plus tendre à la carrière
d'ingénieur, avait été placé sous le patronage du poèie des roses,
en recevant un prénom qui pouvait faire croire au Sbah qu'un de
ses sujets venait d'être appelé à la présidence de la République
française. Les confiseurs, qui tremblaient pour leur fameuse trêve,
ont poussé un soupir de soulagement; le fondant, qui était dans
le marasme, a repris courage; les marrons glacés et les (ruits con-
fits se sont senti renaître à la vie. Tous les partis se donnaient le
baiser Lamourette sur la joue de M. Carnot. Il semblait bien diffi-
cile que cette lune de miel ne durât pas un mois, ce qui est le
minimum des lunes de miel dans les ménages les plus mal assortis.
Et cependant, trois ou quatre jours après, il n'en restait déjà plus
qu'un quartier; à la fin de la semaine, il n'en restait plus rien;
quinze jours plus tard, il ne manquait pas d'impatients qui mani-
festaient le désir de casser le président tout neuf que la France
avait reçu du Congrès pour cadeau d'étrennes, afin de voir « ce
qu'il y a dedans ». Dès maintenant, malgré son prénom de Sadi,
M. Carnot, tiraillé entre les partis qui se le disputent et qu'il
voudrait bien, mais qu'il ne peut contenter tous â la fois, commence
à s'apercevoir qu'il n'est pas sur un lit de roses.
En voyant arriver à la présidence un homme jeune ^encore^ —
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 1101
il y a des jeunesses relatives, et on peut dire qu'un président
quinquagénaire est dans la fleur de l'âge, — les femmes des fonc-
tionnaires s'étaient dit : « Enfin on dansera cet hiver à l'Elysée I »
Peut-être, mais l'on n'y danse pas encore. Les débuts de la nou-
velle présidence ont manqué totalement de gaieté. La formation du
ministère a été aussi lente, aussi laborieuse, aussi énervante que
sous M. Grévy. Il semble que son successeur ait repris les aiïaires
juste au point et dans l'état où il les avait laissées; que la Répu-
blique, n'ayant plus de force que pour les violences de la polé-
mique et les agitations de la rue, soit réduite au dernier degré de
l'anémie en ce qui concerne les fonctions vitales. Dans sa fièvre
comateuse, elle a des convulsions qui ne sont qu'un nouveau symp-
tôme d'agonie. C'est V Intransigeant^ la Lanterne et le Cri du
peuple qui représentent tout ce qui lui reste de vigueur.
Il y avait huit jours pleins que la République était retombée dans
son coma somnolent, quand les coups de revolver tirés par un
énergumène sur M. Jules Ferry sont venus derechef secouer sa
torpeur. Les partis révolutionnaires n'ont pas voulu en avoir le
démenti. Contraints, par le vote du Congrès, de renoncer à leur
insurrection, ils se sont dédommagés de leur mieux. Les pro-
vocations à l'assassinat hurlées sans empêchement par des
gueules de fauves dans les réunions publiques, les sauvages appels
au meurtre jetés sans relâche dans des esprits détraqués par
toutes les passions et par tous les mensonges, les injures homi-
cides vomies chaque jour contre l'héritier de Gambetta par une
presse de boue et de sang, comme l'appellent aujourd'hui les jour-
naux opportunistes, qui s'indignent du débordement des injures
et des calomnies lorsqu'ils en sont les victimes au lieu d'en être
les organes, ont porté leur fruit naturel, et on peut s'étonner qu'il
n'ait pas mûri plus tôt. Aubertin a tiré sur X orléaniste Ferry, sur
Ferry le tonkinois^ sur Ferry Y ami de Bismarck^ comme sur un
chien enragé. 11 a dû être fort surpris, si on le tenait au courant,
de se voir désavoué par les journaux dont il n'avait fait que suivre
les conseils. Est-ce que le mot d'ordre des manifestations dirigées
par le président de la Ligue des patriotes n'était pas : A teau
Ferry? Aubertin, patriote Lorrain et logique comme un fou, ne
s'est pas borné à crier ; il a agi. Si on argue de sa démence, que
penser de la raison des gens dont les excitations désignent aux
aliénés leurs victimes? Ah ! M. Ferry peut se vanter d'être bien haï
de la canaille : c'est un honneur, cela, et nous lui souhaiterions
d'en être tout à fait digne. Il y a des carrières dont cette magni-
fique impopularité serait la récompense; elle a été jusqu'à présent
le châtiment de la sienne. Il ne l'a vraiment pas assez méritée, et
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1102 LES ŒDYMES ET LES fiOMMES
il ne peut ni s'en vanter ni s'en plaindre. Mais il peut en tirer
leçon et profit. Huit jours plus tôt, les coups de revolver d'Auberân
auraient peut-être enlevé son élection; ils lui ont refait dn moins
une sorte de popularité. Voilà un joli résultat de la campagne
radicale contre lui 1 V IniramigeanL et la Lanterne ont fait ce chef-
d'œuvre, qu'on eût juré impossible, d'exciter un grand mouvement
de sympathie en faveur de cet liomme d'ÉtaU M. Sadi Camot
pourrait le prendre maintenant comme président du conseil et lui
offirir ainsi l'occasion de montrer s'il a vraiment en lui l'étofie d'un
Casimir Périer de la République. En attendant, on parle de musela
et de bâillonner ces bouches d*égout dont les vomissements n'offos-
quaient personne tant qu'ils n'atteignaient que les conservateurs
et les catholiques, qu'on encourageait alors et qu'on protégeât,
mais qu'on trouve intolérables dès qu'ils éclaboussent les opportu-
nistes. Il leur sied mal de se pLaiodre. Ceux qui ont semé le vent
doivent s'attendre à récolter la tempête. Si ce n'est pas eux qui
ont tiré sur M. Ferry, c'est eux qui ont mis le revolver aux mains
de son meurtrier, et, comme l'a dit le satirique,
Quû tuleril GracchtH de seditioMe qusrentes?
La République fijiira par avoir ses lois de septembre, et ce sera
encore là un autre résultat non moins admirable de la campagne
des radicaux.
Pendant ce temps, l'enquête se poursuivait sur l'affaire des
fameuses lettres à la femme Limousin, et la Chambre des mises en
accusation, réunie à la ChamlHre des appels correctionnels en
audteoee pléniëre, rendait un arrêt de non-lieu. Il est lûen vrai
que les deux lettres en question ont été interceptées au passage
par le préfet de police et livrées à quelqu'un qu'on ne nomme pas,
qu'elles ont été détruites, enfin qu'elles ont été remplacées par des
copies, qui, interrogées de près, ont dénoncé d'eUes-mèioiies la
fraude dont elles avaient été l'objet. On ne disait rien autre chose;
les faits qui ont servi de point de départ à la poursuite sont
reconnus et proclamés. Seulement il parait qu'en tout cda il n'y
avait j point lieu à poursuivre. Que ne s'en avisait-on plus tôt!
On [eût épargné à la conscience étonnée d'une foule de braves
gens étrangers aux arcanes de la science juridique le scandale
apparent d'un arrêt, trop prévu et trop prédit, qui semble mettre
le droit en oontradiction avec la justice et reconnaître que les
mailles du Code sont assez larges pour laisser passer, avec un peu
d'adresse, les actes les plus coupables, s'ils sont commis par de
hauts personnages. Lorsque c'est la politique qui dicte le choix des
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LES OEUY&ES IT LKS BOMMES 1103
magistrats, comment s'étonner si le public est disposé à croire que
c'est la politique aassi qui dicte leurs arrêts I
M. Carvalho a été moins heureux que M. Wilson et M. Gragnon.
Le procès relatif à l'incendie de l'Opéra-Comique, qui se traînait
depuis plus d'un mois au milieu d'interminables lenteurs, relégué
à l'arrière-plan par les agitations politiques, s'est terminé par la
condamnation de l'ancien directeur à trois mois de prison, i
200 francs d'amende et à des dommages-intérêts envers le:»
familles de ses victimes. Seul avec l'un des pompiers, M. Carvalho
a payé pour tous. Triste couronnement d'une longue carrière qui
n'a pas été sans éclata mais dont les périodes prospères ou bril-
lantes se sont presque toujours brusquement terminées par des
catastrophes. Chanteur de troisième ordre à l'Opéra-Comique jus-
qu'aux premières années de l'empire, combien ne dut-il pas être
envié par tous ses camarades, quand, après avoir épousé la jeune
cantatrice déjà célèbre et devenue si vite illustre, il obtint le pri-
vilège du Théâtre-Lyrique ! A diverses reprises, il revint à la tête
de ce théâtre. En 1868, on le vit même mener de front, avec cette
exploitation, celle de la salle Yentadour. De prodigieux efforts,
une habileté à laquelle tout le monde rendait hommage, son double
savoir-faire de metteur en scène et â*impresario^ le merveilleux
talent de sa femme, tous les services qu'il avait rendus à l'art en
montant d'excellents ouvrages, en révélant des compositeurs et des
artistes hors ligne et en vulgarisant parmi nous les chefs-d'œuvre
étrangers, n'aboutirent qu'à épuiser ses ressources et ne purent
conjurer un dénouement funeste. M"** Miolan-Carvalho, qui avait
généreusement jeté dans le gouffre plusieurs années de sa vie et
qui ne touchait que des appointements fictifs, alors qu'on se fût
disputé ailleurs le privilège de la couvrir d'or, dut séparer sa for-
tune de celle de son mari. Depuis ce jour, M. Carvalho a fait bien
d'autres tentatives : il a passé par le Vaudeville, il a été directeur
de la scène à l'Opéra, enfin il a pris en main les rênes de l'Opéra-
Comique, qui s'était abattu sous M. du Locle, et il l'avait relevé
après de longs efforts, il en avait rappris le chemin au public
quand l'effroyable incendie du 25 mai est venu anéantir encore le
résultat de tant de travaux, en le faisant passer de son cabinet
directorial à la barre de la 9" Chambre correctionnelle, et de là en
prison. La fortune lui a chèrement vendu tout ce qu'elle semblait
lui donner.
II
L'administrateur prorisoire de l'Opéra-Comique, M. Jules Bar-
bier, remplacera définitivement sans doute M. Carvalho à la tête
Digitized by CjOOQ IC
1104 LES OBUTRKS ET LES HOMMES
d'un théâtre où il a été nourri et dont il connaît les détours. Dans
la période de transition qu'il traverse et dans la salle provisoire où
il est relégué, l'Opéra-Comique n'a pas eu jusqu'à présent Tambi-
tion de nous donner une œuvre nouvelle, et c'est déjà quelque
chose qu'il ait pu remettre sur pied le Soi malgré lui et reprendre
Philémon et Baucis. Il faut cherdier sûlleurs les nouveautés qui ne
font jamds défaut en cette saison.
M. Sardou, nos lecteurs s'en souviennent, avait échoué avec le
Crocodile^ pièce de vacances à l'usage des collégiens, où se
combinaient Jules Verne et le Robinson suisse. On lui reprochait
d'avoir fait une berquinade, et ce reproche lui étîdt resté sur le
cœur. Il a voulu y répondre en écrivant la Tosca. Après le
troisième acte, comme le rideau baissait sur les cris d'effroi et
d'horreur de la salle, on raconte qu'il demandait d'un air triom-
phant : « Eh bien, est-ce encore du Berquin, cette fois? a
Non certainement, ce n'est pas du Berquin, et sur ce point,
M. Sardou a partie gagnée. Msûs ce n'est point là tout ce qu'il
voulait. Il voulait encore profiter du retour de M"* Sarah Bem-
hardt, et, en lui ménageant une rentrée triomphante dans l'un de
ces rôles ajustés à sa personne, à son talent, à ses défauts même,
préparés sur mesure par ce Worth de l'art dramatique, et qui sont
toute une pièce à eux seuls, l'approvisionner, pour ses tournées
futures, d'un article brillant et fructueux qu'elle pût emporter dans
ses malles.
La première de la Tosca réunissait donc le double attrait d'une
pièce nouvelle de M. Sardou et de la rentrée de M"" Sarah Bemhardt :
on était à la fois désireux d'entendre de nouveau la voix d'or et
curieux de voir eu quel état l'Amérique nous la rendait. Joignez-y
encore, si vous voulez, l'attrait de la réouverture du théâtre, qui, en
prolongeant sa fermeture pour l'exécution des travaux prescrits par
la commission d'incendie, semblait avoir voulu se réserver pour un
coup d'éclat. Joignez-y enfin le mystère et le huis-clos absolu des
répétitions. M. Sardou est intraitable et professe des théories
absolues sur ce point. Avec ceux mêmes qui passent pour les plus
sévères, il est des accommodements; la porte s'entrebâille, si elle
ne s'ouvre pas tout à fait. Avec lui, rien de pareil. Tandis que
M. Pailleron admet tout le monde, par principe, afin de profiter au
dernier moment des impressions de ce public préparatoire sur
lequel il essaie pour ainsi dire sa pièce, M. Sardou, par principe
également, n'admet personne, afin de rester maître de son œuvre
jusqu'au bout et de ne pas déQorer l'effet du premier soir, dont le
résultat, suivant lui, règle les destinées d'une pièce. Qui des deux
a raison ? Tous les deux peut-être, chacun à son point de vue,
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LES CeUTRES ET LES HOMMES 1105
M. Padlleron cherchant plutôt son succès dans l'esprit et l'agrément
du détail, la variété des caractères, la verve et les mots du dîa )
logue; M. Sardou, dans les combinaisons dramatiques et les sur-
prises du dénouement. D'ailleurs, si l'on songe à l'armée de comé-
diens et d'employés des deux sexes, de machinistes, de costumiers,
de décorateurs, de copistes, qui évolue autour d'une pièce, le secret
absolu ne saurait être qu'une chimère. On l'a vu une fois de plus
en ce qui concerne la Tosca.
L'action se passe en 1800, à Rome, administrée, en l'absence du
pape, par le gouvernement napolitain, après la chute de l'éphé-
mère république parthénopéenne. Le rideau se lève sur une cha-
pelle de l'église Sant' Andréa, où le jeune peintre Mario Cavaradossi
exécute une fresque. Mario, Français par sa mère, qui est la nièce
d'Helvétius, a fait ses études à Paris; il a fréquenté ce qui restait
des encyclopédistes et appris la peinture à l'école de David. Sus-
pect comme libéral, il achète sa tranquillité personnelle par des
tableaux pieux. La police napolitaine a l'œil sur lui, comme sur
un jacobin suspect. Pourquoi donc tient-il à rester à Rome dans
des conditions si difSciles et si périlleuses, au milieu des excès de
la réaction triomphante? Cherchez la femme. Ou plutôt, vous. n'avez
pas besoin de la chercher, elle va venir. Il l'attend. La porte de
sa chapelle s'ouvre, mais pour une autre visite plus imprévue. Un
homme pâle et défait s'élance vers lui : c'est un proscrit, un con-
damné à mort qui vient de s'échapper du château Saint-Ange,
Cesare Angelotti. Sa sœur, la marquise Attavanti, a préparé pour
lui, dans la chapelle fondée par la famille, un déguisement de
femme; il se confie à Mario qui, en sa qualité de libéral, est le
type accompli de toutes les vertus et qui le prend généreusement
sous sa protection. Dès la première minute, sans s'être jamais vus,
tous deux se content leurs secrets et leurs amours, et Mario se
montre prêt à exposer sa vie pour son nouvel ami.
En ce moment, on frappe à la porte : c'est Floria Tosca, la
grande cantatrice dont Mario est épris, et qui le lui rend bien. Le
fugitif disparait dans la chapelle des Angelotti; mais, pendant
qu'on la laissait attendre à la porte, la Tosca a entendu un bruit
de chuchotements et, après s'être agenouillée un moment devant
la madone, en déposant â ses pieds les fleurs dont elle est chargée,
elle fait une scène de jalousie â Mario. Reconnaissant dans la
Madeleine qu'il vient de peindre sur le mur, les cheveux blonds
et les yeux bleus de la belle marquise Attavanti, la Tosca est
persuadée que c'est avec elle qu'il causait. Il la rassure, mais
sans lui révéler son secret, car elle est royaliste, et d'ailleurs, il
vaut toujours mieux ne pas mettre les femmes dans ces sortes
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tm IBS ŒUTMS ET ISS flfiAQIES
d'affiaîresr. Leurs ^paasdieiaeiits: sont infterrompos par fat soid>relte
de la caDtaliriee, qui hii apporte un biltet de Paûsiello. Marie-
Carolkie Tiettt de recevoir liî paremiëre dépèche de MélaSy tpà
annonce la défaite des Français àr Marengo^ et, pour célébrer cet
heureux éYénement, le maestro: a iimprovisé one cantate qu'on
eiétvtera te som elles ht reine. Il) mande ht ditm en teiile hâle
pcfiir la répétition. A peine est-elfe partie, que le canon da châ-
teau Saint- Ange annonce qu'on a décoiirert l'éva^n. Le prosoît,
déguisé^ s'échappe arrec Bferia, qui Teiranène dans sa vilfa.. H était
temps : bi piace encore chamdie, pour ainsi dore,, est envahie tout
à courp par la poliec, que dirige le terrible baron Scarpia. D
iîkterroge lé sacvîstain et fait tout fouilier : on ne découvre per-
90Bne, mais on trouve un éventail au c^iflre de la marquise Atla-
vanti, oublié par son ffirère. Le sagace Scarpia devme ce qn s'est
passé, en combinant tous les indices^ Gesaore a été samré par le
jKcobiD Mario, qm le cache quelque part. Où? A défimt de ses
aveui, on peut avoir ceux de la Tosca. Toute royaisle qaTdle
soit, ette ne trahira pas celui qu'elle aime; aenl^nent, e^ est
femme, et, avec cet éventail, rien de plus facile que de rèrelHer sa
jalousie et de la faire parler.
YoiE une chapelle dans laquelle il vient de se passer es me
demi^heure bien des choses trte profanes : scènes polkîqnes, seines
amoureuses, scènes policières^ On y a maudit les Bourbons de
Naples et la tyrannie, flétri les férociités de- la répression, exaké
Voltaire, sans rien négliger, ni dano la conversatioii éhi peiotre
avec le proscrit, ni dans celle de Mario ayec la Tosca, ni même
dans celte dlu sacrîsHaia avec le petit Gennarino des jdaisasteries
fhciles qui pouvaient complaire aux écrits forts de la daqœ
et des troisièmes galeries^ J'en ai retenu qoelqnes-nae» an pas-
sage. M. V. Sardou n'a pas manqiaé, natarelleMent, de Élire de
sa Tosca une dévote mêlant sans cesse les pratiques de la piété à
celles de Famour. Mais, comme le dit un* personnage,. « h èèvoûon
et l'amour s'aecordeoit assez bien ensembte. — C'est la
chose, ikçomA Tantre. — Songez qu'eUe est dévote, s'écrie W
jeumes gens quand il s'a^ de savoir si on lui confiera le secret, et
que le confessionnal est nn terrible confident >». Les épignomnes
swr Fenfer étaient tout indiquées pour réjouir le ptercàis de la
Porte-Saint-Martin, et je vous prie de croire que M. Sardac est
xm trop habile homme, trop pénétré de ses devoirs cTautenr drama-
tique, poar s'en être privé. Le bedeau ne manque pas de menacer
de feuler le petit rapin dt Mario, qui S''en moque sî l'on peut y £aàre
la sieste^ et la Toeca raconte elle-même que le P. Carafa, son caiK
fesseur,. lui a prédit les flammes étemelles à cause de son amovr
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LES OBBWB& ET LES flOMMES 1107
pour un impie : u Mais qu'importe, mon fliario, ajoute cette Aé^oiB
Toaudoe, si j'y suis avec toi! » Je ne puis citer textuellement, car
M. Sardou ne se contente pas de fermer les répétitions à la presse,
il garde maintenant ses pièces en manuscrit pour mieux se réserver
le moyen d'en disposer seul et de traiter directeaient avec les
entrepreneurs; mais fiez-vous-en à lui pour la façon d'appuyer
sur cette note. Toute la fin de l'acte se déroule an milieu du va-et*
vient des fidèles qui traversent la chapelle pour gagner la nef de
l'église : on entend derrière l'autel d'abord le bourdonnement
du chapelet récité en oonratun, puis les orgues, les chants litur-
giques, le Te Deum^ servant d'accompagnement, j'allais dire de
fond, au dialogue du baron Scarpia et de ses sbires. N'oublions
pas de montrer toujours l'association du trône et de l'autel.
Le deuxième acte nous transporte au milieu de la fête donnée
par la reine au palais Farnèse. C'est une merveille de décoration et
de mise en scène. Dans la vaste salle décorée de bas-reliefs, de
fresques, de peintures d'Annibal Garradie, du Guide, du Douiini-
quin, s'agite, en attendant la reine, tout un monde de courtisans,
parmi lesquels M. Sardou a glissé un émigré français, variante
«fiacée du La Trémouille de Patrie, Msuis Scar[Ha est là aussi, et
il n'a point oublié l'éventail. Il prend à part la Floria, et lui montre,
avec un grand air d'ingénuité» la trouvaille qu'il a faite dans la
chapelle de Mario. Aussitôt la jalousie de la cantatrice se réveille;
plus de doute : il aime la marquise; c'est avec elle qu'il était; elle
s'est cachée; ils sont partis de compagnie» ils doivent être ensemble
maintenant. Elle brûle d'aller surprendre le traître et a grand'peine
à se contemr jusqu'à l'exécution de la cantate. Ce n'est plus que
l'aSaire d'un quart d'heure maintenant : la reine est entrée ; Pai«
siello lève son archet pour donner le signal. A ce moment, on apporte
une nouvelle dépêche à la reine. Elle reconnatt l'écriture de Mêlas
et ouvre la lettre avec joie. Hélas I c'est l'annonce de la défaite
définitive. Elle retombe attérée sur son trône. Plus de cantate
maintenant ; la Floria peut s'élancer au dehors, et les sbires du
baron s'élancent derrière elle.
Pour les besoins de son drame. M: Sardou a transporté la rein^
Marie-Caroline à Rome au moment de la bataille de Harengo. Elle
était à Livoume, avec Nelson, l'ambassadeur d'Angleterre et sa
femme, la trop fameuse lady Hanûlton, sur le point de s'embarquer
pour gagner Trieste et de là Vienne. Elle ne revint nullement à Rome.
C'est à Livoume et dans son lit qu'elle reçut les deux bulletins
de Mêlas : celui de la prétendue victoire et celui du désastre, —
non à RcMne, au milieu d'une fête. Toute cette histoire est connue
dans les moindres détails, et nous ne songerions pas d'ailleurs à
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nos LES OEUVRES ET LES HOMMES
relever une inexactitude qui est bien la moindre des fantaisies que
puisse se permettre un auteur dramatique, sans les grandes prt-
tentions à la plus scrupuleuse fidélité historique qu'a toujours afll-
chées M. Sardou.
Mario a conduit son ami de fraîche date dans la villa mystérieude
où il sera en sûreté et où, d'ailleurs, il pourrait au besoin se cicber
au fond d'un puits dont le secret n'est connu que de lui seul, k
peine a-t-il eu le temps de donner ces explications à Cesare, gae
la Floria arrive furieuse. Pour mettre un terme à des soupçons
toujours renaissants, Mario, malgré ses théories sur la nécessité âe
tenir les femmes à l'écart de ces sortes d'affaires, lui raconte tont
et lui montre le proscrit. La voilà rassurée, heureuse. Mais on
frappe à la porte : c'est la police, qui a suivi ses traces. Angelotti
se jette en toute hâte dans sa cachette. Les sbires ont beau fouiller
la villa : ils ne trouvent rien. Il est trop clair que Mario se taira et
que la cantatrice, si elle sait quelque chose, ne trahira point Mario.
Mais l'infâme Scarpia a son plan : comme il s'est servi de la Tosca
pour découvrir la villa Cavaradossi, il se servira d'elle encore pour
trouver le fugitif. Il va soumettre Mario à la question et, s'il ne
répond pas, c'est elle qui répondra, pour le sauver.
Ici se place une scène atroce, qui a mis tous les spectateurs enx-
mêmes à la torture, bien qu'une partie seulement se déroule sons
leurs yeux. On a emmené Mario dans la pièce voisine pour l'inter-
roger « selon la forme ordinaire » . La forme ordinaire, c'est la griffe
d'acier à trois pointes qui s'enfoncent dans les tempes et dans la
nuque, et qu'on resserre davantage chaque fois que l'aveu se
dérobe. Dispensez-moi de décrire en détail cette horrible scène où
à la torture physique de l'homme répond la torture morale de la
femme. La Tosca se débat, elle supplie, elle pleure, elle ,Va parler,
elle recule encore : « Insistez! » crie le bourreau à ses acolytes. Et
on insiste. Un hurlement de douleur arrive jusqu'à elle. La malbea-
reuse se sent défaillir. Elle l'interpelle à travers la porte; èUelc
supplie de lui permettre de parler, car enfin elle ne peut pourtant pas
le laisser mourir dans les tortures. Et une voix râlante loi arrive :
« Que dirais-tu? Il n'y a rien à dire. Tu ne sais rien. Je te défends
de parler. » Mais, à un dernier cri, elle n'y tient plus. Elle n'a làcbé
qu'un mot : « Le puits! » On y court, et on ne trouye que le
cadavre d' Angelotti qui, se voyant découvert, a avalé le poîsoB
qu'il portait dans le chaton d'une bague.
Je ne nie pas, et n'ai nulle envie de le faire, que cette scène ne
produise un effet considérable; elle le produit par des moyens de
mauvais aloi. M. Sardou ne s'adresse qu'aux nerfs des q[>ectateuis :
il les prend comme dans une pince de fer^ il les tord et les broie; i
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LES CEUYRES ET LES flOUMES 1109
nous enfonce à nous-mêmes dans le crâne la griffe d*acier qui
martyrise son héros. Le premier soir, quand celui-ci reparut sur
la scène le front cerclé de taches sanguinolentes, un cri d'horreur
s'éleva dans la salle; quelques femmes firent mine de s'évanouir,
comme jadis au Beverley de Saurin, à la Gabrielle de Vergy de
Dubelloy, à Y Othello de Ducis, en ces temps heureux où Ducis
lui-même paraissait un barbare. C'était trop : on a mis ordre dès le
lendemain à ce maquillage excessif, qui pouvait gâter le succès. Ce
qui reste suffit, — du moins pour le moment, car, après un
entr'acte où nous aurons pu reprendre quelques forces, M. Sardou
va nous remettre à la torture, comme dans ces questions savamment
dirigées où le médecin tâtait le pouls au patient pour régler les
ralentissements, les suspensions et les reprises du bourreau.
N'est-il pas nécessaire aussi de donner les derniers coups de
pinceau à la physionomie du baron Scarpia? Ce chef de la police
s'est contenté jusqu'à présent d'être atroce; il faut maintenant
qu'il soit immonde. M. Sardou n'en avait fait qu'une copie vio-
lente des Guidobaldi et des Spéciale; il l'achève en nous montrant
dans ce bourreau sans scrupule, sans foi ni loi, un rival du
marquis de Sade, alliant le libertinage à la férocité, cherchant
l'amour dans le sang. Qui ne sait que tous les révolutionnaires
sont doués des instincts les plus nobles et des sentiments les plus
généreux, tandis que les préfets de police sont des monstres qui
apfwrtent une cruauté de cannibales, sans préjudice de tous leurs
autres vices, dans la répression I Si vous aviez le malheur d'en
douter, regardez autour de vous. M. Sardou s'est conformé à cette
esthétique, qui diffère un peu de celle de Rabagas, et il a jugé
qu'il était opportun, utile, glorieux de rappeler à la modération le
féroce M. Bourgeois, qui persécute si méchamment le général
Eudes, Louise Michel et le citoyen Lisbonne.
Ici encore je me contente d'indiquer la scène abominable où 1«
baron Scarpia, en se levant de table, bien repu, satisfait de lui et
voulant se récompenser d'avoir si bien vengé la cause de Dieu et la
cause du roi, propose à la Floria suppliante, — et en quels termes,
avec quels raffinements monstrueux I — un marché infâme pour
lui accorder la vie de Mario. 11 fait plus que le lui proposer : il a
éloigné tout le monde, et peu s'en faut qu'il ne le mette à exécu-
tion. C'est la situation de Marion et de Laffemas, mais poussée à
outrance, et quand le Didier de M. Sardou demandera à sa Marion :
« De quel prix as-tu payé ma grâce? » elle pourra répondre :
<( D'un coup de couteau I » La Tosca feint de se rendre. En échange
de son consentement, il changera le mode d'exécution ; au lieu de
pendre Mario, on le fusillera; les fusils ne seront chargés qu'à
25 DÉGBUBRB 1887. 71
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lliO LES CBUVRES ET LES mmMSS
poudre : le condamné simulera la mort et, après le départ des soldats,
ils fuiront ensemble, grâce au sauf-conduit qu'il lui reoiet. Deyani
elle, il mande le capitaine qui doit diriger Texécution et lui domie
l'ordre, en soulignant chaque mot, afin d'être bien compris, d'agir
en tout comme pour le condamné Paloûeri et de charger tes fusils
lui-même. « — Oui, Excellence, répond le] capitaine, absolument
comme pour Paloûeri. Que Votre Excellence soit sans inquiétude. »
Il sort: Scarpia ferme la porte, et revient les bras ouverts à la
Tosca, qui lui plonge dans le cœur un couteau saisi par elle sur
la table. M. Pierre Berton meurt en se tordant comme un reptile,
et M"' Sarah Bemhardt est effrayante d'énergie sauvage et de
haine. Les applaudissements éclatent furieux : la toile qui s'était
baissée sur le cadavre se relève et l'on voit le mort, donnant la
main à celle qui l'a tué, venir deux fois de suite, avec un sourire
aimable, saluer le public. La direction ne pourrait-elle r^résenter
à ce cadavre récalcitrant qu'une résurrection si prompte n'est pas
suffisamment justifiée par le désir de prendre sa part des bravos et
qu'elle est funeste à l'émotion du drame? J'aime encore nù^ix
cette actrice anglaise, mistress Farrell, qui, sifflée pour sa mauvûse
grâce à mourir dans The mouming bride^ se releva, fit une belle
révérence en priant le public de l'excuser parce qu'elle n'avait
accepté ce rôle que par complaisance, et revint se coudier au miliea
des muets, qui recouvrirent aussitôt son visage du voile fonëbre.
La Tosca court au château Saint-Ange. Liformé par elle, Mario,
qui était prêt à mourir vaillamment, en refusant, comme il àed
à un libéral, les consolations des moines qui l'exhortent i se
repentir et en scandalisant les honnêtes sbires qui l'assassinent
avec les sentiments de la plus profonde piété, marche gaieoient
au supplice. Après la décharge et le départ du peloton, Fl<ma
s'approche du corps étendu, et l'avertit qu'il est ten^. Mais le
corps ne bouge pas. L'infâme Scarpia, qui est complu en son
genre, avait menti sur ce point conmie sur tous les autres, et le
capitaine s'était associé sans vain scrupule à ce subterfuge, —
comme pour le condamné Palmieri. — Les soldats des despote
n'ont-ils pas l'âme aussi basse que leurs policiers?... La Tosca,
dans le transport de son désespoir, crie alors à ces bourreaux le
meurtre qu'elle vient de commettre. Us veulent la saisir pour la
conduire elle-même â la mort. Msds elle se jette du haut de la
plate-forme dans le Tibre, avec un : « J'y vais, canailles! », qid
n'est qu'une très légère variante du mot de la vieille maréchale de
X., aux bourreaux en bonnet rouge qui s'impatientaient de ne pas
la voir monter assez vite dans la charrette : « On y va, canailles 1 ».
Comme Molière, M. Sardou prend son bien partout où il le trouve^
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LES (EUTRES ET LES SOMMES 1 U t
Tel est ce drame, qui fait violence à Tintérêt et qui ne s'adresse
pas un moment à Tâme, mais uniquement aux sens et aux nerfs.
Il n*y a là, au fond, qu'un rôle : celui de la Tosca, autour duquel
gravitent tous les autres. Elle seule et c'est assez ! La pièce a été
iaite uniquement pour fournir à M"^'' Sarah Bernbardt l'occasion de
montrer les diverses faces de son talent : la grâce et la terreur,
le sourire et le désespoir, la tendresse et la fureur. De l'idylle on
passe à la comédie, de la comédie au drame, du drame au mélo-
drame, du mélodrame au cauchemar. Les autres personnages, en
dehors de Mario et de Scarpia, ne sont que des comparses. La pièce
entière roule sur eux trois, et tous les trois meurent : l'un par le
couteau, Tautre par le feu, le troisième par l'eau, — sans parler
du proscrit, qui meurt par le poison. Cet excès de carnage finit
par devenir presque gai. La Tosca est l'œuvre, assurément, d'un
fort habile ouvrier dramatique, mais n'y cherchez aucune étude de
caractère, rien de creusé, rien de fouillé, rien de pensé. Les per-
sonnages sont taillés tout d'un bloc, sans nuances. L'action,
nouée d'une main adroite et brutale à la fois, court au dé-
nouement au milieu d'un grand luxe de costumes et de décors,
à travers les palais et les cachots, les fêtes et les tortures, les
boudoirs et les corps de garde, pleine de cris d'amour et de
douleur, de rugissemeots de désespoir et de rage, forcenée, roman-
tique comme un mélo de Bouchardy. Au point de vue historique,
ce drame a tout juste la valeur de la San Felice d'Alexandre
Dumas. Il a trouvé moyen de calomnier jusqu'aux excès sanglants
de la réaction royaliste, sans rien dire de ceux de la république
parthënopéenne. Lâe baron Scarpia n'a plus rien de réel, tant il
est placé en dehors de l'humanité, et c'est par une fantaisie toute
personnelle que l'auteur a substitué Rome à Naples pour en faire
le théâtre de ses exploits carnassiers. Non pas, d'ailleurs, que
M. Sardou ait voulu satisfaire des sentiments de haine contre les
Bourbons de Naples : il se peut même qu'un jour, si les circons-
tances s'y prêtent, il les montre sous un aspect favorable, comme il
a écrit Damel Roekat après Séraphine^ et Rabagas avant la Tosca.
On le méconnattrait en l'accusant de changer, d'opinions suivant
les jours : pour en changer, il faudrait en avoir, et M. Sardou n'a
que des opinions dramatiques, si je puis ainsi dire; il ne voit les
choses qu'au point de vue de l'effet à en tirer; les événements et
les hommes n'existent pour lui que comme éléments de combinai-
sons scéniques. Il fait, avec une indifférence magnifique pour
ridée pure, tout ce qui concerne son état, depuis la féerie et
la ferce du Palais-Royal jusqu'au grand drame historique. Jadis il
cultivait surtout la fine comédie d'intrigue, comme les Pattes de
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1112 LIS ŒUVRES ET LES HOMÏIS
mouche^ et la spirituelle, la piquante, quelquefois la harfie
comédie de mœurs, toujours mêlée de jolis tours de passe-passe où
brillait sa dextérité de main. Oii sout les Ganaches^ les Femmes
fortes^ Nos intimes y la Famille Benoiton^ Maison neuve ? C'était le
bon temps. Il y avait là quelque chose pour l'esprit : l'auteur y
esquissait des silhouettes, des figures, des caractères; il s'en
prenait aux ridicules et aux vices contemporains : il ne bornait pas
toute son ambition à combiner les ressorts d'une machine drama-
tique, à être le plus habile des industriels qui exploitent la scfene,
à se fdre le metteur en œuvre de M"* Sarah Bernbardt. Il ne
jugeait point uniquememt une œuvre d'après son rapport. Si mer-
veilleuse que soit dans la Tosca^ comme elle l'avait été dans Dora^
dans Fœdora^ dans Théodora^ cette étonnante actrice à qui l'on ne
saurait guère reprocher qu'une certaine afféterie enfantine dans les
scènes gracieuses et tendres, mais qui nous bouleverse et nous
fait frissonner dans la scène de la torture, comme dans celle du
meurtre, je crains qu'elle n'ait été plus nuisible qu'utile à H. Sardou,
en le poussant à écrire pour elle et non pour la postérité.
L'Odéon semble avoir entrepris d'initier le public aux œuvres
moyennes de Shakespeare, de l'introduire dans ces régions fleuries
et tempérées où, au-dessous des grands sommets escarpés et
sublimes de Macbeth^ à'Othello^ d'Hamlei^ du Bot Lear, s'épa-
nouissent les comédies aimables et romanesques qui s'appellent
Conte d'hiver y Comme il vous plaira^ Cymbeline^ Peines d'amour
perdues f Tout est bien qui finit bien, etc. Depuis moins de deux
ans, il nous avait donné, avec des succès divers le Conte d'avril
de M. Dorchain, qui est une adaptation de la Douzième nuit^ et le
Songe d'une nuit dété. Voici aujourd'hui Beaucoup de bruit pour
rien^ mis en rimes françaises par un jeune poète qui s'est déji
essayé une fois ou deux au théâtre : M. Louis Legendre.
La pièce de M. L. Legendre n'est pas une pure traduction de
Shakespeare ; du moins c'est une traduction libre où, tout en cen-
servant la plupart des personnages et en suivant l'ordre des scènes,
il a réduit et émondé une œuvre trop touffue pour nous, en pous-
sant au premier plan le drame, qui n'est que secondaire dans
Shakespeare, et en repoussant au second la comédie, qui y tient
la plus large place. II a ainsi modifié l'allure et la nature même
de l'œuvre. Elle en est devenue plus claire, et, si elle y a perdu
un peu de sa fantaisie et l'agrément de quelques épbodes, elle
marche d'un pas allégé.
Le fond de l'intrigue est l'amour de Claudio, favori du roi
d'Aragon, pour la douce Héro, fille du vieux gouverneur de Mes-
sine Léonato, et la machination perfide ourdie contre le bonheur
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LES ŒUVRES ET LES HOMUES 1 1 13
des deux jeunes gens par le frère bâtard du roi, don Juan, qui
veut se venger sur Claudio d'avoir été battu par lui dans sa
récente révolte contre son frère. Il charge une de ses âmes dam-
nées, le seigneur Boracx^hio, ivrogne et libertin sans scrupule, de
renouveler la scène du balcon de Roméo et Juliette à la fenêtre
d'Héro, avec une suivante qui aura revêtu une robe de sa mai-
tresse et qui passera pour elle dans la nuit. Claudio donne dans
le piège. Il se laisse conduire à l'autel avec Héro, mais quand le
prêtre l'interroge, il éclate, et la cérémonie nuptiale est inter-
rompue par une explosion d'ironie amère et violente, puis de dou-
leur et de désespoir. La timide Héro s'affaisse sans savoir se
défendre, et il l'interpelle, devant le prêtre éperdu, devant le père
indigné, devant le roi qui apporte sa parole à l'appui des accusa-
tions du malheureux, — car don Juan a pris soin de le rendre
lui-même témoin de la scène du balcon, — avec une colère oii se
mêle un reste de tendresse :
Belle et perfide Héro, sous la honte écrasée,
Quel ange dans le ciel ne t'aurait jalousée
Si ton âme avait eu la moitié seulement
Des grâces qui paraient ton corps svelte et charmant!
Même à présent encor, tu gardes ton air chaste!...
Oh! quel mal tu m'as fait! Tu parlais de poison!
J'ai bu le plus amer. Après ta trahison,
Héro, toute croyance est morte dans mon âme.
Et je maudis l'amour, et je maudis la femme,
Et je maudis Tazur dont se votent les cieux,
Depuis que j'en ai vu la douceur en tes yeux.
Puis il quitte l'église avec le roi et don Juan, tandis qu'on
emporte Héro évanouie. Son vieux père, désespéré, la fait passer
pour morte. Il ne la rendra à la vie que lorsqu'elle aura recouvré
l'honneur. Cela ne tarde pas. Boracchio est surpris par le guet au
moment où, plus ivre encore que de coutume, il s'épanche dans
le sein d'un ami en lui contant le honteux stratagème dont il a été
rinstrument. On le saisit, on l'interroge dans les règles; tout
s'explique. Il confesse son crime devant Claudio, et le vieillard,
avec une éloquence et une noblesse de langage que gâte un peu,
pour le spectateur au courant de la pièce, l'idée qu'il joue un rôle,
s'écrie alors :
Son meurtrier, malgré ce qu'il a dit,
0 noble Claudio, ce n'est pas ce bandit,
Non, ce n'est pas ce loup sorti de son repaire.
C'est l'homme qu'elle aimait déjà plus que son porc»,
Celui qui m'avait fait devant Dieu le serment
De veiller à son tour sur elle tendrement...
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1114 LES (EUTRIS ET LES HOMMES
Il l'adjure du moins de rendre rhonueur à son enfant, en yeoaia
la nuit, vêtu de deuil, un flambeau à la main, faire amende hono-
rable devant sa tombe. Claudio le fait. Biais ce n'est pas toat; le
vieillard lui impose une nouvelle pénitence : celle de recevoir de
sa main une nièce et de l'épouser sur-le-champ, sans la conoaitre.
Fùt-elle plus affreuse encore que ma faute,
répond Claudio, je suis prêt à vous obéir. La tenture qui cache la
chapelle du tombeau s'ouvre et laisse voir l'autel tout resplendis-
sant de lumière, avec le prêtre sur la plus haute marche, et plus bas
deux femmes masquées, vêtues de blanc. Sur l'ordre du vieillard^
Claudio joint sa main à celle de la plus petite. Le masque tombe :
c'est Héro, — Héro morte sous l'outrage de celui qu'elle aioiait,
ressuscitée par son repentir et ses larmes. L'autre est son amie
Béatrix, qui va épouser en même temps le seigneur Bénédict, car
à cette action principale se joint une intrigue subalterne, — subal-
terne dans l'adaptation de M. Legendre, — qui se développe sur
une ligne parallèle, mais en un sens contraire. Tandis que don
Juan tendait ses trames pour empêcher le mariage de Héro et de
Claudio, qui s'adorent, don Pëdre et Claudio en ourdissaient une
autre, plus innocente, pour persuader à Bénédict et Béatrix, qui
croient se délester et ne se rencontrent pas sans se livrer aux
plus piquantes escarmouches, qu'ils s'adorent au fond et que la
partie adverse ne se montre si agressive que pour cacher son jeu.
Voilà, réduite à sa plus simple expression, cette pièce extrava-
gante et charmante, dont les rôles de Béatrix et de Bénédict sont
la gaieté ; dont ceux des gardes de nuit et du capitaine du guet
sont la bouffonnerie. Quoique M. Legendre ait abrégé ces scènes
burlesques, que Chiendent, devenu Gandolfo dans son adapta-
tion, remplit de sa suffisance et de sa sottise, le hors-d œuvre
a paru encore im peu long. En donnant plus d'importance à la
partie sérieuse de l'intrigue, il a aussi mieux fait ressortir ce qu'il
y a de puéril et d'absurde dans des inventions qui ne sont que des
épisodes secondaires chez Shakespeare. Quant aux scènes de
l'église, très belles au point de vue dramatique, mais prodigieuse-
ment romanesques, elles se sauvent de l'inconvenance par leur
caractère de haute fantaisie. On se sent dans un monde tout diffé-
rent du nôtre, dégagé des lois ordinaires, en plein rêve, en pleine
féerie. De quelle religion est ce jeune seigneur qui parle de Vénus
et de Diane devant l'autel préparé pour son mariage? Ce mélange
singulier répond suffisamment. L'union de Héro et de Claudio
appartient aux mêmes rites religieux que celui de Roméo avec
Juliette et que l'enterrement d'Ophélie. La raison a^beau protester ;
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LES OEUVRES ET LES H(mMES 1115
toutes ces inventiens bizarres ont un caractère tellement scé-
nîque, qu elles ne laissent pas de produire beaucoup d'effet.
En assistant à la représentation de Beaucoup de bruit pour rierij
je songeais à l'opinion déjà ancienne, mais qui, dans une polémique
toute récente vient de s'enrichir d'arguments nouveaux et non
sans valeur, d'après laquelle Shakespeare n'aurait été que le prête-
nom de François Bacon. S'il est diffidle de comprendre comment
un coureur de tavernes qui avait essayé un peu de tous les métiers,
depuis ceux de garçon boucher et de gardeur de chevaux jusqu'à
celui d'acteur, et qui ne parait pas avoir jamais fait preuve, dans sa
vie privée, d'une délicatesse intellectuelle ou morale suffisante pour
l'élever au-dessus du commun des hommes, a pu laisser tant
d'œuvres où la marque du génie est si profonde, et particulièrement
tant de scènes d'un esprit charmant, d'une poésie précieuse et d'une
grâce ailée; si l'on ne parvient pas davantage à s'expliquer que,
après avoir produit ces chefs-d'œuvre avec l'inconscience d'un
pommier portant des pommes, il n'ait été averti par personne de
leur valeur et n'ait pris aucun soin de les réunir; que son activité
créatrice ait cessé tout à coup dans la force de Tâge, qu'il ait passé
tranquillement, et sans que personne s'en souciât plus que lui, de
cette vie agitée et féconde, à celle d'un petit bourgeois campa-
gnard, qu'enfin l'auteur de ces drames incomparables et de ces
comédies immortelles soit si peu et si mal connu, il n'est pas moins
malaisé de concevoir qu'un philosophe puisse être l'auteur de la
Tempête et du Songe dune nuit d!été^ non plus que ^OtheUo.
Bacon était trop raisonnable pour écrire des scènes comme celles
de l'église dans Beaucoup de bruit pour rien; trop pondéré pour
se livrer aux fantaisies parfois sans frein de la comédie ou de la
tragédie shakespearienne; trop bien élevé pour se permettre les
grossièretés qui déparent Macbeth, Roméo et Juliette^ les Joyeuses
commères et presque tout le théâtre de Shakespeare; trop philo-
sophe pour concevoir et pour exécuter ces drames où l'auteur
dérobe toujours sa pensée personnelle sous i'agitatîcm de la vie.
Philosophie et art dramatique sont deux termes apposés, contrar
dictoires : l'auteur d'Bamlet, comme ceux de Britanmcus et de
Cinna, peut mettre de la philosophie dans son art, mais jamais en
philosophe. Le philosophe voit la pensée i^traite et au repos; l'écri-
vain dramatique, et Shakespeare plus que tous les autres, ne la
voit que revêtue de chair et en mouvement. Ce qu'il lui faut, ce
n'est point l'idée en soi, c'est l'action, c'est la passion, c'est le
choc, c'est la lutte. Si l'auteur du Novum organum est également
l'auteur di Othello et de Beaucoup de bruit pour rien, il a réuni en
lui les éléments les plus dissemblables, ceux dont l'association
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1116 LES OEUVRES ET LES HOMMES
dans un même esprit semble le plus impossible» et il est tout sim-
plement le génie le plus extraordinaire de la création, tout en ayant
été l'un des hommes les plus vils et les plus méprisables, également
inférieur à la bonne comme à la mauvaise fortune.
Le sujet de la pièce est tiré d'une nouvelle de Bandello, dont on
retrouve également le fond dans le cinquième chant du Roland
funeux et dans la Reine des fées de Spencer. C'est un de ces
sujets comme Lope, Calderon et, après eux, notre tragicomédie
romanesque de la première moitié du dix-septième siècle, en ont
traité par centaines.
En suivant la représentation, j'étais frappé des rapports entre
la pièce et plusieurs tragicomédies de Rotrou. Sans l'énorme dil-
férencc du génie, l'analogie serait bien plus frappante encore. La
scène de la fenêtre, avec substitution de personnages, est un lieu
commun du genre : je la trouve dans les Occasions perdues et la
Laure persécutée de celui que Corneille appelait son père. La scène
de l'amende honorable à la tombe d'Héro, avec les stances où
Claudio exprime sa douleur et son repentir, reparaît sans cesse
dans notre théâtre sous Louis XllL Le Pyrame et Thisbé de Théo-
phile, la Silvanire de Mairet, la Panthée de Tristan, VAntigone et
VInnocente infidélité de Rotrou, reprennent successivement ce
thème du Tombeau où l'amant, avec un grand luxe de pointes et
de concetti^ se lamente sur les restes mortels de celle qu'il aimût.
C'était un exercice de rhétorique, qui prêtait aux belles amplifi-
cations, aux belles images, aux beaux élans lyriques.
L'adaptation de M. Louis Legendre est faite avec beaucoup
d'habileté. On y sent le respect et l'amour de Shakespeare, même
lorsqu'il le réduit à la mesure de notre théâtre et à celle du goût
français. Sa versification est d'une élégance aisée, où la gène du
traducteur ne se trahit guère. La musique, composée par M. Ben-
jamin Godard pour la fête au palais de Léonato et pour la scène du
mariage, est tout à fait charmante. M. Porel a donné à la fantaisie
du poète un cadre dont la richesse n'exclut pas le goût. Us sont
loin les temps où l'on plaisantait la sage économie des décors et
des costumes de l'Odéon. Beaucoup de bruit pour rien est joué
avec un ensemble où nul acteur ne se détache hors ligne, mais où
aucun non plus ne reste au-dessous de sajtâche.
Entrons un moment à l'Ambigu, où nous ne nous arrêtons pas
souvent, pour y constater l'éclatant succès de Mathias Sandorf,
pièce en huit tableaux, tirée par M. William Busnach d'un des
derniers et des plus attachants récits de M. Jules Verne. Depuis
une dizaine d'années surtout, M. Busnach a pris pour sp^ialité
de changer des romans en pièces. Il s'en^tire avec une habileté
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 1117
consommée, s'agît-il de Y Assommoir et de Pot-Bouille. Mathias
Sandorf était loin d'offrir les mêmes difficultés, et il en a extrait
sans peine un drame mouvementé, pittoresque, amusant et émou-
vant, où la marche de l'action nous transporte dans les milieux les
plus divers, en prison, dans l'abîme de la Foïba, dans une fête
populaire, sur les flancs d'un volcan en éruption, et nous promène
d'illyrie en Dalmatie, de Dalmatie en Sicile, de Sicile au Maroc.
Matbiis Sandorf est le Monte-Cristo de M. Jules Verne. Dénoncé
à la police par un misérable, au moment où allait éclater la cons-
piraiion qui devait affranchir la Hongrie, son pays natal, il est
enfermé dans une forteresse inaccessible, découvre, par un hasard
miraculeux, le nom du traître qui l'a vendu pour s'emparer de sa
fortune et de sa fille, s'évade par une nuit d'orage, à travers les
péripéties les plus dramatiques, devient colossalement riche, comme
Edmond Dantès, et, caché sous un nom d'emprunt comme lui,
méconnaissable pour tout le monde, retiré, toujours comme lui,
dans une île inconnue d'où il pousse des explorations en tous sens,
il consacre le reste de sa vie à retrouver sa fille et à châtier le traître.
Le public de l'Ambigu, comme tous les publics populaires, adore
ces hommes mystérieux qui arrivent toujours au moment opportun
pour jouer le rôle de la Providence, en punissant le vice et en
récompensant la vertu. Il a applaudi au docteur Antékirtt, comme
il l'avait fait au prince Rodolphe, au comte de Monte-Cristo, au
vaillant et invincible Lagardëre, et il a ri de tout son cœur aux
exploits des saltimbanques Cap-Matifou et Pointe-Pescade, les deux
humbles auxiliaires du docteur, comme à ceux de Cocardasse et de
Passe-Partout. L'athlétique M. Dunoiaine prête ses muscles et son
talent à l'hercule de la Cannebière, élève d'Arpin, qui porte son
pître au bout d'une perche, jongle avec les madriers, prend des
charrettes sous son bras, retient par son amarre un trabacolo glis-
sant à la mer et, au dénouement, étrangle le traître comme un
lapin. Des tableaux tels que ceux de l'évasion par une nuit d'orage,
à la lueur de la foudre, le long de la chaîne du paratonnerre qui
descend des hauteurs de la forteresse au fond du gouffre obscur où
bondit le torrent de la Foïba; du lancement du navire, de l'éruption
du volcan et de la bataille entre les bandits et les matelots d.e
Mathias Sandorf dans une auberge suspecte, sur les flancs de l'Etna,
suffiraient à faire courir tout Paris. Voilà un spectacle à souhait
pour les vacances de Noël et du jour de l'an.
Le Vaudeville vient de donner V Affaire Clemenceau^ drame
mêlé de comédie, tiré par M. Armand d'Artois du roman d'Alexandre
Dumas, qui remonte à 1867 et qui fit assez grand bruit en son
temps. Clemenceau est un jeune sculpteur plein de talent et déjà
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11 18 LES CEUYKES ET LES HOMMES
célèbre qui s'éprend follement de la fille d'une aTenturiëre exo-
tique. Sous les dehors de la candeiir, Iza cache une dépravation pré-
coce que le jeune artiste développe lai-mème par les extravagances
d'un amour tout sensuel, en respectant assez peu sa femme pour la
prendre sans cesse comme modèle et révéler au public, dans ses
œuvres, chaque détail d'une beauté dont il est fier. Tout en l'aimant
comme elle sait, elle le trompe et le déshonore, il ne l'apprend
qu'après tout le monde, rompt violemment avec elle, pois, dompté
par sa pas»on malsaine, va la rejoindre, accepte un hideux par-
tage et la tue dans des circcmstances que je ne suis point condamné
à expli{uer ici. M. Dumas a conté cette épouvantable histoire sous
forme d'un « mémoire de l'accusé », adressé à l'avocat qui doit te
défendre devant les assises.
Elle n'était pas facile à transporter sur la scène, à cause de
certains détails caractéristiques qu'il semblait aussi iospossible
d'éviter que d'accueillir, puis par la nécessité de mettre en œuvre
un plaidoyer personnel, oti le meurtrier s'analyse Im-mème.
M. d'Artois a pris son parti des détails choquants et des mots crus«
mais il a fait subir une heureuse modification au dénouemenU
Au lieu de se produire dans les circonstances révoltantes et avec
l'espèce de préméditation raffinée du roman, l'idée da crime se
dresse tout à coup dans le cerveau affolé du mari, sur une réponse
de sa femme 0(1 lui apparaît nettement l'ignominie du marché
qu'il venait d'accepter pourtant, et qui le rend fou de furwir.
La pièce est inégale. L'exposition se prolonge outre mesure, en
s'amusant aux bagatelles de la porte. L'action ne ccnnmence, en
réalité, que vers la fin du quatrième tableau, et t Affaire Clemenceau
n'en a pas plus de six. Le premier surtout est complètement inutile
et pouvait être si aisément fondu avec le deuxième qu'on chercbe
vainement le motif secret qui a pu s'opposer à cette amputation.
Au quatrième, l'épisode de M°° Clemenceau mère, frappée à mort
dans l'atelier de son fils par la révélation de l'infamie de sa bru,
est un hor&Kl'œuvre mal amené, invraisemblable, qui s'explique seu-
lement par le désir d'un effet facile et à peu près sûr. A partir du
moment où, par un moyen discutable, le mari est éclairé sur le
compte de sa femme, la pièce, jusque-là languissante, incertakie
dans sa marche, mal concentrée, avec des parties vieillottes et
d'autres qui sont plus ingénieuses et plus piquantes, mais ne se
rattachent pas d'assez près à l'action, se relève et marche d'un pas
plus ferme et plus vif jusqu'au dénouement, qui est enlevé d'une
main vigoureuse, et enlève aussi le succès, longtemps indécis, /e
ne répondrais point, cependant, des longues destinées d'une ceuvre
qui a tant de côtés contestables et où le cœur est si peu intâ:^essé.
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES 1119
M. Rapbaèl Duflos est supérieur dans toutes les parties dramati-
ques de son rôle. M"* Cemy serait parfaite si elle avait autant de
force que de gentillesse et de grâce. M°*® Tissandio* sauve, par la
physionomie originale et comique cpi'elle lui donne, ce qu'il y a
d'odieux dans le personnage de la comtesse Dobronowska, cette
maznsm Cardinal des bords de la Vistule.
m
n est trop tard pour revenir longuement à la sésmce annuelle de
l'Académie française, qui se tenait au moment où a paru notre der-
nière causerie. M. Fr. Coppée a fait applaudir l'excellence de sa
diction en même temps que les beaux vers de M. Emile Moreaa
qui, en chantant PcUias Atàéné, a écrit l'apothéose de la Grèce
antique avec le lyrisme d'un croyant de l'Olympe et d'un contem-
porain de Périclès. Nous n'avons rien à signaler dans la distribution
des prix littéraires, sauf le nombre inusité des journalistes qui en
ont eu leur part. Ils sont une douzaine, pour le moins, et même
plus. Jamais peut-être on ne leur avait fait une place aussi large.
Puisqu'elle n'hésite pas maintenant à leur donner des fauteuils,
comment l'illustre Compagnie hésiterait-elle à leur donner ses
couronnes?
L'Académie des sciences morales et politiques a clos le 17 dé-
cembre le défilé des séances solennelles de l'Institut, M. Jules Simon
y a donné lecture d'une notice sur Louis Reybaud qui a tenu pen-
dant une heure l'auditoire sous le charme et qui n'est inférieure en
rien à ses notices précédentes sur Guizot, Thiers et Mignet.
L'homme sans doute n'est point de la même taille, mais la nature
de ses travaux permettait, appelait même d'intéressantes digres-
sions, étroitement rattachées au sujet, et M. Jules Simon en a un
peu agi envers son ancien confrère comme le poète Simonidc avec
l'athlète dont il avait à écrire l'éloge : il s'est rejeté sur Castor et
Pcdlux. Depuis longtemps, et même avant sa mort, M. Louis Rey-
baud n'était plus connu que comme l'auteur de Jérôme Paturot^
mais il avait touché à tous les genres dans une carrière d'une infa-
tigable fécondité : il avait fait de l'histoire, des voyages, du jour-
nalisme, des romans, de la poésie même, hélas 1 Qui se rappelait la
Dupmade? Qui se doutait qu'il eût collaboré à la Némésis? C'est
lui, probablement, qui en a fait tous les méchants vers, — je ne dis
pas tous les vers méchants, — si l'on en juge par ceux qu'il a eu
l'imprudence de publier sous sa seule signature et que M. Jules
Simon déclare sans ambages <c d'une platitude désespérante ».
Après avoir ainsi tâtonné longtemps et cherché sa voie dans des
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It20 LES OEUVRES ET LES HOXUES
directions qui ne semblaient guères mener à l'Institut, quoiqu'elles
eussent un point commun dans leur extrême diversité, en laissant
voir une prédilection pour Tétude des types, l'observation et la
satire des ridicules ou des vices, il rencontra enfin un thème fait
pour mettre en relief les qualités les plus brillantes et les plus
solides de son esprit. En appréciant son ouvrage sur les réformateurs
et socialistes modernes, M. Jules Simon a tracé pour son propre
compte une esquisse du sujet sur laquelle nous aurions quelques
réserves à faire, mais qui, dans son ensemble, n'en constitue pas
moins une galerie d'une vérité et d'un relief singuliers. Ces
silhouettes de Saint-Simon, de Fourier, d'Auguste Comte, de Pierre
Leroux, sont vivantes et pleines de traits qui peignent. Jérôme
Paturot n'est pour ainsi dire, (pi'une traduction amusante, une
vulgarisation sous forme romanesque, de ces études sur les utopistes,
leur bruyant cortège et leurs dupes. Le livre a plus de bonne
humeur et d'entrain que de finesse, et la satire a vieilli; mais sur
le moment, elle frappait juste et porta coup.
Au début de la séance, le président, M. J. Zeller, avait proclamé
les prix et annoncé les sujets des prochains concours. Nous ne
nous y arrêterons pas. Un concours d'un autre genre nous appelle
dans la salle des fttes de THôtel de Ville. Il s'agissait de peindre trois
plafonds à la mairie du VP arrondissement, et d'y représenter la
Liberté, l'Égalité, la Fraternité. Soixante-deux concurrents ont
répondu à l'appel. Le jury en a mis trois hors ligne : MM. Urbain
Bourgeois, Henri Lévy et Lionel Royer. M. Lévy est celui qui a le
plus de style; M. Royer, le plus d'élégance et de grâce. Dans le
projet du premier, l'Égalité, sous l'égide de la Loi, préside à l'exer-
cice des droits et à l'accomplissement des devoirs de tous les
citoyens; la Fraternité éteint les haines qui armaient les nations les
unes contre les autres et ramène la concorde et la paix, — ce qui
fait honneur à l'imagination de M. Lévy ; enfin la Ville de P^ûîs
offre à la Liberté triomphante le sacrifice de ses enfants morts en
combattant pour elle : la Liberté plane dans les airs sur son char,
que précède un génie portant le drapeau de 89 et que suit une
Renommée au vol fougueux, sonnant de la trompette; en bas, la
silhouette d'une Bastille, des monceaux de corps entassés, la Ville
une palme en main, et une autre figure allégorique soulevant on
blessé. La composition a de la tournure et s'arrange bien, mais
nous voilà loin du courant naturaliste. M. Bourgeois, moins mâle
moins étoffé, n'est pas moins préoccupé du style. M. Royer a
mêlé le symbole à la réalité. Sa Fraternité est un joU tableau de
genre, que dominent des figures aériennes. Il n'a pas commis la
même faute que trois ou quatre naïfs concurrents qui ont habillé
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LES OBUYRES £T LES HOMMES 1121
leur Fraternité d'une cornette blanche, et dont la candeur témoigne
en faveur de l'honnêteté de leurs sentiments plutôt que de leur
habileté.
La plupart des concurrents ont sacrifié à l'allégorie, comme
semblait l'exiger le sujet. Plusieurs pourtant, mieux imbus des
nouveaux principes, ont traduit la devise républicaine en compo-
sitions historiques : la Prise de la Bastille^ le Serment du Jeu de
Paume ^ la Fédération; mais il faut croire que l'allégorie est encore
admise pour les plafonds et qu'elle parait plus décorative.
Gomme toujours, les excentriques donnent çà et là une note gaie.
L'un symbolise la Fraternité sous la forme d'un banquet dans le
jardin du Luxembourg, à l'ombre de la fontaine de Médicis, et
nous montre l'Égalité recevant les hommages des riches et des
pauvres devant le fronton de l'Institut. On ne s'attendait guère à
voir l'Institut en cette affaire. Dans un autre projet, l'Égalité fait
reforger le vieux monde par trois serruriers musculeux qui, armés
d'énormes marteaux, tapent à tour de bras sur un globe cerclé de
fer. Un troisième, dont l'excentricité de conception se double d'une
exécution burlesque, représente la Fraternité sous la forme d'une
jeune fille offrant à son petit frère un toutou en carton, idée dont
la simplicité désarme. L'Égalité, c'est une aimable et heureuse
famille où chacun a «ce qu'il préfère » : celui-ci une poupée, celui-
là un polichinelle, — et où l'on voit l'un tendre un morceau de sucre
à un lévrier, l'autre à un caniche. La Liberté, enfin, c'est, comme
nous l'explique une devise inscrite en tête de la première compo-
sition, « le Mariage libre amenant l'Amour et la Paix )> : pour le coup,
c'est trop de zèle, car le mariage libre se passe de la mairie aussi
bien que de l'Église, et l'artiste, en choisissant ce motif, a commis un
contre-sens presque aussi réjouissant que sa composition elle-même.
On cherche à métamorphoser peu à peu les mairies de Paris en
de petits musées. La tâche est vaste et elle sera longue. En atten-
dant la mairie du VP, celle du P' arrondissement vient de rece-
voir sa décoration. Au sortir de l'Hôtel de Ville, nous sommes
passé par la place Saint-Germain l'Auxerrois pour examiner les
peintures où M. Besnard a représenté, dans la salle des mariages,
le Matiiiy le Midi et le Soir de la vie. De ces trois compositions,
la meilleure est incontestablement la dernière, qui figurait au
Salon de 1886. Il y a de la poésie et du style dans ce couple de
vieillards assis mélancoliquement côte à côte et qui rêvent au
soleil couchant. Le Matin^ c'est un garçon et une fillette chantant
aux oiseaux dans un paysage tout fleuri, sous les rayons de l'aube.
Joli thème, exécution sèche; il eût fallu tremper sa brosse dans la
rosée madnale. Le Midi de la vie est également associé au midi
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1122 LES OEUYftIS ET US HOVHiS
du jour. Les deux enfants ont grandi : nous les retnravons eo
pleins chanips, dans la chaleur du soleil qm frappe d'aploab sur
eux. Le garçon est devenu un travailleur robuste ; la fillette, une
vigoureuse mère de famille; mais fallait-il la faire si bûde? L'art
devrait s'appliquer à propager la beauté. La laideur triviale et yal-
gaire n'a pas besmn de ses encouragements. Qoiot au deval»
c'est une bête presque fantastique par sa forme et par la couleur de
sa robe. La facture du tableau est sommaire et lâchée. Rien ne for-
çait M. Besnard à donner les travaux de la moisson poar cadre à sa.
peinture dans une mairie parisienne; on peut même troorer que
l'idée eût été mieux à sa place en une mairie de banlieoe. Mais, du
moins, on ne lui reprochera pas d'avoir tenté de débaucher les
citadins par le charme d'une idylle à la Florian.
A cette époque de l'année, les expositions se continn^at dans
les livres; les magasins des grands éditeurs se changent en musées;
partout se publient des ouvrages qui sont le charme des yeux et
qui ne s'adressent pas tous à l'enfance, il s'en faut. Les homnes
faits ont aussi leurs étrennes, et le mois de décembre est devenu
la saison des bibliophiles.
Nous retrouvons justement la Vie rustique dans un beau volume
de M. André Theuriet, avec dessins de M. Léon Lbermitte^ Dans
notre dernière causerie, nous avons parlé de l'exposition àt ces
magnifiques fusains, et n'avons à y revenir aujourd'hui que pour
dire qu'ils ont été soigneusement gravés sur bois par ML dânent
Bellenger, et qu'ils forment un riche ensemble de cent scàxe
compositions, dont vingt-six hors texte. Le talent de H. Lhenmtte
et celui de M. TheuVict s'harmonisent à merveille. Tous deux ont
un égal amour des champs ; tous deux savent en pdndre les types
et les travaux d'un pinceau robuste et sincère, qui eo dégage la
poésie sans jamais tomber dans la fadeur et les conventions de
l'églogue. Poète et romancier, M. Theuriet £siit circuler à travers
chaque page de ses descriptions les parfums salubres de la natoret
et il en parle non pas en amateur cpii n'a fait que la traverser
pendant ses vacances, mais avec la sûreté, et même, au besoin^
avec le sens pratique d'un homme dont la jeunesse s*est passée
dans son sein et qui est revenu bien souvent s'y retremper depuis.
La Vie rustique se divise en six livres où M. Theuriet ^udie
successivement la ferme, le blé, la vigne, le chanrre, la forêt, Jo
village, et chaque livre s'ouvre par une poésie.
0 mon village, à travers
Les prés verts
* Launette, 1 voL grand in-8*.
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LES ŒUVRES ET LES HOMMES 112^
Grimpent tes logis en pente;
Un ruisseau bordé d'aubiers,
A tes pieds,
Court dans la sauge et la menthe.
Sous les auvents de bois brnn,
Le parfum
Du vieux temps se garde encore ;
On y parle le patois
D'autrefois,
Rude, chantant et sonore...
Chemin faisant, ses descriptions, d'un coloris ferme et sobre,
s'animent de scènes vivantes et de récits pittoresques. Il recueille
les vieilles chansons, les vieux usages, les vieilles légendes. Lisez
surtout le dernier livre, où se dérouleront sous vos yeux les diverse»
faces de la vie au village, — l'enfance et l'école, la fête patronale,
les fiançailles et les noces, la vie de famille, la vieillesse et la mort,.
— si vous voulez voir tout ce qu'il y a non seulement d'excessif,
mais de faux dans l'immonde et odieux roman de M. Emile Zola.
M. Theuriet ne flatte pas le paysan ; il n'en fait point un portrait
de fantaisie; il ne dissimule aucune de ses laideurs; il dit à
quelles ruses, à quelles luttes, à quelles haines, à quels actes
tfimprobité, parfois même à quels crimes le pousse celte âpre
passion de la terre d'où découlent la plupart de ses vices comme
de ses verlus. Mais cela ne l'empêche pas de conclure que « la
famille paysanne, même avec ses rudesses, ses grossièretés et ses
tares, est encore l'élément )e plus vivace et le plus sain de la
société actuelle », et que « c'est dans la culture de la terre, dans
la vie campagnarde en plein air que la bourgeoisie française devrait
désormais chercher le rajeunissement et le salut ».
Il semble que ce soit aussi en guise d'antithèse et d'antidote
à la Terre de M. Zola qu'on vient de réimprimer l'un des romans
rustiques les plus célèbres de George Sand : François le Champi^
avec dessins et aquarelles de M. Eugène Burnand. François le
Ckampi est surtout connu par la pièce de théâtre que l'auteur en
a tirée et qui a popularisé le titre. Elle avait un peu relégué dans
l'ombre le roman, que je n'avais jamais la, je l'avoue. Sans valoir
la comédie, et tout en prêtant aux mêmes réserves dans son
dénouement, ce récit berrichon peut intéresser encore par la
saveur champêtre du style, le naturel du dialogue, la vérité de&
peintures, le charme discret et voilé des figures de l'honnête
Madeleine et du brave Champi.
Dans la même collection que François le Champi et les Chants
du $oldat^ dont j'ai dit un mot plus haut, a para également un
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1124 LES ŒUVRES ET LES HOUlfES
livre nouveau d'un écrivain tout à fait à la mode : Madame Chry-
santhème^ par Pierre Loti*. C'est un de ces récits exotiques sans
aucune composition apparente, qui s'éparpille en notes fluides, à
peine reliées çà et là par un fil très frêle et très lâche. L'auteur
nous conduit cette fois au Japon. Il ne s'agit pas d'un voyage, —
d'une promenade tout au plus, d'une lente flânerie, d'un séjour
anémique, languissant, ennuyé, à Nangasaki. S'il faut en croire
M. Pierre Loti, nos marins, pendant ces escales dans les villes de
l'extrême Orient, ont coutume de contracter, par devant un oflicier
de l'état civil, des mariages morganatiques avec de jeunes per-
sonnes indigènes. On en est quitte, lorsqu'on part, pour faire
rédiger un acte de divorce, et la jeune femme peut recommencer
à l'arrivée du navire suivant : la chose est dans les mœurs du pays,
et sa réputation n'a pas subi la moindre atteinte. Que H. Pierre
Loti ait jugé à propos de pousser \e japonisme jusque-là, c'est son
affaire, mais était-il indispensable de nous en rendre comptef
Comment ne pas remarquer qu'il revient bien souvent à ce genre
de confidences? Après Aziyadé, Rarahu; après Rarabu, Chrysan-
thème. Et j'en passe. C'est déjà une petite galerie. Non pas, d'ail-
leurs, qu'il s'agisse ici d'une histoire d'amour; il n'a d'autre
amour au cœur que celui de la couleur locale : il a pris une femme
uniquement comme il eût acheté un bibelot d'étagère; elle l'inté-
resse si peu, que son livre est une variante des Fleurs d'ennui. Elle
ne nous intéresse pas davantage. En nous décrivant ce petit animal
singulier, dans toutes ses moues et ses grimaces, ses toilettes, ses
coiffures, ses habitudes, ses superstitions, M. Pierre Loti ne songe
pas un moment à élargir cette observation d'épiderme, à regarder
dans l'intérieur, à nous révéler l'être intellectuel ou moral, quel
qu'il soit, caché sous cette enveloppe chiffonnée. Il la traite en
figure de paravent. Aussi, malgré l'admirable talent descriptif de
l'auteur, qui nous transporte, comme sans effort, dans le milieu
qu'il habite, qui évoque les figures et les choses avec une sorte de
magie d'autant plus étonnante qu'elle a les allures les plus amples
du monde, qui nous donne la sensation de cette nature factice,
mignarde et contournée, de ces magots à la gaieté enfantine et à la
drôlerie irrésistible; malgré tant de fins et spirituels croquis tracés
d'une touche menue comme les physionomies, les mœurs et les
paysages qu'ils peignent, ne tarde-t-on pas à ressentir un peu de
fatigue et d'énervement. Cela finit par tourner sur l'esprit, si je
puis ainsi dire, comme tournent sur l'estomac ces mets fragiles,
bizarres et compliqués qui amusent l'appétit sans le satisfaire, et
* Édition du Figaro, Galmanu-Lévy, 1 vol. in-8«.
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 1125
après lesquels on donnerait beaucoup d*un simple rosbif saignant.
Il faut déguster Madame Chrysanthème à petites doses, cha-
pitre par chapitre, comme on prend une gorgée de thé dans une
de ces tasses microscopiques qui nous viennent de Tokio. Les
japonisants^ si nombreux aujourd'hui, seront charmés de tous
ces petits morceaux, et j'imagine que M. Edmond de Concourt
s'en est régalé. Quant à l'Ulustration de MM. Rossi et Myrbach, elle
est absolument exquise, — bien parisienne et bien japonaise à
la fois, — d'une grâce exotique et d'une saveur originale qui
réveille sans cesse la curiosité. On dirait de ces peintures comme
en exécutent sur les éventails et les kakémonos les grands ardstes
d'Yeddo, rehaussées par une pointe d'esprit français.
Au sortir de Madame Chrysanthème^ j'ai relu avec un plaisir
tout nouveau le Raphaël de Lamartine et le Roman (f un jeune
homme pauvre^ d'Octave Feuillet, dont la maison Quantin vient
de nous donner de belles et riches étUtions, à l'usage des biblio-
philes et non autres. Le Raphaël^ qui continue la collection des
chefs-d'œuvre du roman contemporain, a été tiré à petit nombre, sur
beau papier, par le maître imprimeur. Avec sa couverture blanche
repliée, sur laquelle se détachent simplement, vers le bas, le titre
de l'ouvrage, et dans l'angle supérieur un médaillon repoussé en
or, il se présente sous un aspect d'un élégance sobre et d'un goût
parfait. M. Ad. Sandoz a dessiné, pour ces « pages de la vingtième
année », dont il serait superflu de refaire aujourd'hui l'analyse et
l'appréciation, dix compositions d'un beau caractère, gravées à
l'eau-forte par M. Ghampollion avec une pointe qui a toute la per-
fection et toute la science du burin le plus exercé.
Dans l'œuvre entière de M. Octave Feuillet, je ne sais s'il est un
livre dont le succès ait été plus complet, plus décisif et plus
durable que le Roman dun jeune homme pauvre; il l'a retrouvé
sous la forme du drame. Certes, l'histoire est romanesque, et le
titre même nous en prévient loyalement; mais, si l'on veut bien ne
pas se montrer trop exigeant sur le chapitre de la vraisemblance,
qu'elle est attachante, dramatique et noble I Oix est le lecteur
rébarbatif que n'a point ému la scène de la tour d'Ëlven? Et quelle
galerie de figures dont chacune a son originalité et sa vie propre I
On se retrempe avec un charme tout particulier dans une atmo-
sphère si généreuse et si salubre par cette époque de naturalisme^
comme on respire avec délices l'air pur des sommets après avoir
séjourné dans un cloaque infect. Un portrait de l'auteur gravé à l'eau-
forte ouvre cette édition de grand luxe, qu'illustrent de nombreuses
gravures hors texte et d'autres de dimensions moindres, en tête ou
à la un des chapitres, exécutées sous la direction de M. Méaulle.
25 DÉCEMBRE 1887. 72
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1126 IM CBOVRIS ET LSS iMMIMES
Cette fois encore nous voici acculé à la dernière page sans avoir
pu passer la revue funèbre déjà ajournée à notre précédente cau-
serie. Pour remplir ce peu d'espace qui nous reste^ lequel chiùsi-
rons-nous de tant de noms entassés par la Mort sur son livre?
Sera-ce un glorieux soldat, un illustre serviteur du pays, comme
l'amiral Jauréguiberry» le général de Gourcy, qui fut l'un àes béros
du Tonldn, ou le vieux général Le Fié, qui servit aussi lien la
France dans sa campagne diplomatique qu'il l'avait servie sur les
champs do bataille? Sera-ce le rossignol suédois, Jenny Lind, qui
avant Racbel, avant la Patti, avant Sarah Bembardt, flt délirer
l'Amérique et à la gloire de laquelle il n'a manqué que la consé-
cration parisienne? Sera-ce des artistes comme Hippolyte Lazei^es,
Philippe Rousseau, qui éleva la nature morte jusqu'au tableau de
genre; Gallait, qui a élé plusieurs fois dans sa vie un vrai pdnut
d'histoire» un des rares du temps présent, et qui est un peu à
nous aussi, puisqu'il a travaillé pour les galeries de VersâiJIes,
et qu'il était l'un des associés étrangers de notre Académie des
beaux-arts. François Bonvin, le peintre du peuple» au talent
robuste et simple, qui vécut à l'écart et qui est mort pauvre?
Sera-ce des écrivains comme le vieux Marco Saint-Hilaire dont la
mort a produit l'eiTet d'une résuiTection, car tout le monde le
croyait enterré depuis plus de trente ans, et dont les récits aneo-
dotiques ont fait certainement plus encore que les chansons de
Béranger pour la création de la légende napoléonienne ; ou Jules
Lacroix, frère cadet du bibliophile Jacob, beau*frère de Balzac,
le traducteur de Juvénal, de Sophocle et de Shakespeare, l'autau-
du Testament de César^ de Valeria et aussi de nombreux romans
de jeunesse dont il serait difficile de louer la délicatesse et la dis-
tinction et qu'il vaut mieux ne point tirer de l'oubli?
Non. Ce ne sera ni l'artiste, ni le poète, ni le diplomate, ni le
capitaine. Ce sera tout simplement la fondatrice et la directrice
d'un magasin de nouveautés, dont la mort a été un événement,
doQt vingt mille personnes ont suivi le cercueU et dont l'admirable
testament demeurera dans les annales charitables comme un monu-
ment de la bienfaisance la plus généreuse, la plus attentive et la
plus éclairée.
Il y a une quarantaine d'années, dans un qusutier pordu de
Paris, à l'angle de la rue de Sèvres et de la rue du Bac, une bou-
tique de mercerie portant une enseigne vulgaire : Au BonrMarcbi^
était tenue par un jeune commerçant portant le nom d'un maréchal
de France, avec le prénom d'un des sages de la Grèce : M. Arisdde
Boucicaut. C'était un homme actif, pix>be, intelligent. Il sortait du
Petit Saint-Thomas où il avait épousé une giletîère, âgée de trente
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LBS OBUVRBS BT LBS HOMMES 1127
ans et douée des mêmes qualités que lui. Le jeune couple avdt
emprunté 1800 francs pour agrandir la peUte maison de commerce.
C'était beaucoup hasarder : les experts jugeaient qu'il n'y avait pas
d'avenir dans un quartier pareil, si loin du centre de Paris. Cepen-
dant le magasin de mercerie s'élargissait peu à peu; il s'était
adjoint la bonneterie, la rouennerie, la tapisserie et un peu de
nouveautés. Bientôt il absorba Tune des maisons voisines, puis
une autre, puis une autre encore, reliées tant bien que mal à la
maison primitive et formant un ensemble de bâtisses inégales qui
communiquaient entre elles par un labyrinthe de couloirs et d'esca-
liers. Et enfin, dans son développement continu, toujours avançant,
toujours s'annexant et s'assimilant ce qui l'avoisinait, le bâtiment
du Bon-Marché est devenu ce palais colossal, une des curiosités de
la ville, recouvrant tout l'espace situé entre quatre rues et prolon-
geant ses annexes encore au delà, contenant la population d'une
sous-préfecture, ayant le budget d'une grande ville et où l'on vend
tout ce qui peut s'acheter. M. Boucicaut est mort il y a dix ans,
mais l'essor de l'œuvre n'en a pas été arrêté une minute, et la
veuve s'est montrée digne de recueillir son héritage.
Cette maison au titre banal et partie de si humbles origines en est
arrivée à ce point qu'elle a transformé le quartier où elle s'élève,
comme elle a transformé les conditions mêmes du commerce, et
qu'elle s'est rangée parmi les phénomènes qui sollicitent les études
des économistes. On n'a plus à craindre l'apparence d'une réclame
en parlant de magasins dont la réputation est beaucoup plus
qu'européenne, et qui attirent les clients, comme les pick-pockets,
de toutes les parties du monde.. Sans doute, la médaille a son
revers. De pareilles madsons ne créent pas la commodité des achats
par l'accumulation sur un même point des marchandises les plus
diverses, par l'abaissement des prix, par la faculté d'échanger ou
de rendre les objets « qui ont cessé de plaire », sans créer en
même temps la tentation, sans allumer dans certains cerveaux
frivoles et malades la folie de l'achat et quelquefois le vertige du
vol. On peut s'y promener pendant des journées entières, au milieu
d'une foule dont le flot ne se ralentit pas une minute, s'y installer
comme chez soi, tout regarder, tout palper, monter au cabinet de
lecture, admirer les tableaux, passer au buffet gratuit, visiter la
mîdson en détail, avec ses sous-sols, ses cuisines, ses dortoirs, ses
écuries, sous la conduite d'un guide en cravate blanche, se faire
inscrire pour les concerts donnés par l'orchestre de l'établissement
avec intermèdes où l'on entend Faure et Paulus. On y respire une
atmosphère qui a son ivresse. Ces bazars prodigieux vulgarisent la
passion du luxe. Que de femmes y ont ruiné leurs maris, sous
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1128 LES OEUVRES ET LES UNIMES
prétexte de profiler de soldes exceptionnels, d'occasions uniques.
Autre revers de médaille. Ces monstres ne sauraient vivre sans
tout absorber et tout tarir autour d'eux. Aucune concurrence n'est
possible. Le Bon-Marché, pour nous en tenir à lui, a nécessai-
rement tué, dans un large rayon, presque tout le petit commerce,
conséquence cruelle, dangereuse même au point de vue social,
mais iuéviiablc, — comme le chemin de 1er a tué la diligence,
comme le gaz a tué le quinquet et sera peut-être tué par l'éclairage
électrique, — ut qui n'est pas, d'ailleurs, sans compensation. 11
rend d'une main ce qu'il a pris de l'autre et, en dehors de ses trois
mille deux cenis employés des deux sexes, il fait vivre, dans toutes
les rues avoisinantes, des multitudes d'ouvriers et d'ouvrières
employés à ses confections.
Si M"' Boucicaut n'avait donné que l'exemple de la fortune,
comme dit M. Benoîton, ce n'eût pas été suffisant pour faire un
événement de sa mort, aujourd'hui que les millionnaires courent
les rues. Mais, après s'être montré capable de l'acquérir par une
intelligence commerciale hors ligne, elle s'est montrée digne de la
posséder par l'usage qu'elle en a su faire, de son vivant et à sa mort.
Ni son mari ni elle ne se croyaient quittes envers leurs employés en
les payant : ils leur donnaient des maîtres, ils leur enseignaient Ja
musique, l'escrime, les langues vivantes; ils avaient refait une maison
de famille, une sorte de foyer domestique aux jeunes filles venues de
province; ils avaient associé les plus intelligents et les plus capables
aux bénéfices d'une maison qui est leur propriété aujourd'hui ; ils
avaient assuré la vieillesse des autres en créant en leur faveur une
caisse de prévoyance que M"' Boucicaut vencdt encore d'enrichir
de !i millions peu de temps avant sa mort. Son testament a mis le
comble à tant d'actes généreux. C'est un monument de charité
vigilante, de bienfaisance intelligente et éclairée. On peut dire
qu'elle a déployé, eu réglant l'emploi de ses 100 millions, autant
de sagacité, de prévoyance, d'esprit d'organisation qu'elle en avait
montré à les acquérir. Elle n'a rien oublié, ni personne. Elle a
voulu faire partout bénir sou nom, en faisant partout tomber la
mauue do ses legs. Montyon et les autres philanthropes fameux
sont bien dépassés par elle. 11 y avait l'àme d'une reine en cette
ancienne mercière qui vient d'inscrire son nom aux premiers rangs
j)armi ceu\ des bienfaiteurs de l'humanité, et dont les disposidons
posthumes, véritable féerie de la charité, mériteraient de réconcilier
le plus larojclie socialiste avec u l'infâme capital ».
Victor FouRNEL.
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LIVRES D'ÉTRENNES
MAISON DIDOT
Cette année, fidèle à ses traditions et jalouse d'ajouter de nouveaux
titres à son illustration, la maison Didot a multiplié les publications
nouvelles et en offre tout d'abord trois de premier ordre qui méritent
les éloges et les recommandations de la critique.
La première est consacrée au pape Léon XIII, et tout à fait digne de ce
noble sujet. Cette histoire de la vie et des œuvres de Tillustre pontife se
présente au public sous les auspices des patronages les plus autorisés ^ .
De tels témoignages non seulement nous dispensent de toute appré-
ciation critique sur un ouvrage dont Torthodoxie absolue n'est pas
contestable et n'a pas besoin d'autres garanties, mais encore nous font
une obligation de la plus expresse réserve pour tout ce qui toucbe au
fond. Notre rôle, ainsi aUégé, se borne à la mission toute profane de
déduire brièvement les motifs d'un jugement portant exclusivement
sur la forme, sur le plan, l'exécution de l'ouvrage, les mérites de cette
exécution, les services qu'il est appelé à rendre, les qualités solides et
les agréments qui nous ont fait trouver autant d'intérêt que de charme.
L'enfant prédestiné qui devait être un jour Léon XIII, le pontife si
habile, si politique, qui préside glorieusement aux destinées de l'Église
catholique, est né le 2 mars 1810, à Carpineto, petite ville de 5000 habi-
tants, assise comme un nid d'aigle entre deux rochers gigantesques,
sur le versant des montagnes dressées en face de Velletri. Non loin de
la ville s'élève, entre deux pics sauvages, un château en style' français,
entouré de massifs de châtaigniers, et dont l'entrée s'ouvre sur de
verdoyantes pelouses. C'est la résidence d'été, la maison de campagne
do la famille Pecci. La résidence d'hiver, placée à l'ombre d'une des
quatre églises de Carpmeto, en style ogival, remontant à l'époque de
Calixte III, est un édifice seigneurial du seizième siècle, dont les
maîtres étaient en, mars 1810, le colonel Dominique-Louis Pecci,âgé de
quarante et un ans, et son épouse, Anna-Prosperi Buzi alors dans sa
trente-septième année. Dieu avait béni leur union en leur accordant
(le nombreux enfants : Charles, âgé de seize ans, Anna-Maria, de douze,
Catherine, de dix, Joseph, qui commençait sa quatrième année et Joa-
chim Vincent, qui entrait à peine dans la vie.
La famille appartient au patriciat siennois. On montre encore, k
Sienne, le palais Pecci, situé près de la cathédrale dont plus d'un tom-
beau porte ce nom. La famille Pecci habite Carpineto depuis le ponti-
* Bernard O'Reilly, docteur en théologie, docteur es lettres, Vie de
Léon XIII, son siècle, son pontificat, son influence, composée d'après des docu-
meots authentiques, précédée de deux lettres de LL. E£. les cardinaux
Parocchi, Simeoni et Gibbons, et d'une préface de S. Gr. Mgr Germain.
Edition française entièrement refondue et annotée avec soin par P. -M. Brin
P. S. 8., professeur de théologie dogmatique. Un volume, grand iu-S",
illustré de 2 photogravures, de 8 chromo-lithographies et de 300 gravures
sur bois. Librairie de Firmin-Didot etC*, libraires de l'Institut. 1887.
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1130 LIVRES D^ÉTRENNES
ficat de Clément VII. Sous Benoît XIV (1740-1758), Ferdinand Pecci
acquit une çrande réputation coniipe lépste. Un Jean-Baptiste Pecci
fut évêque de Segni. Mgr Pecci fut chargé sous Pie VI des affaires de
sa famille, et sous Pie VII fut commissaire général de la Chambre
apostolique. Le comte Ludovico Pecci avait épousé, en 1792, Anna-
ProsperiBuzi, d'une illustre famille de Cori, Tan tique Cora des Volsoues.
Son quatrième fils, né le 2 mars 1810, fut baptisé et tenu sur les fonts
du baptême en qualité de parrain par Mgr Joachim Tosi, évêque
d*Anagni, ami de la famiUe, qui donna à son filleul les noms de
jQaehim-Vincent-Raphaël-Louis. La comtesse Anna était une femme,
une épouse, un mère accomplie, dont la mémoire est entourée par ses
fils, surtout par le cardinal Joseph et le pape Léon XIII, objet de sa
prévoyante prédUection d'une juste et pieuse vénération. Son portrait
et cdui de son mari ornent encore aujourd'hui, honorés de ce eulte
domestique et populaire, le grand salon du palais Pecci à Carpineto.
A Tautomne de 1718, Joseph et Vincent, qui devait à partir de 1830
porter exclusivement le prénom de Joachim, entrèrent au collège des
Jésuites à Viterbe, après avoir passé un an à Home, auprès de leur
oncle, Antonio Pecci, qui habitait le palais Muti, près de rAra-Cceli.
Dès 1815, 9*était passé un événement qui devait avoir une grande
influence sur la vie spirituelle de la comtesse Pecci et par elle sur ses
enfants, en provoquant chez l^ mère un redoublement de ferveur dans
la piété particulière qu'elle avait toujours manifestée pour saint Fran-
çois d^Assise. Chasses de leur monastère par Tinvasion française de
1707, les Franciscains étaient rentrés en 1815 dans leur ancienne
demeure, dont Ifi protection généreuse de la comtesse Pecci les avait
aidés à relever les ruines.
n Les religieux de Carpineto, dit le biographe, appartenaient à cette
branche vigoureuse et féconde que saint Bernardin de Sienne et saint
Pierre d'Alcantara avaient greffée sur le tronc du bel arbre franciscain
et qui avait produit sur le sol italien les saint Jean de Capistran, les
saint Léonard ie Port-Maurice et toutes ces légions 4*bommes et de
femmes dont la noble ambition était de suivre le Pauvre d'Assise dans
les voies sublimes du sacrifice et du dévouement. »
Les deux frères Pecci héritèrent de la prédilection maternelle pour
cet ordre des Franciscains, où la tradition de son fondateur a perplétué
le culte particulier des vertus d'exemple et des oeuvres de charité, et
ils en ont donné plus d'un témoi^age. Le pape Léon XIII a racheté de
ses deniers le couvent des Franciscains à Carpineto, et les y maintient
h ses dépens. Pour la comtesse Pecci, affiliée au tiers ordre de Saint-
François, elle voulqt mourir revêtue de Thabit des tertiaires, et c'est,
portée sur leurs bras, qu'cUe fut inhumée h Rome, dans l'église fran-
ciscaine des Quaranta-Martyrs, où se lit encore Tépitaphe touchante
tracée de la main de ses fils, toi^ours inconsolables d'une telle perle.
Nous voudrions pouvoir insister sur ces débuts, sur ces commen-
cements d'une grande vie, qui ont la douceur modeste et la fraîcheur
obscure des petits filets de source qui deviendront, au sortir de
l'ombre, rivière et Quelquefois torrent. Mais il faut se hâter. L'élève
d'élite du collège de Viterbe fut aussi im des meilleurs élèves du
Collège ï^pmain^ rendu par Léon XII h ces admirables maîtres delà
Compagnie de Jésus. Il s'y distingua par un travail assidu, fécondant
une vocation incontesta^jle et s'y montra humaniste tout à fait doué.
Après avoir manié avec j^isancç et dignité la lyre vir^ilif nne, et fait
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LIVRES DTTRENNES 1131
rendre des sons nouveapx aux finliques Carminsi, le futur Léon XIU
tenait avec une supériorité marqué^ la plume de la harangue qçérq-
n|enne. Les vers signés ^e Vincent Pecçi étaient une fête pour ses
maîtrçs et ses condisciples, cooirpe s^s encycliques 4'ui\ latin 91 pur
et si correct sont un régal pour les oreille?, ^^ vij'tups^ç et des ^Uei-
tantî de la pério4e classique paagistralement dérçiiilée. pe tçls talent^,
om^s de la plus douce modestie et de la pl\is fervente piété, de si
solides vertus souriant avec une grâce innée dans une gravité pré-
coce, devaient désigner le jeune Pecci à \^, sollicitude et a la protec-
tion des papes Léon XII et Grégoire XVI, qui, èçi effet, la lui accordè-
rent. Le comte Peçci étç\it « prélat domestique » de ce dernier pontife
en janvier i837, à. vingt-sept ans, et pf^y^ ce cl^pix d'une épreuve
décisive comme collaborateur du çarainal $ala, surintendant dés
hôpitaux de Rome pendant une invasion ^V chol^T^, ÎPÎ ^^ iflontra à
la hauteur de tous les dévouements et çlç tofls le? sacrmces. Ce novi-
ciat administratif \^ ipontrait capable a*oçci)per tpi^s les postes, s.^ir-
tout les plus difficiles. Le dernier iour de ran 1837, il ^tfîit consacré
Îrôtre par le cardinal Ôdescalcbi, et au inois cle février 18i38, le cardinal
ambruschînî le désignait aq Sainl-Pôre po^r gpijverner, e^i qualité
de délégué, la province de Bénévent. Au ffois qe mai ^641, y 'èta|t
cpfirgé d'administrer, dans \^^ çp^dition* les mieux fî^ites pour mettre
titul^iç-e 4ei D^miette le 27 janvier, il reçiit la consécration épiscopde
des iflains di4 cardin^ Lamb^ruschini le 19 février^ dan^ la vénérable
église ^e Sain^-Laurent \n Pdnispçma, e( le 19 inars, il partent pour
}a càpii?^ie de ^a fielçique. H réussit dans la diplon^atie cpmpae il ^vait
réussi 4ans Tadministration, et ne fut rappeie à la vie pastoralçi que
parce que le pape Grégoire ^VJ trouva nécessaire, pour ie bien de
ri^glise, de le rendre aux vœux des h^ltant§ de rOmDrie, dû A ftv^^t
çonq^is une gopi^lçtrité telle, par ses ceiiYres et ces exemples, que sqp
retour ^ Pérouse, eri qualité drévôque, fut un vérilablo triomphe.'
G'e^t à pérouse que Mgr Pecci put donner entîfer^n^ent la ffesufe
de ses mérites ê^J|e ses services, comme adininist^atei^r, pomme
prédicateur, comme éducateur des çispirants a^ sacerdoce, con^me
défenseur des droits dp TÉgUse contre la révolntion itc^Uennp co^^-
rpnnée dçmsi la perspnne de Victor-Emmani^el. Qt\ put juger 4© 3op
influence sur son peuple pt 4^ 'a reconnaissance de son ^roppean aux
fêtes destinées h, célèbre^, en février 18t^, ?pn élévation au cardi-
nalat (consistoire du ^9 décembre (853), et e^^ {S^l^ le vingt-cin-
quième anniversaire de çpn ^piscppat ^ Pérq^sé.
Aussi nul p^rmi les principaux â}x Sacré Go^ège, i^ul parmi les
maîtres et les disciples ^p cette école modèle et ^P çptte «^ca^émje de
Pérouse dont sont sortis tant de pr^l^ts ret^argyi^ples» et en t^t^»
Mçr àotelli, actuellement np^nce ^ Paris, pi^ t,m^ peijx dui co.jir^ai^
saient lés mérites, les services et les vertus du cardinal Fecci, nul,
hormis lui, ne fut étonné des quarante-quatre suffrages qui se réuni-
rent sur son nom le dû février l8iB, et \a déftipiètient pour occuper,
gens, le nom qu'il choisit, de Léon XHI, le tfône puntiflcal laissé vacant
par la mort de Pie IX.
La seconde partie de Vquvrage est consacrera Tfinalyî^e des actes
de Léon XIII comme Souverain Pontife et à l'histoire de ces succes-
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1132 LIVRES D'fcTRENNES
sifs chefs-d'œuvre de sagesse, de prévoyance, d'habileté, grâce ara-
quels la Papauté, prisonnière au Vatican, a pu reconquérir pacifique-
ment, par le seul empire de la raison, de la modération, delà patience,
tout le terrain perdu antérieurement, exercer une médiation triom-
5 hante dans tous les grands conflits européens, et recevoir, à l'occasion
u jubilé de 1888, les hommages, les félicitations et les présents de
l'empereur de la Chine, du sultan ottoman, de l'Allemagne et de
l'Angleterre protestantes, mêlés aux hommages et aux présents de
l'Europe catholique.
La composition et le style de l'ouvrage sont dignes de ces mémora-
bles événements qu'il raconte, de cette grande figure du Souverain
Pontife qu'il met dans un relief saisissant. L'illustration en est combinée
avec un soin et an goût consommés qui ne laissent aucun épisode
de cette grande histoire sans les tableaux et les portraits qui en
forment le commentaire pittoresque.
Napoléon et son histoire politique et militdre, écrite au point de
vue de cette impartialité sereine que permet à la postérité un demi-
siècle d'informations et de discussions, grâce auxquelles on peut
essayer aujourd'hui de prononcer sur les points essentiels des juge-
ments définitifs, a tenté déjà bien des écrivains, elle en tentera encore
plus d'un, séduit par les grandeurs de ce vaste sujet. M. Roger Peyre
a voulu contribuer à cette histoire par un tableau d'ensemble, une
sorte de vaste fresque historique, vivement brossée, qui comporte
non seulement les hardiesses de la synthèse, mais encore les finesses
de l'analyse, qui passe tour à tour des événements esquissés à grands
traits aux figures peintes souvent avec la minutie et l'intimité du
portrait ^ On trouve, dans le livre de M. Peyre, aussi attrayant
qu'instructif, des parties traitées avec le soin sévère et la gravité qui
convient au récit d'événements épiques, et d'autres parties où la fami-
liarité anecdotique se donne heureusement carrière. L'ouvrage n'est
pas seulement un inventaire, un répertoire des victoires et des con-
auêtes, des triomphes et des revers; l'organisation impériale y revit
ans ses détails les plus caractéristioues. L'histoire des sciences, des
lettres, des arts, des mœurs, des modes, des théâtres, des salons, des
monuments, ]r alterne avec celle des batailles, des traités, des institu-
tions et des lois. Le tout s'enchaîne sans lacuneet semèle sans confusion.
On ne saurait analyser en quelques lignes un volume de près de
neuf cents pages, où, malgré des eilorts souvent heureux de concen-
tration et de classification, les événements et les détails accumulés
grouillent dans un sorte de fouillis frémissant. Nous louerons l'auteur
de ce livre, gros comme un dictionnaire, de l'avoir rendu beaucoup
plus intéressant et de l'avoir écrit dans un esprit qui nous a paru
répondre à cette moyenne de l'opinion qui est le plus près de la jus-
tice et de la vérité. U reconnaît ce que Napoléon a fait pour la globe
de la France, et nous ne sommes pas assez gâtés par le présent pour
répudier un tel passé et tfire fi d'un tel héritage. Mais il ne dissimule pas
le prix sanglant qu'a coûté cette gloire décevante et de quels sacrifices
^ Roger Peyre, Napoléon /« et son temps. Histoire militaire, gouverne-
ment intérieur, lettres, sciences et arts. Ouvrage iUustré de 13 planches en
couleur et 431 gravures et photogravures d'apr& les documents de TéjKNjue
et les monuments de' Part, accompagné de 21 cartes ou plans. Librairie de
Firmin Didot et G*. Un grand volume de 900 pages.
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LIVRES D'ÉTRENMS 1133
de liberté, de sécurité et d'humanité même, la France en a payé l'eni-
vrement, qui chatouille, il est vrai, si flatteusement la fibre nationale,
qu'il dure encore. Les titres de Napoléon à l'admiration comme réor-
ganisateur de la société française sont plus modestes à la fois et plus
durables, et c'est la partie de son œuvre qui est fondée sur la raison
et ne doit rien à la force, qui lui survit surtout, avec le souvenir de
nos succès et de»nos revers. Telle qu'elle est, cette figure a gardé une
incontestable popularité, due à la fois aux victoires qui étonnent et aux
défaites qui attendrissent, et cette histoire si merveilleuse, tout en
restant si réelle, et qui a déjà conquis, quoique encore si proche de
nous, la poésie du lointain, cette nistoire qui déroule ses tableaux
depuis l'école de Brienne et le siège de Toulon jusqu'au tillac du
Bellérophon et au rocher de Sainte-Hélène ; cette histoire d'un Corse,
simple officier d'artillerie, conquérant, à travers les Alpes ou le désert,
à travers les bvpogées d'Egypte et les palais d'Italie, ce laurier consu-
laire mêlé de fleurs de lotus, montant, parvenu glorieux de la Révo-
lution, sur le trône de Louis XIV et de Louis XVI, défiant les malédic-
tions de la guerre d'Espagne et de la guerre de Russie, tombant par
la guerre qui Ta élevé, trouvant les dernières éloquences et les der-
niers héroïsmes de son rôle dans cette campagne de France où il ne
touche pas en vain, mais où il touche trop tard le sol de la patrie et
de la liberté, et triomphant du désespoir et du suicide, allant mourir
de consomption et d'oisiv.eté, de regret et aussi de remords dans l'île
malsaine où l'Angleterre s'est faite, sous la sinistre figure d*Hudson-
Lowe, la geôlière du prisonnier de k coalition : quelle épopée, quel
drame, et surtout quel drame à grand spectacle, car le héros est un
grand acteur, il aime les acteurs, il est l'ami et parfois le plagiaire de
Talma, et c'est par le côté théâtral plus que par le côté intime de sa
vie, objet de la prédilection des seuls philosophes, qu'il a captivé les
peuples et les rois qui lui ont fait un moment une cour couronnée.
Un tel sujet appelle et favorise singulièrement l'illustration. Et celle
du Napoléon et son temps est très bien choisie, très bien combinée,
cherchée, comme le texte lui-même, qui a peut-être un peu abusé de
certains documents anecdotiques, tels que les souvenirs du capitaine
Coignet, le grognard mort épicier à Auxerre, et qui nous paraît avoir
pariois singulièrement romancé ou, si Ton veut, epicé sa marchandise
(les vieux soldats sont un peu hâbleurs comme les vieux chasseurs),
cherchée, disons-nous, aux sources les plus intimes.
Les témoignages pittoresques ne manquaient pas. Au contraire, leur
abondance devait plus embarrasser un choix que leur pénurie. Il y
avait à puiser abondamment dans l'œuvre de Denon, dans l'œuvre des
quatre G., c'est-à-dire des peintres Guérîn, Gros, Gérard et Girodet.
David, Prudhon, Lefebvre, Isabey, n'étaient pas à négliger. Et Carie et
Horace Vernet? Et Raffet et Charlet et Bellangé devaient fournir des
butins précieux à l'illustrateur, de même que les récents ouvrages
publiés sur Napoléon, la cour impériale, les Mémoires de M"' de
Rémxisat, le livre de Fauriel sur le Consulat, les rapports du com-
missaire autrichien sur le séjour de Sainte-Hélène, donnaient à l'his-
torien quelques notes nouvelles, quelques nuances et tons nouveaux
à ajouter à sa palette.
C'est avec une entière et curieuse érudition spéciale qu'est traitée
cette illustration, charme principal du Napoléon et son temps.
David, Gérard et Prudhon ont contribué aux planches en couleur par
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1134 LIVRES irÉTRBimKS
la reproduction de tableaux ou de portraits connus. De cnème d'Isabey.
La collection de costumes Huutecœur a donné les modèles de curieuses
chromo-lithographies, de costumes militaires ou de modes. Il n*y a
3u'une planche en tailie-douce, mais elle est exquise. C'est le portrait
'après Gérard, de la belle et ingénument coquette comtesse Regnauld
de Saint-Jean d'Apgély, belle-sœur d*Arnautt et digne fille de cette
moins belle, quoique encore très agréable amie de M"* Vîçée-Lebrun
et plus qu'amie d'André Chénîer, qui Ta chantée sous le nom de
Camille, la comtesse de Bonneuil.
Nous ne saurions faire le dénombrement des gravures hors texte.
Mais c'est tout un petit musée de batailles, de monuments, de por-
traits. Les collections anglaises et allemandes ont été heureusement
fpuillées. L'illustration n'est pas seulement épique, t^agiqu^; elle est
aussi comique, comme le sujet l'est parfois, et traitée if la façon
shakespearienne, en faisant la part de 1 attitude sublime et de la gri-
mace vulffaire, des larmes et des rircsi des peuples qui vengent leurs
larmes. Il y a d'amusantes reproauctions aes caricatures du temps.
Ènfln c'est là un livre tout à fait hors pair, plein de leçons de tout
genre, et où le texte et l'image s'unissent pour mettre en relief le plus
mémorable exemple des vicissitudes ^e la fortune, et le plus éloqpient
témoignage de l'action providentielle qui mène, en somme, «t fort
heureusement pour lui, le monde où l'homme s'agite.
Le succès éclatant de l'ouvrage de M^ï. Edmon^ et Jules de Concourt
sur la Femme au XV IIP siècle \ édition définitive, om& d'une illus-
tration des ipieux choisies, a encouragé les éditeurs à faire subir cette
année la «môme toilette de luxe, d'aç't et de haut goût h l'ouvrage con-
sacré par les mêmes écrivains à M""* de Pampaxiour. Le livre est
assez connu. Le sujet ne l'est que trop. Le livre a mérité son succès
par une curiosité, une intimité et, il faut bien le ^re, une frivolité de
rficherches et de découvertes et aussi des mîèv^'eries et des coquettenes
de style qui conviennent bien à l'histoire de la plus fnvole des
ipfluences funestes qu| ont abaissé, sous Louis XV, le caractère de la
royauté et le caractère rju roi. C'est par l'illustration et une illus-
tration tout à fait appropriée k cette célébrité d'alcôve, à cette piajesté
de boudoir, à ce règne du cotillon, du chiffon, ^e la fanfreluche, que
le livre, tput en gardant sa physionomie, a gagné une sorte de regain
de vie nouvelle. 11 s'quvre dignement par une estampe en couleur,
faite en imitation du pastel de Boucher, 1751, — Bonnet, 1769,
représentant la favorite, en habillenaent de jardiniè^^, le bras ^ùr un
panier de fleurs. Le plus curieux, le plus neuf, pour nous etl)eaucoup
d'autres, de cette illustration, ou l'héliogravure a témoigné de ses
progrès par rinlepsité de vie, a^ssez inattendue * qu'elle a pu ^onner à
certains portraits, celui du comtç de ÇlermonV et celu^ du président
de Maynières, par exemple^ c'est la suite d'estampes gravées par la
marquise d'après les pierres gravées idè Guay, graveur du roi. C'e^t
grâce ï. cet amour des arts, à cette protiection des artistes^ c'est grâce
à rt^eiirensè et patriotique inspiration de la fondation de l'école
* Bdmond et Jules de Concourt, M"''' de Pompadour, nouvelle édition,
revue et aucmeatée de lettres et documents inédits, tirô« du dép6t de la
gqçr^^, de If^ Bibliothèque de Tan^Qn^l, des Archivas uation^es et de
cpU^ctipDç particulières, ^UuBtré^s de 55 reoroduc^ons s^r cuivre, par
Puiardm, et de deux planches en couleur, par Ôainsac, d'après de;^ origiuam
de l'époque. Librairie de Firmin-Bidolet'^CK 1^8, rn-4«. ^^ ^îir ..i.
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LIVRES D'ÉTRRNNES 1Î35
mililaîre, qu'il sera de bon goût de pardonner quelque chose à la
marquise, qui gagne encore aussi par la comparaison avec Tindignilé
de celle qui lui succéda.
La maison Didot ne borne pas à ces trois magnifiques ouvrages le
trophée de ses nouveautés. Elle continue le petit monument de son
Waller Scott illustré ^EUe continue à mettre en pièces (les morceaux
en sont très bons surtout avec l'assaisonnement de notes et d'amé-r
liorations de tout genre, qui double Tœuvre par qn commentaire d'un
érudit, d'un critique et d'un écrivain des ^lus distingués, M. Paul
Louisy) la collection d'études historiques de Paul Lacroix sur les quatre
derniers siècles de notre histoire. Cette encyclopédie, dont une fllùstra-
tion méthodique faisait le principal ragoût, était devenue un peu lourc|e
et demeurait un peu diffuse pour les nesoins de légèreté, de clarté et
d*ordre des jeunes intelligences. Elle était aussi accessible seulement
aux grandes bourses. Maintenant le public si intéressant des étrennes
et des présents d'anniversaire pourra puiser, avec la modeste bourse
des économies du collège, dans cette collection nouvelle découpée et
distribuée méthodiquement par M. Louisy en autant de petits ouvrages
embrassant chacun un ou plusieurs siècles. Quatre volumes de celte
encyclopédie historique et pittoresque de Y Ancienne France ont paru
cette année, et pour qui connaît cette ancienne collection Lacroix-
Séré, dont le succès se renouvelle ainsi en devenant populaire, il
peut suffire de la citer pour ôtre dispensé de l'éloge du texte et fies
gravures ^. Il fallait toutes les ressources d'une grande maison et d'un
grand succès pour permettre de donner à un prix modique un beau
livre orné de 200 gravures et d'une chromo-lithographie.
Le nom de la directrice de la Mode illustrée et de la Bibliothèque
des familles^ qui n'en est plus à faire ses preuves de moraliste et
d'observatrice pleine de sens et de goût, suffirait à recommander à la
famille une collection de romans d'une moralité irréprochable, d'un
intérêt dramatique, qu'ont signés d'ailleurs les auteurs les plus en
vogye dans ce genre modeste du roman d'éducation, qui n'exige pas
moins de talent que les autres, au coritraire, puisque Técrivain n'y
fait appel gu'aux spectacles honnêtes, aux sentiments généreux, aux
nobles aspirations, et ne se pique d'éveiller que des rires de bon ton
ou des larmes salutaires. Cette année, cette excellente collection s'est
enrichie de quatre ouvrages nouveaux ^.
M. DE Lescure.
* Woodstocky traduction çle M. Ed. Schclîer. Dessin de M. Edouard
Toudouse. C'est le quinzième volume de cette jolie collection des chefs-
d'œuvre du romancier de l'histoire, de la jeunesse et de là famille.
*^ D Ancienne France. — U école et la science juaçu'à la Renamance, — Le
Théâtre (mystère, tragédie, comédie) et la Musique. Instruments, ballet,
opéra jusqu'en 4789 ('2z8 gravures et une chromo-lithographie). — L industrie
ei fart déroratif aux deux derniers sièckn (20Î grî^vures et une chromo-iithOt
graphie). — Les Arts et Métiers au vçtoyen dg^ (avec 181 g^a^^l^e8 et une
chromp-Uthpgraphie, texte entièrement refondu). 4 vpl. grand ia-8*. Firmin-
I)idotetC«.
■* Bibliothèque des mères de famille illustrée. — La seconde femme, par
E.Marlitt, imité de l'allemand, par M"»" Emmeline Raymond, 9 gravures
hors texte, par P. Mervart. — Le Secret de k vieille demoiselle, par B. Marlitt,
traduit de 1 allemand par M»»« Emraeline Raymond, ti gravulre^ hors texte,
par Kauffmann. — I^ Benjamine, par â. Blandy, C gravures hors texte par
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1136 UVRES D'ÉTREIiNES
Il nous en reste beaucoup encore à signaler, et de toutes sortes, livres
d'amateurs et livres d'enfants, livres à feuilleter et livres à lire. Mais,
avant de les passer en revue, nous tenons à revenir sur un de ceux
dont nous avons parlé la dernière fois, Tun des plus remarquables de
Tannée, Sainie-Manjucriie de Cortone, édité par la maison Pion et
dont un accident d'imprimerie a défiguré la première phrase en nous
faisant dire tout le contraire de notre pensée. Mais nos intelligents
lecteurs n'ont pu s'y méprendre. Destiné à être offert au Souverain
Pontife pour son jubilé, ce volume est digne, tout à fait digne de
prendre rang entre les œuvres d*art de tous genres aue la France ca-
tholique se prépare à lui offrir en témoignage de sa uliale vénération.
A côté de ce chef-d'œuvre typographique, la maison Pion, Nourrit
et C* se distingue encore cette année par de spirituels et récréatifs
albums pleins d excellentes leçons pour les enfants, et qui d'un trait
leur en disent plus que ne feraient peut-être bien des pages de morale.
Un rapide dessin, un léger croquis, une esquisse enlevés en quelques
coups de crayon ont souvent, on le sait, plus d'effet sur eux que les
meilleures discours. Il faut, avant tout, parler à leurs yeux. Il faut
tenter leur regard par des nuances joyeuses, les amuser par une com-
position pittoresque : ainsi alléchés, ils liront docilement les bons
conseils, les exemples vertueux, les utiles et aimables leçons qu'on
propose à leur jeune intelligence.
Voilà ce que la maison Pion a compris et ce que réalisent, cette
année principalement, ses albums où le texte est ingénieusement
encadré de dessins en couleurs, qui en forment le commentaire coa -
tinuel, qui l'expliquent, le vivifient, le rendent pour ainsi dire réel et
palpable pour le petit lecteur. Le succès obtenu dans cette voie avec
les délicieux ouvrages de Boutet de Monvel : Vieilles chansons et
rondes pour les petits enfants et Chansons de France pour les
petits Français; HvecVÉquitation puérile et honnête du spirituel
Crafty; enfin, avec le gracieux albums de Mars : Nos Chéris^ ont
engagé les éditeurs à continuer la série si heureusement commencée,
si bien accueillie du jeune public auquel elle s'adresse. Aussi ont-ils
mis cette année encore à contribution le talent si apprécié des trois
dessinateurs parisiens, dont il serait superflu de refaire l'éloge.
Un des plus curieux documents qui nous restent sur la vie de nos
ancêtres, depuis le seizième siècle, est la collection des Livres de
civilité, recueils de maximes sur la bonne tenue, le savoir-vivre, la
conduite journalière de la vie. Ces manuels nous révèlent souvent la
physionomie de l'époque à laquelle ils ont été écrits.
La Civilité puérile et honnête, expliquée par l'oncle Eugène et
illustrée par Boutet de Monvel, a plus d'un trait dé ressemblance avec
ces Livres de civilité dont nous venons de parler. Si on la retrouve
un jour, dans deux ou trois siècles, au fond de quelque bibliothèque
poudreuse, elle renseignera à merveille les historiens futurs sur les
idées, les mœurs intimes, les habitudes domestiques, les ^lures, les
costumes, le mobilier de notre époque.
Ecrite avec une bonhomie souriante, souvent malicieuse, toujours
de bon goût, la Civilité puérile et honnête deviendra le bréviaire de
Eugène Thadome, Richard Gustaffson, membre du Parlement suédois. —
Autour du poêle, contea et récits pour les enfants, traduit par Edouard
Delabesse, 4 vol. in-8». Firmin Didot.
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LIVRES D'ETRENNES 1137
nos bébés, bréviaire aussi utile qu'amusant. Propreté et politesse, —
Les devoirs de convenance h la maison, — La bonne tenue à table, —
La civilité en promenade et en visite, — La courtoisie entre enfants :
tels sont les sujets traités par Tauteur dans un style simple, clair,
émaillé d'anecdotes et de réilexions piquantes. Ajoutons que les aqua-
relles de Monvel qui enguirlandent les sages préceptes de l'oncle
Eugène sont d*une grâce, d'une finesse exquises» parfois d'un comique
achevé. On sait que Monvel excelle à mettre en scène les péripéties de
la vie enfantine. Jamais il ne l'avait mieux prouvé.
Mars est le dessinateur attitré de tout ce qu'il y a de plus agréable
à regarder en ce bas monde, c'esl-à-dire les jolies femmes et les beaux
enfants. L'année dernière, dans JVos chéris, il a portraituré garçon-
nets et fillettes de la plus aimable façon. Cette année, dans Compères
et Compagnons, il étudie aussi les animaux amis de nos chéris. Cet
album fiât défiler sous nos yeux tout un monde de gracieux babies au
milieu de leurs petits amis, c'est-à-dire les minets, les toutous, les
chèvres, les pierrots, les serins, jacquot, les canards, les cygnes, les
pigeons, etc. Leurs grands amis sont les poneys, les chevreuils du
parc, le bon petit âne, les vaches de la prairie. N'oublions pas non
Elus les bonnes connaissances représentées par les otaries, mara-
outs, lamas, chimpanzés, chameaux et éléphants du Jardin d'accli-
matation. Sous le fin crayon de Mars, ces Compères et Compagnons
prennent gaiement leurs ébats ensemble, à la grande joie des parents.
VEquitation puérile et honnête de Crafty forme le manuel indis-
pensable de tout apprenti cavalier. Sa Chasse à tir sera non moins
nécessaire à tout chasseur novice. Avec l'humour, la verve comique
dont il a le secret, Crafty nous y conle, de la plume et du pinceau, les
exploits du débutant dans la carrière cynégétique. Premier rendez-
vous de chasse, hécatombe du gibier de plume ou de poil, et même
massacre de pauvres chiens par le tireur maladroit, aflfût au sanglier,
battues, tir aux allouettes, aux grives, aux faisans, poursuite des
bécassines à travers les marais, guerre aux chats sauvages et aux
renards, toutes les aventures du jeune Nemrod y sont narrées avec
une foule de détails amusants, d'observations utiles et pratiques.
Auprès de ces albums se place naturellement un nouveau livre de
M. Lucien Biart, l'écrivain plein de cœur dont la maison Pion publia
l'an dernier, sous ce titre : Quand j'étais petit, la franche et gra-
cieuse vie d'enfant qu'avait «illustré le crayon ae Monvel. M. Biart
n'obtiendra pas, nous en sommes sûrs, un moindre succès avec
Grand-père Maxime, histoire d'un vieux chimiste et de deux
orphelins, illustré par un élégant dessinateur, M. L. Mouligné.
Enfants et parents y trouveront des émotions douces, une donnée
entraînante et ce qui ne saurait nuire, un peu de science en plus.
Grand- père Maxime est, en effet, un vieux savant en même temps
qu'un excellent homme. Il a entrepris l'éducation de deux orphelins,
et leur apprend non seulement à être bons et laborieux, mais encore
à observer mille curieux phénomènes de la nature.
L'instruction et l'éducation vont -donc là de front sous l'une des
meilleures formes.
Revenons à la maison Hachette en mentionnant d'abord un beau
volume, destiné aux jeunes garçons, dans lequel M. Rousselet a réuni
sous ce titre : JVos grandes écoles les articles parus au Journal
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1138 UYRES ITETRfiNIUSS
de la jeunesse, et auxquels U a joint des études sur l'Ecole de Méde-
cine, celle de Droit et TÉcole Forestière, études prises sur le vif et
pleines d'utiles informations. Signalons dans la Bibliothèque blanche,
Danielle de M™' Colomb, qui s'harmonise avec les ouvrages de M. Gi-
rardin, et offre un enseignement sérieux présenté sous la forme d'une
charmante nouvelle. En abordant la Bibliothèque rose nous sommes
heureux d'y revoir les noms de M'*° J. Gouraud, de M"* Fleuriot, de
constater que tous les collaborateurs attitrés y ont apporté leur con-
tingent. Nous avons noté particulièrement Petit Monstre et Poule
mouillée de M"° de Pitray qui a hérité de M"»* de Ségur par tous les
bons côtés. Pour les enfants, Touvrage de M"® Emilie Carpentier offre
un très vif intérêt; il aurait mérité, a notre avis, les honneurs de la
bibliothèque blanche. Cette étude, la vie chevaleresque à Tépoque de
François 1*% s'adresse moins aux enfants qu'aux adolescents, que
passionneront davantage les aventures de Pierre le Tors.
Voici le tour des bébés de quatre à cinq ans que M"' de Witt n'oublie
«mais. Avec les siennes nous trouvons les amusantes histoires de
"** Desgranges, Le Chemin du collège et les Enfants de Bois^leuri
de M"* Chéron de la Bruyère. N'oublions pas Mon Journal, qui con-
tinue dans sa sixième année, les bonnes traditions des précédentes.
s
Outre ses livres pour la jeunesse, la maison Hachette a encore
cette année, à l'adresse des amateurs et des Rens du monde, des
ouvrages de grand luxe typographique aussi nomoreux et aussi beaux
que ceux par lesquels elle s'est distinguée jusqu'ici. Deux de ses
nouvelles publications entre autres, 2a Belgique et les Cahiers du
capitaine Coignet^ brillent par l'abondance — nous dirions volontiers
ar la prodigalité des illustrations. — La Belgique, magnifique in-4»
e près de cinq cents pages, dû à la nlume de M. Camille Lemonnier
et à nos artistes les plus réputés, a plus fourni au crayoa des dessi-
Dateurs que son titre ne semblait promettre. Le pays dont il présente
le tableau n'est pas en effet, à première vue, des plus pittoresques.
Sauf de belles eaux et, comme dit M. C. Lemonnier, un déroulement
infini de paysages doucement variés, la nature n'y a rien de bien
saisissant pour le regard. Mais ce que ce pays n a pas reçu de la
nature, sous ce rapport, l'homme le lui a largement donné. Nulle
part on ne trouve, et en plus grand nombre, des villes plus curieaseB,
remplies d'édifices plus merveilleux et décorés de plus de chefs-
d'œuvre artistiques. La population elle-même, avec ses costumes variés,
ses solennités Bourgeoises et populaires, ses fêtes religieuses, ses
exhibitions de toutes sortes, n est pas non plus sans lyouter à l'at-
trayante originalité du tableau. Or, c'est ce tableau que déroule
sous nos yeux ce volume, dont presque chaque page amène, quand
on l'ouvre, quelque belle église, quelque splendide hôtel municipal,
quelque élégante ou bizarre maison bourgeoise, quelque copie de
peintures et de sculptures célèbres. Le texte en esi comme absorbé
parfois, quelque effort qu'ait fait l'auteur pour prendre et garder la
première place. Il y parvient néanmoins souvent et brille, non sans
un peu d'effort toutefois, dans la description des objets et des lieux,
dont il rend heureusement physionomie; mais il n'en est pas ainsi des
populations, dont il voit mai certains traits, les plus généraux et
les plus accusés notamment, la foi religieuse, qu'il accuse « d'ulan^uir
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LIYRKS D'KTRfNIlKS 1139
la vie publique y>, comme si oe n'était pas à son énergie que le pa^s
doit d'avoir lutté avec succès contre Tabsorption étrangère, d*avoir
une existence propre et d'être aujourd'hui lui-même.
Superbe volume encore, que ces Cahiers du capitaine Coignet \
où Tartiste a mis, dans ses figures et ses scènes militaires, toute la
vérité et toute la vie qui animent les récits du vieux soldat. Ces
récits, sous la forme de Mémoires personnels, sont une sorte d'épopée
des guerres du premier empire, quelque chose qui fait penser a nos
Chansons de gestes^ œuvres d'écrivains assez peu lettrés, comme
Goignet, d'une exactitude historique contestable, mais qui n'en sont
pas moins de l'histoire.
a En est-il ainsi des souvenirs de Goignet, dit M. Lorédan Larchey;
ont-ils la valeur d'un livre d'histoire? Ce n*est point là, non plus gue
dans riiiade, que j'irai chercher ce qu'on appelle des vérités de faits.
Non, je ne me suis pas même attardé à leur discussion et à leur véri-
fication! L'intérêt est ailleurs. Gomme tous ceux qui se battent, notre
soldat ne saurait nous faire le détail des opérations d'une armée; mais
il donne ce que ne pourrait donner la précision d'un bulletin du grand
état-major. Avec lui, vous avez la pnysionomie du combattant, les
incidents de la marche, la couleur des champs de bataille, l'imprévu
de l'action, le chaud de la mêlée... Toutes choses vives, pittoresques,
singulièrement émouvantes. » Ajoutez-y l'histoire touchante d'un brave
enfant parvenu à force de courage, histoire propre à relever le coeur de
ceux qui, comme lui, débutent dans la vie par Tisolement et la peine.
Pour de l'histoire, dans le vrai et l'exact sons du mot, de rhistoire
basée sur les documents écrits et appuyé sur le témoignage des monu-
ments exhumés ou encore debout, telle oue l'exigence de notre temps
la demande, YHistoire des Grecs^ par M. Duruy ^ en est, avec son
Histoire des Romains^ un grand et bel exemple. Les deux ouvrages
se tiennent, mais ont paru dans un ordre inverse; YHistoire des Ro-
mains est achevée depuis deux ans, celle des Grecs en est à son
second volume. Ge volume, qui vient de paraître, comprend le récit
des guerres médiques et un brillant tableau de la civilisation athé-
nienne au cinquième siècle, c'est-à-dire à l'époque de la plus grande
prospérité d'Athènes. Gomme dans YHistoire des Romains,^. Duruy,
en écrivant YHistoire des Grecs, a eu pour but de fixer définitive-
ment, chez nous, la connaissance des civilisations antiques, dont nous
avons été les héritiers sans doute, mais pas aussi universels peut-être
qu'il le croit. Avec plus d'art et d'éclat encore que dans son autre
ouvrage, l'auteur ressuscite ici une société célèbre, qui nous était
moins complètement connue que nous nous en flattions. M. Duruy
fait revivre, autant que Téloignement le permet, ce peuple actif, intel-
ligent et raffiné des Grecs, pour lequel nous avons toutefois, au fond,
plus d'admiration que d'estime, et dans la passagère prospérité duquel
< Les Cahiers du capitaine Coignet (4776*1850), publiés d'après ses manus-
crits originaux, par Lorédan Larchey, illustré par J. I^e Blant, i vol. in-4»
avec 18 grandes héliogravures et 66 dessins dans le texte.
2 Un volume graud in-8*», illustré de 274 p;ravures d'après Tantique et
accompagné de cartes et de planches eu couleur et à double pages.
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1140 UVBES D'KTRKXNES
on peul déjà voir sa décadence. Celle décadence prochaine et faUle,
que l'uuleur nous a dissimulée, sera le sujel du troisième et dernier
volume.
Voici, comme tous les ans à pareille date, un nouveau volume de
la Nouvelle Géofjraphie universelle de M. Elisée Reclus *. Bien que,
depuis plus de douze ans, Tauteur nous y ait habitués, une telle r^-
larilé dans un pareil travail, dont la matière s'étend chaque jour el qui
esl toujours au couranl de tout ce qui s'y rapporte, ne laisse pas d'être
pour uous un sujet d'élonnemeut et d'admiration. Le volume d'au-
jourd'hui, qui est le treizième et n'est ni moins considérable en
étendue, ni moins riche de renseignements, ni moins soigneusement
édité, a de quoi particulièrement surprendre. 11 est consacré en effet
à 1 une des contrées du globe les plus récemment explorées, TAlrique
méridionale. G*est le quatrième dont ce continent est l'objet dans la
géographie de M. Reclus. Ce n'est pas un petit étonnement de voir
cette région, presque encore inconnue il y a trente ans, occuper dans
le tableau générd des connaissances géographiques presque autant de
place que la vieille Europe si minutieusement inventoriée, et surtout
de trouver, presque entièrement disparue, la large tache blanche
qu'offraient naguère encore nos meilleures cartes. C'est précisément
la description de cette partie de l'Afrique où il semblait qu'il n'y eût
rien, qui remplit ce volume, de plus de huit cents pages riches
d'informations abondantes et précises. Malgré son étendue, sera lu
tout d'une haleine par quiconque aime à voir s'ouvrir devant soi
ces grands et saisissants spectacles : le centre de l'Afrique et ses
grands lacs, le Tanganyika, maintenant sillonné de bateaux à vapeur,
et le Bangouéolo; Timmense bassin du Congo et de ses affluents; les
nouveaux Etats qui s'y élèvent, le Congo français et le royaume
indépendant fondé par le roi des Belges, évoquant à notre souvenir
les noms des deux explorateurs intrépides, Brazza, Stanley. Voilà plus
Su'il n'en faut pour donner à ce volume un intérêt multiple : intérêt
e nouveauté, puisque nous y trouvons pour la première fois une vue
d'ensemble de régions jusquà présent inconnues; intérêt patriotique,
puisque la France peut revendiquer une bonne part dans les voyages
d'exploration qui les ont révélées au monde, et qu'elle y possède un
des plus beaux fleurons de son domaine colonial, domaine jadis si
vaste et si brillant, mais qu'elle est, quoi qu'on en dise, plus apte que
pas un autre peuple à reformer.
L'opuscule de Michelct sur Jeanne d'Arc est connu et jugé. C'est
littérairement ce que sa plume brillante a le plus caressé, et ce qu'il
y a de plus remarquable dans les écrits de sa dernière manière, qui,
de l'avis des maîtres sincères, n'est pas la meilleure. La valeur his-
torique n'en est pas plus grande en réalité que celle du terne essai
fait dans le même esprit par Aimé Martin. Ce n'est pas en nous
assurant u qu'elle confondait la voix de son cœur avec la voix du
ciel » qu'on nous expliquera, en dehors d'une mission céleste, la mer-
veille de son inspiration et le miraculeux succès de son entreprise.
Les pages qui lui sont ici consacrées n'en ont pas moins, nous le recon-
* 1 volume couteuant 5 cartes eu couleur, 170 cartes insérées dans le
texte et 80 gravures sur bois.
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LIVRES D*ÉTRENNES 1141
naissons, un certain prestige, et nous comprenons que la librairie
Hachette en ait fait choix pour son cheM'œuvre typographique de
Tannée *. Ce petit volume, d'un format élégant, dont les pages sont
encadrées d*un léger fllet pourpre à la façon du seizième siècle, est
un morceau d'amateur qui fait honneur aux presses de Timprimerie
Ghamerot, d'où il sort.
Il y a peu de Parisiens qui sachent l'histoire de Paris; on ne saurait
le nier. Leur ignorance à cet égard n'est pas précisément leur faute;
elle vient, en grande partie, ce nous semble, de ce que, maintes fois
écrite, cette histoire ne l'a jamais été pour tout le monde. Ne serait-il
pas temps de la faire enfln? C'est ce que vient d'essayer un jeune archi-
viste, M. Fernand Bournon, élève aistingué de l'école des Chartes,
dans un volume intitulé : Pans, histoire^ monuments^ adminis-
tration ^, où il retrace, dans une esquisse rapide, le tableau complet
des vicissitudes par lesquelles a passé la capitale de la France, depuis
son origine jusqu'à nos jours, en s'aidant des grands travaux qui ont
été faits sur ce sujet, et en appelant en témoignage, à l'aide de nom-
breuses gravures intercalées dans le texte, les monuments les plus
connus qui nous restent de chaque époque. L'ouvrage n'est pas sans
prêter à la critijiue de fond et de forme, mais ce n'en est pas moins un
utile travail. Ajoutons que, grâce ce concours de la plume et du crayon,
où l'auteur ne cherchait (ju'à faire un bon résumé historique, il se
trouve avoir fait un beau livre d'étrennes.
P. DOUHAIRB.
LIBRAIRIE GH. DELAGRAVE
En restant, cette année, fidèle à ses belles traditions, la maison
Delagrave ne met pas en vente de publications nouvelles qui soient
vraiment coûteuses. Les plus chères sont à 13 francs reliées, et plu-
sieurs collections, bien que parées à peu près avec les mêmes soins,
sont marquées de prix tout à fait modestes. Voilà pour les conditions
extérieures. Quant à l'âme de ces livres, à leur valeur morale, il suf-
firait de rappeler qu'ils sont nés là, dans une des vieilles librairies
classiques qui passent pour les meilleures, une de celles qui tâchent
le mieux de mériter ce renom.
Les Héritiers de Jeanne d'Arc^ un de ces beaux volumes à
13 francs, est un grand roman historique.
La première moitié du quinzième siècle, ce temps où le cœur de
notre France (qui n'avait guère jusque-là vécu d'une même vie)
battait enfln ses premières pulsations, époque féconde en malheurs,
mais pleine aussi de gloire, où les patries locales commencèrent à
s'effacer et à se fondre dans la mère-patrie unie devant l'envahis-
seur, cette période où le pittoresque des usages, des costumes et des
habitations est coudoyé par l'héroïsme des sentiments, a enthousiasmé
M. Dillaye, et bien inspiré le crayon savant, large, animé de M. Sandoz.
Jeanne la Lorraine, dont le glorieux supplice forme un des premiers
< Jeanne d*Arc (1412-1431), par J. Michelet. 1 volume in-S^ jésus, conte-
nant 10 eaux-fortes de Boilvin, Boulard, GhampoUlon, Courtry, Géry-
Bichard, Miilius et Monziès, d'après les dessins de Bida.
2 Armand Colin, éditeur.
25 DÉGBMBnE 1887. 73
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1142 UTRIS D'ÈTRKNNES
tableaux du livre, le roi Charles VU, les chers des Anglais |>assait
tour à tour devant les yeux dans les compositiojis étudiées, vivantes
et vraiment magistrales de Tartiste.
Dans la même collection, à cdlé du Déshérité, le petit chef-d'œuvre
dTiUdoxie Dupuis, et de ses pittoresques Héritiers de Montmercu,
cet auteur, dont le nom est si cher à Venfance,. a placé cette année le
Petit Lord, touchante et curieuse histoire illustrée par Birch. C'est
la conquête de la vieille Angleterre par la jeune Amérique en la per-
sonne d un dmable et spirituel enfant de dix ans, né à New -York, que
son grand-père Anglais détestait d'avance sans Tavoir va, et qui,
manaé par lui pour des raisons majeures, le désarme par sa bonté
native, le charme par sa gentillesse, enSn force le vieillard à Taimer
sans rien faire pour cela, rien C[u en laissant agir sa nature profon-
dément aimante et tendre. Aussi, quelle adorable physionomie morale
a ce petit-fils d'un riche pair d* Angleterre, qui grandit ingénument à
New- York, sans ^ se douter qu'il doit hériter de tant de grandeur et de
fortune, et qui,* fort étonné d'ailleurs quand ces honneurs et cette
richesse viennent le chercher, fait tourner tout ce bonbeor au profit
des compagnons jeunes et vieux de sa libre enfance, de sa mère go 'il
réconcilie avec son aïeul, enfin de ceux mêmes parmi lesquels il vient
vivre en Angleterre. Ce qui doit surtout plaire au public enfantin dans
cette naïve et curieuse histoire, ce sont tous ces piquants détails qoi
abondent dans la peinture de l'enfance du futur lord à New-York, de
sa traversée, de son installation dans ses grandeurs inattendues.
L'ampleur du sujet et ce qu'il comporte dlmprévu et de varié, la
sympathie qui s'attache aux figures principales, la gaieté qui se mêle
à la plupart des incidents, doivent faire de ce livre un de ceux que le
jeune âge dévore. — Dans la même collection que le Petit Lord, la
joyeuse Mission du Capitaine, de M. de Charlieu, est illustrée par
Sandoz, de noême que Mont-SalvaLge, conte de fées sans fées, de
S. Blandy. Le Vœu de Nadia, de Henry Greville et YEspion des écoles
de Louis Ulbach sont des modèles du roman chaste. Le premier est
illustré par Adrien Marie.
La Farce de Pathelin est offerte par M. Gassies des Brulies, non
dans la prosaïque adaptation qui nous égayait encore par sa force
comique, mais en vers du même rythme qui a jadis charmé nos
aïeux, où les mots qui n'ont pas vieilli sont conservés à leur place,
avec des rimes sonores, avec quelque chose d'achevé, ^e brillant, qui
permet de coûter d'autant mieux la fidélité à l'ancien texte. Seize des-
sins en taille- douce de Boutet de Mouvel accompagnent ce bijoa
typographique.
On sait, depuis l'an dernier, ce que Jazet, un des premiers parmi nos
Îieintres militaires, a mis dé talent dans les 52 phototypies qni iUus-
rent VHistoire de VÉcole de Saint-Cyr. Il en a reproduit les aspects
intérieurs, les uniformes anciens et actuels, la vie intime. Le texte
rappelle les origines de l'École, retrace les souvenirs des promoUoDS
passées, s'arrête sur les règlements et les coutumes d'aujourd'iioi.
C'est ce que demandent tous ceux qui s'intéressent à la première École
militaire du monde.
Si les meilleures étrennes sont celles qui durent toute TaBoée,
?ieut-être l'abonnement au Saint-Nicolas est-U le cadeau qu'on pré-
érera pour les enfants, qui aiment à lire et à contempler de vralHient
belles gravures. Réunis en volume, les 52 numéros formait un magni-
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UVRES D^ÉTRENNES 114S
fique album de dessins t^ës variés, mais tons dus l des maîtres du
erayon. C'est en môme temps, c'est avant tout un merveilleux recueil
d'histoires diverses, de petites pièces de vers, de drôleries inattendues
et toujours renouvelées, de récits d'aventures lointaines ou extraor*
dinaires : le tout amusant et moral comme il convient pour les enfants.
Le journal existe et progresse depuis neuf années : il j a deux ans
que l'Académie française, par la plume de son secrétaire perpétuel,
louait le bon esprit, la i;ariëf^, Vagrément de ce re(meil amusant
et instructif.
Tout passe et tout lasse : les enfants ont grandi, le journal des
petits n'est plus pour eux. Heureusement le Musée des familles est
là qui, depuis plus de cinquante ans renouvelle les aimables et utiles
distractions qu'il apporte au foyer domestique et qui s'est notablement
rajeuni en venant il y a six ans à la librairie Delagrave. Cette année^
avec un grand roman historique dont nous parlions un peu plus haut»
il a donné des morceaux importants signés Eugène Mûller, Ed. Thierry,
Eud. Dupuis, Louis Ulbach, A. Cim, M. Blanchecotte, Adrienne Piazzi,
Jean Aicard, Ch. Ségard, J. Lafenestre. Les illustrations sont dues
à des artistes comme Poirson, B. de Monvel, Girardet, Ferdinandus»
Sandoz, P. Régamey, Gaillard, quand elles ne sont pas des reproduc*
tions soignées de tableaux remarqués au Salon ou dans les diverse»
expositions artistiques. La direction tient en réserve pour cette année
des pages où l'histoire est alliée à Timagination par Emile Moreau, le
poète lauréat de l'Académie française, un opéra -comique de salon
par Lacôme et Armand Silvestre, les farces du moyen âge respec-
tueusement raieunies en vers perlés et rimes en perfection, un récit
humoristique d'Ernest d'Hervilly, etc., etc. Comme toujours, des chro-
niques périodiques sur la mode et les élégances, sur la science en
famille, le théâtre (par H. de Bomierk la musique et la peinture,
quand en vient la saison, apporteront la note de l'actualité.
Voici des élrennes dont les prix étonneront ceux qui auront vu les
volumes. A 7 francs (un peu plus ou moins, suivant la reliure) V Afrique
pittoresque^ qui, sur chaque partie du grand continent, emprunte les
pa^es les plus intéressantes à des voyageurs, des géographes, des
Seintres à la plume, et qui accompagne d'une profusion d'illustrations
e choix ces aM)rGeaux soigneusement choisis eux-mêmes par Victor
Tissot. — Puis c'est le Tonkin de Stéphane Dumoulin. Sans doute
il s'est publié plus d'un livre sur cette guerre douloureuse, malgré la
gloire qu*elle nous a rapportée, et sur cette possession discutée quant
à sa valeur, mais que tout Français, forcé qu'il est d'y tenir, est forcé
de connaître. Stéphane Dumoulin en a dit ce que les enfants devaient
le mieux saisir, ce qui était pour les intéresser à coup sûr, sans
jamais fatiguer leur attention. Quant à Dick de Lonlay on sait qull
n'est guère de dessinateur plus habile que lui pour conduire en marche
par les longues routes, en reconnaissance ou à l'assaut, pour déployer
en bataille, pour mettre au repos dans les campements improvisés, nos
crânes petits soldats. La multiplicité des personnages à dessiner pour
rendre ce personnage collectif : une armée française n'a rien qui
l'effraye : il a le don spécial de créer les ensembles, et il nous a donné,
dans ce volume, une guerre du Tonkin pleine de vie et de couleur
locale. — Au même prix, la Comédie des animaux de Méry, la Pierre
philosophale de Ed. Leblanc, le Voyage autour de ma c/iam&re
d'Arthur Mangin et la Guerre de Carlo du Monge.
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1144 LITRES DtrRKRNES
A 4 francs, Un an à Alger, promenades dans notre métropole
africaine d*un homme instruit qui sait voir et conter avec un discer-
nement exquis, avec une bonne humeur charmante ce qu'il a vu. —
Au même prix que ce beau livre algérien et illustrés comme lui, les
Souvenirs d*un Alsacien, par P. du Château, les Voyages au pays
du Nord, par Léouzon-le-huc, les Disciples d'Eusèbe^ par Eudoxie
Dupuis, et la Nouvelle Schéhérazade, par Leîla Hanonm.
Parmi tant d'autres collections illustrées à des prix qui se suivent
Sar ordre descendant, j'en signale deux comme tout à fait sérieuses et
'un extrême ton marché, celle qui contient les Poètes du foyer,
anthologie des plus habiles ouvriers en poésie de Tépocme moderne et
celle qm contient des Voyages fantastiques de Grafàgny, la Tra-
?édie grecque, histoire et extraits des beaux drames de 1 époque de
ériclès, par MM. DeUour et Rinn; enfin, car il faut finir, une édition
très bien faite des Prouesses du chevalier Bayard, par Itassat, et
deux amusants récits d^excursions de Cherbourg à Brest et de
Lorient à Toulon^ par le docteur Bernard de Cannes.
Pensons aux tous petits et passons aux albums dlmages. Le mot
image ne suffit pas du reste pour désigner les estampes très originales,
très étudiées et très comi(][ues qu*a laissées Robert Tinant et dont les
recueils s'appellent Y Affaire Arlequin (vers de Léon Valade), Aux
trousses du diable et Deux contre un (vers d'E. d'Hervilly), Fan-
taisies moyen âge et Nouvelles fantaisies moyen âge^ Drôle de
gens et Drôles de bêtes, ceux-ci d'un bon marché extrême.
Mais j'ai h&te d'arriver à la nouveauté la plus charmante en ce
Îenre et la plus coquette, et la plus désopilante : VEducation de
^etit-Pierrot, par le peintre Geofl'roy. Ce n'est pas un seul Pelit-
Pierrot, c'est une nichée, parfois une farandole de pierrots-bébés,
dont les visages frais et jeunes et les silhouettes bizarres, avec les
manches ballantes, des gestes jeunes, une allure gracieuse, s'enlè-
vent gaiement en blanc sur des fonds tout noirs. Petit-Pierrot se
débarbouille et tous ses sosies se passent la serviette derrière l'oreille,
il fait des farces et tous rient aux larmes, il est puni et tous pleurent,
il demande pardon et tous implorent. C'est neuf et c'est enfantin.
C'est saisissant et c'est naïf. Cet album ne coûte que 3 francs. —
Rappelons à ce propos les noms de quelques-uns des albums les
plus recherchés pour le jeune âge : Nichées d'enfants, la Coquille
de noijc, Prédictions de Saint-Nicolas, Album-confidences...
Mentionnons enfin deux nouveautés très artistiques et qui ne coûtent
presque rien : Toinette et Toto et Serpolet et Coin-Coin.
Une petite collection non illustrée, mais exquise avec sa jolie reliure
d'amateur, son beau papier, sa typographie soignée, sa grande quan-
tité de texte bien lisible, nous ramène aux étrennes un peu sérieuses.
Les volumes ne coûtent que t francs. Les curieux Flibustiers et
Aventuriers d'Oexmelin, la France à vol d'oiseait, par Augustin
Challamel, les Voyages racontés par des poètes du dix-septième et
du dix-huitième siècle raviront les bibliophiles en quête de trouTaliles
peu coûteuses.
De beaux volumes du format in-12 à 3 fr. 50, parmi lesquels on
connaît surtout les JSssais de littérature anglaise de M. Darmesteter
et les remarquables travaux de M. Joseph Fabre sur Jeanne d'Arc,
forment une collection qui vient de s'accroître de deux ouvrages très
différents. Voici Un siècle de musique française, où M. C. Bellaigue
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LIVRES DÉTRE5NES 1145
expose rhistoire de rOpéra-Comiaue depuis le temps où il sortit du
théâtre de la foire d'une part, de la Serva padrona de Pergolèse de
l'autre, jusqu'à Carmen^ le dernier chef-d'œuvre de notre époque. —
M. Léon Ricquier, l'habile et dévoué directeur des matinées littéraires
pour les enfants de nos écoles, nous donne à choisir des Monologues^
des Scènes classiques et modernes à deux, trois, quatre personnages,
morceaux qui tous sont de nature à être dits dans un salon, accom-
pagnés d'indications précieuses sur la manière de jouer, de dire, do
taire valoir, sans trop appuyer, tout ce qu'indique le texte et môme ce
qu'il ne dit pas.
Nous sommes dans le sévère. Restons-y, car il est attrayant pour
plus d'un. Faisons penser aux beaux Dictionnaire d'Histoire et de
Géographie, par Dezobry et Bachelet, deè Lettres par les mômes,
des Sciences^ par Privât- Deschanel et Focillon. Rappelons, à qui-
conque n'a pas rompu tout commerce avec l'antiquité romaine, qu'il
faut avoir lu cette savante évocation du passé d'où nous sommes
issus, la Rome au siècle d'Auguste^ par Dezobry.
Mentionnons enOn deux beaux volumes et des tout nouveaux, l'un
tout petit et l'autre magistral par le format, par l'ampleur des ren-
seignements contenus soit dans ses belles cartes à grande échelle, soit
dans les feuilles pleines d'informations précises et bien groupées qui
les accompagnent et les complètent.
Le premier s'appelle Petit Atlas Son cartonnage élégant et souple
tient dans la pocbe. Avec 24 cartes dont la flnesse et la netteté ne
laissent rien à dés^irer, il contient, en 50 pages de notices, toutes les
indications importantes sur les grands États et leurs relations entre
eux. L'autre parait en i^ livraisons. C'est YAtlas général du colonel
Niox, professeur à l'École supérieure de guerre. Il contiendra 32 cartes,
établies de manière h donner autant que possible l'ensemble d'une
Îrande région sur une seule feuille. Deux livraisons ont paru (il en est
onné deux par trimestre) qui indiquent suffisamment ce que sera
dans son ensemble ce sérieux et magnifique travail.
LIBRAIRIE QUANTIN
La Bibliothèque de Véducation maternelle, entreprise par la
maison Quantin, et si favorablement accueillie du public, s'augmente
cette année de cinq volumes nouveaux, dans lesquels nous retrouvons
toujours les mêmes soins que par le passé pour le choix des textes
et la variété des illustrations (chaque volume broché, 2 fr. 25. Relié
ileu et or, 3 fr. 50).
Ces cinq nouveaux volumes sont :
i^ Hans Mertens, par M. Henry Garnoy, professeur au lycée Louis-
le-Grand, illustrations de Ghovin. Hans Mertens est un garnement
isympathi^e et intelligent, mnis quelque peu enclin à la paresse et à
la désobéissance qui préfère Técole buissonnière aux leçons de l'ins-
tituteur. Ces vilains défauts l'entraînent dans une série d*innocnbra-
bles aventures, et nous le voyons parcourir la France entière, tour à
tour gardeur de dindons, marchand de pipes, braconnier, saltim-
banque, montreur d'ours, et enQn involontaire aéronaute, enlevé dans
^n ballon qui va l'égarer dans les landes de Bretagne. Tous ces évé-
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1146 UVRES D*ÉTRBNKES
nements n'ont pu altérer son courage ni sa bonne humeur, mais lui
ont donné beaucoup à réfléchir, et quand il retrouve enfin sa famille
désolée de sa disparition, on sent que chez Hans Mertens le mauvais
sujet, instruit par les dures leçons de l'expérience, a définitivement
fait place à un garçon docile et travailleur.
2° Les Rogimbot, par M"* Noémi Balleyçuier, illustrations de Zier.
— Dans les Tiogimbot nous retrouvons, mis en scène avec la même
verve et la même gaieté, à peu près les mêmes personnages que dans
M"* Trymbalmouche, un volume du même auteur paru l'année der-
nière. S il a changé physiquement, le brave commandant Eogimbot
.est reslé le même excentrique à la tête exaltée et au coeur géné-
reux, fl est, de plus, devenu père d*un garçon et de deux flUes qui hii
causent bien des préoccupations. A la suile d*un héritage inattendu,
le commandant Rogimbot a la malencontreuse idée de q^uitter sa
province et de venir se fixer à Paris ; mais, devenu la victime d'un
charlatan, il ne tarderait pas à laisser dans toutes ces tribulations
sa fortune et sa raison, sans de braves amis et sans Vinaltérable
dévouement de la bonne M™' Rogimbot, née Palmyre Trymbalmouche.
3** Les Cœurs aimants, par M"*' de Witt, née Guizot et M"* S. Doy,
illustrations de Jules Girardet. — Deux touchantes histoires compo-
sent ce volume : dans la première, Mère et fille, on voit de qael
miracle est capable le dévouement d*une mère pour une malheureuse
enfant venue au monde sourde et muette. Dans la seconde, Fille et
père^ Tauteur nous montre une jeune fille, aimante et bien douée,
dont ringénieuse tendresse s'efforce à faire le bonheur d'un père que
trop de générosité et de noblesse a réduit à la pauvreté. M'"* de Witt,
à laquelle ses ouvrages pour la jeunesse ont acijuis une juste r^u-
tation, a trouvé en M"* S. Doy une collaboratrice qui, comme aie,
joint le charme et la délicatesse du style à Télévation des sentiments.
4^ Bouton d^or^ par M"»' J. de Sobol, illustrations de Lœvy, Steinlen
et Tofani. — Trois enfants, un jeune garçon et ses deux sœurs, sont,
en l'absence de leurs parents, à peu près livrés à eux-mêmes. Ce n'est
pas sans peine q^u'ils arrivent à remplir leur promesse de rester tou-
jours sages; mais le souvenir de leur mère éloignée et malade, leur
ardent désir de ne lui causer aucun chagrin, suffisent à leur faire
tenir parole. Ils en sont d'ailleurs bientôt récompensés par le retour^
en bonne santé, de leur chère maman. Il est impossible de peindre
avec plus de- finesse et de vérité que ne l'a fait l'auteur le caractère
des enfants, leur générosité naturelle, les naïfs élans de leur ccsur.
5' Les vingt'huit jours de Suzanne ne sont autre chose que
les vacances de l'enfant. Sa tante Jane la conduit successivement dans
la forêt, au bord de la mer et dans la plaine. Et là, devant la nature,
l'enfant reçoit une leçon de choses qui se grave dans sa mémoire,
mieux peut-être que la leçon de son professeur. Les nombreux et
charmants dessins de G. Fraipont complètent admirablement les
démonstrations de tante Jane.
Dans la Bibliothèque enfantine, deux nouveaux petits volumes
pour les étrennes de 1888.
i"* Mignonnettes, histoires pour les petits enfants, par M"* Noémî
Balleyguier, illustrations de Vavasseur. Six contes écrits avec sim^-
cité, dans chacun desquels les enfants trouveront, en même temps
qu'un récit amusant, une utile leçon morale.
2** Mémoires de Cigarette, par Théo-Critt, illustrations de Stainleziv
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UVRES DÉTRENKES 1147
«ntobiographie d'ane petite chienne blanche qui, par son obéissance,
son dévouement à ses maîtres, intéressera tous ses jeunes lecteurs.
— Petites bonnes gens, par M°" Julie de Monceau. Illustrations
d'Adrien Marie. — Un joli volume in-4* avec gravures en deux
tons. Cartonnage toile en plusieurs couleurs. Prix : 5 francs.
M*" Julie de Monceau, l'aimable auteur dont le premier ouvrage :
VEnfant des Vosges, a été dès son apparition, Tannée dernière,
adopté offlciellement par la ville de Paris, nous donne cette fois, dans
une suite de nouvelles charmantes, la gamme complète des sentiments
et des émotions par où passeront, tour à tour attendris ou joyeux, ses
fidèles lecteurs les Petites bonnes gens.
Adrien Marie, le dessinateur favori des enfants, a illustré ce netit
livre. Jamais il n'a fait mieux, et ses compositions imprimées en aeux
tons forment une série de petits tableaux d'un aspect très artistique.
— Le Soldat, par M. Charles Léser, chroniqueur militaire. Illustra-
tions du peintre militaire Eugène Chaperon. Un vol. in-8* de
300 pages de texte avec de nombreuses gravures. Broché, 7 fr. 50;
richement relié, 10 francs.
C'est une véritable et complète description de la vie militaire aux
différentes époques de l'histoire. Les Grecs et les Romains, les barbares
et les soldats de Louis XIY, les héros de la Révolution et du premier
empire et ceux de la guerre de 1870, revivent dans les pages de cette
monographie exacte et pittoresque, amusante et savante.
— Au Pays des Fées^ par la baronne L. de Rochemont, illustrations
de Mes. — Un vol. in-8* de 300 pages illustrées. — Broché, 7 fr. 50;
relié, 10 francs.
a II convient de croire aux fées, dit M. Anatole France dans un des
meilleurs chapitres de sa Vie littéraire : elles ne sont pas çlus
fausses que le reste et elles sont plus aimables. » Telle est aussi la
Sensée cb l'auteur du charmant volume que nous annonçons aujoor-
'hui. Il est évident que M'"'' L. de Rochemont uni nous conduit au
£ays des fées, les a beaucoup fréquentées, aussi bien que leurs amis
)8 plus intimes, Ch. Perrault et M""* Dufresnoy; elle connaît leurs
caractères, leurs sentiments et leurs mœurs. Les récits qu'elle nous
offre sont des histoires vraies, sincères, vécues^ où se retrouvent notre
Eays et notre temps, avec ses défauts et ses vices, et aussi ses qua-
tés et ses vertus. Que les enfants fassent avec M'"^ L. de Rochemont
un voyage au pays des Fées et certainement, à suivre leur aimable
guide, ils trouveront plaisir et profit.
— Le voyage de M"* Rosalie^ par R. Vallery-Radot, dessins d'Adrien
Marie. — Un volume album cartonné. Prix : 1 fr. 50.
M. Yallery-Radot offre en étrennes aux enfants bien sages, et qui
savent lire, l'histoire du Voyage de M"* Rosalie. M*** Rosalie est
ime couturière qui ne connaît de Paris que les mes où elle va tra-
vailler en journée. Yieille comme son quartier Saint-Jacques, elle
ii*est jamais sortie des fortifications et n'est jamais allée en chemin de
fer, quand une petite-fille imagine de l'inviter à passer une journée
d'été chez ses parents à la campagne. M"* Rosalie mit un an à décider
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1148 LIVRES D*ÉTRENKES
ce grand voyage. Aussi, çruand on la vit débarouer à la station de
Garcbes, sur la ligne de Versailles, ce fut un événement. C'est cet
événement et tous ses épisodes que raconte M. Vallery-Radot, avec un
charme et un esprit qui ne perdent rien de leurs qualités littéraires k
se mettre à la portée du jeune âge.
Adrien Marie s'est chargé des illustrations de ce petit volume. Il en
a fait, selon son habitude, un joli livre dont chaque page, chaque
alinéa est égayé d'amusants dessins. Papas et mamans regarderont
souvent par-dessus Tépaule des petits lecteurs pour voir eux aussi
les belles images qui éclairent le saisissant Voyage de M"* Rosalie.
LIBRAIRIE HENNUYER *
Parmi les ouvrages si nombreux, si variés, si brillants par la forme,
si séduisants par raJ)ondance des images, qu'on voit apparaître en ce
moment pour la plus grande joie de la jeunesse, nous signalerons par-
ticulièrement à Tattention des gens de goût les livres d'étrennes die la
maisoQ Uennuyer.
Ces livres, faits pour le plaisir de l'esprit et des yeux, se recomman-
dent, en effet, par des qualités de premier ordre, par leur valeur litté-
raire, par leur moralité élevée et saine, par le cnoix des sujets à la
fois attrayants et instructifs. Us forment une collection très estimée, la
Bibliothèque nouvelle de la jeunesse, dont plusieurs volumes ont
été couronnés par l'Académie française.
Au premier rang de ces ouvrages, nous placerons ceux d'un savant
voyageur, d'un écrivain plein d'imagination, qui est un des plus bril-
lants conteurs de notre temps, M. Lucien Biart. A travers VAmé-
rique est un recueil de nouvelles et de récits couronné par l'Académie
dans lequel on trouve, mêlés à toutes sortes d'aventures captivantes,
des tableaux exacts de la nature, des pages historiques, des peintures
de mœurs sur diverses régions du continent américain. — Le Roi des
prairies est un roman aux émouvantes péripéties, aux personnages
d'une vie intense et dont l'action se passe au Mexique où M. Lucien
Biart a longtemps vécu, étudiant la faune, la flore, ainsi que les mœurs
indigènes. Non moins intéressant est le Fleuve d'or, récit plein de
verve et d'imagination sur le périlleux voyage d'un Parisien au milieu
des tribus indiennes de l'Amérique du Nord. Ces ouvrages, si amu-
sants, par l'imprévu des aventures, si instructifs par l'exactitude des
renseignements sont, comme l'Homme et son berceau et Entre deux
Océans, du même auteur, brillamment illustrés par Lix, un de nos
dessinateurs les plus estimés.
Après ces volumes, mentionnons Plantes et Bêtes, par M. Pizzetta,
une suite de causeries familières sur l'histoire naturelle étudiée tour î
tour au bord de la mer, à travers champs et à travers bois, une œuvre
de vulgarisation savante écrite avec une élégante simplicité et illustrée
de 150 gravures sur bois el de planches coloriées.
L'Académie française a couronné le livre de M. Pizzetta et elle a fait
de même pour une autre œuvre à la fois patriotique et touchante,
VHistoire d'un forestier^ de M. Prosper Chazel, qui décrit à merveille
< 47; rue Laffitte*
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UYRBS D'ËTRENNES 1149
les paysages des Vosges, les mœurs des habitants et raconte avec une
émotion pénétrante le sombre drame de l'invasion. Auprès de ce beau
livre, illustré par Lix, plaçons une ravissante idjrlle de M. Eugène
MuUer, Nizelle, souvenir d'un orphelin, avec de jolies vignettes de
Tofani. Cette œuvre, d'une exquise fraîcheur, a été écrite tout exprès
pour les Jeunes 6Ues.
Rappelons pour mémoire des ouvrages humoristiques dont le succès
a été très grand : les Mémorables aventures du D' J.-B. Quiès,
Tœuvre la plus spirituelle et la plus amusante de Paul Célières, iUus-
trée par Lix, et deux contes du célèbre humoriste américain Mark
Twain : les Aventures deTom Sawyer et les Aventures de Huck
Finnj illustrés par Sirouy.
Nous devons une mention spéciale à deux productions très origi-
nales de M. Raoul de Najac. L une, le Retour d'Arlequin^ est une
spirituelle pantomime en un acte et à un seul personnage, avec musigue
d'André Martinet et dessins de Lix. Dans ce livre de haut goût, les
trois collaborateurs luttent d'esprit et de finesse. La musique de
M. Martinet, d'un grand charme mélodique, accompagne à ravir la
mimique si piquante et si variée d'Arlequin. Le second volume de
M. de Najac, les Exploits d'un Arlequin, illustrés par Lix, contient
le récit de la vie d'un ancien mime, François Fredon, qu'une irrésis-
tible vocation poussa à suivre les traces de Deburau, et abondent en
épisodes excentriques sur la vie des artistes forains.
U nous reste à signaler deux jolis petits livres : le Neveu de Sadi,
conte persan, agréablement conté par M. F. de Glaramond, avec des
dessins de Sirouy, et les Héroïnes du devoir^ par Paul Célières,
quatre récits illustrés par Lix, et dont nous recommandons aux fillettes
1 attrayante et fortiflante lecture.
A ces publications si variées, ajoutons un recueil de morceaux clas-
siques pour piano, intitulé Souvenirs des maîtres, et contenant
trente-sept œuvres, choisies parmi les plus exquises de Beethoven,
Mozart, Weber, Haydn, Schumann, etc.
Rappelons, en terminant, que la maison Hennuyer publie un recueil
très répandu et très goûté du public féminin, le Magasin des demoi-
selles. Cette publication bi-mensuelle illustrée est à la fois une revue
littéraire dirigée avec beaucoup de goût, contenant des romans, des
nouvelles, des poésies, des variétés de tout genre, et un excellent
I'ournal de modes aux indications précieuses pour ce qui concerne
es ouvrages de femmes. Un abonnement à cette publication est une
étrenne permanente dont une jeune fille sera certainement charmée,
car elle lui apportera une suite ininterrompue de lectures attrayantes.
LIBRAIRIE CALMANN LÉVY
Quel livre charmant que les Chasseui's, de Gyp, illustrés par
Graftyl Avec quelle belle humeur il est écrit! L'auteur de tant de
livres mondains si appréciés du Parisien parisiennant, a mis cette
fois toute sa verve et son esprit au service des disciples de saint
Hubert, qu'il daube avec cette finesse qui fait le charme de son talent
vif et pénétrant. Il est vrai de dire que Gyp n'a pris à partie que ceux
pour lesquels la chasse est un entraînement de mode, en un mot, que
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1150 UTIIS irÉTREIHIS
les parodistes des chasseurs et des veneurs. Personne n^en vondra à
la chasse factice et surtout à celle-là d'être si en Togoe, pnisqn'dle
nous vaut une série de croquis si divertissants et si habilement
crayonnés. Chacun, sans se reconnaître soi-même^ reconnaîtra à coup
sûr** son voisin, perspicacité beaucoup plus aisée, et applaudira à la
finesse d'observalion du blue devil, satisfaisant avec une justesse
aussi piquante que sûre les petits côtés de la vie mondaine. I>ans cet
aimable volume, rien n'est oublié : l'ouverture, ce que coûte un équi-
page, maniaques et abrutis, ce qu'ils disent les uns des antres,
chevaux et voitures, bourdes de chasse, la visite au chenil, une
journée de chasse et jusqu'aux litanies de saint Hubert.
Ces dernières sont peut-être un tantinet irrévérencieuses, mais les
chasseurs dont il est question le sont plus encore à l'égard de notre
saint patron. Il y a aussi des dialogues entre chiens du dernier fai-
sant. Tout cela est rehaussé par le crayon humoristique de Crafty,
dont le crayon est aussi fin que spiritud et qui dessine ses types avec
une gaieté et une crànerie sans rivales.
Ce volume n'est pas un livre pour les jeunes personnes, i moins
que celles-ci n'aient été élevées dans un lycée... mais c'est une oeuvre
mondaine dont le succès est certain.
En déplacementj chasses à courre en France et en Angleterre^
par Donatien Lévesque, in- 8^.
L'auteur, mattre d'équipage consommé, dont la réputation est faite
depuis longtemps, nous emmène à la poursuite du chevreuil dans les
diverses forêts de France, aux dra^s de Pau, à la chasse du cerf et du
renard en Angleterre; en nous initiant aux difBcultés de la prise^ il
nous donne des leçons utiles pour éviter les buissons creux et forcer
tous les animaux. Les théories sur le pied, les anecdotes joyeuses sur
les chasseurs, les équipages et les chiens célèbres fourmillent à cha^e
page de ce volume, dans lejuel le peintre S. Arcos a jeté à profusion
une foule de dessins exquis qui, s'il en était besoin, feraient à eux
seuls le succès du livre.
LIBRAIRIE PALMÉ
Les Saints Évangiles, traduction nouvelle, par Henri Lasserrb. —
Grande édition in-4*, revue, corrigée et illustrée.
Après avoir écoulé, dans le cours de 1887, vingt-cinq éditions
successives de la traduction nouvelle des Saints Évangiles, par
M. Henri Lasserre, publiée avee Y Imprimatur de l'Archevêché de
Paris et honorée de Lettres approbatives de Rome et de l'Épiscopat,
l'éditeur Yictor Palmé, à l'occafflon de Noël et du jour de l'an, vient
d'en faire une splendide et monumentale édition qu'il a illustrée,
d'après les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les pays, et
d'après les vues pittoresques des sites célèJbres qui furent témoms de
la vie du Rédempteur.
Merveilleusement adaptés au texte et disposés dans on harmonieux
ensemble, formant, à travers les pages du texte sacré cooune une
histoire de Tart chrétien et un voyage aux Lieux saints, près de
400 paysages, monuments, gravures de tout gtsm empruntées aux
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LIVRES D'ETRENNES 1151
chefs-d'œuvre de plus de cent peintres divers, retracent pas à pas,
dans ses moindres scènes, la vie de Jésus-Christ.
Au milieu des publications innombrables de la librairie à cette
époque de Tannée, il n'est pas un seul volume, quel que soit son
mérite, qu'une main chrétienne puisse préférer au Livre divin. Il n'en
est pas un seul non plus dont Tornementation soit mieux faite pour
charmer et pour captiver le goût éclairé des esprits artistiques.
Cette belle production fait autant d'honneur à Fauteur qui Ta conçue
Ju'aux habiles éditeurs qui l'ont si bien exécutée, et qui, en imitation
'un vieil usage de nos pères, ont eu l'heureuse idée d'insérer, en tète
de leur Év&ngéliaire^ quelques feuillets élégamment encadrés, des-
tinés à recevoir des portraits, des noms et des dates, qui formeront,
ce qu'on appelait autrefois le « mémorial de la famille ».
LIBRAIRIE WESTHAUSSER
Adelberl de Chamisso, Histoire merveilleuse de Pierre SchlémihU
ou VHomme qui a vendu son ombre, suivie d'un choix de
poésies. Traduction nouvelle par Auguste Dietrich, illustrée de
106 dessins de Henri Pille. Un magnifique volume grand in-8*^,
couverture en couleur ^ Prix : 15 francs.
VHistoire merveilleuse de Pierre Schlémihl, ou VHomme qui
a vendu son ombre, d'Adelbert de Chamisso, un gentilhomme cham-
penois émigré en Allemagne à la suite des événements de la Révolution,
est une œuvre célèbre dans le monde entier. La vieille et unique
traduction (}u'on en possédait était très incomplète, mal écrite, et
donnait à peme une iaée de la saveur de l'original. Un écrivain très
au courant des choses littéraires de l'Allemagne, M. Auguste Dietrich,
vient d'en publier une traduction nouvelle et définitive, suivie d'un
choix des poésies remarquables de Chamisso, et précédée d'une Étude
sur l'auteur et son œuvre. On y trouvera, entre autres faits d'un très
vif intérêt, des détails à peu près ignorés et ti*ès curieux sur les rap-
ports de Chamisso avec M'"'' de Staël et Chateaubriand. Ce volume
attrayant est orné de 106 dessins de l'éminent artiste Henri Pille et
de 2 beaux portraits de Chamisso. C'est un livre qui, comme les
chefs-d'œuvres analogues, cqnvient à tous les âges et qui est de
nature à faire les délices des petits et des grands.
* Louis Westhausser^ 10, rue de FAbbaye.
25 DÉCEMBRE 1887. 74
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CHRONIQUE POLITIQUE
23 décembre 1887.
L'année 1887 finit, pour la République, dans une sorte de calme
qui ressemble moins à la paix qu'à une fausse et courte trêve. On
sent dans le gouvernement nouveau je ne sais quoi de médiocre
et d'insignifiant qui ne commande le respect que par sa nouveauté
même, pour un temps. On ne peut pas, devant un gouvernement
qui a du moins un nom» une apparence, un certain appareil, on
ne peut pas dire qu'il n'y a rien. On peut dire de lui, cependant,
qu'il n'est rien. On le supporte et tous les partis, à voix basse ou
haute, en souhaitent un qui soit, non seulement un gouvernement
meilleur, mais un gouvernement réel. On se repose un peu, après
tant de crises; on a peur d'en occasionner une autre, trop vite et
trop brutalement ; mais on ne se dissimule pas que c'est un repos
tout temporaire et comme conventionnel. On se contente du pro-
visoire, en prévoyant toutefois qu'il y faudra un changement avant
quelques mois, peut-être avant quelques semsdnes. Le peu de pres-
tige de M. Gamot lui suffira sans doute, pour prolonger sa pru-
dence pendant une période d'un an ou deux. Mais personne n'oserait
l'assurer et personne, non plus, n'ose croire que le règne de
M. Gamot puisse avoir sa durée légale de sept ans. Quant au
ministère, son peu de prestige suffit plutôt pour abréger son exis-
tence. Personne ne pense qu'il subsiste encore au printemps;
des prophètes hardis se sont même hâtés d'annoncer qu'il ne serait
déjà plus dès les premiers jours de février. Voilà parmi quels pré-
sages commencera l'année 1888. G'est, dans les choses, une pro-
fonde incertitude, parce que l'instabilité naturelle de la Républicpie
a comme^élargi et accéléré son mouvement à travers tout l'État;
c'est, dans les esprits, la défiance, la crainte, l'alarme.
Gertes, le Message de M. Gamot n'aura pas plus instruit la
France que la République, l'une de ce qu'elle peut espérer de lui,
l'autre de ce qu'elle doit en attendre. Rien de plus honnêtement
banal, fade et vain. G'est un chant d'hyménée rimé par un mauvais
poète. Entente ! Goncentration I Union ! Goncorde I Sécurité I « Ère
d'activité ordonnée, paisible et féconde I » Retranchez du Message
ces mots d'amour et d'allégresse, il ne reste que le vide. Non qu'on
le doive reprocher beaucoup à M. Gamot. Sans cette phraséologie,
qu'aurait-il pu dire? Quelle politique peut-il avoir? Quel pro-
gramme a-t-il en propre? Élu par les radicaux et par les opportu-
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CHRONIQUE POLITIQUE 1153
DÎstes, non pour satisfaire an choix qui leur plaisait séparément,
mais pour y suppléer, il ne représente aucun des deux partis; il
est entre eux comme un neutre dont la vertu principale consiste
à ne pas posséder les leurs. Est-ce qu'il a le droit de parler ou
d'agir en opportuniste devant les radicaux, en radical devant les
opportunistes? Et puis, le devoir, constitutionnel ou non, d'un
président de République n'est-il pas de s'annuler comme M. Grévy?
Ne nous étonnons donc pas que, dans son Message, M. Carnot
n'ait su qu'exhaler des soupirs tendres et célébrer « l'accord » qui
lui a procuré un tel honneur, une telle félicité. Il n'y a dans tout
ce Message platonique qu'un mot qui nous paraisse étrange : c'est
celui par lequel M. Carnot se déclare « le gardien vigilant et résolu
delà Constitution. » Quoil M. Carnot n'a-t-il pas lu le dernier
Message de M. Grévy, son Message suprême? A-t-il déjà oublié
que la Constitution a été violée par les républicains, le jour où ils
ont obligé M. Grévy à son abdication et que, précisément, c'est à
cette violation de la loi constitutionnelle qu'il doit, lui Carnot, son
consulat? Est-ce qu'il n'a pas lui-même participé à ce coup d'État
parlementaire? Est-ce qu'il s'imagine qu'il a la garde d'une Cons-
titution vraiment intacte et pure? Ou bien prétend-il, avec une
présomption dont sourirait M. Grévy, défendre mieux cette Consti-
tution, pour son compte personnel, que ne l'a pu son prédécesseur?
Non, il ne faut pas que M. Carnot s'abuse, après l'expérience et
l'exemple de M. Grévy : la condition même où il a trouvé la
Présidence, le 3 décembre, en règle désormais l'exercice et le sort;
qu'il le veuille ou non, il est tout simplement un président respon*
sable et révocable; il est à la merci de ses électeurs...
Le jour même où M. Carnot modulait ce Message, il composait
un ministère qui, trop opportuniste pour les radicaux, trop radical
pour les opportunistes, est odieux aux uns, suspect aux autres.
Les radicaux ne reconnaissent un ami dévoué ni en M. Tirard, qui
présidera le Conseil, ni en M. Sarrien, qui redevient ministre de Tin-
térieur. Les opportunistes n'ont pas plus confiance dans la fermeté
de M. Tirard que dans l'énergie de M. Sarrien : tous deux ont
donné jadis aux radicaux des gages de leur complaisance. Mais, ce
ministère, il est à l'image de M. Carnot. Pas de programme précis,
pas de politique certaine; pas de talents, pas d'autorité; peu ou
point de réputation. M. Tirard, le financier qui omit au budget une
somme de 100 millions, prend la présidence du Conseil comme
M- Carnot, le financier qui ne put pas refaire le budget défait entre
ses mains mêmes par M. Rouvier, a pris la présidence de la Répu-
blique; ensemble, fraternellement, ils vont gouverner la France,
à rendre jaloux de leur génie celui de M. de Bismarck! Leur bonne
harmonie est telle que M. Tirard a imité dans sa Déclaration le
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1154 GHIONIQUE POLITIQUI
Message de M. GarDOt. Le ton^ le langage, tout en est presque
identique. M. Tirard affirme qu'il n'a « d'autre ambition que de
continuer l'œuvre de concorde et d'entente républicaine commencée
dans la journée du 3 décembre ». Il proclame que « l'union de
tous les républicains est nécessaire ». Il veut « l'apaisement des
esprits à Tintérieur » . II promet à la France « une ère de repos et
de tranquillité ». Enfin, il « assurera sans faiblesse le respect de
la Constitution républicaine et des lois ». Voilà, devant le Parle-
ment, le premier discours de M. Tirard ; il n'était pas pour dépbôre
aux opportunistes. Mais quel est son premier acte? Un acte qui
plaît aux radicaux. Interrogé par M. de Lamarzelle sur Taudace
impunie avec laquelle le parti révolutionnaire a installé à l'Hôtel de
Ville, le 3 décembre, les chefs de l'émeute qu'il méditait, qu'il pré-
parait, M. Tirard s'est dérobé en ajournant Tinterpellation. Quant
au second acte, c'est le parti républicain tout entier qui en porte
la responsabilité, avec M. Tirard. II a fallu laisser là le budget; le
plan n'en était pas même achevé. Le temps qu'on aurait pu et dû
employer à ce grand travail, on l'avait consacré aux scandales, aux
intrigues, aux disputes dont la République nous a offert le spec-
tacle durant ces deux mois. Tant pis pour la fortune de la France I
M. Tirard a demandé trois douzièmes provisoires ; il les a obtenus
sans peine; un député radical a presque loué, félicité la Répu-
blique de n'avoir pas de budget pour l'année 1888. Puis on a con-
géàé le Parlement. M. Tirard est libre, M. Carnot va respirer à
rÉIysée, dans sa gloire nouvelle. Nous pouvons, sur la foi du
Message de l'un et de la Déclaration de l'autre, attendre les bien-
faits qu'ils nous destinent.
Malheureusement, il y a, non plus dans l'ombre, mais à la
lumière même du soleil, une puissance sinistre qui attend aussi.
C'est la Commune. M. Hovelacque l'appellerait la Commune de
Paris, comme en 1793 ; le général Eudes la nommerait tout âmr
plement la Commune, comme en 1871. Mais, dès ce moment,
M. Hovelacque et le général Eudes pactisent : l'un introduit l'autre
à l'Hôtel de Ville; ils n'aspirent pas seulement à y régner ensemble,
ils y conspirent. Pendant la crise présidentielle, le Conseil muni-
cipal s'était déclaré « en permanence » , conformément à la tradi-
tion jacobine. De plus, pour garantir sa liberté insurrectionndle,
ses chefs s'étaient concertés avec ceux des comités révolutionnai/es :
ils avaient intercepté les souterrains par lesquels on communique
de la caserne de la garde républicaine à l'Hôtel de Ville. Enfin, ils
avaient juré, devant les délégués de ces comités, qu'ils prendraient
« la direction du mouvement populaire », s'il fallait s'insurger
contre M. Jules Ferry, devenu président de la RépubBque, et,
« pour parer aux dangers que ferait courir à la République cette
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CHRONIQUE POLmQUE 1155
élection », ils s'étaient aussi abouchés et entendus avec certains
députés de la Seine, dans un colloque dont on n'a pas connu le
secret. Le 3 décembre, pendant que le Congrès yote à Versailles,
une bande de révolutionnaires siège magistralement à l'Hôtel de
Ville, sous la préâdence du général Eudes. On le constate, on s'en
émeut, on somme M. Hovelacque de les expulser de la salle qu'ils
occupent. Il finit par les y inviter. Mais ils ne sortent qu'en attes-
tant la promesse, le serment de M. Hovelacque et des conjurés;
ils disent bien haut, sur le seuil de l'Hôtel de Ville : « Puisque le
Conseil municipal prend la direction du mouvement, il est naturel
de lui en laisser la conduite. » Manifestement, la Commune étidt
prête, le 3 décembre. M. Jules Ferry élu, les révolutionnaires
donnaient, des fenêtres de l'Hôtel de Ville, le signal de l'insurrec-
tion. Ils n'avaient plus, comme dans l'ancien temps, à envahir
l'Hôtel de Ville pour proclamer la Commune; ils s'y trouvaient
avant l'émeute même; ils y trônaient déjà, commodément tran-
quUlement, avec le bureau du Conseil munidpal. C'est, dans les
procédés de la faction, un perfectionnement véritable. Qu'est-ce
que les deux préfets qui devaient veiller sur l'Hôtel de Ville ont
fait, le 3 décembre? Rien. Ont-ils seulement protesté, le jour où
ils ont entendu, eux et le Conseil municipal, le rédt de cette cons-
piration? Non. Et, le gouvernement, qu'a-t-il décidé, en commun
avec Sa majorité? Il ne répondra que dans un mois, à l'interpella-
tion de M. de Lamarzelle. Que d, alors, il a pu, malgré l'inter-
diction du Consdl municipal, installer M. Poubelle à l'Hôtel de
Ville, sa demeure légale, M. Tirard montera au Capitole et, triom-
phalement, il se taira sur tout le reste : ce sera une nouvelle
amnistie, une amnistie morale...
L'ère de « l'apaisement », cette ère qu'inaugurait la présidence
de M. Carnot, était commencée depuis six jours déjà, quand
M. Jules Ferry a failli être assassiné, dans l'un des vestibules
mêmes de la Chambre. Un furieux s'est rué sur lui, en lui tirant
deux coups de revolver. M. Jules Ferry n'a échappé à la mort que
par un hasard miraculeux. Aubertin, le meurtrier, était un fou,
semble-t-il. Il n'en faut pas moins reconnaître que l'attentat a été
commis au milieu d'excitations qui pouvaient armer un assassin dont
le cerveau fût moins malade. Quand il y a un parti pour glorifier
l'assassinat et quand ce parti a des tribuns acharnés pour demander
la suppression violente de l'adversaire, des pamphlétaires cyniques
pour détruire autour de lui les dernières sauvegardes du respect et
de l'honneur, il est lo^que qu'un criminel surgisse, docile à leur
vindicte. C'est l'éternelle histoire. On pousse le cri de guerre contre
une classe de la société, contre un groupe, contre un homme. Cet
homme, on incame en lui tout le mal dont le pays souffire ou
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tl56 CHRONIQUE POLITIOUS
croit souffrir. Lui seul, à entendre Tanathëme, lui seul trouble la
paix publique; lui seul empêche la felidté générale. Quelqu'un
3e lève, sûr d'accomplir un acte salutaire, et il frappe. Voilà
comment le sectaire se justifie lui-même, au for de sa conscience^
et voilà pourquoi la secte le divinise. Bien coupables les Cainatiques
et les sophistes qui créent daos la foule cet état monstrueux de
l'imagination politique I Ceux dont les cris injurieux et les menaces
désignaient M. Jules Ferry à la rage de la canaille ont été impi-
toyables pour lui, même après l'attentat. Parce qu'il n'avait pas
succombé» ils ont continué de l'insulter, d'autant plus qu'Aubertin,
qui n'était pas un révolutionnaire hantant leurs clubs ou repré-
sentant le peuple à l'Hôtel de Ville, leur a paru être un héros de
qualité inférieure. Nous nous associerons, nous, à tous les honnêtes
gens qui réprouvent le crime. Mais, tout en félicitant M. Jules
Ferry du bonheur qui l'a préservé, nous estimons qu'il fera bien
de modérer la colère un peu trop zélée de ses amis. Ils se scan-
dalisaient fort, sous l'Empire, quand, au lendemain d'un attentat,
le gouvernement se créait des moyens nouveaux de répression on
même de prévention. Ils l'oublient plus qu'il ne sied, aujourd'hui
que la vie précieuse de M. Jules Ferry étant à son tour en danger,
ils s'en prennent aux libertés abusives qu'ils ont établies, malgré
nos avertissements, et qu'ils ont, eux aussi, tant de Tois tournées
licencieusement contre nous. Que deviennent désormais les thèses
si chères aux doctrinaires de leur école? Que devient spécialement
cette maxime déclamatoire du parti républicain, à savoir que les
rois, les empereurs, sont seuls exposés à l'assassinat? Et nous
vantera-t-on toujours la facilité avec laquelle la République opère k
transmission de sa présidence, alors que non content d'avo'o:
annoncé au Parlement la guerre civile, pour l'heure où M. Jules
Ferry serait élu, on l'a voulu tuer, à une heure où sa candidature
n'était déjà plus que le souvenir de la veille?
S'il fallait ne consulter que la sentence du tribunal qui a lîb^
M. Wilson et M. Gragoon, accusés d'avoir soustrait deux lettres
au dossier de la femme Limouzin, la crise morale de la Répu-
blique semblerait finie comme la crise politique. Mais cette sen-
tence, qui en soi, virtuellement, est un scandale juridique, ne fait
guère que continuer et aggraver l'autre scandale. « 11 est constant,
témoigne la sentence, il est constant que Wilson a fabriqué ies
deux lettres qui ont été remises au juge d'instruction comme étant
les deux saisies chez la femme Limouzin... Il paraît constant que
Gragnon a distrait, détruit ou détourné les deux lettres Wilson...
Ce qui est établi par la procédure, c'est que Gragnon a méconno
les règles tracées par la loi en matière de saisie et de transmis^on
de pièces; c'est qu'il a arbitrairement disposé de lettres s^ûaes et
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CHRONIQUE POLITIQUK 1157
cherché à dissimuler la disparition de ces lettres, en y substituant
des lettres nouvelles; c'est que Wilson, de son côté, a prêté
son concours à cette substitution. » Puis, après avoir affirmé que
<c de pareilles pratiques doivent être hautement réprouvées », le
magistrat déclare « qu'elles ne tombent sous l'application d'aucune
disposition de la loi pénale ». Il renvoie donc, tout à la fois flétris
et absous, M. Wilson et M. Gragaon. On était, vraiment, plus
ingénieux, quand on avait la volonté de trouver a des lois exis*
tantes » pour arracher à leurs maisons et à leurs autels des reli-«
gieux, ou à leurs drapeaux et à la patrie des princes. Les juriscon-
sultes diraient que si « la loi pénale » a paru impuissante et muette
au magistrat qui a rendu cette ordonnance de non-lieu, c'est qu'il
lui a plu de ne pas interroger le Gode à l'endroit où il le devait.
Il faut donc que nous sachions bien dorénavant qu'il n'y a pas de
justice sous le régime républicain, que les grands de la République
sont assurés de l'impunité. Avis au malheureux aux dépens duquel
ils prévariquent : ils peuvent lui voler jusqu'aux pièces de son
dossier, dans les dépôts réputés jusqu'à ce jour comme des dépôts
sacrés! Mais on aura eu beau innocenter IVl. Wilson, M. Gragnon
ou même M. Grévy, qui reste s»ispect d'avoir, lui chef de l'État,
opéré de ses propres mains la soustraction frauduleuse dont on ne
punit pas M. Gragnon. Rien n'eff.ice l'histoire de ces deux mois.
On se souviendra du scandale qui a régné à l'Elysée avec tant
d'ignominie que la révolte de l'opinion publique a soulevé contre
M. Grévy le Parlement, à défaut du tribunal. Le jugement qui a
frappé M. Grévy, au Palais-Bourbon, supplée, pour la nation, le
jugement qui. n'a pas frappé M. Wilson et M. Gragnon, devant la
Cour.
Pendant cet entr'acte de notre drame républicain, l'Europe a
reporté vers l'Est toute son attention. La querelle qui s'est émue
presque subitement, sur la frontière de la Gallicie, entre la Russie
et l'Autriche, est-ce la guerre? Cette question a déjà causé, depuis
quinze jours, plus d'une panique. Il s'est tenu plusieurs conseils
de guerre à Vienne, un à Berlin. On semble être resté calme à
Saint-Pétersbourg, sans cesser de faire avancer vers la frontière
de Gallicie les troupes dont le rassemblement alarme si vivement
l'Autriche. Jusqu'à présent, point d'action diplomatique; aucune
note. Seul, le général de Schweinitz est arrivé à Saint-Péters-
bourg, porteur d'une lettre de l'empereur Guillaume pour le Tzar,
dit-on. La dispute n'est encore que de journal ajournai. D'un côté,
on justifie par des raisons purement stratégiques les précautions
que prend la Russie; on allègue les forces si considérables et si
aisément mobilisables des deux puissances voisines; on argue du
^oit qui appartient au peuple russe de se protéger sans provoquer
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tl5t GH10HIQ€B POUTIOCB
personne. De l'autre, on compare les chiffres des trds années; on
prétend être à peine sur la défensive; on nie toute espèce de pré-
paratif; on accuse le peuple russe d*être animé des sentiments 1^
plus belliqueux. Les gazettes favorites de M. de Bismarck ne décla-
ment pas seulement contre la Russie avec une véhémence parti-
culière; on pourrait croire qu'elles ont pour tâche le soin d'exdter
l'Autriche à la lutte, tant elles s'évertuent à éveiller ses craintes,
à enflammer son animosité. Que veut réellement M. de Bismarck ?
Est-ce sérieusement un conflit sur toute la ligne orientale du
monde européen, conflit où il écraserait la Russie, tandis qua
rOcddent, il contiendrait la France? Est-ce une collision uni*
verselle, où il anéantirait la France en même temps qu'il amni-
hilerait la Russie? N'essaie-t-il, au contraire, qu'une manœuvre
diplomatique? Veut-il, par une violente pression delà Russie, réduire
l'Autridie à céder en Bulgarie et compte-t-il, en sacrifiant le prince
' Ferdinand, rétablir son crédit à Saint-Pétersbourg, ressaisir i'amitié
du Tzar? Ou bien ne pense-t-il qu'à stimuler les armem^ts de
l'Autriche, pour qu'elle soit apte à seconder pleinement F Alle-
magne, dès que le commandera le pacte de la Triple Alliance? Ou
bien encore, n'a-t-il que la très simple intention d'influer par la
peur sur le Reichstag, pour obtenir rapidement de lui le vote d'une
loi qui, en augmentant le service de la landwehr, grossirait dans
Tannée allemande le nombre des troupes propres i entrer en
campagne? C'est l'énigme du jour. Nous rencontrons, parmi les
politiques les mieux informés, bien des gens qui croient que,
malgré tant de bruit, le danger n'est pas pressant et même
qu'une fois de plus la paix de l'Europe se maintiendra. Ce dont on
ne peut douter, c'est que le jeu de M. de Bismarck, s'il n'y a là
qu'un jeu, se répète trop. Il y a un an, il susciudt à l'Occident
l'émoi qu'il suscite aujourd'hui à l'Orient. Il risque de Jasaer i'£a*
rope. Hais, dùt-il ne pas la fatiguer, son dessein intime de ne ladsaer
s'*établir aucune alliance entre la France et la Russie, est-ce le
réaliser, est-ce l'exécuter habilement que de les harceler tour à tour,
avec le même genre de menace, et de s'acharner à les placer, chaque
année, dans le dilenune de l'isolement ou de la guerre? Est-il même
bien sûr que l'Autriche, quelque résignation qu'elle ait b^oin de
pratiquer, ne soupçonne, tôt ou tard, qu'elle est la dupe de l'AUe-
magne? Il faut que M. de Bismarck se défie de sa trop presdgieose
toinleté aussi bien que de son bonheur. Au surplus, est-ce qu'il ne
voudra pas à la fin goûter le charme d'un peu de loisir et permeUre
à l'Allemagne de jouir d'un peu de tranquilité, ne fût-ce qu'une
année? Son oreille est-elle sourde à ces avertifisements de la
vieillesse et de la mort qui viennent de retentir de la maison impé-
riale jusque dans la sienne? N'est-ce pas pour M. de Bismarck Is
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CBROmQUE POLITIQUB 1)5Î>
moment de derenir ou pacifique ou, au moins, de le paraître?
Pendant que, avec notre ignorance profonde du lendemain et
\ presque de l'heure présente, nous nous appliquons péniblement,
[ nous autres, malheureux politiques, à calculer les probabilités de
ï l'avenir, il nous faut bien nous incliner devant la foi qui sait, qui
croit, qui voit les vérités éternelles de là-haut; il nous faut bieii
envier ceux qui s'en vont, loin de notre monde troublé, saluer à
Rome, dans les plus antiques et les plus grands sanctuaires du
christianisme, le Dieu qui ne se trompe pas et qui ne trompe per-
t sonne; il nous faut bien nous avouer que ceux qui, demain, dans
la journée radieuse de Noël, chanteront l'hymne de la délivrance et
de l'espérance, les yeux levés vers le ciel, sont plus heureux que
ceux qui balbutient, les yeux tournés vers la terre, ces mots si
^ chers à la misère humaine. Souverains, chefs de partis, diplomates,
historiens, philosophes, notre sagacité se sent bornée par deux
, forces dont nous ne pouvons pas plus dominer l'une que maîtriser
l'autre : celle de l'événement qui dérange soudain le plan de toutes
nos prévisions et, par-dessus l'événement, celle de la puissance
infinie qui, hasard et fatalité pour le sceptique. Providence pour le
chrétien, règle mystérieusement le cours des choses, malgré nos
volontés les plus fermes et les plus héroïques, en y laissant tout juste
à nos actes la part nécessaire d'une certaine responsabilité, d'un
peu de logique et de beaucoup d'expiation. Ahl que de vœux^
devant cet inconnu, devant cette ombre si noire et ce silence si
terrible de l'avenir! Que de voeux déjà soupires vainement par nous
tous, peuples ou individus, princes ou citoyens, qui attendons
chaque fois de l'année nouvelle un bien, le repos, la justice, la
liberté, la fortune, la gloire! Et le temps passe. Il passe pour la
France appauvrie et affaiblie, pour l'Alsace-Lorraine opprimée,
pour tant de nations souffrantes, pour l'Europe inquiète. Non,
prophétiser ne sert de rien, à pareille heure. Qui oserait prédire
les destinées de l'an 1888? Les tombes qui se creusent, les gouver-
nements qui se ruinent et qui se renversent, les champs de bataille
qui se déploient, les drapeaux qui s'abattent ou qui se relèvent, les
bornes qui se déplacent sur les frontières, nul ne peut deviner où
et quand; les signes qui annoncent une année tragique peuvent
aussi bien disparaître à l'horLiîon que s'y marquer davantage encore.
£ontentons-nou8 donc modestement de nos souhaits, si vains qu'ils
aient été déjà, et de nos prières, si lentes qu'elles puissent être à
fléchir Dieu. Contentons-nous-en; mais que ce soit, pour chacun
de nous, à la condition de se préparer virilement, dans cette incer-
titude de l'avenir, à tout ce que le devoir impose, à tout ce qu'on
peut craindre comme à tout ce qu'on peut désirer.
Auguste Boucher.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Le Seizième Siècle. Dix éludes
anecdotiques sur la Renaissatice el
la Réforme, par A. Pellissier,
hoQoré d'ua prix Monthyon par
TAcadémie frauçaise. (Paris. R.
Haton.)
Pour continuer sa lutte contre les
extravagances de l'Esprit révolu-
tionnaire et justifier les suffrages de
l'Académie Iranraise, l'auteur de la
France chrétienne a encadré dans
deux études magistrales de politique
contemporaine dix tableaux histori-
ques d lin vif intérêt. Le parallèle
entre Philippe II et Guillaume le
Taciturne, le portrait de Henri IV
et surtout le programme du rôle
que l'avenir réserve à l'Eglise, à la
Papaoté, et à la Presse militante
sont dignes d'être signalés à l'atten-
tion des lecteurs intelligents.
La Duchesse de Berry et la Gonr
de Louis XVIII, par Imbbrt de
Saint-Amand, 1 vol. (Dentu.)
Cet ouvrage, qui fait suite à la série
des vingt et un volumes consacrés
par Tauteur aux Femmes de Versailles
et aux Femmes des Tuileries, est une
histoire complète de la duchesse de
Berry, depuis sa naissance jusqu'à
Tavènement de Charles X. Aucun
roman de Walter Scott n*est plus
intéressant que la vie de cette prin-
cesse, aussi attachante dans la pros-
périté que dans le malheur.
Une fille de France et sa cor-
respondance inédite, par ^. de
Beauriez, 1 vol. in-i2. — 3 fr. 50.
Librairie Perrin.
Us'agitdcla fille aînée deLouisXV,
Louise-Elisabeth de France, mariée
à douze ans avec l'Infant don Phi-
lippe, ûls cadet du roi d'Espagne,
Philippe V. Sa vie a été écrite, mais
ses lettres n'avaient jamais été pu-
bliées, et, outre qu elles éclairent
son histoire d'un jour nouveau, elles
font connaître un coin caché de la
cour de France et introduisent le
lecteur dans la familiarité des grands
événements qui agitaient alors VEu-
rope entière. Un précédent ouvrage
de M. de Beauriez : Elisabeth d'Au-
triche, lui avait valu une mention de
l'Académie française. Sa nouvelle et
attachante étude* justifie ces heureu-
ses prévisions et assure au jeune his-
torien un rang honorable parmi les
écrivains de marque.
L^assassinat du maréchal Brune,
par le commandant Vermeil de
Conchard. 1 vol. in-18. (Librairie
Perrin.)
Cet assassinat, l'un des plus sai-
sissants épisodes de la terreur blan*
che, est toujours demeuré enveloppé
de certains nuages. Il y a dans cette
tragique histoire des dessous qui
n'avaient jamais été pénétrés com-
plètement jusqu'ici. Après l'assas-
sinat du maréchal, commis on sait
avec quels raffinements de barbarie,
les assassins avaient essayé de faire
croire à un suicide, afin de se mettre
à Tabri des poursuites de la justice.
Heureusement, pour la mémoire de
l'illustre soldat, sa veuve était là :
non seulement elle ne voulut jamais
admettre cette version, mais elle
n'eut de cesse qu'elle n'eût obtenu
le châtiment des assassins. Le livre
commence par la peinture du drame
et nous ne savons si le récit des Ion*
gués luttes soutenues par la maré-
chale Brune pour venger la mémoire
de son époux n'est pas plus émou*
vant encore.
Uun des gérants : JULES GERVAIS.
rA&U. — B. OB SOTC KT VILS, IMflUMBVS», IS, BUB OB» rOSSBa-BAUrr-JACQOBS»
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TABLE ANALYTIQUE
ET ALPnABÉTIQUE
DU TOME CENT QUARANTE-NEUVIÈME
(OBIT TKim^MH DK LA VOUmBXB S&BSE^)
Nota. — Lm noms en capitales grants sont ceux des collaborateurs du Correspùndan
dont les travaux ont paru dans ce volume; les autres, ceux des auteurs ou des sujets
dont il est question dans les articles.
Abréviations: Art., article; — G. R., compte rendu.
BBIAURAIN (Georges). Les Curés
de campagne au dix-huilième
siècle (fin). 151.
BENTZON (Th.). Perdu, nouvelle.
108.
BOUCHER [Auguste). Chroni(pte po-
litique, — 10 octobre. 182. — 25 oc-
tobre. 368. — 10 novembre. 561.
— 25 novembre. 754. ^- 10 dé-
cembre. 953. — 25 décembre. 1152.
BRET (Jacques). Messieurs de Cisay.
— 10 novembre. 489^ — 25 no-
vembre. 664. — 10 décembre. 866.
— 25 décembre. 1026.
GARRON (Gabriel). Le socialisme
d'Etat en Angleterre et en Italie.
Art. 747.
GHENCLOS (A. de). Le canal des
Deux-Mers. 632,
BEAUREGARD (marquis Costa
de). Un héritier présomptif. — 25
novembre. 594. — 10 décembre.
824.
CRONZAZ-CRÈTET (Léon de).
Une éducation au dix-huitième
siècle. Art. 289.
DEBROU (docteur). La chevelure
et la baroe dans la sculpture.
Art. 305.
DELORMB (H.). Mémoires du
comte de Yillèle. Art. 71.
DOUHAIRE (P.). La R. M. Ja-
vouhey. Art. 547.
FALIiOUX (A. de). Mémoires d'un
royaliste. — 10 décembre. 765. —
25 décembre. 965.
FITZ- JAMES (duchesse de). Les
Congrès viticoles. Art. 902.
FORNERON (H.). La Société fran-
çaise sous le règne de Napoléon !«'*.
— 25 octobre. 193. — 10 novem-
bre. 381.
FOURNEL (Victor). Les œyvres
et les hommes. — 25 octobre. 339.
— 25 novembre. 693. — 25 dé-
cembre. 1096.
1 Cette table et la suivante doivent se Joindre au numéro du 25 décembre 1887.
25 DÉCEMBRE 1887. 75
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1162
TABLE ANALYTIQUE DU TOME CENT QUARANTE-NEUVIÈME
GANNIERS (A. de). Nos écoles
militaires. — 10 octobre. 123. —
25 octobre. 245. — 10 novembre.
527.
— A qui appartiendra le Maroc?
— 25 décembre. 1051.
HENRIET (Maurice;. Racine éco-
lier. Art. 1070.
JA^^NET (Claudio). Les faits éco-
nomiques et le mouvement social.
Art. 725.
JOUBSRT (Louis). Le comte de
Paris, par M. le marquis de Fiers.
Art. 930.
^ALLEMAND (Paul). La Bruyère
historien. Art. 887.
LAN6LOIS (Anatole). Le gouver-
nement anglais et son avenir.
Art. 432.
LARGENT (P.). Prédicateurs et
apologistes contemporains. Art.
417.
LAUMONIER (J.). Les étrangers
en France. Art. 407.
LAVEDAN (Léon). T^e jubilé (k
S. 8. Léon XIII et la qnestion ro-
maine. — 25 décembre 1.
LAVOLLÉE (René). Le bUan de h
politic/ue coloniale. — 25 octobre.
227. — 10 novembre. 464.
LOROIS (Léon). Les InvalidaUons
en Angleterre et en France. Art.
54.
PARVILIiE (Henri de). Rewe de*
sciences, 10 octobre. 173. — 10 no-
vembre. 552. — 10 décembre, 923.
PONTMARTIN (comte A. de). Na-
poléon et ses détracteurs. Ait. 29.
REULBT (abbé). Le cardinal Gui*
bert dans les dernières années de
sa vie. — 25 novembre. 653. — 10
décembre. 854.
SAAR (F. de). Marianne, nouvelle.
267.
VOGUE (marquis de). Malplaquet
et Denain (&n). 3.
FIN DE LA TABLE AÎ^ALYTIQUE DU TOME CENT QUARANTE -SEUVIiarB
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TABLE
DU TOME CENT TREIZIÈME DE LA NOUVELLE SÉRIE
(CBNT QUABANTE-NeUYIÈMB OE LA COLLECTION)
i^ LIVRAISON. — 10 OCTOBRE 1887
Malplaquet et Denaîn. — Fin, par M. le marquis de Vogué» de l'Ins-
litut 3
Napoléon et ses détracteurs', par le prince Napoléon. — Comte A. de
PONTMARTIN 29
Les Invalidations en Angleterre et en France, par M. Léon Lorois,
député 54
Mémoires du comte de Villèle, par H. Delorme 71
Perdu, par M. Th. Bentzon. . * 108
Nos Ecoles militaires. — Saint-Cyr. — II, par M. A. de Ganniers. . 123
Les curés de campagne au xviii* siècle, par M. Georges Beaurain. . 151
Revue dos sciences, par M. Henri de Parville 173
Chronique politique, par M. Auguste Boucher 182
Bulletin bibliographique 191
2« LIVRAISON. — 25 OCTOBRE 1887
La société française sous le règne de Napoléon I»*". — VI, par M. H.
FORNERON 193
Le bilan de la politique coloniale. — I, par M. René Lavolléb. . . 227
Nos écoles militaires. — Saint-Cyr. — III, par M. A, de Ganniers. . 245
Marianne, nouvelle, par M. F. de Saar 267
Une éducation au xviii^» siècle, par M. Léon Crousaz-Crétet. . . . 289
Etudes d*art et d'histoire. — La chevelure et la barbe dans la sculp-
ture, par M. le docteur Debrou 305
Les œuvres et les hommes, par M. Victor Fournel 339
Chronique politique, par M. Auguste Boucher 368
Bulletin bibliographique 378
3« LIVRAISON. — 10 NOVEMBRE 1887
La société française sous le règne de Napoléon I«^ — VII. — Fin, par
M. H. Forneron . 381
Les étrangers en France, par M. J. Laumonier 407
Prédicateurs et apologistes contemporains, par M. P. Laroent. . . 417
Le ffouvemement anglais et son avenir, par M. Anatole Lanolois. . 432
Le Bilan de la politique coloniale. — II, par M. René Lavollée. • . 464
Messieurs de Cisay. — I, par M. Jacques Brbt 489
Nos écoles militaires. — Saint-Cyr. — IV, par M. A. de Ganniers. . 527
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1164 TABLE DES MATIERES
La R. M. Javouhey, par M. P. DouHAinE 547
Revue des sciences, par M. Ubnri db Paryillb bbî
Chronique politique, par M. Auguste Boocher 561
Bulletin bibliographique 571
4* LIVRAISON. — 25 NOVEMBRE 1887.
Le maréchal comte de Mollke. — 1 573
Un héritier présomptif. — La jeunesse du roi Cbarlet«Albert — I, par
M. le marquis Costa db Beaureoard 594
Le canal des Deux-Mers, par M. A. db Chenclos 63^
Le cardinal Guibert dans les dernières années de sa vie, par M. l'abbé
Reulet • . . . . 653
Messieurs de Cisay. — II» par M. Jacques Brbt 664
Les œuvres et les nommes, par M. Victor Fourmel 693
Les faits économiques et le mouvement social, par M. Claudio Jannet. 725
Le socialisme d'Etat en Angleterre et en Italie, par M. Gabriel Gaulos. 747
Chronique politique, par M. Auguste Boucher 754
Bulletin bibliographique
5* LIVRAISON. — 10 DÉCEMBRE 1887
Mémoires d'un royaliste, par le comte de Falloux 765
Le maréchal, comte de Moitke. — II. • 799
Un héritier présomptif. — La jeunesse du roi Charles-Albert — I!,
par le marquis Costa db Bbaureo.%rd 824
Le cardinal Guibert dans les dernières années de sa vie. — U, par
M. Tabbé Reulet 854
Mes^^ieurs de Cisay. — III. par M. Jacques Brbt ^ . 866
La Bruyère historien, par M. Paul Lallemand 887
Les Congrès viticoles. — 1869 à 1887, par M>»« la duchesse de Fitx-
James 902
Revue des sciences, par M. HsNRr de Parvillb 923
Le comte de Pans, par M. le marquis de Fiers. — Louis Joudbrt. . 930
Livres d'etrennes 933
Chronique politique, par M. Auguste Boucher 953
6* LIVRAISON. — 25 DECEMBRE 1887
Le Jubilé de S. S. Léon XIII et la question romaine, par M. Léon
Lavboaii i
Mémoires d'un royaliste. — Le Deux Décembre, par M. le comie dk
Falloux 965
Le maréchal comte de MoUke- — III. — Fin 988
Messieurs de Cisay. ^ IV, par M. Jacques Brbt 1026
A qui appartiendra le Maroc ? — I, par M. A. de Ganniers. . . . 1051
Racine écolier, par M. Maurice Hbnribt 1070
Les œuvres et les hommes, par M. Victor Fourmbl 109$
Livres d'étrennes. 1129
Chronique politique, par M. Auguste Bougbbr 1152
k — k B£ MTB XT nu, wn^ ta, K, PM tm9ia-s.'3Atqm%
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TABLE ANALYTIQUE
ET AIPHABÉTIQUE
DU TOME Cmt QUARANTE-HUniÈttEl
DB LA HOXrvaLLB BÉB2B<)
HoTA. ^ Les noms en capitales grasses sont ceux des collaborateon èa Cmrûapondant
dont les trayaox ont paru dans ce volume; Ifcs autres, ceux des auteurs ou des sqjets
domi il est question dans le» articles»
Abbêvutions: Art^ article-, — C R., compte readiu
ARBANT (G.). JL.a femme préhis-
torique. Art. 161.
BAZIN (René). Le portrait ina-
chevé (poésie). Art. 919.
BEAUHAIN (Georges). Les Curés
de campagne au dix- huitième
siècle 1. Art. 1102.
BÉCHAUX (A). Les questions du
travail ea Belgique. Art. 728r
BIR& (E.). Choses vues et choses
vraies. Art. 535.
BORDES (J.-M.). Excentricités an-
thropologiques. Art. 314.
BOUCHER (Auguste). Chronique po-
inique. — 10 juillet. 182. — 25 juil-
let. 387. — 10 août. 577. —25 août.
768. — 10 Feptembre. 960. —
25 septembre 1153.
BOtlILUER (Francisque). Cente-
naires, anniversaires, expositions.
Art. 94.
GALMON (M°»«). Cécile, nouvelle.
Art. 513.
CANET (A.). Mélanges. Art. 566.
CHENGLOS (Albert, dej. La noa«
velle guerre maritime. 10 août. 440.
— 10 septembre. 851.
COMBES (F.). Les antécédents de
la question d'Alsace- Lorraine II.
— Art. 1060.
GOUBERTIN (Baron de). Souve-
nirs d'Oxford et de Cambridge.
Art. 705.
DESHATS (Henri). Mélinette. lY.
— Fin, 10 juillel. Art. 114.
DONGIBUX (Georees). Un poète
inconnu. Art. 1040.
DOUHAIRE (P.). Mélanges. 25 juil-
let 382. — Revue critique. 25 août.
755.
FIDES. Florence et moi. Art. 293.
FORNERON (H). Les Emigrés et
[h. Société française sous Napo-
léon I". — 10 juillet. 35. — 25 juil-
let. 193. — 10 août. 397. 25 août.
663. — 10 septembre. 896.
1 Cette table et la suivante doivent se joindre au numéro du 25 septembre 1887.
25 SEPTEMBRE 1887. 74
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1166
TABLE ANALYTIQUE DU TOME CENT OUARAîHÎ-HUrnÈME
FOURNEIi (Victor). Lies oenvres
et les hommes. 25 juillet. 351. —
10 septembre. 925.
OANNIERS (Â. de). Nos écoles
militaires* 1006.
OIBON (F.). Les lycées de jBUes
en 1887. Art. 142.
JANNBT (Claudio). Les faits éco-
nomiques et le mouvement social,
25 juillet. 331. — 25 septembre,
1134.
JOUBBRT (Louis). Mélanges. 170.
LALLBMAND (Paul). La poésie
contemporaine. Art. 131.
liANGLOIS (Anatole). Le Ghape«
lain du Cénacle de 1830. Art. 258.
UCSCUHB (de). Joseph de Maistre
intime, 10 juillet. 58. — 25 juillet.
223.
NADAILULG (marqnis de). Les
Pygmées. 468.
PARVTLLB (Henri de). Revue eu
sciences. 10 juilIeL 174. — 10 août
569. — 10 septembre. 951.
RAOIS (Louis). Alexandre I«r ^ le
prince Adam Gzartoryski. Art. 478.
THUREAU-DANGIN (Paul). Ia
création du royaume de Belgique
et l'élection de son premier ni
25 août. 589. — 10 septembre 781.
TRÉVBRRET (A. de). Emilie Gis-
telar. 25 août. 615. — 10 sep-
tembre. 812. — 25 septembre. 9S5.
VACHBROT. La monarchie r^né-
senlative. Art. 3.
VILLBTARD (Amédée). L'onde
Tiburce. 25 août 681. — 10 sep*
tembre. 874.— 25 septembre. 1076.
VOGUÉ (marqnis de). Malplaquet
et Denain. I. — 25 septembre. 973-
PIN DE LA TABLE AI^ALYTIQUB DU TOME CENT QUARAKTB-HUmÈlC&
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Fait donnir ?ite, sans nausées ni cëplialalgies
a C'est la meilleure forme d'administration dU'
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(formulaire du Professeur BOUCHARDAT, 1886.)
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« bronchites ; il noue a égalemeil feads a«rtiee
« dans les maladies dee entente. •
« (D* A. Massor, CéUfIfi ém gêfiêÊmm, tt Mi
ld60.)»
• V Emplâtre de rHeptM est ene nou telle ree-
Bource thérapeutique dont le principe actif a été
extrait d'une plante d'Algérie (ie iM^em 6er-
e), par m. le docteur Keboullean, médecin
• en cher de l'hôpital civil de Coostantine. C%Mi
• un réTultif des plus énergiques, dont on peut
« cependant graduer les effets par la durée plus
c ou moins prolongée de son application, qui tient
t lieu de vésicatoire dan» les cas f raves, ou se
• substitue aux simples nibéAwnts dans les affeo
« (ions légères. Il est indiqué toutes les (bis qu'il
• est nécessaire de produire une irritation artifi-
t aelle à le peau alln de pré?enir lea progréi
• d'une léalon interne*
■
sine comwté ûçênt rémulêif $oui ffwnê
le docteur Rebonlleen a publié rar U Aésine ié Thûptia Qarçêmc^ 9Î mut mm
comme ûçênl réwulêif sous /erme ffêmpUtrê une brochu
UMtes les perwiom^ qui la demindêTcat frtMo. Iiiiat to pr<
IIP ufesiurts dei tulem*
lire qiM
oMt4(
• ÊmpUimwiiê^
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TAWS, -» t. UE bort Et FILS, IMJ'B., 18,. R. DE» FOSSês-S.-iACQCE».
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